
Alain Rox : sâĂ©crire homosexuel dans le premier xxe siĂšcle. Entretien avec Jean-Marc BarfĂ©ty
Jean-Christophe Corrado â Jean-Marc BarfĂ©ty, vous avez rĂ©cemment Ă©ditĂ© aux Ă©ditions GKC â Question de genre Tu seras seul dâAlain Rox, un ouvrage paru pour la premiĂšre fois en 1936 aux Ă©ditions Flammarion, qui se prĂ©sente comme le rĂ©cit de vie dâun homosexuel parisien dans le premier xxe siĂšcle. Pour commencer, pourriez-vous nous resituer lâauteur, Alain Rox, de son vrai nom Marcel Rottembourg ?
Jean-Marc BarfĂ©ty â Marcel Rottembourg est nĂ© en 1889, il est originaire dâune famille juive qui venait de Lorraine. Son pĂšre Ă©tait fabricant de bijoux, crĂ©ateur dâune marque relativement connue qui sâappelait Mantoux et Rottembourg. Marcel Ă©tait fils unique. Il a passĂ© son enfance Ă Paris oĂč il a Ă©tĂ© Ă©lĂšve au collĂšge Rollin (aujourdâhui lycĂ©e Jacques Decour), puis au lycĂ©e Condorcet. Il nâa pas poursuivi ses Ă©tudes au-delĂ , et nâa pas pris la suite de son pĂšre. Il a menĂ©, entre 1919 et 1940, une vie oĂč se sont succĂ©dĂ©es des professions diverses et variĂ©es, jusquâĂ ce quâen 1935 il se consacre au journalisme. Câest le mĂ©tier quâil a exercĂ© jusquâĂ la Seconde Guerre mondiale. Sa fin de vie est assez triste : rĂ©fugiĂ© Ă Lyon, il a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© quelques mois avant la libĂ©ration de la ville, en avril 1944, et a Ă©tĂ© dĂ©portĂ© Ă Auschwitz oĂč il est probablement mort, mais il nây a jamais eu dâofficialisation de son dĂ©cĂšs.
J.-C. C. â Tu seras seul Ă©tait un livre perdu, jamais rééditĂ© jusque-lĂ et ignorĂ© des histoires littĂ©raires. Comment lâavez-vous retrouvĂ© parmi les milliers dâouvrages des bibliothĂšques ?
J.-M. B. â PrĂ©cĂ©demment, jâavais travaillĂ© Ă la réédition dâun livre de Maurice Duplay, Adonis-Bar1, qui sâinspire de La Petite ChaumiĂšre, le premier cabaret de travestis de Paris, et jâai fait une bibliographie de tous les auteurs qui dans les annĂ©es 1920-1930 auraient pu parler de La Petite ChaumiĂšre. Je me suis appuyĂ© sur diffĂ©rentes sources et il se trouve que dans le livre de Florence Tamagne â Histoire de lâhomosexualitĂ© en Europe, Berlin, Londres, Paris, 1919-1939 (2000) â il y a une ligne sur Tu seras seul. Câest ainsi que jâai dĂ©couvert le livre de Rox, Ă la BibliothĂšque Nationale, oĂč je lâai lu sur des microfiches. Je lâai relu ensuite dans la deuxiĂšme bibliothĂšque en France qui le possĂšde : la bibliothĂšque de la province dominicaine de France, qui est la bibliothĂšque du Saulchoir Ă Paris. Jâai pensĂ© que le livre mĂ©ritait dâĂȘtre redĂ©couvert. Jâai eu lâintuition que ce nâĂ©tait pas un roman mais que les quelques dĂ©tails glanĂ©s au cours de la lecture donneraient des pistes biographiques pour dĂ©couvrir ce mystĂ©rieux Alain Rox.
J.-C. C. â Que pouvez-vous nous dire de lâhistoire Ă©ditoriale du livre et de sa rĂ©ception en 1936 ? Sait-on si quelque grand auteur homosexuel contemporain pourrait lâavoir lu ?
J.-M. B. â Au moment de la parution, il y a eu quelques recensions dans la presse, souvent trĂšs courtes, simplement quelques phrases extraites du priĂšre dâinsĂ©rer, mais aussi quelques critiques un peu plus dĂ©veloppĂ©es â dans Les Nouvelles littĂ©raires, par Francis AmbriĂšre, ou dans Candide, par Fernand VandĂ©rem â des critiques, dâailleurs, plutĂŽt positives. La seule mention postĂ©rieure que jâai trouvĂ©e Ă©tait dans une revue homosexuelle suisse intitulĂ©e Menschenrecht, en 1941. Ă ma connaissance, aucun Ă©crivain, homosexuel ou non, nâa mentionnĂ© lâouvrage. Je pense quâil a Ă©tĂ© relativement peu diffusé : un bon indicateur est que le livre est pratiquement introuvable aujourdâhui.
J.-C. C. â DĂšs la couverture du livre, et plus tard dans les premiĂšres pages, on est surpris par lâinstabilitĂ© de la signature. Lâauteur est Alain Rox mais vous indiquez Ă©galement, entre crochets, le nom de naissance de lâĂ©crivain, Marcel Rottembourg. Lâavant-propos de lâauteur nomme ensuite le narrateur et personnage principal, Roland Terrier, dans des lignes qui laissent entendre Ă demi-mot que le narrateur nâest pas autre que lâauteur. La chose se complique encore si lâon sait que Rottembourg a publiĂ© quelques sonnets, et mĂȘme certains avant-textes du livre, sous le pseudonyme de Maurice Romain : voilĂ qui fait beaucoup de noms pour un seul homme ! Si lâon comprend quâun auteur parlant de son homosexualitĂ© dans les annĂ©es 1930 choisisse de revĂȘtir un masque, comment expliquer le tĂ©lescopage des pseudonymes ? Sâagissait-il simplement dâun excĂšs de prudence ? Ou Ă©tait-ce pour entretenir le doute sur le statut du texte, qui pouvait se prĂ©senter comme un roman Ă la premiĂšre personne ?
J.-M. B. â Marcel Rottembourg a dâabord choisi le pseudonyme de Maurice Romain, qui est le nom sous lequel il signait ses articles et sous lequel il sâest fait inscrire Ă la SociĂ©tĂ© des gens de lettres. Câest aussi le nom quâil a utilisĂ© lorsquâil sâest rĂ©fugiĂ© Ă Lyon pendant la Guerre de 1940 ; dans la liste du convoi 75 qui part pour Auschwitz en mai 1944, il est connu sous le nom de Maurice Romain. Il y a un jeu sur lâidentitĂ©, comme si Rox avait voulu se rĂ©inventer. Romain est un choix intĂ©ressant parce quâil fait rĂ©fĂ©rence Ă Rome : le lieu oĂč il sâest rĂ©vĂ©lĂ© Ă lui-mĂȘme en tant quâhomosexuel. Le passage de Romain Ă Rox correspond effectivement au souci de dissimuler son homosexualité : son livre le montre essayant de masquer tout ce qui pourrait faire naĂźtre le soupçon sur la nature de sa sexualitĂ©. Il veut dĂ©jouer la perspicacitĂ© des autres. Il sâassocie par exemple Ă une jeune femme, Nicole, pour que celle-ci lui serve, dit-il, de « paravent » (p. 162). Il a donc signĂ© son livre Alain Rox et a choisi encore un autre nom pour son narrateur : il brouille les pistes ! Son bref texte liminaire nous dit que le livre est un roman⊠et pas tout Ă fait un roman. Je crois quâil voulait que nous comprenions que câĂ©tait ses mĂ©moires, câest-Ă -dire les mĂ©moires dâAlain Rox, mais il ne fallait pas que le lecteur puisse deviner quâAlain Rox Ă©tait Maurice Romain â le nom sous lequel il Ă©tait connu â et, a fortiori, il ne fallait pas quâil sache que Rox et Romain Ă©taient Marcel Rottembourg.
J.-C. C. â Vous nous avez donnĂ© quelques pistes pour comprendre le pseudonyme de Maurice Romain : celui dâAlain Rox vous semble-t-il avoir un sens particulier ? Celui de Roland Terrier paraĂźt peut-ĂȘtre un peu moins Ă©nigmatiqueâŠ
J.-M. B. â Jâai cherchĂ© sâil y avait une logique dans son ouvrage concernant le choix des pseudonymes : le sien, mais aussi ceux de sa famille, de ses amis⊠Je nâai pas trouvĂ©. Rox Ă©voque la premiĂšre syllabe de Rottembourg, quâon retrouve aussi dans Romain. On observe parfois, quand lâauteur parle de sa belle-famille sous des noms fictifs, des associations sonores : entre LĂ©vy-Finger (le nom de la belle-famille de Rottembourg) et FĂ©lignac (le nom employĂ© dans le livre), il y a un Ă©cho. Je pense que câĂ©tait sa façon de crĂ©er les pseudonymes.
J.-C. C. â Un autre aspect de la pseudonymie, me semble-t-il, est lâeffacement de la consonance juive du nom de Rottembourg. Cela correspond au rĂ©cit : si lâauteur est juif, le narrateur-personnage ne laisse jamais deviner aucune trace de judĂ©itĂ©. Comment comprenez-vous cet effacement ?
J.-M. B. â Cela a Ă©tĂ© lâune de mes plus grandes surprises. Quand jâai lu le livre, je me suis dit que Rox devait ĂȘtre dâun milieu catholique : lorsquâil se marie, il mentionne la prĂ©sence dâun « prĂȘtre ». Rien ne laisse soupçonner la judĂ©itĂ© de lâauteur : il y a une claire volontĂ© de la dissimuler. Je pense quâil ne voulait pas parasiter son discours. Il voulait faire un livre sur lâhomosexualitĂ© et peut-ĂȘtre a-t-il pensĂ© que si la judĂ©itĂ© Ă©tait trop visible, cela favoriserait des lectures biaisĂ©es. Je crois quâil sâagissait pour lui de recentrer son propos autour de lâhomosexualitĂ©.
J.-C. C. â Outre lâeffacement de la judĂ©itĂ©, il semble que la morale religieuse ne joue presque aucun rĂŽle dans le rĂ©cit de vie dâAlain Rox. Câest dâautant plus frappant que câest une diffĂ©rence par rapport Ă plusieurs grands autobiographes homosexuels nĂ©s eux aussi entre les annĂ©es 1880 et 1900, je pense Ă Gide, Jouhandeau ou Green. Il ne me semble pas que la notion de pĂ©chĂ© apparaisse dans le livre, est-ce que je me trompe ? Que sait-on des rapports quâentretenait lâauteur avec le domaine religieux ?
J.-M. B. â La notion de pĂ©chĂ© semble totalement absente de son univers, alors quâil est par ailleurs extrĂȘmement sensible au respect des conventions. Il Ă©crit quâil lui manquait « une rĂšgle inflexible », car, dit-il, il nâavait « le secours dâaucune conviction ni dâaucune foi » (p. 121) : câest une affirmation dâathĂ©isme. Pourtant, son grand-pĂšre Ă©tait trĂšs engagĂ© dans la vie de la communautĂ© juive parisienne : il a longtemps Ă©tĂ© prĂ©sident de lâadministration des temples du Consistoire de Paris. Il y a de nombreuses mentions de ses parents ou de sa belle-famille dans des journaux communautaires des annĂ©es 1910-1920 â les Archives israĂ©lites de France ou LâUnivers israĂ©lite. Je pense que ses parents Ă©taient trĂšs pratiquants, mais Rox semble avoir pris ses distances avec la religion. Jâai lâimpression quâil vivait sa judĂ©itĂ© un peu comme Marc Bloch vivait la sienne : ils sont tous deux issus de familles juives dâorigine lorraine qui se sont peu Ă peu intĂ©grĂ©es Ă la bourgeoisie. Bloch parle, dans son testament, dâune « orthodoxie dont [il] ne reconna[Ăźt] pas le credo2 ». Rox aurait pu dire de mĂȘme, mais peut-ĂȘtre aurait-il aussi pu dire, lĂ encore comme Bloch : « Jâaffirme [âŠ], sâil le faut, face Ă la mort, que je suis nĂ© Juif3 ».
J.-C. C. â Le livre ne met en place aucun vĂ©ritable pacte autobiographique4, il semble pourtant assez fidĂšle Ă la vie de lâauteur. Voyez-vous quelques libertĂ©s que celui-ci aurait prises avec la vĂ©rité ?
J.-M. B. â Lâauteur a eu un soin scrupuleux de coller Ă la vĂ©ritĂ©. Il y a cependant deux points Ă propos desquels Rox prend des libertĂ©s. Le premier est le rĂ©cit de sa PremiĂšre Guerre mondiale. Il a dĂ» se rĂ©engager, aprĂšs avoir Ă©tĂ© rĂ©formĂ© pour cause dâalbuminurie, ce quâil ne dit pas. Peut-ĂȘtre avait-il un peu honte dâavoir Ă©tĂ© rĂ©formé : il sâinquiĂ©tait dâapparaĂźtre comme un « planqué ». Le deuxiĂšme point concerne son Ă©pouse. Au moment de raconter leur rencontre, il la prĂ©sente comme la sĆur dâun ami. En rĂ©alitĂ©, il a Ă©pousĂ© une lointaine cousine. Ce quâil ne dit pas, mais que je subodore, câest quâil a dĂ» subir une pression familiale et communautaire pour se marier dans son milieu social et confessionnel. Rox, au moment de son mariage, donne lâimpression dâavoir fait un choix libre et Ă©clairé : je pense quâil nâen Ă©tait rien. Il y a dâautres Ă©carts avec la rĂ©alitĂ©, plutĂŽt par omission. Il parle trĂšs peu de sa vie professionnelle. En vingt ans, il a exercĂ© trois ou quatre activitĂ©s trĂšs diffĂ©rentes : il a fondĂ© une sociĂ©tĂ© dâhorlogerie, il a Ă©tĂ© gĂ©rant dâune revue, la Gazette du Bon Ton, et journaliste, il a Ă©tĂ© encore Ă©tĂ© reprĂ©sentant en tableaux et en livres, antiquaire⊠Le livre ne rend pas compte de cette instabilitĂ© professionnelle.
J.-C. C. â Alain Rox fait figure de lettrĂ© et semble avoir eu une bonne connaissance de ses prĂ©dĂ©cesseurs. Il mentionne, Ă la page 212, le Proust de Sodome et Gomorrhe (1921), ou bien, Ă la page 242, le Gide de SaĂŒl, piĂšce dont le narrateur assiste Ă une reprĂ©sentation au théùtre du Vieux Colombier. Cependant, Rox ne dit rien de Si le grain ne meurt (1926), qui Ă©tait pourtant la premiĂšre autobiographie homosexuelle française (si on laisse de cĂŽtĂ© les rĂ©cits autobiographiques publiĂ©s dans des ouvrages de sexologie ou des revues mĂ©dicales). Il ne mentionne pas non plus le Livre blanc de Cocteau (1928), autre rĂ©cit de vie homosexuel. Que sait-on de la culture littĂ©raire de Rox ? Avez-vous trouvĂ© dans son livre des indices dâune intertextualitĂ© avĂ©rĂ©e ou supposĂ©e â obligatoire ou alĂ©atoire, pour reprendre le vocabulaire de Michel Riffaterre5 ?
J.-M. B. â Dans le livre, Rox ne mentionne Gide quâĂ propos de SaĂŒl. En revanche, dans le priĂšre dâinsĂ©rer (p. 333), avec le Proust de Sodome et Gomorrhe, il Ă©voque « les courageux ouvrages dâAndrĂ© Gide ». Je pense quâil a Si le grain ne meurt Ă lâesprit. Jâai lâimpression quâil veut plutĂŽt se mettre sous le patronage de Proust â dont il nâa tout de mĂȘme pas lâhumour â mais son livre est plus proche de la dĂ©marche dâun Gide. Rox parle peu de ses lectures, alors quâil a rencontrĂ© un grand nombre dâĂ©crivains : quand il Ă©tait journaliste pour Marianne, il a menĂ© une enquĂȘte sur le rĂŽle de lâĂ©crivain et une autre sur le roman autobiographique. Dans ce cadre, il a Ă©changĂ© avec Giraudoux, ValĂ©ry, Green, Cocteau, Colette, Maurois⊠Au travers des questions quâil leur a posĂ©es, il apparaĂźt quâil les avait lus. Rox est plus attachĂ©, dans son livre, Ă faire part de sa culture artistique que de sa culture littĂ©raire. Je vois une autre raison Ă son silence sur Cocteau dont le cĂŽtĂ© flamboyant, et peut-ĂȘtre aussi, de sa part, un certain dĂ©faut de virilitĂ©, pouvaient dĂ©plaire Ă Alain Rox, qui Ă©tait attachĂ© Ă une forme de masculinitĂ© traditionnelle. Le Livre blanc fait la part belle Ă la sexualitĂ©, ce qui va Ă lâencontre du projet de Rox, lequel est plus attachĂ© Ă parler de lâhomosexualitĂ© sous son aspect sentimental. Rox a frĂ©quentĂ© le Gaya, le bar qui a prĂ©cĂ©dĂ© Le BĆuf sur le toit : il a dĂ» y croiser Cocteau, mais il nâen dit rien.
J.-C. C. â Jâaurais souhaitĂ© vous entendre parler des diffĂ©rences qui existent entre le volume de 1936 et lâouvrage tel que vous le donnez Ă lire aux lecteurs dâaujourdâhui. La premiĂšre diffĂ©rence marquante me semble ĂȘtre Ă trouver dans le choix dâun sous-titre qui, sauf erreur de ma part, nâapparaissait pas dans la publication originale. Pouvez-vous nous parler de ce sous-titre et de la raison pour laquelle vous avez jugĂ© son ajout nĂ©cessaire ?
J.-M. B. â Tu seras seul, comme me lâa dit Patrick Cardon [responsable de publication des Ă©ditions GKC â Question de genre], est un titre qui « plombe le livre ». Il me paraissait indispensable de prĂ©ciser, et dĂšs la couverture, quel serait le contenu de lâouvrage afin que celui-ci arrive au lecteur dâaujourdâhui auquel on le destine.
J.-C. C. â Vous avez choisi le terme de « mĂ©moires », plutĂŽt que celui dâ« autobiographie » : ce faisant, vous avez suivi les dĂ©nominations gĂ©nĂ©riques des annĂ©es 1920-1930, alors quâaujourdâhui, aprĂšs les travaux de Philippe Lejeune sur lâautobiographie, ou ceux de Jean-Louis Jeannelle sur les mĂ©moires, nous parlerions plutĂŽt dâune « autobiographie » pour le rĂ©cit de la vie intime6, et nous rĂ©serverions le nom de « mĂ©moires » aux rĂ©cits de la vie publique. Je suppose que vous avez retenu ce terme parce que Rox lâemploie lui-mĂȘme, Ă la toute fin de lâouvrage (p. 308), mais le lecteur dâautobiographies homosexuelles ne manquera pas de remarquer que le vocable de « mĂ©moires » est aussi celui dont Gide fait usage dans Si le grain ne meurt7. Ce souvenir gidien a-t-il jouĂ© dans votre choix de sous-titre ? Ou bien pensez-vous quâil a pu dĂ©terminer le choix du terme employĂ© par Rox lui-mĂȘme ?
J.-M. B. â Jâai choisi le terme de « mĂ©moires », mais il est vrai que dĂšs la deuxiĂšme ligne du texte de prĂ©sentation, en dĂ©but de volume, jâutilise le mot dâ« autobiographie » (p. 5). Pour le sous-titre, jâaurais aussi pu utiliser le terme de « confessions ». Celui de « mĂ©moires » mâest venu naturellement parce quâil mâa paru correspondre au personnage dâAlain Rox, qui a un cĂŽtĂ© un peu « vieille France », un peu traditionnaliste. Quand on entend « mĂ©moires », on pense Ă Saint-Simon : le terme rĂ©sonne un peu comme du français classique.
J.-C. C. â Une autre diffĂ©rence avec lâĂ©dition originale consiste dans lâajout, Ă chaque fois quâune date est mentionnĂ©e, de lâannĂ©e indiquĂ©e entre crochets dans le texte mĂȘme. Sâagissait-il pour vous, en procĂ©dant Ă ces ajouts, de redonner au texte sa valeur de document, de tĂ©moignage sur une Ă©poque ?
J.-M. B. â Jâai pensĂ© que câĂ©tait une façon relativement discrĂšte de rendre au texte sa forme de mĂ©moires et de resituer lâhistoire dans le temps. Câest effectivement dans une optique documentaire. Jâai trouvĂ© que câĂ©tait moins lourd que de mettre les annĂ©es en notes.
J.-C. C. â Lâun des grands mĂ©rites de votre Ă©dition rĂ©side dans un riche appareil paratextuel. On compte, outre une prĂ©face de votre plume et des notes de fin de volume, la reproduction dâun priĂšre dâinsĂ©rer de 1936, une notice biographique de Marcel Rottembourg, une synthĂšse de la rĂ©ception critique qui a suivi la parution originale du livre, et enfin un riche « Dictionnaire des lieux », qui revient sur le Paris homosexuel du premier xxe siĂšcle. Câest donc une lecture trĂšs bien informĂ©e que celle Ă laquelle vous nous conviez. Parlons, si vous le voulez bien, de ce « Dictionnaire de lieux » : sur quelles sources vous ĂȘtes-vous appuyĂ© pour le mettre au point ?
J.-M. B. â Le principe de ce dictionnaire Ă©tait de ne se fonder que sur les lieux quâAlain Rox nomme lui-mĂȘme. Quand Rox parle de sa famille, de ses amis, il met en place des stratĂ©gies de brouillage, mais, hormis pour les Ă©tablissements de bain, Rox donne pour les lieux de sociabilitĂ© homosexuelle le nom exact et, si ce nâest lâadresse complĂšte, au moins le nom de la rue. Cela sâexplique probablement par le fait quâau moment oĂč il Ă©crivait, la plupart de ces Ă©tablissements avaient disparu. Une de mes principales sources a Ă©tĂ© la presse, qui rapporte les incidents, les descentes de police. Ce sont souvent des journaux un peu scandaleux, comme Aux Ă©coutes, qui fustigeait les mĆurs contemporaines â homosexuelles ou non. Jây ai trouvĂ© lâadresse de Chez ma belle-sĆur, par exemple, un Ă©tablissement qui nâĂ©tait citĂ© dans aucune histoire du Paris homosexuel des annĂ©es 1920. Il y a des sources littĂ©raires pour certains Ă©tablissements, comme le ThĂ© RĂ©camier : Julien Green en parle dans son Journal, Mireille Havet lâa beaucoup frĂ©quenté⊠Cela me permet dâinsister sur le fait que Rox ne mentionne que lâhomosexualitĂ© masculine : en le lisant, on a lâimpression quâil nây avait que des hommes dans les Ă©tablissements quâil nomme, mais le ThĂ© RĂ©camier, par exemple, Ă©tait aussi frĂ©quentĂ© par des lesbiennes. Cette permĂ©abilitĂ© entre ces deux mondes nâapparaĂźt pas dans le livre. LâhomosexualitĂ© fĂ©minine est vraiment pour Rox un impensĂ©. Lâun des rares cas oĂč il lâĂ©voque, câest lorsquâil rencontre Ămilienne dâAlençon, dĂ©guisĂ©e dans le livre sous le nom de FĂ©licienne dâArgenton (p. 298).
J.-C. C. â Sauf erreur de ma part, dans votre « Dictionnaire des lieux », aussi Ă©clairant soit-il, manque cependant La Petite ChaumiĂšre, un cabaret que vous connaissez pourtant trĂšs bien puisque vous en avez abondamment parlĂ© dans votre Ă©dition dâAdonis-Bar de Maurice Duplay. Est-ce parce que vous avez trouvĂ© plus utile de ne dĂ©crire que les lieux dont lâhistoire est moins documentĂ©e ?
J.-M. B. â Au moment oĂč Rox nomme La Petite ChaumiĂšre, je renvoie en note aux travaux que jâai menĂ©s pour la réédition dâAdonis-Bar. Je donne une brĂšve synthĂšse en note, mais effectivement je ne dĂ©veloppe pas dans le « Dictionnaire des lieux ». LâidĂ©e Ă©tait de reparler de ces lieux que Rox cite et qui Ă©taient mal connus. Par exemple, Rox parle souvent du Charley, rue Richer, Ă propos duquel jâai trouvĂ© des informations dans la presse, mais je nâai trouvĂ© aucune rĂ©fĂ©rence littĂ©raire. La Taverne liĂ©geoise est mentionnĂ©e par Willy, mais il la situe de maniĂšre erronĂ©e rue Pigalle. Le ThĂ© RĂ©camier apparaĂźt aussi dans Ces Messieurs du sens interdit sous le nom du Chateaubriand8, ainsi que dans Adonis-Bar, sous ce mĂȘme nom de Chateaubriand, or il nâexiste aucune histoire du ThĂ© RĂ©camier : il y aurait pourtant beaucoup en dire !
J.-C. C. â Lâouvrage de Rottembourg prĂ©sente pour le lecteur dâaujourdâhui lâintĂ©rĂȘt dâune plongĂ©e dans le milieu homosexuel dâune Ă©poque rĂ©volue. Le livre, par certains aspects, ressemble Ă une cartographie du Paris homosexuel des annĂ©es 1920-1930, mais vous semble-t-il quâil y a des oublis ?
J.-M. B. â Rox parle surtout des lieux, si jâose dire, bien frĂ©quentĂ©s, voire un peu sĂ©lects. Il y a tout une part de la gĂ©ographie parisienne homosexuelle qui nâapparaĂźt pas : outre des bars, ce sont les fameuses pissotiĂšres, le boulevard de Clichy, la place Pigalle, la place Blanche, oĂč lâon croisait tout un monde interlope et notamment le monde de la prostitution. Rox se tient assez Ă©loignĂ© de la prostitution masculine. ConformĂ©ment Ă sa volontĂ© de donner une image plutĂŽt respectable de lâhomosexualitĂ©, peut-ĂȘtre Rox a-t-il voulu passer sous silence les amours tarifĂ©es, qui pouvaient lui paraĂźtre sordides voire dĂ©valorisantes pour les homosexuels. Il ne mentionne pas la rue de Lappe, oĂč se rencontre la quintessence de ce monde de lâhomosexualitĂ© populaire et des pratiques prostitutionnelles. Il nây a pas de mauvais garçons chez Alain Rox.
J.-C. C. â Ce qui peut-ĂȘtre nous invite Ă la suspicion, câest que Rox est plus enclin Ă Ă©voquer le motif prostitutionnel et Ă dĂ©crire des garçons moins frĂ©quentables lorsquâil raconte ses sĂ©jours en Italie. Il semble quâil devienne plus audacieux Ă mesure quâil sâĂ©loigne de la sociĂ©tĂ© qui constitue son lectorat potentiel. Gide fait Ă peu prĂšs la mĂȘme chose, et câest sans doute un indice de leur prudence. Parlons maintenant de la visĂ©e dĂ©monstrative du livre. Rox vous paraĂźt-il sâadresser dâabord Ă la gent hĂ©tĂ©rosexuelle, quâil sâagirait dâĂ©mouvoir et de convaincre, afin quâelle cesse de retrancher les homosexuels en dehors de la sociĂ©tĂ©, ou bien sâagit-il plutĂŽt de parler aux autres homosexuels qui pourraient se croire seuls dans leur cas ? Ă cet Ă©gard, le titre nâest pas trĂšs engageantâŠ
J.-M. B. â Je pense que Rox sâadresse Ă la gent hĂ©tĂ©rosexuelle. Il y a une volontĂ© de tĂ©moignage, une volontĂ© de dire ce que câest que dâĂȘtre homosexuel. Beaucoup de livres de lâĂ©poque, aujourdâhui un peu oubliĂ©s â je pense Ă Charles-Ătienne (auteur de Notre-Dame de Lesbos et du Bal des folles) ou Ă Francis de Miomandre (Ces Petits Messieurs) â dĂ©crivent un monde homosexuel interlope peuplĂ© de voyous et de garçons effĂ©minĂ©s. Jâai lâimpression quâil y a chez Rox un plaidoyer visant Ă montrer quâil existerait, si jâose dire, des « homosexuels normaux9 ». Il y a aussi la volontĂ©, chez Rox, de montrer lâamour homosexuel sous ses aspects les plus sentimentaux, alors quâon y voyait souvent â et on y voit peut-ĂȘtre encore aujourdâhui â quelque chose de trĂšs sexuel. Rox nous montre que lâhomosexualitĂ© est une affaire dâaffection, dâamour. CâĂ©tait sans doute ce quâil voulait dire aux hĂ©tĂ©rosexuels : quâil pouvait vivre une histoire dâamour aussi passionnĂ©e que celle dâun homme pour une femme. MalgrĂ© tout, Rox sâadresse Ă©galement, dans une moindre mesure, aux homosexuels, puisquâil note au dĂ©but de son avant-propos (p. 16), en dĂ©dicace â et lĂ non plus, ce nâest pas trĂšs engageant : « à ceux qui en ont souffert, Ă ceux qui en souffriront. » Ici, il sâadresse Ă ses frĂšres en « malĂ©diction homosexuelle ».
J.-C. C. â Cela pourrait Ă©voquer la distinction Ă©tablie par Gide : « Câest parce quâil se croyait unique que Rousseau dit avoir Ă©crit ses Confessions. JâĂ©cris les miennes pour des raisons exactement contraires, et parce que je sais que grand est le nombre de ceux qui sây reconnaĂźtront10. » Corrigez-moi si jâai tort, mais il me semble que Rox tend plutĂŽt Ă montrer que son cas est assez commun. Ă plusieurs reprises, le narrateur retrouve dans le milieu homosexuel des personnes quâil avait connues en dehors de ce milieu et dont il est tout surpris de dĂ©couvrir les mĆurs : ce type de reconnaissance apparaĂźt mĂȘme comme un leitmotiv du livre.
J.-M. B. â Tout Ă fait. Rox ne se pense pas comme un cas unique. Il est assez sensible Ă la dĂ©couverte de lâhomosexualitĂ© de certains de ses amis, dâautant plus que ce sont souvent des amis qui lâinitient aux codes de ce monde nouveau et lui servent de guides. Son ami Germain, dont il dĂ©couvre avec Ă©tonnement quâil est, lui aussi, homosexuel, le conduit Ă La Petite ChaumiĂšre. Manifestement, il est important pour Rox de pouvoir se retrouver dans un entre-soi. Cependant, le narrateur insiste aussi sur le fait quâil conserve beaucoup dâamis hĂ©tĂ©rosexuels : au travers de ces sociabilitĂ©s-ci, il sâagit de montrer que le narrateur est comme tout le monde.
J.-C. C. â Afin de donner de lâhomosexualitĂ© une image qui soit de nature Ă rassurer un lectorat possiblement hostile, il semble que Rox consente Ă certains sacrifices. Je pense notamment Ă sa maniĂšre de reprĂ©senter la sexualité⊠Il se contente du moins choquant, mais doit-on lui accorder toute notre confiance ? Ă le lire, on croirait que les homosexuels trouvent leur plaisir dans des caresses somme toute bien pudiques.
J.-M. B. â Effectivement, les mots qui reviennent toujours sont ceux de « caresses » et de « baisers ». La dimension sexuelle est passĂ©e sous silence. Il Ă©voque tout de mĂȘme au dĂ©but du livre (p. 46) « lâacte sodomitique qui apparaissait indissolublement liĂ© Ă lâamour entre hommes [âŠ] et qui [lui] semblait complĂštement extravagant ». Je crois que Rox, qui dĂ©couvre tard son homosexualitĂ©, nâĂ©tait pas trĂšs Ă lâaise avec lâacte sexuel. Je mettrais lâeffacement de la sexualitĂ© sur le compte de ce malaise plutĂŽt que sur le seul souci dâutiliser des termes neutres afin de ne pas tomber dans le scabreux. Cocteau ou Gide, aprĂšs tout, ont su ĂȘtre assez explicites tout en conservant un registre de langue tout Ă fait correct.
J.-C. C. â Rox nâest pas toujours trĂšs tendre avec les autres homosexuels. Pouvez-vous nous parler de la maniĂšre dont il les reprĂ©sente ? Je pense en particulier Ă ceux quâil juge trop effĂ©minĂ©s, avec lesquels il ne se montre guĂšre charitable.
J.-M. B. â Lâun des passages oĂč Rox est le plus dur est Ă trouver dans lâĂ©vocation de La Petite ChaumiĂšre. Il dĂ©crit certains des homosexuels qui la frĂ©quentent comme des « pantins lamentables qui, en consentant Ă nâĂȘtre presque plus des hommes, avaient peu Ă peu abdiquĂ© toute dignitĂ© humaine » (p. 239). Câest sĂ©vĂšre et injuste ! Les travestis de La Petite ChaumiĂšre reprĂ©sentent un repoussoir, de mĂȘme que les garçons du Charley, qui prennent des postures fĂ©minines, sâappellent « ma chĂšre », emploient toujours le fĂ©minin Ă la place du masculin. Rox veut montrer quâil nâest pas de ce monde-lĂ . Dans un passage du livre, Rox paraĂźt ajouter foi aux thĂ©ories Magnus Hirschfeld sur les Ă©tats intermĂ©diaires, avec lâidĂ©e quâil y aurait un Ă©lĂ©ment fĂ©minin dans le masculin : ce sont les hommes-femmes de Proust. Je me demande si Rox ne cherchait pas Ă rĂ©primer ce quâil pouvait sentir en lui de fĂ©minin en fustigeant lâeffĂ©minement chez les autres. Rox, je crois, nâarrivait pas Ă dĂ©passer ses interdits concernant le genre et la sexualitĂ©.
J.-C. C. â Ce souci des distinctions entre homosexuels rencontre la question de la nomination. Il y a dans le livre un certain flottement terminologique : on trouve de nombreux termes employĂ©s pour renvoyer Ă lâhomosexualitĂ© masculine. Si « pĂ©dĂ©raste » est pour le narrateur un mot « affreux » â câest ce quâil affirme Ă la page 193 â, le mot dâ« androphilie », aujourdâhui tombĂ© en dĂ©suĂ©tude, semble avoir sa prĂ©fĂ©rence. Comment analysez-vous cette axiologie lexicale ? Quâest-ce qui vous paraĂźt justifier, de la part de Rox, cette prĂ©fĂ©rence pour un vocable plutĂŽt quâun autre ?
J.-M. B. â Le terme le plus prĂ©sent dans le livre demeure celui dâ« homosexuel », qui avec ses variantes (« homosexualité », etc.) est prĂ©sent quatre-vingt-onze fois. « Androphilie » est prĂ©sent quarante-six fois. On trouve « inversion » en une trentaine dâoccurrences. Les « pĂ©dĂ©rastes » et « tantes » apparaissent, mais Rox les bannit de son vocabulaire lorsquâil sâagit de parler de son propre cas. Il nây a que deux notes de Rox dans le livre ; lâune dâelle porte sur le mot « androphilie » dont il justifie lâemploi par une raison formelle : il sâagit de varier les termes pour Ă©viter la lourdeur des rĂ©pĂ©titions. Cependant, je pense que le mot « homosexualité » a quelque chose dâun peu technique, dâun peu froid â ce qui explique peut-ĂȘtre que le mot « gay » se soit imposĂ©. Sâil lâavait connu, jâai lâimpression que Rox aurait utilisĂ© le mot « gay » comme il utilise « androphilie ».
J.-C. C. â Par rapport à « pĂ©dĂ©rastie », ou Ă dâautres termes tels quâ« inversion », « androphilie » fait la part belle au masculin, Ă lâáŒÎœÎŽÏÏÏ, lâhomme. On peut voir lĂ une posture argumentative comparable Ă celle de Gide, visant Ă se dĂ©solidariser des homosexuels les plus encombrants â ceux qui contreviennent aux normes de la virilitĂ© traditionnelle â afin que les autres, les homosexuels plus passe-partout, apparaissent socialement acceptables et finalement peu diffĂ©rents des hĂ©tĂ©rosexuels. Ne faut-il pas voir Ă©galement dans cette hantise de lâeffĂ©minement ce que nous appellerions aujourdâhui de lâhomophobie intĂ©riorisĂ©e ?
J.-M. B. â Il y a un passage assez troublant dans le livre : Rox y parle de lâĂ©ducation sexuelle des jeunes garçons et en particulier du rĂŽle jouĂ© par les pĂšres. Un pĂšre, dit-il, devrait ĂȘtre attentif Ă lâĂ©veil sexuel de son fils, et sâil suspecte que celui-ci est attirĂ© par son propre sexe, « il doit en obtenir de lui lâaveu, non pour le renier et le maudire, mais pour lâaider, tendrement, Ă lutter contre sa nature » (p. 200). Curieusement, cette affirmation contredit tout le reste du livre : câest une maniĂšre de dire quâavec un peu dâaide de son pĂšre durant lâadolescence, Rox, peut-ĂȘtre, nâaurait pas Ă©tĂ© homosexuel.
J.-C. C. â Câest en fait la position tenue par le docteur Kaminski11, le neurologue que le narrateur va consulter sur la demande de son pĂšre, et qui est le porte-parole de la sexologie de lâĂ©poque.
J.-M. B. â Tout Ă fait. Je pense quâil y a effectivement chez Rox cette homophobie intĂ©riorisĂ©e, laquelle rencontre son cĂŽtĂ© conventionnel, voire conformiste. Rox ne semble pas avoir honte dâĂȘtre homosexuel, il ne prĂ©sente pas sa sexualitĂ© comme constituant pour lui une souffrance â en dĂ©pit du titre du livre et de sa dĂ©dicace â mais il parle volontiers de « malĂ©diction » pour Ă©voquer son homosexualitĂ©. On a lâimpression quâil aurait prĂ©fĂ©rĂ© Ă©chapper Ă son orientation sexuelle sâil lâavait pu.
J.-C. C. â Ce qui est particuliĂšrement Ă©tonnant, câest que derriĂšre ce violent mĂ©pris Ă lâĂ©gard des travestis et des garçons effĂ©minĂ©s â Rox emploie parfois pour les dĂ©signer des termes moins feutrĂ©s que les miens â se dessine pourtant un attrait du jeu : aussi mĂ©chant soit-il Ă leur Ă©gard, le narrateur se rend au bal de Magic City, ou Ă La Petite ChaumiĂšre, en sachant quâil y trouvera des travestis, et il semble sâen rĂ©jouir. Le Roland Terrier personnage semble se plaire parmi les travestis quand le Roland Terrier narrateur nâa pas de mot assez dur Ă leur encontre. Comment comprenez-vous cette contradiction ? Faut-il la mettre sur le compte de la prudence â il ne faut pas donner au lecteur lâimpression que lâon sâĂ©loigne trop de ce quâil est prĂȘt Ă accepter â ou sur le compte de cette homophobie intĂ©riorisĂ©e dont nous parlions ?
J.-M. B. â Câest, je crois, une contradiction que Rox nâa jamais surmontĂ©e, un conflit entre lâimage de lui-mĂȘme quâil veut projeter â celle de lâhomme « normal » quâil rĂȘve dâĂȘtre â et son homosexualitĂ© quâil a, malgrĂ© tout, bien acceptĂ©e. Il y a lĂ un paradoxe. Cette ambivalence est trĂšs visible lors de lâĂ©pisode du bal de Magic City : il aurait pu refuser de se rendre dans un tel lieu, mais il y va sans que personne ne lây ait poussĂ© et souhaite mĂȘme le faire dĂ©couvrir Ă son ami Philippe (alors que câest un ami qui lâemmĂšne Ă La Petite ChaumiĂšre).
J.-C. C. â On ressent aussi chez Rox une volontĂ© de marquer sans cesse son appartenance Ă la classe bourgeoise. Jâimagine quâil sâagit de montrer lâhomosexuel comme bien intĂ©grĂ© dans la sociĂ©tĂ© plutĂŽt que comme un dangereux rĂ©volutionnaire qui menacerait lâordre social dominant. Sans doute serez-vous dâaccord avec moi pour dire que Rox ne fait pas vraiment figure de rebelle ?
J.-M. B. â Câest le moins quâon puisse dire ! Sur ce point, il est intĂ©ressant de lire les articles quâil a publiĂ©s en tant que journaliste. Il sâĂ©tait spĂ©cialisĂ© dans des reportages pour lesquels il interrogeait des personnalitĂ©s. Quâest-ce que le succĂšs ? Que faites-vous lorsque vous ne travaillez pas ? CâĂ©tait le type de questions quâil leur posait. Mais il a aussi fait un reportage sur la natalitĂ©, oĂč il se montre extrĂȘmement sĂ©vĂšre contre lâavortement et contre le divorce. Il Ă©crit quâil faut favoriser la natalitĂ© afin de compenser la baisse des naissances due aux couples stĂ©riles et aux cĂ©libataires ! Ici, le Marcel Rottembourg bourgeois de la Plaine-Monceau (XVIIe arrondissement) prend le pas sur lâhomosexuel qui, malgrĂ© tout, demeure dissident par le seul fait de sa sexualitĂ©.
J.-C. C. â Pour terminer cet entretien, jâaurais aimĂ© que vous me disiez votre ressenti Ă lâĂ©gard du titre de lâouvrage, Tu seras seul : câest un titre bien pessimiste, vous semble-t-il quâil corresponde parfaitement au contenu de lâouvrage ?
J.-M. B. â Rox nâapparaĂźt pas comme un homme seul : il montre une vie sociale trĂšs riche. En revanche, le titre exprime le constat de son Ă©chec Ă construire le couple dâamants dont il rĂȘvait. Il voulait reproduire dans sa vie amoureuse le modĂšle du couple parental, quâil voyait comme une entente idĂ©ale. Le titre sonne comme une malĂ©diction divine. Sous ce titre, je me demande si certains nâont pas pu croire que ce texte dĂ©fendait lâidĂ©e selon laquelle lâhomosexualitĂ© retrancherait lâindividu de la communautĂ© des hommes et lâĂ©loignerait de Dieu, ce qui entre en contradiction avec le contenu du livre, car ce nâest pas lĂ le propos que Rox veut tenir. Le titre ne donne pas une image exacte de ce quâa Ă©tĂ© la vie de lâauteur, mais renvoie uniquement Ă ses Ă©checs sentimentaux, lesquels ne sont pas tant dus Ă son homosexualitĂ© quâĂ sa volontĂ© dâappliquer au couple homosexuel des modĂšles qui ne lui convenaient pas : il aurait voulu vivre avec un garçon comme son pĂšre avait vĂ©cu avec sa mĂšre, avec des rĂŽles trĂšs genrĂ©s.

