Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 26, numéro 9
titre article
Halima Benchikh-Lehocine

Quand une prophétesse païenne annonce la révélation biblique en hexamÚtres : analyse poétologique des Oracles Sibyllins

When a pagan prophetess foretells the biblical revelation in hexameters: a poetological analysis of the Sibylline Oracles
Xavier Lafontaine, Hellénisme et prophétie : les Oracles Sibyllins juifs et chrétiens, Brepols : Turnhout, coll. « Semitica & classica Supplementa », 2023, 366 p., EAN 9782503607962.

1La monographie de Xavier Lafontaine, issue de sa thĂšse de doctorat, est le couronnement de plusieurs annĂ©es de recherche combinant sciences religieuses et philologie classique1. Son but est, comme le titre l’indique, de dĂ©crire l’articulation entre la culture grecque et une collection de prophĂ©ties d’inspiration biblique, placĂ©es sous « l’autoritĂ©2 » de la Sibylle3. Pour ce faire, il propose, en partant de ce qu’il identifie comme un « phĂ©nomĂšne littĂ©raire, celui de la réécriture des matĂ©riaux narratifs liĂ©s aux traditions bibliques » (p. 6), une analyse littĂ©raire des modalitĂ©s linguistiques et poĂ©tiques de l’élaboration de ces Î»ÏŒÎłÎżÎč oraculaires. Face Ă  la variĂ©tĂ© des sibyllistes ayant vĂ©cu Ă  des Ă©poques diffĂ©rentes et dont les discours reflĂštent, dans leur « dialogue conscient avec les formes littĂ©raires grecques » (p. 115), « les goĂ»ts et les attentes des communautĂ©s oĂč les Oracles Sibyllins ont vu le jour et circulé » (p. 113), il identifie des « marqueurs textuels qui permettent de construire les parentĂ©s gĂ©nĂ©riques, Ă  travers l’ensemble du « corpus » qui nous est parvenu, en soulignant les continuitĂ©s formelles qui traversent ces textes sans trop en niveler la diversité » (p. 12).

2S’inscrivant explicitement dans la lignĂ©e de Jane Lightfoot4 qui avait dĂ©jĂ  notĂ© que le contenu des Oracles Sibyllins Ă©tait plus Ă©tudiĂ© que la maniĂšre dont les sibyllistes s’expriment, Xavier Lafontaine « éclaire les stratĂ©gies littĂ©raires de mobilisation du matĂ©riau biblique » (p. 6) en utilisant la thĂ©orisation genettienne de l’intertextualitĂ© basĂ©e sur les notions d’hypertexte et d’hypotexte5 ainsi que les travaux sur la tradition scolaire (paideia) des progymnasmata rhĂ©toriques, la thĂ©orie ancienne de la paraphrase, et leur importance dans la formation des Ă©lites cultivĂ©es6 et par consĂ©quent dans celle des sibyllistes. L’utilisation de Genette s’articule par ailleurs avec un rejet explicite de l’approche de la Quellenforschung : l’Auteur insiste en effet sur la notion de « dialogue conscient avec le texte d’origine » (p. 117) que sous-entendrait le terme d’hypotexte, dialogue qu’il oppose Ă  la Quellenforschung « qui identifie les sources sans poser de maniĂšre aussi explicite la question des enjeux littĂ©raires de la reformulation ».

3Dans son organisation globale, l’ouvrage de Xavier Lafontaine est constituĂ© de deux parties. Dans une premiĂšre, dĂ©finitoire et au titre explicite (« Inscription gĂ©nĂ©rique des Oracles Sibyllins »), l’Auteur s’attache « à mettre en valeur les caractĂ©ristiques communes d’un genre littĂ©raire Ă  part entiĂšre, celui de l’oracle sibyllin » (p. 113) : sont ainsi Ă©tudiĂ©s et dĂ©crits tour Ă  tour la source du discours — la Sibylle —, le contenu de son enseignement ainsi que les liens de ce dernier avec la poĂ©sie didactique et la littĂ©rature sapientiale et enfin le rapport Ă  l’histoire, dĂ©clinĂ© dans une analyse de la trame eschatologique et de l’utilisation de la paradoxographie. Faisant suite Ă  cette Ă©tude transversale, la deuxiĂšme partie offre une analyse dĂ©taillĂ©e — inscrite dans le prolongement d’une prĂ©sentation mĂ©thodologique qui rappelle les dĂ©finitions antiques de la paraphrase — des paraphrases d’épisodes bibliques et des modalitĂ©s de reformulation qui ont guidĂ© leur rĂ©daction. Dans un souci de clartĂ©, l’Auteur traite les Ă©pisodes de maniĂšre chronologique et non selon l’ordre des Oracles, commençant donc par les « ProphĂ©ties des premiers temps » (cosmogonie, anthropogonie, Chute, DĂ©luge, Babel, Éxode, Exil) avant de se concentrer sur les « ProphĂ©ties Ă©vangĂ©liques ».

La Sibylle : une persona hybride et polymorphe

Une mise en scÚne pseudépigraphique

4Au cƓur de l’entreprise de dĂ©finition du « discours sibyllin7 » se trouve la source de la parole mise en scĂšne par les rĂ©dacteurs : la Sibylle, une prophĂ©tesse d’origine paĂŻenne Ă  l’autoritĂ© bien Ă©tablie. Les Oracles Sibyllins ont tous en commun la mise en Ɠuvre du mĂȘme procĂ©dĂ© pseudĂ©pigraphique : ils font parler — fictivement — cette figure, emblĂ©matique dans le monde grĂ©co-romain, de la divination. Faisant la synthĂšse de plusieurs modĂšles, cette Sybille judĂ©o-chrĂ©tienne est hĂ©ritiĂšre Ă  la fois des prophĂštes bibliques d’IsraĂ«l, de ceux qu’on retrouve dans les compositions apocalyptiques d’époque hellĂ©nistique et impĂ©riale « dans lesquelles une figure privilĂ©giĂ©e, tirĂ©e du passĂ© biblique, transmet des rĂ©vĂ©lations sur les fins derniĂšres ou les mystĂšres cĂ©lestes » (p. 44) et des figures oraculaires de la tradition grecque (HĂ©lĂ©nos, TirĂ©sias, la Sibylle virgilienne, Cassandre etc.).

5Autre Ă©lĂ©ment unificateur Ă©tudiĂ© par Xavier Lafontaine, l’énonciation fait l’objet d’un dĂ©veloppement Ă©clairant qui permet non seulement de spĂ©cifier les oscillations complexes entre les « diffĂ©rentes postures Ă©nonciatives s’exprimant derriĂšre le masque de la Sibylle » (p. 25), mais aussi de dĂ©marquer les Oracles Sibyllins des autres collections prophĂ©tiques (fragments orphiques, Oracles ChaldaĂŻques) ou d’autres productions dans laquelle la Sibylle joue un rĂŽle (l’Oracle de Baalbek, la Sibylle tiburtine).

« Une biographie plurielle » (p. 29)

6La prĂ©sentation des traditions biographiques concurrentes vient, quant Ă  elle, rappeler le processus de stratification de ces poĂšmes dont les divers rĂ©dacteurs s’étalent sur plusieurs siĂšcles : Or. 3 Ă©tablit ainsi, par exemple, un lien de parentĂ© par alliance entre la Sibylle et NoĂ©, le patriarche vĂ©tĂ©ro-testamentaire, constructeur de l’arche, en faisant sa bru. Or. 2 et 7 esquissent le portrait d’une Sibylle ጀΜαÎčÎŽÎźÏ‚ repentie, incarnation de la dĂ©bauche sexuelle qui « se donne comme exemple des comportements que sa prĂ©dication prĂ©tend amender » (p. 37), dans une sorte d’invitation Ă  l’émulation protreptique.

Le genre de la Sibylle : une fausse question

7« La Sibylle est-elle une femme ? » (p. 48). La question est posĂ©e par Xavier Lafontaine qui, Ă  contre-courant d’autres Ă©tudes rĂ©centes majeures sur les Oracles Sibyllins, choisit de temporiser l’importance du critĂšre du genre de la personnalitĂ© oraculaire. Contrairement Ă  Stewart-Lester qui affirme qu’ « Il existe des liens Ă©troits et rĂ©currents entre prophĂ©tie, violence divine et corps des femmes et ces liens s’inscrivent dans une logique historique particuliĂšre constituant la vraie prophĂ©tie8 » , lui considĂšre que la violence prophĂ©tique infligĂ©e Ă  la Sibylle serait « dans la continuitĂ© des prophĂštes bibliques forcĂ©s de prophĂ©tiser, ainsi que dans celle des figures oraculaires juives et chrĂ©tiennes » (p. 49) et que l’on pourrait presque « se demander si une Sibylle est vraiment une femme » et « si elle participe encore au systĂšme d’opposition binaire genrĂ© qui prĂ©vaut dans les sociĂ©tĂ©s patriarcales anciennes et modernes » (ibid.). En effet, l’auteur rappelle, pour appuyer sa dĂ©monstration, que « le texte n’explicite jamais la qualitĂ© genrĂ©e de la Sibylle » (ibid.) : les Ă©lĂ©ments biographiques Ă©voquĂ©s dans Or. Sib. 3 et Or. Sib. 1 qui font d’elle la belle-fille de NoĂ© seraient plutĂŽt Ă  analyser comme « un jeu littĂ©raire qui consiste Ă  bibliser tout en rationalisant les origines mythiques de la Sibylle. [
] Faire entrer la Sibylle dans la parentĂ© de NoĂ© relĂšve[rait] donc davantage d’une mĂ©taphore du projet poĂ©tique Ă  l’Ɠuvre dans les Oracles Sibyllins (une autoritĂ© paĂŻenne prophĂ©tise la vĂ©ritĂ© du dieu biblique) » (ibid.). Enfin, s’éloignant des conclusions d’Hannah Tervantko9 qui identifie une perception dĂ©gradĂ©e de la prophĂ©tie fĂ©minine dans les sources juives d’époques hellĂ©nistique et romaine (les femmes devineresses Ă©choueraient davantage et elles auraient plus de mal Ă  se faire reconnaĂźtre comme mĂ©diatrices lĂ©gitimes de la volontĂ© divine), Xavier Lafontaine voit, au contraire, dans la Sibylle des Oracles une « prophĂ©tesse vĂ©ridique » (p. 50) dont la parole « n’est pas montrĂ©e comme dysfonctionnelle ».

Une esthĂ©tique de lâ€™áŒ€ÏƒÎ±Ï†Î”ÎŻÎ± (l’obscuritĂ©)

8La Sibylle hybride et polymorphe est la source d’un discours relevant d’une esthĂ©tique de l’obscuritĂ© qui instaure dĂ©libĂ©rĂ©ment une « aura de mystĂšre oraculaire », « amenant le destinataire Ă  engager une dĂ©marche hermĂ©neutique pour identifier l’allusion » (p. 126). Cette áŒ€ÏƒÎ±Ï†Î”ÎŻÎ± (« obscurité »), qui est vĂ©hiculĂ©e par l’ambiguĂŻtĂ© linguistique, la non-linĂ©aritĂ© du rĂ©cit ou encore le recours frĂ©quent aux Ă©nigmes numĂ©rologiques, est mise en tension avec les principes de clartĂ© et d’évidence (ÏƒÎ±Ï†ÎźÎœÎ”Îčα, áŒÎœÎŹÏÎłÎ”Îčα) : l’analyse des passages mentionnant l’épisode vĂ©tĂ©rotestamentaire du DĂ©luge est un bon exemple. Dans le deuxiĂšme chapitre de sa deuxiĂšme partie, consacrĂ© Ă  l’étude des prophĂ©ties des premiers temps, Xavier Lafontaine offre une lecture prĂ©cise de trois oracles (Or. sib. 3. 820-829, 4.47-53 et 7.7-15) qui lui permet d’affirmer en bilan que « cet Ă©pisode emblĂ©matique du chĂątiment divin et du salut du juste est traitĂ© de maniĂšre Ă  jouer sur l’évidence et l’obscurité : l’obscuritĂ© passe par la condensation extrĂȘme de l’épisode, les pĂ©riphrases et la rupture de la linĂ©aritĂ© chronologique ou logique du rĂ©cit. L’évidence, elle, est assurĂ©e par des mots-clefs qui relient immĂ©diatement la paraphrase Ă  son rĂ©fĂ©rent biblique : le cataclysme d’eau, l’arche et le juste unique » (p. 155).

9Les procĂ©dĂ©s mettant en Ɠuvre cette esthĂ©tique affectĂ©e de lâ€™áŒ€ÏƒÎ±Ï†Î”ÎŻÎ± dans les Oracles Sibyllins contribuent nĂ©anmoins Ă  instaurer une vĂ©ritable « connivence avec leur public idĂ©al, lequel est amenĂ© Ă  reconnaĂźtre des Ă©pisodes fondateurs de sa culture travestis en prophĂ©ties Ă©manant d’une autoritĂ© rĂ©putĂ©e Ă©trangĂšre » (p. 296) ; le rĂ©fĂ©rent biblique n’est « masqu[Ă©] » que pour ĂȘtre rendu « d’autant plus manifeste » (ibid.). Dans le jeu des allusions, des constructions circulaires, des pĂ©riphrases contournĂ©es, les « silences » du texte sont autant d’invitations Ă  la reconnaissance lancĂ©es aux destinataires, participant par lĂ  mĂȘme Ă  la construction d’une identitĂ© collective.

PrĂ©occupation eschatologique et exigence Ă©thique : une interprĂ©tation de l’histoire au service de l’exhortation parĂ©nĂ©tique

Un « mode didactique » au croisement entre littérature de sagesse, compositions apocalyptiques et poésie grecque

10Sans pour autant ĂȘtre « nĂ©cessairement prĂ©sentĂ©e comme un sage dont l’auditeur devrait Ă©muler la vertu » (p. 59) contrairement aux traditions sapientielles hellĂ©nistiques qui prĂ©sentent des modĂšles de maĂźtre de sagesse10, la Sibylle, instrument divin soumis Ă  une violente possession inspirĂ©e, enseigne des « normes de comportement Ă  imiter ou des vices Ă  Ă©viter sub specie aeternitatis » (p. 60) ; elle exhorte et appelle Ă  la conversion en brandissant la menace eschatologique du Jugement dernier contre lequel elle met en garde. Empruntant Ă  la fois Ă  la littĂ©rature de sagesse qui « cherche Ă  transmettre aux agents humains des moyens de s’orienter dans leur vie grĂące Ă  l’expĂ©rience concrĂšte de la morale pratique » (p. 60) et Ă  la littĂ©rature apocalyptique qui « prĂ©sente l’accĂšs Ă  la sagesse comme mĂ©diĂ© par des rĂ©vĂ©lations ou des ĂȘtres d’origine surnaturelle, l’orientation dans la vie terrestre [Ă©tant] conditionnĂ©e Ă  l’observance de principes transcendants » (ibid.), le discours sibyllin est associĂ© par Xavier Lafontaine Ă  un « mode didactique » qui « enseigne un savoir liĂ© Ă  un domaine technique identifiĂ© [
] : la connaissance des fins derniĂšres et de l’action d’une divinitĂ© dans l’histoire ». Tout cet enseignement, enfin, est insĂ©rĂ© dans un rĂ©gime versifiĂ© qui « renonçant aux formes de composition en prose telles qu’on les connaĂźt par les recueils sapientiaux ou la littĂ©rature apocalyptique juive » (p. 61), Ă©mulerait la poĂ©sie didactique grecque d’un HĂ©siode ou d’un Aratos.

Une esthĂ©tique catalogale donnant forme Ă  des motifs d’exhortation Ă©thique rĂ©currents

11Cette visĂ©e morale poussant son destinataire Ă  l’adoption d’un certain comportement se caractĂ©rise formellement par des motifs rĂ©currents et une esthĂ©tique catalogale. Le contenu de l’éthique, objet de prĂ©dication, prolonge le DĂ©calogue : l’avarice et le gain indu sont dĂ©noncĂ©s ; le vol et l’adultĂšre, de mĂȘme que l’appĂąt du gain, sont condamnĂ©s ; l’aviditĂ© est dĂ©signĂ©e comme source de querelles et de conflits ; les destinataires sont incitĂ©s Ă  prĂ©fĂ©rer la raison et la sagesse Ă  l’arrogance et Ă  la dĂ©mesure, et la piĂ©tĂ© est sans surprise valorisĂ©e. Donnant forme Ă  cette Ă©dification Ă©thique, l’usage du catalogue rappelle, non seulement HomĂšre, HĂ©siode et les poĂštes hellĂ©nistiques mais aussi la composition des rĂ©cits dans les lettres du Nouveau Testament11.

Parler d’histoire sub specie aeternitatis

12NĂ©anmoins, — et c’est ce qui fait, en partie, la spĂ©cificitĂ© de cette production oraculaire —, derriĂšre la veine didactique et la parĂ©nĂšse, se trouve en permanence une trame eschatologique : « l’exhortation morale s’insĂšre dans le canevas d’une histoire orientĂ©e vers un Jugement dernier qui sanctionnera la valeur morale des individus et du groupe (comme peuple) en fonction de leurs actions » (p. 85). En expliquant que les malheurs prĂ©dits sont liĂ©s aux « dĂ©voiements de l’humanitĂ© pĂ©cheresse » et en illustrant le schĂ©ma impiĂ©tĂ©-chĂątiment, le discours sibyllin, inspirĂ© par la divinitĂ© de la rĂ©vĂ©lation biblique, appelle son destinataire Ă  « amender son comportement pour ne pas s’exposer Ă  ce mĂ©canisme rĂ©tributif » (p. 93). Les prophĂ©ties des premiers temps qui paraphrasent les rĂ©cits bibliques de l’anthropogonie et de la Chute dans Or. Sib. 1, 3 et 8 offrent aussi, en mĂȘme temps qu’une Ă©tiologie du mal, un premier exemple de chĂątiment divin invitant au respect des commandements.

Exhorter en terrifiant : parénÚse et paradoxographie

13Formellement, la description des phĂ©nomĂšnes extraordinaires visant Ă  apeurer dans un but de parĂ©nĂšse emprunte Ă  la paradoxographie12, ce genre — dont le nom est issu d’un nĂ©ologisme tardif d’origine byzantine13 — dans lequel sont recensĂ©es des anecdotes surprenantes, qui sortent de l’ordinaire, des curiositĂ©s de la nature, des faits merveilleux et inouĂŻs : les mirabilia ou admiranda latins et les ΞαύΌατα ou ጄπÎčστα grecs. Face au nombre important de descriptions de signes annoncĂ©s par la Sibylle dans les Oracles, Xavier Lafontaine propose de les considĂ©rer comme « des motifs littĂ©raires jouant du goĂ»t contemporain pour le merveilleux et le spectaculaire ». Les rĂ©dacteurs auraient ainsi recours Ă  « toute la gamme des phĂ©nomĂšnes inspirant l’effroi aux mortels [conflagrations cosmiques, troubles interstellaires etc.] pour faire prendre conscience Ă  ces derniers de l’omnipotence de la divinité » (p. 105).

Paideia, hexamùtre et remplois : une logique de l’Usurpation

14Entrelacs complexe d’intertextualitĂ©s qui se superposent, les Oracles Sibyllins sont fonciĂšrement hybrides. IntĂ©grant la matiĂšre des Ă©pisodes bibliques, qu’ils paraphrasent sur un mode caractĂ©risĂ© par ce que Xavier Lafontaine dĂ©signe par le terme d’« allusion », dans la trame de prophĂ©ties prĂ©sentĂ©es comme prononcĂ©es par une Sibylle fictive, le corpus oraculaire reformule son hypotexte dans une « matrice formelle grecque » (p. 217). L’étude de cette derniĂšre, dont le titre de la monographie rend compte avec le terme d’hellĂ©nisme, est au cƓur de l’entreprise de l’auteur qui mobilise les outils de l’analyse littĂ©raire pour dresser un tableau prĂ©cis des interactions multiples des oracles avec la culture classique, la paideia, inculquĂ©e Ă  l’école14 aux Ă©lites impĂ©riales.

15L’usage, en premier lieu, de l’hexamĂštre dactylique, ainsi que le « remploi (usurpare) de motifs ou d’expressions hĂ©ritĂ©s de la tradition classique appliqu[Ă©s] Ă  des rĂ©alitĂ©s proprement juives ou chrĂ©tiennes » (p. 9) font ainsi l’objet d’une Ă©tude serrĂ©e. Dans le deuxiĂšme chapitre de la deuxiĂšme partie, consacrĂ© aux prophĂ©ties des premiers temps, Xavier Lafontaine propose ainsi une lecture de dĂ©tail de Or. Sib. 3.820-829, dans laquelle il montre comment l’Ulysse homĂ©rique et les Argonautes d’Apollonios de Rhodes ont pu servir de modĂšles pour la caractĂ©risation de NoĂ©. Dans ce mĂȘme chapitre, la maĂźtrise des Ɠuvres hĂ©siodiques et homĂ©riques dĂ©ployĂ©e par le rĂ©dacteur dans Or. Sib. 1.1-123 est mĂ©thodiquement prouvĂ©e : dans ce rĂ©cit de la CrĂ©ation et du DĂ©luge « intĂ©grĂ© dans une trame historique qui reconfigure les gĂ©nĂ©alogies donnĂ©es par la GenĂšse pour la croiser Ă  la mythologie grecque » (p. 156), le mythe des races hĂ©siodique, la description des HĂ©catonchires et des enfants de la Nuit dans la ThĂ©ogonie ou encore celle des Cyclopes odyssĂ©ens offrent des hypotextes auxquels le discours sibyllin emprunte beaucoup. Les paraphrases Ă©vangĂ©liques ne sont d’ailleurs, au demeurant, pas en reste. Les hymnes homĂ©riques et hellĂ©nistiques avec leurs images, leur vocabulaire et le style hyperbolique avec lequel les thĂ©ophanies y sont dĂ©crites servent de modĂšle Ă  Or. Sib. 6 tandis que les songes prĂ©monitoires des Tragiques se lisent en filigrane dans Or Sib. 8.

16Ainsi le dialogue littĂ©raire « conscient » (p. 117) qui aboutit au « corpus » des Oracles Sibyllins est-il Ă©lucidĂ© par Xavier Lafontaine. Les « contours de l’univers mental » (p. 297) des rĂ©dacteurs successifs et des destinataires sont dessinĂ©s, laissant voir la prĂ©gnance de « la langue et [d]es catĂ©gories esthĂ©tiques de la παÎčΎΔία [utilisĂ©e] sous le masque d’une autoritĂ© dont la source d’inspiration est dĂ©tournĂ©e et placĂ©e du cĂŽtĂ© de la divinitĂ© biblique, suivant la logique de l’Usurpation » (ibid.).

*

17HellĂ©nisme et prophĂ©tie : les Oracles Sibyllins juifs et chrĂ©tiens offre une contribution extrĂȘmement stimulante qui marque un jalon important dans le renouveau des Ă©tudes sur le corpus des Oracles Sibyllins. L’effort de dĂ©finition gĂ©nĂ©rique dĂ©ployĂ© aboutit Ă  une analyse stylistique et formelle prĂ©cise de l’objet dĂ©limitĂ©. Les cadres thĂ©oriques de la paraphrase — ainsi que son inscription dans la rhĂ©torique ancienne — et de l’intertextualitĂ© genettiennes servent une Ă©tude qui, en les Ă©tablissant comme tĂ©moins Ă  part entiĂšre de la poĂ©sie hexamĂ©trique, montre l’erreur du jugement sĂ©vĂšre qui rĂ©duisait jusque-lĂ  ces productions poĂ©tiques Ă  de mauvaises imitations des vers homĂ©riques et hĂ©siodiques. Xavier Lafontaine confirme mĂ©thodiquement l’intĂ©rĂȘt certain qu’il y a Ă  lire ce corpus oraculaire pour qui veut voir un exemple reprĂ©sentatif — et complexe — de paraphrases bibliques versifiĂ©es dont la composition et les Ă©lĂ©ments formels prouvent la familiaritĂ© des rĂ©dacteurs successifs avec les formes poĂ©tiques grecques liĂ©es Ă  la formation scolaire commune, cette fameuse paideia si centrale pour comprendre les pĂ©riodes hellĂ©nistiques et impĂ©riales.

18Dans cette perspective, on regrettera seulement que les paraphrases scripturaires en hexamĂštres des ive et ve siĂšcles de notre Ăšre, comme la MĂ©taphrase des Psaumes des Pseudo-Apollinaire, les Homerocentones de l’impĂ©ratrice Eudocie ou encore la Paraphrase de l’Évangile selon Jean de Nonnos de Panopolis, n’aient pas Ă©tĂ© rĂ©ellement exploitĂ©es — voire mentionnĂ©es. Certes, elles sont postĂ©rieures aux Oracles et la monographie se concentre de maniĂšre comprĂ©hensible sur ce qui a pu servir d’hypotexte aux diffĂ©rents rĂ©dacteurs mais elles auraient servi de prolongements et de contrepoints pertinents vu les caractĂ©ristiques thĂ©matiques et formelles qu’elles partagent avec le corpus sibyllin et ce, d’autant plus que l’auteur ne rechigne pas, ailleurs, Ă  ces excursus « anachroniques » qui permettent de dresser un tableau plus prĂ©cis de l’antiquitĂ© d’époque impĂ©riale. On notera par ailleurs quelques coquilles ayant la particularitĂ© surprenante de concerner toutes Nonnos de Panopolis : devenu poĂšte du vie siĂšcle Ă  la p. 104 (au lieu du ve, bien Ă©tabli15), sa gigantomachie finale est avancĂ©e au chant 38 (p. 109) et elle oppose un certain « Dionysios », (sic., ibid.) aux GĂ©ants, au lieu du fils de SĂ©mĂ©lé ; enfin, la Paraphrase (unique) de l’Évangile de Jean se lit au pluriel et sans la prĂ©cision du nom de l’évangĂ©liste dans l’index des sources antiques (p. 356). Ces quelques imprĂ©cisions n’enlĂšvent cependant rien Ă  la qualitĂ© et Ă  l’intĂ©rĂȘt sans conteste de cette contribution qui vient nourrir non seulement le champ des Ă©tudes bibliques mais aussi celui des Ă©tudes classiques.