
Une histoire des avant-gardes en poésie
1« Ce fut une grande Ă©poque pour la poĂ©sie » (p. 395) conclut Michel Murat Ă la fin de son Ă©tude Les Javelots de lâavant-garde. PoĂ©sie en France 1960-1980. Et pourtant, si peu dâĂ©tudes jusquâĂ celle-ci en font le rĂ©cit â alors mĂȘme quâun demi-siĂšcle sâest Ă©coulé : il y a la belle lâanthologie dâYves di Manno et Isabelle Garron parue aux Ă©ditions Flammarion en 2017, Un nouveau monde. PoĂ©sie en France 1960-2010, qui la traverse, des Ă©tudes centrĂ©es sur la rĂ©ception contemporaine de tel ou tel poĂšte antĂ©rieur â comme la thĂšse de Julia Pont sur les « postĂ©ritĂ©s de Reverdy »1, ou les travaux de rĂ©fĂ©rence de Thierry Roger sur la rĂ©ception du « Coup de dĂ©s »2 â, et bien sĂ»r de nombreuses Ă©tudes monographiques. Mais les Ă©tudes qui tentent dâembrasser la pĂ©riode pour elle-mĂȘme restent rares, ou datĂ©es.
2De fait, le dernier livre de Michel Murat prend la suite dâune histoire de la poĂ©sie de lâaprĂšs-guerre quâil avait amorcĂ©e dans le volume La PoĂ©sie de lâAprĂšs-guerre, 1945-19603, paru deux ans plus tĂŽt. Tout en dessinant les lignes de continuitĂ©s entre les deux pĂ©riodes, il cherche nĂ©anmoins Ă mettre en lumiĂšre leurs singularitĂ©s et leurs diffĂ©rences. Ainsi, autant la pĂ©riode dâaprĂšs-guerre Ă©tait dĂ©crite comme un « moment anxieux, instable et perturbĂ©4 », autant les dĂ©cennies qui suivent, sur lesquelles se concentre ce second volume, semblent un sursaut dans lâhistoire de la poĂ©sie, et tout particuliĂšrement, un moment de renouvellement formel. La poĂ©sie des annĂ©es 1945-1960 semblait « fortement âen situationâ5 », marquĂ©e par lâombre directe de la Seconde Guerre mondiale et des fractures nationales quâelle avait impliquĂ©es ; la poĂ©sie des annĂ©es 1960-1980 semble quant Ă elle dĂ©livrĂ©e â en partie du moins â de lâinjonction Ă lâengagement, et davantage ouverte Ă lâexpĂ©rimentation.
3Si la date initiale de 1945 allait de soi dans le volume prĂ©cĂ©dent, le dĂ©coupage chronologique 1960-1980 appelle Ă ĂȘtre historiquement justifié : la fin des annĂ©es 1950 correspond ainsi Ă la fois aux dĂ©buts de la CinquiĂšme RĂ©publique et de la prĂ©sidence de De Gaulle â hĂ©ros de la RĂ©sistance â, sur fond de rĂ©volution algĂ©rienne et de dĂ©colonisation ; sur le plan littĂ©raire, 1960 correspond au Nobel de Saint-John Perse (auteur auquel Michel Murat consacre un dĂ©veloppement dans le livre prĂ©cĂ©dent), Ă la crĂ©ation de lâOulipo et Ă la naissance de la revue Tel Quel. 1980 est plus approximative : si les grandes revues dâavant-garde, Tel quel et Change, notamment, disparaissent au dĂ©but des annĂ©es 80, câest une borne plus arbitraire ; Michel Murat sâautorise dâailleurs Ă la dĂ©passer quand il traite de lâĆuvre dâEmmanuel Hocquard â celle qui, le plus, selon lui, constitue un pont entre cette pĂ©riode et le dernier quart du siĂšcle. LâĂ©pilogue ouvre quant Ă lui sur la pĂ©riode suivante, Ă savoir le contemporain.
Un essai critique : choix de corpus & omissions
4Notons par ailleurs que les annĂ©es 1960-1980, comme le souligne Michel Murat, correspondent Ă ses annĂ©es de formation, littĂ©raires et intellectuelles. Un tel commentaire, trĂšs apprĂ©ciable, permet aussi dâancrer lâhistoire proposĂ©e dans un sous-texte biographique, qui ressurgit çà et lĂ . De fait, le positionnement gĂ©nĂ©rique de ces deux volumes est Ă questionner : il navigue entre, on lâa dit, histoire littĂ©raire, essai critique sur la littĂ©rature de ce temps, et approches sociologiques ponctuelles. Michel Murat ne se contente pas de restituer le contexte littĂ©raire des annĂ©es 1960-1980 : il trie, sĂ©lectionne, commente les Ćuvres et le fonctionnement du champ. « Je nâai pas cherchĂ© Ă dresser un panorama, prĂ©fĂ©rant choisir quelques objets et les mettre en lumiĂšre » (p. 17), commente-t-il. En rĂ©sultent des choix de corpus, qui pourront passer pour des omissions â au premier rang desquelles, lâabsence de la poĂ©sie sonore et de la poĂ©sie-action. Il « aurait fallu lui consacrer un livre Ă part entiĂšre », remarque-t-il, avant de renvoyer aux Ă©tudes existantes6. Cette absence est Ă©galement justifiĂ©e par sa position « presque autonome, parallĂšle Ă la poĂ©sie Ă©crite, en marge du genre et des dĂ©bats qui lâaniment » (p. 18).
5 ParallĂšlement, il met de cĂŽtĂ© ce quâil nomme les « machines Ă Ă©crire » (p. 12) â catĂ©gorie qui regroupe les procĂ©dĂ©s de composition mĂ©caniques des avant-gardes (Ă©criture automatique, collage, cut-up) et les Ă©critures Ă contrainte de lâOulipo. Raymond Queneau et François Le Lionnais, pourtant se font connaĂźtre Ă partir des annĂ©es 1970, avec la publication de La LittĂ©rature potentielle en 1970 et le succĂšs de Le Vie mode dâemploi de Perec en 1978. Roubaud est, avec Perec, « le principal reprĂ©sentant » de ce groupe ; Michel Murat fait cependant le choix de nâanalyser dans ce livre que le versant non-oulipien de lâĆuvre de Roubaud, et de ne pas traiter du groupe en tant que tel.
6Dâun mĂȘme geste, il Ă©carte les « maĂźtres Ă penser » (p. 12), et autres reprĂ©sentants de la French theory, car, selon lui, « lâhistoire de la poĂ©sie nâinterfĂšre que peu avec celle de la thĂ©orie » (p. 11). Blanchot, Foucault, Barthes, Deleuze ou Derrida sont ainsi mentionnĂ©s en passant, sans donner lieu Ă un dĂ©veloppement Ă part entiĂšre ; Murat sâexplique : « Pour la poĂ©sie dont ils sont contemporains, les grands noms de la french theory forment une toile de fond â mais en trompe-lâĆil » (p. 12). On pourrait arguer au contraire en faveur de lâimportance de la thĂ©orie de lâĂ©poque sur ce qui sâĂ©crit alors en poĂ©sie ; lâimportance de Blanchot pour la « modernitĂ© nĂ©gative », les reformulations de Deleuze et Barthes chez Hocquard, par exemple. Mais il faut comprendre, je crois, que sâ« il ne sera pas question ici de thĂ©orie mais de poĂ©sie » (p. 7), peut-ĂȘtre est-ce avant tout un parti pris personnel, une volontĂ© de traverser lâhistoire de cette Ă©poque en la dĂ©barrassant du prisme thĂ©orique qui a, parfois, câest vrai, pu lâalourdir. Notons enfin des oubliĂ©s plus ponctuels, dont Murat commente lĂ -aussi lâomission : Marcelin Pleynet, Jacques Dupin, Franck Venaille, Jean Tortel, Bernard NoĂ«l et Georges Perros. Certaines sont justifiĂ©es par des partis pris chronologiques ou structurels, dâautres par des affinitĂ©s personnelles.
« Nous ne sortons pas de la poésie »
7Les Javelots de lâavant-garde est structurĂ© en trois parties : la premiĂšre, « La seconde crise de vers », expression de Jacques Roubaud, est une « double monographie » sur Denis Roche et Jacques Roubaud, dont le second commente lâĆuvre du premier, et qui partagent un intĂ©rĂȘt commun pour la photographie ; tous deux travaillent, selon Michel Murat, « par des visĂ©es contraires », Ă une « destruction et rĂ©invention du vers » (p. 15). La deuxiĂšme, « Contrefeux », sâarticule autour des Cahiers du chemin (Michel Deguy, Jude Stefan et Jacques RĂ©da) et de LâĂphĂ©mĂšre, qui fut pour le critique, « la plus belle revue de cette pĂ©riode » (p. 15-16) (Louis-RenĂ© des ForĂȘts, AndrĂ© du Bouchet, dialogue avec Giacometti et Celan). La troisiĂšme, enfin, a pour titre « Lâablatif absolu », titre empruntĂ© Ă un recueil de Michel Couturier, que Murat prĂ©fĂšre pour lâoccasion Ă lâexpression dâHocquard « modernitĂ© nĂ©gative » ; elle traite du « littĂ©ralisme en poĂ©sie » (p. 16), et va des « maĂźtres effacĂ©s » (Roger Giroux et Michel Couturier) aux dĂ©veloppements de la lecture publique, en passant par « quatre sibylles » (Anne-Marie Albiach, Danielle Collobert, AgnĂšs Rouzier et Sophie Podolski).
8Renonçant Ă retracer lâhistoire de la poĂ©sie hors du livre, Michel Murat fait nĂ©anmoins une place de choix, en fin de troisiĂšme partie, Ă la question de la lecture publique, promue par plusieurs des poĂštes du groupe Orange Export (Roubaud, Royet-Journoud et Hocquard, notamment). Il faut dire que Michel Murat lâa largement Ă©tudiĂ©e dans le cadre du projet des « Archives sonores de la poĂ©sie », qui a notamment pris la forme dâune trĂšs riche base de donnĂ©es en ligne7, ainsi que de plusieurs colloques et publications : Dire la poĂ©sie ?, sous la direction de Jean-François Puff en 20158, et Archives sonores de la poĂ©sie en 2020, sous la direction dâAbigail Lang, Michel Murat et CĂ©line Pardo9. Pourtant, câest bel et bien une « histoire du vers » (p. 10) et de la mise en page du texte sur la page quâil retrace ici â en tĂ©moignent les nombreux extraits de textes citĂ©s, parfois sous la forme dâune page entiĂšre reproduite quasiment Ă lâĂ©chelle, et qui font souvent lâobjet dâune analyse de dĂ©tail ; la premiĂšre partie, dont le titre est empruntĂ© Ă La Vieillesse dâAlexandre de Jacques Roubaud, sous-titrĂ© Essai sur quelques Ă©tats du vers français rĂ©cent, en est la preuve10.
9On peut, il est vrai, questionner le bien-fondĂ© dâune histoire du vers Ă lâĂ©poque oĂč le terme poĂ©sie fait lâobjet dâune « haine » rĂ©currente de la part des poĂštes, oĂč celui de poĂšme est remplacĂ© par le mot texte, et oĂč la LittĂ©rature en gĂ©nĂ©ral, pour reprendre les mots de Denis Roche, nâa jamais semblĂ© aussi « inadmissible ». Certains argueront quâon ne peut prĂ©tendre raconter lâhistoire de la poĂ©sie des annĂ©es 1960-1980 en sâen tenant Ă la poĂ©sie Ă©crite, puisquâune des caractĂ©ristiques de la poĂ©sie de ces annĂ©es-lĂ est justement la maniĂšre dont elle sâĂ©mancipe en partie de la forme livresque. Disons alors que câest un parti pris, dont Michel Murat se justifie : « Je nâignore pas que la poĂ©sie peut ĂȘtre tout autre chose. Mais elle est aussi cela qui sâest appelĂ© poĂ©sie et quâon a saluĂ© comme poĂ©sie » (p. 19). Câest une des histoires possibles â peut-ĂȘtre celle avec laquelle, aussi, en tant quâessayiste, il partage le plus dâaffinitĂ©s (il ne cache pas la dimension subjective de ses choix). Câest aussi â surtout ? â, je crois, une rĂ©ponse Ă Jean-Marie Gleize, et Ă la « sortie de la poĂ©sie »11 : ce que veut clairement montrer Michel Murat, câest en effet quâil a existĂ© une avant-garde poĂ©tique qui ne sâest pas dĂ©partie de lâĂ©crit et de la forme livre â lâaventure Orange Export en fournit un cas exemplaire.
Lâinternationalisation du champ poĂ©tique
10 De mĂȘme quâun des apports majeurs du volume sur la poĂ©sie de 1945-1960 Ă©tait la place consacrĂ©e aux « OrphĂ©es noirs » (Senghor, CĂ©saire et Rabearivelo) qui montrait leur importance dans le champ poĂ©tique dâaprĂšs-guerre en pleine reconfiguration, lâapport majeur des Javelots de lâavant-garde est sa mise en lumiĂšre des influences Ă©trangĂšres sur la poĂ©sie française dâalors : « à la diffĂ©rence de la prĂ©cĂ©dente [1945-1960], la poĂ©sie de cette pĂ©riode est peu prĂ©occupĂ©e de se dĂ©finir comme poĂ©sie française. [âŠ] lâesprit des avant-gardes, mĂȘme quand il nâest pas dominĂ© par le marxisme, est internationaliste. » (p. 13) Pour les Ă©changes de la poĂ©sie française avec la poĂ©sie Ă©tatsunienne, Michel Murat renvoie Ă lâouvrage dâAbigail Lang, La Conversation transatlantique12, tout en notant que « la plupart des poĂštes dont [il] parle [y] ont contribué » (p. 13) ; de fait, ce sont les poĂštes de la « modernitĂ© nĂ©gative » au sens large, Roubaud, Hocquard, Royet-Journoud, Albiach, entre autres, qui par leurs traductions, anthologies, et par leurs amitiĂ©s, contribuent Ă lâimportante rĂ©ception française de la poĂ©sie outre-Atlantique dâalors.
11 Mais Michel Murat ouvre ici « deux autres fenĂȘtres vers lâextĂ©rieur » (p. 14) particuliĂšrement intĂ©ressantes ; celle de la rĂ©ception française de lâĆuvre de Paul Celan, dâabord :
Celan est le plus grand poĂšte de langue allemande du second xxe siĂšcle, celui dont la poĂ©sie rĂ©pond Ă la barbarie du temps. Son Ćuvre met en jeu notre rapport Ă la culture allemande et avec lâhĂ©ritage du romantisme, que le nazisme a compromis, de mĂȘme que la langue allemande est devenue celle des bourreaux. Celan a vĂ©cu et travaillĂ© Ă Paris, traduit des poĂštes français ; son dialogue avec Adorno et sa rencontre avec Heidegger se rĂ©percutent sur nous [âŠ]. (p. 14)
12Lâinfluence de Celan, en effet, se fait sentir au-delĂ de la revue qui accueillit ses traductions, LâĂphĂ©mĂšre, et dont il rejoint le comitĂ© de rĂ©daction grĂące Ă AndrĂ© du Bouchet. Michel Murat lui consacre un dĂ©veloppement Ă la fin de la deuxiĂšme partie.
13Lâautre « fenĂȘtre vers lâextĂ©rieur » est ce que Michel Murat nomme « le nouveau japonisme », Ă©voquĂ© principalement Ă propos de lâinfluence de la poĂ©sie japonaise classique sur lâĆuvre de Jacques Roubaud, mais dont on pourrait Ă©tudier plus largement lâinfluence sur le champ littĂ©raire dâalors13. En rĂ©sultent dâĂ©clairantes analyses de lâĆuvre de Roubaud, principalement abordĂ©e sous un angle formel.
PoĂštes et poĂ©tesses : place des femmes dans lâhistoire poĂ©tique
14 Les apports des Ă©tudes de genre en littĂ©rature ont montrĂ© combien les Ă©crivaines Ă©taient les grandes oubliĂ©es de lâhistoire littĂ©raire14 ; le colloque « Poet.e.s.s.e.s : quâest-ce quâune femme poĂšte ? Histoire, crĂ©ation, politique »15 en 2021 a quant Ă lui dĂ©montrĂ© combien le champ poĂ©tique â a fortiori français â et la critique qui lâaccompagne avaient Ă©tĂ©, pendant longtemps, particuliĂšrement hostiles aux poĂ©tesses. Lâun des intĂ©rĂȘts de lâouvrage de Michel Murat est de consacrer un dĂ©veloppement Ă quatre femmes poĂštes qui connurent une reconnaissance inĂ©gale. Si Anne-Marie Albiach, Ă qui deux poĂštes contemporains, Jean Daive et Jean-Marie Gleize, consacrĂšrent des Ă©tudes, et Danielle Collobert dont les Ćuvres complĂštes sont parues aux Ă©ditions P.O.L, bĂ©nĂ©ficiaient dĂ©jĂ dâune reconnaissance certaine â moindre dans le cas de Collobert â, Michel Murat sâintĂ©resse Ă©galement Ă deux poĂštes en partie oubliĂ©es aujourdâhui : AgnĂšs Rouzier (Non, rien 1974, Lettres Ă un Ă©crivain mort, 1981, Le fait mĂȘme dâĂ©crire, 1985) et Sophie Podolski (Le Pays oĂč tout est permis, 1972). La premiĂšre fut proche de la revue Change, qui publia ses textes, et la seconde fut briĂšvement introduite au monde littĂ©raire par Philippe Sollers.
15 En regroupant ces quatre poĂ©tesses dans une seule et mĂȘme section, Michel Murat suggĂšre quâelles Ă©taient toutes â à lâexception dâAnne-Marie Albiach, ce qui, je crois, est discutable16 â « patronnĂ©es par des hommes », et y voit lĂ la condition Ă laquelle « une femme poĂšte pouvait ĂȘtre Ă©ligible comme figure de lâavant-garde » (p. 314). Si lâargument est sociologique, on peut en rĂ©alitĂ© regretter un tel regroupement, qui ne rappelle que trop les sections consacrĂ©es Ă la « poĂ©sie fĂ©minine » dans les anthologies successives du xixe et du xxe siĂšcle, et dont la critique fĂ©ministe a dĂ©noncĂ© la tendance Ă la ghettoĂŻsation17. Si le rapprochement dâAlbiach et Collobert va de soi, dans la mesure oĂč elles ont toutes les deux publiĂ© des textes aux Ă©ditions Orange Export Ltd., lâinclusion de leurs Ćuvres dans la mĂȘme section que celles dâAgnĂšs Rouzier et Sophie Podolski ne relĂšve pas de lâĂ©vidence. La poĂ©tique de Sophie Podolski, si particuliĂšre, comme le montre Michel Murat, et notamment lâimportance du fac-similĂ© dans son (bref) travail poĂ©tique, semble avoir peu de choses en commun avec la poĂ©tique dâAlbiach, Collobert ou Rouzier. Plus encore, lâinsertion de la section qui leur est consacrĂ©e dans la troisiĂšme partie consacrĂ©e Ă lâ« ablatif absolu » pose problĂšme, dans le cas de Sophie Podolski, et mĂȘme dâAgnĂšs Rouzier â mais peut-ĂȘtre est-il simplement justifiĂ© par des questions de structuration de lâouvrage.
16 Une partie de lâĂ©pilogue est Ă©galement consacrĂ©e Ă la poĂ©sie des femmes â celle dâAnne Portugal, de Liliane Giraudon ou de CĂ©cile Mainardi â, dont la prĂ©sence est, selon Michel Murat, caractĂ©ristique de la poĂ©sie contemporaine, et a notamment Ă©tĂ© mise en lumiĂšre par leur importance dans la Revue de littĂ©rature gĂ©nĂ©rale de Pierre Alferi et Olivier Cadiot.
Une histoire des avant-gardes poétiques
17 EmpruntĂ© Ă Baudelaire, le titre du volume renvoie Ă lâavant-garde « qui sâest conçue Ă la fois comme une mystique du nouveau et comme une guerre dans laquelle les Ćuvres servent de projectiles offensifs » (p. 7) ; de fait, pour Michel Murat, « câest bien lâavant-garde qui donne la couleur du temps » (p. 10). La pĂ©riode est marquĂ©e, selon lui, par trois composantes esthĂ©tiques des avant-gardes : la « subversion » des formes existantes, « lâinvention de formes nouvelles » et la « spĂ©culation » (p. 10). Par son analyse des Ćuvres, sa mise en perspective de celles-ci dans lâhistoire de leur temps, son attention aux mĂ©canismes de restructuration qui rĂ©gissaient le champ Ă©ditorial dâalors, Les Javelots de lâavant-garde comble un manque de lâhistoire poĂ©tique de la seconde moitiĂ© du xxe siĂšcle, et ouvre la porte Ă des Ă©crits futurs, qui viendront le complĂ©ter, ou le prolonger. La place accordĂ©e Ă ce que le critique nomme lâ« ablatif absolu » rĂ©pond par ailleurs au renouveau Ă©ditorial et critique dont a fait lâobjet la « modernitĂ© nĂ©gative » ces derniĂšres annĂ©es. En Ă©crivant cette histoire un temps nĂ©gligĂ©e par les Ă©tudes consacrĂ©es Ă la poĂ©sie du xxe siĂšcle, Michel Murat réévalue lâimportance de cette contre-modernitĂ© dans lâhistoire poĂ©tique du second xxe siĂšcle.

