Acta fabula
ISSN 2115-8037

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Ombre Tarragnat

Trouble dans la relationnalité multispécifique : le « Manifeste ChthulucÚne » de Donna Haraway

The trouble with multispecies relationality: Donna Haraway’s “Chthulucene Manifesto”
Donna J. Haraway, Vivre avec le trouble [Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, 2016], trad. Vivien García, Vaulx-en-Velin : Les Éditions des mondes à faire, 2020, 400 p., EAN 9782955573846.

1Vivre avec le trouble, le dernier ouvrage en date de Donna Haraway (paru en 2016 en langue originale et en 2020 en français), Ă©tait initialement conçu sous la forme d’un « Manifeste ChthulucĂšne », qui devait faire suite au Manifeste cyborg 1 — avec ses discussions sur la technologie — et au Manifeste des espĂšces compagnes 2 — avec ses rĂ©flexions sur les relations entre espĂšces. Dans ce texte, l’historienne, philosophe et biologiste fĂ©ministe s’attache Ă  penser et investir la crise Ă©cologique et les relations de parentĂ© entre humains et non-humains. Le sous-titre de l’édition originale, Making Kin in the Chthulucene, indique la volontĂ© de reconfigurer la parentĂ© (au sens anthropologique) d’une maniĂšre « plus-qu’humaine ».

Du trouble dans le genre au trouble multispécifique

2L’ouvrage s’ouvre justement sur une discussion des « temps troublants et troublés » (p. 7) que nous vivons sur la Terre, une rĂ©fĂ©rence explicite Ă  la crise Ă©cologique. Le terme mĂȘme de « trouble », dont Haraway retrace l’origine dans l’ancien français, signifie « “remuer”, “obscurcir”, “dĂ©ranger” » (p. 7). Il renvoie aussi bien aux troubles Ă  l’ordre public qu’à la perte des repĂšres et la dĂ©sorientation (thĂ©orisĂ©e par Sara Ahmed3), qui requiĂšrent que nous dĂ©veloppions de nouvelles maniĂšres de penser et d’agir, que nous habitions les tours et les dĂ©tours de la pensĂ©e et du « faire-monde [worlding] » avec les autres bestioles terrestres.

3Dans Trouble dans le genre 4, Judith Butler constatait que le trouble Ă  l’ordre du genre Ă©tait inĂ©vitable et qu’il convenait par consĂ©quent d’apprendre Ă  s’attirer les ennuis de la meilleure façon possible. Dans un geste analogue, Donna Haraway rejette les postures d’évitement du trouble Ă©cologique par la posture fataliste du game over — qui considĂšre que la partie est dĂ©jĂ  jouĂ©e et dĂ©jĂ  perdue — et celle de l’accĂ©lĂ©rationnisme technologique — qui cherche Ă  Ă©viter la crise en prĂ©cipitant l’effondrement. Tout au contraire, Haraway nous propose de vivre avec le trouble, c’est-Ă -dire d’habiter des positions intermĂ©diaires et de non-innocence qui bousculent nos certitudes et nous obligent Ă  continuer Ă  penser. Il s’agit, en d’autres termes, de rejeter les zones de confort au profit des zones de contact.

4Donna Haraway serait-elle donc une penseuse queer ? Alors mĂȘme que l’engagement fĂ©ministe de Haraway est largement documentĂ©, il n’est pas rare d’entendre que Haraway aurait dĂ©laissĂ© les questions de genre pour les questions animales et Ă©cologiques. Pourtant, la penseuse prend le queer Ă  sa racine, qui fonctionne, selon son Ă©tymologie, par « l’oblique », « de travers », « en diagonale ». PlutĂŽt qu’un gender trouble, Haraway nous propose ainsi une autre forme de queerness : le « multispecies trouble », ou « trouble multispĂ©cifique » en français (p. 74, p. 263, p. 267).

5L’approche multispĂ©cifique dĂ©veloppĂ©e par Haraway s’attache aux relations entre espĂšces, et prolonge ainsi la rĂ©flexion entamĂ©e dans le Manifeste des espĂšces compagnes et dans Quand les espĂšces se rencontrent 5. Les figures Ă©coqueer6 du jeu et du plaisir plus-qu’humains, centrales dans ces deux ouvrages, font ainsi l’objet du premier chapitre de Vivre avec le trouble, qui s’intĂ©resse aux potentiels rĂ©cupĂ©rateurs et transformateurs du jeu sur le plan Ă©cologique. Il s’agit notamment pour Haraway de dĂ©ployer de nouveaux rĂ©cits et de nouvelles figures de l’enchevĂȘtrement entre les ĂȘtres, Ă  l’image des jeux de ficelle qui nouent ensemble matĂ©rialitĂ© et signification7. Plus encore, Haraway s’attache Ă  dĂ©crire de nouvelles formes de jeu et de partenariat entre espĂšces recelant des enjeux Ă©cologiques critiques, comme PigeonBlog, un dispositif oĂč « les pigeons voyageurs, les artistes, les ingĂ©nieurs et les colombophiles » (p. 38) s’assemblent dans un projet de dĂ©mocratisation des informations sur la qualitĂ© de l’air dans l’État de Californie.

6Critique de l’anthropocentrisme, Haraway ne conçoit pas que la parentĂ© puisse ĂȘtre pensĂ©e en l’absence des vivants non humains. Dans le Manifeste des espĂšces compagnes, dĂ©jĂ , elle Ă©crivait sur sa relation de parentĂ© avec la chienne Cayenne Pepper, qu’elle ne souhaite ni Ɠdipienne ni familialiste et dĂ©crit de maniĂšre provocatrice en des termes tirĂ©s du lexique de la romance et de l’érotisme. Dans Vivre avec le trouble, Haraway rassemble les figures cyborg et chienne8 sous l’égide de la « litiĂšre queer » (p. 236), une forme de « parentĂ© dĂ©pareillĂ©e [oddkin] » dans laquelle la diffĂ©rence entre les partenaires est cĂ©lĂ©brĂ©e. Cette diffĂ©rence n’empĂȘche pas de dĂ©velopper des formes de plaisirs partagĂ©s et de « respons(h)abilité »9, c’est-Ă -dire notre capacitĂ© Ă  rĂ©pondre Ă  l’appel de l’autre et Ă  rĂ©pondre de notre implication dans certaines relations et certains mondes plutĂŽt que d’autres.

7Dans le dernier chapitre de l’ouvrage (chapitre 8), Haraway dĂ©veloppe justement un rĂ©cit de fabulation spĂ©culative tirĂ© d’un atelier d’écriture crĂ©ative tenu Ă  Cerisy-la-Salle, qui consistait Ă  imaginer le devenir d’une communautĂ© future sur cinq gĂ©nĂ©rations. Haraway y façonne l’histoire de « communautĂ©s du compost » oĂč des ĂȘtres humains dĂ©veloppent des formes multispĂ©cifiques de parentĂ©. La reproduction sexuĂ©e est rĂ©duite et dĂ©cidĂ©e collectivement, et les enfants sont Ă©levĂ©s par plusieurs parents sans favoriser les liens du sang ou du patrimoine gĂ©nĂ©tique. Les enfants du compost sont Ă©galement associĂ©s Ă  une espĂšce symbiote dont ils adoptent certains organes par xĂ©notransplantation. L’enrichissement du sensorium de ces humains « sym » (c’est-Ă -dire « symbiotiques ») gĂ©nĂšre de nouvelles formes de plaisir et de (dĂ©s)identifications de genre et d’espĂšce, et doit surtout leur permettre de contribuer Ă  la survie de l’espĂšce en question.

8Avec ce rĂ©cit et le slogan « faites des parents, pas des enfants » (chapitre 4)10, Haraway formule une proposition antinataliste trĂšs critiquĂ©e (notamment par Sophie Lewis11) pour sa proximitĂ© avec le malthusianisme, mais qui vise avant tout Ă  dĂ©passer l’hĂ©gĂ©monie de la parentĂ© cishĂ©tĂ©rosexuelle12 et son entrelacement avec la gĂ©nĂ©alogie patrilinĂ©aire et le primat de la reproduction sexuĂ©e.

9En dĂ©ployant une rĂ©flexion situĂ©e sur les nouveaux horizons de la parentĂ© multispĂ©cifique Ă  l’heure du trouble Ă©cologique, Haraway se rattache ainsi Ă  ce que Cecilia Åsberg appelle « des Ă©tudes de genre sur plus que le genre [more-than-gender gender studies 13] ».

Former des mondes

10Que ce soit dans les jeux de ficelle (string figures), la fabulation spĂ©culative (speculative fabulation), la science-fiction fĂ©ministe ou l’étude des faits scientifiques (science facts), l’approche science-fictionnelle dĂ©veloppĂ©e dans Vivre avec le trouble est rĂ©solument performative : il s’agit de former des mondes.

11En effet, l’écriture de Donna Haraway n’est jamais seulement constative, elle se rĂ©vĂšle aussi performative ou fictionnelle, au double sens du processus du faire et de la crĂ©ation littĂ©raire. Lorsque Haraway nous parle du trouble Ă©cologique, elle n’adhĂšre pas Ă  l’histoire dominante de l’AnthropocĂšne, qui, tout en dĂ©nonçant le rĂŽle de l’humain dans la crise environnementale, ne rompt en rien avec l’anthropocentrisme (chapitre 2). Certes, la respons(h)abilitĂ© humaine figure en bonne place dans l’éthique harawayienne, mais rĂ©duire la conversation Ă  l’humain reviendrait Ă  invisibiliser l’agentivitĂ© des non-humains. Haraway s’intĂ©resse bien plutĂŽt au rĂŽle que les bestioles non humaines jouent dans les devenirs terrestres et Ă©cologiques. Avec la figure du ChthulucĂšne, mĂ©taplasme qui tisse ensemble l’araignĂ©e Pimoa chtulhu et les Chthoniens, crĂ©atures divines de la terre et des Enfers dans la mythologie grecque, Haraway nous invite Ă  prĂȘter attention aux forces terreuses et terrestres qui agissent malgrĂ© nous et rĂ©sistent au primat de l’agentivitĂ© humaine.

12Si Haraway ne renonce jamais Ă  la critique — par exemple celle de la biopolitique dĂ©veloppĂ©e par les industries pharmaceutiques Ă  destination des humains comme des non-humains (chapitre 5), ou encore celle du systĂšme esclavagiste des plantations comme moteur du systĂšme industriel et donc de la crise Ă©cologique (chapitre 4) —, sa pensĂ©e se tourne constamment vers l’imagination de nouveaux mondes. La figure du ChthulucĂšne n’est que la premiĂšre d’une longue liste d’exemples-thĂ©ories que Haraway manipule avec respons(h)abilitĂ© et ironie. Le langage, l’écriture et l’histoire (dans ses acceptions diverses, scientifique, fictionnelle et biographique) y forment le terrain d’une reconfiguration de la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle (chapitre 6). Planter des graines, ensemencer des mondes, est donc une affaire aussi bien matĂ©rielle que sĂ©miotique :

Quelles questions nous permettent de rĂ©flĂ©chir Ă  d’autres questions ? Quelles histoires racontons-nous lorsque nous racontons d’autres histoires ? Quels nƓuds nouent d’autres nƓuds ? Quelles pensĂ©es pensent des pensĂ©es ? Quelles descriptions dĂ©crivent des descriptions ? Quels liens lient des liens ? Tout cela compte. Quelles histoires font des mondes ? Quels mondes font des histoires ? (p. 25)

13Or, si la (science-)fiction et la fabulation ouvrent la voie Ă  d’autres mondes possibles, nos relations incarnĂ©es avec les autres vivants font aussi l’objet de nouvelles histoires, de nouvelles thĂ©ories et de nouvelles pratiques de crĂ©ation artistique. Le dernier chapitre s’attache ainsi Ă  dĂ©velopper une conception Ă©thique inspirĂ©e du compost, une pratique dans laquelle la coprĂ©sence de bestioles humaines et non humaines cristallise les enjeux du vivre-avec et du mourir-avec. Le compost est certes une activitĂ© humaine, associĂ©e au jardinage, mais il implique Ă©galement des agentivitĂ©s non humaines : les champignons, les insectes et autres animaux y collaborent pour permettre la dĂ©composition des vĂ©gĂ©taux et leur transformation en humus, une matiĂšre organique qui en vient Ă  signifier, pour Haraway, le futur plus-qu’humain du genre Homo. Comme l’explique la jardiniĂšre-philosophe14, il suffit d’un parasite ou d’un pathogĂšne pour que le compost soit contaminĂ© et qu’à la vie succĂšde la mort de tous les partenaires. Le compost reprĂ©sente en ce sens plus qu’un enjeu de jardinage : il donne Ă  voir le caractĂšre laborieux et non innocent de la relationnalitĂ© multispĂ©cifique15.

14De maniĂšre similaire, le chapitre 3 relie (et relit) l’histoire de la biologie de l’évolution avec les pratiques de recherche-crĂ©ation environnementalistes. La thĂ©orie de la sympoĂŻĂšse, forme de coĂ©volution biologique fondĂ©e sur le partenariat entre (micro)organismes plutĂŽt que sur leur compĂ©tition, Ă©claire les nouvelles façons de former des mondes et de nouvelles parentĂ©s au sein de partenariats multispĂ©cifiques. Le corps humain, par exemple, nous apparaĂźt bientĂŽt plus-qu’humain, constituĂ© notamment par des micro-organismes intestinaux dont il dĂ©pend pour sa survie. Plus encore, inspirĂ©e de la thĂ©orie de l’endosymbiose de Lynn Margulis, Haraway retrace les origines de la cellule eucaryote dans une scĂšne originaire d’entre-dĂ©voration. En effet, selon cette hypothĂšse, des bactĂ©ries autonomes auraient Ă©tĂ© absorbĂ©es par d’autres cellules hĂŽtes, Ă©tablissant ainsi une relation symbiotique au lieu d’ĂȘtre digĂ©rĂ©es. Cet exemple particulier de symbiogenĂšse, tirĂ© de l’histoire de l’évolution, conduit Haraway Ă  formuler une nouvelle histoire, sinon mĂȘme une nouvelle ontologie queer de la vie :

Les bestioles s’interpénètrent, elles se tournent autour et passent des unes aux autres, elles se mangent, se digĂšrent, ont des indigestions et s’assimilent partiellement. Elles Ă©tablissent ainsi des arrangements sympoĂŻĂ©tiques aussi connus sous le nom de « cellule », d’« organisme », et d’« assemblage Ă©cologique ». (p. 116)

15En s’appuyant sur des travaux de biologie, des textes de science and technology studies et des pratiques militantes et artistiques situĂ©es dans des espaces affectĂ©s par les dĂ©rĂšglements climatiques, Haraway se positionne ainsi comme une reprĂ©sentante majeure du champ des posthumanismes et nĂ©omatĂ©rialismes fĂ©ministes, qui s’intĂ©ressent au codevenir de bestioles humaines et non humaines aux Ă©chelles biologiques, Ă©cologiques et technologiques.

Trouble dans la relationnalité multispécifique

16En effet, la relationnalitĂ© multispĂ©cifique — c’est-Ă -dire le champ des relations entre espĂšces — constitue l’un des objets principaux des fĂ©minismes posthumanistes et nĂ©omatĂ©rialistes, auxquels Haraway contribue si grandement bien qu’elle ne s’en revendique pas. Si le Manifeste cyborg dĂ©veloppait avant tout une figure de l’hybriditĂ© (entre l’humain et le non-humain, l’organique et le technologique), le Manifeste des espĂšces compagnes et Vivre avec le trouble explorent davantage celle de la relation entre les ĂȘtres. Qu’il s’agisse de la question de la parentĂ© multispĂ©cifique, celle de la biologie symbiotique ou celle de notre façonnement par les nouvelles technologies, l’enjeu est d’explorer les nouvelles maniĂšres de faire relation entre espĂšces pour gĂ©nĂ©rer des espaces de rĂ©cupĂ©ration Ă©cologique.

17Plus encore, dans Vivre avec le trouble, la relationnalitĂ© multispĂ©cifique acquiert une dimension ontologique. Avec le concept d’intra-action, dĂ©veloppĂ© par lĂŠ physicienxe fĂ©ministe Karen Barad16, Haraway s’intĂ©resse ainsi Ă  des « relations constitutives » qui prĂ©cĂšdent l’individuation (p. 124) plutĂŽt qu’elles ne lui succĂšdent. Autrement dit, la relation, plutĂŽt que l’individu, en vient Ă  ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme la plus petite unitĂ© d’analyse possible. La notion d’espĂšce, traditionnellement dĂ©finie en circuit fermĂ©, est ainsi dĂ©centrĂ©e au profit de celle d’espĂšces compagnes, nĂ©cessairement pensĂ©e au pluriel, c’est-Ă -dire sous un angle multispĂ©cifique. S’il est vrai que chaque individu ou chaque espĂšce n’existe que parce qu’elle est relation avec d’autres, alors son devenir nous apparaĂźt inextricablement liĂ© Ă  celui de ses compagnons. La relationnalitĂ© multispĂ©cifique tĂ©moigne en ce sens d’enjeux aussi bien ontologiques qu’épistĂ©mologiques ou Ă©thico-politiques.

18Dans « Une pratique curieuse » (chapitre 7), Haraway examine entre autres les pratiques scientifiques d’enquĂȘte et de recherche auprĂšs d’animaux non humains. GuidĂ©e par les travaux de la philosophe de l’éthologie Vinciane Despret, elle dĂ©crit les formes de respons(h)abilitĂ© Ă©pistĂ©mique dĂ©veloppĂ©es par les chercheureuses Ă  partir de la notion de politesse. Observer et raconter poliment les animaux non humains requiert, selon Despret, que nous apprenions Ă  leur poser les bonnes questions17. De la mĂȘme maniĂšre, Haraway dĂ©crit les pratiques de collaboration entre Ă©leveureuses humainx et animaux Ă©levĂ©s dans les fermes non industrielles. Un Ă©leveur tĂ©moigne : « Nous n’arrĂȘtons pas de parler avec nos animaux. » (p. 278) Haraway perçoit dans cette pratique curieuse d’une respons(h)abilitĂ© humaine dans la mise au monde et dans la mise Ă  mort des animaux un horizon Ă©thique qu’elle juge inspirant. Cette pratique tĂ©moigne en effet d’une capacitĂ© Ă  rĂ©pondre constamment aux autres non humains, Ă  « viv[re], et [mourir], Ă  leur cĂŽté » (p. 279).

19Ce faisant, l’éthique de la respons(h)abilitĂ© dĂ©veloppĂ©e par Donna Haraway s’inscrit dans un cadre thĂ©orique nĂ©cessairement relationnel. Si le fondement de l’éthique multispĂ©cifique rĂ©side dans la capacitĂ© Ă  rĂ©pondre Ă  l’autre, il prĂ©suppose ainsi une proximitĂ© physique et affective entre humains et non-humains, et exclut par lĂ  mĂȘme tout horizon d’abolition (de l’élevage ou du carnisme, notamment) ou de distanciation entre espĂšces18. Il en va de mĂȘme pour la symbiogenĂšse, qui, en positionnant la relationnalitĂ© biologique au fondement de l’évolution et de l’ontologie du vivant, vient justifier la consommation de la chair animale par les humains sur le plan de l’éthique.

20La question de la relationnalitĂ© multispĂ©cifique, centrale dans l’appareil thĂ©orique de Donna Haraway, suscite pour cette raison les foudres des Ă©tudes animales critiques et des antispĂ©cistes19, qui redoublent d’accusations toujours plus incisives sur la violence conceptuelle exercĂ©e par Haraway Ă  l’encontre des animaux non humains20. La proximitĂ© de Haraway avec les Ă©leveureuses anti-antispĂ©cistes (Ă  l’instar de Jocelyne Porcher, qu’elle cite et remercie dans Vivre avec le trouble), et notamment avec leurs thĂ©ories sur la collaboration avec les animaux d’élevage, lui attire Ă©galement les bonnes grĂąces des penseureuses du vivant21. Celleux-ci trouvent en effet dans l’Ɠuvre de Haraway un fondement thĂ©orique au poncif spĂ©ciste sur le cycle de la vie et de la mort, qui tente de justifier le carnisme Ă  partir du constat qu’il existe de la violence dans la nature ou encore que les animaux se mangent entre eux.

21Le rapport troublant de Donna Haraway Ă  l’animalisme a depuis fait l’objet de critiques au sein mĂȘme du champ des Ă©tudes posthumanistes fĂ©ministes. Dans des commentaires rĂ©cents sur l’Ɠuvre de Haraway, la relationnalitĂ© multispĂ©cifique y est ainsi réévaluĂ©e22. Elle apparaĂźt non plus comme une simple observation onto-Ă©pistĂ©mologique — nous n’existons que par la relation — dont dĂ©coulerait inĂ©vitablement un horizon Ă©thique — comment mieux habiter nos relations avec les animaux —, mais plutĂŽt comme un lieu commun, une abstraction ontologique, une forme de modĂ©ration politique ou encore la source d’une paralysie de l’action.

22En effet, ce fĂ©tichisme de la relationnalitĂ©, comme j’aime Ă  l’appeler, constitue chez Donna Haraway un horizon normatif qui tend presque Ă  dissiper le trouble et Ă  naturaliser l’exploitation animale. Eva Haifa Giraud regrette ainsi, dans What Comes After Entanglement? 23, que le constat d’une non-innocence de nos relations aux animaux, plutĂŽt qu’un prĂ©alable pour discuter de la pertinence et des modalitĂ©s de ces derniĂšres, semble ĂȘtre devenu, Ă  la suite de Haraway, le point final de la conversation. Dans Vivre avec le trouble, dĂ©jĂ , Haraway reconnaĂźt Ă  demi-mot les limitations de son approche lorsqu’elle admet que « [s]on aviditĂ© d’histoires dans lesquelles des bestioles collaborent avec leurs humains me rend parfois aveugle aux aspĂ©ritĂ©s et aux troubles incessants » (p. 42). Cette observation, relĂ©guĂ©e Ă  une note de bas de page, ne la conduit pourtant jamais Ă  rĂ©flĂ©chir au-delĂ  du paradigme Ă©thico-onto-Ă©pistĂ©mologique de la relationnalitĂ©, qui demeure l’horizon principal de sa pensĂ©e.

Faut-il se laisser troubler par Donna Haraway ?

23DerriĂšre la prose difficile de Donna Haraway, qui rĂ©siste en traduction, se cache une pensĂ©e aussi riche que troublante. Qui entre dans Vivre avec le trouble n’en sort pas indemne. Comme le dĂ©crit trĂšs bellement Delphine Gardey24, Haraway exerce sur nous une sorte de « ravissement », de « rapt », qui n’a rien d’innocent. Face aux risques de l’« effet Haraway25 », on peut choisir une lecture rĂ©sistante, qui ne se laisse qu’en partie « possĂ©der » par les textes harawayiens : c’est le cas de Nathalie Grandjean. D’autres, que la perspective de voir leurs positions aussi radicales que confortables ĂȘtre troublĂ©es inquiĂšte, refusent simplement de les lire. Quand on pense aux difficultĂ©s suscitĂ©es par la pensĂ©e de Haraway sur le plan de l’éthique animale, notamment, cette rĂ©action est comprĂ©hensible. Plus qu’un dommage collatĂ©ral ou un biais conceptuel, le trouble multispĂ©cifique harawayien entacherait selon cette lecture l’intĂ©gralitĂ© de la pensĂ©e de la philosophe-biologiste.

24DĂšs lors, la question se pose : faut-il lire Vivre avec le trouble et, si oui, comment faut-il le lire ? Avec les posthumanistes fĂ©ministes, comme Kuura Irni26, je suggĂšre que vivre avec le trouble de Donna Haraway nous pousse prĂ©cisĂ©ment vers plus de radicalitĂ©, pas moins. C’est le cas notamment avec le dĂ©ploiement d’une approche posthumaniste et fĂ©ministe du vĂ©ganisme, au croisement de la pensĂ©e relationnelle et des propositions dĂ©veloppĂ©es par les critical animal studies et l’écofĂ©minisme vegan27. S’il est donc possible de lire Haraway contre elle-mĂȘme, encore faut-il la lire et prendre le risque de la fascination !

25Au-delĂ  de la question animale, les lecteurices intĂ©ressĂŠs par les questions d’écologie, de technoscience ou de biologie trouveront dans Vivre avec le trouble une contribution incontournable Ă  leur analyse dans une perspective queer, posthumaniste et nĂ©omatĂ©rialiste fĂ©ministe. Si l’ouvrage ne constitue aucunement un point d’aboutissement ou une synthĂšse de la pensĂ©e de Donna Haraway sur ces questions — laquelle ne fonctionne en rien comme un systĂšme philosophique —, il nous fournit nĂ©anmoins des outils thĂ©oriques et pratiques qui n’ont rien perdu de leur actualitĂ© presque dix ans aprĂšs la parution originale de l’ouvrage.