Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 27, numéro 1
titre article
Laetitia Gonon

True crime amĂ©ricain Ă  la française : les paradoxes de La Disparition de Chandra Levy d’HĂ©lĂšne Coutard (2024)

American true crime, French style : the paradoxes of La Disparition de Chandra Levy by HélÚne Coutard (2024)
HélÚne Coutard, La Disparition de Chandra Levy, Paris : 10/18 et Society, coll. « True Crime », 2024, 221 p., EAN 9782264083913.

Contexte

Les récits littéraires de faits divers criminels

1Les faits divers comme titre de rubrique se rĂ©pandent dans la presse au dĂ©but des annĂ©es 1830, et surtout Ă  partir de 1835-18361. L’expression fait divers dĂ©signe Ă  la fois le fait, l’évĂ©nement, et le texte journalistique qui en rend compte : l’évĂ©nement reconfigurĂ© par son format mĂ©diatique2. Le livre que je prĂ©sente, La Disparition de Chandra Levy est Ă©crit par une journaliste, HĂ©lĂšne Coutard, sur un fait divers criminel amĂ©ricain de 2001, et s’inscrit dans une collection de rĂ©cits Ă©crits sur le mĂȘme format.

2Au sujet des parutions sĂ©rielles, il est important de rappeler avec Matthieu Letourneux que « l’Ɠuvre se pense non dans son unicitĂ©, mais dans sa relation Ă  un ensemble plus vaste : sĂ©rie de livres, collections, genres, personnages et univers de fiction rĂ©currents3  » Le critique parle ici de fiction, mais le livre de Coutard raconte une histoire — ou plutĂŽt des histoires, une infinitĂ© d’histoires —, dĂ©jĂ  mises en sĂ©rie Ă  l’époque dans une affaire Ă  rebondissements, fortement mĂ©diatisĂ©e ; et il forme une sĂ©rie avec d’autres ouvrages du mĂȘme type dans une collection Ă©ditoriale. Or cette collection se construit aussi en relation avec l’écriture journalistique du reportage, le roman policier, l’écriture littĂ©raire de la non-fiction criminelle, et l’univers du true crime. J’aimerais donc en introduction replacer la Disparition de Chandra Levy dans cette situation Ă©ditoriale, littĂ©raire et journalistique.

3Je ne m’attarde pas sur le roman policier : on pourra simplement se souvenir que le roman de procĂ©dure (procedural novel) en est un sous-genre, qui s’attache Ă  montrer avec rĂ©alisme le quotidien de l’enquĂȘte, les dĂ©tails de la vie d’un commissariat. Un auteur comme Ed McBain, qui crĂ©e la sĂ©rie des romans du 87e district dans les annĂ©es 1950, insĂšre parfois des documents d’enquĂȘte dans le rĂ©cit : relevĂ© dentaire, fiche d’empreintes digitales, PV d’arrestation
 Dans une Ɠuvre fictionnelle, ces documents de procĂ©dure donnent une teinte rĂ©aliste au rĂ©cit, et le rapprochent dans ses marges du reportage.

4Sur le plan littĂ©raire, les annĂ©es 2000-2020 en France ont Ă©tĂ© riches en non-fictions criminelles4 : L’Adversaire d’Emmanuel CarrĂšre traite de l’affaire Jean-Claude Romand et paraĂźt d’abord chez P.O.L. en 2000, puis dans la collection blanche « Folio » de Gallimard l’annĂ©e d’aprĂšs. Sur le plan Ă©ditorial, rien n’indique non plus la filiation avec l’écriture mĂ©diatique du fait divers pour La Serpe, de Philippe Jaenada : sur la couverture de Julliard de 2017 l’inscription gĂ©nĂ©rique « roman » apparaĂźt mĂȘme sur la lame de la serpe reprĂ©sentĂ©e, alors que l’auteur enquĂȘte sur un triple homicide qui a rĂ©ellement eu lieu en 1941. La seconde Ă©dition du livre, chez Points en 2018, remplace le plan initial de la couverture de Julliard — qui reproduisait les lieux du crime Ă  la maniĂšre du magazine DĂ©tective — par un plan stylisĂ© Ă  la maniĂšre du Cluedo, avec les piĂšces « Cuisine » et « Petit salon », le dĂ© et le pion du jeu : on se dĂ©place alors, en termes gĂ©nĂ©riques, sur le terrain du whodunit (« qui l’a fait ? »), le roman policier Ă  Ă©nigme Ă  la Agatha Christie, dont la dimension ludique est bien connue (d’ailleurs la serpe sur cette couverture est
 une arme Lego). La rĂ©fĂ©rence au Cluedo active une lecture effectivement fictionnelle, du moins plus lĂ©gĂšre que celle de la non-fiction Ă  la Truman Capote5.

5Jaenada et CarrĂšre, connus pour ĂȘtre deux romanciers, ont alors dĂ©jĂ  publiĂ© des Ɠuvres littĂ©raires apprĂ©ciĂ©es des lecteurs et des critiques (des romans essentiellement), et prennent lĂ  un « tournant documentaire » (pour reprendre une autre expression proche de celle de non-fiction novel sans s’y superposer toutefois6) : parallĂšlement Ă  un travail d’archives et d’enquĂȘte, de collections de documents, d’articles, de tĂ©moignages, il y a le travail de l’écriture, et la subjectivitĂ© de leur voix qui se fait entendre dans le livre. Il y a rĂ©ellement deux histoires, celle qu’ils racontent, le fait divers passĂ©, qui passe au crible de leur histoire Ă  eux, celle de leur enquĂȘte, de leur expĂ©rience personnelle de l’écriture et de l’intime.

6Or dans de De Sang-froid, Capote entendait certes renouveler le genre du roman, avec les techniques Ă  la fois du reportage et de l’écrit littĂ©raire. Mais l’intime de l’auteur est absent du livre : il efface son je, ne laisse transparaĂźtre explicitement aucune subjectivitĂ© — alors mĂȘme que le courant du New Journalism, qui naĂźt dans ces annĂ©es-lĂ  et se dĂ©veloppe dans les annĂ©es 1970, propose surtout des reportages assumant un style subjectif, littĂ©raire, imagĂ©, empruntant Ă  la littĂ©rature et transgressant l’impĂ©ratif d’objectivitĂ© souvent associĂ© au journalisme7.

7ParallĂšlement Ă  la non-fiction littĂ©raire criminelle, Ă©crite par des romanciers, s’est Ă©galement dĂ©veloppĂ© un journalisme au long cours, parfois publiĂ© en livre : c’est le cas par exemple avec Florence Aubenas, grande reporter, qui applique les mĂ©thodes du journalisme (immersion, tĂ©moignages, enquĂȘte) au grand format. Dans L’Inconnu de la poste (2021, L’Olivier) par exemple, elle retrace un fait divers criminel — un meurtre commis en 2008 — sur lequel elle a enquĂȘtĂ© plusieurs annĂ©es. La réédition chez Points arbore un bandeau, « Une enquĂȘte Ă  dĂ©vorer comme un roman », qui Ă©tablit une analogie sans cesse exploitĂ©e par le rĂ©cit de fait divers criminel. Aux États-Unis, David Grann, journaliste, a aussi publiĂ© des enquĂȘtes trĂšs littĂ©raires dans le New Yorker, le plus souvent des rĂ©cits criminels vĂ©ridiques. Le premier raconte par exemple une invraisemblable histoire de meurtre, commis en 2000 dans la ville polonaise de Wroclaw par
 un romancier. L’histoire porte ce titre : True Crime : A postmodern murder mystery8. Le sous-titre de In Cold Blood Ă©tait d’ailleurs A True Account of a Multiple Murder and its Consequences.

Les supports du true crime

8L’adjectif true est sans cesse mobilisĂ© pour renvoyer au caractĂšre non-fictionnel d’écrits sur le crime fortement littĂ©rarisĂ©s, quand ils ne sont pas fictionalisĂ©s : le true crime, cette mise en rĂ©cit d’un crime vĂ©ridique, existe de fait dĂ©jĂ  dans les annĂ©es 1920 aux États-Unis. Le True Detective Magazine par exemple, créé en 1925, a souvent fourni de la matiĂšre Ă  l’hebdomadaire français DĂ©tective, créé en 1928 par Gallimard9.

9Le true crime est aujourd’hui devenu une part de marchĂ© importante pour les livres : ainsi la plateforme Lisez ! (qui regroupe les Ă©diteurs de littĂ©rature du grand groupe Editis) propose en juin 2023 une sĂ©lection Babelio, « Le True Crime : quand la rĂ©alitĂ© dĂ©passe la fiction » rĂ©sumant plusieurs rĂ©cits parus chez les Ă©diteurs rassemblĂ©s par la plateforme — dont La Serpe ; un rĂ©cit de David Grann (La Note amĂ©ricaine) ; et L’Affaire Alice Crimmins d’AnaĂŻs Renevier, paru dans la mĂȘme collection que La Disparition de Chandra Levy10.

10Mais le true crime a en rĂ©alitĂ© investi tous les supports, et pas seulement l’écrit : l’émission tĂ©lĂ©visĂ©e Faites entrer l’accusĂ©, créée en 2000, et diffusĂ©e pendant longtemps sur France 2, compte plus de 300 vidĂ©os sur sa chaĂźne YouTube. Les sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es documentaires criminelles, elles, ne se comptent plus : la plateforme Netflix a une section True Crime (en français, « InspirĂ© de crimes rĂ©els »). Sur un autre support, Radio France rassemble plus de 50 épisodes de « Crimes en sĂ©rie », issus d’émissions diffĂ©rentes11, mais Ă©galement « Tous les podcasts True Crime », classĂ©s par types12. De fait, ce sont surtout les podcasts true crime qui ont explosĂ© ces dix derniĂšres annĂ©es, d’un cĂŽtĂ© et de l’autre de l’Atlantique ; le podcasteur et la podcasteuse de true crime sont mĂȘme devenus des personnages stĂ©rĂ©otypĂ©s de fiction13.

11C’est dans ce contexte mĂ©diatique que paraĂźt La Disparition de Chandra Levy, au sein d’une collection de « True crime » créée par les Ă©ditions 10/18 et le magazine Society. Ce dernier est un bimensuel qui a, entre autres, publiĂ© Ă  l’été 2020, dans deux numĂ©ros consĂ©cutifs, une grande enquĂȘte sur l’affaire Xavier Dupont de LigonnĂšs. TrĂšs vite en rupture de stock, ces numĂ©ros, vendus Ă  plus de 400 000 exemplaires, ont dĂ» ĂȘtre rĂ©imprimĂ©s. L’enquĂȘte a ensuite Ă©tĂ© publiĂ©e en format livre, en dĂ©cembre 202014. La collection « True Crime » de 10/18, en collaboration avec le magazine Society, est sans doute nĂ©e de ce succĂšs ; elle comporte actuellement huit livres, parus de 2023 Ă  juin 2025 (d’autres sont Ă  venir)15.

12Alors que l’enquĂȘte de Society sur Dupont de LigonnĂšs Ă©tait centrĂ©e sur un fait divers français, cette collection reprĂ©sente un ensemble de livres formant une sĂ©rie sur les États-Unis : les Ă©vĂ©nements relatĂ©s se passent pour chaque rĂ©cit dans un État distinct, indiquĂ© par un point de couleur correspondant au volume sur une petite carte de la quatriĂšme de couverture. Les faits divers Ă©voquĂ©s peuvent dater des annĂ©es 1950 et aller jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 2020 ; ils racontent des meurtres, des morts mystĂ©rieuses ou des disparitions irrĂ©solues, mais aussi des histoires qui trouvent elles une rĂ©solution parfois des dĂ©cennies plus tard, souvent grĂące au travail d’enquĂȘte menĂ© sur les ADN et grĂące aux sites de gĂ©nĂ©alogie. Les journalistes qui ont Ă©crit un livre pour cette collection de true crime amĂ©ricain travaillent ou collaborent avec le magazine Society. Ils sont tous allĂ©s passer plusieurs mois aux États-Unis pour visiter les lieux dont ils parleront ensuite dans le livre qu’ils ont Ă  rĂ©diger, interviewer les Ă©ventuels acteurs ou tĂ©moins de l’affaire et recueillir les informations nĂ©cessaires.

13Les livres comptent un nombre de pages relativement semblable (autour de 200), et sont divisĂ©s en parties et en chapitres (comme un livre et non comme un article). À la fin des annexes y sont toujours proposĂ©es : chronologie de l’affaire, cartes et plans (pour La Disparition de Chandra Levy, celle de Rock Creek Park oĂč le corps de Chandra a Ă©tĂ© retrouvĂ©, et du centre-ville de Washington oĂč se passe l’affaire), remerciements, section « Sources ». Le ou la journaliste, en deux pages, y indique les gens interviewĂ©s, les articles et les livres lus, qui sont autant des tĂ©moignages sur l’affaire que des travaux de sociologues ou de criminologues, de mĂ©decins. Ce sont toutes ces sources, orales et Ă©crites, qui sont citĂ©es dans le corps du texte, qui ne comprend aucune note de bas de page. Juste avant les annexes, on trouve dans cette collection un QR code prĂ©cĂ©dĂ© de l’injonction suivante : « Pour prolonger l’enquĂȘte, retrouvez des documents inĂ©dits ici. » Ce prolongement inscrit le true crime dans son intermĂ©dialitĂ© contemporaine, d’autant que chaque livre de la collection peut ĂȘtre complĂ©tĂ© par l’écoute d’un podcast « Histoires Criminelles d’AmĂ©rique », pour lequel chaque enquĂȘte est racontĂ©e avec le ou la journaliste en 3 épisodes de 10 Ă  15 minutes16.

14Cette mĂȘme collection « True Crime » s’est ouverte depuis quelques mois Ă  une sĂ©rie d’affaires françaises, toujours chez 10/18, et cette fois-ci en collaboration avec le journal LibĂ©ration (deux livres sont dĂ©jĂ  parus en juin 2025).

La Disparition de Chandra Levy : le paradoxe d’une enquĂȘte

15Paru en juin 2024, ce livre est Ă©crit par HĂ©lĂšne Coutard, une journaliste indĂ©pendante qui a collaborĂ© avec Society : elle s’est rendue plusieurs fois aux États-Unis pour y mener des reportages et a beaucoup Ă©crit sur les droits des femmes Ă  travers le monde, en particulier le livre Fugitives : partir ou mourir en Arabie Saoudite17. Pour M Le Mag, l’hebdomadaire du Monde, elle a publiĂ© depuis mars 2023 une dizaine d’articles, souvent sur des figures fĂ©minines. Elle raconte dans La Disparition de Chandra Levy moins la disparition de la jeune femme que la mĂ©diatisation de cette affaire et son absence de rĂ©solution.

16Le titre est Ă  cet Ă©gard intĂ©ressant ; ce n’est pas « L’Affaire Chandra Levy », quoique ce groupe nominal (GN) soit souvent utilisĂ© dans l’ouvrage : « Comme tant d’autres avant elle, “ l’affaire Chandra Levy ” tombe doucement dans le casier des cold case. » (p. 121) Les guillemets indiquent clairement un emprunt aux discours mĂ©diatiques de l’époque, et la journaliste ne l’utilise jamais sans mise Ă  distance : on le trouve dans les discours rapportĂ©s (DR) ou signalĂ© par les guillemets comme ici. Cependant, la disparition de Chandra Levy a bien Ă©tĂ© une affaire, comme on parle dĂ©jĂ  de « l’affaire Troppmann » dans les quotidiens français en octobre 1869, au sujet du meurtrier d’une famille entiĂšre, comme on a parlĂ© aussi de l’affaire Dreyfus, de l’affaire Strauss-Kahn, de l’affaire Lewinsky, etc. : dĂšs qu’un fait divers survit Ă  la consommation Ă©phĂ©mĂšre et quotidienne plus d’une semaine, il peut devenir une affaire. Ce phĂ©nomĂšne se traduit d’ailleurs dans la mĂȘme collection 10/18 de true crime amĂ©ricain oĂč trois autres livres portent dĂ©jĂ  ce mĂȘme format de titre : L’Affaire Alice Crimmins (mars 2023), L’Affaire du Golden State Killer (mars 2023), L’Affaire Emmett Till (fĂ©vrier 2024). HĂ©lĂšne Coutard distingue bien de son cĂŽtĂ© les deux sens de fait divers : l’évĂ©nement d’une part, et sa mĂ©diatisation de l’autre : « La disparition de Chandra est devenue “ l’affaire Chandra Levy ”. » (p. 51) Choisir le premier GN, c’est suggĂ©rer qu’il rend mieux compte du fait divers originel ; choisir le second GN comme titre serait reconduire la typologie des mĂ©dias amĂ©ricains Ă  scandale. À ce journalisme sensationnaliste, qui, survoltĂ©, produit Ă  l’époque plusieurs articles par jour sur le mĂȘme sujet, Coutard oppose, via la collection dans laquelle elle Ă©crit, la pratique du slow journalism : de vĂ©ritables enquĂȘtes, Ă©crites sur un ton long, qui manifestent une recherche approfondie18. Il me semble par ailleurs que le titre choisi fait Ă©cho Ă  des titres de romans, et ancre ainsi le livre aussi du cĂŽtĂ© de la fiction littĂ©raire : par exemple — et entre autres — La Disparition de Jim Sullivan de Tanguy Viel (2013), La Disparition de Josef Mengele d’Olivier Guez (2017) ou mĂȘme La Disparition de Stephanie Mailer de JoĂ«l Dicker (2018) — le mĂȘme Dicker qui a publiĂ© aussi La VĂ©ritĂ© sur l’Affaire Harry Quebert (2012)


17En n’utilisant le mot « affaire » que de maniĂšre distanciĂ©e, la journaliste cependant place son enquĂȘte sous le signe du paradoxe : en Ă©crivant une nouvelle enquĂȘte Ă  la suite de toutes les productions mĂ©diatiques sur la disparition de Chandra Levy, elle participe, vingt-trois ans plus tard, Ă  ce qu’elle disqualifie pourtant. Cette position contradictoire, dans et hors d’un certain discours mĂ©diatique, se vĂ©rifie ailleurs dans le livre, oĂč elle condamne Ă  plusieurs reprises le caractĂšre sexiste de l’affaire, bien rĂ©sumĂ© dans cette phrase clivĂ©e mettant en valeur la raison profonde de cette mĂ©diatisation : « Mais plus encore que le crime, c’est le sexe qui vend » (p. 53). La structure du livre rend bien compte de ce partage entre disparition (les donnĂ©es de l’enquĂȘte judiciaire) et affaire (ce dont se saisissent les mĂ©dias) :

18Le « prologue » (p. 9-20) scĂ©narise la prĂ©sentation de Chandra Levy : Ă  bord d’un vol Modesto-Wahsington DC, la jeune femme de 23 ans quitte sa ville natale et part effectuer un stage dans la capitale, au bureau fĂ©dĂ©ral des prions. Le personnage est saisi depuis la focalisation interne, passant en revue rapidement son enfance, ses annĂ©es de lycĂ©e, ses Ă©tudes.

19Partie I, « L’ÉvaporĂ©e de Dupont Circle » (p. 21-89). En trois chapitres, la journaliste retrace la vie de Chandra Ă  Washington pendant les sept mois prĂ©cĂ©dant sa disparition : elle a une liaison avec Gary Condit, alors reprĂ©sentant fĂ©dĂ©ral de la Californie, et siĂ©geant Ă  ce titre au CongrĂšs Ă  Washington. Cet Ă©lu dĂ©mocrate a 29 ans de plus qu’elle, dĂ©jĂ  une famille, et ils doivent se frĂ©quenter dans le plus grand secret. Le stage de Chandra finit brutalement au bout de sept mois, et elle envisage de rentrer Ă  Modesto — mais elle disparaĂźt soudain, Ă  24 ans, le mardi 1er mai 2001. Les mĂ©dias apprennent rapidement sa liaison avec Condit et se jettent sur l’affaire. Le deuxiĂšme chapitre s’intitule « Chandra Drama » : « L’affaire Chandra Levy devient alors le “ Chandra drama ”. Cinq fois par heure, CNN, MSNBC et Fox font un point sur l’histoire. » (p. 54)

20Partie II « Rock Creek Park » (91-123). Dans trois nouveaux chapitres sont racontĂ©es la dĂ©couverte, en mai 2002, du corps de Chandra Levy dans Rock Creek Park, et les enquĂȘtes qui s’ensuivent. Le cadavre est restĂ© trop longtemps dans la nature pour qu’on puisse connaĂźtre les causes de la mort. Deux dĂ©tectives privĂ©s engagĂ©s par la famille mĂšnent une enquĂȘte. La partie finit sur la piste d’un individu menaçant, ayant agressĂ© ou voulu agresser deux femmes dans ce mĂȘme parc en mai 2001.

21Partie III « L’homme du parc » (p. 125-159). Les trois chapitres de la partie se concentrent sur le procĂšs de 2010 au cours duquel Ingmar Guandique, d’origine salvadorienne, est accusĂ© d’avoir tuĂ© Chandra. Il est condamnĂ© dans un premier temps, sur la foi du tĂ©moignage d’un ancien dĂ©tenu prĂ©tendant que Guandique lui aurait avouĂ© le meurtre de Chandra. Mais le tĂ©moin n’était en rĂ©alitĂ© pas fiable et Guandique est libĂ©rĂ© et repart au Salvador en 2017.

22Partie IV « Justice pour Chandra » (p. 161-197). Elle rassemble trois chapitres autour de théories formulées depuis, sur les circonstances et les responsables de la mort de Chandra Levy. Certaines de ces théories sont abracadabrantes.

23L’« épilogue » (p. 199-207) opĂšre un aller-retour entre la conclusion du procĂšs de Guandique et l’entretien menĂ© avec les parents Levy Ă  Paris, en septembre 2023. On ne sait toujours pas ce qui est arrivĂ© Ă  Chandra.

24Les titres des parties et chapitres sont souvent empruntĂ©s aux discours sur l’affaire, reprennent par exemple le titre d’une sĂ©rie d’articles du Washington Post, « Who killed Chandra Levy ? », ou le nom d’un site oĂč les inscrits discutent des thĂ©ories sur l’affaire, « justiceforchandra.com » (titre de la partie IV). Ces emprunts, parfois directement Ă  l’anglais, attestent d’un travail sur les sources : la position adoptĂ©e par la journaliste est en effet clairement de laisser parler les tĂ©moins, les articles, toute la masse d’informations dĂ©jĂ  parue et qu’il faut mettre en ordre. Dans cette collection 10/18 de « True Crime », pas question pour les journalistes — comme dans De Sang-froid — de dire je et de reprĂ©senter explicitement la maniĂšre dont on enquĂȘte : les mois de reportage s’effacent au profit des informations collectĂ©es. Cela supposerait que la journaliste est un sous-Ă©nonciateur par rapport Ă  ses sources. Cependant, par leur sĂ©lection, leur agencement, par de rares mots de commentaires Ă©galement, qui ne font jamais Ă©tat d’une premiĂšre personne, mais laissent transparaĂźtre un point de vue, HĂ©lĂšne Coutard reste une sur-Ă©nonciatrice19, ce qui manifeste aussi cette position paradoxale Ă©voquĂ©e plus haut.

Un souci de rigueur journalistique

25C’est cet Ă©thos montrĂ© de rigueur journalistique qui suppose qu’on ne dit pas je, qu’on ne parle pas de ses affects, et qu’on propose des informations les plus objectives possibles. Or, quoi de plus objectif qu’un chiffre ? Il dĂ©note une information prĂ©cise, qu’on suppose donc fiable, et il connote l’expertise, la technicitĂ©, le souci du dĂ©tail.

Les cadratifs temporels

26DestinĂ©es Ă  Ă©tablir une ligne chronologique claire, les dates permettent de retracer l’avant-disparition de Chandra, et ensuite les Ă©tapes de l’enquĂȘte, la dĂ©couverte de son corps, et les consĂ©quences judiciaires. On trouve dans l’ouvrage des circonstants temporels intraprĂ©dicatifs, mais les plus frĂ©quents sont les cadratifs, Ă  fonction scĂ©nique (je souligne dans les citations suivantes). Par exemple, les jours qui prĂ©cĂšdent la disparition de Chandra : « Le lendemain matin, mardi 24, elle sonne chez Gary Condit » (p. 46), « Le vendredi 27 avril, elle appelle ses parents en Californie » (p. 46), « Le samedi 28 avril, elle essaie d’appeler Sven Jones » (p. 47), etc. La seule activitĂ© connue de Chandra le 1er mai 2001, le jour de sa disparition, c’est la consultation de sites internet durant la matinĂ©e — son ordinateur a laissĂ© ces traces. Les cadratifs n’indiquent plus alors les jours, mais les heures et les minutes : « Le mardi 1er mai, Chandra se connecte Ă  Internet sur son ordinateur. Il est 10 h 27. Elle consulte le site d’Amtrak, la compagnie de train amĂ©ricaine, et celui de Southwest Airlines. À 10 h 45, elle transfĂšre un mail Ă  ses parents » (p. 49-50), « Enfin, Ă  11 h 26, Chandra se connecte au site du Washington Post et consulte la mĂ©tĂ©o. [
] À 12 h 24, elle se dĂ©connecte. » (p. 50)

27Ces cadratifs sont massivement utilisĂ©s dans les premiers chapitres, mais on les trouve souvent dans les pages Ă©voquant la mĂ©diatisation de l’affaire (sur la montĂ©e en puissance de la tabloĂŻdisation de l’information), et pour retracer le procĂšs contre Ingmar Guandique : « Mais le 28 juillet 2016, le deuxiĂšme procĂšs d’Ingmar Guandique, qui devait se tenir Ă  l’automne suivant, est finalement annulĂ©. [
] Le 8 mai 2017, Ingmar Guandique est expulsĂ©, libre, vers le Salvador. » (p. 159)

28De telles indications temporelles ressemblent Ă  celles que l’on retrouve dans la chronologie des annexes (p. 213-215), oĂč elles sont indiquĂ©es en gras, suivis de deux points puis de phrases nominales. Les faits relatĂ©s et ainsi datĂ©s font Ă©cho Ă  la factualitĂ© des rapports de police ; les chapitres progressent eux aussi chronologiquement. Mais quand un tĂ©moignage vient apporter un nouvel Ă©lĂ©ment Ă  l’enquĂȘte, la chronologie initiale de la disparition ressurgit, enchĂąssĂ©e. Par exemple, des internautes qui postent sur le site justiceforchandra.com rappellent que le fait suivant n’a jamais Ă©tĂ© exploité : « Le 30 avril 2001, la veille de la disparition de Chandra, un cri a Ă©tĂ© entendu Ă  l’intĂ©rieur du Newport, la rĂ©sidence oĂč habitait la jeune femme. Il Ă©tait 4 h 37 du matin. » (p. 171)

Des appositions nominales explicatives

29Parfois, il est nĂ©cessaire de gloser un patronyme (a) — ce dernier n’étant connu que dans le milieu du tĂ©moin qui l’utilise —, un toponyme (b), ou des termes appartenant Ă  un technolecte prĂ©cis (c). Ces gloses prennent place dans des appositions nominales explicatives, que je souligne :

(a) Là-bas, à l’exception de Jennifer Baker, une copine de la fac, elle ne connaüt personne. (p. 18-19)

en discutant avec Otis Thomas, un pasteur du quartier qui faisait des petits boulots de jardiniers (p. 84)

(b) Une jeune femme en tenue de sport, gourde Ă  la main, Ă©couteurs aux oreilles, pousse la porte du Newport, l’immeuble cossu du 1260 sur la 21e rue. (p. 23-24)

Ils se retrouvent Ă  Tryst, un cafĂ© populaire auprĂšs des fonctionnaires sur la 18e Rue, dans le quartier branchĂ© d’Adams Morgan (p. 36)

(c) Son os hyoĂŻde, un petit os au-dessus du larynx, montre qu’elle pourrait avoir Ă©tĂ© Ă©tranglĂ©e, cependant il est endommagĂ©, mais pas fracturĂ© (p. 99).

Sur le mugshot, la traditionnelle photo prise au commissariat pour toute arrestation (p. 172)

30Ces deux derniĂšres appositions sont nĂ©cessaires pour les lecteurs qui ne sont pas dĂ©jĂ  des fans de fiction policiĂšre et de true crime : on suppose de fait un lecteur aux compĂ©tences minimales sur les enquĂȘtes de police aussi bien que sur le milieu mĂ©diatico-politique amĂ©ricain, ainsi que l’attestent d’autres appositions explicatives pour les realia : « CNN, la premiĂšre chaĂźne d’info du pays, s’était spĂ©cialisĂ©e dans cette actualitĂ© en direct » (p. 52) ; « Dans le bureau ovale de la Maison Blanche, les faucons, un petit groupe de conseillers interventionnistes nĂ©oconservateurs, achĂšvent de convaincre le prĂ©sident Bush de la nĂ©cessitĂ© d’une guerre en Irak » (p. 94). La prĂ©cision journalistique se double d’une dimension pĂ©dagogique, qui peut tĂ©moigner aussi d’une position de sur-Ă©nonciation.

Les traces de l’enquĂȘte de terrain

31MĂȘme si HĂ©lĂšne Coutard ne dit pas je, on trouve dans le livre des traces de son enquĂȘte. Les laisser percevoir, c’est aussi participer Ă  cet Ă©thos de rigueur journalistique. L’on peut parler de « corporalitĂ© Ă©nonciative du journaliste20 », c’est-Ă -dire d’indices textuels indiquant que le corps du ou de la journaliste est en jeu, dans la maniĂšre de voir, d’écouter, de se dĂ©placer — c’est l’une des particularitĂ©s du journalisme narratif, qui consiste Ă  donner des dĂ©tails « rĂ©coltĂ©s » sur place : « ces dĂ©tails [
] rendent l’histoire vivante, presque “ expĂ©rimentable ”21 ».

32Ces indices de prĂ©sence se lisent par exemple pour l’enquĂȘte de terrain et l’écriture de l’observation :

Dans le quartier de Dupont Circle, en octobre, les feuilles commencent Ă  rougir, et les façades se parent de dĂ©corations de Halloween. Une jeune femme en tenue de sport, gourde Ă  la main, Ă©couteurs aux oreilles, pousse la porte du Newport, l’immeuble cossu du 1260 sur la 21e Rue. C’est comme ça que l’on pourrait imaginer Chandra : sereine, active, partageant son dimanche entre sa salle de sport fĂ©tiche, le Washington Sports Club sur Connecticut Avenue, et le marchĂ© aux lĂ©gumes bio qui se tient tous les dimanches matin Ă  cĂŽtĂ© du mĂ©tro. (p. 23-24)

33Les deux cadratifs initiaux, spatial puis temporel, tĂ©moignent du dĂ©placement sur le lieu des faits : « en octobre », « son dimanche », « tous les dimanches matin », prĂ©cisent le moment du relevĂ© descriptif, l’inscrivant tant dans le cours des saisons — l’automne signalĂ© par la nature avec « les feuilles commencent Ă  rougir » et les fĂȘtes traditionnelles, avec la mention d’Halloween — que dans le dĂ©roulĂ© d’une semaine habituelle, avec l’emploi du temps d’un dimanche banal. Par exemple aussi, quand il est question d’une sensation perçue dans Rock Creek Park : « Quand on pĂ©nĂštre dans Rock Creek Park par l’un des multiples passages tout autour, il suffit de quelques mĂštres pour que le silence se fasse. » (p. 95) Ici l’impersonnel « il suffit » et l’indĂ©fini « on » gĂ©nĂ©ralisent le propos, mais les perceptions sonores d’un sujet, sans doute la journaliste, sont en jeu.

34L’enquĂȘte de terrain, c’est aussi aller, sur place, interviewer les personnes concernĂ©es pour retranscrire leurs paroles. La journaliste est donc engagĂ©e physiquement dans ces dĂ©placements et cette collecte, mĂȘme si elle s’efface surtout, en particulier par l’absence d’une personne grammaticale qui la dĂ©signerait : « Il donne rendez-vous au Tryst Coffeehouse, ce cafĂ© d’Adams Morgan situĂ© Ă  quatre minutes de l’ancien appartement de Gary Condit » (p. 163). Ici la locution verbale « donne rendez-vous » n’a pas de complĂ©ment indirect.

35Le cadre des interviews est parfois Ă©voqué : le recueil de la parole a lieu Ă  un certain moment, dans un certain lieu. Ce cadre peut ĂȘtre Ă  peine esquissĂ©, par exemple dans deux groupes prĂ©positionnels (GP) minimaux, lors de l’interview de la communicante des Levy, Judy Smith, apparemment toujours dĂ©bordĂ©e plus de vingt ans plus tard (je souligne) : « [
] se souvient aujourd’hui Judy Smith, dans sa voiture, entre deux rendez-vous » (p. 60). Dans une version parodique de ce qu’est le journalisme embarquĂ© (d’ordinaire dans une unitĂ© militaire en temps de guerre), on devine par ces brĂšves notations la journaliste au travail dans la voiture d’une civile spĂ©cialiste des tempĂȘtes mĂ©diatiques.

36Certains tĂ©moins ne sont pas Ă©voquĂ©s seulement par leur discours : la tante et les parents de Chandra Levy en particulier sont dĂ©crits dans leurs gestes, leurs intonations (voir surtout l’épilogue, p. 202, p. 206), de mĂȘme que, dans une moindre mesure, le journaliste Michael Doyle qui a suivi toute l’affaire ou le dĂ©tective privĂ© Joe McCann. La corporalitĂ© de la journaliste est alors supplantĂ©e par la corporalitĂ© des tĂ©moins qui se trouvent face Ă  elle ; mais elle continue Ă  s’exprimer Ă  travers les notations d’ambiance et les impressions qu’elle restitue. Ainsi pour la tante de Chandra :

De sa grande maison de Chesapeake City dans le Maryland, on aperçoit une Ă©tendue de verdure et derriĂšre les maisons, en premiĂšre ligne, le lac. Ses deux chiens jouent dans le jardin, elle les houspille avec vigueur. Linda Zamsky a l’aura d’un tourbillon. Son Ă©nergie, sa carrure et son franc-parler laissent suspendue la possibilitĂ© d’une sortie de piste. De ses gestes brusques, elle rĂ©pond au tĂ©lĂ©phone : le cabinet mĂ©dical qu’elle gĂšre en ville a besoin d’elle pour trouver une remplaçante Ă  une infirmiĂšre. Elle rappelle les chiens, se rassied, se relĂšve, propose Ă  boire. Ce n’est que quand elle accepte de s’attabler que finalement ses yeux se posent et que sa grande silhouette semble s’immobiliser. De son timbre de voix rauque, elle murmure : (p. 32-33)

37Le cadratif spatial initial indique la provenance du regard de la journaliste en train d’attendre que son tĂ©moin se mette Ă  table : le « on » sujet (de « aperçoit ») est encore une Ă©nallage du je absent, en mĂȘme temps qu’une maniĂšre d’inviter Ă  la projection du lecteur dans cette situation d’interview (l’adverbe « aujourd’hui » est souvent utilisĂ© avec le mĂȘme effet, par exemple dans la mĂȘme interview p. 35). Le tĂ©moin est dĂ©crit dans ses activitĂ©s quotidiennes, Ă©numĂ©rĂ©es dans une juxtaposition qui fait ressortir l’hyperactivitĂ© de la femme. Le moment de la parole est scĂ©narisĂ© par la phrase clivĂ©e avec la nĂ©gation restrictive (« Ce n’est que [
] que »), l’extraction de la circonstancielle temporelle : « quand elle accepte de s’attabler ». Les juxtapositions de verbes de mouvement prĂ©cĂ©dents laissent la place Ă  des formes verbales pronominales qui dĂ©notent l’arrĂȘt — « se posent », « s’immobiliser ». Les GP circonstants de maniĂšre dĂ©tachĂ©s en tĂȘte de phrase, « De ses gestes brusques », « De son timbre de voix rauque », participent activement Ă  la corporalitĂ© du tĂ©moin, dans le paraverbal comme dans le verbal. On retrouve les mĂȘmes procĂ©dĂ©s avec l’ancien policier devenu dĂ©tective, Joe McCann :

MĂȘme Ă  soixante-dix ans, mĂȘme dans sa polaire et sa chemise Ă  carreaux, il dĂ©gage encore aujourd’hui quelque chose qui ne donne pas envie de l’agacer. Peut-ĂȘtre est-ce le ton qu’il adopte en permanence, ou la façon dont il ponctue ses convictions en faisant sonner sa bague en mĂ©tal sur la table. (p. 107)

38Les circonstants extraprĂ©dicatifs Ă©voquant son Ăąge et son habillement donnent du corps au tĂ©moin, dont on apprend plus loin qu’il a les yeux bleus (p. 175). L’impression qu’il donne engage aussi la corporalitĂ© de la journaliste, sa rĂ©action face Ă  lui : la locution verbale « ne donne pas envie » peut avoir un complĂ©ment indirect (Ă  quelqu’un), lĂ  encore absent, mais implicite. Les GN expansĂ©s, « le ton qu’il  », « la façon dont  » ainsi que le gĂ©rondif final peignent le personnage en quelques traits distinctifs.

39Les personnes interviewées sont une partie des sources utilisées par la journaliste. Les autres sont évoquées précisément, afin de toujours rapporter un discours à sa profération initiale.

Comment citer les sources : étude des DR

Usage et effets du discours direct (DD)

40C’est sans doute le type de DR le plus utilisĂ© dans le livre ; il connote Ă©videmment une fidĂ©litĂ© aux paroles tenues par la source, que ces paroles aient Ă©tĂ© retranscrites de l’oral ou reproduites Ă  partir de documents Ă©crits. Le DD manifeste aussi une prĂ©sence et permet de faire directement entendre la voix des acteurs du fait divers : « À 23 h 14, elle envoie un mail au propriĂ©taire de son appartement : “ Mes plans ont soudainement changĂ©, je viens d’apprendre cette semaine que mon stage s’arrĂȘtait, je n’ai plus de travail. [
] ” » (p. 48). Le DD fait entendre la voix de Chandra et essaie de rendre au mieux le contexte prĂ©cĂ©dant sa disparition : peut-ĂȘtre que son dĂ©part imminent joue un rĂŽle dans sa disparition, peut-ĂȘtre dans ses mots peut-on trouver un indice.

41Il est frĂ©quent que les tĂ©moignages recueillis et rapportĂ©s au DD rapportent eux-mĂȘmes le discours d’une autre personne. Comme le dispositif complique la syntaxe et la cohĂ©rence des DR, souvent la scĂšne d’énonciation premiĂšre disparaĂźt : on oublie quel tĂ©moin parle Ă  la journaliste ou quel tĂ©moignage elle a retrouvĂ©, pour donner directement accĂšs au DD rapportĂ© par ce tĂ©moin. Par exemple sont effacĂ©es les conditions dans lesquelles on a recueilli dans le premier cas la parole de Robert Kurkjian, un collĂšgue de Chandra, dans le second cas le tĂ©moignage du propriĂ©taire :

« J’ai deux tickets pour le bal d’investiture ce soir, ça te dit ? » lui propose-t-elle. (p. 38)

Le 1er fĂ©vrier, le propriĂ©taire l’avait rappelĂ©e pour en discuter, mais Chandra avait fait marche arriĂšre. « Finalement, ça n’a pas marché », lui avait-elle dit. (p. 43)

42Évidemment la fidĂ©litĂ© est totalement impossible en pareil cas (sauf Ă  considĂ©rer une source Ă©crite comme le courriel) : il y a un effet de prĂ©sence (Ă©voquer Chandra) et d’immĂ©diatetĂ©.

43L’horizon de fidĂ©litĂ© promis par le DD est Ă©galement au centre d’un autre usage, assez rĂ©current, qu’en fait HĂ©lĂšne Coutard : il s’agit de citer directement des propos tenus dans les mĂ©dias afin d’en montrer la bĂȘtise, par exemple lorsqu’elle traduit plusieurs extraits de Sex, Power & Murder, « le livre rĂ©alisĂ© Ă  partir des articles compilĂ©s du National Enquirer, roi des tabloĂŻds de l’époque » (p. 63), en particulier les interviews des psychiatres et psychologues interrogĂ©s (p. 63-64). De mĂȘme lorsqu’elle Ă©voque un article pour lequel sont interrogĂ©s les parents de Gary Condit :

Adrian Condit, le pĂšre de Gary, pense que Chandra est morte, alors que sa femme Jean pense qu’elle a mis en scĂšne sa propre disparition pour attirer l’attention sur elle. Le patriarche des Condit, pasteur de profession, ajoute : « Satan a jouĂ© un rĂŽle important dans tout ça. » (p. 66)

44Le discours indirect (DI) employĂ© d’abord rĂ©sume des propos parce qu’ils sont assez peu pertinents ; le DD vient clĂŽturer cette section de DR, mettant en revanche en valeur sa parole la plus incohĂ©rente (appel Ă  une instance surnaturelle comme sujet de la phrase, indĂ©fini « un rĂŽle important » sans aucune prĂ©cision, la rĂ©fĂ©rence dĂ©ictique pour le moins floue « tout ça » ).

45Cependant le DD n’est que partiellement direct, mĂȘme lorsqu’il reproduit des sources Ă©crites, puisqu’il y a une intervention au moins de la traduction sur le texte citĂ©. Pour remĂ©dier Ă  cette manipulation nĂ©cessaire des DR — une journaliste française Ă©crit sur un fait divers amĂ©ricain —, et renforcer l’éthos de fidĂ©litĂ© aux sources, Coutard insĂšre aussi quelques mots anglais dans le DD. Par exemple au sujet du dĂ©tective Joe McCann : « Il rĂ©pĂšte : “ Why, why, why ? ”, le regard au loin. » (p. 176). Pas besoin de traduction en pareil cas : les termes sont transparents et permettent aussi de donner corps aux tĂ©moins dans leur langue originale.

46Finissons sur le DD en signalant de nombreux phĂ©nomĂšnes d’enchĂąssement. C’est le principe mĂȘme du tĂ©moignage consignĂ© dans les actes de police et de justice : « À la barre, Morales raconte : “ Je lui ai dit : ‘ Si tu n’as rien fait, tu n’as pas Ă  t’inquiĂ©ter ’ et il m’a rĂ©pondu : ‘ Mec, tu ne comprends pas ’. [
] ” » (p. 145). La source du DD de Morales au procĂšs est sans doute la retranscription officielle, que Coutard mentionne et cite extensivement juste aprĂšs ce passage. Ici l’on peut faire confiance au DD enchĂąssant, reproduit par un fonctionnaire du tribunal, mais pas du tout au DD enchĂąssĂ© (le dialogue entre Morales et Guandique) : Morales rapporte des paroles qu’il attribue (faussement) Ă  l’accusĂ©.

Usages et effets du DI régi

47Le DI rĂ©gi, consistant en un verbe de parole suivi d’une subordonnĂ©e complĂ©tive, intervient gĂ©nĂ©ralement dans le livre pour rĂ©sumer des paroles moins cruciales que celles qui sont rapportĂ©es au DD. Par exemple, lorsque Robert Kurkjian raconte la soirĂ©e du bal d’investiture de George W. Bush auquel l’invite Chandra, et les discussions qu’ils ont eues autour de l’amant secret de la jeune femme : « Robert veut savoir s’il est dĂ©mocrate ou rĂ©publicain, de quel État il vient, depuis combien de temps il est au CongrĂšs ou s’il est mariĂ©, mais Chandra lui rĂ©torque systĂ©matiquement qu’elle ne peut rien dire. » (p. 39) L’énumĂ©ration des interrogatives indirectes donne l’effet d’une pluie de questions de la part de Kurkjian, et l’adverbe « systĂ©matiquement » qui modifie le verbe de parole de Chandra donne d’ailleurs Ă  ce dernier un aspect itĂ©ratif : la parole est condensĂ©e.

48Il est frĂ©quent que les DI soient aussi emboĂźtĂ©s les uns dans les autres : « Le 6 juin, le Washington Post Ă©crit qu’une source policiĂšre lui affirme que Chandra a dĂ©jĂ  passĂ© la nuit dans l’appartement d’Adams Morgan. » (p. 58) L’emboĂźtement syntaxique des complĂ©tives illustre lĂ  davantage la difficultĂ© Ă  accĂ©der Ă  une information fidĂšle et claire. De fait, cet emboĂźtement est particuliĂšrement utilisĂ© pour rapporter les bruits, les rumeurs. Ainsi, Susan Levy rapporte Ă  la journaliste une conversation qu’elle a eue avec un pasteur du voisinage (Othis Thomas, mentionnĂ© plus haut), dont la fille a eu une liaison avec Condit. Il s’agit du DD de Susan, dans laquelle elle emboĂźte plusieurs DI : « “ Sa fille lui avait confiĂ© que Condit voulait qu’elle aille Ă  des soirĂ©es avec ses amis, des fĂȘtes un peu
 osĂ©es. Elle avait compris que c’était Ă  la limite de la prostitution ”, rapporte Susan. » (p. 85). La scĂšne d’énonciation qui disparaĂźt ici est le dialogue entre Susan et le pasteur : la discussion entre le pĂšre et la fille donne Ă  lire un dialogue enchĂąssĂ© entre Condit et la fille. La derniĂšre phrase, dans le DD initial, a un statut ambigu : « Elle avait compris que c’était Ă  la limite de la prostitution ». S’agit-il d’une synthĂšse opĂ©rĂ©e par Susan de ces DI, ou d’un discours indirect libre (DIL) attribuĂ© au pasteur ? Dans le livre, DD et DI sont aussi souvent des moyens d’introduire des formes hybrides comme le DIL.

Formes hybrides : ßlots textuels et DIL

49Le DI accueille parfois des fragments de DD, guillemetés, les ßlots textuels22 :

Le ragot part d’une dĂ©claration de l’avocat d’Anne Marie Smith, qui affirme que sa cliente aurait vu chez Gary Condit des cravates accrochĂ©es aux barreaux du lit, « comme si quelqu’un avait Ă©tĂ© attaché ». Sa cliente aurait par ailleurs parlĂ© de « fantasmes sexuels spĂ©cifiques » chez son amant. (p. 78-79)

50Ici les Ăźlots textuels entre guillemets tiennent clairement la parole douteuse Ă  distance : la journaliste l’attribue pleinement Ă  la locutrice, Ă  la fois par mĂ©fiance, Ă  la fois par souci de fidĂ©litĂ© Ă  l’intĂ©rieur d’un DI qui d’ordinaire reformule : autrement dit, « [c]es formes mixtes permettent de rĂ©soudre apparemment le paradoxe de la dĂ©marche journalistique combinant l’authenticitĂ© et la fidĂ©litĂ© des sources (citation) Ă  la nĂ©cessaire modalisation due Ă  la recontextualisation et Ă  l’évaluation inĂ©vitable de la reprise23 ». Les Ăźlots textuels sont de ce fait trĂšs frĂ©quents dans la presse :

Elle envoie sa candidature au Bureau fĂ©dĂ©ral des prisons, mais passe aussi un coup de fil au recruteur, Daniel Dunne, Ă  qui elle assure qu’elle ne veut pas « n’importe quel stage », mais une expĂ©rience vraiment enrichissante, qui fera « avancer sa carriĂšre ». (p. 18).

51Pour l’enquĂȘte, ce DR est peu important : il intervient bien en amont de la disparition, il ne prĂ©sente aucun indice potentiel, et le DI le condense donc beaucoup. Les Ăźlots textuels cependant permettent de faire entendre la voix de la disparue et d’affirmer sa personnalitĂ©, de montrer son ambition.

52Les formes hybrides sont aussi un moyen de mettre en valeur l’emboĂźtement parfois vertigineux de la parole. Les faire varier tend Ă  rappeler qu’on ne lit bien souvent que des tĂ©moignages, qui parfois sont faux ou lacunaires :

Gary Condit admettra qu’ils se sont parlĂ©, ce jour-lĂ . De quoi ? De rien. Une conversation tout ce qu’il y a de plus banal : il lui a demandĂ© quand est-ce qu’elle rentrait en Californie, elle lui a dit « la semaine prochaine », mais qu’elle n’avait pas encore rĂ©servĂ© de billets. (p. 48)

53Le DI rĂ©gi « admettra qu’il » enchĂąsse d’abord du discours narrativisĂ© (DN), « ils se sont parlé ». La suite question/rĂ©ponse averbale « De quoi ? De rien » mime un DDL entre la personne qui interroge Condit et ce dernier, ou alors il s’agit d’un DR fictif imaginĂ© par la journaliste qui rĂ©sumerait ainsi l’interview. « Une conversation tout ce qu’il y a de plus banal » pourrait ĂȘtre du DIL de Condit, ou une Ă©valuation de la journaliste. Les deux points introduisent du DI rĂ©gi, aprĂšs « a demandĂ© quand », donc une interrogation indirecte, mais la forme de l’interrogation est directe avec la locution « est-ce que » — et l’absence de point d’interrogation correspond au DI. La rĂ©ponse de Chandra comporte un Ăźlot textuel proche du DD (mais pour ce dernier il n’y a pas les deux points), qui est coordonnĂ© par le « mais » avec du DI rĂ©gi. Cet assemblage hĂ©tĂ©rogĂšne de DR laisse penser que c’est la rĂ©ponse de Condit elle-mĂȘme qui manque de consistance Ă©nonciative, et met Ă©ventuellement en cause l’authenticitĂ© du dialogue.

54Pour finir, le DIL est aussi une forme hybride de DR, entre le DD et le DI. Dans l’extrait suivant, il s’agit des interrogations de Halle Shilling, l’une des femmes attaquĂ©es par Guandique :

Mais elle ne peut s’empĂȘcher de regarder les images qui tournent en boucle des policiers qui ramassent les os de Chandra Levy. Est-ce que cela aurait pu ĂȘtre elle ? Son agresseur aurait-il pu, quelques jours avant de l’attaquer elle, tuer la stagiaire ? (p. 122)

55Les interrogations directes, sans verbe introducteur de la parole, sans guillemets, Ă  la troisiĂšme personne, pointent vers le DIL. Il permet de fictionnaliser le rĂ©cit, par l’intĂ©gration du DR Ă  la narration, tout en restituant la forme qu’a pu prendre l’angoisse, et sert donc aussi Ă  la dramatisation.

Fictionaliser et dramatiser

56L’agencement complexe des DR, et les effets qu’ils engendrent (distanciation, mĂ©fiance, fidĂ©litĂ©, effet de prĂ©sence ou de dĂ©nonciation) suppose une journaliste qui reste une sur-Ă©nonciatrice, qui orchestre la parole des divers acteurs, qui choisit aussi la maniĂšre d’organiser les informations, et donc de raconter l’histoire.

La focalisation

57Il est frĂ©quent, on l’a vu, que la scĂšne d’énonciation du tĂ©moignage disparaisse, et qu’on ait accĂšs directement aux pensĂ©es des acteurs du drame, en focalisation interne. Ces pensĂ©es sont certes reconstituĂ©es grĂące aux sources, mais la focalisation interne est clairement un procĂ©dĂ© de fictionalisation, empruntĂ© au roman. Les verbes utilisĂ©s sont entre autres pense, prĂ©voit, se dit-elle, se demande, savent
 etc. : « Elle repense Ă  une chose que sa mĂšre lui a dite en l’aidant Ă  faire sa valise » (p. 19). Les notations psychologiques tĂ©moignant de la focalisation interne se lisent aussi lorsque la journaliste Ă©voque le tĂ©moignage que Janet, une autre maĂźtresse de Condit, livre au FBI (je souligne) : « Janet craque finalement lorsqu’elle devient amie avec Cadee Condit, la fille de son amant, qui vient de dĂ©barquer Ă  Washington. RongĂ©e par la culpabilitĂ©, elle dĂ©cide de rompre. » (p. 76) Ici, la scĂšne du tĂ©moignage est effacĂ©e : on nous raconte, dans une narration omnisciente, l’histoire de Janet et de Gary Condit. C’est une maniĂšre de simplifier le rĂ©cit, mais Ă©galement de le romancer.

58La focalisation externe devient interne avec le changement de paragraphe lors de la découverte du corps de Chandra par un promeneur au Rock Creek Park, Philip Palmer :

L’homme suit son chien et aperçoit une masse arrondie qui ressemble à une carapace de tortue. Palmer se penche : un crñne humain.

Sa respiration s’accĂ©lĂšre, le rythme de son cƓur aussi, mais le promeneur ne veut pas faire n’importe quoi. (p. 95-96)

59L’introspection s’exprime avec les rĂ©actions immĂ©diates du corps et le verbe de volontĂ©. Parce qu’elle est un procĂ©dĂ© de fictionalisation, elle est parfois modalisĂ©e, et ne consiste alors qu’en hypothĂšses sur ce que pensent les personnages :

Kurkjian comprend-il qu’il n’est, alors, qu’un date Ă  accrocher Ă  son bras pour venir espionner « l’homme » de Chandra ? Et Chandra a-t-elle l’impression, ainsi, de partager un peu de cette expĂ©rience avec Gary Condit, celui avec lequel elle aurait aimĂ© passer la porte ? (p. 40)

60Les verbes dĂ©notant la psychologie, « comprend », « a [
] l’impression », sont Ă  la forme interrogative, de mĂȘme que le verbe introduisant du DD intĂ©rieur dans l’incise de l’exemple suivant, « se dit-elle », est modalisĂ© par « peut-ĂȘtre » : « C’est le signe que son mariage est fini depuis longtemps, se dit-elle peut-ĂȘtre. » (p. 37)

61La focalisation interne se traduit souvent dans le livre par l’usage de la phrase emphatique disloquĂ©e : « Modesto, elle l’a dĂ©jĂ  assez vue » (p. 9). Cette dislocation est un des traits du DIL, qui retranscrit aussi les pensĂ©es, par exemple celles de Bob lorsqu’il s’inquiĂšte pour sa fille : « Ce silence, ce n’est pas le genre de Chandra » (p. 28) ; ou dans le DIL attribuĂ© Ă  Sari Horwitz, journaliste au Washington Post, et qui a co-Ă©crit un livre sur l’affaire : « L’affaire Chandra Levy, elle connaissait. Elle avait travaillĂ© dessus au moment oĂč elle avait Ă©clatĂ©. » (p. 129). Les phrases disloquĂ©es sont assez courtes et montrent bien l’oralisation des pensĂ©es dans lesquelles s’incarnent les voix des personnages. Elles sont du ressort de la fictionalisation, limitĂ©e cependant Ă  quelques bribes de pensĂ©es rapportĂ©es, ici et lĂ , dans un procĂ©dĂ© souvent utilisĂ© dans la non-fiction criminelle24.

Les déictiques

62Ils permettent un effet de prĂ©sence, une proximitĂ© avec l’action. Le prĂ©sent de narration, utilisĂ© partout, tend Ă  devenir dĂ©ictique, suivant les sources que la journaliste Ă©coute ou a sous les yeux. On trouve deux fois dans le livre un locatif temporel rapportĂ© Ă  un nous semi-dĂ©ictique, englobant la journaliste et les lecteurs, prĂ©sentant l’enquĂȘte comme un voyage spatio-temporel dont nous sommes les touristes. C’est la derniĂšre phrase du prologue : « Nous sommes le 14 septembre 2000, c’est son premier jour Ă  Washington DC » (p. 20) ; et au dĂ©but d’un paragraphe dans la partie sur le procĂšs de Guandique : « Nous sommes en 2010. Au tribunal Carl-Moultrie, dans le triangle d’or de Washington dont Chandra rĂȘvait, entre la Maison Blanche et le Capitole, Ă  quelques mĂštres de ses anciens bureaux, c’est l’effervescence. » (p. 127). Il y a eu un saut temporel entre les parties I et II, et la III : c’est la journaliste qui agence ainsi l’espace du rĂ©cit et les ellipses. Ce type de phrase se trouve aussi beaucoup dans les Ă©missions de faits divers, tĂ©lĂ©visĂ©es ou radiophoniques : il faut emporter l’auditeur avec soi.

63Les dĂ©monstratifs, trĂšs prĂ©sents dans le livre, jouent le mĂȘme rĂŽle : ce sont des dĂ©ictiques qui renvoient non pas au moment de l’écriture de l’enquĂȘte, ou Ă  celui des tĂ©moignages recueillis, mais au moment de l’action dĂ©crite, dans laquelle « nous sommes » plongĂ©s. Ainsi, juste aprĂšs l’injonction de Susan Ă  Sandra, « Ne t’avise pas de devenir une nouvelle Monica Lewinsky ! » (je souligne) :

Ces deux derniĂšres annĂ©es, la jeune maĂźtresse du prĂ©sident Clinton Ă©tait partout, Ă  la tĂ©lĂ©vision, sur les couvertures des tabloĂŻds, dans les blagues des talk-shows et les conversations arrosĂ©es, et, il y a Ă  peine huit mois, le CongrĂšs a mĂȘme votĂ© pour la destitution de Bill Clinton pour parjure devant un grand jury et obstruction de l’instruction. (p. 19)

64Le repĂšre temporel se fait par rapport Ă  cette conversation de 2000, Ă  la fois avec le GN cadratif initial, Ă  la fois avec la phrase Ă  prĂ©sentatif identiquement cadrative coordonnĂ©e Ă  la prĂ©cĂ©dente, « il y a Ă  peine huit mois ». De mĂȘme, l’adverbe aujourd’hui est trĂšs souvent utilisĂ© pour renvoyer au moment non pas de l’énonciation journalistique, mais des Ă©vĂ©nements narrĂ©s. Dans le cas suivant, en 2001, quand Condit se trouve sous le feu mĂ©diatique aprĂšs avoir critiquĂ© la relation de Clinton et Lewinsky : « Aujourd’hui, c’est lui qui se retrouve au cƓur d’une affaire de mƓurs — doublĂ©e d’un potentiel crime. » (p. 74)

Les formules définitives

65La dramatisation passe aussi par des propositions courtes, qui par leur briĂšvetĂ© et leur sĂ©mantisme dĂ©finitif, semblent alourdir le rĂ©cit d’une dimension tragique. Ces formules dĂ©finitives peuvent ĂȘtre mises en relief par des prĂ©sentatifs ou l’extraction. L’adjectif « dernier » est particuliĂšrement utilisĂ© en pareil cas : la derniĂšre phrase du prologue dĂ©jĂ  citĂ©e est « Nous sommes le 14 septembre 2000, c’est son premier jour Ă  Washington DC » (p. 20). L’adjectif ordinal, qui devrait connoter une nouvelle naissance, crĂ©e cependant un Ă©cho dramatique avec l’ouverture du premier chapitre de la partie I, juste aprĂšs le titre de cette derniĂšre : « Deux cent vingt-huit jours plus tard. C’est son dernier jour Ă  DC. » (p. 23) Ce mĂȘme chapitre finit par une phrase construite exactement de la mĂȘme maniĂšre, avec un prĂ©sentatif introduisant un GN dont l’épithĂšte est l’adjectif ordinal : « C’est la derniĂšre trace de vie de Chandra Levy » (p. 50).

66La narration omnisciente prĂ©dit la disparition de certains personnages — Chandra, mais aussi Guandique (p. 159), Joyce Chiang (p. 189) — et transforme ainsi leur vie en destin (un mot qui apparaĂźt pour Chandra p. 45). On relĂšve en ce sens des prolepses, au futur, qui servent la dramatisation, et qui sont exprimĂ©es de la mĂȘme maniĂšre dĂ©finitive : « Plus personne ne la reverra jamais » (p. 23) est la phrase qui clĂŽt la toute premiĂšre section du chapitre 1. L’adverbe « jamais » renforce la nĂ©gation — il n’est pas nĂ©cessaire Ă  cette phrase nĂ©gative, mais y apporte l’idĂ©e d’éternitĂ©. Le « plus » initial joue le mĂȘme rĂŽle de renforcement (« personne ne la reverra » suffirait Ă  la prolepse). On le lit aussi dans l’extraction du circonstant et le retour de l’adjectif « dernier » : « C’est la derniĂšre fois qu’il la verra. » (p. 47)

67Les sources citĂ©es peuvent Ă©galement servir cette dramatisation de la disparition : quand Coutard Ă©voque les rumeurs les plus folles, elle mentionne un complotiste allumĂ©, qui propage ce qu’on appellerait aujourd’hui des fake news, et dont elle rapporte la thĂ©orie au DI, avec le conditionnel journalistique. Mais en fin de paragraphe elle choisit le DD, parce que la formule utilisĂ©e par ce personnage use d’une forme de prolepse accrocheuse : « John Le Boutillier Ă©crit : “ Accrochez vos ceintures, les choses vont bientĂŽt exploser ! ” » (p. 80). Le futur proche, « vont bientĂŽt exploser », est Ă  entendre aussi pour le lecteur : en quelque sorte la journaliste rĂ©investit cette promesse de sensationnalisme — puisqu’il y aura de fait bien d’autres rĂ©vĂ©lations, vraies et fausses, dans la suite du livre.

L’écriture du pathos

68Cette derniĂšre permet d’exprimer la douleur profonde de ceux qui restent, et ce faisant d’impliquer Ă©motionnellement les lecteurs. Plusieurs procĂ©dĂ©s sont mobilisĂ©s, mais je ne vais en retenir qu’un : la dĂ©lĂ©gation de la parole empathique aux parents, parce que ce sont eux qui reprĂ©sentent avant tout la charge Ă©motionnelle de ce fait divers : « Chandra repose Ă  cĂŽtĂ© de ses grands-parents paternels. Sur les trois tombes, l’inscription : “ Nous ne sommes pas ici. ” “ Car aucun d’eux n’est vraiment lĂ , ils sont dans nos cƓurs ”, murmure Bob. » (p. 101). On voit dans cette citation deux types de DD : l’épitaphe et sa glose par le pĂšre. Cette derniĂšre use d’un clichĂ© du deuil (ĂȘtre dans nos cƓurs) que la journaliste dĂ©lĂšgue Ă  Bob : les clichĂ©s sont les enveloppes les plus propices pour recueillir ce qui est inexprimable, quand ils sont utilisĂ©s par ceux qui vivent directement la douleur et le traumatisme.

69La dĂ©lĂ©gation de la parole est moins visible dans ce passage, quand la journaliste Ă©voque les consĂ©quences difficiles de la mĂ©diatisation de l’affaire, qui s’ajoutent Ă  l’angoisse de ne pas savoir ce qui est arrivĂ© Ă  Chandra :

Et Susan Levy, Ă  qui le monde semble vouloir rĂ©pĂ©ter que sa fille est une traĂźnĂ©e ? Qui dort dans le lit de Chandra pour se sentir proche d’elle, qui essaie d’exprimer sa colĂšre Ă  travers la peinture, qui sent, en elle, que tout se brise davantage chaque jour qui passe ? Et Bob, le pĂšre inconsolable, qui ne peut se retenir de hurler de douleur lors de ses interviews ? Adam, le petit frĂšre Ă  peine majeur, dont la vie ne sera plus jamais la mĂȘme ? (p. 69)

70Cette sĂ©rie de questions rhĂ©toriques repose sur des formulations hyperboliques pour montrer la douleur, par l’intermĂ©diaire d’un discret DIL : relevons « tout se brise », avec le comparatif de supĂ©rioritĂ© « davantage », le prĂ©fixe dans « inconsolable », qui s’allie avec la nĂ©gation « ne peut se retenir » et le haut degrĂ© sĂ©mantique de « hurler », ou encore l’insistance sur la jeunesse du frĂšre avec la locution modifiant l’adjectif « majeur », et la nĂ©gation temporelle « plus jamais » dĂ©jĂ  commentĂ©e. Ces formulations sont sans doute reprises aux interviews menĂ©es par la journaliste, qui les condense ici sous une forme interrogative interpellant directement le lecteur, pour l’inviter Ă  considĂ©rer cette double violence, du deuil et du harcĂšlement mĂ©diatique.

71Je voulais finir avec un exemple un peu particulier : j’ai Ă©voquĂ© plus haut les informations chiffrĂ©es, qui connotent le sĂ©rieux de l’éthos journalistique, la quĂȘte du dĂ©tail vrai. De fait, la premiĂšre phrase du livre est : « Le vol United Airlines qui relie San Francisco Ă  Washington DC dure cinq heures et onze minutes. » (p. 9) Or 190 pages plus loin, et onze ans plus tard dans la diĂ©gĂšse, les mĂȘmes chiffres sont repris, cette fois pour contribuer Ă  l’émotion qui perce dans le DIL des parents : « Et aujourd’hui [2011], Susan et Bob sont revenus, ils ont encore pris ce satanĂ© avion et volĂ© cinq heures et onze minutes qu’il faut occuper autrement qu’en pensant Ă  elle, Ă  elle toujours et encore, pour rejoindre cette maudite capitale qui a englouti leur fille. » (p. 199-200) Les donnĂ©es chiffrĂ©es sont mises au service d’une pathĂ©tisation de la phrase initiale, avec des Ă©pithĂštes antĂ©posĂ©es pĂ©joratives, « satané », « maudite » : c’est la mĂȘme chose qui se joue avec d’abord un GP simple, « à elle », doublĂ© d’une rĂ©pĂ©tition alourdie de deux adverbes temporels « toujours et encore » exprimant le caractĂšre Ă©ternel et dĂ©finitif de l’angoisse.

72Ces procĂ©dĂ©s de fictionalisation et de dramatisation du discours mĂ©diatique sont propres Ă  l’écriture du fait divers criminel : ils permettent de tenir le lecteur en haleine, de l’impliquer dans la lecture. Je voudrais pour finir aborder des phĂ©nomĂšnes Ă©nonciatifs qui sont cette fois-ci propres Ă  HĂ©lĂšne Coutard dans La Disparition de Chandra Levy, et qui font entendre sa voix sous — voire au-dessus — des DR qui circulent dans le livre.

Faire entendre sa voix

Jugements de l’énonciatrice

73La journaliste, Ă  certains moments, commente les discours qu’elle rapporte, en particulier sur l’emballement mĂ©diatique :

Signe que le sujet est devenu incontrĂŽlable : Dan Rather, le vieux monsieur de l’info amĂ©ricaine, dĂ©jĂ  soixante-neuf ans Ă  l’été 2001, qui avait refusĂ© jusqu’ici de se rouler dans la boue avec les autres mĂ©dias, vantant dans le New York Times un journalisme « dĂ©cent », se retrouve Ă  traiter Ă  son tour l’affaire dans son Ă©mission CBS Evening News Ă  partir du 18 juillet. Tout aussi habituĂ© au sĂ©rieux, le Washington Post, lui, dĂ©rape carrĂ©ment, faisant rĂ©fĂ©rence Ă  Chandra dans un article du 29 juillet en ces termes : « Cette boule d’énergie au corps taille 36 et Ă  l’ego taille 48 rĂȘvait parfois de devenir mannequin. » (p. 66)

74La phrase averbale qui ouvre ce paragraphe s’apparente Ă  une apposition Ă  la phrase suivante : elle oriente la lecture de ce qui suit, qui s’appuie sur les propos de Rather avec les guillemets Ă  l’adjectif « dĂ©cent » pour Ă©tablir ce qu’on pourrait appeler un journalisme Ă©thique, s’incarnant dans le refus de suivre la meute, dĂ©veloppĂ© dans la relative « qui avait refusĂ© [
] de se rouler dans la boue avec les autres mĂ©dias ». La locution verbale mĂ©taphorique que j’ai soulignĂ©e dit assez de quel cĂŽtĂ© la journaliste se trouve ; elle montre bien l’opposition temporelle entre le plus-que-parfait complĂ©tĂ© par le circonstanciel « jusqu’ici » et le prĂ©sent « se retrouve Ă  traiter ». La mĂȘme opposition est reprise pour le Washington Post, entre le groupe participial apposĂ© initial (avant) et le verbe « dĂ©rape » (maintenant : prĂ©sent), renforcĂ© par l’adverbe « carrĂ©ment », familier et manifestant aussi la subjectivitĂ© de l’énonciatrice.

75L’adjectif « incontrĂŽlable » dans la proposition averbale du dĂ©but signifie bien que le sujet Chandra Levy gouverne l’agenda mĂ©diatique, et non l’inverse. HĂ©lĂšne Coutard analyse cet emballement mĂ©diatique, dont il est encore question plus loin au sujet d’une thĂ©orie absurde mise en circulation par Dominick Dunne :

Jusqu’en mai 2002, cette histoire est la prĂ©fĂ©rĂ©e des soirĂ©es mondaines. À New York, Ă  Washington, on se la rĂ©pĂšte, on demande Ă  Dunne de la raconter encore et encore. Parfois, la fin dĂ©vie lĂ©gĂšrement : Chandra serait en fait retenue en tant qu’esclave sexuelle au Moyen-Orient. Ce n’est pas Dunne qui la modifie, c’est la rumeur qui prend vie, devient indĂ©pendante de ceux qui la diffusent, qui voyage et qui mute. (p. 184-185)

76Dans la derniĂšre phrase, l’usage de l’extraction, mettant en valeur le GN « la rumeur », montre que cette derniĂšre a Ă©chappĂ© Ă  son crĂ©ateur, avec le passage de la forme nĂ©gative « Ce n’est pas Dunne » Ă  la positive « c’est la rumeur », et la rĂ©pĂ©tition du « qui » sujet des verbes de mouvements.

77Les jugements peuvent porter aussi sur les DR sollicitĂ©s ou provoquĂ©s par l’emballement mĂ©diatique. Ainsi de cette construction impersonnelle — exprimant un jugement, quoique avec un « il » qui n’engage personne — dans le passage suivant (je souligne) : « Si la presse n’avait pas besoin de cela pour comparer les deux jeunes femmes, il est plus surprenant que le rabbin Samuel M. Stahl, qui officie au Texas, s’engouffre dans la brĂšche. » (p. 68) Le jugement perce aussi dans l’exemple suivant, et uniquement dans le gĂ©rondif de l’incise du DD (je souligne) : « “ Tout le monde a tournĂ© le dos Ă  Mohamed Ali, dit-il en tentant d’établir un parallĂšle hasardeux. [
] ” » (p. 115) L’adjectif « hasardeux » est pĂ©joratif, mais le verbe, « tentant », est perfide, puisqu’il suppose implicitement que Condit n’arrive pas Ă  ses fins argumentatives.

78La journaliste ne s’empĂȘche donc pas, marginalement, quelques sorties sarcastiques sur les discours du Chandra Drama. À la suite des journalistes du Washington Post dans la sĂ©rie d’articles « Who killed Chandra Levy ? », elle laisse aussi percevoir une critique de l’inefficacitĂ© de la police et des services mĂ©dico-lĂ©gaux : « quand les policiers pĂ©nĂštrent dans l’appartement de la jeune femme, un sergent s’intĂ©resse Ă  son ordinateur. Mauvais choix : par inadvertance, il effectue une manipulation qui fait crasher la machine. » (p. 102) L’apposition nominale que j’ai soulignĂ©e est un commentaire pĂ©joratif de ce qui prĂ©cĂšde ; les deux points introduisent une justification de ce jugement. Le mĂȘme procĂ©dĂ© est repris ensuite :

Une trace d’ADN a Ă©galement donnĂ© briĂšvement un peu d’espoir aux enquĂȘteurs. RetrouvĂ©e sur le soutien-gorge de Chandra, elle a Ă©tĂ© analysĂ©e le plus vite possible. Encore raté : l’ADN correspond en rĂ©alitĂ© Ă  celui d’un employĂ© de la police scientifique qui a malencontreusement Ă©tĂ© en contact avec le tissu
 (p. 103)

79Les deux premiĂšres phrases laissent percer « un peu d’espoir » : mais l’adverbe « briĂšvement » nous invite Ă  ne pas y croire. En effet l’empressement lisible dans « le plus vite possible » n’aboutit Ă  rien. Le commentaire Ă©nonciatif apparaĂźt ici encore sous une forme averbale, « Encore raté ». L’adverbe « malencontreusement » utilisĂ© est employĂ© ici avec une forme d’ironie polyphonique, reprenant les explications vaseuses de la police pour mieux s’en moquer. Plus loin, il s’agit d’une rectification du DD d’un policier, quand les enquĂȘteurs privĂ©s vont fouiller le parc aprĂšs la police, et trouvent un os humain que la police n’avait pas repĂ©ré : « Un policier vient rĂ©cupĂ©rer l’os et dit : “ Ça vient sĂ»rement d’un animal. ” Sauf que ça ne vient pas d’un animal : c’est le tibia gauche de Chandra. » (p. 113) La phrase averbale qui suit le DD en prend le contre-pied : la forme positive se transforme, avec le mĂȘme verbe, Ă  la forme nĂ©gative, et Ă  nouveau les deux points introduisent l’explication, en une brĂšve contestation polĂ©mique.

Une voix féministe

80L’affaire Chandra Levy est aujourd’hui un vieux fait divers ; depuis, le traitement des violences faites aux femmes en particulier a Ă©voluĂ©. On sent parfois Ă  la lecture de ce livre HĂ©lĂšne Coutard agacĂ©e par des comportements depuis dĂ©signĂ©s comme sexistes, par les excuses ou les discours des hommes et plus largement d’une sociĂ©tĂ© faite pour eux (voir le dĂ©veloppement avec l’emphase de l’extraction sur les passages tĂ©lĂ©visĂ©s, p. 53-54, ou la dĂ©rision qui sous-tend les discours embrouillĂ©s d’un tĂ©moin, p. 138-139). On en a un exemple quand la journaliste liste les prĂ©cautions que doit prendre Chandra pour voir le dĂ©putĂ© en secret. Cette liste est prĂ©cĂ©dĂ©e des phrases suivantes : « La relation doit absolument rester secrĂšte. Pour cela, il y a des rĂšgles Ă  respecter. » (p. 36) Le semi-auxiliaire de modalitĂ©, « doit [
] rester » est renforcĂ© par l’adverbe, et le pluriel au mot rĂšgle en reprend le sens. Dans les rĂšgles en question, qui se dĂ©ploient sur la page, ressortent les expressions de l’obligation : « il est prĂ©vu qu’elle », « elle doit », « Chandra doit », « elle doit toujours ». C’est l’emphase qui est utilisĂ©e ensuite pour mettre en valeur la personne qui a le pouvoir dans le couple : « C’est lui qui dĂ©cide quand ils peuvent se voir. » (p. 37). Les nĂ©gations montrent que Chandra se prive de sa libertĂ©, puisque cette derniĂšre se restreint Ă  Gary : « Elle ne sort pas souvent, car elle veut toujours ĂȘtre libre quand il appelle. Elle voit de moins en moins Jennifer, Ă  qui elle a racontĂ© qu’elle frĂ©quentait un agent du FBI », « Elle n’exige rien de plus » (p. 37). On lit lĂ  tous les mĂ©canismes de l’emprise, quand bien mĂȘme ils ne sont pas explicitement nommĂ©s comme tels. La relation de Chandra Levy et de Gary Condit peut ĂȘtre lue, Ă  la lecture de ces Ă©lĂ©ments et aujourd’hui que nous sommes plus sensibles Ă  ces questions, comme une relation toxique. La rĂ©pĂ©tition de l’apposition nominale joue ensuite le mĂȘme rĂŽle (je souligne) :

Le cas Ă©chĂ©ant, ils passent la plupart de leur temps ensemble dans l’appartement d’Adams Morgan, Ă  se faire livrer des pĂątes de chez Pasta Mia, le restaurant prĂ©fĂ©rĂ© de Gary, Ă  manger de la glace aux morceaux de cookie au chocolat, la prĂ©fĂ©rĂ©e de Gary, Ă  regarder des films sur HBO et Ă  discuter de l’actualitĂ© politique, mĂȘme si, en rĂ©alitĂ©, cela intĂ©resse davantage Chandra que Gary. (p. 37)

81Chandra obĂ©it aux goĂ»ts de Gary, mais ils partagent normalement un goĂ»t commun pour la politique (qui les a mis en contact). Cependant, le comparatif de supĂ©rioritĂ© « davantage [
] que » penche en faveur de Chandra. C’est un renversement des rĂŽles traditionnels : la jeune stagiaire sĂ©duisante devrait ĂȘtre, de façon stĂ©rĂ©otypĂ©e, intĂ©ressĂ©e par des choses plus lĂ©gĂšres et divertissantes que la politique. Le sous-entendu est double : Chandra ne doit pas ĂȘtre rĂ©duite Ă  un stĂ©rĂ©otype, elle est talentueuse et ambitieuse ; et si l’homme politique n’est pas intĂ©ressĂ© par une discussion sur l’actualitĂ© politique alors qu’il est un homme politique, quel est l’implicite auquel on nous invite ? Qu’il est un menteur ? Qu’il ne juge pas Chandra comme une allocutaire pertinente ? Que ce qui l’intĂ©resse est uniquement le sexe ? De toute façon il n’en sort pas grandi, comme dans d’autres interventions de la journaliste : « une autre de ses maĂźtresses — surprise — se fait connaĂźtre. » (p. 74) Le commentaire incident est ironique (antiphrastique), puisqu’on pouvait se douter, Ă  la lecture des pages prĂ©cĂ©dentes, que Condit entretenait plusieurs liaisons, et qu’il ne prenait pas au sĂ©rieux sa relation avec Chandra.

82L’ouvrage, dans les derniers chapitres, prend une direction plus clairement critique : il s’agit de montrer comment la mĂ©diatisation a fait de cette affaire un cas exceptionnel, unique, hors norme, alors qu’il s’agit d’un fĂ©minicide, Ă  re-situer non pas dans la rubrique des faits divers, mais dans celle des faits de sociĂ©tĂ©. Cette relecture actualisante — qui justifie un nouveau discours sur cet ancien fait divers — apparaĂźt dĂ©jĂ  au milieu du livre : « Le meurtre “ domestique ”, Ă  cette Ă©poque oĂč l’on ne parle pas encore de fĂ©minicide, devient alors une possibilitĂ©. Voire une probabilitĂ©. » (p. 109) Le dĂ©ictique « à cette Ă©poque » permet de l’opposer au moment de l’écriture, avec la nĂ©gation temporelle « pas encore ». L’adjectif « domestique » est mis Ă  distance par les guillemets, parce que c’est une appellation d’autres discours anciens, et celle de « fĂ©minicide » la remplace.

83Par petites touches, HĂ©lĂšne Coutard rappelle que des femmes, comme Chandra Levy, disparaissent tous les jours : « En 2001, l’annĂ©e oĂč Chandra Levy a disparu, deux cent trente et un meurtres et cent quatre-vingt-un viols ont Ă©tĂ© commis Ă  DC. Aucun autre fait divers n’a Ă©tĂ© autant commentĂ©. » (p. 195-196). Dans « Chandra Levy a disparu », le nom propre, qui renvoie aussi au titre du livre, singularise l’affaire ; cette singularitĂ© s’oppose au nombre Ă©crit en toutes lettres des violences sexuelles et sexistes. La deuxiĂšme phrase, dans sa briĂšvetĂ©, montre la disproportion entre les deux, avec la nĂ©gation de l’adjectif « autre », que l’on retrouve souvent ailleurs dans le livre. Par exemple au sujet de la sĂ©rie d’articles parue dans le Washington Post, quand Coutard Ă©voque les rĂ©actions des lecteurs : « Quand certains vilipendent la police pour ses erreurs et approximations, d’autres sont outrĂ©s que le journal passe autant de temps sur le meurtre d’une seule femme alors que des milliers d’autres ont eu lieu depuis. » (p. 135) Les deux rĂ©actions sont exploitĂ©es par la journaliste : on a vu comment le discours de la police Ă©tait tournĂ© en dĂ©rision, Ă  la suite des journalistes amĂ©ricains ; mais le second reproche repose sur cette opposition, marquĂ©e par « alors que », entre l’unique — » une seule femme » — et « des milliers d’autres ». C’est pour montrer cette reproduction systĂ©mique des fĂ©minicides que HĂ©lĂšne Coutard choisit de parler de la disparition trĂšs peu mĂ©diatisĂ©e de Joyce Chang, en 1999, pour la rapprocher de celle de Chandra : « L’affaire [Chiang] est Ă  peu prĂšs oubliĂ©e. Il y a d’autres disparues, d’autres meurtres. » (p. 190) S’ensuit une interrogation sur cette diffĂ©rence de traitement entre les affaires de disparition de jeunes femmes :

Pourquoi les mĂ©dias ne se sont-ils pas mobilisĂ©s sur l’affaire Joyce Chiang comme sur le Chandra Drama ? Susan Levy le sait bien, la disparition de sa fille n’aurait pas eu un tel retentissement sans l’implication d’un dĂ©putĂ© amĂ©ricain. Mais quelque chose d’autre s’est sans doute jouĂ©. Les AmĂ©ricains appellent cela le « Missing White Woman Syndrome », le « syndrome de la jeune femme blanche disparue ». (p. 193)

84La journaliste donne d’abord la parole Ă  une actrice du drame, la mĂšre de Chandra, avec le verbe « le sait bien » qui propose une premiĂšre rĂ©ponse, et la dislocation qui met en Ă©vidence l’explication. Cependant celle-ci est particuliĂšre, interne Ă  l’histoire qu’on vient de nous raconter. Pour proposer une autre rĂ©ponse, HĂ©lĂšne Coutard sort de son rĂ©cit : elle ajoute Ă  la premiĂšre « quelque chose d’autre », une explication issue d’études sociologiques et mĂ©diatiques qu’elle va ensuite invoquer, en chiffres et en discours, pour passer du singulier, de l’exceptionnel, au systĂ©mique, au gĂ©nĂ©ral, pour faire signifier autrement la disparition de Chandra Levy. Ainsi, HĂ©lĂšne Coutard passe-t-elle ensuite la mĂ©diatisation de l’affaire Levy au crible du Missing White Woman Syndrome :

On a dit d’elle qu’elle Ă©tait sĂ©rieuse, prudente, bien Ă©levĂ©e. On a parlĂ© de ses Ă©tudes, de sa future carriĂšre. Ces caractĂ©ristiques correspondent aux descriptions gĂ©nĂ©ralement associĂ©es aux femmes blanches disparues, vues comme les sƓurs, les filles, les mĂšres de quelqu’un. A contrario, quand une femme racisĂ©e disparaĂźt aux États-Unis, l’accent est surtout mis sur les dysfonctionnements de sa vie ayant pu entraĂźner un drame et rarement sur les rĂ©ussites. (p. 195)

85La premiĂšre phrase rĂ©sume les discours tenus sur Chandra : toutes les sources se regroupent en un « On » gĂ©nĂ©rique, et le passĂ© composĂ© est rapportĂ© aux discours que l’on laisse derriĂšre soi. Ce « On » inclut la journaliste elle-mĂȘme, puisque les descriptions des premiers chapitres correspondent aux attributs du sujet « sĂ©rieuse, prudente, bien Ă©levĂ©e », et que le passĂ© et le futur de Chandra ont Ă©tĂ© Ă©voquĂ©s de mĂȘme dans le livre (voir plus haut les Ăźlots textuels qui montraient l’ambition de Chandra pour son stage, les propos des tĂ©moins « jamais Chandra ne serait allĂ©e courir dans le parc, elle n’aimait pas ça, et cet endroit lui faisait peur » [p. 117], etc.). Ces discours sont ressaisis par le GN anaphorique « Ces caractĂ©ristiques » et rapportĂ©s Ă  une tendance gĂ©nĂ©rale : notons en ce sens l’article dĂ©fini pluriel de « aux descriptions » et « aux femmes blanches disparues », l’adverbe « gĂ©nĂ©ralement » qui fait Ă©cho Ă  « surtout », et le systĂšme d’opposition mis en place entre « blanches » et « racisĂ©e », entre « ses Ă©tudes, de sa future carriĂšre » et « les dysfonctionnements de sa vie ». Ce qui est intĂ©ressant aussi dans ce propos gĂ©nĂ©ral tenu sur les discours mĂ©diatiques, c’est la tendance bien explicitĂ©e par Coutard Ă  la pathĂ©tisation du discours : les « femmes blanches disparues [sont] vues comme les sƓurs, les filles, les mĂšres de quelqu’un ». Elles sont rattachĂ©es Ă  ceux qu’elles laissent : or c’est exactement ce qu’a fait la journaliste, en laissant la place aux discours des parents, en Ă©voquant leurs douleurs. En lisant le livre, nous avons tous participĂ© au Missing White Woman Syndrom.

86On a donc parfois l’impression que, par moments, HĂ©lĂšne Coutard torpille de l’intĂ©rieur ce nouveau discours mĂ©diatique sur l’affaire Chandra Levy qu’elle est en train d’écrire. Évoquant le cirque mĂ©diatique des journalistes campant sur le perron de la tante et des parents Levy, elle Ă©voque une autre catĂ©gorie de personnes qui se repaĂźt de leur douleur : « Il y a mĂȘme lĂ  des gens qui ne sont pas journalistes, juste des fans de true crime qui espĂšrent toucher du doigt la banalitĂ© du mal en scrutant les Levy. » (69) Le jugement affleure ici aussi : l’adverbe « mĂȘme » renforce la nĂ©gation d’un Ă©tat dĂ©jĂ  bien critiquĂ© — ces journalistes de tabloĂŻds n’ayant pas bonne presse dans l’histoire — et l’adverbe « juste » rĂ©duit encore l’importance attribuĂ©e Ă  ces « fans de true crime qui espĂšrent toucher du doigt la banalitĂ© du mal en scrutant les Levy » — soit nous peut-ĂȘtre, lecteurs.

87La journaliste s’acquitte dans les rĂšgles de l’art du cahier des charges de cette collection de « true crime ». Jamais elle ne dit je, mais un Ă©thos de rigueur journalistique s’affirme malgrĂ© tout, dans les traces de l’enquĂȘte, les interviews menĂ©es, les pages lues, et par les intrications de discours imbriquĂ©s, vrais et faux, vĂ©ridiques ou douteux, et dans ce cas toujours tenus Ă  distance et commentĂ©s. Elle joue aussi le jeu de la dramatisation et de la fictionalisation, permettant de tenir les lecteurs en haleine. Mais perce toutefois une voix singuliĂšre, malicieuse Ă  certains moments, qui s’agace des mĂ©faits des discours mĂ©diatiques et de l’incompĂ©tence des institutions, et qui surtout aimerait faire de la disparition Chandra autre chose qu’une vieille histoire mĂ©diatique : un symptĂŽme du sexisme et du racisme systĂ©miques de nos sociĂ©tĂ©s, en s’appuyant sur des discours d’autoritĂ© permettant de mieux le comprendre. Ce point de vue arrive tard dans le livre, mais il invite Ă  revoir notre vision de l’affaire, aussi telle que l’a conduite la journaliste. C’est en cela que sa position est paradoxale : elle transforme un texte qui pourrait tomber dans le sensationnalisme — qui est presque programmĂ© pour — en une critique de l’intĂ©rieur d’un sensationnalisme datĂ© et misogyne.

88La Disparition de Chandra Levy s’insĂšre dans une collection, et appartient de fait Ă  une littĂ©rature sĂ©rielle, par son style comme par ses Ă©lĂ©ments paratextuels : pour finir on peut rappeler ce mot, celui de sĂ©rie, parce que la journaliste l’investit d’un autre sens, en plaçant Ă  la fin le meurtre de Chandra dans une sĂ©rie de faits similaires, non pas seulement pour attirer des fans avides d’histoires macabres, mais pour amener Ă  s’interroger sur les causes sociales de ces fĂ©minicides et sur les maniĂšres d’en rendre compte.