
Ăre mĂ©diatique et sociĂ©tĂ© du spectacle : les revues de fin dâannĂ©e au XIXe siĂšcle
1Dans leur introduction au dossier « En revenant Ă la revue », paru dans la Revue dâhistoire du théùtre en 2015, Olivier Bara, Romain Piana et Jean-Claude Yon notaient que « la revue de fin dâannĂ©e nâa pas encore suscitĂ© tous les travaux que son extraordinaire richesse semblerait autoriser1 ». JalonnĂ©e par les travaux fondateurs de Paul Aron2 et de Christophe Charle3, lâĂ©tude de la revue de fin dâannĂ©e est dĂ©sormais largement complĂ©tĂ©e grĂące Ă lâouvrage de Romain Piana intitulĂ© La Revue théùtrale de fin dâannĂ©e en France au xixe siĂšcle. Un spectacle de lâĂšre mĂ©diatique. Quâest-ce quâune revue de fin dâannĂ©e ? Tous les hivers, des annĂ©es 1830 Ă la fin du siĂšcle, les théùtres de vaudevilles et de piĂšces comiques (le Vaudeville, les Folies-Marigny, les DĂ©lassements-Comiques, les Folies-Dramatiques, lâAthĂ©nĂ©e-Comique, les Menus-Plaisirs ou encore les NouveautĂ©s) proposent, avec plus ou moins de rĂ©gularitĂ©, des revues, « piĂšces Ă tiroirs dans lesquelles lâauteur fait dĂ©filer sous les yeux des spectateurs tous les Ă©vĂ©nements un peu saillants qui ont marquĂ© lâannĂ©e qui vient de sâĂ©couler4 ». Cet « olla podrida de lâart dramatique5 » (p. 11) consiste ainsi en un passage en revue des actualitĂ©s saillantes de lâannĂ©e, piĂšces Ă succĂšs ou inventions nouvelles, le tout sous forme allĂ©gorique.
2Lâapproche dĂ©ployĂ©e par Romain Piana est celle dâune « histoire globale » (p. 16) de la revue parisienne de fin dâannĂ©e. Lâenjeu est de multiplier les axes dâanalyse de ce petit genre oubliĂ©, en insistant sur le lien quâil entretient avec lâĂšre mĂ©diatique, telle quâanalysĂ©e par des chercheurs et chercheuses comme, entre autres, Marie-Ăve ThĂ©renty, Alain Vaillant et Dominique Kalifa6. « Genre intermĂ©dial » qui relaie et remĂąche une mĂ©moire mĂ©diatique rĂ©cente Ă lâaide de chansons connues et dâun ensemble dâinvariants dramaturgiques et scĂ©niques, la revue se caractĂ©rise par le « va-et-vient entre la mĂ©diatisation, le dĂ©jĂ -mĂ©diatisĂ©, et lâimmĂ©diatetĂ© du spectacle » (p. 14).
Ritualisation et progrĂšs
3Dans un premier chapitre, Romain Piana retrace lâĂ©mergence du genre, issu de la comĂ©die-vaudeville de la Restauration et notamment du vaudeville matrimonial, oĂč dĂ©file devant un pĂšre dĂ©sireux de marier sa fille, un mĂȘme prĂ©tendant qui prend chaque fois un rĂŽle diffĂ©rent (un libraire, un parfumeur puis un usurier, etc.) â occasion dâun passage en revue de plusieurs types sociaux. Câest sous la monarchie de Juillet que naĂźt la revue, qui sâimprĂšgne de la féérie et sâaffranchit de toute intrigue au profit dâun cadrage dramaturgique lĂąche. Les frĂšres Cogniard donnent en 1841 une revue intitulĂ©e 1841 et 1941, qui inaugure le genre sous la forme quâil connaĂźtra dans la deuxiĂšme moitiĂ© du siĂšcle.
4En quelques annĂ©es sâinstaure un cadre dramaturgique qui fait tĂŽt figure de tradition. Un personnage de niais, souvent un provincial benĂȘt, est invitĂ© par un gĂ©nie Ă se rendre Ă Paris oĂč dĂ©fileront devant lui, par lâintercession de ce gĂ©nie cicĂ©rone, les actualitĂ©s merveilleuses de lâannĂ©e. DĂšs les annĂ©es 1850, le couple niais-gĂ©nie est remplacĂ© par celui du compĂšre et de la commĂšre. Toujours vĂȘtu dâun habit bleu, le compĂšre est une « instance spectatrice » que guide la commĂšre, « instance Ă©vocatrice » pourvue dâune baguette. CompĂšre et commĂšre se placent traditionnellement Ă lâavant-scĂšne, chacun Ă une extrĂ©mitĂ© du plateau, encadrant physiquement les personnages qui se succĂšdent sous leurs yeux et sous ceux du public. De mĂȘme, la sĂ©quence dâintroduction oĂč le compĂšre et la commĂšre se dĂ©signent et donnent un prĂ©texte Ă la revue est dĂ©signĂ©e par Romain Piana comme une « structure contractuelle primordiale » (p. 102), par laquelle compĂšre et commĂšre sâinstaurent comme tels.
5OmniprĂ©sente, la chanson participe pleinement de lâinscription de la revue dans une ritualitĂ© oĂč mĂ©moire chansonniĂšre et mĂ©moire mĂ©diatique interfĂšrent. Dans son cinquiĂšme chapitre, intitulĂ© « La connivence et lâexhibition », Romain Piana consacre de longs dĂ©veloppements trĂšs informĂ©s aux reprises dâairs connus et autres ponts-neufs dont usent et abusent les revues, alternant entre reprises et variations â selon une « dialectique [âŠ] de la reprise et de lâĂ©cart » (p. 266) qui est au cĆur, selon le chercheur, du genre de la revue de fin dâannĂ©e. Ă lâinstar de nombreuses productions liĂ©es Ă lâĂšre mĂ©diatique, les revues se caractĂ©risent par une forte rĂ©flexivitĂ©. Cette mise Ă distance ludique se traduit souvent par une lassitude feinte vis-Ă -vis du cadre gĂ©nĂ©rique. Le jeu sur la connivence qui en dĂ©coule favorise la participation du public, au point que sâinstaure, dans le pacte gĂ©nĂ©rique de la revue, une « scĂšne dans la salle » fondĂ©e sur la mĂ©tathéùtralitĂ©. « Entre vraie-fausse mise en abyme mĂ©tathéùtrale et vrai-faux scandale dans la salle » (p. 288), cette « scĂšne dans la salle » met souvent en scĂšne des personnages de spectateurs irritĂ©s sâinterpellant dâun bout Ă lâautre de la salle.
6Ă la codification poussĂ©e de la revue, sâajoutant Ă la ritualisation calendaire dâun type de spectacle qui revient chaque annĂ©e Ă la pĂ©riode des Ă©trennes, rĂ©pond une polarisation thĂ©matique sur une actualitĂ© rĂ©cente que la revue a pour charge de reparcourir. Deux catĂ©gories sont convoquĂ©es : lâactualitĂ© des théùtres, en premier lieu, donne lâoccasion de produire une chronique dramatique plus ou moins parodique au sein de laquelle les imitations prennent une place importante. Certains acteurs se spĂ©cialisent ainsi dans lâimitation de leurs confrĂšres, comme LĂ©on Fusier Ă la fin du siĂšcle. En second lieu, la revue se fait lâĂ©cho des nouveautĂ©s en matiĂšre de produits et dâinventions industriels, sâinscrivant ainsi dans un discours du progrĂšs de la nouvelle civilisation bourgeoise et de lâexpansion du commerce international. ConcrĂštement, des actrices incarnent, selon une logique allĂ©gorique omniprĂ©sente dans la revue, qui le briquet Ă pierre, qui le caoutchouc, qui la betterave sucriĂšre, etc. Romain Piana souligne le caractĂšre fantasmagorique dâune telle spectacularisation du progrĂšs industriel, oĂč « le merveilleux technologique fusionne avec la magie féérique » (p. 154). Mais la dimension commerciale nâen est pas pour autant absente, et nombreux sont les liens entre la revue et la naissante publicitĂ©.
Un spectacle de lâĂšre mĂ©diatique
7Les liens entre la revue et la presse, et les mĂ©dias plus gĂ©nĂ©ralement, sont multiples. Romain Piana dĂ©taille avec rigueur et une grande clartĂ© didactique les nombreuses configurations par lesquelles sâintriquent le monde des productions pĂ©riodiques et ces spectacles de fin dâannĂ©e. Outre la prĂ©sence sur scĂšne dâun kiosque Ă journaux comme Ă©lĂ©ment de dĂ©cor, il arrive que des revues se prĂ©sentent comme « lâĂ©quivalent scĂ©nique dâune publication de presse » (p. 166), passant Ă la scĂšne la structuration par rubriques du journal papier, ou faisant incarner tel ou tel titre par un acteur ou une actrice, voire par la commĂšre elle-mĂȘme : dans PanthĂ©on charivarique (créé en 1845 aux DĂ©lassements-Comiques), Le Charivari fait office de gĂ©nie qui guide le public Ă travers les portraits-charges de Benjamin Roubaud. La revue Grand journal, inspirĂ©e par la publication homonyme de Villemessant et fondĂ©e en 1864, fait dĂ©filer plusieurs personnages de « Chroniques », avant quâau dernier tableau le journal ne sâimprime « dans une imprimerie féérique7 » (p. 173). Ăvoquons aussi lâinsertion du support journalistique dans le dĂ©cor â tel ce rideau-journal de La Foire aux idĂ©es (p. 175). Plus gĂ©nĂ©ralement, les revues sont dans une situation de dĂ©pendance vis-Ă -vis de la presse, et notamment de la petite presse satirique, dont elles tirent lâintĂ©gralitĂ© de leur matĂ©riau â au point que Gautier note en 1846 que « Gavarni, Daumier et les petits journaux sont les seuls auteurs des Revues, qui ne sont guĂšre composĂ©es que de leurs caricatures et de leurs coups dâĂ©pingles mis en action8 ».
8Au-delĂ de la sphĂšre des journaux, les revues sâemparent des images de presse, quâelles citent sous la forme de dĂ©cors ou de tableaux, vivants ou non. Câest particuliĂšrement la caricature qui se retrouve transposĂ©e sur scĂšne : ce peut ĂȘtre par le biais de transparents, Ă lâinstar de ceux dessinĂ©s par Cham et projetĂ©s en 1846 pendant la revue des VariĂ©tĂ©s (p. 196-197). Il arrive aussi que la pratique du portrait-charge soit importĂ©e dans la revue, donnant lieu soit Ă la confection de masques de « grosses tĂȘtes » en carton-pĂąte portĂ©s par les comĂ©diens, soit Ă lâimitation caricaturale des tics des acteurs et actrices cĂ©lĂšbres : ce que le xixe siĂšcle appelle « se faire la tĂȘte » dâun confrĂšre. Les cĂ©lĂ©britĂ©s du jour sont donc rĂ©guliĂšrement passĂ©es Ă la moulinette caricaturale de la revue, par le biais dâun « grimage biographique » (p. 203) plus ou moins cryptĂ©.
Spectaculaire et érotisme
9AprĂšs avoir analysĂ© lâĂ©mergence et lâapogĂ©e de la revue dâactualitĂ©s, Romain Piana sâinterroge sur son devenir et ses mĂ©tamorphoses. En premier lieu, câest le caractĂšre spectaculaire de la revue qui prend de plus en plus de place : « la mise en scĂšne alla toujours prenant plus dâimportance et occupant plus de place », Ă©crit Francisque Sarcey9 (p. 306). Les revues de fin dâannĂ©e, en concurrence les unes avec les autres, surenchĂ©rissent dans des effets de mise en scĂšne et des clous toujours plus spectaculaires, de mĂȘme que sâaccroissent le personnel scĂ©nique et la magnificence des costumes. La contamination de la revue par la féérie conduit Ă la multiplication des scĂšnes Ă effet marquĂ©es par le merveilleux technique. Romain Piana dĂ©veloppe lâexemple de la course de chevaux dans Paris port de mer aux VariĂ©tĂ©s, en 1891 : trois vĂ©ritables chevaux galopent sur des tapis roulants installĂ©s sur scĂšne et recouverts de gazon, tandis que dĂ©file en fond de scĂšne un panorama reprĂ©sentant lâhippodrome de Longchamp ! Lâouvrage Ă©numĂšre diffĂ©rents exemples de ces effets de mise en scĂšne, dont le spectaculaire est renforcĂ© par lâusage de lâĂ©lectricitĂ©. Outre les scĂšnes Ă effet, la place de la danse tend Ă sâaccroĂźtre : aprĂšs 1850, les revues font une large part aux intermĂšdes dansĂ©s et autres ballets, et sâachĂšvent sur un « immense cancan » gĂ©nĂ©ral : « on danse depuis les premiĂšres places jusquâĂ la toile de fond, depuis le sol jusquâaux frises10 » (p. 325).
10Lâexhibition, au principe de la revue selon Romain Piana, nâa pas quâun sens spectaculaire : il sâagit aussi de montrer le corps Ă©rotisĂ© des femmes. Les revues de fin dâannĂ©e accordent une part de plus en plus importante Ă lâĂ©rotisme et Ă la monstration sexualisĂ©e du corps fĂ©minin (qui nâest Ă cette Ă©poque jamais entiĂšrement dĂ©nudĂ©). Câest donc Ă lâanalyse des formes du male gaze spĂ©cifique aux revues de fin dâannĂ©e que se livre Romain Piana dans la derniĂšre partie de son livre. Les revues sont en effet des « piĂšces Ă femmes », qui embauchent un personnel fĂ©minin dâactrices Ă la lisiĂšre de lâamateurisme, parfois de la prostitution, engagĂ©es gĂ©nĂ©ralement seulement pour la revue : les « petites femmes », employĂ©es Ă la figuration allĂ©gorique et Ă©rotique des actualitĂ©s. Se dĂ©ploie dans les revues tout un Ă©ventail de techniques dâĂ©rotisation du spectacle : les costumes allĂ©goriques sont souvent fondĂ©s sur lâexhibition charnelle, et jouent Ă lâoccasion des connotations et des sous-entendus, Ă lâinstar des costumes de crustacĂ©s. Romain Piana analyse lâalternance entre les effets de groupe et de troupe (soit des bataillons de jeunes femmes court-vĂȘtues) et lâexpĂ©rience du dĂ©tail que les spectateurs, lorgnette en main, sont incitĂ©s Ă faire par lâobservation minutieuse de telle ou telle partie du corps fĂ©minin. La disposition des Ă©lĂ©ments du costume de Locomotive portĂ© par Albany DebriĂšge dans Paris-Cancans en 1888 nâa rien dâanodin : outre la nuditĂ© des Ă©paules et de la gorge, les phares, par exemple, sont disposĂ©s sur la poitrine (fig. 49, p. 234). Quant aux dialogues, leurs « titillations » renforcent lâĂ©rotique des costumes en multipliant les allusions sexuelles plus ou moins explicites, qui jouent sur lâambiguĂŻtĂ© rĂ©fĂ©rentielle entre le personnage allĂ©gorique et lâactrice elle-mĂȘme. Romain Piana donne lâexemple de Paris-Exposition, une revue de MonrĂ©al et Blondeau créée en 1889, oĂč un personnage de Ballon invite le compĂšre à « monter » (p. 376)⊠Au tournant du siĂšcle, lâĂ©rotisme devient omniprĂ©sent : il sera au cĆur des revues de cafĂ©-concert, puis de music-hall, qui perdent de vue tout lien avec lâactualitĂ©.
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11Lâouvrage de Romain Piana, qui se distingue par sa limpiditĂ© et son didactisme, ouvre des pistes passionnantes pour qui sâintĂ©resse Ă la culture mĂ©diatique du xixe siĂšcle. Les revues de fin dâannĂ©e offrent un poste dâobservation dâautant plus intĂ©ressant sur ces questionnements quâelles ne sont, dâaprĂšs Romain Piana, que « para-mĂ©diatiques » (p. 14). Elles permettent dâentrer par un sentier nouveau dans lâunivers mental des hommes et des femmes du xixe siĂšcle, et confirment que limiter les Ă©tudes mĂ©diatiques aux Ă©tudes de presse est un contresens mĂ©thodologique : le xixe siĂšcle fait de la presse une composante parmi dâautres dâun ensemble de pratiques et de discours qui forment la naissante culture mĂ©diatique. Outre la rĂ©flexivitĂ©, trait dĂ©finitoire des productions culturelles en rĂ©gime mĂ©diatique, on retiendra particuliĂšrement le caractĂšre de secondaritĂ© de la revue : par rapport Ă lâactualitĂ© et par rapport au théùtre lui-mĂȘme, la revue est un spectacle du second degrĂ©, qui recycle et mĂ©tabolise des contenus mĂ©diatiques prĂ©existants. Ă de trĂšs nombreux Ă©gards, la revue de fin dâannĂ©e semble participer du sensationnalisme quâun rĂ©cent essai de Yoan VĂ©rilhac a contribuĂ© Ă Ă©clairer en le reliant au « bavardage mĂ©diatique », caractĂ©ristique des sociĂ©tĂ©s dĂ©mocratiques selon le chercheur11. Sensationnalistes, les revues le sont par leur affranchissement vis-Ă -vis de lâintrigue et de la narration (une revue sâintitule Sans queue ni tĂȘte12), par leur fonction de commentaire de lâactualitĂ© et par le « paradigme culturel de lâattraction13 » qui les caractĂ©rise.

