Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 26, numéro 5
titre article
Guillaume Artous-Bouvet

Arrachements

Tearings
Pierre Vinclair, Idées arrachées, Caen : Lurlure, coll. « Sciences humaines », 2023, 528 p., EAN 9791095997399.

1Les IdĂ©es arrachĂ©es se prĂ©sentent comme l’explicitation « à l’arrachĂ©e » des conditions (au sens badiousien) d’écriture du second cycle poĂ©tique de Pierre Vinclair, qu’il dĂ©crit lui-mĂȘme comme mouvement d’une rĂ©orientation « vers la question du poĂšme, en cherchant dans l’adresse d’une part, et le travail de la forme d’autre part, les ressorts d’une Ă©criture Ă  la fois sauvage et intĂ©ressante » (« Note d’intention », p. 9)1.

2Ces quatre pĂŽles (adresse, forme, sauvagerie, intĂ©rĂȘt), nous le verrons, constituent quatre concepts recteurs de la construction thĂ©orico-poĂ©tique de Pierre Vinclair. Il n’en reste pas moins qu’ils prolongent Ă  certains Ă©gards les investigations du premier cycle : ce qui s’y concevait comme « formulation d’une philosophie du genre littĂ©raire comme effort plutĂŽt que comme collection de propriĂ©tĂ©s reproductibles » ainsi que comme « rĂ©flexion sur le modus operandi d’une littĂ©rature politique » (ibid.) semble pouvoir conduire naturellement Ă  une interrogation sur l’adresse et l’intĂ©rĂȘt, tandis que « la contribution Ă©pique Ă  la lutte contre le saccage des Ă©cosystĂšmes » (ibid.) se redit logiquement comme mĂ©ditation sur la sauvagerie et la forme.

3La traversĂ©e des sept chapitres de ce livre dense et dĂ©bordant (« Gestes du poĂšme », « Politique de la prose ? », « L’Ɠuvre en question », « Philosophie des genres », « Face Ă  la catastrophe », « Échafauder Babel », « Portrait du critique en arracheur de dents ») nous donnera l’occasion de tenter de reconstituer sous une modalitĂ© systĂ©matique l’une des propositions pensive et poĂ©tique les plus stimulantes du champ contemporain.

4Nous rĂ©duirons l’ensemble des dĂ©veloppements de l’ouvrage Ă  quatre thĂšses, insĂ©parables de quatre gestes, qu’on peut ĂȘtre tentĂ©, au prix sans doute d’un lĂ©ger dĂ©placement, de rapporter aux quatre pĂŽles que nous identifions : 1. requalifier les formes comme des efforts (c’est la forme) ; 2. penser l’intention comme une adresse (c’est l’adresse) ; 3. considĂ©rer l’écriture comme une « forme de vie » (c’est la sauvagerie) ; 4. saisir le poĂšme comme un drame (c’est l’intĂ©rĂȘt). Nous verrons toutefois au fil de ce bref parcours que ces dimensions sont en rĂ©alitĂ© indĂ©mĂȘlables et s’enveloppent selon la loi d’une tresse qui rapporte (par exemple) l’adresse Ă  l’intĂ©rĂȘt et la forme Ă  la sauvagerie.

5L’ensemble de ces gestes peut Ă  son tour se comprendre comme la tentative de reconduire le poĂšme Ă  sa « vie », selon l’impĂ©ratif suggĂ©rĂ© par le titre de la Vie du poĂšme (2021) : Ă  savoir que le poĂšme soit essentiellement biographĂšme au sens fort, c’est-Ă -dire tout Ă  la fois Ă©criture de la vie et vie d’écriture. D’oĂč la rĂ©vocation d’un certain nombre de « fĂ©tiches » qui appartiennent, selon Pierre Vinclair, Ă  une tradition thĂ©orique structuraliste qui s’avĂšre commandĂ©e en son fonds par un essentialisme inaperçu (p. 21) : « je ne crois pas avoir rencontrĂ© le “Langage”, les “Signes”, “l’angoisse du signifiant” dans la composition du drame qu’est un poĂšme ». Pierre Vinclair oppose ainsi Ă  la lecture de Roussel par Foucault, le constituant comme « l’inventeur d’un langage qui ne dit que soi, d’un langage absolument simple dans son ĂȘtre redoublĂ©, d’un langage du langage, enfermant son propre soleil dans sa dĂ©faillance souveraine et centrale » (Raymond Roussel, p. 210), sa propre expĂ©rience hermĂ©neutique :

Quand je relis les Nouvelles Impressions d’Afrique, ce qui me frappe et m’émeut, c’est plutĂŽt l’espĂšce de sensualitĂ© froide qui se dĂ©gage de cette danse que le poĂšte offre au lecteur : de grands gestes, qu’on dĂ©couvre baignĂ©s d’ironie ; des cabrioles, Ă  la technicitĂ© gĂ©nĂ©reuse ; des clins d’Ɠil complices au fond du labyrinthe. (p. 21)

6Commentant le vers « Lire souvent Ă©gale ĂȘtre leurré », Pierre Vinclair suggĂšre alors de s’intĂ©resser aux italiques (p. 23) « par lesquelles Roussel semble suggĂ©rer (entre lire et leurre) un rapport Ă©tymologique fantasque [
] mais nĂ©anmoins intĂ©ressant » car, il ne relĂšve plus dĂ©sormais « du vrai ni du faux ». Et Pierre Vinclair de conclure : « VoilĂ  le drame du poĂšme, ici, son action impertinente, son opĂ©ration facĂ©tieuse ».

71. Une telle opĂ©ration peut dĂšs lors se penser comme effort : la thĂ©orie de l’effort, chez Pierre Vinclair, vise Ă  dĂ©border l’ordinaire de la catĂ©gorisation gĂ©nĂ©rique pour proposer une « énergĂ©tique » des textes (p. 239) : « au lieu d’arrĂȘter la dĂ©finition du genre Ă  un relevĂ© de propriĂ©tĂ©s phĂ©notypiques [
], on rapporte ces propriĂ©tĂ©s Ă  l’effort “gĂ©notypique”, au programme profond que le texte essaie d’accomplir ». La note 84 de la page 226 prĂ©cise Ă  cet Ă©gard ce qu’il faut saisir sous cette notion :

par effort je n’entends ni la tentative, ni le projet de l’écrivain, mais l’acte, l’energeia de l’ergon, c’est-Ă -dire l’effet permis par la structure du dispositif, ou son effet optimal, tel que l’analyse de la structure du texte dans ses diffĂ©rentes dimensions — rhĂ©torique, symbolique, idĂ©ologique — permet de le reconstituer.

8Cette proposition se fonde notamment sur une relecture de la tradition philosophique qui s’attache au concept de mimĂšsis : il s’agit alors pour Pierre Vinclair d’engager un « retour Ă  Platon », qui se distraie de la vulgate fondĂ©e sur le livre X de la RĂ©publique oĂč se prononce l’éviction du poĂšte, pour interroger le Gorgias (p. 259) : la technĂš s’y distingue de l’empeira, en ce que la seconde « s’aveugle et s’épuise dans la satisfaction d’un but », tandis que la premiĂšre « vise Ă  rapprocher son rĂ©cepteur du Bien » en s’appuyant « pour ce faire sur la connaissance des Ă©lĂ©ments qu’[elle] mobilise ». D’oĂč la conclusion de Pierre Vinclair (ibid.) : « La littĂ©rature n’est pas un art, mais une empeira », c’est-Ă -dire une pratique efforcĂ©e vers un « but » en vertu de quoi, pour ainsi dire, tous les moyens — c’est-Ă -dire toutes les formes et maniĂšres, indĂ©pendamment de leur occurrence historique et gĂ©nĂ©rique — sont bons. Ce qui peut d’ailleurs supposer le recours Ă  l’autre langue, et impliquer, ici ou lĂ , l’exercice de la traduction : «  le poĂšme faisant feu de tout bois » peut, « lorsque son effort le requiert, avoir recours Ă  telle ou telle langue Ă©trangĂšre » (p. 217).

9Le poĂšte est donc essentiellement bricoleur (p. 333) : « il a dans son garage certains instruments et des objets qu’on ne considĂ©rait pas jusque-lĂ  comme des outils, mais qu’il peut mobiliser s’il en a besoin ». Pierre Vinclair ajoute alors une prĂ©cision importante, qui semble rĂ©pondre d’avance Ă  quelque objection : « parfois, [le poĂšte] fabrique un outil : mais ce n’est pas pour opĂ©rer dans le monde du bricolage une rĂ©volution qui laisserait son voisin du cĂŽtĂ© des Anciens ». L’essentiel est donc de rĂ©voquer la croyance scolaire « que la poĂ©sie Ă©tait formĂ©e d’une succession de courants sĂ©parĂ©s par des rĂ©volutions », conception « aussi absurde que si on dĂ©finissait le bricolage par une succession dialectique et non rĂ©versible d’outils » (p. 332).

10L’alternative ainsi posĂ©e par Pierre Vinclair (entre successivitĂ© diachronique et uchronie instrumentale) mĂ©rite toutefois discussion. On peut bien considĂ©rer l’écriture comme un bricolage formel affranchi d’une stricte dĂ©termination historique, cela n’empĂȘche pas de reconnaĂźtre que certains dispositifs « bricolĂ©s » instituent une irrĂ©versibilitĂ© instrumentale : non pas d’ailleurs en cela qu’ils acteraient la pĂ©remption de telle ou telle forme ancienne, mais bien plutĂŽt car leur singularitĂ© s’impose elle-mĂȘme comme non reproductible, sinon sous les aspects d’une imitation servile. C’est ainsi que l’originalitĂ© rimbaldienne peut en effet se concevoir comme un « bricolage » Ă  partir d’un hĂ©ritage baudelairien et symboliste, d’une matiĂšre « populaire », d’une prose vernaculaire, etc., mais il faut ajouter qu’elle finit par rendre mĂ©connaissable les Ă©lĂ©ments formels hĂ©ritĂ©s dont elle se compose voire, si l’on veut bien aller jusqu’à prendre en compte Une Saison en enfer, Ă  en excĂ©der l’horizon de prĂ©visibilité : et ce n’est pas dĂšs, lors, que la forme prosimĂ©trique choisie dans la Saison ait « pĂ©rimé » le poĂšme en vers (par exemple), c’est qu’il apparaĂźt dĂ©sormais impossible de la reproduire en tant que telle. Pour le dire autrement, et rejoindre Pierre Vinclair Ă  cet Ă©gard, le prosimĂštre de la Saison rejoint la rĂ©serve instrumentale des outils poĂ©tiques attestĂ©s par la tradition, et ne peut ĂȘtre repris que sous condition d’un nouveau bricolage singulier2.

112. Mais contrairement au bricoleur de LĂ©vi-Strauss, dont « l’ensemble des moyens » n’est pas « dĂ©finissable par un projet » mais se dĂ©finit seulement « par son instrumentalité », le poĂšte, comme l’ingĂ©nieur, subordonne ses tĂąches « à l’obtention de matiĂšres premiĂšres et d’outils, conçus et procurĂ©s Ă  la mesure de son projet » (voir la p. 338 pour la rĂ©fĂ©rence Ă  La PensĂ©e sauvage). Or, le projet du poĂšme, Pierre Vinclair le formule trĂšs nettement dans Vie du PoĂšme : « Dire ce qui compte Ă  ceux qui comptent ».

122.1. On y lit, premiĂšrement, l’impĂ©ratif de l’adresse (« à ceux qui comptent », p. 206) : ne plus faire de « la littĂ©rature » en parlant « à l’histoire des siĂšcles », mais essayer de « comprendre ce qui nous arrive, de cĂ©lĂ©brer ce qui compte ou d’écrire Ă  ses filles ». On ne cherchera donc pas Ă  « faire une Ɠuvre » destinĂ©e au « lecteur inconnu » (p. 194), mais Ă  Ă©crire « aux gens Ă  qui » on a « quelque chose Ă  dire » : enfants, amis, collĂšgues, sous l’impĂ©ratif d’une circonstance, d’un « moment important » (« lire un poĂšme Ă  un enterrement » ou Ă  un pot de dĂ©part, ibid.). D’oĂč l’adieu au roman, si on le comprend du moins selon l’institution mĂ©ta-historique de son genre :

c’est Ă  ce moment-lĂ  [2016] que j’ai commencĂ© Ă  trouver absurde de dĂ©penser autant d’énergie [
] Ă  Ă©crire une “Ɠuvre” qui tombe dans un vide presque absolu, et que j’ai commencĂ© Ă  imaginer ce que pourrait ĂȘtre une Ă©criture uniquement adressĂ©e Ă  des gens. (p. 195)

13Il n’y a cependant, selon Pierre Vinclair, pas d’adresse sans captatio, c’est-Ă -dire sans ce qu’il dĂ©signe comme l’intĂ©rĂȘt du poĂšme, au sens du gĂ©nitif objectif du poĂšme intĂ©ressant. Il s’agit donc de refuser de se livrer « à une danse autistique censĂ©e valoir en soi » (p. 208) :

MĂȘme si l’écriture du poĂšme rĂ©pond souvent Ă  la nĂ©cessitĂ© d’exprimer une idĂ©e ou une Ă©motion, celle-ci doit encore ĂȘtre mise en scĂšne. [
] Aussi, ce n’est pas le lecteur qui doit interprĂ©ter le poĂšme [
], c’est au contraire le poĂšme qui doit interprĂ©ter l’idĂ©e pour le lecteur — et c’est cela son spectacle.

14L’intĂ©rĂȘt du poĂšme enveloppe donc moins un gĂ©nitif objectif (que le poĂšme, dans son objectalitĂ©, puisse « attirer l’intĂ©rĂȘt » d’un sujet) que subjectif : que le poĂšme, donc, soit « sujet » de son propre intĂ©rĂȘt, c’est-Ă -dire opĂ©rateur « machinal » ou vivant de sa propre opĂ©ration. Ce que Pierre Vinclair explicite ainsi :

Le poĂšme intĂ©ressant est une activitĂ© se prĂ©sentant comme une chose : machine, ou organisme. Il a donc une forme qui est non seulement son apparence et un appui rhĂ©torique (pour un lecteur), mais aussi le gage de son unitĂ© rĂ©elle de fonctionnement. Certaines formes sont reconnues classiques (sonnets, dizains, villanelles, rondeaux, ballades, etc.), d’autres d’invention plus rĂ©cente (calligrammes, poĂšmes justifiĂ©s, poĂšmes-carrĂ©s, etc.)3.

15OĂč l’on retrouve le principe du bricolage formel, dont on comprend qu’il se subordonne en derniĂšre instance au fonctionnement opĂ©ratoire du poĂšme : le dispositif bricolĂ© n’a de lĂ©gitimitĂ©, en ce sens, qu’à condition qu’il fonctionne. Nous verrons toutefois que cette opĂ©rativitĂ© fonctionnelle du poĂšme se pensera elle-mĂȘme plus volontiers du cĂŽtĂ© de l’organicitĂ© sauvage que de la mĂ©canicitĂ©.

162.2. On y lit, deuxiĂšmement, l’impĂ©ratif de la circonstance (« ce qui compte »), par quoi se nouent les deux dimensions du motif de la sauvagerie, si la sauvagerie s’entend tout Ă  la fois « comme un art poĂ©tique ne relevant pas de la “littĂ©rature” », et dĂšs lors non domestiquĂ© par telle ou telle tradition constituĂ©e, et comme enjeu rĂ©el de la « vie condamnĂ©e des ĂȘtres sauvages » (p. 211) : l’urgence d’écrire rĂ©pond donc « au compte Ă  rebours de la catastrophe, dont nous avons pris conscience trĂšs tard, contre laquelle il n’est plus de temps Ă  perdre, et dont chaque dĂ©lai rend la violence plus difficile Ă  combattre » (p. 332).

17L’élection de « ce qui compte » dĂ©pendra toutefois d’une Ă©valuation, dont le geste n’est pas thĂ©matisĂ© comme tel dans la rĂ©flexion de Pierre Vinclair, sinon sous la forme d’une rĂ©version « problĂ©matique » de la formule livrĂ©e dans un entretien accordĂ© Ă  Camille Sova :

Pour ma part, j’ai trouvé que ce projet s’incarnait dans cette formule « dire ce qui compte à ceux qui comptent », dont il faut bien voir que tous les termes sont en fait des questions (qu’est-ce que « dire » ? comment « dire » ? qu’est-ce qu’une parole pleine ? qu’est-ce qui compte ? l’eau, la nourriture, la santé, la paix, la richesse, l’amour, la poésie, la Terre ? ce qui compte précède-t-il le fait de le dire, ou dire doit-il révéler ce qui compte ? et qui sont ceux qui comptent ? ceux qui nous aiment, ceux qu’on aime ? ou tous les êtres humains, tous les vivants4 ?)

18On y reconnaĂźtra le motif nietzschĂ©en de la valeur5, conçue comme consĂ©quence d’une Ă©valuation (Ainsi parlait Zarathoustra : « L’homme seulement mit dans les choses des valeurs, afin de se conserver — lui seulement crĂ©a pour les choses un sens, un sens humain ! Pour quoi il s’appelle “homme”, c’est-Ă -dire l’évalueur. // Évaluer, c’est crĂ©er : oyez, ĂŽ vous les crĂ©ateurs6 ! »). Pierre Vinclair, on vient de le lire, en reprend la doublure en posant d’une part la question de la valeur (« qu’est-ce qui compte ? »), et d’autre part, celle de l’évaluation (« dire doit-il rĂ©vĂ©ler ce qui compte ? »), dont l’articulation problĂ©matique a Ă©tĂ© Ă©lucidĂ©e par Deleuze lecteur de Nietzsche (Nietzsche et la philosophie) :

D’une part, les valeurs apparaissent ou se donnent comme des principes : une Ă©valuation suppose des valeurs Ă  partir desquelles elle apprĂ©cie les phĂ©nomĂšnes. Mais, d’autre part et plus profondĂ©ment, ce sont les valeurs qui supposent des Ă©valuations, des « points de vue d’apprĂ©ciation », dont dĂ©rive leur valeur elle-mĂȘme. Le problĂšme critique est : la valeur des valeurs, l’évaluation dont procĂšde leur valeur, donc le problĂšme de leur crĂ©ation7.

19Or si le poĂšme peut avoir affaire avec « ce qui compte », ce doit ĂȘtre en effet en tant qu’il affronte la question de « la valeur des valeurs », c’est-Ă -dire en tant qu’il se constitue comme une crĂ©ation de valeur : ni seulement dĂ©claration (c’est-Ă -dire discours « sur » la valeur), ni quantification (c’est-Ă -dire, et quelles qu’en soient les modalitĂ©s, « calcul » de la valeur). De cette « formativité » de la valeur, Philippe Beck donne un excellent exemple en citant HĂ©rodote, via Hegel :

Hegel reprend l’exemple fourni par HĂ©rodote, i. e. l’inscription « Passant ! va dire Ă  Sparte que nous sommes tous morts ici pour obĂ©ir Ă  ses lois ! », qui cĂ©lĂšbre l’hĂ©roĂŻque sacrifice des LacĂ©dĂ©moniens Ă  la bataille des Thermopyles, oĂč l’armĂ©e perse de XerxĂšs a vaincu l’armĂ©e grecque, en 480 avant notre Ăšre : « l’expression » d’un « contenu simple et sobre » devient poĂ©tique, « c’est-Ă -dire qu’elle veut se montrer comme poĂŻein [opĂ©ration] qui laisse » ce contenu « dans sa simplicitĂ©, mais donne intentionnellement une certaine forme Ă  l’énonciation. La parole qui embrasse les reprĂ©sentations est Ă  soi-mĂȘme d’une telle dignitĂ© qu’elle cherche Ă  se diffĂ©rencier de toute autre espĂšce de discours et se transforme en distique8. »

20Ce que Beck commente ainsi (ibid.) : « Le fait de se communiquer est tout de suite Ă©gal au fait de se livrer Ă  l’opĂ©ration poĂ©tique ou, pour le dire autrement : la premiĂšre politique de la connaissance exige un “recueillement stylisĂ©â€, une rĂ©flexion rythmĂ©e ». La question est donc celle de l’intĂ©rĂȘt formel du poĂšme, c’est-Ă -dire de sa capacitĂ© formelle Ă  « capter » formellement un corps lecteur9 : d’oĂč la nĂ©cessitĂ© d’un nouage entre les deux premiers pĂŽles (la forme, l’adresse) que nous Ă©voquions.

212.3. On y lira, troisiĂšmement, l’injonction du collectif, qui peut s’accomplir par la revue (p. 201 : « on a besoin de l’aide de ses camarades, Ă  qui on fait lire des textes (voire Ă  qui on adresse ses textes), demande des critiques, etc. Il y a donc des constellations, des nĂ©buleuses d’auteurs, et une revue comme Catastrophes sert de garage, en somme ») ou par le livre (La Sauvagerie, dont il est notamment question p. 372) : « collectif, le poĂšme a alors une chance d’avoir moins pour enjeu l’expression de ce qui compte pour l’un, que la mise en rapport avec ce qui vaut pour tous ».

22De la question du travail collectif, notamment Ă©laborĂ©e dans Agir non agir (2020), retenons ici qu’elle engage un triple enjeu : premiĂšrement, celui de la « dĂ©position » d’une certaine souverainetĂ© auctoriale, qui s’attache elle-mĂȘme, quelles que soient les dĂ©clarations d’impersonnalitĂ©, Ă  un certain essentialisme littĂ©raire ; deuxiĂšmement, celui d’une efficience pragmatique, Ă  supposer du moins que l’engagement collectif dĂ©multiplie mĂ©caniquement la force d’un travail, fĂ»t-il poĂ©tique ; troisiĂšmement — et c’est sans doute le principal — celui du passage de « ce qui compte pour l’un » Ă  « ce qui vaut pour tous », c’est-Ă -dire du particulier Ă  l’universel de la valeur.

233. La loi de l’adresse suppose alors de considĂ©rer l’écriture comme une forme de vie, qui s’ajuste au double horizon d’une destination (nous venons de le voir) et d’une circonstance, comme le marquera d’ailleurs nettement le titre Vie du poĂšme (p. 193). « Écrire n’est pas sĂ©parĂ© de la vie, c’est une maniĂšre de vivre » : ce qui suppose, rĂ©ciproquement, que l’écriture maniĂšre la vie, c’est-Ă -dire donne une forme singuliĂšre Ă  l’existence dans laquelle elle s’inscrit.

24Il y a donc une « originarité » du poĂšme en sa parole : non pas au sens mĂ©taphysique, mais au sens plus restrictivement pragmatique d’une performativitĂ© immanente Ă  la vie (p. 201) : « Imaginez que vous ĂȘtes Dieu et que vous parlez pour la premiĂšre fois. VoilĂ , c’est ça, pour moi, un poĂšme. Vous faites advenir du sens, et un sens inĂ©dit, inouĂŻ, sur le chaos de la vie. » Ce qui se dit encore ainsi, un peu plus loin (p. 215) : «  le poĂšme est l’hĂ©ritier d’une trĂšs ancienne promesse — celle de la capacitĂ© performative de la langue et du pouvoir des formes Ă  transformer la rĂ©alité », qui rapproche « les premiers vers de La GenĂšse de l’Ɠuvre GhĂ©rasim Luca, et les cantiques de Racine des visions des chamanes ».

25Par ces dĂ©clarations, Pierre Vinclair paraĂźt s’inscrire dans la tradition rĂ©cente ouverte par les propositions d’Henri Meschonnic, lui-mĂȘme lecteur de Wittgenstein : Ă  savoir que le poĂšme puisse se concevoir comme la transformation d’une forme de vie par une forme de langage (CĂ©lĂ©bration de la poĂ©sie, p. 41-42) : « il me semble que la pensĂ©e poĂ©tique advient, imprĂ©visiblement, quand et seulement quand une forme de vie transforme une forme de langage et quand une forme de langage transforme une forme de vie, les deux insĂ©parablement ». L’originalitĂ© de la rĂ©flexion de Vinclair semble tenir Ă  cet Ă©gard dans sa maniĂšre de requalifier l’une et l’autre forme comme sauvages, comme on le lit dans l’entretien que nous citions :

Il me semble que si la poésie peut faire quoi que ce soit dans l’écocide en cours, c’est d’une part figurer, par ses ressources expressives, les êtres qui disparaissent dans l’indifférence ; et ce faisant, vivifier, contre la langue et la rationalité techniciennes du capitalisme prédateur, le caractère sauvage de notre rapport linguistique au monde, donc notre proximité à ces êtres. Le poème est alors la preuve que les êtres sauvages sont nos frères : il fait venir l’animal dans la langue. Il se comporte comme un être vivant autonome, avec son propre mode de développement et de reproduction. Vie du poème essaie d’en produire la biographie10.

26Sauvagerie, premiĂšrement, des « ĂȘtres sauvages » ; sauvagerie, deuxiĂšmement, du poĂšme lui-mĂȘme, « ĂȘtre vivant autonome » ; sauvagerie, troisiĂšmement, « de notre rapport linguistique au monde ». N’est-ce pas lĂ  prĂ©cisĂ©ment le lieu de nouage que nous appelions de nos vƓux, entre la forme mĂȘme du poĂšme et l’horizon de son « intĂ©ressement » adressĂ©-adressant au monde ? La forme de langage (poĂ©tique) se dit alors comme une forme de vie (sauvage), dans ce qui apparaĂźt aussi comme un dĂ©passement de la mĂ©taphore du bricolage, au nom d’une certaine « pensĂ©e magique », si « le poĂšme se trouve justement ĂȘtre ce qui nous reste du langage chamanique » (p. 373) : « La pensĂ©e magique, c’est d’abord le refus de la justification purement instrumentale de la prĂ©sence d’une chose ou d’un ĂȘtre » (p. 339).

274. Le poÚme apparaßt alors en derniÚre instance comme un drame factitif :

284.1. Un drame, car il excĂšde la rĂšgle de la reprĂ©sentation pour « acter » la question qu’il soulĂšve, ou, plus exactement, qu’il incarne (p. 215) :

L’engagement ne consiste donc pas simplement Ă  dire « je suis contre la dĂ©forestation » : tout le poĂšme est tendu par un effort pour faire. Quand, dans la deuxiĂšme partie [de la Sauvagerie], j’essaie de faire de chaque dizain un refuge pour protĂ©ger telle ou telle espĂšce menacĂ©e, un poĂšme se met, pour accueillir le manakin du BrĂ©sil, Ă  parler portugais, et essaie de leurrer les touristes en dissimulant l’oiseau derriĂšre des mots d’argot.

29DĂšs lors, Ă  qui se pose encore la question du nouage entre la forme et l’adresse, nous dirons que c’est le drame qui l’accomplit : le drame, comme forme sauvage, constitue l’assomption organique et « vivante » (c’est-Ă -dire aussi bien, comme le montre Pierre Vinclair en analysant sa réécriture de « L’Albatros », p. 330) de la question qui fait la nĂ©cessitĂ© du poĂšme ou du livre.

304.2. Mais un drame factitif, car sa « praxĂ©onomie » (p. 244, « étude de la maniĂšre dont les genres pensent la praxis »), dit Pierre Vinclair, « a une dimension pragmatique : le texte fait, et faire faire quelque chose Ă  son lecteur » : c’est lĂ , au-delĂ  mĂȘme du performatif (c’est-Ă -dire de l’horizon du faire), l’enjeu de ce que Marielle MacĂ© dĂ©signe comme le factitif. Le poĂšme, donc, ne se contente pas de dire, il fait (i.e. il dramatise) ; et il ne se contente pas de faire, il fait faire (i.e. il intĂ©resse).

31D’oĂč (par exemple) la subversion « pornographique » de « L’Albatros » baudelairien, qui se fonde sur la mĂ©taphore sexuelle — en argot amĂ©ricain — de la position homonyme pour dramatiser l’enjeu Ă©cologique du « massacre d’une espĂšce » (p. 330) : l’inscription en anglais de la dĂ©finition de ladite posture (« the female proceeds to receive / anal, while jacking off sb with both hands »), elle-mĂȘme toutefois soumise Ă  l’interruption du vers, et plus largement, Ă  la formalitĂ© du dizain, apparaĂźt comme l’incision formelle supposĂ©e susciter l’intĂ©rĂȘt : Ă©nigme, peut-ĂȘtre, et provocation qui sont l’une comme l’autre convocation sauvage d’un corps (poĂ©tique) Ă  l’adresse, dĂ©sespĂ©rĂ©e mais farouche, d’un autre corps soudain Ă  son tour « acoré ». Dans la ponctualitĂ© de ce geste de « traduction » (voir notre note supra concernant Terrorisme et alchimie) se rejouent les quatre « faits » du poĂšme comme poĂšme : la forme (le bilinguisme) y est effort (suscitation d’un effet plutĂŽt qu’exhibition d’une prouesse esthĂ©tique) ; l’intention y est d’adresse (au lecteur contemporain qui peut consulter tel Urban dictionary recensant les postures sexuelles) ; l’écriture s’y ensauvage de la double rĂ©fĂ©rence Ă  l’animal et, par mĂ©taphore, Ă  la sexualité ; le poĂšme enfin, de toutes ces façons, s’y fait drame : du dĂ©sir catastrophĂ© d’un corps face Ă  la langue.