
Langue pas-si-propre
Ălevage de mots
1Le traducteur est un adepte du texte, mais aussi son rĂ©formateur. Il lit lâoriginal, le pĂ©nĂštre, mais ne peut pas ne pas le rĂ©viser. Ce qui naĂźt sous la plume du traducteur, câest une certaine vision du texte créée grĂące Ă un double effort : assimiler lâĆuvre dans la langue du traducteur, et faire en sorte que cette assimilation ne constitue pas une domestication1 [âŠ] Le lecteur doit recevoir une Ćuvre qui parle sa langue, mais dans laquelle vit lâesprit dâune autre langue et dâun autre monde. Pope dirait : dans le foyer de la langue maternelle du lecteur brĂ»le le feu de la parole de lâautre et dâun esprit diffĂ©rent. Leopardi, qui considĂ©rait lâitalien comme une langue idĂ©ale pour la traduction en raison de sa flexibilitĂ© et de sa capacitĂ© dâadapter lâesprit dâautres langues, a ainsi Ă©crit Ă ce sujet :
Car lâexactitude nâest pas du tout le synonyme de fidĂ©litĂ©. Alors, la langue Ă©trangĂšre perd son caractĂšre et meurt dans la langue du traducteur, ce qui fait perdre Ă©galement le caractĂšre Ă son langage [...]. Seule la langue italienne â et câest en cela que je trouve sa singularitĂ© â peut conserver dans la traduction la nature de chaque Ă©crivain de telle sorte quâil est Ă la fois Ă©tranger et italien. Câest le summum de la perfection dans la traduction et dans lâart de traduire2.
2Ainsi comprise, la perfection de la traduction, et de ce que nous appelons dans ces essais, dâaprĂšs Linde, « tĆumactwo3 », a un caractĂšre doublement paradoxal. Elle assimile ce qui est Ă©tranger, mais cela ne peut se produire que lorsque le nĂŽtre est soudainement dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© et aliĂ©nĂ©. En dâautres termes : nous sommes censĂ©s nous sentir Ă©trangement face Ă ce qui nous est familier tandis que ce qui, en tant que domestique, Ă©tait une source de calme et de certitude, est dĂ©sormais censĂ© nous dĂ©stabiliser, en soulevant des questions inattendues. Ainsi, en travaillant non seulement sur une langue Ă©trangĂšre, mais surtout sur sa propre langue, la tĆumactwo en ravive sa dynamique, lâenflamme (Pope), lui insuffle de lâesprit (Heidegger). On pourrait dire quâelle rend visibles et met en Ă©vidence les possibilitĂ©s poĂ©tiques inhĂ©rentes Ă la langue. Willis Barnsto ne lâexprime de façon succincte, mais significative :
La traduction est une enseignante des poĂštes. Les cours quâelle leur donne ne portent pas sur la langue source, mais sur la langue cible. GrĂące Ă des versions toujours nouvelles, la traduction stimule les possibilitĂ©s cachĂ©es dans la langue. Câest ainsi que les poĂštes amĂ©liorent leur art poĂ©tique â Ă travers lâexpĂ©rience de la traduction ainsi que la stimulation et la modification de leur travail qui en rĂ©sultent sur la base des poĂšmes Ă©crits dans une langue Ă©trangĂšre4.
3Velimir Khlebnikov avait une expression merveilleuse pour dĂ©signer ce processus : « élevage de mots ». La traduction est un exercice dâĂ©levage de mots, une revivification Ă©cologique de la parole :
Si lâhomme moderne remplit les eaux abandonnĂ©es des riviĂšres de bancs de poissons, « lâĂ©levage de mots » donne le droit de peupler dâune vie nouvelle les eaux taries de la langue, de les repeupler de mots en voie de disparition ou purement et simplement inexistants5.
4Nous entrons sur le territoire de ce quâEdward Balcerzan appelle « lâautocritique des traducteurs » oĂč sâopĂšre un changement notable : la traduction nâest plus seulement un moyen de transmettre un contenu prĂ©alablement Ă©crit par quelquâun dâautre. La traduction est dĂ©sormais une « forge » de formes linguistiques, ce qui constitue au fond une caractĂ©ristique inaliĂ©nable de la crĂ©ation originale. Lâautocritique « entraĂźne le lecteur dans lâatelier, lâinitie au mĂ©tier, lui montre les attraits du processus de traduction, et le processus lui-mĂȘme finit par devenir lâintrigue â plus importante que le rĂ©sultat â de lâhistoire6 ».
Source
5Câest donc grĂące Ă la crĂ©ativitĂ© que la traduction coopĂšre avec le texte source. Ce terme, technique seulement en apparence, prend dĂšs lors un sens diffĂ©rent. « Source » fait certainement rĂ©fĂ©rence Ă lâĆuvre qui donne lieu Ă la traduction, prĂ©cĂ©dant chronologiquement son existence. Câest ce vers quoi il faut remonter, en allant en quelque sorte Ă contre-courant du temps, en amont de lui. Mais « source » signifie aussi « originaire » dans un autre sens, plus profond. Je me tourne vers la source lorsque je cherche lâinformation dont jâai besoin pour poursuivre mon travail, je cherche ce qui est cachĂ© pour le rĂ©vĂ©ler, pour lui donner une suite. Lorsque je traite quelque chose comme source, je ne mâarrĂȘte pas Ă la surface, mais je vais plus loin, lĂ oĂč la source puise sa force. Dans un essai profond sur la source, Barbara Skarga souligne que la source nâest « pas seulement une cause, mais plutĂŽt un Ă©vĂ©nement qui rĂ©vĂšle le sens du flux de toutes les questions ultĂ©rieures7 ».
6Puisque dans La Critique de la raison pure Kant accorde le droit au bonheur Ă quiconque respecte la loi morale, formulons la loi du traducteur selon laquelle tout traducteur a droit Ă une bonne traduction, câest-Ă -dire quâil a la possibilitĂ© de crĂ©er une bonne traduction, Ă condition dâagir de sorte Ă explorer la source cachĂ©e dans le matĂ©riau du texte original, cet Ă©vĂ©nement qui en rĂ©vĂšle le sens. Pour rendre justice Ă ce quâil dĂ©couvrira, il devra probablement contourner les normes sĂ©mantiques et syntaxiques. La linguiste le dĂ©crit ainsi :
La traduction crĂ©ative (de bonne qualitĂ©) doit donc ĂȘtre associĂ©e Ă la crĂ©ativitĂ© au sens plus Ă©troit du terme. Elle est le rĂ©sultat de processus linguistiques impliquant lâintroduction de transformations de la norme linguistique adoptĂ©e. Les transformations effectuĂ©es par le traducteur peuvent concerner diffĂ©rents niveaux du texte ou du discours8.
7Lorsque Benjamin et Derrida considĂšrent que le texte demande, voire exige, une traduction, ils ont peut-ĂȘtre cette loi Ă lâesprit, avec pourtant un complĂ©ment important : le texte rĂ©clame la traduction car il veut survivre, durer, et cela ne peut souvent pas ĂȘtre assurĂ© sans traduction. Câest pourquoi chaque gĂ©nĂ©ration devrait faire sa propre traduction des textes qui se rapportent au sentiment source dâexistence dans des conditions historiques changeantes et trĂšs diffĂ©rentes. Enfin, nous ne traduisons pas seulement le cours des Ă©vĂ©nements, mais les hĂ©ros tels que Hamlet ou Robinson encodant une certaine attitude face Ă la vie. Il en va de mĂȘme pour lâimmortelle (car traduite encore et encore) Alice, au sujet de laquelle ElĆŒbieta Tabakowska Ă©crit que
la dominante du texte consiste dans la tension entre le fantastique et le rĂ©el, entre la folie et la raison, et câest alors que la rĂ©alitĂ© toujours changeante appelle une redĂ©finition de ces relations, et la dialectique entre les deux Ă©lĂ©ments devient dĂ©cisive9.
8Salman Rushdie soutient (et ce point de vue mâa toujours Ă©tĂ© proche) que nous sommes les enfants du xviie siĂšcle et que « depuis 400 ans nous jouons sur un terrain dessinĂ© par Cervantes et son contemporain Shakespeare », auxquels il joint Ă©galement le maĂźtre de lâhumour, François Rabelais10. Si lâon incluait les grands Tragiques grecs, la liste des « immortels » rĂ©clamant la traduction serait-elle complĂšte ? Certainement pas. Car pour mener une bonne vie, que PatoÄka appelait, aprĂšs les Grecs, la vie de ceux qui tentent de dĂ©couvrir ce que sont la vie et la mort11, nous avons besoin non seulement dâinformations, mais avant tout de formation, et celle-ci dĂ©pend de notre « ouĂŻe » existentielle nous permettant dâentendre les appels de textes prĂȘts Ă aider Ă former notre esprit.
Post-maturation
9La source est un Ă©vĂ©nement, dit Barbara Skarga, et puisquâil en est ainsi, son influence continuera, ne serait-ce que parce quâelle nous donne le sentiment de commencer quelque chose, de lâinitier sous notre responsabilitĂ© et Ă nos propres risques. Et ce risque nâest pas nĂ©gligeable, puisque chacun peut trouver une source diffĂ©rente, car â je cite Ă nouveau Barbara Skarga â « les sources sont extrĂȘmement riches et leurs courants peuvent jaillir dans les sens opposĂ©s, alors qui peut ĂȘtre sĂ»r dâavoir atteint la vĂ©ritĂ©12 ? ». Nous obtenons ainsi le deuxiĂšme complĂ©ment de la loi du traducteur : il ne faut pas juger une traduction hĂątivement ou considĂ©rer sa propre traduction comme dĂ©finitive et parfaite. Le retour Ă la source, câest en effet le recommencement. « Encore une fois depuis le dĂ©but ! » â tel est lâappel de la guilde des traducteurs.
10Câest lĂ aussi que bat la source de lâespoir. Lâespoir de la vie future de lâĆuvre, et donc de la survie de ses lecteurs, un espoir liĂ©, dit Barbara Skarga, Ă notre existence humaine, qui « nous emmĂšne quelque part dans lâavenir et nous permet de transcender le temps, ne serait-ce que lorsque nous pensons et crĂ©ons pour les gĂ©nĂ©rations futures, en nous ouvrant les perspectives de lâinfini13 » ; cet espoir est liĂ© Ă une traduction qui prend au sĂ©rieux la question de la source, câest-Ă -dire Ă la tĆumactwo. Elle nous fait comprendre que les mots, aussi lointains et oubliĂ©s soient-ils, ne meurent pas, mais tombent dans un Ă©tat de vie latente, de sommeil, une sorte dâanabiose, dont le traducteur les rĂ©veille. Les mots ne meurent donc pas mais mĂ»rissent, et un tel processus peut prendre des annĂ©es. Il se dĂ©roule de diffĂ©rentes maniĂšres, mais gĂ©nĂ©ralement il Ă©loigne la traduction de lâexactitude du dictionnaire. Sans doute sous lâinfluence de Hölderlin, Walter Benjamin parle de la « sainte croissance des langues », soumises constamment Ă lâĂ©preuve de lâĂ©loignement de lâoriginal afin que sa source ou son feu nâĂ©chappe pas Ă notre attention. En mĂ©ditant sur la question de la tĂąche du traducteur, Benjamin Ă©crit :
aucune traduction ne serait possible si, essentiellement et en dernier ressort, elle sâefforçait aÌ la ressemblance de lâoriginal. Car dans sa survie, qui ne meÌriterait pas ce nom, si elle nâeÌtait mutation et renouveau du vivant, lâoriginal se modifie. MeÌme pour des mots solidifieÌs il y a encore une post-maturation14.
11En quoi consiste la post-maturation et Ă quoi se rĂ©fĂšre le prĂ©fixe post- ? Il sâagit sans doute de la recherche dâune « langue pure » pour dĂ©couvrir son impuretĂ©, la richesse de sons, dâaccents et de sens multiples. Et le prĂ©fixe post-renvoie probablement Ă ce que Nietzsche appellerait « lâintempestivité », Ă savoir la critique dâune culture qui veut Ă tout prix ĂȘtre actuelle. Dans notre cas, cela signifierait la critique de la traduction en tant que simple reproduction de lâoriginal reflĂ©tant fidĂšlement le sens dâune langue dans une autre. On trouve un autre indice chez Khlebnikov, qui divise les mots entre « purs » et « quotidiens » en les attribuant respectivement aux deux sphĂšres de la raison : « raison stellaire de la nuit » et « raison solaire du jour ». En effet, « une quelconque signification courante du mot voile toutes ses autres significations, exactement comme de jour disparaissent tous les astres de la nuit Ă©toilĂ©e15 ». Ainsi, « la langue courante est pour les grandes lois du mot pur comme lâombre qui tombe sur une surface inĂ©gale16 ». Le traducteur doit donc dĂ©couvrir, Ă tous les niveaux de langue, la « surface inĂ©gale » Ă la fois de la langue Ă©trangĂšre et de sa propre langue (rappelons que Wittgenstein parlait de la « friction » nĂ©cessaire si lâon ne veut pas glisser sur la surface). Pour formuler deux lois de la langue transrationnelle, Khlebnikov partira du son : « La premiĂšre consonne dâun mot simple oriente le mot tout entier et lâemporte sur tout le reste » et : « Les mots qui commencent par la mĂȘme consonne sont liĂ©s entre eux par une notion qui leur est commune ; câest comme si, venus dâhorizons diffĂ©rents, ils se rejoignaient dans le mĂȘme secteur de notre jugement17 ». La post-maturation devrait saisir ce processus, localiser les « horizons diffĂ©rents » et identifier ce « mĂȘme secteur de notre jugement ».
Catabase
12La post-maturation ne serait pas possible sans la philologie. Câest grĂące Ă elle que lâon peut dĂ©gager des sens oubliĂ©s qui dĂ©filent sans cesse comme des ombres dans les sens communs, bien Ă©tablis, des mots. Non seulement la philologie montre combien est illusoire la littĂ©ralitĂ©, ce procĂ©dĂ© qui trahit souvent le traducteur sâefforçant de trouver des Ă©quivalents simples, mais elle permet Ă©galement de voir que ce qui est littĂ©ral cache les sens les plus surprenants. Câest tout lâenjeu de lâexercice Ă©tymologique de Heidegger permettant de combiner trois verbes aujourdâhui distincts et les activitĂ©s quâils dĂ©signent : bĂątir, habiter, penser. Sans entrer dans les dĂ©tails de lâexcursion du philosophe dans le vieux haut allemand et le vieux saxon, ne citons que sa conclusion : « Que pourtant la pensĂ©e elle-mĂȘme fasse partie de lâhabitation, dans le mĂȘme sens que le bĂątir et seulement dâune autre maniĂšre : le chemin de pensĂ©e que nous essayons ici pourrait en tĂ©moigner18. »
13Une Ćuvre, une phrase, un mot comportent alors des trappes ; lorsquâon les rencontre, la continuitĂ© de lâhistoire et du sens se rompt. On nâavance plus de façon fluide, mais on sâenfonce dans les fentes, trous et lacunes que lâon devra combler dâune maniĂšre ou dâune autre. Emanuel Swedenborg19, qui, selon CzesĆaw MiĆosz20, nous apprend que « lâarbre est un proche parent de lâhomme » et que « la sagesse cherche Ă toucher son Ă©corce rugueuse21 », croit que seuls les anges communiquent avec une vraie fluiditĂ©, dans un flux de sons qui ne se dĂ©composent pas en mots individuels. La parole humaine est par nature craquelĂ©e et pleine de crevasses : « [...] ma parole Ă©tait fissurĂ©e, se divisant en mots et en sons, elle nâĂ©tait pas fluide et nâappartenait donc pas Ă la langue du ciel ». Swedenborg explique dâailleurs avec prĂ©cision le fonctionnement de la fluiditĂ© du discours angĂ©lique : ce langage ne possĂšde pas beaucoup de consonnes qui« comme des pierres, obstruent le flux de la parole22 ».
14Ainsi, dans le langage humain le texte nâest plus une sĂ©quence ininterrompue, il ne nous facilite plus la vie en nous incitant Ă dire : « Je sais ! », mais, au contraire, il apparaĂźt comme un obstacle sur ce chemin. Durs GrĂŒnbein dit que « lâinfluence des poĂšmes repose sur lâexistence de trous de mĂ©moire ». Face Ă la surabondance dâinformations qui exigent de nous de les mĂ©moriser, un poĂšme Ă©voque lâoubli, quelque chose qui a Ă©tĂ© oublié ; plus ces lacunes sont grandes, « plus le travail qui incombe Ă un seul poĂšme est grand23 ». Le traducteur est donc un dĂ©couvreur des lacunes, il sây enfonce et tente de retrouver ce qui a Ă©tĂ© perdu. Pour pouvoir avancer, il doit sâarrĂȘter, descendre en quelque sorte dans le souterrain du mot, de la phrase, de lâĆuvre, et alors il sâavĂ©rera â revenons Ă GrĂŒnbein â quâ« un seul mot sautela moitiĂ© de la vie de quelquâun », et que dans un seul vers de Callimaque de CyrĂšne « nous vivons le prĂ©sent aussi fortement quâen entendant la voix du facteur de lâautre cĂŽtĂ© de la porte24 ».
15Il est donc dans le voyage quâest la traduction un Ă©pisode particulier de descente Ă lâintĂ©rieur du mot et de la langue visant Ă communiquer avec ce qui est passĂ©, peut-ĂȘtre mĂȘme oubliĂ©, et Ă en tirer des leçons. La traduction comme catabase. Werner Hamacher rappelle le cĂ©lĂšbre chant XI de lâOdyssĂ©e, dans lequel le hĂ©ros errant descend aux Enfers pour parler avec les morts et obtenir des indications sur la façon dâatteindre Ithaque (Virgile reprendra cet Ă©pisode dans le livre VI de LâĂnĂ©ide) :
La philologie est une nekyia, une descente vers les morts, ad plures ire. LĂ , elle rejoint le collectif le plus grand, le plus Ă©trange, qui est toujours en croissance et lui donne quelque chose de la vie de sa propre langue pour que ceux qui sont sous terre puissent parler. La philologie meurt afin de rendre possible Ă certains dâentre eux, Ă travers sa langue, la vie aprĂšs la mort, ne serait-ce que pour un instant. Sans la philologie, qui se socialise avec les morts, les vivants deviendraient asociaux25.
16Est-ce une coĂŻncidence si GrĂŒnbein dit fondamentalement la mĂȘme chose ? Celui qui traite les mots avec tout le sĂ©rieux quâils mĂ©ritent participe Ă un rite spĂ©cial car
au-delĂ des dĂ©tails protocolaires de la vie dâune personne, au-delĂ des styles de diffĂ©rentes Ă©poques et des idĂ©aux esthĂ©tiques, la parole du poĂšme maintient un lien avec les couches profondes de la mĂ©moire, avec les civilisations qui sâĂ©taient enfoncĂ©es dans la terre, avec les morts omniprĂ©sents26.
Sans jonctions â incompatibilitĂ©
17La tĂąche du traducteur consiste donc Ă dĂ©couvrir les fissures de la langue maternelle, Ă montrer quâelle est, comme toute autre langue, en quelque sorte en contradiction avec son Ă©poque. La phrase cĂ©lĂšbre terminant le premier acte de Hamlet donne matiĂšre Ă rĂ©flexion :
The time is out of joint. â O cursed spite,
That ever I was born to set it right!
Nay, come, letâs go together.
18Toutes les diffĂ©rentes traductions attirent lâattention sur lâĂ©tat maladif du temps. Andrzej Tretiak spatialise la mĂ©taphore en disant : « Le temps est sorti des charniĂšres » (« Z zawiasĂłw wyszedĆ czas »), WĆadyslaw Tarnawski et Maciej SĆomczynski choisissent la « dislocation » (« zwichniÄcie ») et la « guĂ©rison » (« leczenie »), JĂłzef Paszkowski dit plus philosophiquement que : « Le monde a perdu la forme » (« Ćwiat wyszedĆ z formy »), et câest au prince danois de le faire « revenir Ă la norme » (« przywracaÄ go do normy »). JarosĆaw Iwaszkiewicz donne aux poĂšmes de Shakespeare une dimension cosmique : « Le monde est sorti de son orbite » (« Ćwiat wyszedĆ z orbit ») et il faut maintenant « redresser ses trajectoires erratiques » (« prostowaÄ jego bĆÄdne drogi »). Enfin, StanisĆaw BaraĆczak revient Ă une lecture anatomique de la dĂ©claration de Hamlet, mais lui donne un ton beaucoup plus brutal :
Ten czas jest koĆciÄ , wyĆamanÄ w stawie â
Jak moĆŒna liczyÄ, ĆŒe ja jÄ nastawiÄ27Â ?
Ce temps est comme un os cassé â
Comment peut-on me demander de le réparer ?
19Et puis, il y a aussi le temps. Le moment particulier, au cours duquel se dĂ©roule la scĂšne de la garde de nuit au chĂąteau dâElseneur, mĂ©rite dâavoir son nom. Mais ce nâest pas un temps, pour ainsi dire, pur ; il est Ă©troitement liĂ© Ă la situation dans laquelle se trouve Hamlet. DâoĂč cursed spite qui se rĂ©fĂšre Ă la fois au temps et aux dĂ©cisions que les circonstances compliquĂ©es et dramatiques de ce moment-lĂ exigent de Hamlet. Câest peut-ĂȘtre la raison pour laquelle Tretiak parle Ă juste titre dâun « destin ignoble » (« podĆej doli »), Tarnawski dâun « moment maudit » (« przeklÄtym momencie ») et Iwaszkiewicz dâun « destin dur » (« losie srogim »). Cette derniĂšre notion rapproche le lecteur de la tragĂ©die grecque, dans laquelle le destin assumait le double rĂŽle de principal metteur en scĂšne et dâauteur des Ă©vĂ©nements.
20Il nâest pas donc Ă©tonnant que Derrida attache tant dâimportance Ă la dĂ©claration suivante de Hamlet :
« The time is out of joint », le temps est dĂ©sarticulĂ©, dĂ©mis, dĂ©boĂźtĂ©, disloquĂ©, le temps est dĂ©traquĂ©, traquĂ© et dĂ©traquĂ©, dĂ©rangĂ©, Ă la fois dĂ©rĂ©glĂ© et fou. Le temps est hors de ses gonds, le temps est dĂ©portĂ©, hors de lui-mĂȘme, dĂ©sajustĂ©. Dit Hamlet. Qui ouvrit ainsi lâune de ces brĂšches, souvent des meurtriĂšres poĂ©tiques et pensantes, depuis lesquelles Shakespeare aura veillĂ© sur la langue anglaise et Ă la fois signĂ© son corps [âŠ] de quelque flĂšche28.
21Et cela mÚne directement à la question de la traduction :
22« The time is out of joint » : les traductions elles-mĂȘmes sâen trouvent « out of joint ». Si correctes et lĂ©gitimes quâelles soient [âŠ] elles sont toutes dĂ©sajustĂ©es, comme injustes dans lâĂ©cart qui les affecte : au-dedans dâelles-mĂȘmes, certes, puisque leur sens reste nĂ©cessairement Ă©quivoque29.
23Andrzej Sosnowski interprĂšte lâHommage Ă Sextus Propertius dâEzra Pound non comme une traduction, mais comme une « ouverture » Ă des considĂ©rations qui vont bien au-delĂ de la thĂ©matique de la traduction. Bien que le texte donne thĂ©oriquement lâimpression dâĂȘtre une traduction, la dynamique de la pratique dâĂ©criture de Pound ne mĂšne pas vers la tradition, ce qui, selon Sosnowski, serait une (rĂ©)action naturelle du traducteur. DâaprĂšs Sosnowski, la connaissance de la tradition, dont parle Pound, prendrait en compte non seulement lâĆuvre de Propertius, mais Ă©galement la culture de lâĂ©poque Ă laquelle cette Ćuvre a Ă©tĂ© créée, et ce nâest quâaprĂšs sâĂȘtre familiarisĂ© avec cette culture que le traducteur pourrait commencer Ă façonner son texte. Pourtant, chez Pound, câest le contraire :
[âŠ] Pound Ă©tait bien plus animĂ© par une intuition fondamentalement anarchique de la nouveautĂ© que par le dĂ©sir de se rĂ©fĂ©rer Ă une tradition plus ou moins domestiquĂ©e. Sâil sâest rĂ©fĂ©rĂ© Ă lâĂ©lĂ©gie de Sextus Propertius, sans doute directement, et Ă ses sources, il lâa fait de maniĂšre Ă permettre des rĂ©flexions qui nâaccompagnent habituellement ni les traductions ni les Ćuvres originales, bien quâelles puissent jeter une lumiĂšre latĂ©rale sur les deux30.
24Cette idĂ©e de Sosnowski est extrĂȘmement prĂ©cieuse : lorsquâon pense Ă la traduction â ou lorsque plus directement on pense en traduction â on examine de nombreuses circonstances qui constituent des couches supĂ©rieures plus ou moins lointaines de lâĆuvre traduite et lâon obtient ainsi une sorte de point de vue « latĂ©ral » Ă partir duquel le regard influence la forme et le sens de lâoriginal, et par consĂ©quent de la traduction.
Transmission
25Câest la raison pour laquelle Sosnowski se sent embarrassĂ© du terme mĂȘme de « traduction ». Il cherche la solution dans la philosophie : la traduction est comme le temps, et on sait ce que disait saint Augustin Ă ce sujet :« Si personne ne me le demande, je le sais, mais si on me le demande et que je veuille lâexpliquer, je ne sais plus31. » Il sâensuit que la « traduction » est une activitĂ©, un fragment de la vie en train de sâaccomplir, en un sens au-delĂ de la connaissance du traducteur, comme les fonctions de notre corps, auxquelles dâhabitude nous ne pensons pas. DâaprĂšs lâauteur de KonwĂłj [Convoi], « le mot âtraductionâ nâest pas pleinement traduisible, ni dâune langue Ă une autre, ni du temps au temps32 ». Cette idĂ©e a Ă©tĂ© dĂ©clenchĂ©e, comme on le sait, par le texte dâEzra Pound qui est une traduction du poĂšme de Properce (selon certains critiques une traduction totalement manquĂ©e et erronĂ©e ; selon dâautres, p.ex. dâaprĂšs T.S. Eliot, une traduction rĂ©ussie mais hasardeuse) ou qui ne lâest pas (comme lâaffirmait Pound lui-mĂȘme). Le problĂšme concerne donc la notion mĂȘme de traduction et les limites de son application. Andrzej Sosnowski propose une solution : tout en admettant quâil existe une histoire de la traduction, il ajoute que « ce nâest pas une histoire universelle et supralinguistique, mais une histoire idiomatique et rĂ©gionale33 ».La traduction est donc toujours une transmission locale tenant compte des conditions et circonstances historiques liĂ©es Ă une langue locale ; en effet, ce qui restera pour les uns une « traduction » sera pour les autres une « paraphrase », une « imitation », une « polonisation ». Il est important, affirme Sosnowski, de rappeler Ă©galement la deuxiĂšme signification du mot « transmission » : le texte original et la traduction se propulsent lâun lâautre, se mettent en mouvement et fixent le rythme harmonisĂ©. Bref, il ne sâagit pas de rester fidĂšlement proche de lâoriginal, mais de se laisser vibrer dans un mouvement de rotation Ă la vitesse appropriĂ©e.
26Dans cette situation, le texte traduit sera forcĂ©ment plus proche de la langue et de la culture du traducteur que de celles de lâauteur. Un tel texte peut surprendre par le degrĂ© de lâaisance de la traduction, mais pas par lâaisance de la parole poĂ©tique avec laquelle il dĂ©veloppera les possibilitĂ©s sĂ©mantiques et syntaxiques du langage du traducteur. Câest ainsi que Magda Heydel voit les traductions de StanisĆaw BaraĆczak et Seamus Heaney. En commentant leurs traductions des ThrĂšnes de Jan Kochanowski, Heydel privilĂ©gie le rĂŽle du destinataire des traductions : le lecteur anglophone est censĂ© percevoir le texte de Kochanowski comme une Ćuvre poĂ©tique Ă part entiĂšre, bien inscrite dans les traditions de la rhĂ©torique et de la forme de la poĂ©sie anglaise. Lorsquâon ne connaĂźt pas la langue source, la traduction doit sâadapter aux connaissances et Ă la sensibilitĂ© du lecteur en desserrant les liens Ă©troits avec lâoriginal. Comme lâĂ©crit Heydel : « Elle doit devenir indĂ©pendante en tant quâobjet dâinterprĂ©tation, câest-Ă -dire en tant quâĆuvre dâart34 ». Cela signifie la fin du littĂ©ralisme, bien que â ajoutons-le Ă nos risques et pĂ©rils â on puisse garder ce concept sâil Ă©tait orientĂ© diffĂ©remment. Le « littĂ©ralisme » compris non comme une fidĂ©litĂ© au dictionnaire, mais comme un mouvement vers des significations libĂ©rĂ©es du contexte original. Le « littĂ©ralisme » non comme « dosĆownikowoĆÄ » (« un dictionnarisme »), mais comme un tournant vers le mot dans sa libertĂ©, dont lâhorizon est dĂ©terminĂ© non par la culture du texte original, mais par la culture de lâunivers du destinataire de la traduction. Revenons au texte de Magda Heydel et Ă sa conclusion : « Un poĂšme traduit [...] ne peut pas perdre lâĂ©lĂ©gance et la beautĂ© de lâoriginal, mais devrait les transfĂ©rer dans un contexte culturel diffĂ©rent, souvent par des moyens diffĂ©rents des ceux utilisĂ©s dans le texte original35 ».
27La traduction en tant mĂ©canisme de transmission et propulsion mutuelle qui Ă©lĂšve Ă un autre niveau de vitesse est proche de la signification anglaise de translation, qui fait rĂ©fĂ©rence Ă un changement dâĂ©tat ou de lieu. Lâun des cas de la dĂ©clinaison finnoise est translatiivi, qui sert Ă dĂ©signer les Ă©tats de transition ou le passage dâune forme Ă une autre ; son Ă©quivalent polonais est la construction prĂ©positionnelle avec « w » (« dans ») suivi de lâaccusatif. Cette qualitĂ© du transfert, du soulĂšvement et mĂȘme de lâĂ©lĂ©vation visant Ă changer de lieu sâapplique Ă©galement Ă la transformation de lâĂ©tat dâesprit. En tĂ©moignent, par exemple, les passages du Journal de Thoreau dans lesquels il critique la communautĂ© dâun village en disant que « dans ces conditions, il ne se sentait pas Ă©levé », car câest ainsi que je me permets de traduire la phrase suivante du Journal : « I do not invariably find myself translated under those circumstances36 ». La traduction qui est un transfert renforce le message du texte compris comme lâenregistrement de certains postulats ou dispositions existentiels. Andrzej Sosnowski cite Pound dâaprĂšs lequel « si le lecteur ne trouve pas dans le poĂšme une dĂ©finition dâune certaine attitude envers la vie, il peut conclure que la tentative [de la traduction] a Ă©chouĂ©37 ».
Contre lâanciennetĂ©
28PrĂ©cisons dâemblĂ©e une question importante : les incursions dans les temps et les significations passĂ©s ne visent en aucun cas Ă satisfaire simplement la curiositĂ©. Ni la passion de collectionneur ni le dĂ©sir dâĂ©largir les connaissances de maniĂšre encyclopĂ©dique ne conduisent le traducteur vers ces rĂ©gions. Le but de ses visites dans ces lieux nâest pas de collecter des spĂ©cimens rares du passĂ©, ni de les sceller dans des capsules temporelles. La catabase du traducteur nâa rien Ă voir avec lâanciennetĂ©. Le traducteur guidĂ© par Nietzsche dirait que la comprĂ©hension de lâhistoire Ă lâancienne lui est Ă©trangĂšre, au mĂȘme titre que sa version monumentale. Lâhistoire monumentale est un dĂ©guisement qui cache une aversion pour la modernitĂ© (« Laissez les morts enterrer les vivants38. ») ; la prĂ©dilection pour lâanciennetĂ© empĂȘche de voir et dâĂ©valuer les choses clairement. Seul le sens critique nous libĂšre de la stupeur dans laquelle nous entraĂźne lâhistoire conçue comme un monument ou un dĂ©tail, car lâun et lâautre sont dĂ©pourvus de toute rĂ©fĂ©rence Ă notre existence actuelle. Ces deux types de comprĂ©hension de lâhistoire nous poursuivent Ă travers les siĂšcles, et le but est « de perdre progressivement le sentiment dâĂ©trangetĂ©, de ne pas sâĂ©tonner au-delĂ de toute mesure39 ».
29Ainsi, en profitant de la leçon donnĂ©e par Nietzsche, on dirait que la tĆumactwo apprĂ©hende lâhistoire (y compris lâhistoire littĂ©raire et son porte-parole, la philologie) de maniĂšre critique, cherchant des moyens pour se libĂ©rer de lâoppression du monumentalisme et de lâanciennetĂ©. Lâadepte et le praticien de la tĆumactwo y verra de nobles outils pour comprendre et approcher une culture Ă©trangĂšre (et pas seulement le texte en cours de traduction), de façon Ă ce que ce rapprochement conserve lâĂ©trangetĂ© de lâautre culture. Notre comprĂ©hension de celle-ci ne serait quâune certaine forme de comprĂ©hension, une approximation, et donc au fond aussi un aveu dâincomprĂ©hension. JĂ©rĂŽme Rothenberg critique les traductions de la mythologie du monde antique et des textes du Proche-Orient relatifs Ă lâAncien Testament en affirmant que,
probablement inconsciemment, les traducteurs se rendaient invisibles et nĂ©gligeaient le rĂŽle de leurs efforts, comme si ce quâils faisaient nâĂ©tait quâun simple jeu dâantiquaire sans rĂ©fĂ©rence au lecteur. [âŠ] le traducteur, en tant que poĂšte rĂ©ticent, est incapable de faire le saut qui lui permettrait de retrouver la sagesse ancestrale et dâaccompagner la recherche des formes originelles de lâexpĂ©rience poĂ©tique et religieuse40.
30Le traducteur fait un saut pour prĂ©server et accueillir lâĂ©trangetĂ© dâune autre langue et dâune autre culture dans sa langue et dans son monde. Mais si tel est le cas, ni cette langue ni ce monde ne sont jamais entiĂšrement les siens.
31Le saut du traducteur donne le vertige Ă la langue maternelle. LĂ oĂč les rĂšgles existantes ne sâappliquent pas de maniĂšre systĂ©matique, la langue maternelle est dĂ©sĂ©quilibrĂ©e, peut-ĂȘtre mĂȘme enlevĂ©e, dupĂ©e. Câest prĂ©cisĂ©ment le cas des « transmissions » de Pound, qualifiĂ©es par Andrzej Sosnowski de « subversives », car remettant en question les rĂšgles de lâempire de la langue maternelle.
Tout au long de lâĆuvre [Hommage Ă Sextus Propertius] Pound enlĂšve lâanglais dans des rĂ©gions inconnues Ă cette langue, ce qui signifie que jamais auparavant lâanglais nâa Ă©tĂ© utilisĂ© ainsi ; jamais il nây a eu un mĂ©lange aussi explosif de latinismes et de mots dâorigine anglo-saxonne, un tel balancement de tons. Et ce nâest pas Ă©tonnant : frapper la langue, nâest-ce pas frapper tout le systĂšme de significations constituant lâEmpire41 ?
Translation
32En 2002, Andrzej Dorobek, poĂšte et musicien originaire de la ville de PĆock, a publiĂ© Ă Bydgoszcz un recueil de poĂšmes au titre accrocheur, Translations et transfigurations. Les transfigurations en question trouvent leur origine dans lâessai programmatique de Charles Olson, Projective Verse, qui avait façonnĂ© les principes thĂ©oriques de la pratique poĂ©tique des Beatniks. Selon Olson, la poĂ©sie est une sĂ©quence rapide dâobservations successives, quâil appelait « composition par champ42 ». Andrzej Dorobek lâutilise ainsi : « Une rĂ©flexion sĂ©parĂ©e et approfondie mĂ©riterait lâapplication de la composition par champ au processus de traduction littĂ©raire, câest-Ă -dire lâutilisation (de fragments) du texte source comme âboutonsâ dĂ©clenchant des sĂ©quences dâassociations successives prĂ©cisĂ©ment sur le principe du champ magnĂ©tique. Peut-ĂȘtre mĂȘme du champ multiple43 ». La transfiguration est alors, selon lâauteur, « un cas particulier de la traduction », un « champ multiple » dâassociations dont la source est un texte en langue Ă©trangĂšre traitĂ© ou plutĂŽt dĂ©composĂ© en phrases individuelles qui mĂšnent une nouvelle vie dans une langue diffĂ©rente. Ainsi, le « champ multiple » nâest pas seulement une rĂ©fĂ©rence au cĂ©lĂšbre projet de Tadeusz Kantor, mais aussi Ă la migration des fragments de textes en langue Ă©trangĂšre qui quittent leur environnement dâorigine pour errer sur le territoire dâune autre langue. Nous Ă©crivons errer, car le texte original, appelĂ© par Dorobek la « base », ne garde plus une telle phrase-fugitive, une telle observation-rĂ©fugiĂ©e sous son contrĂŽle. Transfiguration est donc un texte Ă©garĂ©, peut-ĂȘtre mĂȘme insensé ; petit Don Quichotte sur le plateau aride de la littĂ©rature.
33Les « translations » fonctionnent diffĂ©remment : elles ne transfĂšrent pas tant le texte original lui-mĂȘme Ă dâautres rĂ©alitĂ©s, mais son sens gĂ©nĂ©ral et ses connotations philosophiques. La translation est alors le transfert de lâĆuvre dâun lieu Ă un autre, tout comme dans le tableau de Nicolas Poussin le corps de sainte Rita est transfĂ©rĂ© par lĂ©vitation au monastĂšre des Augustines de Cascia. Le titre anglais du tableau de Poussin, que lâon peut voir Ă la Dulwich Gallery de Londres, est The Translation of Saint Rita of Cascia [La Translation miraculeuse de Sainte Rita de Cascia].
Nicolas Poussin, The Translation of Saint Rita of Cascia, mid-1630s, oil on panel, 48.8 x 37.8 cm, DPG263. Dulwich Picture Gallery, London
34Translations est le titre du poĂšme liminaire du recueil de Dorobek, un poĂšme programmatique dans lequel le mot « traduction » est entourĂ© dâun groupe de mots permettant de comprendre la nature du processus de traduction. Ces mots sont « zmieniÄ » (« changer »), « zredagowaÄ » (« rĂ©diger »), « przepisaÄ » (« rĂ©crire »), et « przetrenowaÄ » (« surentraĂźner »). Que peut-on en lire ? Peut-ĂȘtre, bien que cette hypothĂšse soit trĂšs risquĂ©e, une certaine chorĂ©graphie de toute traduction. Elle est un changement inĂ©luctable ; on ne peut pas lâĂ©viter lorsquâon passe sur la rive dâune autre langue. Les sons sont diffĂ©rents, la forme des lettres est diffĂ©rente, la longueur du vers et les sonoritĂ©s de la voix sont diffĂ©rentes. Dorobek Ă©crit ainsi (mais en lisant son texte avec gravitĂ©, ne perdons pas de vue son aura ironique) :
zmieniÄ los
(zmieniÄ styl)
zmieniÄ rodzaj
(czcionki)
i charakter
(pisma)
zmieniÄ tembr
(zmieniÄ szyk44)
changer le destin
(changer le style)
changer le genre
(de police)
et la forme
(de lâĂ©criture)
changer le timbre
(changer lâordre)
35Câest seulement alors que nous pourrons parler du fait dâavoir traduit [âŠ] Comme il dĂ©coule du texte, ce qui est traduit est autre chose, quelque chose qui nâest pas nĂŽtre et qui nĂ©cessitera donc une explication, une nouvelle traduction. Car il ne sâagit pas de mots Ă©quivalents, mais de mots complĂštement nouveaux, parfois extrĂȘmement diffĂ©rents, et qui pourtant touchent lâoriginal. Le mystĂšre impĂ©nĂ©trable de la translation rĂ©side prĂ©cisĂ©ment dans le fait quâun autre mot dont la sonoritĂ©, lâapparence ou le sens sont diffĂ©rents, peut constituer une traduction. Ăcoutons/lisons :
przetĆumaczyÄ
chleb na gĆaz
gĆaz na krew
krew na mocz
mocz na wodÄ
wodÄ na wino
wino na ogieĆ
ogieĆ na wrzask45
traduire
pain par rocher
rocher par sang
sang par urine
urine par eau
eau par vin
vin par feu
feu par cri
36Puisque tout se termine par un « cri », dans lequel, peut-ĂȘtre, se fait entendre la voix Ă©loignĂ©e de Macbeth avouant amĂšrement que la vie est une histoire pleine de fureur et de cris racontĂ©e par un idiot, le travail recommence. Il faut trouver un moyen de mettre de lâordre dans le « cri » aux multiples significations. Dorobek trouve pour cela le verbe rĂ©diger.
zredagowaÄ
przestrzeĆ jak czas
i los jak cios
wiersz jak nĂłĆŒ
nas jak was
i gĆos jak skos46
rédiger
lâespace comme le temps
et le destin comme un coup
un poĂšme comme un couteau
nous comme vous
et une voix comme un oblique
37Le poĂšme est « comme un couteau » car il doit (comme nous lâavons mentionnĂ© ci-avant) effectuer la coupure, cadrer les mots et en choisir un qui restera, bien que soumis Ă ce quâil faut retenir : la mĂ©tamorphose qui sâopĂšre dans la traduction. Ainsi, les MĂ©tamorphoses dâOvide pourraient parrainer le travail du traducteur : câest pourquoi « nous » devient « vous » (ou vice versa) et câest aussi pourquoi la voix passe « en oblique » (aprĂšs tout, câest une voix diffĂ©rente). Et puisque nous parlons de la voix qui va « en oblique », rappelons Andrzej Sosnowski et la « lumiĂšre latĂ©rale » jetĂ©e par la traduction sur lâoriginal. Reste maintenant Ă comprendre que le texte peut aussi trahir sa forme ; il peut ĂȘtre rĂ©crit dans un style et un genre diffĂ©rents.
przepisaÄ
epitalamium jako epitafium
i elegiÄ jako fraszkÄ
récrire
épithalame comme épitaphe
et élégie comme épigramme
38Le distique final,
przetrenowaÄ
odÄ do radoĆci47
surentraĂźner
lâode Ă la joie
39nous oblige Ă traiter la traduction comme un entraĂźnement ou une sĂ©rie dâessais (tout comme nous avons pensĂ© notre texte comme une sĂ©rie dâessais), et la joie sera toujours une joie dâavant-premiĂšre, libre du sceau clĂŽturant le processus de prĂ©paration.
Sur le seuil
40Spinoza, mentionnĂ© plus haut, savait que nous ne sommes pas une rationalitĂ© incarnĂ©e et quâen rĂ©alitĂ©, ce sont les affects qui sous-tendent des activitĂ©s humaines. Le conflit quâest la traduction a probablement aussi un fondement affectif. En effet, il est des Ćuvres nous plaisent, dâautres nous laissent indiffĂ©rents et dâautres encore suscitent en nous une violente opposition. Et pourtant, nous devons parvenir Ă nous entendre avec chacune dâelles. Le pire serait de se contenter dâune indiffĂ©rence Ă©tudiĂ©e, une forme de guerre Ă peine attĂ©nuĂ©e, et de consentir ainsi Ă lâabsence de la traduction. Câest pourquoi je me permets de finir ces essais (mais est-ce vraiment « la fin », et que signifierait ce mot, car il ne sâagirait pas de sâexonĂ©rer de nouveaux efforts ?) par quelques remarques sur la traduction en tant que posture face au monde, et donc relatives Ă ce qui fait que la traduction devient tĆumactwo.
41Je dois la premiĂšre Ă Charles Taylor qui, tout en insistant sur la comprĂ©hension de la vie comme histoire reliant le passĂ© au futur projetĂ©, prĂ©venait contre une vision impersonnelle, câest-Ă -dire strictement et exclusivement professionnelle (Ă©tonnante est la carriĂšre de cet adjectif, devenu le superlatif de tous les adjectifs), pragmatiquement rationnelle de nos activitĂ©s. Taylor donne lâexemple de la mĂ©decine et de ses pratiques purement instrumentalistes, qui « oublient le fait que le patient est une personne ; qui ne tiennent pas compte de la façon dont le traitement est liĂ© Ă son histoire de vie et donc des dĂ©terminants de lâespoir et du dĂ©sespoir ; qui nĂ©gligent le rapport essentiel entre le soignant et le patient ».Plus loin il Ă©crit quâ« il faut rĂ©sister Ă [toutes ces manifestations] au nom du fond moral, câest-Ă -dire de la bienveillance qui justifie ces applications de la raison instrumentale48 ». Câest le premier indice pour les traducteurs : leur effort prend son origine dans ce que Taylor appelle le « fond moral », et puis la « bienveillance » ; cela signifie la volontĂ© de renoncer Ă un contrĂŽle absolu sur le texte qui lui est confiĂ©. Elle est censĂ©e mener une dispute, voire une guerre, avec le texte, mais elle a toujours pour objectif la volontĂ© de faire la paix. Si la traduction est une guerre menĂ©e par dâautres moyens, le but de cette guerre est toujours de « forcer la paix ».
42Jâemprunte cette derniĂšre formulation Ă un livre extrĂȘmement riche, les MĂ©moires dâHadrien de Marguerite Yourcenar. Hadrien apprĂ©hende la politique diffĂ©remment de son prĂ©dĂ©cesseur Trajan, pour qui elle consistait en une guerre permanente, Ă©largissant le territoire de lâempire. De tels objectifs politiques nĂ©cessitaient dâattiser constamment le feu du conflit ; la guerre entraĂźnait une nouvelle guerre. Hadrien pense diffĂ©remment : il mĂšne les pourparlers de paix avec bravoure et un esprit combatif. « Je tĂąchai de faire passer dans les pourparlers cette ardeur que dâautres rĂ©servent pour le champ de bataille ; je forçai la paix49. » DâoĂč la deuxiĂšme remarque : les traducteurs sont ceux qui forcent la paix. Ils ne recourent pas Ă la force militaire, mais utilisent dâautres moyens que la violence physique, Ă savoir quâils sâefforcent sans relĂąche dâobtenir le meilleur rĂ©sultat, quâils sont infatigables dans leur engagement (comme lorsquâon parle de forcer les limites) et quâils ne se laissent pas dĂ©courager par lâadversitĂ©. Les efforts ultĂ©rieurs dâHadrien pour rĂ©concilier des voisins Ă©ternellement en conflit inspirent encore deux observations. Il sâagit des HellĂšnes et des Juifs, et ces nations (nous entrons maintenant dans le vif du sujet) « qui vivaient porte Ă porte depuis des siĂšcles nâavaient jamais eu la curiositĂ© de se connaĂźtre, ni la dĂ©cence de sâaccepter50 ». On nâaurait pas pu mieux le dire. TroisiĂšme remarque : sans une bonne curiositĂ©, sans intĂ©rĂȘt pour ce qui nâappartient pas Ă mon foyer, il nây aura pas de paix. Il nây aura pas non plus de bonne traduction, mais au mieux une sorte dâĂ©quivalent fait pour prendre possession de ce qui se trouve derriĂšre la porte de ma maison. La bonne curiositĂ© ne consiste pas Ă Ă©valuer lâutilitĂ© et la valeur dâune chose ou dâune personne, ni Ă estimer les coĂ»ts de la conquĂȘte, mais Ă savoir ce que signifie rencontrer sur le seuil un Ă©tranger qui tend la main. La rencontre sans peur, sans aucun danger qui pourrait rĂ©sulter de la diffĂ©rence et sans intention de conquĂ©rir ou de traduire lâĂ©tranger dans « le nĂŽtre ». La bonne curiositĂ© conduit Ă accepter lâaltĂ©ritĂ© et lâĂ©trangetĂ© qui ont le droit de rester diffĂ©rente et Ă©trangĂšre. La traduction de lâAutre ne sera pas alors une appropriation, mais un Ă©claircissement instructif de cette Ă©trangetĂ©. Telle est la vertu de lâhospitalitĂ© consistant Ă accepter lâaltĂ©ritĂ© sans jamais recourir Ă la force pour rĂ©gler les problĂšmes.


