Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 26, numéro 5
titre article
Nathan Maggetti

La littérature peut-elle se faire aquarium ?

Towards an aquarium-literature?
Clélia Nau, Machine-aquarium. Claude Monet et la peinture submergée, GenÚve : MétisPresses, 2021, 224 p., EAN 9782940563951.

1L’on pourrait a priori douter de l’intĂ©rĂȘt que constitue pour les Ă©tudes littĂ©raires l’ouvrage que ClĂ©lia Nau consacre Ă  l’influence de l’aquarium, en tant que dispositif spectaculaire, sur le cĂ©lĂšbre cycle des NymphĂ©as et son mode d’exposition. L’autrice, maĂźtresse de confĂ©rences Ă  l’UniversitĂ© Paris CitĂ©, dissipe ce scepticisme Ă  mesure qu’elle dĂ©veloppe sa pensĂ©e. IntĂ©ressĂ©e par les dynamiques constitutives d’un imaginaire de l’aquarium, chez Claude Monet en particulier mais avec une ambition gĂ©nĂ©ralisante, elle recourt Ă  de nombreuses illustrations littĂ©raires. Ainsi, les Ɠuvres d’Octave Mirbeau, Joris-Karl Huysmans, Émile Zola et Marcel Proust, notamment, sont mobilisĂ©es pour certains de leurs passages qui tĂ©moignent du potentiel tour Ă  tour fantasmagorique, hypnagogique ou mĂ©moriel de l’aquarium — et de certains dispositifs avec lesquels il ferait systĂšme : le kalĂ©idoscope, la cathĂ©drale, la serre.

2La production littĂ©raire garde trace, donc, de la fascination pour le paradigme visuel et expĂ©rientiel que constituent l’aquarium et ses avatars. Mais si elle dĂ©crit les dynamiques qui sous-tendent ce rĂ©gime de vision spĂ©cifique, elle ne se cantonne pas au seul rĂŽle de tĂ©moin. En effet, en plus de commenter de l’extĂ©rieur une expĂ©rience dont l’enjeu principal, comme le dĂ©montre ClĂ©lia Nau, est d’ĂȘtre immersive, les Ă©crivains ont pu s’essayer Ă  sa reproduction, c’est-Ă -dire Ă  l’élaboration d’une espĂšce de texte-aquarium. Les occurrences de ce phĂ©nomĂšne, qu’elles soient dĂ©libĂ©rĂ©es ou involontaires, sont autant d’occasions d’interroger les synergies effectives et possibles entre les dispositifs de vision et la littĂ©rature.

« Une architectonique de la fluidité »

3La planification minutieuse de la disposition des NymphĂ©as au musĂ©e de l’Orangerie, Ă  laquelle Monet s’est affairĂ© « en dĂ©corateur d’intĂ©rieur » (p. 35), met au jour la dialectique Ă  nos yeux nodale du constat de ClĂ©lia Nau que « la peinture [
] s’est, en vĂ©ritĂ©, au contact du dispositif-aquarium, profondĂ©ment transformĂ©e », dans « sa spatialitĂ©, son systĂšme d’accrochage, son mode d’éclairage, ses couleurs mĂȘmes » (p. 18). Cette dialectique, c’est celle de l’organisation et de la dĂ©sorganisation, de l’ordre et du dĂ©sordre. La tension est frappante, en effet, entre la mise en place d’une machine Ă  voir rĂ©glĂ©e dans ses moindres dĂ©tails d’une part et le spectacle qu’elle offre d’autre part, fluide et vague, dont les contours s’effacent et les Ă©lĂ©ments se confondent :

Car si Monet s’est bien servi de l’espace du musĂ©e comme d’un systĂšme de lieux oĂč ranger, oĂč disposer des images, [
] c’est pour y ranger, y caser, y « monter » ce qui immĂ©diatement dĂ©range, « dĂ©-monte » l’ordonnancement proposé : une matiĂšre-flux, une substance-Ă©coulement, une peinture « sans bords », une coulĂ©e de pigments. (p. 15)

4Le contraste entre le mode d’exposition et l’expĂ©rience qu’il dĂ©termine, entre la machinerie et la reprĂ©sentation — selon les pĂŽles constitutifs du dispositif qu’ont dĂ©gagĂ©s François Albera et Maria Tortajada1 —, caractĂ©rise bien l’aquarium, tout Ă  la fois inventaire et foisonnement, compartimentages et ondulations. Mais une telle « architectonique de la fluidité » (p. 175) est Ă  l’Ɠuvre dans d’autres dispositifs spectaculaires qui ont Ă©galement stimulĂ© la pensĂ©e et la pratique de l’époque — dont celles de Monet, Ă©videmment. Parmi eux, mĂȘme si elle Ă©voque Ă  plusieurs reprises le kalĂ©idoscope et le cinĂ©matographe, ClĂ©lia Nau s’attarde surtout sur la cathĂ©drale et la serre, Ă  penser comme dispositifs en ce qu’elles sont particuliĂšrement reprĂ©sentatives de la dialectique montage/dĂ©montage. La premiĂšre parce qu’elle est le lieu d’une expĂ©rience du sacrĂ© qui, bien que rĂ©sultant du ciselage et de l’assemblage savants des pierres, n’en efface pas moins la dimension matĂ©rielle. Quant Ă  la seconde, la serre, modĂšle pour le jardin de Monet Ă  Giverny, elle se dĂ©marque par sa « stratĂ©gie de profusion », par la programmation rĂ©flĂ©chie des « dĂ©bordements de sĂšve » et des « excĂšs chlorophylliens » (p. 197).

5Le rapport instaurĂ© par ces dispositifs, entre la rigiditĂ© de leurs structures et la fluiditĂ© qui en sourd, est un motif propre Ă  la modernitĂ©, qui se dĂ©cline en diffĂ©rents couples d’élĂ©ments opposĂ©s : « disposer/submerger », « pointer/fusionner », « cadencer/amalgamer » (p. 156). Surtout, il se calque parfaitement sur une autre opposition qui anime les esprits au tournant du siĂšcle : la distinction bergsonienne entre le temps, ou plutĂŽt la durĂ©e rĂ©tive Ă  toute segmentation, et l’espace2. Il semblerait que ce soit lĂ  ce qui se joue Ă  l’Orangerie et dans tout dispositif-aquarium : la mise en espace de la durĂ©e. ApprĂ©hendĂ©e sous ce prisme, la dĂ©ambulation du visiteur apparaĂźt ainsi comme une plongĂ©e dans sa propre intĂ©rioritĂ©, l’expĂ©rimentation d’un dĂ©montage de soi-mĂȘme.

Plus qu’un poisson dans l’eau

6Si l’aquarium et les diffĂ©rentes formes qu’il peut revĂȘtir, en l’occurrence l’investissement pictural de l’Orangerie, sont rĂ©gis par une organisation prĂ©cise, c’est au service d’une expĂ©rience de dissolution. Dissolution, tout d’abord, de leurs Ă©lĂ©ments propres : mĂ©langĂ©s, confondus, ceux-ci ne forment qu’une seule entitĂ©, un mĂȘme Tout panthĂ©iste, unis qu’ils sont par ce fluide qui les enveloppe et, plus encore, les imprĂšgne, les constitue. Dissolution ensuite du visiteur en tant que sujet pensant. Car Ă  se voir intĂ©grĂ© au sein mĂȘme de l’aquarium, les sens baignĂ©s dans ce milieu autonome qu’est « le dispositif enveloppant de l’Orangerie », il s’y incorpore Ă  son tour, « finit par s’y fondre, par s’y amalgamer intimement » (p. 62-63). Le voilĂ , plus encore qu’un poisson dans l’eau, « comme de l’eau Ă  l’intĂ©rieur de l’eau », suivant la formule que Georges Bataille emploie pour caractĂ©riser l’immanence propre Ă  l’animalitĂ© et dont l’humain se serait extrait en devenant sujet3. Un sentiment de retour Ă  cette immanence, dans l’Orangerie, ne fait pas de doute, pour ClĂ©lia Nau : « à l’évidence, dans ces tout nouveaux dispositifs d’exposition, le dualisme qu’une certaine tradition occidentale a promu entre le sujet et l’objet se dilue » (p. 64). SituĂ© « non en surplomb, Ă  distance, mais Ă  la confluence mĂȘme » (p. 186) des NymphĂ©as, le visiteur accĂšde Ă  une intimitĂ© libĂ©rĂ©e de toute raison raisonnante :

À se dissoudre, Ă  se dĂ©sintĂ©grer et, simultanĂ©ment, Ă  se ressaisir et Ă  se recentrer non pas sur ce « moi » Ă©tanche, individuĂ©, confinĂ© dans son quant Ă  soi — celui de la conscience dans l’exercice vigile de ses facultĂ©s raisonnantes —, mais sur l’intimitĂ© d’un « autre » moi : plus personnel, plus profond, plus intĂ©rieur — plus antĂ©rieur —, tout en fluements, spasmes vĂ©gĂ©tatifs, fortuites Ă©closions. (p. 78)

7L’on envisage aisĂ©ment, par le caractĂšre extrĂȘme d’une telle expĂ©rience, la radicalitĂ© des redĂ©finitions conceptuelles qu’elle inspire. Plusieurs rapports s’en trouvent inversĂ©s : des marges de la conscience, l’inconscient en devient le cƓur ; les souvenirs se perçoivent comme des scintillements de surface dissimulant un ocĂ©an d’oubli ; l’immĂ©diat se rĂ©vĂšle toujours dĂ©jĂ  mĂ©diĂ©, dĂ©terminĂ© par l’organe-aquarium qu’est l’Ɠil, « boule remplie d’eau » (p. 95) — Ă  plus forte raison ceux, dĂ©faillants, de Monet. RĂ©vĂ©lations pĂȘchĂ©es au fond des abysses, pour ainsi dire, qui s’inscrivent pleinement dans une certaine pensĂ©e d’époque, ces renversements expliquent la fascination pour des immersions qui s’apparentent Ă  d’intenses exercices de disparition. Ils expliquent aussi, peut-ĂȘtre, la nĂ©cessitĂ© ressentie d’une mĂ©canique perfectionnĂ©e, laquelle non seulement permet, mais limite les dĂ©sintĂ©grations momentanĂ©es en les encadrant rigoureusement.

8Car une ombre mortifĂšre plane sur l’aquarium et ses dispositifs. Milieux des limites Ă©chappant Ă  la raison, l’imaginaire qu’ils convoquent ne se rĂ©sume pas Ă  la paisible exploration d’une part enfouie de soi. Les serres, souvent jugĂ©es suffocantes, illustrent que l’incorporation Ă  un milieu, bien qu’elle puisse octroyer le repos Ă©phĂ©mĂšre d’un cocon, recĂšle aussi le danger d’une claustration fatale en cas de sĂ©jour prolongé :

Ces serres fin-de-siĂšcle ne sont pas seulement (on l’aura compris) des figures possibles, comme l’aquarium, de l’« inconscient », en ce que pulsion de mort et dĂ©sir sexuel s’y dĂ©brident Ă  l’unisson, elles mettent Ă©galement Ă  l’épreuve comme jamais l’idĂ©e mĂȘme d’« habitation ». (p. 209)

9Il en va des aquariums comme des problĂšmes profonds et des bains froids, peut-ĂȘtre parce qu’ils contiennent les premiers et ressemblent aux seconds : il faut, selon le mot d’ordre nietzschĂ©en, y entrer et en sortir vite.

De l’écriture-hydromĂštre au texte-aquarium

10D’une certaine maniĂšre, l’écriture participe de cette dialectique ordre/dĂ©sordre centrale dans le dispositif-aquarium. Ceci, en tant qu’elle opĂšre un remontage de l’expĂ©rience, qu’elle la saisit et la circonscrit — qu’elle en fournit une description, en somme. Les nombreux comptes rendus et analyses de visites, textes sur lesquels s’appuient les propos de ClĂ©lia Nau, dissĂšquent les rouages des diffĂ©rentes machines Ă  voir, qu’ils soient optiques, sensoriels, mĂ©moriels ou autres. C’est ainsi via un corpus textuel que se rĂ©vĂšle en tant que construction partagĂ©e, sinon comme vĂ©ritable schĂšme Ă©pistĂ©mique, le rĂ©seau conceptuel tramĂ© autour de l’aquarium. L’écriture agit ici en instrument de mesure, en hydromĂštre amĂ©lioré : analysant la teneur de ces phĂ©nomĂšnes subaquatiques, jaugeant leur densitĂ©, commentant leurs caractĂ©ristiques. Mais plus que d’en ĂȘtre la seule tĂ©moin, pourrait-elle les produire Ă  son tour ? En d’autres termes, la littĂ©rature, versant crĂ©atif de l’écriture, peut-elle bĂątir un dispositif d’immersion extatique, peut-elle se faire aquarium ?

11Il relĂšve du truisme d’affirmer la possibilitĂ© d’un aquarium littĂ©raire, en un sens : investie elle aussi d’une certaine « architectonique de la fluidité » puisque tendue entre la rigiditĂ© des structures linguistiques et la fluiditĂ© de ses reprĂ©sentations, la littĂ©rature crĂ©e, au sein de l’univers diĂ©gĂ©tique qu’elle dĂ©ploie, les milieux dĂ©crits et mis en scĂšne au grĂ© de ses rĂ©cits. Parmi les exemples que ClĂ©lia Nau donne de telles constructions, nous retenons la serre de La CurĂ©e (1871) qui devient « le théùtre d’excĂšs des amours incestueux de RenĂ©e et de son beau-fils, l’androgyne Maxime » (p. 207). Propice Ă  l’investissement analytique, cette serre ne l’est pas seulement parce qu’elle dĂ©peint la manifestation d’un « envoĂ»tement » en serre ; elle l’est aussi sur le plan poĂ©tique, en sa qualitĂ© de construction littĂ©raire d’un milieu qui, tout « viciĂ©, dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© et mutant » qu’il soit (p. 208), dispose de quelque chose d’une autonomie et d’une agentivitĂ© sur les Ă©lĂ©ments qu’il accueille. Un tel conditionnement par le milieu ne pouvait que tenter Zola d’y plonger ses personnages, la serre Ă©tant une sorte de figuration de sa propre pratique romanesque, la cristallisation des prĂ©ceptes du roman expĂ©rimental. De la sorte, elle opĂšre une mise en abyme, ou plutĂŽt un surcadrage : dĂ©jĂ  « en bocal » en quelque sorte, cloisonnĂ©s dans l’espace romanesque qui sert de laboratoire d’expĂ©rimentation sur leurs atavismes et leurs facultĂ©s physiologiques, les personnages le sont doublement dans ce lieu qui « agit bien sur les ĂȘtres, fait bien [
] pression » (p. 209).

12Toutefois les Ă©difices de ce type, s’ils submergent et absorbent les personnages de la fiction, ne sont apprĂ©ciĂ©s que de l’extĂ©rieur par le lecteur, pour sa part hors de leur zone d’influence. La cloison est trop Ă©tanche, qui sĂ©pare le plan ontologique respectif des personnages et du lectorat ; elle n’offre pas la porositĂ© membraneuse omniprĂ©sente au sein des aquariums, laquelle permet que « transitent, s’infiltrent, s’épanchent, les substances et propriĂ©tĂ©s des [
] mondes en prĂ©sence » (p. 61).

13L’obstacle Ă  une immersion sensorielle du lecteur, et donc Ă  ce que puisse s’écrire un aquarium qui dĂ©borde le monde retranchĂ© de la fiction, ressortit Ă  n’en pas douter Ă  la nature mĂȘme du mĂ©dium littĂ©raire. Celui-ci, que l’on sait appartenir au domaine de l’intelligible bien plus qu’à celui du sensible, requiert une opĂ©ration cognitive de dĂ©chiffrage aux antipodes de l’état semi-conscient dĂ©finitoire du dispositif-aquarium. Le fonctionnement sĂ©miotique du langage et l’assignation qu’il produit pourraient-ils jamais, alors, se conjuguer avec une dissolution de l’ego qui consiste Ă  « paralyser en soi toute construction mentale, se dĂ©faire dans l’exercice du regard de toute activitĂ©, et d’abord [
] de tout langage, de tout lexique, des mots, des noms » (p. 101) ?

14L’ambition d’un aquarium littĂ©raire se voit condamnĂ©e Ă  l’échec, pour ce qui est de sa dimension immersive en tout cas, par la contradiction qu’elle porte en son fondement d’un langage abolissant tout langage, d’une lecture sans lecture. Pourtant, bien que soit impensable pour la littĂ©rature une version forte d’un dispositif Ă  l’impact sensoriel tel que celui de l’Orangerie, certaines expĂ©rimentations scripturales peuvent s’en rapprocher et en donner une version certes attĂ©nuĂ©e, mais du mĂȘme genre.

15Ces effets d’aquariums, mises en place d’une vision « prise en son dĂ©ssaisissement » (p. 101), ne participent pas de la sĂ©miotique du texte, par dĂ©finition domaine de l’esprit pensant, mais plutĂŽt de sa matĂ©rialitĂ© et des stimuli qu’elle est susceptible de produire. Tel est le cas de la forme Ă  laquelle Proust avait songĂ© pour sa Recherche (1913-1927), « une Ɠuvre qu’il a d’abord imaginĂ© intituler Les Stalactites du passĂ© et cru pouvoir publier en un seul et unique volume, sans chapitres ni alinĂ©as, c’est-Ă -dire sans la fragmenter » (p. 175). Le flux textuel d’une telle Ɠuvre aurait certainement submergĂ© le lecteur, l’aurait plongĂ© dans la durĂ©e et ses rĂ©miniscences feutrĂ©es ou subites, aurait amoindri et par moments endormi la vigilance de sa raison, sa propension au classement et Ă  la catĂ©gorisation — comme c’est dĂ©jĂ  le cas, dans une certaine mesure, dans la version finalement choisie.

16Plusieurs manifestations micro-textuelles, segments oĂč le texte se fait aquarium, prĂ©sentent en condensĂ© les mĂȘmes caractĂ©ristiques que le projet grandiose et dĂ©mesurĂ© de Proust. ClĂ©lia Nau, Ă  propos des serres chez Zola et Huysmans, suggĂšre la forme privilĂ©giĂ©e de ces « passages-aquarium » en mĂȘme temps qu’elle en dĂ©crit les effets :

Elle est d’abord dĂ©crite [
] sous la forme pseudo-scientifique de l’inventaire botanique, du catalogue raisonnĂ©. Mais ces noms rares et savants sont en vĂ©ritĂ© Ă©grenĂ©s sans le moindre souci de nomenclature et de classification, liĂ©s par de simples assonances ou contrastes de sons, et accumulĂ©s dans une telle profusion qu’ils suscitent chez le lecteur, plutĂŽt que la clartĂ©, Ă©tourdissement et confusion. (p. 207-208)

17Se reconnaĂźt lĂ , conjointement au phĂ©nomĂšne de dissolution dĂ©jĂ  commentĂ©, la forme de la liste, dont l’usage littĂ©raire a fait l’objet de quelques Ă©tudes4 ; forme qui repose sur la matĂ©rialitĂ© des mots — les accumulant, les fondant dans une mĂȘme coulĂ©e, les agençant graphiquement sur la page — et qui induit dĂšs lors une lecture pouvant ĂȘtre qualifiĂ©e de sensorielle. L’apparition de listes foisonnantes dans le texte n’opĂšre-t-elle pas en effet une rupture, ou plutĂŽt une suspension de la relation essentiellement mentale qu’est usuellement la lecture ? Ne se produit-il pas, Ă  leur contact, quelque chose d’une plongĂ©e dans le texte au dĂ©triment de son apprĂ©hension raisonnĂ©e, quelque chose d’un engourdissement de l’attention, d’un glissement de l’intelligible vers le sensible, quelque chose, somme toute, d’une immersion en aquarium ?

« Voir » et « lire »

18Évaluer la possibilitĂ© d’un texte-aquarium et les conditions de son existence interroge plus largement le statut de la littĂ©rature en tant que dispositif de vision. Celui-ci, grĂące Ă  la mise au jour du fonctionnement des aquariums, se rĂ©vĂšle fondĂ© sur une articulation entre le voir et le lire. Nous avons vu que la nĂ©gociation entre ces deux pĂŽles Ă©tait centrale dans le systĂšme de dispositifs qui intĂ©resse ClĂ©lia Nau, lequel tend Ă  privilĂ©gier une vue « en deçà de toute dĂ©nomination » (p. 101) Ă  celle organisĂ©e par un principe de signifiance. Ainsi la sĂ©rie des CathĂ©drales de Monet est-elle un « Livre Ă  “voir” plutĂŽt qu’à “lire” [qui] se laisse pleinement “feuilleter” (Ă  la façon d’un flip book) dans le prodige de ses “pages” toujours changeantes » (p. 163). Quant Ă  la littĂ©rature, elle se situerait Ă  l’exact opposĂ© de ce spectre visuel, du cĂŽtĂ© de la lecture et de la forte opĂ©ration mentale qu’elle demande ; mais les aquariums, en visualisant et en sensorialisant les textes qui subissent leur influence, prouvent au contraire l’idĂ©e que la littĂ©rature doit se penser comme dispositif de vision et rappellent que pour lire, il faut d’abord voir.

19Ce constat ouvre de nombreuses perspectives d’études, qui peuvent se regrouper selon deux directions principales : d’un cĂŽtĂ© lĂ  oĂč le « voir » ne se voit pas, de l’autre oĂč il se voit. D’une part, il s’agit de se rallier au mot d’ordre bourdieusien et « “dĂ©banaliser” le banal5 » de traquer l’impact physiologique de toute lecture, jusqu’à la plus anodine, et de mesurer ses consĂ©quences6. D’autre part, il s’agit d’étudier les saillances de la matĂ©rialitĂ© textuelle dans la diversitĂ© de leurs manifestations, aussi bien qu’au regard de leur socle commun. Cela implique de porter une attention accrue aux supports et Ă  la transmĂ©dialitĂ© des Ɠuvres, ainsi qu’aux pratiques littĂ©raires qu’elles induisent. En deviendraient discernables des phĂ©nomĂšnes sinon intangibles ; nous n’en citons que deux, Ă  nos yeux gros de promesses pour la thĂ©orie et l’histoire littĂ©raires. PremiĂšrement, la dĂ©termination Ă©pistĂ©mique de productions littĂ©raires « visuelles » (dans la poĂ©sie moderniste et le Nouveau Roman, notamment), dont l’émergence fait systĂšme avec d’autres traits contemporains. Secondement, la co-prĂ©sence et la contamination rĂ©ciproque, dans l’espace littĂ©raire, de l’abstraction et de l’EinfĂŒhlung — sorte de surimpression du voir et du lire au service d’une double lecture, qui aurait offert une rĂ©solution au dilemme proustien en mĂ©nageant, au sein de la « matiĂšre-flux, prolifĂ©rante » de son Ɠuvre, et justement parce que cette derniĂšre provoque la confusion, un « point de vue synoptique » qui embrasse l’ensemble de l’entreprise poĂ©tique (p. 175).

*

20Affleurent ainsi, au grĂ© de l’essai de ClĂ©lia Nau et son Ă©criture virtuose, nombre de pensĂ©es littĂ©raires fugaces, intuitions chatoyantes plus que solides constructions rĂ©flexives, Ă©niĂšmes manifestations de l’onirisme aquatique et illustrations que la thĂ©orie, elle aussi, peut se faire aquarium.