
Arrachements
1Les IdĂ©es arrachĂ©es se prĂ©sentent comme lâexplicitation « à lâarrachĂ©e » des conditions (au sens badiousien) dâĂ©criture du second cycle poĂ©tique de Pierre Vinclair, quâil dĂ©crit lui-mĂȘme comme mouvement dâune rĂ©orientation « vers la question du poĂšme, en cherchant dans lâadresse dâune part, et le travail de la forme dâautre part, les ressorts dâune Ă©criture Ă la fois sauvage et intĂ©ressante » (« Note dâintention », p. 9)1.
2Ces quatre pĂŽles (adresse, forme, sauvagerie, intĂ©rĂȘt), nous le verrons, constituent quatre concepts recteurs de la construction thĂ©orico-poĂ©tique de Pierre Vinclair. Il nâen reste pas moins quâils prolongent Ă certains Ă©gards les investigations du premier cycle : ce qui sây concevait comme « formulation dâune philosophie du genre littĂ©raire comme effort plutĂŽt que comme collection de propriĂ©tĂ©s reproductibles » ainsi que comme « rĂ©flexion sur le modus operandi dâune littĂ©rature politique » (ibid.) semble pouvoir conduire naturellement Ă une interrogation sur lâadresse et lâintĂ©rĂȘt, tandis que « la contribution Ă©pique Ă la lutte contre le saccage des Ă©cosystĂšmes » (ibid.) se redit logiquement comme mĂ©ditation sur la sauvagerie et la forme.
3La traversĂ©e des sept chapitres de ce livre dense et dĂ©bordant (« Gestes du poĂšme », « Politique de la prose ? », « LâĆuvre en question », « Philosophie des genres », « Face Ă la catastrophe », « Ăchafauder Babel », « Portrait du critique en arracheur de dents ») nous donnera lâoccasion de tenter de reconstituer sous une modalitĂ© systĂ©matique lâune des propositions pensive et poĂ©tique les plus stimulantes du champ contemporain.
4Nous rĂ©duirons lâensemble des dĂ©veloppements de lâouvrage Ă quatre thĂšses, insĂ©parables de quatre gestes, quâon peut ĂȘtre tentĂ©, au prix sans doute dâun lĂ©ger dĂ©placement, de rapporter aux quatre pĂŽles que nous identifions : 1. requalifier les formes comme des efforts (câest la forme) ; 2. penser lâintention comme une adresse (câest lâadresse) ; 3. considĂ©rer lâĂ©criture comme une « forme de vie » (câest la sauvagerie) ; 4. saisir le poĂšme comme un drame (câest lâintĂ©rĂȘt). Nous verrons toutefois au fil de ce bref parcours que ces dimensions sont en rĂ©alitĂ© indĂ©mĂȘlables et sâenveloppent selon la loi dâune tresse qui rapporte (par exemple) lâadresse Ă lâintĂ©rĂȘt et la forme Ă la sauvagerie.
5Lâensemble de ces gestes peut Ă son tour se comprendre comme la tentative de reconduire le poĂšme Ă sa « vie », selon lâimpĂ©ratif suggĂ©rĂ© par le titre de la Vie du poĂšme (2021) : Ă savoir que le poĂšme soit essentiellement biographĂšme au sens fort, câest-Ă -dire tout Ă la fois Ă©criture de la vie et vie dâĂ©criture. DâoĂč la rĂ©vocation dâun certain nombre de « fĂ©tiches » qui appartiennent, selon Pierre Vinclair, Ă une tradition thĂ©orique structuraliste qui sâavĂšre commandĂ©e en son fonds par un essentialisme inaperçu (p. 21) : « je ne crois pas avoir rencontrĂ© le âLangageâ, les âSignesâ, âlâangoisse du signifiantâ dans la composition du drame quâest un poĂšme ». Pierre Vinclair oppose ainsi Ă la lecture de Roussel par Foucault, le constituant comme « lâinventeur dâun langage qui ne dit que soi, dâun langage absolument simple dans son ĂȘtre redoublĂ©, dâun langage du langage, enfermant son propre soleil dans sa dĂ©faillance souveraine et centrale » (Raymond Roussel, p. 210), sa propre expĂ©rience hermĂ©neutique :
Quand je relis les Nouvelles Impressions dâAfrique, ce qui me frappe et mâĂ©meut, câest plutĂŽt lâespĂšce de sensualitĂ© froide qui se dĂ©gage de cette danse que le poĂšte offre au lecteur : de grands gestes, quâon dĂ©couvre baignĂ©s dâironie ; des cabrioles, Ă la technicitĂ© gĂ©nĂ©reuse ; des clins dâĆil complices au fond du labyrinthe. (p. 21)
6Commentant le vers « Lire souvent Ă©gale ĂȘtre leurré », Pierre Vinclair suggĂšre alors de sâintĂ©resser aux italiques (p. 23) « par lesquelles Roussel semble suggĂ©rer (entre lire et leurre) un rapport Ă©tymologique fantasque [âŠ] mais nĂ©anmoins intĂ©ressant » car, il ne relĂšve plus dĂ©sormais « du vrai ni du faux ». Et Pierre Vinclair de conclure : « VoilĂ le drame du poĂšme, ici, son action impertinente, son opĂ©ration facĂ©tieuse ».
71. Une telle opĂ©ration peut dĂšs lors se penser comme effort : la thĂ©orie de lâeffort, chez Pierre Vinclair, vise Ă dĂ©border lâordinaire de la catĂ©gorisation gĂ©nĂ©rique pour proposer une « énergĂ©tique » des textes (p. 239) : « au lieu dâarrĂȘter la dĂ©finition du genre Ă un relevĂ© de propriĂ©tĂ©s phĂ©notypiques [âŠ], on rapporte ces propriĂ©tĂ©s Ă lâeffort âgĂ©notypiqueâ, au programme profond que le texte essaie dâaccomplir ». La note 84 de la page 226 prĂ©cise Ă cet Ă©gard ce quâil faut saisir sous cette notion :
par effort je nâentends ni la tentative, ni le projet de lâĂ©crivain, mais lâacte, lâenergeia de lâergon, câest-Ă -dire lâeffet permis par la structure du dispositif, ou son effet optimal, tel que lâanalyse de la structure du texte dans ses diffĂ©rentes dimensions â rhĂ©torique, symbolique, idĂ©ologique â permet de le reconstituer.
8Cette proposition se fonde notamment sur une relecture de la tradition philosophique qui sâattache au concept de mimĂšsis : il sâagit alors pour Pierre Vinclair dâengager un « retour Ă Platon », qui se distraie de la vulgate fondĂ©e sur le livre X de la RĂ©publique oĂč se prononce lâĂ©viction du poĂšte, pour interroger le Gorgias (p. 259) : la technĂš sây distingue de lâempeira, en ce que la seconde « sâaveugle et sâĂ©puise dans la satisfaction dâun but », tandis que la premiĂšre « vise Ă rapprocher son rĂ©cepteur du Bien » en sâappuyant « pour ce faire sur la connaissance des Ă©lĂ©ments quâ[elle] mobilise ». DâoĂč la conclusion de Pierre Vinclair (ibid.) : « La littĂ©rature nâest pas un art, mais une empeira », câest-Ă -dire une pratique efforcĂ©e vers un « but » en vertu de quoi, pour ainsi dire, tous les moyens â câest-Ă -dire toutes les formes et maniĂšres, indĂ©pendamment de leur occurrence historique et gĂ©nĂ©rique â sont bons. Ce qui peut dâailleurs supposer le recours Ă lâautre langue, et impliquer, ici ou lĂ , lâexercice de la traduction : « âŠle poĂšme faisant feu de tout bois » peut, « lorsque son effort le requiert, avoir recours Ă telle ou telle langue Ă©trangĂšre » (p. 217).
9Le poĂšte est donc essentiellement bricoleur (p. 333) : « il a dans son garage certains instruments et des objets quâon ne considĂ©rait pas jusque-lĂ comme des outils, mais quâil peut mobiliser sâil en a besoin ». Pierre Vinclair ajoute alors une prĂ©cision importante, qui semble rĂ©pondre dâavance Ă quelque objection : « parfois, [le poĂšte] fabrique un outil : mais ce nâest pas pour opĂ©rer dans le monde du bricolage une rĂ©volution qui laisserait son voisin du cĂŽtĂ© des Anciens ». Lâessentiel est donc de rĂ©voquer la croyance scolaire « que la poĂ©sie Ă©tait formĂ©e dâune succession de courants sĂ©parĂ©s par des rĂ©volutions », conception « aussi absurde que si on dĂ©finissait le bricolage par une succession dialectique et non rĂ©versible dâoutils » (p. 332).
10Lâalternative ainsi posĂ©e par Pierre Vinclair (entre successivitĂ© diachronique et uchronie instrumentale) mĂ©rite toutefois discussion. On peut bien considĂ©rer lâĂ©criture comme un bricolage formel affranchi dâune stricte dĂ©termination historique, cela nâempĂȘche pas de reconnaĂźtre que certains dispositifs « bricolĂ©s » instituent une irrĂ©versibilitĂ© instrumentale : non pas dâailleurs en cela quâils acteraient la pĂ©remption de telle ou telle forme ancienne, mais bien plutĂŽt car leur singularitĂ© sâimpose elle-mĂȘme comme non reproductible, sinon sous les aspects dâune imitation servile. Câest ainsi que lâoriginalitĂ© rimbaldienne peut en effet se concevoir comme un « bricolage » Ă partir dâun hĂ©ritage baudelairien et symboliste, dâune matiĂšre « populaire », dâune prose vernaculaire, etc., mais il faut ajouter quâelle finit par rendre mĂ©connaissable les Ă©lĂ©ments formels hĂ©ritĂ©s dont elle se compose voire, si lâon veut bien aller jusquâĂ prendre en compte Une Saison en enfer, Ă en excĂ©der lâhorizon de prĂ©visibilité : et ce nâest pas dĂšs, lors, que la forme prosimĂ©trique choisie dans la Saison ait « pĂ©rimé » le poĂšme en vers (par exemple), câest quâil apparaĂźt dĂ©sormais impossible de la reproduire en tant que telle. Pour le dire autrement, et rejoindre Pierre Vinclair Ă cet Ă©gard, le prosimĂštre de la Saison rejoint la rĂ©serve instrumentale des outils poĂ©tiques attestĂ©s par la tradition, et ne peut ĂȘtre repris que sous condition dâun nouveau bricolage singulier2.
112. Mais contrairement au bricoleur de LĂ©vi-Strauss, dont « lâensemble des moyens » nâest pas « dĂ©finissable par un projet » mais se dĂ©finit seulement « par son instrumentalité », le poĂšte, comme lâingĂ©nieur, subordonne ses tĂąches « à lâobtention de matiĂšres premiĂšres et dâoutils, conçus et procurĂ©s Ă la mesure de son projet » (voir la p. 338 pour la rĂ©fĂ©rence Ă La PensĂ©e sauvage). Or, le projet du poĂšme, Pierre Vinclair le formule trĂšs nettement dans Vie du PoĂšme : « Dire ce qui compte Ă ceux qui comptent ».
122.1. On y lit, premiĂšrement, lâimpĂ©ratif de lâadresse (« à ceux qui comptent », p. 206) : ne plus faire de « la littĂ©rature » en parlant « à lâhistoire des siĂšcles », mais essayer de « comprendre ce qui nous arrive, de cĂ©lĂ©brer ce qui compte ou dâĂ©crire Ă ses filles ». On ne cherchera donc pas à « faire une Ćuvre » destinĂ©e au « lecteur inconnu » (p. 194), mais Ă Ă©crire « aux gens Ă qui » on a « quelque chose Ă dire » : enfants, amis, collĂšgues, sous lâimpĂ©ratif dâune circonstance, dâun « moment important » (« lire un poĂšme Ă un enterrement » ou Ă un pot de dĂ©part, ibid.). DâoĂč lâadieu au roman, si on le comprend du moins selon lâinstitution mĂ©ta-historique de son genre :
câest Ă ce moment-lĂ [2016] que jâai commencĂ© Ă trouver absurde de dĂ©penser autant dâĂ©nergie [âŠ] Ă Ă©crire une âĆuvreâ qui tombe dans un vide presque absolu, et que jâai commencĂ© Ă imaginer ce que pourrait ĂȘtre une Ă©criture uniquement adressĂ©e Ă des gens. (p. 195)
13Il nây a cependant, selon Pierre Vinclair, pas dâadresse sans captatio, câest-Ă -dire sans ce quâil dĂ©signe comme lâintĂ©rĂȘt du poĂšme, au sens du gĂ©nitif objectif du poĂšme intĂ©ressant. Il sâagit donc de refuser de se livrer « à une danse autistique censĂ©e valoir en soi » (p. 208) :
MĂȘme si lâĂ©criture du poĂšme rĂ©pond souvent Ă la nĂ©cessitĂ© dâexprimer une idĂ©e ou une Ă©motion, celle-ci doit encore ĂȘtre mise en scĂšne. [âŠ] Aussi, ce nâest pas le lecteur qui doit interprĂ©ter le poĂšme [âŠ], câest au contraire le poĂšme qui doit interprĂ©ter lâidĂ©e pour le lecteur â et câest cela son spectacle.
14LâintĂ©rĂȘt du poĂšme enveloppe donc moins un gĂ©nitif objectif (que le poĂšme, dans son objectalitĂ©, puisse « attirer lâintĂ©rĂȘt » dâun sujet) que subjectif : que le poĂšme, donc, soit « sujet » de son propre intĂ©rĂȘt, câest-Ă -dire opĂ©rateur « machinal » ou vivant de sa propre opĂ©ration. Ce que Pierre Vinclair explicite ainsi :
Le poĂšme intĂ©ressant est une activitĂ© se prĂ©sentant comme une chose : machine, ou organisme. Il a donc une forme qui est non seulement son apparence et un appui rhĂ©torique (pour un lecteur), mais aussi le gage de son unitĂ© rĂ©elle de fonctionnement. Certaines formes sont reconnues classiques (sonnets, dizains, villanelles, rondeaux, ballades, etc.), dâautres dâinvention plus rĂ©cente (calligrammes, poĂšmes justifiĂ©s, poĂšmes-carrĂ©s, etc.)3.
15OĂč lâon retrouve le principe du bricolage formel, dont on comprend quâil se subordonne en derniĂšre instance au fonctionnement opĂ©ratoire du poĂšme : le dispositif bricolĂ© nâa de lĂ©gitimitĂ©, en ce sens, quâĂ condition quâil fonctionne. Nous verrons toutefois que cette opĂ©rativitĂ© fonctionnelle du poĂšme se pensera elle-mĂȘme plus volontiers du cĂŽtĂ© de lâorganicitĂ© sauvage que de la mĂ©canicitĂ©.
162.2. On y lit, deuxiĂšmement, lâimpĂ©ratif de la circonstance (« ce qui compte »), par quoi se nouent les deux dimensions du motif de la sauvagerie, si la sauvagerie sâentend tout Ă la fois « comme un art poĂ©tique ne relevant pas de la âlittĂ©ratureâ », et dĂšs lors non domestiquĂ© par telle ou telle tradition constituĂ©e, et comme enjeu rĂ©el de la « vie condamnĂ©e des ĂȘtres sauvages » (p. 211) : lâurgence dâĂ©crire rĂ©pond donc « au compte Ă rebours de la catastrophe, dont nous avons pris conscience trĂšs tard, contre laquelle il nâest plus de temps Ă perdre, et dont chaque dĂ©lai rend la violence plus difficile Ă combattre » (p. 332).
17LâĂ©lection de « ce qui compte » dĂ©pendra toutefois dâune Ă©valuation, dont le geste nâest pas thĂ©matisĂ© comme tel dans la rĂ©flexion de Pierre Vinclair, sinon sous la forme dâune rĂ©version « problĂ©matique » de la formule livrĂ©e dans un entretien accordĂ© Ă Camille Sova :
Pour ma part, jâai trouveÌ que ce projet sâincarnait dans cette formule « dire ce qui compte aÌ ceux qui comptent », dont il faut bien voir que tous les termes sont en fait des questions (quâest-ce que « dire » ? comment « dire » ? quâest-ce quâune parole pleine ? quâest-ce qui compte ? lâeau, la nourriture, la santeÌ, la paix, la richesse, lâamour, la poeÌsie, la Terre ? ce qui compte preÌceÌde-t-il le fait de le dire, ou dire doit-il reÌveÌler ce qui compte ? et qui sont ceux qui comptent ? ceux qui nous aiment, ceux quâon aime ? ou tous les eÌtres humains, tous les vivants4 ?)
18On y reconnaĂźtra le motif nietzschĂ©en de la valeur5, conçue comme consĂ©quence dâune Ă©valuation (Ainsi parlait Zarathoustra : « Lâhomme seulement mit dans les choses des valeurs, afin de se conserver â lui seulement crĂ©a pour les choses un sens, un sens humain ! Pour quoi il sâappelle âhommeâ, câest-Ă -dire lâĂ©valueur. // Ăvaluer, câest crĂ©er : oyez, ĂŽ vous les crĂ©ateurs6 ! »). Pierre Vinclair, on vient de le lire, en reprend la doublure en posant dâune part la question de la valeur (« quâest-ce qui compte ? »), et dâautre part, celle de lâĂ©valuation (« dire doit-il rĂ©vĂ©ler ce qui compte ? »), dont lâarticulation problĂ©matique a Ă©tĂ© Ă©lucidĂ©e par Deleuze lecteur de Nietzsche (Nietzsche et la philosophie) :
Dâune part, les valeurs apparaissent ou se donnent comme des principes : une Ă©valuation suppose des valeurs Ă partir desquelles elle apprĂ©cie les phĂ©nomĂšnes. Mais, dâautre part et plus profondĂ©ment, ce sont les valeurs qui supposent des Ă©valuations, des « points de vue dâapprĂ©ciation », dont dĂ©rive leur valeur elle-mĂȘme. Le problĂšme critique est : la valeur des valeurs, lâĂ©valuation dont procĂšde leur valeur, donc le problĂšme de leur crĂ©ation7.
19Or si le poĂšme peut avoir affaire avec « ce qui compte », ce doit ĂȘtre en effet en tant quâil affronte la question de « la valeur des valeurs », câest-Ă -dire en tant quâil se constitue comme une crĂ©ation de valeur : ni seulement dĂ©claration (câest-Ă -dire discours « sur » la valeur), ni quantification (câest-Ă -dire, et quelles quâen soient les modalitĂ©s, « calcul » de la valeur). De cette « formativité » de la valeur, Philippe Beck donne un excellent exemple en citant HĂ©rodote, via Hegel :
Hegel reprend lâexemple fourni par HĂ©rodote, i. e. lâinscription « Passant ! va dire Ă Sparte que nous sommes tous morts ici pour obĂ©ir Ă ses lois ! », qui cĂ©lĂšbre lâhĂ©roĂŻque sacrifice des LacĂ©dĂ©moniens Ă la bataille des Thermopyles, oĂč lâarmĂ©e perse de XerxĂšs a vaincu lâarmĂ©e grecque, en 480 avant notre Ăšre : « lâexpression » dâun « contenu simple et sobre » devient poĂ©tique, « câest-Ă -dire quâelle veut se montrer comme poĂŻein [opĂ©ration] qui laisse » ce contenu « dans sa simplicitĂ©, mais donne intentionnellement une certaine forme Ă lâĂ©nonciation. La parole qui embrasse les reprĂ©sentations est Ă soi-mĂȘme dâune telle dignitĂ© quâelle cherche Ă se diffĂ©rencier de toute autre espĂšce de discours et se transforme en distique8. »
20Ce que Beck commente ainsi (ibid.) : « Le fait de se communiquer est tout de suite Ă©gal au fait de se livrer Ă lâopĂ©ration poĂ©tique ou, pour le dire autrement : la premiĂšre politique de la connaissance exige un ârecueillement stylisĂ©â, une rĂ©flexion rythmĂ©e ». La question est donc celle de lâintĂ©rĂȘt formel du poĂšme, câest-Ă -dire de sa capacitĂ© formelle à « capter » formellement un corps lecteur9 : dâoĂč la nĂ©cessitĂ© dâun nouage entre les deux premiers pĂŽles (la forme, lâadresse) que nous Ă©voquions.
212.3. On y lira, troisiĂšmement, lâinjonction du collectif, qui peut sâaccomplir par la revue (p. 201 : « on a besoin de lâaide de ses camarades, Ă qui on fait lire des textes (voire Ă qui on adresse ses textes), demande des critiques, etc. Il y a donc des constellations, des nĂ©buleuses dâauteurs, et une revue comme Catastrophes sert de garage, en somme ») ou par le livre (La Sauvagerie, dont il est notamment question p. 372) : « collectif, le poĂšme a alors une chance dâavoir moins pour enjeu lâexpression de ce qui compte pour lâun, que la mise en rapport avec ce qui vaut pour tous ».
22De la question du travail collectif, notamment Ă©laborĂ©e dans Agir non agir (2020), retenons ici quâelle engage un triple enjeu : premiĂšrement, celui de la « dĂ©position » dâune certaine souverainetĂ© auctoriale, qui sâattache elle-mĂȘme, quelles que soient les dĂ©clarations dâimpersonnalitĂ©, Ă un certain essentialisme littĂ©raire ; deuxiĂšmement, celui dâune efficience pragmatique, Ă supposer du moins que lâengagement collectif dĂ©multiplie mĂ©caniquement la force dâun travail, fĂ»t-il poĂ©tique ; troisiĂšmement â et câest sans doute le principal â celui du passage de « ce qui compte pour lâun » à « ce qui vaut pour tous », câest-Ă -dire du particulier Ă lâuniversel de la valeur.
233. La loi de lâadresse suppose alors de considĂ©rer lâĂ©criture comme une forme de vie, qui sâajuste au double horizon dâune destination (nous venons de le voir) et dâune circonstance, comme le marquera dâailleurs nettement le titre Vie du poĂšme (p. 193). « Ăcrire nâest pas sĂ©parĂ© de la vie, câest une maniĂšre de vivre » : ce qui suppose, rĂ©ciproquement, que lâĂ©criture maniĂšre la vie, câest-Ă -dire donne une forme singuliĂšre Ă lâexistence dans laquelle elle sâinscrit.
24Il y a donc une « originarité » du poĂšme en sa parole : non pas au sens mĂ©taphysique, mais au sens plus restrictivement pragmatique dâune performativitĂ© immanente Ă la vie (p. 201) : « Imaginez que vous ĂȘtes Dieu et que vous parlez pour la premiĂšre fois. VoilĂ , câest ça, pour moi, un poĂšme. Vous faites advenir du sens, et un sens inĂ©dit, inouĂŻ, sur le chaos de la vie. » Ce qui se dit encore ainsi, un peu plus loin (p. 215) : « âŠle poĂšme est lâhĂ©ritier dâune trĂšs ancienne promesse â celle de la capacitĂ© performative de la langue et du pouvoir des formes Ă transformer la rĂ©alité », qui rapproche « les premiers vers de La GenĂšse de lâĆuvre GhĂ©rasim Luca, et les cantiques de Racine des visions des chamanes ».
25Par ces dĂ©clarations, Pierre Vinclair paraĂźt sâinscrire dans la tradition rĂ©cente ouverte par les propositions dâHenri Meschonnic, lui-mĂȘme lecteur de Wittgenstein : Ă savoir que le poĂšme puisse se concevoir comme la transformation dâune forme de vie par une forme de langage (CĂ©lĂ©bration de la poĂ©sie, p. 41-42) : « il me semble que la pensĂ©e poĂ©tique advient, imprĂ©visiblement, quand et seulement quand une forme de vie transforme une forme de langage et quand une forme de langage transforme une forme de vie, les deux insĂ©parablement ». LâoriginalitĂ© de la rĂ©flexion de Vinclair semble tenir Ă cet Ă©gard dans sa maniĂšre de requalifier lâune et lâautre forme comme sauvages, comme on le lit dans lâentretien que nous citions :
Il me semble que si la poeÌsie peut faire quoi que ce soit dans lâeÌcocide en cours, câest dâune part figurer, par ses ressources expressives, les eÌtres qui disparaissent dans lâindiffeÌrence ; et ce faisant, vivifier, contre la langue et la rationaliteÌ techniciennes du capitalisme preÌdateur, le caracteÌre sauvage de notre rapport linguistique au monde, donc notre proximiteÌ aÌ ces eÌtres. Le poeÌme est alors la preuve que les eÌtres sauvages sont nos freÌres : il fait venir lâanimal dans la langue. Il se comporte comme un eÌtre vivant autonome, avec son propre mode de deÌveloppement et de reproduction. Vie du poeÌme essaie dâen produire la biographie10.
26Sauvagerie, premiĂšrement, des « ĂȘtres sauvages » ; sauvagerie, deuxiĂšmement, du poĂšme lui-mĂȘme, « ĂȘtre vivant autonome » ; sauvagerie, troisiĂšmement, « de notre rapport linguistique au monde ». Nâest-ce pas lĂ prĂ©cisĂ©ment le lieu de nouage que nous appelions de nos vĆux, entre la forme mĂȘme du poĂšme et lâhorizon de son « intĂ©ressement » adressĂ©-adressant au monde ? La forme de langage (poĂ©tique) se dit alors comme une forme de vie (sauvage), dans ce qui apparaĂźt aussi comme un dĂ©passement de la mĂ©taphore du bricolage, au nom dâune certaine « pensĂ©e magique », si « le poĂšme se trouve justement ĂȘtre ce qui nous reste du langage chamanique » (p. 373) : « La pensĂ©e magique, câest dâabord le refus de la justification purement instrumentale de la prĂ©sence dâune chose ou dâun ĂȘtre » (p. 339).
274. Le poÚme apparaßt alors en derniÚre instance comme un drame factitif :
284.1. Un drame, car il excĂšde la rĂšgle de la reprĂ©sentation pour « acter » la question quâil soulĂšve, ou, plus exactement, quâil incarne (p. 215) :
Lâengagement ne consiste donc pas simplement Ă dire « je suis contre la dĂ©forestation » : tout le poĂšme est tendu par un effort pour faire. Quand, dans la deuxiĂšme partie [de la Sauvagerie], jâessaie de faire de chaque dizain un refuge pour protĂ©ger telle ou telle espĂšce menacĂ©e, un poĂšme se met, pour accueillir le manakin du BrĂ©sil, Ă parler portugais, et essaie de leurrer les touristes en dissimulant lâoiseau derriĂšre des mots dâargot.
29DĂšs lors, Ă qui se pose encore la question du nouage entre la forme et lâadresse, nous dirons que câest le drame qui lâaccomplit : le drame, comme forme sauvage, constitue lâassomption organique et « vivante » (câest-Ă -dire aussi bien, comme le montre Pierre Vinclair en analysant sa réécriture de « LâAlbatros », p. 330) de la question qui fait la nĂ©cessitĂ© du poĂšme ou du livre.
304.2. Mais un drame factitif, car sa « praxĂ©onomie » (p. 244, « étude de la maniĂšre dont les genres pensent la praxis »), dit Pierre Vinclair, « a une dimension pragmatique : le texte fait, et faire faire quelque chose Ă son lecteur » : câest lĂ , au-delĂ mĂȘme du performatif (câest-Ă -dire de lâhorizon du faire), lâenjeu de ce que Marielle MacĂ© dĂ©signe comme le factitif. Le poĂšme, donc, ne se contente pas de dire, il fait (i.e. il dramatise) ; et il ne se contente pas de faire, il fait faire (i.e. il intĂ©resse).
31DâoĂč (par exemple) la subversion « pornographique » de « LâAlbatros » baudelairien, qui se fonde sur la mĂ©taphore sexuelle â en argot amĂ©ricain â de la position homonyme pour dramatiser lâenjeu Ă©cologique du « massacre dâune espĂšce » (p. 330) : lâinscription en anglais de la dĂ©finition de ladite posture (« the female proceeds to receive / anal, while jacking off sb with both hands »), elle-mĂȘme toutefois soumise Ă lâinterruption du vers, et plus largement, Ă la formalitĂ© du dizain, apparaĂźt comme lâincision formelle supposĂ©e susciter lâintĂ©rĂȘt : Ă©nigme, peut-ĂȘtre, et provocation qui sont lâune comme lâautre convocation sauvage dâun corps (poĂ©tique) Ă lâadresse, dĂ©sespĂ©rĂ©e mais farouche, dâun autre corps soudain Ă son tour « acoré ». Dans la ponctualitĂ© de ce geste de « traduction » (voir notre note supra concernant Terrorisme et alchimie) se rejouent les quatre « faits » du poĂšme comme poĂšme : la forme (le bilinguisme) y est effort (suscitation dâun effet plutĂŽt quâexhibition dâune prouesse esthĂ©tique) ; lâintention y est dâadresse (au lecteur contemporain qui peut consulter tel Urban dictionary recensant les postures sexuelles) ; lâĂ©criture sây ensauvage de la double rĂ©fĂ©rence Ă lâanimal et, par mĂ©taphore, Ă la sexualité ; le poĂšme enfin, de toutes ces façons, sây fait drame : du dĂ©sir catastrophĂ© dâun corps face Ă la langue.

