Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 25, numéro 10
titre article
Calann Heurtier

Prendre la mesure du geste polémique en littérature

The literary value of polemical writings
Céline Barral, Le Tact du polémiste. Karl Kraus, Charles Péguy et Lu Xun, Paris : Classiques Garnier, coll. « Littérature, histoire, politique », 2023, 580 p., EAN 9782406151470.

1 Le point de dĂ©part de l’ouvrage de CĂ©line Barral1, issu de sa thĂšse rĂ©alisĂ©e sous la direction de Catherine Coquio, est l’hypothĂšse — qui se trouve vĂ©rifiĂ©e tout au long de l’analyse — selon laquelle la polĂ©mique chez Karl Kraus, Charles PĂ©guy et Lu Xun est « une forme indĂ©passable » (p. 508), c’est-Ă -dire une maniĂšre d’écrire et de vivre tout en mĂȘme temps, qui ne se rĂ©duit pas Ă  des brouillons, Ă  des esquisses prĂ©paratoires marginales pour d’autres formes littĂ©raires soi-disant supĂ©rieures. En somme, prendre au sĂ©rieux littĂ©rairement la polĂ©mique, voilĂ  l’originalitĂ© du pari de l’autrice.

Quelle mĂ©thode pour saisir le tact de l’écriture polĂ©mique ?

2CĂ©line Barral reconnaĂźt dĂšs l’avant-propos combien cette dĂ©marche reprĂ©sente une gageure : les polĂ©mistes ne sont-ils pas prĂ©cisĂ©ment ceux qui manquent de tact ? Le polĂ©miste, tout particuliĂšrement dans sa figure contemporaine, apparaĂźt assurĂ©ment comme le spĂ©cialiste du coup d’éclat, du moment mĂ©diatique, de la saillie scandaleuse relayĂ©e sur les plateaux d’émissions tĂ©lĂ©visuelles ou bien sur les rĂ©seaux sociaux. Or, ce polĂ©miste n’est que trĂšs rarement un Ă©crivain, et c’est justement pourquoi CĂ©line Barral se propose de voir chez ces trois Ă©crivains une Ă©criture polĂ©mique Ă  valeur littĂ©raire. Comment distinguer alors le polĂ©miste mĂ©diatique de l’écrivain polĂ©miste ? Quels critĂšres, quelle mĂ©thode pourrait nous guider ?

3C’est alors que la notion de « tact » entre en jeu. En effet, afin de saisir ce que pourrait ĂȘtre un « tact » propre aux Ă©crivains polĂ©mistes que n’auraient pas les polĂ©mistes mĂ©diatiques, CĂ©line Barral invite au dĂ©bat thĂ©orique en se rĂ©fĂ©rant Ă  la fois Ă  la plurivocitĂ© du tact en français, en allemand, et Ă  sa conceptualisation par Walter Benjamin comme « caractĂšre destructeur » (p. 11). Cette perspective est dĂ©ployĂ©e de maniĂšre remarquable tout au long de l’ouvrage : la diversitĂ© sĂ©mantique du tact est mobilisĂ©e au service d’une analyse originale de ce qu’est un Ă©crivain polĂ©miste dans la modernitĂ© mondialisĂ©e de la fin de la Belle Époque, puis des AnnĂ©es folles. En effet, le concept fĂ©cond de « tact » est pensĂ© sous toutes ses coutures, dans ses plis, de l’Auftakt [le coup d’envoi] musical, chorĂ©graphique, du tact comme rapport au monde, Ă  ses normes, Ă  ses mesures, jusqu’au tact comme sensibilitĂ© physiologique, goĂ»t, Ă©valuation, au toucher engageant un corps-Ă -corps entre l’écrivain et la cible de la polĂ©mique. Les notions de mĂ©trique et de pĂ©riodicitĂ© — au double sens musical et Ă©ditorial du terme —, travaillĂ©es aux croisements de celle de tact, permettent Ă  l’autrice de complĂ©ter et d’affiner ses lectures ainsi que ses interprĂ©tations. L’analyse de la sĂ©mantique du tact, de son histoire, en trois langues, français, allemand et chinois, se rĂ©vĂšle trĂšs fĂ©conde pour l’ouvrage, mais aussi a fortiori pour penser les rapports entre littĂ©rature et monde — si tant est que cette disjonction ait un quelconque sens.

4Ainsi la mĂ©thodologie Ă©pouse-t-elle sans naĂŻvetĂ© les dĂ©marches des trois Ă©crivains. Elle nous fait passer de lectures socio-littĂ©raires prenant en compte le contexte culturel, social et historique, les Ă©chos ainsi que les fonctions de l’écriture en revue qui caractĂ©rise le corpus, Ă  des micro-lectures qui mettent en relief des traits stylistiques faisant ressortir quelque chose comme une Ă©criture polĂ©mique littĂ©raire, tout en soulignant le rĂŽle de « dispositifs textuels et mĂ©diatiques » (p. 12). Prendre au sĂ©rieux la valeur littĂ©raire de l’écriture polĂ©mique, c’est aussi comprendre que l’écriture polĂ©mique est Ă  la fois une Ă©thique — elle est la rĂ©action d’un ethos spĂ©cifique face Ă  l’actualitĂ© du monde — et une esthĂ©tique — elle possĂšde sa rhĂ©torique et son lyrisme propres, car « [l]e lyrisme n’est pas l’envers de la polĂ©mique, ni la polĂ©mique la nĂ©gation du lyrisme » (p. 237) et ce dernier est peut-ĂȘtre mĂȘme en rĂ©alitĂ© son « substrat » (p. 245).

5Toute la richesse de l’écriture polĂ©mique se voit ainsi soulignĂ©e grĂące Ă  une mĂ©thode comparatiste qui s’appuie d’abord sur les textes poĂ©tologiques des auteurs pour les comprendre de maniĂšre immanente, avant de les rapporter Ă  des concepts tirĂ©s de la critique littĂ©raire majoritairement germanophone (Benjamin, Goethe, Canetti, Adorno). À ce corpus thĂ©orique sont ajoutĂ©s les textes en revue des trois auteurs ainsi que leur production littĂ©raire. Et c’est d’ailleurs surtout sur l’écriture en revue que l’accent est portĂ©, dans la mesure oĂč cette derniĂšre semble cristalliser le sens de l’écriture polĂ©mique.

6Ce contexte Ă©ditorial et crĂ©atif semble propice, par exemple, pour saisir la particularitĂ© de l’ad hominem : de fait, par ce procĂ©dĂ© rhĂ©torique, « la polĂ©mique devient une poĂ©tique et une Ă©thique, qui s’appuie sur la personne publique pour contredire les interdits qu’on lui oppose » (p. 75). Pour Lu Xun, la revue, notamment dans son Ă©criture collective, mĂȘlant persona publique et persona privĂ©e, se trouve ainsi « aux carrefours de tensions productives » (p. 307) et elle « produit un contraste de couleurs qui doit Ă©clairer la rĂ©alitĂ©, et non un mĂ©lange de couleurs qui vire au gris » (p. 307). S’intĂ©resser Ă  ces Ă©crits apparemment de circonstance ou d’actualitĂ© rend possible une revalorisation, une rĂ©habilitation des affects nĂ©gatifs tels que la rage, la colĂšre, la mauvaise humeur — mais non le ressentiment, car CĂ©line Barral considĂšre que cet affect n’est pas dĂ©terminant dans l’écriture polĂ©mique des trois auteurs Ă©tudiĂ©s.

Langage, intertextualitĂ© et tact de l’écriture polĂ©mique

7Si l’agressivitĂ©, l’insulte et l’attaque violente ad personam semblent ĂȘtre aujourd’hui l’apanage mĂ©diatique de la polĂ©mique, on comprend nĂ©anmoins en suivant avec l’autrice l’écriture de ces trois auteurs que d’autres modalitĂ©s discursives et stylistiques sont possibles, puisque « le polĂ©miste semble interroger Ă  tĂątons et dans une anxiĂ©tĂ© prolongĂ©e ce monde qui n’existe que dans l’interpellation polĂ©mique mĂȘme, comme une cavitĂ© dont la prĂ©sence ne s’attesterait que dans l’écho » (p. 119). En effet, l’écriture polĂ©mique est un geste dirigĂ© contre quelque chose, quelqu’un. Elle institue une certaine dramaturgie, des « scĂ©nographies » (p. 112), elle met au jour des tensions entre diffĂ©rents personnages, entre certains processus historiques, au sein d’un « espace scripturaire [
] Ă  construire et Ă  dĂ©fendre » (p. 75), lequel est de facto Ă©ditorial : c’est celui de la revue Die Fackel de Kraus, des Cahiers de PĂ©guy, ou des diffĂ©rentes revues dans lesquelles Ă©crit Lu Xun.

8La nomination des adversaires chez les trois auteurs dans l’écriture en revue participe d’un rapport au langage, qu’il s’agisse de percer Ă  jour la gĂ©nĂ©ralitĂ© ou le commun derriĂšre la singularitĂ© avec Kraus, d’« échelonner le monde » (p. 122) au risque de la saturation ou du « bĂ©gaiement tautologique » (p. 126) avec PĂ©guy, ou bien avec Lu Xun de « profiler des corps » (p. 145) par la qualification nominale ou par un « tact morphologique » (p. 375). Le nom propre et la maniĂšre par laquelle il est qualifiĂ© se voient rĂ©appropriĂ©s littĂ©rairement par les trois auteurs : il s’agit de redonner du jeu dans la sĂ©paration entre public et privĂ© Ă  l’aide de la rectification des noms, de se refaire un monde scripturaire que l’on peut dĂ©signer par un langage propre — au double sens de la propriĂ©tĂ© et de la propretĂ©.

9Le rapport au langage se joue Ă©galement au niveau de ce qu’Antoine Compagnon dĂ©signe comme « le travail de la citation2 », auquel CĂ©line Barral ne fait Ă©tonnamment pas rĂ©fĂ©rence, et qui implique un geste de lecture tout en mĂȘme temps que d’écriture par la citation. Par l’usage de la rĂ©fĂ©rence intertextuelle, il s’agit de se confronter Ă  la fois Ă  la prĂ©sence dans la langue de formules figĂ©es, statufiĂ©es, et en mĂȘme temps de tĂąter la texture du monde prĂ©sent Ă  travers des bricolages avec la langue passĂ©e ou prĂ©sente. CĂ©line Barral insiste Ă  cet Ă©gard sur le rĂŽle dĂ©cisif de l’intertextualitĂ© dans l’écriture polĂ©mique. Par exemple, chez Kraus, « les ĂȘtres n’ont pas rĂ©ellement le statut de personnages [
], mais ce sont des citations sur pied » (p. 183), c’est-Ă -dire qu’ils sont d’abord des ĂȘtres littĂ©raires avant de renvoyer rĂ©ellement Ă  des personnes publiques. Citation et nom propre contribuent alors Ă  une mĂȘme dynamique de l’écriture polĂ©mique : mĂ©nager une « interface » (p. 188) entre le monde et l’écrivain, une frontiĂšre mobile, instable, qui puisse pourtant permettre de saisir quelque chose de ce monde, autoriser une action sur lui — fĂ»t-ce seulement un texte bref dans une revue. En effet, l’écrivain polĂ©miste s’efforce de « met[tre] en place les conditions d’une polĂ©mique qui ne soit pas vaine » (p. 75). Comme le dit Kraus, citĂ© et traduit par l’autrice : « Mein Amt war, die Zeit in AnfĂŒhrungszeichen zu setzen », « Mon office fut de mettre l’époque entre guillemets » (p. 218). C’est de cette maniĂšre que l’on peut comprendre Ă  la fois l’écriture polĂ©mique et son tact comme façon « d’agripper l’adversaire par le texte », et en mĂȘme temps comme recherche d’une autre « mesure du monde » (p. 199). Cette idĂ©e nous enjoint Ă  mieux saisir la distance qui existe entre les polĂ©mistes mĂ©diatiques contemporains et les Ă©crivains polĂ©mistes Ă©tudiĂ©s dans l’ouvrage.

10La valeur des textes littĂ©raires Ă©tudiĂ©s se comprend en outre Ă  l’aune de leurs poĂšmes Ă  portĂ©e polĂ©mique, ou de leurs rĂ©flexions sur la poĂ©sie : la mise en parallĂšle de MallarmĂ© et de Kraus ainsi que les pensĂ©es de ce dernier sur l’art poĂ©tique permettent de saisir la portĂ©e Ă©pistĂ©mique que Kraus confĂšre Ă  la rime, c’est-Ă -dire de mesurer Ă  quel point la dimension formelle d’un texte permet d’accĂ©der Ă  une connaissance du monde ainsi mis en forme. De mĂȘme pour Lu Xun : dans le recours Ă  l’intertextualitĂ©, et notamment Ă  la réécriture de poĂšmes classiques, dans leur « pastiche formel » (p. 224), dans le fait de les « éplucher » (扄, bao, p. 221), de leur ĂŽter la peau, en plus de les garder en mĂ©moire, rĂ©side la puissance polĂ©mique du poĂšme, sa nature fondamentalement Ă©pigrammatique. On comprend Ă©galement en quoi la polĂ©mique procĂšde par rupture, « interruption », c’est-Ă -dire par tact destructeur, mais tout en mĂȘme temps par dĂ©calage et réécriture.

Le temps, les rythmes et l’ombre de l’histoire

11L’intertextualitĂ© et l’intratextualitĂ© sont Ă©galement Ă  la source de jeux avec les temporalitĂ©s. Chez PĂ©guy, c’est la notion de « resurgement » qui est par exemple intĂ©ressante pour penser quelque chose comme un tact temporel, un tact historique. Ce processus d’écriture « consiste Ă  reprendre un mĂȘme motif sur un autre mode, Ă  faire jaillir ailleurs la mĂȘme source, Ă  repartir d’une branche diffĂ©rente du mĂȘme arbre » (p. 253). L’écriture de PĂ©guy autour du resurgement se dĂ©ploie comme « chronique » (p. 255) de l’incertain historique : CĂ©line Barral analyse Ă  cet Ă©gard la circulation de syntagmes et de motifs intratextuels dans les Cahiers et la genĂšse du MystĂšre de la charitĂ© de Jeanne d’Arc qui font allusion aux tensions entre l’Allemagne et la France autour de 1905. Pour PĂ©guy, suivant la philosophie bergsonienne, la rĂ©pĂ©tition Ă  l’identique n’existe pas : il n’y a que des reprises dans le rĂ©el ainsi que dans son Ă©criture. La reprise littĂ©raire et la similaritĂ© historique, jusque dans son incertitude, sont l’occasion d’une Ă©thique, d’une « (re)frĂ©quentation de soi-mĂȘme sur soi-mĂȘme » (p. 291).

12Par lĂ , PĂ©guy, « sismographe de son temps » (p. 418), se diffĂ©rencie notamment de l’écriture prophĂ©tico-apocalyptique et de la dimension messianique de la temporalitĂ© krausienne, en tant qu’elle est passĂ©e au prisme des mĂ©ditations de Benjamin. En effet, le philosophe des ThĂšses sur le concept d’histoire voit dans la fin des Derniers Jours de l’humanitĂ© de Kraus, texte hantĂ© par la Grande Guerre, la mise en forme d’un « critĂšre thĂ©ologique » (p. 426) et il perçoit dans le rĂŽle de l’écrivain polĂ©miste une dimension cosmo-thĂ©ologique, dans la mesure oĂč ce dernier serait susceptible de « dĂ©fai[re] le processus de sĂ©cularisation qui caractĂ©rise la modernitĂ©, [de] restitue[r] la dimension messianique de l’histoire » (p. 427). Ce serait lĂ  proprement son « tact authentique » (p. 426). En effet, en mettant au mĂȘme niveau l’attention aux dĂ©tails, aux textures du monde et de son histoire pensĂ©e au niveau cosmique, avec les Ă©vĂ©nements catastrophiques, « [l]e tact destructeur du polĂ©miste [
] rend possible une justice » (p. 436), c’est-Ă -dire un rapport juste au monde. Si Kraus est comme PĂ©guy « un chroniqueur qui attend la crise » (p. 439), il ne donne pas la mĂȘme portĂ©e Ă  cette crise, Ă  sa pĂ©riodicitĂ© — rythme saisonnier ou cyclique que CĂ©line Barral met Ă  juste titre en parallĂšle avec la pĂ©riodicitĂ© des revues, de leurs rentrĂ©es.

13 L’écriture de l’histoire et de sa temporalitĂ© complexe se joue enfin pour les trois auteurs Ă©tudiĂ©s au niveau de leur maniĂšre d’écrire la modernitĂ© et ses rythmes singuliers : le tact chorĂ©graphique facilite la comprĂ©hension, la critique, l’imitation, voire la parodie de la « pulsation de la modernitĂ© industrielle » (p. 269). Ces rythmicitĂ©s permettent au polĂ©miste de dĂ©ployer son tact destructeur en lien avec une dimension de Kulturkritik, c’est-Ă -dire une critique de la civilisation, de ses idĂ©ologies, de ses structures, de ses dĂ©clinaisons culturelles. Lu Xun, dans le texte Â«Â äžŠæ”·çš„ć°‘ć„łÂ Â»Â (« Les petites jeunes filles de Shanghai ») paru en 1933, se prĂ©sente comme l’adversaire d’une culture du viol qu’il reconnaĂźt dans l’érotisation constante et quasiment gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă  Shanghai des petites jeunes filles Ă  travers les habits et les gestes qui leur sont liĂ©s (le pas des talons), la publicitĂ©, l’ambiance sexiste ainsi que par les Ă©crivains de son Ă©poque (p. 283). Quant Ă  Kraus, il fait de la polĂ©mique une vĂ©ritable danse, « comme un mĂ©lange de rite magique et de menace tribale » (p. 304). Et CĂ©line Barral de conclure :

Le polémiste cherche à battre sa mesure, à danser sa danse sans se régler sur une mesure qui lui soit extérieure ni imposée, mais il est traversé par toutes ces mesures contemporaines (p. 311).

Vers un tact traductif

14Un apport important de l’ouvrage de CĂ©line Barral consiste dans son travail entre les langues, dans la citation presque systĂ©matique des textes dans leur langue originale avec une traduction la plupart du temps faite main, quelquefois modifiĂ©e Ă  partir d’une traduction dĂ©jĂ  existante. En lisant ce livre, on se retrouve saisi par le français inventif, pluriel de PĂ©guy, l’allemand essaimĂ© de citations et de crĂ©ations lexicales de Kraus ainsi que le chinois protĂ©iforme de Lu Xun. Cela est d’autant plus frappant que ce sont trois univers langagiers particuliĂšrement difficiles, mĂ©langeant les vocabulaires, des rĂ©fĂ©rentialitĂ©s complexes souvent allusives ainsi que des rĂ©flexions mĂ©talinguistiques.

15La pratique de la traduction par l’autrice reflĂšte alors ce que l’on pourrait appeler Ă  sa suite un certain tact traductif, un tact qui travaillerait entre les langues afin de mieux faire ressortir leurs diffĂ©rences, mais qui permettrait Ă©galement de les nourrir mutuellement, de leur donner de la vitalitĂ©. Cette pratique fait fond sur les pensĂ©es traductologiques des auteurs Ă©tudiĂ©s, que ce soient celle de Lu Xun avec l’image de la « nasse de bambou du langage » (p. 406) qu’il retravaille Ă  partir du Zhuangzi, « l’arpentage du monde » (p. 414) par l’écriture mis en valeur par PĂ©guy, ou encore l’éloge par Kraus du Mauscheln, cet allemand Ă  l’existence contestable « teintĂ© de yiddish » (p. 394).

16 La grande force de l’ouvrage de CĂ©line Barral est de nous faire prendre la mesure du geste polĂ©mique en littĂ©rature, de nous y rendre sensible afin de tenter d’en dessiner les contours — lesquels ne peuvent que rester nĂ©cessairement flous puisqu’ils sont nourris par une multiplicitĂ© gĂ©nĂ©rique et formelle. Prendre la mesure, c’est Ă©galement sentir la pulsation, la rythmique, tĂąter le pouls, la cadence des corps impliquĂ©s dans les polĂ©miques mĂ©diatisĂ©es par les Ă©crivains, leur danse ; en un mot : s’assurer de leur vitalitĂ©. LĂ  rĂ©side peut-ĂȘtre le sens le plus important de la notion de tact, parmi toutes ses significations parfois contradictoires — ce qui constitue selon nous la limite principale de l’ouvrage, le tact finissant par dire Ă  peu prĂšs n’importe quoi.

17Ce livre enjoint Ă  dĂ©velopper chez la chercheuse, chez le chercheur, une certaine sensibilitĂ© polĂ©mique : l’acuitĂ© Ă  saisir les flĂšches envoyĂ©es par les Ă©crivains en direction de leur cible, une ouĂŻe-stĂ©thoscope dĂ©celant les battements des phrases, des formes et ce qu’elles cachent, un toucher qui manie avec dĂ©licatesse les dĂ©mesures, les invectives en les remettant dans leur contexte — en faisant saillir aussi leur aspect parfois « illisible » (p. 505), ou leur profonde violence. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’autrice a Ă©galement Ă©crit sur Paul Celan3, lequel, dans son discours de rĂ©ception du prix Georg BĂŒchner en 1960, dĂ©finissait la poĂ©sie comme une maniĂšre d’accentuer un certain rapport au temps4, ou qui, en bon sagittaire dĂ©crivant Le Champ de blĂ© aux Corbeaux de Van Gogh dans « Unter ein Bild », faisait du poĂšme une « flĂšche tardive, ayant fendu l’air depuis l’ñme5 » dans son recueil Sprachgitter. CĂ©line Barral nous invite par son travail de comparatiste Ă  penser que, pour saisir pleinement la spĂ©cificitĂ© du geste polĂ©mique, il faut un certain doigtĂ©, un tact ni forcĂ©ment destructeur ni pleinement constructeur : le tact critique de la recherche.