
Arrachements, attachements
Cela pourra paraître un peu arbitraire, mais il semble exister une profonde corrélation entre angoisse et système, comme si le système était la forme de l’angoisse quand elle cherche à sortir d’elle-même, la forme adoptée par une pensée angoissée quand elle veut s’affirmer et tout dominer (p. 87).
1Celle qui signe ces mots dans Philosophie et poĂ©sie est une jeune philosophe de 35 ans vivant au Mexique, en exil : MarĂa Zambrano. Sa pensĂ©e, plus nostalgique qu’angoissĂ©e, suit le fil d’une vie de dĂ©placements et de dĂ©racinements. Cette existence a commencĂ© Ă VĂ©lez-Málaga en 1907, se poursuit Ă SĂ©govie et Madrid. Son premier essai, Por quĂ© se escribe ? (« Pourquoi Ă©crit-on ? »), paraĂ®t en 1933 dans la Revista de Occidente. Dès 1939, Zambrano part pour le Mexique, puis vit Ă Porto Rico, mais surtout Ă La Havane (1940-1953). Ă€ son retour en Europe, elle rĂ©side Ă Rome avec sa sĹ“ur Araceli. Les deux possèdent 13 chats, ce qui leur vaut la dĂ©nonciation d’un voisin et leur expulsion du pays, oĂą elles sont considĂ©rĂ©es comme « personnes dangereuses ». Araceli et MarĂa s’installent alors dans un hameau du Jura français, La Pièce. MarĂa Zambrano meurt en 1991 Ă Madrid, oĂą elle est enfin revenue depuis les annĂ©es 1980. En 1939, MarĂa Zambrano n’imagine sans doute pas que son texte pourra faire l’objet d’un compte rendu dans une revue française en 2024. La probabilitĂ© d’être lue est très faible, elle constitue presque un rĂŞve : celui du « toujours invraisemblable lecteur » mentionnĂ© dans le prologue de 1987 (p. 7). Ce prĂ©ambule tardif place Philosophie et poĂ©sie sous le signe de la chimère. Écrire de la philosophie, enseigner cette discipline : ces deux destinĂ©es se sont prĂ©sentĂ©es comme utopiques. Dans le mĂŞme prologue, MarĂa Zambrano le confesse :
J’entends par Utopie la beauté irrésistible, et aussi l’épée d’un ange qui nous pousse vers ce que nous savons impossible, comme l’auteur de ces lignes a toujours su qu’elle ne pourrait jamais faire de Philosophie, et pas seulement parce qu’elle est une femme. (p. 9)
2Ici masquée derrière le masculin générique d’« auteur », la condition de femme ne disparaît jamais tout à fait du livre. Dans sa forme, Philosophie et poésie est composé de cinq chapitres : « Pensée et Poésie », « Poésie et Éthique », « Mystique et Poésie », « Poésie et Métaphysique », puis tout simplement « Poésie ». Le premier fut publié indépendamment comme article dans la revue Taller, dirigée par Octavio Paz. La construction d’ensemble paraît guidée par une intention historique ; elle vise à repérer les différentes phases d’une relation millénaire entre deux langages, deux modes de rapport au monde, deux styles de vie. En chemin, on rencontre bien sûr Platon, qui forma le vœu d’exclure les poètes de la cité, mais aussi Héraclite, Schelling, Heidegger ou Kierkegaard d’une part, et Jean de la Croix, Baudelaire, Hugo, Rimbaud, Valéry ou Machado de l’autre.
Coupés en deux
3D’emblée, le philosophe et le poète sont figurés sous la forme de deux archétypes, presque des « personnages conceptuels1 » au sens où l’entendent Deleuze et Guattari. Précisément, « [l]e personnage conceptuel n’a rien à voir avec une personnification abstraite, un symbole ou une allégorie, car il vit, il insiste2 ». Si le philosophe cherche avec rigueur à mieux connaître, le poète ne se préoccupe que de sentir davantage. Philosophie et poésie sont « deux moitiés de l’homme » (p. 13) et c’est de leur désunion que l’homme souffre : « cette double tension peut être la cause de quelques vocations ratées et d’une grande et interminable angoisse noyée dans la stérilité » (ibid.). L’intérêt majeur de la démarche de Zambrano est d’illustrer le caractère vibrant, vivant, d’un tel dilemme. Car l’opposition entre philosophie et poésie n’est pas seulement théorique. L’enjeu de Philosophie et poésie restera d’« éclairer le fond du dramatique conflit où se débat celui qui a besoin des deux » (p. 14). Ce conflit existe parce que « le monde s’[est] divisé, traversé par deux chemins » (p. 17) : celui de la raison et celui de la sensibilité. Le récit que fait ailleurs Zambrano de sa découverte de la philosophie sonne juste pour celles et ceux qui comme elle ne se sont jamais résolus à choisir entre vie intellectuelle et émotions. Je l’imagine aisément enfant. On raconte qu’elle entendait des voix. Il semble que c’était pour elle une souffrance de manger, de lacer ses chaussures. La quotidienneté lui demandait des efforts, tandis qu’elle « circulai[t] entre les falaises d’adultes obscurs3 », selon la belle formule d’Henri Michaux sur l’enfance. Dans un texte autobiographique, elle l’explique :
Au début, j’ai voulu être une boîte à musique. On me l’avait sûrement offerte et j’ai trouvé merveilleux qu’en soulevant simplement le couvercle, on puisse entendre la musique ; mais sans l’avoir demandé à personne, j’ai réalisé que je ne pouvais pas être une boîte à musique, parce que cette musique, aussi agréable qu’elle soit pour moi, n’était pas ma musique4.
4C’est alors que se lance la quĂŞte d’une voix et d’une voie Ă soi. L’enfant rĂŞve ensuite de devenir templier, car elle est impressionnĂ©e par les reprĂ©sentants de cet ordre. Mais elle comprend que cela est impossible pour une femme. « Et ainsi, quand j’ai rĂ©alisĂ© qu’en fait je ne pouvais rien ĂŞtre, j’ai trouvĂ© la pensĂ©e, j’ai trouvĂ© ce que j’ai appelĂ©, ce que je continue d’appeler, la philosophie5. » La trajectoire philosophique s’impose presque Ă elle. C’est « cette montĂ©e [qui] est celle de celui qui se voit forcĂ© Ă ĂŞtre philosophe » (p. 54) : montĂ©e hors du monde des apparences. Mais s’il lui faut Ă©crire de la philosophie, elle le fera d’une manière singulière. Elle dĂ©couvrira ce que Carol Gilligan appelle une « voix diffĂ©rente6 » ; voix du soin aux ĂŞtres et aux choses. Elle dĂ©fendra la « raison poĂ©tique7 ». Dans un entretien, Michèle le DĹ“uff considère que MarĂa Zambrano pourrait ĂŞtre la grand-mère adoptive de futures gĂ©nĂ©rations de penseuses8. Et en effet, cette voix qu’elle fait dĂ©jĂ rĂ©sonner dans Philosophie et poĂ©sie ne laisse pas d’inspirer.
Fidèles aux choses
5En rĂ©alitĂ©, la rĂ©solution que MarĂa Zambrano a commencĂ© Ă former avant 1939 est celle de ne jamais rompre avec le sensible, de persister Ă entendre son chant. Le clivage entre philosophie et poĂ©sie est d’autant plus regrettable Ă ses yeux que pour les deux, le point de dĂ©part est le mĂŞme : il s’agit de l’étonnement. Mais d’après Zambrano, seuls les poètes restent rivĂ©s Ă cette première Ă©motion, confiants dans sa puissance pour dire ce qui est : « Fidèles aux choses, fidèles Ă leur Ă©tonnement premier et extatique, ils ne se sont jamais dĂ©cidĂ©s Ă s’en arracher » (p. 17). Le mythe de la caverne, Ă©chafaudĂ© par Platon dans La RĂ©publique, donne au contraire l’exemple de l’arrachement que consent le philosophe. Il s’élance au-delĂ de l’immĂ©diat pour conquĂ©rir l’idĂ©e. Or, lorsqu’il revient dans la caverne, il ressent une Ă©trangetĂ© face Ă ses semblables :
Et son étrangeté est telle qu’ils en sont irrités au point de lui donner la mort. Il n’est pas très risqué de penser que la mort de Socrate, son maître, hantait ces lignes de Platon. (p. 55)
6Cette lutte contre soi-même et contre ses inclinations naturelles que suppose la philosophie explique la haine platonicienne de la poésie : « Faut-il alors s’étonner que celui qui livre un si terrible combat pour imposer la voie de la philosophie, manifeste une telle hostilité à l’encontre de toute autre voie ? » (ibid.). La philosophie est même, parfois, une activité douloureuse, puisque chez Platon, elle est une méthode de « conversion » du regard (ibid.). Le penseur grec donne à voir le sacrifice exigé par le fait de devenir philosophe.
Et c’est ici que commence alors le pénible cheminement, l’effort méthodique pour saisir quelque chose que nous ne possédons pas, et que nous avons besoin de posséder, avec une rigueur telle, qu’elle nous oblige à nous arracher à cela que nous possédons déjà sans l’avoir recherché. (p. 16)
7Selon Zambrano, Platon est un poète qui a renoncé à son désir de l’être (p. 18). Ce renoncement apparaît clairement au travers de la haine qu’il affiche :
C’est dans La République que Platon formule sa condamnation, explicitement et violemment, avec cette violence par laquelle nous nous détachons le plus souvent de ce que nous aimons le plus. (p. 28)
8La relation de MarĂa Zambrano Ă la philosophie n’a pas Ă©tĂ© linĂ©aire. L’élitisme de ce milieu d’hommes l’a dĂ©couragĂ©e parfois, lorsqu’elle Ă©tait Ă©tudiante Ă Madrid. Ici, la philosophe s’adresse Ă ce mĂ©tier qu’elle a choisi : « Si tous ont besoin de toi, comment se fait-il qu’il y en ait si peu qui t’atteignent ? » (p. 24) Elle se prononce contre la « vĂ©ritĂ© qui exclut, […] la vĂ©ritĂ© qui impose, qui choisit, sĂ©lectionne ce qui va ĂŞtre Ă©rigĂ© en modèle de tout le reste, de tout. » (p. 24-25) La vĂ©ritĂ© de la poĂ©sie, qui n’est pas sans « arrière-monde » (p. 21), est tout autre. N’excluant rien a priori, le poète se dĂ©voue aux apparences et Ă leur disparate. « Le poète, lui, est fidèle Ă ce qu’il a. » (p. 41) Cet attachement explique son absence de prĂ©occupation pour l’être unique. « Seule [la poĂ©sie] Ă©chappe Ă l’être, elle s’y dĂ©robe, elle s’en moque. » (p. 30)
Le poète aussi le sait [que les apparences sont périssables], c’est pourquoi il s’y accroche ; c’est pourquoi il les pleure avant qu’elles ne s’effacent, il les pleure tout en les possédant, parce qu’il les sent fuir dans leur possession même. (p. 38)
9Le poète n’est pas en dĂ©ficit, au contraire du philosophe qui a rompu avec ce Ă quoi il tenait, « mais en excès sous le poids d’une charge que, certes, il ne comprend pas » (p. 41). Cette charge, il consent Ă la porter. Il ne la refuse pas, il ne s’en immunise pas. Parce qu’il s’accroche Ă quelque chose qu’il sait devoir perdre, l’affect principal du poète est une certaine douleur : « Le poète ne vit pas Ă proprement parler dans l’angoisse, mais dans la mĂ©lancolie. » (p. 97) Si la poĂ©sie est la tentative humble de dĂ©voiler ce qui est assumĂ© de plus intĂ©rieur, la philosophie se prĂ©sente au contraire comme un effort de soutenir l’attention et la connaissance : « La philosophie est quĂŞte, recherche, guidĂ©e par une mĂ©thode » (p. 13). Le sacrifice exigĂ© par la vocation philosophique est rĂ©sumĂ© de façon limpide par MarĂa Zambrano : il s’agit, pour le philosophe, d’« éprouver d’abord un saisissement extatique devant les choses et [de] se faire ensuite violence pour s’en libĂ©rer » (p. 16). Le personnage du philosophe est comme un « messager de la violence nĂ©cessaire Ă la rĂ©alisation de la conversion » (p. 57). Par son histoire et son attitude, il manifeste ce que son choix lui a coĂ»tĂ©. « Être mĂ»r pour la mort, tel est l’état propre au philosophe » (ibd.).
Porosité
10Le dĂ©tachement de la philosophie vis-Ă -vis du corps et des apparences est en effet le prix qu’elle doit payer pour se situer dans l’agora. Ă€ l’inverse, la poĂ©sie, imagine MarĂa Zambrano, trouve sa place « dans les faubourgs » (p. 14), « dans les banlieues de la citĂ© de la raison, de l’être et de la dĂ©cision » (p. 40-41). En raison de cette position pĂ©riphĂ©rique, elle est condamnĂ©e Ă ĂŞtre « vagabonde, errante » (p. 26). Or, ce vagabondage est prĂ©cisĂ©ment ce qui provoque parfois sa dĂ©tresse. La poĂ©sie s’ente sur un profond dĂ©sespoir : « La poĂ©sie est ivresse et seul s’enivre celui qui est dĂ©sespĂ©rĂ© et ne veut pas cesser de l’être » (p. 33). Pour ce qui concerne leurs aspirations, le poète et le philosophe sont donc rĂ©solument distincts. Le premier, selon Zambrano, n’est pas un chercheur. S’il aborde les choses, c’est par une rencontre inattendue, comme en marchant dans une forĂŞt on voit soudain une clairière. Les poètes sont « pris Ă ce qui est prĂ©sent et immĂ©diat, Ă ce qui offre sa prĂ©sence et propose sa forme, Ă ce qui tremble Ă force de proximité » (p. 17). MĂŞme la distance se rencontre pour eux dans la proximitĂ©. On peut penser Ă ce fragment de Roberto Juarroz, poète argentin : « OĂą se trouve ce qui manque ? Peut-ĂŞtre seulement ici, oĂą cela manque9. » La rencontre du poète avec le monde a tout Ă voir avec la grâce. Pour se donner une chance d’être touchĂ©, il doit rester passif, dans une pure rĂ©ceptivitĂ© Ă ce qui est prĂ©sent… et absent. Cette rĂ©ceptivitĂ© n’est cependant pas antinomique avec une tension vers le monde et vers les autres. « Éternel amoureux, [le poète] n’exige rien. Mais son amour pĂ©nètre tout, lentement. » (p. 63) Les mots de Jean-Pierre Richard Ă propos de Verlaine rĂ©sonnent avec ceux de Zambrano :
En face des choses l’être verlainien adopte spontanément une attitude de passivité, d’attente. Vers leur lointain inconnu il ne projette pas sa curiosité ni son désir, il ne tente même pas de les dévoiler, de les attirer à lui et de s’en rendre maître ; il demeure immobile et tranquille, content de cultiver en lui les vertus de porosité qui lui permettront de mieux se laisser pénétrer par elles quand elles auront daigné se manifester à lui10.
11Pour MarĂa Zambrano, « [l]e poète reste immobile, dans l’attente du don » (p. 106). Recevant la bĂ©nĂ©diction de la grâce, il n’est pas un chercheur. Le fruit lui est donnĂ© sans effort, il n’a qu’à tendre les mains pour le recueillir : « Le poète, comme il ne cherche pas mais trouve, ne sait quel nom se donner » (p. 64). En un sens, il est plutĂ´t un trouveur. C’est que l’essentiel de sa vie a lieu dans la chair : ce qui se terre dans son corps est ce qu’il dĂ©chiffre, ce qu’il transforme en proposition lyrique. Les poètes dont Zambrano tire sa reprĂ©sentation de la poĂ©sie sont tous des ĂŞtres rivĂ©s Ă leur intĂ©rioritĂ©. C’est par exemple Antonio Machado : « mon cĹ“ur battait, confondu, dispersĂ©11 » (citĂ© p. 21). Ou Jean de la Croix : « Cristalline fontaine / si parmi tes visages argentĂ©s / tu dessinais soudaine / les yeux si dĂ©sirĂ©s / que je porte en mes entrailles gravĂ©es12 » (p. 71). MarĂa Zambrano croit que la poĂ©sie a pour origine secrète et refuge de prĂ©dilection les entrailles : « pour chacun, elle descend dans sa chair, dans son sang, dans ses rĂŞves » (p. 24). De sa propre expĂ©rience, mĂŞme si le chemin de la philosophie a Ă©tĂ© choisi, il reste une part intĂ©rieure qui ne s’y rĂ©sout pas : « Le chemin a Ă©tĂ© parcouru, oui, mais il y a quelque chose en l’homme qui n’est pas raison, ni ĂŞtre, ni unitĂ©, ni vĂ©ritĂ© — cette raison, cet ĂŞtre, cette unitĂ©, cette vĂ©rité » (p. 25). L’attention Ă la voix intĂ©rieure est ce qui fait du poète celui qu’il est. Il est celui qui prononce : « Que la parole se fasse en moi et que je ne sois rien que son lieu, son vĂ©hicule. » (p. 43) En lisant ces mots, je pense Ă une lettre de Rilke adressĂ©e Ă Lou Andreas Salomé :
Ce que je vis est comme une souffrance, et ce que je vois vraiment fait mal. Ce n’est pas moi qui me saisis des impressions : on me les enfonce dans la main, profond, avec toutes leurs arêtes et leurs pointes, presque de force ; et le reste, que je voudrais saisir, m’échappe comme de l’eau et s’écoule vers d’autres êtres après m’avoir distraitement, brièvement reflété13.
Martyrs de la résistance au facile
12Dans sa dramatisation des postures du poète et du philosophe, Zambrano se voit obligée de renoncer à prendre en compte certains gestes de l’un et de l’autre. Par exemple, il semble dommage qu’elle ignore les efforts et la recherche que l’écriture poétique suppose. Elle constate d’ailleurs, en certains points du texte, que la poésie ne tombe pas toujours comme un fruit mûr. Avec Paul Valéry, un écrivain qui voue un « culte à la lucidité » (p. 83), la littérature se détourne du rêve, et change ainsi de visage.
C’est en ce point qu’[elle] rejoint le domaine de l’éthique : c’est dans cet ordre de choses que peut s’y introduire le conflit du naturel et de l’effort ; qu’elle obtient ses héros et ses martyrs de la résistance au facile14 (cité p. 85).
13Pour Baudelaire, le « poète faber » qui « interprète son inspiration comme un travail » (p. 82-83), la poésie était déjà un exercice. Mais Paul Valéry remet le sacrifice, qui paraissait la marque d’après Zambrano du seul travail philosophique, au cœur de l’acte d’écrire :
La véritable condition d’un véritable poète est ce qu’il y a de plus distinct de l’état de rêve. Je n’y vois que recherches volontaires, assouplissement de pensées, consentement de l’âme à des gênes exquises et le triomphe perpétuel du sacrifice […] Qui dit exactitude et style invoque le contraire du songe15. (cité p. 83)
14Avec la poésie moderne, l’enjeu devient plutôt, en un sens, de structurer l’ivresse. Consciente de ce changement qui affecte la posture du poète, Zambrano persiste néanmoins dans l’avant-dernier chapitre : « Alors, la poésie recule devant la “violence” et reste prise devant l’émerveillement originaire, dans la présence des choses. » (p. 97) C’est que la pensée de l’autrice espagnole ne cesse de s’attacher et de s’arracher à la poésie et à la philosophie, comme une bille de métal qui oscillerait entre deux aimants :
Le besoin de quel amour viennent-elles satisfaire ? Et laquelle des deux nécessités est-elle la plus profonde, laquelle est-elle née au plus profond de la vie humaine ? Laquelle est-elle la plus indispensable ? (p. 15)
15Philosophie et poĂ©sie est un livre nerveux, qui garde en permanence une forme de brusquerie, tout en mĂ©nageant des moments plus lents. Les sortilèges de MarĂa, souvent comparĂ©e Ă une sorcière (qu’on repense seulement aux treize chats qu’elle emmena avec sa sĹ“ur de l’Italie vers la France), se retrouvent dans ce rythme organique, fait de soubresauts et de suspens.
Sauver & nier
16Car la pensĂ©e de MarĂa Zambrano se veut animĂ©e et charnelle, en porte-Ă -faux par rapport aux prĂ©mices de la philosophie. Dans La RĂ©publique, Platon exhorte son lecteur Ă considĂ©rer une âme nettoyĂ©e, à « la contempler avec les yeux de l’esprit telle qu’elle est dans sa puretĂ© et dĂ©tachĂ©e de tout ce qui lui est Ă©tranger » (p. 48). Il n’est pas sans intĂ©rĂŞt que l’image Ă laquelle il recourt soit poĂ©tique. Il s’agit de celle de Glaucos, ce marin plongĂ© dans une eau qui le corrompt : « Car la mer, en son apparente et passive neutralitĂ©, use, altère, change. » (p. 49). L’âme ressemble donc Ă ce qui est travaillĂ© par les flots : « Un triton, un vieux navire Ă©chouĂ©, dĂ©figurĂ© par les vagues, et tous les ĂŞtres Ă©trangers dĂ©gorgĂ©s par la mer ; Ă©trangers et sĂ©duisants Ă la fois. » (ibid.). Suivant cette mĂ©taphore, l’âme prĂ©sente l’apparence de ce qui s’est abĂ®mĂ© en mer : ce qui est tombĂ© et « ne pourra plus ĂŞtre prĂ©cisĂ©ment localisé » (p. 50). Pour mieux la connaĂ®tre, il faut la dĂ©lester de tout ce qui s’est agglomĂ©rĂ© autour d’elle au cours de toutes les marĂ©es :
[I]l faut considérer […] ce qu’elle deviendrait si elle sortait de la mer où elle est en ce moment, et secouait le sable, les coquillages… C’est alors qu’on pourrait voir sa vraie nature, si elle est simple ou composée, quelle est sa constitution et ce qu’elle est. (p. 51)
17Finalement, l’ambition de Platon est de « sauver l’âme » (p. 58) en la dĂ©livrant de tous ces sĂ©diments. Ce renoncement signifie bien une rupture avec le corps, qui demande de s’en tenir Ă distance, Ă une « lĂ©gère distance » (p. 65). Mais comment espĂ©rer renouer ensuite avec ce qu’on a ainsi mis Ă l’écart ? Pour rĂ©soudre cette contradiction, MarĂa Zambrano utilisait dans le premier chapitre l’idĂ©e d’une conversion. « Il faut “échapper aux apparences”, d’abord, et sauver ensuite les apparences elles-mĂŞmes : les rĂ©soudre, les rendre cohĂ©rentes grâce Ă [une] invisible unité » (p. 20). En un sens, les apparences sont sauvĂ©es dès lors qu’elles sont subsumĂ©es sous la loi d’un système, dominĂ©es par ce dernier. DĂ©lester l’âme de tout ce qui la raccroche Ă un milieu, Ă un contexte, unifier les apparences sous l’égide de l’être : ces deux opĂ©rations s’équivalent. Dès lors, « Sauver les apparences, c’est sauver l’âme. » (p. 57). Il n’empĂŞche que l’unitĂ© Ă laquelle parvient la philosophie pour sauver les apparences et sauver l’âme est une « unitĂ© faite de soustraction » (p. 22), puisqu’en affirmant l’unitĂ©, elle nie une multiplicitĂ© de choses. « Et l’une des choses qu’elle nie, c’est la poĂ©sie. » (p. 30).
Chercheuse d’ombres
18On peut s’intĂ©resser Ă la manière dont MarĂa Zambrano convoque les philosophes, outre Platon. Dans son enfance, j’imagine qu’elle Ă©tait habituĂ©e aux rĂ©unions politiques de son père krausiste, oĂą s’échangeaient vigoureusement les idĂ©es. J’ai souvent eu l’impression que la philosophie Ă©tait une conversation animĂ©e, dans une taverne, entre des penseurs. La tâche que je me donnais Ă©tait d’entrer dans l’établissement, de les Ă©couter, mais aussi d’apprendre Ă leur couper la parole. Philosophie et poĂ©sie propose une lecture fidèle et indisciplinĂ©e, qui mĂŞle habilement l’analyse des textes et des rĂ©flexions plus personnelles. MarĂa Zambrano n’hĂ©site pas Ă interrompre ceux qu’elle cite, Ă soupçonner leur ratiocination. Michèle Le DĹ“uff encore, dans un article intitulĂ© « Cheveux longs, idĂ©es courtes », raille la prĂ©tention universalisante des philosophes hommes. En proie Ă une certaine confusion, elle ouvre un livre de Hegel ou Leibniz :
Et je me surprends à penser : « quel culot, tout de même ! Il faut un toupet invraisemblable pour prétendre ainsi maîtriser intellectuellement tout ce qu’il y a dans le ciel et sur la terre. Une femme n’oserait jamais16. »
19La philosophie de Zambrano semble en effet bien loin de cette tendance. Au contraire, c’est une pensée troublée, sans certitude, toujours pleine de nuances. Un bon exemple se rencontre aux deux tiers du livre environ. S’intéressant au trio de la poésie, de la philosophie et de la religion, Zambrano constate :
Une autre période d’unité profonde entre les trois se produit, on l’a vu, par la mystique. Ce qui — il faut au moins le signaler maintenant — suppose un problème à part : celui, quelque peu complexe, de savoir si toute la poésie n’est pas au fond, mystique, ou si la mystique n’est pas fondamentalement poésie. Laissons cela pour l’instant.
20Cette phrase est suivie d’une note de bas de page : « Depuis quelque temps, l’auteur, n’est plus aussi convaincu par cette idée » (p. 75). Or, cette incertitude semble découler d’un rapport proprement poétique à la pensée. Au contraire des prophéties outrecuidantes de Hugo, la promesse s’énonce sous une forme interrogative à la fin d’un chapitre :
Pourra-t-il venir le jour bienheureux où la poésie recueillera tout le savoir de la philosophie, tout ce que la distance et le doute lui ont appris, afin de donner forme avec lucidité et pour tous à son rêve ? (p. 100)
21Le livre se dirige en permanence vers cet espoir et non vers les mirages de l’universel. C’est que la pensée de Zambrano laisse toute leur place au doute, aux hésitations, et même aux spectres. Ce qui la distingue de la philosophie dans son mouvement originaire :
Pas un instant Platon ne s’apitoie sur les « fantômes » qui ont besoin de l’homme pour perdurer. Pas un instant il ne s’apitoie sur l’homme qui a besoin que perdurent les fantômes. (p. 37)
22La pensée grecque, selon la philosophe espagnole, est une « aurore », elle s’avance « confiante dans la lumière de la raison et dans ses pouvoirs » (p. 87). Mais dès le début, le poète fait entendre un son divergent : il est le « seul dont la voix ne chant[e] pas la raison » (p. 33). Sa parole, au contraire, est « mise au service de l’ivresse » (ibid.)
Non seulement il accepte les ombres de la caverneuse paroi mais, passant outre sa condamnation, il crée des ombres nouvelles et va jusqu’à parler d’elles et avec elles. (p. 33)
23L’écrivaine Linda LĂŞ a consacrĂ© un ouvrage aux « chercheurs d’ombres17 », parmi lesquels elle compte MarĂa Zambrano. Cette dernière se positionne en effet contre la « consolation de la raison » (p. 34) et sa clartĂ© rassurante, destinĂ©e Ă Ă©chapper Ă l’angoisse par le système. Elle cite le poète lyrique AnacrĂ©on : « Donne-moi de l’eau, verse-moi le vin, jeune adolescent ; endors ma raison. BientĂ´t j’aurai cessĂ© de vivre et tu couvriras ma tĂŞte d’un voile » (ibid.). Ou encore ces mots de Juan Ramon Jimenez, nimbĂ©s d’une aura mĂ©lancolique :
Oui l’inactualité. Vivre toujours une vie d’après ou de jamais, le couchant dans ce port… Sorties livides, dans des aubes de pluie, de bals, de villes qui ne sont pas encore dans le temps… Soupirs doubles au jardin, dans des galeries qui sont encore rocher, dans le chant d’alouettes qui sont encore rêve18.
24Le sort qui est réservé à Heidegger est emblématique de ce soupçon de la raison. La penseuse semble d’abord pressentir quelque chose de la poésie de la terre qu’on retrouvera deux décennies plus tard chez l’imposant philosophe allemand. À l’égard de la poésie, elle déplore une absence de considération :
Et aujourd’hui même, contempler son étroite fécondité est source de tristesse et d’angoisse, car la poésie est née pour être le sel de la terre et une grande partie de la terre ne l’accueille toujours pas. (p. 26)
25Ce regret est exprimé de manière très proche par Heidegger dans « …L’homme habite en poète19… ». Or, ce manque d’accueil signale justement le caractère poétique de la terre.
Car une habitation ne peut être non-poétique que si l’habitation dans son être est poétique. Pour qu’un homme puisse être aveugle, il faut que normalement, d’après son être, il voie. Un morceau de bois ne peut jamais devenir aveugle. Mais quand l’homme devient aveugle, on peut encore se demander si dans son cas la cécité provient d’un manque et d’une perte ou si elle est due à une surabondance et à un excès20.
26Mais au moment de l’écriture de Philosophie et poĂ©sie, ce texte n’existe pas encore. Ce que Zambrano connaĂ®t de Heidegger en 1939 ne suscite pas une grande curiositĂ© de sa part. Le rapport entre les deux philosophes se prĂ©cise quand on apprend que JosĂ© Ortega y Gasset, son professeur Ă Madrid, souhaitait que MarĂa Zambrano parte Ă©tudier Ă Freiburg, mais qu’elle ne suivit pas son conseil. Dans Philosophie et poĂ©sie, sa lecture est assez impertinente. La pensĂ©e d’Heidegger, lance-t-elle, « n’a pas le moindre caractère de nouveauté » (p. 90) ; elle semble dĂ©couler tout naturellement de la philosophie allemande qui l’a prĂ©cĂ©dĂ©e. Ce regard sur Heidegger interpelle, car l’histoire a pu distordre cette rĂ©ception du philosophe allemand par ses contemporains, et faire comme s’il avait Ă©tĂ© unanimement perçu comme un gĂ©nie de son Ă©poque. De mĂŞme, Zambrano critique l’infatuation de Victor Hugo : « un prophète qui rĂ©alise ses propres prophĂ©ties ; il semble passer son temps Ă se prophĂ©tiser lui-mĂŞme » (p. 80). Ă€ la façon de Michèle Le DĹ“uff qui prĂ©fère lire Pascal qu’Hegel21, Zambrano paraĂ®t sensible Ă des figures moins charismatiques, telles que celles de Baudelaire ou Kierkegaard, qui sont pour elle Ă la source de poĂ©sies pensantes et de pensĂ©es poĂ©tiques. Leurs Ĺ“uvres sont plus conscientes, en rĂ©alitĂ©, de l’angoisse qui les fonde : « D’entre ses nuĂ©es de feu, l’homme descend sur terre, ouvre les yeux et dĂ©couvre qu’il Ă©tait un homme » (p. 80). Elles « rĂ©duisent les choses Ă leurs justes proportions », et apportent la « conscience de la poĂ©sie » (p. 81). Parce qu’elle assume son anxiĂ©tĂ©, au lieu de la dissimuler derrière les atours du système, leur Ă©criture paraĂ®t plus opĂ©rante pour le monde de 1939. Zambrano cite Ă©galement le jeune philosophe hongrois Aurel Kolnai : « Le concept d’angoisse est insĂ©parable du concept de menace, de danger, de nĂ©cessitĂ© de se sauver ou d’aider22. »
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27En guise de conclusion, j’aimerais m’intĂ©resser Ă une image qui traverse l’œuvre de MarĂa Zambrano : celle du fruit. Le dĂ©ploiement de cette image participe, je crois, Ă donner une saveur poĂ©tique Ă tous ses textes. La penseuse espagnole raconte dans un entretien un souvenir avec son père, qui la porte dans le jardin afin qu’elle saisisse un citron de sa main d’enfant23. La figure se prĂ©sente lorsque Zambrano dĂ©crit la recherche humaine. Cette attente reste celle du mĂ»rissement du fruit. Mais au moment oĂą il est parvenu Ă maturitĂ©, il ne peut plus ĂŞtre goĂ»tĂ©. « [L’humain] a besoin de l’unitĂ© comme but, comme horizon et il ne peut plus la savourer lorsqu’elle est enfin tombĂ©e Ă ses pieds comme un fruit mĂ»r. » (p. 74) Pour une penseuse chrĂ©tienne telle que Zambrano, il apparaĂ®t que ce que l’humain espère au fond, c’est le fruit donnĂ© par Dieu, il est clair que l’humain regarde vers l’horizon messianique de cette dĂ©gustation. Quand elle le rĂ©vèle, la philosophe laisse aussi Ă©merger une Ă©mouvante rĂ©miniscence de son enfance — dans laquelle, et ce n’est pas anodin, le père disparaĂ®t en faveur de la mère :
Comme il est des enfants qui ne veulent pas le jouet qu’ils ont acheté ou qu’ils ont trouvé, mais le jouet que la main de leur père et de leur mère apporte un jour à la maison, place dans un coin du jardin, sans qu’ils s’y attendent. Pas même le jouet perdu mais le seul cadeau surprise, celui qui, si fragile, si pauvre, parfois, manifeste la volonté de l’amour, la pensée des parents, dans les rues, absorbés dans de graves conversations ; quand quelqu’un de très important, sans doute les saluait ; quand la mère, oubliant le salut courtois du monsieur à haut-de-forme, a pensé à son enfant et, abandonnant tout, précipitamment, lui a apporté ce jouet, preuve de son indéfectible amour, de ce qu’à tout moment, même aux plus importants, dans le monde et ses fêtes, lui seul — son enfant — ne cesse jamais d’être important pour elle. (p. 106)
28Aujourd’hui, MarĂa Zambrano repose entre un oranger et un citronnier au cimetière de VĂ©lez-Málaga.

