Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 26, numéro 1
titre article
Tadeusz SƂawek et MaƂgorzata Fabrycy

Langue pas-si-propre

Tadeusz SƂawek, Na okrÄ™ĆŒnych drogach. TƂumaczenie literackie i jego ƛwiaty, KrakĂłw-GdaƄsk : Karakter, Instytut Kultury Miejskiej, 2021, EAN 9788366147713, p. 202-232.
Texte traduit par : MaƂgorzata Fabrycy

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Élevage de mots

1Le traducteur est un adepte du texte, mais aussi son rĂ©formateur. Il lit l’original, le pĂ©nĂštre, mais ne peut pas ne pas le rĂ©viser. Ce qui naĂźt sous la plume du traducteur, c’est une certaine vision du texte créée grĂące Ă  un double effort : assimiler l’Ɠuvre dans la langue du traducteur, et faire en sorte que cette assimilation ne constitue pas une domestication1 [
] Le lecteur doit recevoir une Ɠuvre qui parle sa langue, mais dans laquelle vit l’esprit d’une autre langue et d’un autre monde. Pope dirait : dans le foyer de la langue maternelle du lecteur brĂ»le le feu de la parole de l’autre et d’un esprit diffĂ©rent. Leopardi, qui considĂ©rait l’italien comme une langue idĂ©ale pour la traduction en raison de sa flexibilitĂ© et de sa capacitĂ© d’adapter l’esprit d’autres langues, a ainsi Ă©crit Ă  ce sujet :

Car l’exactitude n’est pas du tout le synonyme de fidĂ©litĂ©. Alors, la langue Ă©trangĂšre perd son caractĂšre et meurt dans la langue du traducteur, ce qui fait perdre Ă©galement le caractĂšre Ă  son langage [...]. Seule la langue italienne — et c’est en cela que je trouve sa singularitĂ© — peut conserver dans la traduction la nature de chaque Ă©crivain de telle sorte qu’il est Ă  la fois Ă©tranger et italien. C’est le summum de la perfection dans la traduction et dans l’art de traduire2.

2Ainsi comprise, la perfection de la traduction, et de ce que nous appelons dans ces essais, d’aprĂšs Linde, « tƂumactwo3 », a un caractĂšre doublement paradoxal. Elle assimile ce qui est Ă©tranger, mais cela ne peut se produire que lorsque le nĂŽtre est soudainement dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© et aliĂ©nĂ©. En d’autres termes : nous sommes censĂ©s nous sentir Ă©trangement face Ă  ce qui nous est familier tandis que ce qui, en tant que domestique, Ă©tait une source de calme et de certitude, est dĂ©sormais censĂ© nous dĂ©stabiliser, en soulevant des questions inattendues. Ainsi, en travaillant non seulement sur une langue Ă©trangĂšre, mais surtout sur sa propre langue, la tƂumactwo en ravive sa dynamique, l’enflamme (Pope), lui insuffle de l’esprit (Heidegger). On pourrait dire qu’elle rend visibles et met en Ă©vidence les possibilitĂ©s poĂ©tiques inhĂ©rentes Ă  la langue. Willis Barnsto ne l’exprime de façon succincte, mais significative :

La traduction est une enseignante des poĂštes. Les cours qu’elle leur donne ne portent pas sur la langue source, mais sur la langue cible. GrĂące Ă  des versions toujours nouvelles, la traduction stimule les possibilitĂ©s cachĂ©es dans la langue. C’est ainsi que les poĂštes amĂ©liorent leur art poĂ©tique — Ă  travers l’expĂ©rience de la traduction ainsi que la stimulation et la modification de leur travail qui en rĂ©sultent sur la base des poĂšmes Ă©crits dans une langue Ă©trangĂšre4.

3Velimir Khlebnikov avait une expression merveilleuse pour dĂ©signer ce processus : « élevage de mots ». La traduction est un exercice d’élevage de mots, une revivification Ă©cologique de la parole :

Si l’homme moderne remplit les eaux abandonnĂ©es des riviĂšres de bancs de poissons, « l’élevage de mots » donne le droit de peupler d’une vie nouvelle les eaux taries de la langue, de les repeupler de mots en voie de disparition ou purement et simplement inexistants5.

4Nous entrons sur le territoire de ce qu’Edward Balcerzan appelle « l’autocritique des traducteurs » oĂč s’opĂšre un changement notable : la traduction n’est plus seulement un moyen de transmettre un contenu prĂ©alablement Ă©crit par quelqu’un d’autre. La traduction est dĂ©sormais une « forge » de formes linguistiques, ce qui constitue au fond une caractĂ©ristique inaliĂ©nable de la crĂ©ation originale. L’autocritique « entraĂźne le lecteur dans l’atelier, l’initie au mĂ©tier, lui montre les attraits du processus de traduction, et le processus lui-mĂȘme finit par devenir l’intrigue — plus importante que le rĂ©sultat — de l’histoire6 ».

Source

5C’est donc grĂące Ă  la crĂ©ativitĂ© que la traduction coopĂšre avec le texte source. Ce terme, technique seulement en apparence, prend dĂšs lors un sens diffĂ©rent. « Source » fait certainement rĂ©fĂ©rence Ă  l’Ɠuvre qui donne lieu Ă  la traduction, prĂ©cĂ©dant chronologiquement son existence. C’est ce vers quoi il faut remonter, en allant en quelque sorte Ă  contre-courant du temps, en amont de lui. Mais « source » signifie aussi « originaire » dans un autre sens, plus profond. Je me tourne vers la source lorsque je cherche l’information dont j’ai besoin pour poursuivre mon travail, je cherche ce qui est cachĂ© pour le rĂ©vĂ©ler, pour lui donner une suite. Lorsque je traite quelque chose comme source, je ne m’arrĂȘte pas Ă  la surface, mais je vais plus loin, lĂ  oĂč la source puise sa force. Dans un essai profond sur la source, Barbara Skarga souligne que la source n’est « pas seulement une cause, mais plutĂŽt un Ă©vĂ©nement qui rĂ©vĂšle le sens du flux de toutes les questions ultĂ©rieures7 ».

6Puisque dans La Critique de la raison pure Kant accorde le droit au bonheur Ă  quiconque respecte la loi morale, formulons la loi du traducteur selon laquelle tout traducteur a droit Ă  une bonne traduction, c’est-Ă -dire qu’il a la possibilitĂ© de crĂ©er une bonne traduction, Ă  condition d’agir de sorte Ă  explorer la source cachĂ©e dans le matĂ©riau du texte original, cet Ă©vĂ©nement qui en rĂ©vĂšle le sens. Pour rendre justice Ă  ce qu’il dĂ©couvrira, il devra probablement contourner les normes sĂ©mantiques et syntaxiques. La linguiste le dĂ©crit ainsi :

La traduction crĂ©ative (de bonne qualitĂ©) doit donc ĂȘtre associĂ©e Ă  la crĂ©ativitĂ© au sens plus Ă©troit du terme. Elle est le rĂ©sultat de processus linguistiques impliquant l’introduction de transformations de la norme linguistique adoptĂ©e. Les transformations effectuĂ©es par le traducteur peuvent concerner diffĂ©rents niveaux du texte ou du discours8.

7Lorsque Benjamin et Derrida considĂšrent que le texte demande, voire exige, une traduction, ils ont peut-ĂȘtre cette loi Ă  l’esprit, avec pourtant un complĂ©ment important : le texte rĂ©clame la traduction car il veut survivre, durer, et cela ne peut souvent pas ĂȘtre assurĂ© sans traduction. C’est pourquoi chaque gĂ©nĂ©ration devrait faire sa propre traduction des textes qui se rapportent au sentiment source d’existence dans des conditions historiques changeantes et trĂšs diffĂ©rentes. Enfin, nous ne traduisons pas seulement le cours des Ă©vĂ©nements, mais les hĂ©ros tels que Hamlet ou Robinson encodant une certaine attitude face Ă  la vie. Il en va de mĂȘme pour l’immortelle (car traduite encore et encore) Alice, au sujet de laquelle ElĆŒbieta Tabakowska Ă©crit que

la dominante du texte consiste dans la tension entre le fantastique et le rĂ©el, entre la folie et la raison, et c’est alors que la rĂ©alitĂ© toujours changeante appelle une redĂ©finition de ces relations, et la dialectique entre les deux Ă©lĂ©ments devient dĂ©cisive9.

8Salman Rushdie soutient (et ce point de vue m’a toujours Ă©tĂ© proche) que nous sommes les enfants du xviie siĂšcle et que « depuis 400 ans nous jouons sur un terrain dessinĂ© par Cervantes et son contemporain Shakespeare », auxquels il joint Ă©galement le maĂźtre de l’humour, François Rabelais10. Si l’on incluait les grands Tragiques grecs, la liste des « immortels » rĂ©clamant la traduction serait-elle complĂšte ? Certainement pas. Car pour mener une bonne vie, que Patočka appelait, aprĂšs les Grecs, la vie de ceux qui tentent de dĂ©couvrir ce que sont la vie et la mort11, nous avons besoin non seulement d’informations, mais avant tout de formation, et celle-ci dĂ©pend de notre « ouĂŻe » existentielle nous permettant d’entendre les appels de textes prĂȘts Ă  aider Ă  former notre esprit.

Post-maturation

9La source est un Ă©vĂ©nement, dit Barbara Skarga, et puisqu’il en est ainsi, son influence continuera, ne serait-ce que parce qu’elle nous donne le sentiment de commencer quelque chose, de l’initier sous notre responsabilitĂ© et Ă  nos propres risques. Et ce risque n’est pas nĂ©gligeable, puisque chacun peut trouver une source diffĂ©rente, car — je cite Ă  nouveau Barbara Skarga — « les sources sont extrĂȘmement riches et leurs courants peuvent jaillir dans les sens opposĂ©s, alors qui peut ĂȘtre sĂ»r d’avoir atteint la vĂ©ritĂ©12 ? ». Nous obtenons ainsi le deuxiĂšme complĂ©ment de la loi du traducteur : il ne faut pas juger une traduction hĂątivement ou considĂ©rer sa propre traduction comme dĂ©finitive et parfaite. Le retour Ă  la source, c’est en effet le recommencement. « Encore une fois depuis le dĂ©but ! » — tel est l’appel de la guilde des traducteurs.

10C’est lĂ  aussi que bat la source de l’espoir. L’espoir de la vie future de l’Ɠuvre, et donc de la survie de ses lecteurs, un espoir liĂ©, dit Barbara Skarga, Ă  notre existence humaine, qui « nous emmĂšne quelque part dans l’avenir et nous permet de transcender le temps, ne serait-ce que lorsque nous pensons et crĂ©ons pour les gĂ©nĂ©rations futures, en nous ouvrant les perspectives de l’infini13 » ; cet espoir est liĂ© Ă  une traduction qui prend au sĂ©rieux la question de la source, c’est-Ă -dire Ă  la tƂumactwo. Elle nous fait comprendre que les mots, aussi lointains et oubliĂ©s soient-ils, ne meurent pas, mais tombent dans un Ă©tat de vie latente, de sommeil, une sorte d’anabiose, dont le traducteur les rĂ©veille. Les mots ne meurent donc pas mais mĂ»rissent, et un tel processus peut prendre des annĂ©es. Il se dĂ©roule de diffĂ©rentes maniĂšres, mais gĂ©nĂ©ralement il Ă©loigne la traduction de l’exactitude du dictionnaire. Sans doute sous l’influence de Hölderlin, Walter Benjamin parle de la « sainte croissance des langues », soumises constamment Ă  l’épreuve de l’éloignement de l’original afin que sa source ou son feu n’échappe pas Ă  notre attention. En mĂ©ditant sur la question de la tĂąche du traducteur, Benjamin Ă©crit :

aucune traduction ne serait possible si, essentiellement et en dernier ressort, elle s’efforçait à la ressemblance de l’original. Car dans sa survie, qui ne mériterait pas ce nom, si elle n’était mutation et renouveau du vivant, l’original se modifie. Même pour des mots solidifiés il y a encore une post-maturation14.

11En quoi consiste la post-maturation et Ă  quoi se rĂ©fĂšre le prĂ©fixe post- ? Il s’agit sans doute de la recherche d’une « langue pure » pour dĂ©couvrir son impuretĂ©, la richesse de sons, d’accents et de sens multiples. Et le prĂ©fixe post-renvoie probablement Ă  ce que Nietzsche appellerait « l’intempestivité », Ă  savoir la critique d’une culture qui veut Ă  tout prix ĂȘtre actuelle. Dans notre cas, cela signifierait la critique de la traduction en tant que simple reproduction de l’original reflĂ©tant fidĂšlement le sens d’une langue dans une autre. On trouve un autre indice chez Khlebnikov, qui divise les mots entre « purs » et « quotidiens » en les attribuant respectivement aux deux sphĂšres de la raison : « raison stellaire de la nuit » et « raison solaire du jour ». En effet, « une quelconque signification courante du mot voile toutes ses autres significations, exactement comme de jour disparaissent tous les astres de la nuit Ă©toilĂ©e15 ». Ainsi, « la langue courante est pour les grandes lois du mot pur comme l’ombre qui tombe sur une surface inĂ©gale16 ». Le traducteur doit donc dĂ©couvrir, Ă  tous les niveaux de langue, la « surface inĂ©gale » Ă  la fois de la langue Ă©trangĂšre et de sa propre langue (rappelons que Wittgenstein parlait de la « friction » nĂ©cessaire si l’on ne veut pas glisser sur la surface). Pour formuler deux lois de la langue transrationnelle, Khlebnikov partira du son : « La premiĂšre consonne d’un mot simple oriente le mot tout entier et l’emporte sur tout le reste » et : « Les mots qui commencent par la mĂȘme consonne sont liĂ©s entre eux par une notion qui leur est commune ; c’est comme si, venus d’horizons diffĂ©rents, ils se rejoignaient dans le mĂȘme secteur de notre jugement17 ». La post-maturation devrait saisir ce processus, localiser les « horizons diffĂ©rents » et identifier ce « mĂȘme secteur de notre jugement ».

Catabase

12La post-maturation ne serait pas possible sans la philologie. C’est grĂące Ă  elle que l’on peut dĂ©gager des sens oubliĂ©s qui dĂ©filent sans cesse comme des ombres dans les sens communs, bien Ă©tablis, des mots. Non seulement la philologie montre combien est illusoire la littĂ©ralitĂ©, ce procĂ©dĂ© qui trahit souvent le traducteur s’efforçant de trouver des Ă©quivalents simples, mais elle permet Ă©galement de voir que ce qui est littĂ©ral cache les sens les plus surprenants. C’est tout l’enjeu de l’exercice Ă©tymologique de Heidegger permettant de combiner trois verbes aujourd’hui distincts et les activitĂ©s qu’ils dĂ©signent : bĂątir, habiter, penser. Sans entrer dans les dĂ©tails de l’excursion du philosophe dans le vieux haut allemand et le vieux saxon, ne citons que sa conclusion : « Que pourtant la pensĂ©e elle-mĂȘme fasse partie de l’habitation, dans le mĂȘme sens que le bĂątir et seulement d’une autre maniĂšre : le chemin de pensĂ©e que nous essayons ici pourrait en tĂ©moigner18. »

13Une Ɠuvre, une phrase, un mot comportent alors des trappes ; lorsqu’on les rencontre, la continuitĂ© de l’histoire et du sens se rompt. On n’avance plus de façon fluide, mais on s’enfonce dans les fentes, trous et lacunes que l’on devra combler d’une maniĂšre ou d’une autre. Emanuel Swedenborg19, qui, selon CzesƂaw MiƂosz20, nous apprend que « l’arbre est un proche parent de l’homme » et que « la sagesse cherche Ă  toucher son Ă©corce rugueuse21 », croit que seuls les anges communiquent avec une vraie fluiditĂ©, dans un flux de sons qui ne se dĂ©composent pas en mots individuels. La parole humaine est par nature craquelĂ©e et pleine de crevasses : « [...] ma parole Ă©tait fissurĂ©e, se divisant en mots et en sons, elle n’était pas fluide et n’appartenait donc pas Ă  la langue du ciel ». Swedenborg explique d’ailleurs avec prĂ©cision le fonctionnement de la fluiditĂ© du discours angĂ©lique : ce langage ne possĂšde pas beaucoup de consonnes qui« comme des pierres, obstruent le flux de la parole22 ».

14Ainsi, dans le langage humain le texte n’est plus une sĂ©quence ininterrompue, il ne nous facilite plus la vie en nous incitant Ă  dire : « Je sais ! », mais, au contraire, il apparaĂźt comme un obstacle sur ce chemin. Durs GrĂŒnbein dit que « l’influence des poĂšmes repose sur l’existence de trous de mĂ©moire ». Face Ă  la surabondance d’informations qui exigent de nous de les mĂ©moriser, un poĂšme Ă©voque l’oubli, quelque chose qui a Ă©tĂ© oublié ; plus ces lacunes sont grandes, « plus le travail qui incombe Ă  un seul poĂšme est grand23 ». Le traducteur est donc un dĂ©couvreur des lacunes, il s’y enfonce et tente de retrouver ce qui a Ă©tĂ© perdu. Pour pouvoir avancer, il doit s’arrĂȘter, descendre en quelque sorte dans le souterrain du mot, de la phrase, de l’Ɠuvre, et alors il s’avĂ©rera — revenons Ă  GrĂŒnbein — qu’« un seul mot sautela moitiĂ© de la vie de quelqu’un », et que dans un seul vers de Callimaque de CyrĂšne « nous vivons le prĂ©sent aussi fortement qu’en entendant la voix du facteur de l’autre cĂŽtĂ© de la porte24 ».

15Il est donc dans le voyage qu’est la traduction un Ă©pisode particulier de descente Ă  l’intĂ©rieur du mot et de la langue visant Ă  communiquer avec ce qui est passĂ©, peut-ĂȘtre mĂȘme oubliĂ©, et Ă  en tirer des leçons. La traduction comme catabase. Werner Hamacher rappelle le cĂ©lĂšbre chant XI de l’OdyssĂ©e, dans lequel le hĂ©ros errant descend aux Enfers pour parler avec les morts et obtenir des indications sur la façon d’atteindre Ithaque (Virgile reprendra cet Ă©pisode dans le livre VI de L’ÉnĂ©ide) :

La philologie est une nekyia, une descente vers les morts, ad plures ire. LĂ , elle rejoint le collectif le plus grand, le plus Ă©trange, qui est toujours en croissance et lui donne quelque chose de la vie de sa propre langue pour que ceux qui sont sous terre puissent parler. La philologie meurt afin de rendre possible Ă  certains d’entre eux, Ă  travers sa langue, la vie aprĂšs la mort, ne serait-ce que pour un instant. Sans la philologie, qui se socialise avec les morts, les vivants deviendraient asociaux25.

16Est-ce une coĂŻncidence si GrĂŒnbein dit fondamentalement la mĂȘme chose ? Celui qui traite les mots avec tout le sĂ©rieux qu’ils mĂ©ritent participe Ă  un rite spĂ©cial car

au-delĂ  des dĂ©tails protocolaires de la vie d’une personne, au-delĂ  des styles de diffĂ©rentes Ă©poques et des idĂ©aux esthĂ©tiques, la parole du poĂšme maintient un lien avec les couches profondes de la mĂ©moire, avec les civilisations qui s’étaient enfoncĂ©es dans la terre, avec les morts omniprĂ©sents26.

Sans jonctions — incompatibilitĂ©

17La tĂąche du traducteur consiste donc Ă  dĂ©couvrir les fissures de la langue maternelle, Ă  montrer qu’elle est, comme toute autre langue, en quelque sorte en contradiction avec son Ă©poque. La phrase cĂ©lĂšbre terminant le premier acte de Hamlet donne matiĂšre Ă  rĂ©flexion :

The time is out of joint. — O cursed spite,
That ever I was born to set it right!
Nay, come, let’s go together.

18Toutes les diffĂ©rentes traductions attirent l’attention sur l’état maladif du temps. Andrzej Tretiak spatialise la mĂ©taphore en disant : « Le temps est sorti des charniĂšres » (« Z zawiasĂłw wyszedƂ czas »), WƂadyslaw Tarnawski et Maciej SƂomczynski choisissent la « dislocation » (« zwichnięcie ») et la « guĂ©rison » (« leczenie »), JĂłzef Paszkowski dit plus philosophiquement que : « Le monde a perdu la forme » (« Úwiat wyszedƂ z formy »), et c’est au prince danois de le faire « revenir Ă  la norme » (« przywracać go do normy »). JarosƂaw Iwaszkiewicz donne aux poĂšmes de Shakespeare une dimension cosmique : « Le monde est sorti de son orbite » (« ƚwiat wyszedƂ z orbit ») et il faut maintenant « redresser ses trajectoires erratiques » (« prostować jego bƂędne drogi »). Enfin, StanisƂaw BaraƄczak revient Ă  une lecture anatomique de la dĂ©claration de Hamlet, mais lui donne un ton beaucoup plus brutal :

Ten czas jest koƛcią, wyƂamaną w stawie —
Jak moĆŒna liczyć, ĆŒe ja ją nastawię
27 ?

Ce temps est comme un os cassé —
Comment peut-on me demander de le réparer ?

19Et puis, il y a aussi le temps. Le moment particulier, au cours duquel se dĂ©roule la scĂšne de la garde de nuit au chĂąteau d’Elseneur, mĂ©rite d’avoir son nom. Mais ce n’est pas un temps, pour ainsi dire, pur ; il est Ă©troitement liĂ© Ă  la situation dans laquelle se trouve Hamlet. D’oĂč cursed spite qui se rĂ©fĂšre Ă  la fois au temps et aux dĂ©cisions que les circonstances compliquĂ©es et dramatiques de ce moment-lĂ  exigent de Hamlet. C’est peut-ĂȘtre la raison pour laquelle Tretiak parle Ă  juste titre d’un « destin ignoble » (« podƂej doli »), Tarnawski d’un « moment maudit » (« przeklętym momencie ») et Iwaszkiewicz d’un « destin dur » (« losie srogim »). Cette derniĂšre notion rapproche le lecteur de la tragĂ©die grecque, dans laquelle le destin assumait le double rĂŽle de principal metteur en scĂšne et d’auteur des Ă©vĂ©nements.

20Il n’est pas donc Ă©tonnant que Derrida attache tant d’importance Ă  la dĂ©claration suivante de Hamlet :

« The time is out of joint », le temps est dĂ©sarticulĂ©, dĂ©mis, dĂ©boĂźtĂ©, disloquĂ©, le temps est dĂ©traquĂ©, traquĂ© et dĂ©traquĂ©, dĂ©rangĂ©, Ă  la fois dĂ©rĂ©glĂ© et fou. Le temps est hors de ses gonds, le temps est dĂ©portĂ©, hors de lui-mĂȘme, dĂ©sajustĂ©. Dit Hamlet. Qui ouvrit ainsi l’une de ces brĂšches, souvent des meurtriĂšres poĂ©tiques et pensantes, depuis lesquelles Shakespeare aura veillĂ© sur la langue anglaise et Ă  la fois signĂ© son corps [
] de quelque flĂšche28.

21Et cela mÚne directement à la question de la traduction :

22« The time is out of joint » : les traductions elles-mĂȘmes s’en trouvent « out of joint ». Si correctes et lĂ©gitimes qu’elles soient [
] elles sont toutes dĂ©sajustĂ©es, comme injustes dans l’écart qui les affecte : au-dedans d’elles-mĂȘmes, certes, puisque leur sens reste nĂ©cessairement Ă©quivoque29.

23Andrzej Sosnowski interprĂšte l’Hommage Ă  Sextus Propertius d’Ezra Pound non comme une traduction, mais comme une « ouverture » Ă  des considĂ©rations qui vont bien au-delĂ  de la thĂ©matique de la traduction. Bien que le texte donne thĂ©oriquement l’impression d’ĂȘtre une traduction, la dynamique de la pratique d’écriture de Pound ne mĂšne pas vers la tradition, ce qui, selon Sosnowski, serait une (rĂ©)action naturelle du traducteur. D’aprĂšs Sosnowski, la connaissance de la tradition, dont parle Pound, prendrait en compte non seulement l’Ɠuvre de Propertius, mais Ă©galement la culture de l’époque Ă  laquelle cette Ɠuvre a Ă©tĂ© créée, et ce n’est qu’aprĂšs s’ĂȘtre familiarisĂ© avec cette culture que le traducteur pourrait commencer Ă  façonner son texte. Pourtant, chez Pound, c’est le contraire :

[
] Pound Ă©tait bien plus animĂ© par une intuition fondamentalement anarchique de la nouveautĂ© que par le dĂ©sir de se rĂ©fĂ©rer Ă  une tradition plus ou moins domestiquĂ©e. S’il s’est rĂ©fĂ©rĂ© Ă  l’élĂ©gie de Sextus Propertius, sans doute directement, et Ă  ses sources, il l’a fait de maniĂšre Ă  permettre des rĂ©flexions qui n’accompagnent habituellement ni les traductions ni les Ɠuvres originales, bien qu’elles puissent jeter une lumiĂšre latĂ©rale sur les deux30.

24Cette idĂ©e de Sosnowski est extrĂȘmement prĂ©cieuse : lorsqu’on pense Ă  la traduction — ou lorsque plus directement on pense en traduction — on examine de nombreuses circonstances qui constituent des couches supĂ©rieures plus ou moins lointaines de l’Ɠuvre traduite et l’on obtient ainsi une sorte de point de vue « latĂ©ral » Ă  partir duquel le regard influence la forme et le sens de l’original, et par consĂ©quent de la traduction.

Transmission

25C’est la raison pour laquelle Sosnowski se sent embarrassĂ© du terme mĂȘme de « traduction ». Il cherche la solution dans la philosophie : la traduction est comme le temps, et on sait ce que disait saint Augustin Ă  ce sujet :« Si personne ne me le demande, je le sais, mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus31. » Il s’ensuit que la « traduction » est une activitĂ©, un fragment de la vie en train de s’accomplir, en un sens au-delĂ  de la connaissance du traducteur, comme les fonctions de notre corps, auxquelles d’habitude nous ne pensons pas. D’aprĂšs l’auteur de KonwĂłj [Convoi], « le mot “traduction” n’est pas pleinement traduisible, ni d’une langue Ă  une autre, ni du temps au temps32 ». Cette idĂ©e a Ă©tĂ© dĂ©clenchĂ©e, comme on le sait, par le texte d’Ezra Pound qui est une traduction du poĂšme de Properce (selon certains critiques une traduction totalement manquĂ©e et erronĂ©e ; selon d’autres, p.ex. d’aprĂšs T.S. Eliot, une traduction rĂ©ussie mais hasardeuse) ou qui ne l’est pas (comme l’affirmait Pound lui-mĂȘme). Le problĂšme concerne donc la notion mĂȘme de traduction et les limites de son application. Andrzej Sosnowski propose une solution : tout en admettant qu’il existe une histoire de la traduction, il ajoute que « ce n’est pas une histoire universelle et supralinguistique, mais une histoire idiomatique et rĂ©gionale33 ».La traduction est donc toujours une transmission locale tenant compte des conditions et circonstances historiques liĂ©es Ă  une langue locale ; en effet, ce qui restera pour les uns une « traduction » sera pour les autres une « paraphrase », une « imitation », une « polonisation ». Il est important, affirme Sosnowski, de rappeler Ă©galement la deuxiĂšme signification du mot « transmission » : le texte original et la traduction se propulsent l’un l’autre, se mettent en mouvement et fixent le rythme harmonisĂ©. Bref, il ne s’agit pas de rester fidĂšlement proche de l’original, mais de se laisser vibrer dans un mouvement de rotation Ă  la vitesse appropriĂ©e.

26Dans cette situation, le texte traduit sera forcĂ©ment plus proche de la langue et de la culture du traducteur que de celles de l’auteur. Un tel texte peut surprendre par le degrĂ© de l’aisance de la traduction, mais pas par l’aisance de la parole poĂ©tique avec laquelle il dĂ©veloppera les possibilitĂ©s sĂ©mantiques et syntaxiques du langage du traducteur. C’est ainsi que Magda Heydel voit les traductions de StanisƂaw BaraƄczak et Seamus Heaney. En commentant leurs traductions des ThrĂšnes de Jan Kochanowski, Heydel privilĂ©gie le rĂŽle du destinataire des traductions : le lecteur anglophone est censĂ© percevoir le texte de Kochanowski comme une Ɠuvre poĂ©tique Ă  part entiĂšre, bien inscrite dans les traditions de la rhĂ©torique et de la forme de la poĂ©sie anglaise. Lorsqu’on ne connaĂźt pas la langue source, la traduction doit s’adapter aux connaissances et Ă  la sensibilitĂ© du lecteur en desserrant les liens Ă©troits avec l’original. Comme l’écrit Heydel : « Elle doit devenir indĂ©pendante en tant qu’objet d’interprĂ©tation, c’est-Ă -dire en tant qu’Ɠuvre d’art34 ». Cela signifie la fin du littĂ©ralisme, bien que — ajoutons-le Ă  nos risques et pĂ©rils — on puisse garder ce concept s’il Ă©tait orientĂ© diffĂ©remment. Le « littĂ©ralisme » compris non comme une fidĂ©litĂ© au dictionnaire, mais comme un mouvement vers des significations libĂ©rĂ©es du contexte original. Le « littĂ©ralisme » non comme « dosƂownikowoƛć » (« un dictionnarisme »), mais comme un tournant vers le mot dans sa libertĂ©, dont l’horizon est dĂ©terminĂ© non par la culture du texte original, mais par la culture de l’univers du destinataire de la traduction. Revenons au texte de Magda Heydel et Ă  sa conclusion : « Un poĂšme traduit [...] ne peut pas perdre l’élĂ©gance et la beautĂ© de l’original, mais devrait les transfĂ©rer dans un contexte culturel diffĂ©rent, souvent par des moyens diffĂ©rents des ceux utilisĂ©s dans le texte original35 ».

27La traduction en tant mĂ©canisme de transmission et propulsion mutuelle qui Ă©lĂšve Ă  un autre niveau de vitesse est proche de la signification anglaise de translation, qui fait rĂ©fĂ©rence Ă  un changement d’état ou de lieu. L’un des cas de la dĂ©clinaison finnoise est translatiivi, qui sert Ă  dĂ©signer les Ă©tats de transition ou le passage d’une forme Ă  une autre ; son Ă©quivalent polonais est la construction prĂ©positionnelle avec « w » (« dans ») suivi de l’accusatif. Cette qualitĂ© du transfert, du soulĂšvement et mĂȘme de l’élĂ©vation visant Ă  changer de lieu s’applique Ă©galement Ă  la transformation de l’état d’esprit. En tĂ©moignent, par exemple, les passages du Journal de Thoreau dans lesquels il critique la communautĂ© d’un village en disant que « dans ces conditions, il ne se sentait pas Ă©levé », car c’est ainsi que je me permets de traduire la phrase suivante du Journal : « I do not invariably find myself translated under those circumstances36 ». La traduction qui est un transfert renforce le message du texte compris comme l’enregistrement de certains postulats ou dispositions existentiels. Andrzej Sosnowski cite Pound d’aprĂšs lequel « si le lecteur ne trouve pas dans le poĂšme une dĂ©finition d’une certaine attitude envers la vie, il peut conclure que la tentative [de la traduction] a Ă©chouĂ©37 ».

Contre l’anciennetĂ©

28PrĂ©cisons d’emblĂ©e une question importante : les incursions dans les temps et les significations passĂ©s ne visent en aucun cas Ă  satisfaire simplement la curiositĂ©. Ni la passion de collectionneur ni le dĂ©sir d’élargir les connaissances de maniĂšre encyclopĂ©dique ne conduisent le traducteur vers ces rĂ©gions. Le but de ses visites dans ces lieux n’est pas de collecter des spĂ©cimens rares du passĂ©, ni de les sceller dans des capsules temporelles. La catabase du traducteur n’a rien Ă  voir avec l’anciennetĂ©. Le traducteur guidĂ© par Nietzsche dirait que la comprĂ©hension de l’histoire Ă  l’ancienne lui est Ă©trangĂšre, au mĂȘme titre que sa version monumentale. L’histoire monumentale est un dĂ©guisement qui cache une aversion pour la modernitĂ© (« Laissez les morts enterrer les vivants38. ») ; la prĂ©dilection pour l’anciennetĂ© empĂȘche de voir et d’évaluer les choses clairement. Seul le sens critique nous libĂšre de la stupeur dans laquelle nous entraĂźne l’histoire conçue comme un monument ou un dĂ©tail, car l’un et l’autre sont dĂ©pourvus de toute rĂ©fĂ©rence Ă  notre existence actuelle. Ces deux types de comprĂ©hension de l’histoire nous poursuivent Ă  travers les siĂšcles, et le but est « de perdre progressivement le sentiment d’étrangetĂ©, de ne pas s’étonner au-delĂ  de toute mesure39 ».

29Ainsi, en profitant de la leçon donnĂ©e par Nietzsche, on dirait que la tƂumactwo apprĂ©hende l’histoire (y compris l’histoire littĂ©raire et son porte-parole, la philologie) de maniĂšre critique, cherchant des moyens pour se libĂ©rer de l’oppression du monumentalisme et de l’anciennetĂ©. L’adepte et le praticien de la tƂumactwo y verra de nobles outils pour comprendre et approcher une culture Ă©trangĂšre (et pas seulement le texte en cours de traduction), de façon Ă  ce que ce rapprochement conserve l’étrangetĂ© de l’autre culture. Notre comprĂ©hension de celle-ci ne serait qu’une certaine forme de comprĂ©hension, une approximation, et donc au fond aussi un aveu d’incomprĂ©hension. JĂ©rĂŽme Rothenberg critique les traductions de la mythologie du monde antique et des textes du Proche-Orient relatifs Ă  l’Ancien Testament en affirmant que,

probablement inconsciemment, les traducteurs se rendaient invisibles et nĂ©gligeaient le rĂŽle de leurs efforts, comme si ce qu’ils faisaient n’était qu’un simple jeu d’antiquaire sans rĂ©fĂ©rence au lecteur. [
] le traducteur, en tant que poĂšte rĂ©ticent, est incapable de faire le saut qui lui permettrait de retrouver la sagesse ancestrale et d’accompagner la recherche des formes originelles de l’expĂ©rience poĂ©tique et religieuse40.

30Le traducteur fait un saut pour prĂ©server et accueillir l’étrangetĂ© d’une autre langue et d’une autre culture dans sa langue et dans son monde. Mais si tel est le cas, ni cette langue ni ce monde ne sont jamais entiĂšrement les siens.

31Le saut du traducteur donne le vertige Ă  la langue maternelle. LĂ  oĂč les rĂšgles existantes ne s’appliquent pas de maniĂšre systĂ©matique, la langue maternelle est dĂ©sĂ©quilibrĂ©e, peut-ĂȘtre mĂȘme enlevĂ©e, dupĂ©e. C’est prĂ©cisĂ©ment le cas des « transmissions » de Pound, qualifiĂ©es par Andrzej Sosnowski de « subversives », car remettant en question les rĂšgles de l’empire de la langue maternelle.

Tout au long de l’Ɠuvre [Hommage Ă  Sextus Propertius] Pound enlĂšve l’anglais dans des rĂ©gions inconnues Ă  cette langue, ce qui signifie que jamais auparavant l’anglais n’a Ă©tĂ© utilisĂ© ainsi ; jamais il n’y a eu un mĂ©lange aussi explosif de latinismes et de mots d’origine anglo-saxonne, un tel balancement de tons. Et ce n’est pas Ă©tonnant : frapper la langue, n’est-ce pas frapper tout le systĂšme de significations constituant l’Empire41 ?

Translation

32En 2002, Andrzej Dorobek, poĂšte et musicien originaire de la ville de PƂock, a publiĂ© Ă  Bydgoszcz un recueil de poĂšmes au titre accrocheur, Translations et transfigurations. Les transfigurations en question trouvent leur origine dans l’essai programmatique de Charles Olson, Projective Verse, qui avait façonnĂ© les principes thĂ©oriques de la pratique poĂ©tique des Beatniks. Selon Olson, la poĂ©sie est une sĂ©quence rapide d’observations successives, qu’il appelait « composition par champ42 ». Andrzej Dorobek l’utilise ainsi : « Une rĂ©flexion sĂ©parĂ©e et approfondie mĂ©riterait l’application de la composition par champ au processus de traduction littĂ©raire, c’est-Ă -dire l’utilisation (de fragments) du texte source comme “boutons” dĂ©clenchant des sĂ©quences d’associations successives prĂ©cisĂ©ment sur le principe du champ magnĂ©tique. Peut-ĂȘtre mĂȘme du champ multiple43 ». La transfiguration est alors, selon l’auteur, « un cas particulier de la traduction », un « champ multiple » d’associations dont la source est un texte en langue Ă©trangĂšre traitĂ© ou plutĂŽt dĂ©composĂ© en phrases individuelles qui mĂšnent une nouvelle vie dans une langue diffĂ©rente. Ainsi, le « champ multiple » n’est pas seulement une rĂ©fĂ©rence au cĂ©lĂšbre projet de Tadeusz Kantor, mais aussi Ă  la migration des fragments de textes en langue Ă©trangĂšre qui quittent leur environnement d’origine pour errer sur le territoire d’une autre langue. Nous Ă©crivons errer, car le texte original, appelĂ© par Dorobek la « base », ne garde plus une telle phrase-fugitive, une telle observation-rĂ©fugiĂ©e sous son contrĂŽle. Transfiguration est donc un texte Ă©garĂ©, peut-ĂȘtre mĂȘme insensé ; petit Don Quichotte sur le plateau aride de la littĂ©rature.

33Les « translations » fonctionnent diffĂ©remment : elles ne transfĂšrent pas tant le texte original lui-mĂȘme Ă  d’autres rĂ©alitĂ©s, mais son sens gĂ©nĂ©ral et ses connotations philosophiques. La translation est alors le transfert de l’Ɠuvre d’un lieu Ă  un autre, tout comme dans le tableau de Nicolas Poussin le corps de sainte Rita est transfĂ©rĂ© par lĂ©vitation au monastĂšre des Augustines de Cascia. Le titre anglais du tableau de Poussin, que l’on peut voir Ă  la Dulwich Gallery de Londres, est The Translation of Saint Rita of Cascia [La Translation miraculeuse de Sainte Rita de Cascia].

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Nicolas Poussin, The Translation of Saint Rita of Cascia, mid-1630s, oil on panel, 48.8 x 37.8 cm, DPG263. Dulwich Picture Gallery, London

34Translations est le titre du poĂšme liminaire du recueil de Dorobek, un poĂšme programmatique dans lequel le mot « traduction » est entourĂ© d’un groupe de mots permettant de comprendre la nature du processus de traduction. Ces mots sont « zmienić » (« changer »), « zredagować » (« rĂ©diger »), « przepisać » (« rĂ©crire »), et « przetrenować » (« surentraĂźner »). Que peut-on en lire ? Peut-ĂȘtre, bien que cette hypothĂšse soit trĂšs risquĂ©e, une certaine chorĂ©graphie de toute traduction. Elle est un changement inĂ©luctable ; on ne peut pas l’éviter lorsqu’on passe sur la rive d’une autre langue. Les sons sont diffĂ©rents, la forme des lettres est diffĂ©rente, la longueur du vers et les sonoritĂ©s de la voix sont diffĂ©rentes. Dorobek Ă©crit ainsi (mais en lisant son texte avec gravitĂ©, ne perdons pas de vue son aura ironique) :

zmienić los
(zmienić styl)

zmienić rodzaj
(czcionki)

i charakter
(pisma)

zmienić tembr
(zmienić szyk
44)

changer le destin
(changer le style)

changer le genre
(de police)

et la forme
(de l’écriture)

changer le timbre
(changer l’ordre)

35C’est seulement alors que nous pourrons parler du fait d’avoir traduit [
] Comme il dĂ©coule du texte, ce qui est traduit est autre chose, quelque chose qui n’est pas nĂŽtre et qui nĂ©cessitera donc une explication, une nouvelle traduction. Car il ne s’agit pas de mots Ă©quivalents, mais de mots complĂštement nouveaux, parfois extrĂȘmement diffĂ©rents, et qui pourtant touchent l’original. Le mystĂšre impĂ©nĂ©trable de la translation rĂ©side prĂ©cisĂ©ment dans le fait qu’un autre mot dont la sonoritĂ©, l’apparence ou le sens sont diffĂ©rents, peut constituer une traduction. Écoutons/lisons :

przetƂumaczyć
chleb na gƂaz
gƂaz na krew
krew na mocz
mocz na wodę
wodę na wino
wino na ogieƄ
ogieƄ na wrzask
45

traduire
pain par rocher
rocher par sang
sang par urine
urine par eau
eau par vin
vin par feu
feu par cri

36Puisque tout se termine par un « cri », dans lequel, peut-ĂȘtre, se fait entendre la voix Ă©loignĂ©e de Macbeth avouant amĂšrement que la vie est une histoire pleine de fureur et de cris racontĂ©e par un idiot, le travail recommence. Il faut trouver un moyen de mettre de l’ordre dans le « cri » aux multiples significations. Dorobek trouve pour cela le verbe rĂ©diger.

zredagować
przestrzeƄ jak czas
i los jak cios

wiersz jak nĂłĆŒ
nas jak was
i gƂos jak skos
46

rédiger
l’espace comme le temps
et le destin comme un coup

un poĂšme comme un couteau
nous comme vous
et une voix comme un oblique

37Le poĂšme est « comme un couteau » car il doit (comme nous l’avons mentionnĂ© ci-avant) effectuer la coupure, cadrer les mots et en choisir un qui restera, bien que soumis Ă  ce qu’il faut retenir : la mĂ©tamorphose qui s’opĂšre dans la traduction. Ainsi, les MĂ©tamorphoses d’Ovide pourraient parrainer le travail du traducteur : c’est pourquoi « nous » devient « vous » (ou vice versa) et c’est aussi pourquoi la voix passe « en oblique » (aprĂšs tout, c’est une voix diffĂ©rente). Et puisque nous parlons de la voix qui va « en oblique », rappelons Andrzej Sosnowski et la « lumiĂšre latĂ©rale » jetĂ©e par la traduction sur l’original. Reste maintenant Ă  comprendre que le texte peut aussi trahir sa forme ; il peut ĂȘtre rĂ©crit dans un style et un genre diffĂ©rents.

przepisać
epitalamium jako epitafium
i elegię jako fraszkę


récrire
épithalame comme épitaphe
et élégie comme épigramme

38Le distique final,

przetrenować
odę do radoƛci
47

surentraĂźner
l’ode à la joie

39nous oblige Ă  traiter la traduction comme un entraĂźnement ou une sĂ©rie d’essais (tout comme nous avons pensĂ© notre texte comme une sĂ©rie d’essais), et la joie sera toujours une joie d’avant-premiĂšre, libre du sceau clĂŽturant le processus de prĂ©paration.

Sur le seuil

40Spinoza, mentionnĂ© plus haut, savait que nous ne sommes pas une rationalitĂ© incarnĂ©e et qu’en rĂ©alitĂ©, ce sont les affects qui sous-tendent des activitĂ©s humaines. Le conflit qu’est la traduction a probablement aussi un fondement affectif. En effet, il est des Ɠuvres nous plaisent, d’autres nous laissent indiffĂ©rents et d’autres encore suscitent en nous une violente opposition. Et pourtant, nous devons parvenir Ă  nous entendre avec chacune d’elles. Le pire serait de se contenter d’une indiffĂ©rence Ă©tudiĂ©e, une forme de guerre Ă  peine attĂ©nuĂ©e, et de consentir ainsi Ă  l’absence de la traduction. C’est pourquoi je me permets de finir ces essais (mais est-ce vraiment « la fin », et que signifierait ce mot, car il ne s’agirait pas de s’exonĂ©rer de nouveaux efforts ?) par quelques remarques sur la traduction en tant que posture face au monde, et donc relatives Ă  ce qui fait que la traduction devient tƂumactwo.

41Je dois la premiĂšre Ă  Charles Taylor qui, tout en insistant sur la comprĂ©hension de la vie comme histoire reliant le passĂ© au futur projetĂ©, prĂ©venait contre une vision impersonnelle, c’est-Ă -dire strictement et exclusivement professionnelle (Ă©tonnante est la carriĂšre de cet adjectif, devenu le superlatif de tous les adjectifs), pragmatiquement rationnelle de nos activitĂ©s. Taylor donne l’exemple de la mĂ©decine et de ses pratiques purement instrumentalistes, qui « oublient le fait que le patient est une personne ; qui ne tiennent pas compte de la façon dont le traitement est liĂ© Ă  son histoire de vie et donc des dĂ©terminants de l’espoir et du dĂ©sespoir ; qui nĂ©gligent le rapport essentiel entre le soignant et le patient ».Plus loin il Ă©crit qu’« il faut rĂ©sister Ă  [toutes ces manifestations] au nom du fond moral, c’est-Ă -dire de la bienveillance qui justifie ces applications de la raison instrumentale48 ». C’est le premier indice pour les traducteurs : leur effort prend son origine dans ce que Taylor appelle le « fond moral », et puis la « bienveillance » ; cela signifie la volontĂ© de renoncer Ă  un contrĂŽle absolu sur le texte qui lui est confiĂ©. Elle est censĂ©e mener une dispute, voire une guerre, avec le texte, mais elle a toujours pour objectif la volontĂ© de faire la paix. Si la traduction est une guerre menĂ©e par d’autres moyens, le but de cette guerre est toujours de « forcer la paix ».

42J’emprunte cette derniĂšre formulation Ă  un livre extrĂȘmement riche, les MĂ©moires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. Hadrien apprĂ©hende la politique diffĂ©remment de son prĂ©dĂ©cesseur Trajan, pour qui elle consistait en une guerre permanente, Ă©largissant le territoire de l’empire. De tels objectifs politiques nĂ©cessitaient d’attiser constamment le feu du conflit ; la guerre entraĂźnait une nouvelle guerre. Hadrien pense diffĂ©remment : il mĂšne les pourparlers de paix avec bravoure et un esprit combatif. « Je tĂąchai de faire passer dans les pourparlers cette ardeur que d’autres rĂ©servent pour le champ de bataille ; je forçai la paix49. » D’oĂč la deuxiĂšme remarque : les traducteurs sont ceux qui forcent la paix. Ils ne recourent pas Ă  la force militaire, mais utilisent d’autres moyens que la violence physique, Ă  savoir qu’ils s’efforcent sans relĂąche d’obtenir le meilleur rĂ©sultat, qu’ils sont infatigables dans leur engagement (comme lorsqu’on parle de forcer les limites) et qu’ils ne se laissent pas dĂ©courager par l’adversitĂ©. Les efforts ultĂ©rieurs d’Hadrien pour rĂ©concilier des voisins Ă©ternellement en conflit inspirent encore deux observations. Il s’agit des HellĂšnes et des Juifs, et ces nations (nous entrons maintenant dans le vif du sujet) « qui vivaient porte Ă  porte depuis des siĂšcles n’avaient jamais eu la curiositĂ© de se connaĂźtre, ni la dĂ©cence de s’accepter50 ». On n’aurait pas pu mieux le dire. TroisiĂšme remarque : sans une bonne curiositĂ©, sans intĂ©rĂȘt pour ce qui n’appartient pas Ă  mon foyer, il n’y aura pas de paix. Il n’y aura pas non plus de bonne traduction, mais au mieux une sorte d’équivalent fait pour prendre possession de ce qui se trouve derriĂšre la porte de ma maison. La bonne curiositĂ© ne consiste pas Ă  Ă©valuer l’utilitĂ© et la valeur d’une chose ou d’une personne, ni Ă  estimer les coĂ»ts de la conquĂȘte, mais Ă  savoir ce que signifie rencontrer sur le seuil un Ă©tranger qui tend la main. La rencontre sans peur, sans aucun danger qui pourrait rĂ©sulter de la diffĂ©rence et sans intention de conquĂ©rir ou de traduire l’étranger dans « le nĂŽtre ». La bonne curiositĂ© conduit Ă  accepter l’altĂ©ritĂ© et l’étrangetĂ© qui ont le droit de rester diffĂ©rente et Ă©trangĂšre. La traduction de l’Autre ne sera pas alors une appropriation, mais un Ă©claircissement instructif de cette Ă©trangetĂ©. Telle est la vertu de l’hospitalitĂ© consistant Ă  accepter l’altĂ©ritĂ© sans jamais recourir Ă  la force pour rĂ©gler les problĂšmes.