Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 26, numéro 8
titre article
Marceau Levin

Ère mĂ©diatique et sociĂ©tĂ© du spectacle : les revues de fin d’annĂ©e au XIXe siĂšcle

Media Era and the Society of Spectacle: Year-End Revues in the 19th Century

1Dans leur introduction au dossier « En revenant Ă  la revue », paru dans la Revue d’histoire du théùtre en 2015, Olivier Bara, Romain Piana et Jean-Claude Yon notaient que « la revue de fin d’annĂ©e n’a pas encore suscitĂ© tous les travaux que son extraordinaire richesse semblerait autoriser1 ». JalonnĂ©e par les travaux fondateurs de Paul Aron2 et de Christophe Charle3, l’étude de la revue de fin d’annĂ©e est dĂ©sormais largement complĂ©tĂ©e grĂące Ă  l’ouvrage de Romain Piana intitulĂ© La Revue théùtrale de fin d’annĂ©e en France au xixe siĂšcle. Un spectacle de l’ùre mĂ©diatique. Qu’est-ce qu’une revue de fin d’annĂ©e ? Tous les hivers, des annĂ©es 1830 Ă  la fin du siĂšcle, les théùtres de vaudevilles et de piĂšces comiques (le Vaudeville, les Folies-Marigny, les DĂ©lassements-Comiques, les Folies-Dramatiques, l’AthĂ©nĂ©e-Comique, les Menus-Plaisirs ou encore les NouveautĂ©s) proposent, avec plus ou moins de rĂ©gularitĂ©, des revues, « piĂšces Ă  tiroirs dans lesquelles l’auteur fait dĂ©filer sous les yeux des spectateurs tous les Ă©vĂ©nements un peu saillants qui ont marquĂ© l’annĂ©e qui vient de s’écouler4 ». Cet « olla podrida de l’art dramatique5 » (p. 11) consiste ainsi en un passage en revue des actualitĂ©s saillantes de l’annĂ©e, piĂšces Ă  succĂšs ou inventions nouvelles, le tout sous forme allĂ©gorique.

2L’approche dĂ©ployĂ©e par Romain Piana est celle d’une « histoire globale » (p. 16) de la revue parisienne de fin d’annĂ©e. L’enjeu est de multiplier les axes d’analyse de ce petit genre oubliĂ©, en insistant sur le lien qu’il entretient avec l’ùre mĂ©diatique, telle qu’analysĂ©e par des chercheurs et chercheuses comme, entre autres, Marie-Ève ThĂ©renty, Alain Vaillant et Dominique Kalifa6. « Genre intermĂ©dial » qui relaie et remĂąche une mĂ©moire mĂ©diatique rĂ©cente Ă  l’aide de chansons connues et d’un ensemble d’invariants dramaturgiques et scĂ©niques, la revue se caractĂ©rise par le « va-et-vient entre la mĂ©diatisation, le dĂ©jĂ -mĂ©diatisĂ©, et l’immĂ©diatetĂ© du spectacle » (p. 14).

Ritualisation et progrĂšs

3Dans un premier chapitre, Romain Piana retrace l’émergence du genre, issu de la comĂ©die-vaudeville de la Restauration et notamment du vaudeville matrimonial, oĂč dĂ©file devant un pĂšre dĂ©sireux de marier sa fille, un mĂȘme prĂ©tendant qui prend chaque fois un rĂŽle diffĂ©rent (un libraire, un parfumeur puis un usurier, etc.) — occasion d’un passage en revue de plusieurs types sociaux. C’est sous la monarchie de Juillet que naĂźt la revue, qui s’imprĂšgne de la féérie et s’affranchit de toute intrigue au profit d’un cadrage dramaturgique lĂąche. Les frĂšres Cogniard donnent en 1841 une revue intitulĂ©e 1841 et 1941, qui inaugure le genre sous la forme qu’il connaĂźtra dans la deuxiĂšme moitiĂ© du siĂšcle.

4En quelques annĂ©es s’instaure un cadre dramaturgique qui fait tĂŽt figure de tradition. Un personnage de niais, souvent un provincial benĂȘt, est invitĂ© par un gĂ©nie Ă  se rendre Ă  Paris oĂč dĂ©fileront devant lui, par l’intercession de ce gĂ©nie cicĂ©rone, les actualitĂ©s merveilleuses de l’annĂ©e. DĂšs les annĂ©es 1850, le couple niais-gĂ©nie est remplacĂ© par celui du compĂšre et de la commĂšre. Toujours vĂȘtu d’un habit bleu, le compĂšre est une « instance spectatrice » que guide la commĂšre, « instance Ă©vocatrice » pourvue d’une baguette. CompĂšre et commĂšre se placent traditionnellement Ă  l’avant-scĂšne, chacun Ă  une extrĂ©mitĂ© du plateau, encadrant physiquement les personnages qui se succĂšdent sous leurs yeux et sous ceux du public. De mĂȘme, la sĂ©quence d’introduction oĂč le compĂšre et la commĂšre se dĂ©signent et donnent un prĂ©texte Ă  la revue est dĂ©signĂ©e par Romain Piana comme une « structure contractuelle primordiale » (p. 102), par laquelle compĂšre et commĂšre s’instaurent comme tels.

5OmniprĂ©sente, la chanson participe pleinement de l’inscription de la revue dans une ritualitĂ© oĂč mĂ©moire chansonniĂšre et mĂ©moire mĂ©diatique interfĂšrent. Dans son cinquiĂšme chapitre, intitulĂ© « La connivence et l’exhibition », Romain Piana consacre de longs dĂ©veloppements trĂšs informĂ©s aux reprises d’airs connus et autres ponts-neufs dont usent et abusent les revues, alternant entre reprises et variations — selon une « dialectique [
] de la reprise et de l’écart » (p. 266) qui est au cƓur, selon le chercheur, du genre de la revue de fin d’annĂ©e. À l’instar de nombreuses productions liĂ©es Ă  l’ùre mĂ©diatique, les revues se caractĂ©risent par une forte rĂ©flexivitĂ©. Cette mise Ă  distance ludique se traduit souvent par une lassitude feinte vis-Ă -vis du cadre gĂ©nĂ©rique. Le jeu sur la connivence qui en dĂ©coule favorise la participation du public, au point que s’instaure, dans le pacte gĂ©nĂ©rique de la revue, une « scĂšne dans la salle » fondĂ©e sur la mĂ©tathéùtralitĂ©. « Entre vraie-fausse mise en abyme mĂ©tathéùtrale et vrai-faux scandale dans la salle » (p. 288), cette « scĂšne dans la salle » met souvent en scĂšne des personnages de spectateurs irritĂ©s s’interpellant d’un bout Ă  l’autre de la salle.

6À la codification poussĂ©e de la revue, s’ajoutant Ă  la ritualisation calendaire d’un type de spectacle qui revient chaque annĂ©e Ă  la pĂ©riode des Ă©trennes, rĂ©pond une polarisation thĂ©matique sur une actualitĂ© rĂ©cente que la revue a pour charge de reparcourir. Deux catĂ©gories sont convoquĂ©es : l’actualitĂ© des théùtres, en premier lieu, donne l’occasion de produire une chronique dramatique plus ou moins parodique au sein de laquelle les imitations prennent une place importante. Certains acteurs se spĂ©cialisent ainsi dans l’imitation de leurs confrĂšres, comme LĂ©on Fusier Ă  la fin du siĂšcle. En second lieu, la revue se fait l’écho des nouveautĂ©s en matiĂšre de produits et d’inventions industriels, s’inscrivant ainsi dans un discours du progrĂšs de la nouvelle civilisation bourgeoise et de l’expansion du commerce international. ConcrĂštement, des actrices incarnent, selon une logique allĂ©gorique omniprĂ©sente dans la revue, qui le briquet Ă  pierre, qui le caoutchouc, qui la betterave sucriĂšre, etc. Romain Piana souligne le caractĂšre fantasmagorique d’une telle spectacularisation du progrĂšs industriel, oĂč « le merveilleux technologique fusionne avec la magie féérique » (p. 154). Mais la dimension commerciale n’en est pas pour autant absente, et nombreux sont les liens entre la revue et la naissante publicitĂ©.

Un spectacle de l’ùre mĂ©diatique

7Les liens entre la revue et la presse, et les mĂ©dias plus gĂ©nĂ©ralement, sont multiples. Romain Piana dĂ©taille avec rigueur et une grande clartĂ© didactique les nombreuses configurations par lesquelles s’intriquent le monde des productions pĂ©riodiques et ces spectacles de fin d’annĂ©e. Outre la prĂ©sence sur scĂšne d’un kiosque Ă  journaux comme Ă©lĂ©ment de dĂ©cor, il arrive que des revues se prĂ©sentent comme « l’équivalent scĂ©nique d’une publication de presse » (p. 166), passant Ă  la scĂšne la structuration par rubriques du journal papier, ou faisant incarner tel ou tel titre par un acteur ou une actrice, voire par la commĂšre elle-mĂȘme : dans PanthĂ©on charivarique (créé en 1845 aux DĂ©lassements-Comiques), Le Charivari fait office de gĂ©nie qui guide le public Ă  travers les portraits-charges de Benjamin Roubaud. La revue Grand journal, inspirĂ©e par la publication homonyme de Villemessant et fondĂ©e en 1864, fait dĂ©filer plusieurs personnages de « Chroniques », avant qu’au dernier tableau le journal ne s’imprime « dans une imprimerie féérique7 » (p. 173). Évoquons aussi l’insertion du support journalistique dans le dĂ©cor — tel ce rideau-journal de La Foire aux idĂ©es (p. 175). Plus gĂ©nĂ©ralement, les revues sont dans une situation de dĂ©pendance vis-Ă -vis de la presse, et notamment de la petite presse satirique, dont elles tirent l’intĂ©gralitĂ© de leur matĂ©riau — au point que Gautier note en 1846 que « Gavarni, Daumier et les petits journaux sont les seuls auteurs des Revues, qui ne sont guĂšre composĂ©es que de leurs caricatures et de leurs coups d’épingles mis en action8 ».

8Au-delĂ  de la sphĂšre des journaux, les revues s’emparent des images de presse, qu’elles citent sous la forme de dĂ©cors ou de tableaux, vivants ou non. C’est particuliĂšrement la caricature qui se retrouve transposĂ©e sur scĂšne : ce peut ĂȘtre par le biais de transparents, Ă  l’instar de ceux dessinĂ©s par Cham et projetĂ©s en 1846 pendant la revue des VariĂ©tĂ©s (p. 196-197). Il arrive aussi que la pratique du portrait-charge soit importĂ©e dans la revue, donnant lieu soit Ă  la confection de masques de « grosses tĂȘtes » en carton-pĂąte portĂ©s par les comĂ©diens, soit Ă  l’imitation caricaturale des tics des acteurs et actrices cĂ©lĂšbres : ce que le xixe siĂšcle appelle « se faire la tĂȘte » d’un confrĂšre. Les cĂ©lĂ©britĂ©s du jour sont donc rĂ©guliĂšrement passĂ©es Ă  la moulinette caricaturale de la revue, par le biais d’un « grimage biographique » (p. 203) plus ou moins cryptĂ©.

Spectaculaire et érotisme

9AprĂšs avoir analysĂ© l’émergence et l’apogĂ©e de la revue d’actualitĂ©s, Romain Piana s’interroge sur son devenir et ses mĂ©tamorphoses. En premier lieu, c’est le caractĂšre spectaculaire de la revue qui prend de plus en plus de place : « la mise en scĂšne alla toujours prenant plus d’importance et occupant plus de place », Ă©crit Francisque Sarcey9 (p. 306). Les revues de fin d’annĂ©e, en concurrence les unes avec les autres, surenchĂ©rissent dans des effets de mise en scĂšne et des clous toujours plus spectaculaires, de mĂȘme que s’accroissent le personnel scĂ©nique et la magnificence des costumes. La contamination de la revue par la féérie conduit Ă  la multiplication des scĂšnes Ă  effet marquĂ©es par le merveilleux technique. Romain Piana dĂ©veloppe l’exemple de la course de chevaux dans Paris port de mer aux VariĂ©tĂ©s, en 1891 : trois vĂ©ritables chevaux galopent sur des tapis roulants installĂ©s sur scĂšne et recouverts de gazon, tandis que dĂ©file en fond de scĂšne un panorama reprĂ©sentant l’hippodrome de Longchamp ! L’ouvrage Ă©numĂšre diffĂ©rents exemples de ces effets de mise en scĂšne, dont le spectaculaire est renforcĂ© par l’usage de l’électricitĂ©. Outre les scĂšnes Ă  effet, la place de la danse tend Ă  s’accroĂźtre : aprĂšs 1850, les revues font une large part aux intermĂšdes dansĂ©s et autres ballets, et s’achĂšvent sur un « immense cancan » gĂ©nĂ©ral : « on danse depuis les premiĂšres places jusqu’à la toile de fond, depuis le sol jusqu’aux frises10 » (p. 325).

10L’exhibition, au principe de la revue selon Romain Piana, n’a pas qu’un sens spectaculaire : il s’agit aussi de montrer le corps Ă©rotisĂ© des femmes. Les revues de fin d’annĂ©e accordent une part de plus en plus importante Ă  l’érotisme et Ă  la monstration sexualisĂ©e du corps fĂ©minin (qui n’est Ă  cette Ă©poque jamais entiĂšrement dĂ©nudĂ©). C’est donc Ă  l’analyse des formes du male gaze spĂ©cifique aux revues de fin d’annĂ©e que se livre Romain Piana dans la derniĂšre partie de son livre. Les revues sont en effet des « piĂšces Ă  femmes », qui embauchent un personnel fĂ©minin d’actrices Ă  la lisiĂšre de l’amateurisme, parfois de la prostitution, engagĂ©es gĂ©nĂ©ralement seulement pour la revue : les « petites femmes », employĂ©es Ă  la figuration allĂ©gorique et Ă©rotique des actualitĂ©s. Se dĂ©ploie dans les revues tout un Ă©ventail de techniques d’érotisation du spectacle : les costumes allĂ©goriques sont souvent fondĂ©s sur l’exhibition charnelle, et jouent Ă  l’occasion des connotations et des sous-entendus, Ă  l’instar des costumes de crustacĂ©s. Romain Piana analyse l’alternance entre les effets de groupe et de troupe (soit des bataillons de jeunes femmes court-vĂȘtues) et l’expĂ©rience du dĂ©tail que les spectateurs, lorgnette en main, sont incitĂ©s Ă  faire par l’observation minutieuse de telle ou telle partie du corps fĂ©minin. La disposition des Ă©lĂ©ments du costume de Locomotive portĂ© par Albany DebriĂšge dans Paris-Cancans en 1888 n’a rien d’anodin : outre la nuditĂ© des Ă©paules et de la gorge, les phares, par exemple, sont disposĂ©s sur la poitrine (fig. 49, p. 234). Quant aux dialogues, leurs « titillations » renforcent l’érotique des costumes en multipliant les allusions sexuelles plus ou moins explicites, qui jouent sur l’ambiguĂŻtĂ© rĂ©fĂ©rentielle entre le personnage allĂ©gorique et l’actrice elle-mĂȘme. Romain Piana donne l’exemple de Paris-Exposition, une revue de MonrĂ©al et Blondeau créée en 1889, oĂč un personnage de Ballon invite le compĂšre Ă  « monter » (p. 376)
 Au tournant du siĂšcle, l’érotisme devient omniprĂ©sent : il sera au cƓur des revues de cafĂ©-concert, puis de music-hall, qui perdent de vue tout lien avec l’actualitĂ©.

*

11L’ouvrage de Romain Piana, qui se distingue par sa limpiditĂ© et son didactisme, ouvre des pistes passionnantes pour qui s’intĂ©resse Ă  la culture mĂ©diatique du xixe siĂšcle. Les revues de fin d’annĂ©e offrent un poste d’observation d’autant plus intĂ©ressant sur ces questionnements qu’elles ne sont, d’aprĂšs Romain Piana, que « para-mĂ©diatiques » (p. 14). Elles permettent d’entrer par un sentier nouveau dans l’univers mental des hommes et des femmes du xixe siĂšcle, et confirment que limiter les Ă©tudes mĂ©diatiques aux Ă©tudes de presse est un contresens mĂ©thodologique : le xixe siĂšcle fait de la presse une composante parmi d’autres d’un ensemble de pratiques et de discours qui forment la naissante culture mĂ©diatique. Outre la rĂ©flexivitĂ©, trait dĂ©finitoire des productions culturelles en rĂ©gime mĂ©diatique, on retiendra particuliĂšrement le caractĂšre de secondaritĂ© de la revue : par rapport Ă  l’actualitĂ© et par rapport au théùtre lui-mĂȘme, la revue est un spectacle du second degrĂ©, qui recycle et mĂ©tabolise des contenus mĂ©diatiques prĂ©existants. À de trĂšs nombreux Ă©gards, la revue de fin d’annĂ©e semble participer du sensationnalisme qu’un rĂ©cent essai de Yoan VĂ©rilhac a contribuĂ© Ă  Ă©clairer en le reliant au « bavardage mĂ©diatique », caractĂ©ristique des sociĂ©tĂ©s dĂ©mocratiques selon le chercheur11. Sensationnalistes, les revues le sont par leur affranchissement vis-Ă -vis de l’intrigue et de la narration (une revue s’intitule Sans queue ni tĂȘte12), par leur fonction de commentaire de l’actualitĂ© et par le « paradigme culturel de l’attraction13 » qui les caractĂ©rise.