Une quĂȘte dĂ©sespĂ©rĂ©e du rĂ©el
1Dans lâĂ©ditorial du premier numĂ©ro de Tra-jectoires, Amaury Nauroy, le fondateur de la revue, dĂ©crivait en ces termes les caractĂ©ristiques de cette publication : « Par la constitution de dossiers critiques, je souhaite que cette nouvelle revue rende hommage â pour le temps oĂč elle vivra â Ă quelques belles Ćuvres françaises contemporaines. [âŠ] Cette revue ne sâadresse pas en prioritĂ© aux spĂ©cialistes de littĂ©rature dont la prĂ©cision analytique, la pertinence des raisonnements mâeffraient. [âŠ] Tra-jectoires est donc adressĂ©e Ă ceux qui aiment la poĂ©sie, et dont son ââinutilitĂ© mĂȘme est ce qui la leur rend parfois si chĂšreââ»i.
2Le numĂ©ro 3 de la revue, consacrĂ© Ă Annie Ernaux (nĂ©e en 1940) et Albert Memmi (nĂ© en 1920), remplit parfaitement ces objectifs. Par la diversitĂ© et lâoriginalitĂ© de ses approches, Tra-jectoires 3 ne ressemble pas en effet aux revues littĂ©raires traditionnelles. Le lecteur est amenĂ© Ă cheminer Ă son propre rythme parmi les essais critiques, textes inĂ©dits ou originaux, hommages, et, sâil le souhaite, Ă poursuivre son exploration grĂące Ă la prĂ©cieuse bio-bibliographie situĂ©e Ă la fin de chaque dossier. Il peut Ă©galement (re)dĂ©couvrir des auteurs dont des textes sont rassemblĂ©s dans le « Cahier de crĂ©ation ».
3Ce numĂ©ro propose une fascinante approche de lâĆuvre dâErnaux, encore trop peu Ă©tudiĂ©e dans le milieu universitaire français en comparaison avec lâengouement quâelle suscite au Royaume-Uni et en AmĂ©rique du nord. Le dossier sâouvre par des lettres dâencouragement de Simone de Beauvoir Ă Ernaux, ainsi que des entrĂ©es du journal dâHenry Bauchau qui se lisent comme des hommages Ă lâĂ©criture dâErnaux. DâemblĂ©e, le ton est donné : loin des discours parfois arides des critiques, ce dossier propose dâentrevoir les diffĂ©rents aspects de la rĂ©ception dâErnaux, que cette rĂ©ception soit synonyme dâidentification, Ă©motion ou dĂ©sir dâexplication.
4Dans un article consacrĂ© Ă Une Femme, lâuniversitaire amĂ©ricaine Nancy K. Miller, spĂ©cialiste de lâĂ©criture par les femmes, explore le lien mĂšre/ fille dans ce texte rĂ©digĂ© par Ernaux quelques jours aprĂšs la mort de sa mĂšre. Tout en situant Une Femme par rapport aux caractĂ©ristiques des autobiographies fĂ©minines, Miller analyse le mouvement de rupture avec la mĂšre, suivi dâun rapprochement par le biais de lâĂ©criture. Miller, qui a ailleursii Ă©voquĂ© sa propre identification Ă la relation mĂšre/fille telle quâelle est dĂ©crite chez Ernaux, souligne dans cet article comment ce lien est vĂ©cu Ă travers le corps, vecteur Ă la fois dâĂ©motion et dâidentification.
5Car le tandem identification-Ă©motion est une des pierres dâangle de la rĂ©ception dâErnaux, comme en tĂ©moignent les textes Ă©crits par Catherine Cusset et Jean Roudaut. Ă la frontiĂšre entre la critique et la fiction, le texte de Cusset semble se situer aux antipodes du style dâErnaux (qui a pu exprimer sa distance avec la fiction en gĂ©nĂ©ral et le genre de la nouvelle en particulieriii) et peut dĂ©router le lecteur. FascinĂ© non seulement par lâĂ©criture dâErnaux mais Ă©galement par lâauteure, le personnage principal de ce texte sâinterroge sur son propre dĂ©sir dâĂ©crire et fait part de ce dĂ©sir Ă Annie Ernaux. Il remarque que, paradoxalement, lâĂ©motion provoquĂ©e par les livres dâErnaux est inversement proportionnelle au degrĂ© dâĂ©motion quâelle y investit. Remarque qui fait Ă©galement lâobjet du texte de Roudaut, qui montre comment le style tout en retenue dâErnaux est porteur Ă la fois dâintensitĂ© et dâun lien entre soi et les autres.
6Dans une Ă©tude plus spĂ©cifique du style dâErnaux et du procĂ©dĂ© de parataxe, Dominique BarbĂ©ris analyse la maniĂšre dont le style dâErnaux permet de mettre en corrĂ©lation la pudeur et lâĂ©motion, lâĂ©conomie et la densitĂ©. MalgrĂ© une Ă©criture dont le style âplatâ semble tout rĂ©vĂ©ler, BarbĂ©ris montre comment, au contraire, la technique de la juxtaposition dans lâĆuvre dâErnaux laisse tout Ă dĂ©couvrir. MĂȘme si La Place a inaugurĂ© le style plat, fragmentĂ© dâErnaux, il est possible dâarguer que ce style a culminĂ© avec L'Usage de la photo, oĂč la juxtaposition entre deux Ă©critures sert de cadre Ă une interaction originale entre le texte et la photo. Câest sur ce rapport entre texte et image que sâinterroge Nathalie Froloff, qui questionne les statuts successifs des photographies utilisĂ©es dans L'Usage de la photo. Elle montre comment la publication des photos et lâĂ©criture dâun texte les accompagnant transforment le statut des photos, qui finissent par perdre leur existence propre. Tout comme le style plat de La Place, les photos de L'Usage de la photo cachent plus quâelles ne rĂ©vĂšlent : les corps et la maladie sont en effet absents des photos, invitant le lecteur Ă sâinterroger sur leur fonction par rapport au rĂ©el : le dĂ©voiler ou le recomposer ?
7Amina Rachid et Sayed Al-Bahrawy Ă©tudient un phĂ©nomĂšne peu souvent mentionné : celui de la rĂ©ception Ă lâĂ©tranger et du travail de traduction. Rachid explique comment la rĂ©ception positive de La Place en Egypte provient en particulier de lâuniversalitĂ© de lâexpĂ©rience de transfuge vĂ©cue par Ernaux. Enfin, lâarticle de Michel Deguy Ă©voque la portĂ©e socio-politique de lâĆuvre dâErnaux en sâinterrogeant sur le couple dominant-dominĂ© et sur le bonheur humain.
8Le reste du dossier donne la parole Ă Ernaux, en compilant des articles oĂč lâauteure sâest exprimĂ©e sur plusieurs aspects de son Ă©criture et de son projet : la recherche du rĂ©el Ă travers le langage, le lien inextricable entre littĂ©rature et politique, le besoin dâĂȘtre engagĂ©e dans un projet Ă long terme. Nombre de ces textes sont des articles oĂč Ernaux ne sâexprime pas tant sur elle que sur les autres : ainsi, elle explique le rĂŽle jouĂ© par la lecture de Bourdieu dans sa vision du monde et dans son processus dâĂ©criture. Ernaux Ă©voque Ă©galement sa dette envers Beauvoir avec qui, malgrĂ© des diffĂ©rences sociales Ă©videntes, elle partage une force et une certaine vision du rĂŽle de la femme. Enfin, elle rĂ©agit aux Ćuvres de Paul Nizan, Valery Larbaud et Cesare Pavese, dont elle admire la « quĂȘte dĂ©sespĂ©rĂ©e du rĂ©el ».
9Le deuxiĂšme tableau de ce dossier comporte une sĂ©lection dâextraits de lâĆuvre dâErnaux, qui permettent de survoler les Ă©volutions dans le style dâErnaux et plusieurs caractĂ©ristiques de son Ă©criture. Le choix judicieux de ces extraits rĂ©vĂšle non seulement les thĂšmes clĂ©s de lâĆuvre dâErnaux â le langage, la sexualitĂ©, la relation mĂšre/fille, les diffĂ©rences de classe, les liens entre soi et les autres â mais contient Ă©galement sa vision de lâĂ©criture comme danger et la dimension mĂ©ta-rĂ©flexive son lâĆuvre. Enfin, des extraits inĂ©dits du journal intime dâErnaux, dont les entrĂ©es se situent aprĂšs la mort de Bourdieu, permettent au lecteur de mieux comprendre les liens qui unissent la transfuge Ernaux au sociologue Bourdieu.
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10Le dossier consacrĂ© Ă Albert Memmi adresse des questions centrales Ă son Ćuvre, en particulier, celle de lâidentitĂ© et de lâappartenance multiple, celle du matĂ©riau autobiographique et de la portĂ©e socio-politique de lâĂ©crit. Si HĂ©di Bouraoui rappelle la portĂ©e des essais de Memmi, il insiste aussi sur la dimension autobiographique de ceux-ci et sur la maniĂšre dont les essais et les romans de Memmi sâinforment mutuellement. La portĂ©e autobiographique de lâĆuvre de Memmi est Ă©galement Ă©voquĂ©e par Samir Marzouki. Dans son essai critique sur Le DĂ©sert, il sâattache Ă montrer que par ses allusions Ă lâhistoire contemporaine et ses thĂšmes, en particulier celui de lâidentitĂ© et de lâappartenance, ce roman se donne Ă lire comme une confession, dans la lignĂ©e des romans autobiographiques de Memmi.
11La question de lâappartenance est dĂ©veloppĂ©e par Afifa Marzouki en relation avec la reprĂ©sentation de lâOrient et de lâOccident dans lâĆuvre de Memmi. Lâauteur explique comment la dichotomie Orient/Occident qui informe lâĆuvre de Memmi est compliquĂ©e par la reprĂ©sentation ambivalente Ă la fois de lâOrient et de lâOccident. Ă la fois aimĂ©s et dĂ©testĂ©s, ces deux mondes forcent les hĂ©ros Ă occuper des positions de nomades habitĂ©s par un « tiraillement tragique ».
12Par des biais diffĂ©rents, LĂ©opold SĂ©dar Senghor, Jean Duvignaud et Anne Goldmann Ă©voquent lâengagement politique dâAlbert Memmi. Alors que Duvignaud montre comment la distance permet la crĂ©ation et lâengagement politique, Goldmann admire les prises de position de Memmi, le dĂ©crivant comme un intellectuel humaniste. Senghor insiste sur lâapport de Memmi dans la dĂ©finition de lâindĂ©pendance par rapport au concept de diffĂ©rence, un hommage rendu par Memmi Ă la fin du dossier lorsquâil Ă©voque son propre rapport avec Senghor.
13Enfin, ce dossier confronte les processus de rĂ©ception et de crĂ©ation en proposant trois lettres inĂ©dites Ă©crites Ă Albert Memmi par Pierre MendĂšs France, Romain Gary et Jean Starobinski en rĂ©action respective Ă Portrait du ColonisĂ©, Portrait dâun Juif et Juifs et Arabes. Le dossier se clĂŽt en laissant la parole Ă Albert Memmi, qui, aprĂšs avoir Ă©voquĂ© lâimpossibilitĂ© de rompre avec le pays dâorigine dans un texte sur Le Pharaon, explique que sa venue Ă lâĂ©criture a Ă©tĂ© en premier lieu motivĂ©e par un dĂ©sir de venger les humiliations subies par son pĂšre, pour ensuite rĂ©pondre Ă un besoin de communiquer avec les autres.
14Cette derniĂšre rĂ©ponse de Memmi Ă la question « Pourquoi Ă©crire ? » nâest pas sans rappeler les raisons Ă©voquĂ©es par Ernaux pour sa propre venue Ă lâĂ©criture. En effet, Ernaux a elle aussi commencĂ© Ă Ă©crire pour « venger [s]a race », comme elle lâa Ă©crit dans son journal intime. Or Ă la vĂ©hĂ©mence de ses premiĂšres Ćuvres a succĂ©dĂ© une Ă©criture plus sereine, qui nâa cessĂ© de puiser dans le matĂ©riau autobiographique les Ă©lĂ©ments lui permettant de se rapprocher des autres.
15Il serait alors tentant, Ă la lueur de ces deux dossiers, dâeffectuer des rapprochements entre Ernaux et Memmi qui justifieraient leur juxtaposition dans la revue : une expĂ©rience de lâexil marquĂ©e par un attachement au monde dâorigine, un investissement personnel, une quĂȘte de rĂ©alitĂ©, une dimension politique de lâĂ©criture, le vĂ©cu utilisĂ© comme matĂ©riau. Il serait possible de souligner que la phrase suivante, Ă©crite par HĂ©di Bouraoui au sujet de Memmi, peut sâappliquer parfaitement Ă la dĂ©marche dâErnaux : « Sa quĂȘte traque la vĂ©ritĂ© dans un rĂ©el socio-historique, et toujours Ă partir de son expĂ©rience personnelle et sociale. » Il conviendrait bien sĂ»r dâattirer lâattention sur les dissemblances entre ces deux auteurs, dont lâexpĂ©rience de lâexil et de lâentre-deux se place dans des contextes gĂ©ographiques et socio-politiques trĂšs distincts.
16Pourtant, il me semble quâune telle approche, malgrĂ© ses vertus, aille Ă lâencontre du contenu et de la structure de la revue. LâoriginalitĂ© de Tra-jectoires rĂ©side dans sa diversitĂ© et sa grande liberté : outre des Ă©tudes critiques dâuniversitaires, la revue donne Ă©galement la parole aux auteurs eux-mĂȘmes Ă partir de supports variĂ©s (extraits de leur Ćuvre, lettres, journal intime, articles), tout en Ă laissant la place Ă dâautres Ă©crivains et Ă leur propre rĂ©ception de lâĆuvre. En rassemblant des Ă©crits inĂ©dits ou publiĂ©s dans des revues spĂ©cialisĂ©es, ce numĂ©ro a en outre lâimmense mĂ©rite de proposer des textes dont lâaccĂšs serait autrement trĂšs difficile. Cette polyphonie a plusieurs atouts : dâune part, elle montre les diffĂ©rentes facettes du processus dâĂ©criture (crĂ©ation et rĂ©ception), et dâautre part, elle donne une place active au lecteur. Enfin, la libertĂ© qui caractĂ©rise cette revue fait figure dâhommage aux Ă©crivains quâelle Ă©voque.
17Dominique BarbĂ©ris souligne que chez Ernaux, la « technique de juxtaposition invite Ă penser ». Et câest exactement ce que propose ce numĂ©ro de Tra-jectoires : câest dans la juxtaposition des voix, des Ă©tudes et des articles que se dĂ©gage une cohĂ©rence, non seulement au sein de chaque dossier, mais aussi dans le choix des auteurs, Annie Ernaux et Albert Memmi. Câest Ă©galement par cette pratique du fragment que la revue retiendra ceux qui aiment la poĂ©sie.

