Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 27, numéro 3
titre article
Yeom Mu-woong et Yoonsun Choi

Devenir Kim Soo-young : poésie, réel et combat postcolonial

Yeom Mu-woong [ì—ŒëŹŽì›…], « êč€ìˆ˜ì˜ì€ ì–Žë–»êȌ ‘êč€ìˆ˜ì˜â€™ìŽ 되었나 ? » [« Comment Kim Soo-young est-il devenu “Kim Soo-young” ?»], ì—­ì‚Ź 앞에 선 í•œê”­ëŹží•™ [La LittĂ©rature corĂ©enne face Ă  l’histoire], SĂ©oul : ì°œëč„ [Changbi], 2024, p. 155-175, EAN 9788936463649.
Texte traduit par : Yoonsun Choi

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1Kim Soo-young (1921-1968) s’impose comme l’une des figures majeures de la poĂ©sie corĂ©enne de l’aprĂšs-guerre, oĂč l’esthĂ©tique moderniste s’élabore au croisement des traumatismes politiques, des fractures langagiĂšres et des mutations du sujet. À travers cette traduction de l’essai critique de Yeom Mu-woong 1, je propose au lectorat de Fabula d’interroger les configurations plurielles de l’engagement littĂ©raire, en confrontant l’expĂ©rience corĂ©enne Ă  l’horizon conceptuel façonnĂ© par la tradition française. L’engagement littĂ©raire français, notamment sous l’influence magistrale de Jean-Paul Sartre, a su imposer le modĂšle d’une Ă©criture engagĂ©e fondĂ©e sur la prose rationnelle, la clartĂ© du discours et l’action historique. Loin de contester cette tradition, l’Ɠuvre de Kim Soo-young propose une modalitĂ© diffĂ©rente : celle d’un engagement poĂ©tique, oĂč la confrontation au rĂ©el passe par l’opacitĂ©, la tension formelle et une expĂ©rimentation radicale du langage. Faire entendre aujourd’hui la voix de Kim Soo-young ne revient donc pas seulement Ă  enrichir la cartographie de la littĂ©rature mondiale ; c’est inviter Ă  repenser, dans une perspective Ă©largie, les modes possibles de l’engagement littĂ©raire. En ce sens, son Ɠuvre ouvre une voie singuliĂšre, oĂč la poĂ©sie devient un lieu de rĂ©sistance silencieuse, d’épreuve de l’altĂ©ritĂ©, et de redĂ©finition du sujet face aux injonctions du pouvoir. J’espĂšre que cette contribution fera rĂ©sonner, d’une rive Ă  l’autre, les voix, divergentes mais secrĂštement convergentes, de la littĂ©rature engagĂ©e2.

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2Kim Soo-young de son vivant, Kim Soo-young aprĂšs sa mort

3Le poĂšte corĂ©en Kim Soo-young3 (1921-1968) jouit aujourd’hui d’une reconnaissance sociale sans prĂ©cĂ©dent, ce qui fut particuliĂšrement visible lors des cĂ©lĂ©brations du centenaire de sa naissance. Rarement, dans l’histoire de la littĂ©rature moderne corĂ©enne, un auteur aura suscitĂ© un hommage aussi unanime, qui dĂ©passe largement les limites du champ littĂ©raire : ses poĂšmes font dĂ©sormais l’objet d’analyses universitaires, de rééditions critiques, et trouvent mĂȘme des Ă©chos dans la presse gĂ©nĂ©raliste. Cette rĂ©sonance contemporaine tranche nettement avec celle de ses prĂ©dĂ©cesseurs. Durant l’occupation japonaise, Yi Kwang-su4 bĂ©nĂ©ficiait d’une autoritĂ© quasi officielle ; aprĂšs la guerre, Kim Dong-ri5 et Seo Jeong-ju6 furent Ă©galement cĂ©lĂ©brĂ©s, mais souvent dans un cadre idĂ©ologiquement contrĂŽlĂ©. À l’exception de Park Kyung-ni7, et de son Ă©popĂ©e romanesque Toji [토지] (La Terre), dont l’ambition littĂ©raire n’entrava pourtant pas la popularitĂ© auprĂšs du public, rares furent les Ă©crivains Ă  obtenir une telle reconnaissance par la seule force esthĂ©tique de leur Ɠuvre8. Kim Soo-young, quant Ă  lui, se singularise par une trajectoire inversĂ©e : c’est Ă  titre posthume, au fil des dĂ©cennies, que son influence n’a cessĂ© de croĂźtre, jusqu’à occuper une place centrale dans l’imaginaire littĂ©raire corĂ©en contemporain. Et pourtant, paradoxalement, une grande partie de son Ɠuvre demeure encore aujourd’hui mĂ©connue ou insuffisamment explorĂ©e, en particulier dans sa dimension hermĂ©tique et expĂ©rimentale — une mĂ©connaissance qui pourrait s’expliquer autant par leur exigence formelle que par une rĂ©ception critique longtemps diffĂ©rĂ©e.

4Jetons un bref regard ailleurs pour retrouver le fil de notre propos. Shakespeare est mort en 1616 ; environ deux siĂšcles plus tard, en 1815, Goethe Ă©crivait un essai intitulĂ© Shakespeare et l’immortalitĂ© (Shakespeare und kein Ende), oĂč il affirmait que Shakespeare Ă©tait « trop riche et trop puissant » pour cesser un jour d’ĂȘtre commentĂ©. Tout germaniste se souvient sans doute de ce moment dĂ©cisif oĂč, aprĂšs avoir longtemps Ă©voluĂ© dans l’ombre du classicisme français, la littĂ©rature allemande s’impose soudainement, Ă  partir du milieu du xviiie siĂšcle, au sommet du paysage littĂ©raire europĂ©en. Dans ce processus de renaissance culturelle, l’influence de Shakespeare a Ă©tĂ© dĂ©terminante. Il est rare qu’un Ă©crivain Ă©tranger, longtemps aprĂšs sa mort, exerce un tel impact sur une autre littĂ©rature nationale. Comment expliquer un tel phĂ©nomĂšne ? La rĂ©ponse se trouve peut-ĂȘtre dans les mots mĂȘmes de Goethe : pour les Ă©crivains allemands de cette Ă©poque, l’Ɠuvre de Shakespeare fut une source inĂ©puisable de dĂ©fi fĂ©cond et d’inspiration. À une Ă©poque oĂč les contradictions du fĂ©odalisme s’intensifiaient, ils ont dĂ©couvert dans ses textes une langue vibrante, des ĂȘtres humains pleinement incarnĂ©s, une littĂ©rature qui ne se rĂ©duisait plus Ă  un jeu formel ou Ă  des conventions figĂ©es, mais qui devenait l’expression mĂȘme de la vie. En suivant cette voie tracĂ©e par Shakespeare, les Ă©crivains allemands ont ainsi quittĂ© l’errance dans le dĂ©sert des normes pour retrouver une littĂ©rature habitĂ©e, incarnĂ©e, brĂ»lante de passion. L’histoire littĂ©raire allemande accomplit ainsi, Ă  cette Ă©poque, la tĂąche historique de la naissance d’une littĂ©rature bourgeoise moderne.

5Deux siĂšcles plus tard, c’est Kim Soo-young qui se tient devant nous. Certes, l’Allemagne du xviiie siĂšcle et la CorĂ©e du xxe siĂšcle relĂšvent de contextes incomparables. Mais si nous avons briĂšvement Ă©voquĂ© le cas allemand, c’est pour rappeler que le combat authentique de l’artiste peut, par-delĂ  les frontiĂšres et les Ă©poques, faire signe dans les tournants de l’Histoire. Kim Soo-young, de son vivant dĂ©jĂ , a Ă©veillĂ© ses contemporains et inspirĂ© les gĂ©nĂ©rations suivantes par la rĂ©sonance singuliĂšre de sa voix. Mais c’est surtout en tant que figure toujours active aprĂšs sa mort — plus influente encore au cours des cinquante annĂ©es qui ont suivi sa disparition que pendant les vingt annĂ©es de sa carriĂšre — que Kim Soo-young a inaugurĂ© ce que l’on appelle aujourd’hui l’ùre « post-Kim Soo-young » dans l’histoire littĂ©raire corĂ©enne.

6À bien y rĂ©flĂ©chir, il serait difficile de dire que la poĂ©sie et la prose de Kim Soo-young atteignent une plĂ©nitude achevĂ©e, malgrĂ© leur puissance indĂ©niable. Sa vie, trop brĂšve, ne lui a pas permis d’atteindre cette maturitĂ© ultime. Sur les quarante-sept annĂ©es de son existence, Ă  peine une quinzaine furent vĂ©ritablement consacrĂ©es Ă  la littĂ©rature — et ce, sous le poids de la pauvretĂ© matĂ©rielle et des oppressions politiques. Ses Ɠuvres naquirent ainsi d’un combat incessant contre des conditions dĂ©favorables. Certes, Kim Soo-young accueillit, assimila, et combattit l’hĂ©ritage du passĂ© et les influences extĂ©rieures ; il se constitua en « Kim Soo-young » Ă  travers ce processus d’échange. Mais ce qu’il n’a pu accomplir — ce « sommet de la plĂ©nitude » — il l’a laissĂ© comme une tĂąche inachevĂ©e, un appel adressĂ© aux gĂ©nĂ©rations suivantes. Il importe de rappeler que la figure de Kim Soo-young, poĂšte corĂ©en aujourd’hui saluĂ© pour son audace esthĂ©tique et son engagement politique, ne saurait ĂȘtre isolĂ©e dans l’histoire critique qui l’a portĂ©e jusqu’à nous. Celui que nous cĂ©lĂ©brons aujourd’hui est aussi, en un sens, le produit d’un demi-siĂšcle d’efforts, d’interprĂ©tations, de controverses et de relectures. C’est dans cette perspective que je souhaite proposer, de maniĂšre modeste et fragmentaire, quelques rĂ©flexions autour de son Ɠuvre — non comme une vĂ©ritĂ© dĂ©finitive, mais comme une tentative de rendre compte de la richesse hermĂ©tique, de la tension moderniste et de la portĂ©e politique de cette voix singuliĂšre de la poĂ©sie corĂ©enne moderne.

Réalisme et poésie hermétique

7Le professeur Paik Nak-chung9 a soulignĂ©, en certaines circonstances, qu’il serait inadĂ©quat de qualifier la poĂ©sie de Kim Soo-young de « rĂ©alisme naĂŻf10 ». Cela ne fait aucun doute. Toutefois, il importe de reconnaĂźtre que toute notion — et pas seulement celle de rĂ©alisme — voit son usage varier selon la maniĂšre dont elle est dĂ©finie : toute notion naĂźt, se charge de sens, se diffuse et subit des mutations au fil du temps.

8Si l’on conçoit le rĂ©alisme de maniĂšre simpliste — comme une reproduction directe du monde sensible —, une telle approche ne saurait, de toute Ă©vidence, entretenir de rapport avec la poĂ©sie de Kim Soo-young. En rĂ©alitĂ©, la remarque de Paik Nak-chung ne visait pas tant Ă  dĂ©finir le rĂ©alisme chez Kim Soo-young qu’à mettre en lumiĂšre une rĂ©vĂ©lation existentielle : celle qui surgit face Ă  la rĂ©gression rĂ©volutionnaire et Ă  l’émergence du rĂ©gime militaire aprĂšs le 19 avril 196011. Ce point est crucial. Toutefois, la transparence des poĂšmes nĂ©s de l’enthousiasme postrĂ©volutionnaire et l’obscuritĂ© de ceux issus de la dĂ©sillusion ne sauraient se rĂ©duire Ă  cette seule lecture historique. N’est-il pas plus juste de penser que la poĂ©sie de Kim Soo-young, profondĂ©ment plastique, n’a nul besoin d’ĂȘtre rattachĂ©e Ă  une conception univoque du rĂ©alisme ? Lui-mĂȘme, dans ses essais, Ă©voque Ă  plusieurs reprises la modernitĂ© ou le modernisme, sans jamais revendiquer explicitement une quelconque filiation rĂ©aliste.

9Si j’ai beaucoup appris de l’interprĂ©tation du professeur Paik, je ne peux nĂ©anmoins y adhĂ©rer entiĂšrement, au point de renoncer Ă  ma propre lecture. Si l’on entend par rĂ©alisme une comprĂ©hension critique du monde et une saisie esthĂ©tique du rĂ©el, il revient alors Ă  la critique de se demander si la poĂ©sie de Kim Soo-young ne rĂ©alise pas justement cette exigence — indĂ©pendamment de l’intention dĂ©clarĂ©e du poĂšte. Ne pas reconnaĂźtre chez lui un esprit de rĂ©alisme — entendu non comme une Ă©cole mais comme une maniĂšre lucide d’affronter le rĂ©el — reviendrait, selon moi, Ă  passer Ă  cĂŽtĂ© de l’essence mĂȘme de son geste poĂ©tique. Quelle que soit la strate du rĂ©el qu’il explore, Kim Soo-young incarne, me semble-t-il, l’une des figures les plus intenses du rĂ©alisme moderne.

10Dans cette perspective, il faut avant tout souligner que le « rĂ©el » chez Kim Soo-young se manifeste souvent Ă  travers les scĂšnes triviales du quotidien. Pourtant, malgrĂ© l’apparence dĂ©gradĂ©e de ces fragments du quotidien, son rĂ©alisme ne sombre jamais dans un banal trivialisme. Bien au contraire, il se transforme en une arme critique, forgĂ©e par une honnĂȘtetĂ© implacable et un rigoureux auto-examen, et destinĂ©e Ă  dĂ©voiler l’imposture des discours Ă©tablis et l’illusion des vĂ©ritĂ©s convenues. Ce processus de transmutation n’est jamais simple : il mobilise des procĂ©dĂ©s rhĂ©toriques complexes tels que paradoxe, ironie, inversion, ellipse, dissimulation. DĂšs lors, la poĂ©sie de Kim Soo-young adopte une forme hermĂ©tique, Ă©chappant Ă  toute lecture immĂ©diate. Il convient toutefois de rappeler que Kim Soo-young fut l’un des premiers Ă  opposer une opacitĂ© authentique, nĂ©e de l’expĂ©rience de la souffrance rĂ©elle12, Ă  une obscuritĂ© de pure convention stylistique — et Ă  dĂ©noncer sans dĂ©tour cette imposture.

11À cet Ă©gard, l’hermĂ©tisme de la poĂ©sie de Kim Soo-young peut ĂȘtre compris comme le rĂ©sultat inĂ©vitable du heurt entre la complexitĂ© du rĂ©el et la conscience lucide du poĂšte. Dans le mĂȘme temps — et cela pourrait sembler une lecture quelque peu conventionnelle —, il ne faut pas oublier que son Ă©poque Ă©tait cadenassĂ©e par la loi anticommuniste et la loi sur la sĂ©curitĂ© nationale. Face aux contraintes institutionnelles, l’hermĂ©tisme fut peut-ĂȘtre pour lui une nĂ©cessitĂ© stratĂ©gique : un voile translucide permettant de pĂ©nĂ©trer plus profondĂ©ment dans les strates du rĂ©el. Cette poĂ©sie, façonnĂ©e par la censure et l’oppression, est ce que Kim Soo-young appelait — non sans une ironie critique — une « vĂ©ritable poĂ©sie moderne », formule aussi stratĂ©gique qu’opaque, qui dissimule autant qu’elle rĂ©vĂšle13.

Kim Soo-young et la Révolution du 19 avril

12Comme pour de nombreux poĂštes corĂ©ens, la RĂ©volution du 19 avril constitua un tournant dĂ©cisif dans la vie littĂ©raire de Kim Soo-young. À cette Ă©poque, sa poĂ©sie se distingue nettement de ses Ɠuvres antĂ©rieures par un ton d’une franchise saisissante, presque brutale, oĂč il exprime sans dĂ©tour une haine ouverte envers le lecteur, tout en chantant avec une exaltation dĂ©bordante la joie de la libĂ©ration retrouvĂ©e. [
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13En ce sens, Kim Soo-young participa Ă  la RĂ©volution, non seulement par sa conscience politique, mais par la transformation radicale de son langage poĂ©tique plus que par une quelconque prise de position idĂ©ologique. L’effondrement du rĂ©gime dictatorial de Rhee Syngman14 suscita chez lui une euphorie sans borne, et l’expression mĂȘme de cette Ă©motion devint une activitĂ© essentielle du processus rĂ©volutionnaire. Il va de soi qu’un tel poĂšme de propagande ne pouvait s’accommoder d’un langage hermĂ©tique. Pourtant, lorsque l’élan rĂ©volutionnaire s’essouffla et que la rĂ©pression resurgit, le poĂšte fut contraint de se retrancher derriĂšre le voile semi-transparent de l’obscuritĂ© poĂ©tique pour continuer le combat. [
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14Ce qu’il importe de noter chez Kim Soo-young, c’est que le langage jaillissant Ă  ces instants de rĂ©vĂ©lation n’appartient ni au registre de l’idĂ©e abstraite ni Ă  celui de la moralisation. Tout comme un enfant se souvient de la prĂ©sence de sa mĂšre par la sensation concrĂšte du tissu saisi entre ses doigts, Kim Soo-young saisissait, dans les dĂ©tails dĂ©risoires du quotidien, l’effleurement d’une vĂ©ritĂ© insoupçonnĂ©e. En les transcrivant dans un geste proche de l’écriture automatique, il traversait le cƓur d’une Ă©poque marquĂ©e par le mensonge et la coercition. Certes, les critiques ont pu par la suite extraire, derriĂšre la banalitĂ© apparente du quotidien ainsi dĂ©peint, des concepts plus vastes, tels que la libertĂ© et le socialisme. Mais il s’agit lĂ  d’une attribution de sens rĂ©trospective, surimposĂ©e par l’interprĂ©tation critique.

15À mon sens, Kim Soo-young dĂ©ployait parfois une forme de langage poĂ©tique dans ses essais critiques. Il est bien connu que la controverse intellectuelle qui l’opposa Ă  Yi O-ryeong, dans les colonnes du Chosun Ilbo en 1968, attira l’attention non seulement du milieu littĂ©raire, mais aussi de l’ensemble de la sociĂ©tĂ© intellectuelle. RĂ©trospectivement, cette pĂ©riode constitue sans doute l’apogĂ©e de l’esprit combatif de Kim Soo-young. C’est Ă©galement Ă  cette Ă©poque qu’il prononça Ă  Busan sa confĂ©rence intitulĂ©e « Ô poĂ©sie, crache ! », texte qui demeure l’un des plus remarquables de la critique littĂ©raire corĂ©enne moderne. Le titre, par sa violence mĂȘme, interpelle. Pour certains, « Ô poĂ©sie, crache ! » peut paraĂźtre trop audacieux, voire outrancier pour une confĂ©rence littĂ©raire ; toutefois, Ă  mes yeux, il s’agit d’un intitulĂ© d’une signification des plus profondes. On retrouve l’écho dans son poĂšme « La Neige [눈] », oĂč il Ă©crit : « toussons / jeune poĂšte, toussons / devant la neige / et crachons Ă  notre guise / la gloire accumulĂ©e dans la poitrine pendant toute la nuit [êž°ìčšì„ 하자 젊은 ì‹œìžìŽì—Ź êž°ìčšì„ 하자 눈을 ë°”ëŒëłŽë©° ë°€ìƒˆë„ëĄ êł ìž 가슎의 가래띌도 마음껏 뱉자] » Dans la structure de pensĂ©e de Kim Soo-young, tousser et cracher ne relĂšvent nullement d’un simple rĂ©flexe physiologique : ces gestes traduisent un combat intĂ©rieur total — lutte contre la peur, contre le mensonge, contre toute forme de mesquinerie ou de mĂ©diocritĂ©. Ce sont lĂ  des traces physiques irrĂ©futables d’une lutte intĂ©rieure, des rĂ©sidus tangibles du conflit existentiel incessant.

Ce qui a participé au « devenir-Kim Soo-young »

16Kim Soo-young ne fut pas un poĂšte parvenu Ă  une haute maĂźtrise simplement par le combat avec la langue et l’acte d’écriture. Certes, lorsqu’il composait un poĂšme, il y engageait l’intĂ©gralitĂ© de son ĂȘtre. Mais dans les ruines et la pauvretĂ© qui ont suivi la guerre, alors que nombre de ses contemporains se perdaient dans l’errance et l’ivresse, Kim lisait, traduisait, et Ă  travers ce labeur solitaire, il atteignait une croissance intellectuelle et une densitĂ© spĂ©culative d’une intensitĂ© peu commune. La traduction, bien sĂ»r, rĂ©pondait aussi Ă  un besoin de subsistance. Mais il ne s’y limitait pas. Il y dĂ©couvrait et absorbait les courants esthĂ©tiques contemporains venus d’Occident, tout en s’immergeant passionnĂ©ment dans les versions japonaises de Heidegger et Freud, qu’il annotait avec ferveur. De la mĂȘme maniĂšre qu’Im Hwa15 — qui, bien qu’ayant interrompu ses Ă©tudes au niveau du cycle secondaire, devint un des grands initiateurs idĂ©ologiques de son temps grĂące Ă  une lecture acharnĂ©e et Ă  une soif intellectuelle tenace — Kim Soo-young, lui aussi, aprĂšs une scolaritĂ© incomplĂšte, se jeta corps et Ăąme dans une « vĂ©ritable Ă©tude » interrompue depuis plus d’une dĂ©cennie.

17Cela dit, il me semble que ce type de repĂšre — bien qu’essentiel pour comprendre la formation intellectuelle de Kim Soo-young — ne suffit pas, Ă  lui seul, Ă  saisir l’accomplissement vĂ©ritable de son Ɠuvre. Prenons l’exemple de Heidegger : mĂȘme s’il est avĂ©rĂ© que Kim le lisait Ă  travers des traductions japonaises, il reste difficile d’évaluer dans quelle mesure il a rĂ©ellement accĂ©dĂ© au noyau de sa pensĂ©e. Autrement dit, la lecture de textes Ă©trangers a certes jouĂ© un rĂŽle important dans le processus de constitution de Kim Soo-young, mais elle ne fut pas dĂ©cisive. Il est certain que les concepts freudiens et la pensĂ©e heideggĂ©rienne l’ont aidĂ© Ă  façonner son propre langage critique ; pourtant, lire Heidegger ne suffit pas Ă  « devenir Kim Soo-young ». L’expĂ©rience et la pensĂ©e de l’autre ne deviennent vraiment les nĂŽtres qu’au terme d’un long travail d’appropriation, et surtout, Ă  travers un acte sacrificiel oĂč l’on verse, en quelque sorte, son propre sang. C’est en s’appuyant sur la langue de Heidegger que Kim a pu faire Ă©merger sa propre pensĂ©e ; mais peut-ĂȘtre — et c’est lĂ  mon intuition — Kim Soo-young aurait pu devenir ce qu’il est devenu mĂȘme sans Heidegger.

18Si l’on compare Kim Soo-young Ă  Im Hwa — ce dernier Ă©tant, selon certaines sources, une figure que Kim estimait profondĂ©ment en secret —, on peut se demander quelle place Kim pourrait occuper dans l’histoire littĂ©raire corĂ©enne. Comme Ă©voquĂ© plus haut, Im Hwa n’avait poursuivi ses Ă©tudes que jusqu’au collĂšge. Pourtant, dans le paysage littĂ©raire colonial des annĂ©es 1930, il fit preuve d’une puissance thĂ©orique inĂ©galĂ©e, surpassant mĂȘme les intellectuels formĂ©s au Japon ou Ă  l’UniversitĂ© impĂ©riale de Keijƍ. DĂšs la fin de son adolescence, Im Hwa se plongea dans la lecture avec une ardeur presque fanatique : il passa par une phase d’adhĂ©sion au mouvement « Paekjo [ë°±ìĄ°] » (Le Cygne blanc) — un courant littĂ©raire corĂ©en Ă  tendance idĂ©aliste —, imita un temps le dadaĂŻsme, avant de s’affirmer finalement comme marxiste. Certes, cette orientation fut en partie le fruit de son apprentissage de la littĂ©rature de gauche japonaise. Toutefois, il ne se contenta jamais d’en reproduire mĂ©caniquement les schĂ©mas idĂ©ologiques : tout en restant fidĂšle au noyau du marxisme appris, il s’efforça sans relĂąche de l’articuler Ă  la rĂ©alitĂ© coloniale corĂ©enne, d’en extraire une logique interne adaptĂ©e Ă  son contexte historique. C’est Ă  partir de cette tension fĂ©conde que naquirent ses grandes contributions thĂ©oriques : sa « nouvelle littĂ©rature16 » sous l’occupation japonaise et, aprĂšs la LibĂ©ration, sa thĂ©orie de la littĂ©rature nationale17.

19En tant que successeur d’Im Hwa, on peut se demander si Kim Soo-young partageait un sentiment de substitution historique aussi intense que celui de son aĂźnĂ© lorsqu’il lisait et traduisait la poĂ©sie et la thĂ©orie occidentales. Peut-ĂȘtre le fait qu’il n’ait pas nourri une telle conscience lui a-t-il permis, paradoxalement, de produire une Ɠuvre plus proche, dans son contenu, des sources europĂ©ennes elles-mĂȘmes. Contrairement Ă  Im-Hwa, Kim Soo-young ne semble pas avoir conçu de « projet historique » articulĂ© autour du devenir de la littĂ©rature corĂ©enne. Ses poĂšmes cĂ©lĂšbres, tels que « La Grande racine [거대한 뿌멬] » ou « Cette histoire littĂ©raire corĂ©enne [읎 한ꔭ ëŹží•™ì‚Ź] », rĂ©vĂšlent moins une lecture profonde de l’histoire nationale qu’un certain dĂ©ficit de formation sur le passĂ© du peuple. Il n’a guĂšre laissĂ© de traces d’une lecture systĂ©matique de ses prĂ©dĂ©cesseurs dans la tradition poĂ©tique corĂ©enne. Cela n’a cependant rien d’étonnant. Son adolescence, dans les annĂ©es 1930, ne lui offrait ni le temps ni les conditions nĂ©cessaires pour Ă©tudier sĂ©rieusement la littĂ©rature et l’histoire de son propre pays. Il faut Ă©galement rappeler que, Ă  cette Ă©poque, les Ă©tudes sur la culture corĂ©enne Ă©taient elles-mĂȘmes encore trĂšs peu dĂ©veloppĂ©es. C’est peut-ĂȘtre cette absence d’hĂ©ritage scolaire structurĂ© qui, en retour, a permis Ă  Kim Soo-young une certaine libertĂ© vis-Ă -vis des routines du passĂ©, de l’inertie intellectuelle de la poĂ©sie corĂ©enne. Ce qui est en revanche remarquable, c’est son intĂ©rĂȘt constant pour la poĂ©sie contemporaine de ses pairs et de ses cadets, qu’il lisait avec assiduitĂ© et sur laquelle il Ă©crivait des critiques engagĂ©es. Contrairement Ă  ce que l’on pourrait penser, son Ă©tude de la thĂ©orie — Heidegger, Freud — et sa critique sur le terrain ne sont pas dissociĂ©es, mais Ă©troitement liĂ©es. Il lisait profondĂ©ment, sans jamais adopter une posture d’intellectuel prĂ©tentieux ; il se maintenait en tant que sujet ancrĂ© dans le prĂ©sent, et c’est prĂ©cisĂ©ment dans cette tension entre lecture exigeante et engagement immĂ©diat qu’il a pu inaugurer ce que l’on pourrait appeler un vĂ©ritable « aprĂšs Kim Soo-young » dans la poĂ©sie corĂ©enne18.

Kim Soo-young et le modernisme

20Le rĂ©alisme, le modernisme, la nation, la classe — autant de notions, on le sait, empruntĂ©es Ă  la pensĂ©e et Ă  l’esthĂ©tique occidentales. Mais comme toute catĂ©gorie thĂ©orique, ces concepts ne sont jamais universels ou intemporels. Ils Ă©mergent dans un contexte historique donnĂ©, avec des enjeux prĂ©cis, et leur importation dans un autre champ culturel suppose nĂ©cessairement une recontextualisation sĂ©mantique. Ainsi, selon qui les mobilise, oĂč et quand, leur signification se transforme, leurs contours se modifient, et leur charge idĂ©ologique Ă©volue. Cela ne signifie pas que les concepts deviennent indĂ©finis ou purement relatifs. Certains pĂŽles d’incompatibilitĂ© demeurent structurels : par exemple, un idĂ©alisme schĂ©matique ou romantisme onirique s’opposent, en toute circonstance, aux fondements du rĂ©alisme. C’est en tenant compte de ces tensions, mais aussi des possibilitĂ©s d’adaptation, qu’il faut s’interroger sur la relation entre Kim Soo-young et le modernisme.

21Dans la tradition littĂ©raire occidentale, le terme « modernisme » dĂ©signe gĂ©nĂ©ralement un ensemble de courants artistiques novateurs apparus entre la fin du xixe siĂšcle et l’entre-deux-guerres. Toutefois, il peut aussi renvoyer Ă  un courant spĂ©cifique parmi eux. Ainsi, le modernisme peut ĂȘtre entendu comme une notion englobante rĂ©unissant le symbolisme, l’expressionnisme, le surrĂ©alisme, l’imagisme ou encore l’intellectualisme ; mais selon les contextes, il peut Ă©galement dĂ©signer de maniĂšre privilĂ©giĂ©e l’un de ces mouvements en particulier.

22Mais pourquoi, prĂ©cisĂ©ment Ă  cette Ă©poque, un mouvement de rupture artistique que l’on appelle modernisme a-t-il surgi dans la littĂ©rature et l’art occidentaux ? En y rĂ©flĂ©chissant, les mutations esthĂ©tiques de cette pĂ©riode ne sont, en rĂ©alitĂ©, que les symptĂŽmes d’un changement beaucoup plus fondamental. Il nous faut porter notre attention non pas sur la surface des formes, mais sur les couches profondes oĂč s’est opĂ©rĂ©e une transformation radicale du monde lui-mĂȘme, et, avec elle, une configuration des visions du monde. La rĂ©volution bourgeoise moderne du xviiie siĂšcle, qui a fait tomber l’ordre fĂ©odal du Moyen Âge, mit ainsi un terme dĂ©finitif Ă  cette Ă©poque, entraĂźnant une vĂ©ritable rupture dans la maniĂšre dont l’homme comprend l’univers et sa place dans celui-ci. Les diffĂ©rents courants esthĂ©tiques que l’on regroupe sous le nom de modernitĂ© — dans leur pluralitĂ© mĂȘme — peuvent ĂȘtre compris comme autant de rĂ©actions, de rĂ©ponses angoissĂ©es de l’homme occidental face Ă  l’instabilitĂ© de son monde. En ce sens, le modernisme occidental, en tant que sensibilitĂ© et conscience historique, apparaĂźt comme le fruit inĂ©vitable d’une nĂ©cessitĂ© historique.

23Il est Ă©vident que la sociĂ©tĂ© et la littĂ©rature corĂ©ennes s’inscrivent dans un tout autre rĂ©gime historique que celui de l’Occident. Comme on le sait, la CorĂ©e du premier xxe siĂšcle a traversĂ© les contradictions profondes d’une « modernisation coloniale19 ». Le fait mĂȘme que le modernisme, transmis depuis l’Occident via le Japon, ait progressivement acquis un statut central des annĂ©es 1930 constitue l’un des exemples les plus significatifs de cet oxymore historique. Je ne peux m’empĂȘcher de regarder cette pĂ©riode avec un regard toujours partagĂ©, car la maturitĂ© littĂ©raire atteinte par des auteurs tels que Jeong Ji-yong20, Kim Gi-rim21, Yi Sang22, Park Tae-won23 ou Choi Jae-seo24 s’est accomplie dans l’ombre d’une Ă©poque marquĂ©e par une profonde nĂ©gativitĂ© historique. Le modernisme corĂ©en, depuis sa naissance jusqu’à aujourd’hui, ne me semble jamais pouvoir se libĂ©rer entiĂšrement de cette ambivalence axiologique qui l’habitait dĂšs l’origine25.

24Kim Soo-young peut lui aussi, au sens large, ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un poĂšte ayant grandi sous le champ d’attraction du modernisme. Comme l’attestent aussi bien ses lecteurs que lui-mĂȘme, ses sources intellectuelles et racines rĂ©flexives se trouvent principalement dans la littĂ©rature occidentale et la pensĂ©e europĂ©enne. Bien qu’il ait reçu une Ă©ducation classique en sinogrammes dans sa toute petite enfance, c’est en japonais qu’il poursuit sa scolaritĂ© Ă  partir de l’école primaire, et c’est l’anglais qui devient, Ă  l’ñge adulte, la langue principale de ses lectures et traductions. Dans son poĂšme « Dans l’écho d’un mensonge », il Ă©crit : « moi qui ai Ă©migrĂ© Ă  travers plusieurs langues, / au point de lire l’anglais plus vite que le japonais, / moi qui suis aujourd’hui embarrassĂ© de parler trop bien ma propre langue  » Dans cette expression se cristallise une conscience de soi douloureuse, celle d’une diaspora linguistique, contrainte de dĂ©river entre des langues Ă©trangĂšres sans jamais pouvoir vĂ©ritablement s’enraciner dans sa propre culture ni dans sa langue maternelle.

25Cependant, il importe fondamentalement de distinguer entre ceux qui adoptent des Ă©lĂ©ments culturels extĂ©rieurs en ne s’en tenant qu’à l’enveloppe, et ceux qui, au contraire, les assimilent en profondeur pour en faire une partie intĂ©grante de leur propre substance. Parmi ceux qui ont su percevoir avec acuitĂ© les enjeux liĂ©s Ă  l’introduction de cultures avancĂ©es dans un contexte colonial ou semi-colonial, et qui ont su les formuler avec rigueur thĂ©orique, figure Im Hwa, penseur central que ce texte ne cesse de convoquer. Dans son cĂ©lĂšbre article intitulĂ© « MĂ©thode pour une histoire de la littĂ©rature moderne », il Ă©crivait ceci : « la transplantation culturelle, l’importation de littĂ©ratures Ă©trangĂšres ne peuvent se faire sans s’appuyer sur un certain degrĂ© d’accumulation du patrimoine culturel propre. [
] Plus le processus de transplantation devient sophistiquĂ©, plus la crĂ©ation culturelle doit mĂ»rir Ă  partir de l’intĂ©rieur mĂȘme26. » Il s’agit lĂ  d’un diagnostic d’une justesse remarquable, qui demeure d’une actualitĂ© brĂ»lante.

26Le travail accompli par Kim Soo-young Ă  travers sa lutte personnelle avec les langues et cultures Ă©trangĂšres peut ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment compris comme une maturation intĂ©rieure, au sens oĂč l’entendait Im Hwa. Son rĂŽle dans la rĂ©ception corĂ©enne du modernisme occidental peut Ă©galement ĂȘtre Ă©valuĂ© dans cette perspective. C’est dans ce sens que j’écrivais, il y a longtemps, dans mon article intitulĂ© « Sur Kim Soo-young [êč€ìˆ˜ì˜ëĄ ] », les lignes suivantes — visant justement Ă  souligner cet aspect de son parcours.

Dans l’histoire du modernisme corĂ©en, si Kim Gi-rim en a semĂ© les premiĂšres graines, Kim Soo-young, quant Ă  lui, a Ă  la fois accompli et dĂ©passĂ© ce modernisme en le mettant rigoureusement en pratique. Il a pris conscience avec une luciditĂ© implacable des insuffisances et des faux-semblants avec le modernisme corĂ©en, et les a vivement dĂ©noncĂ©s. Pourtant, son objectif n’était pas de liquider le modernisme lui-mĂȘme, mais d’en rĂ©aliser la forme la plus authentique. En ce sens, l’ensemble de sa rĂ©flexion littĂ©raire s’est dĂ©veloppĂ©, au sens large, Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme du cadre du modernisme. Mais c’est prĂ©cisĂ©ment parce qu’il tendait vers un vĂ©ritable modernisme que, comme toute pensĂ©e et action vĂ©ritables dans l’histoire, son Ɠuvre a agi comme un ferment qui dĂ©compose les fondements du modernisme existant. C’est peut-ĂȘtre lĂ  que rĂ©side la position paradoxale de Kim Soo-young dans l’histoire du modernisme corĂ©en27.

27En y repensant, il est probable que l’environnement socioculturel de son adolescence, mĂȘme sans qu’il ait frĂ©quentĂ© les Ă©coles confucĂ©ennes traditionnelles, l’ait nĂ©anmoins imprĂ©gnĂ© des mentalitĂ©s fĂ©odales et patriarcales issues du confucianisme. Mais sa jeunesse coĂŻncide aussi, du moins pour les classes instruites, avec une Ă©poque d’« illumination radicale » oĂč de nouvelles idĂ©ologies — telles que le socialisme nĂ© de la RĂ©volution russe ou les thĂ©ories de l’émancipation des femmes — affluaient Ă  travers le Japon ou la Chine. Dans l’attitude de Kim Soo-young envers la femme, on peut identifier un amalgame de contradictions — la coexistence, l’interpĂ©nĂ©tration et l’inĂ©vitable opposition entre la culture fĂ©odale indigĂšne et l’hĂ©ritage Ă©tranger de la civilisation avancĂ©e. Il avouait, par ailleurs, avoir presque toujours dĂ©signĂ© son Ă©pouse par le terme « yeopyeonÚ » — terme dĂ©signant la femme dans un registre moins respectueux —, tout en manifestant, dans ses relations avec les femmes en gĂ©nĂ©ral, une attitude beaucoup plus libre et ouverte. Vivre ces contradictions sans faux-semblant et les dĂ©voiler dans leur intĂ©gralitĂ© constitue, Ă  mon sens, le tour de force singulier de Kim Soo-young, un exploit incomparable.

28Il faut le souligner : Kim Soo-young fut un homme de son temps au sens le plus total du terme. Et puisque son Ă©poque Ă©tait traversĂ©e de contradictions, sa vie et sa littĂ©rature l’étaient tout autant. Il regardait le rĂ©el d’un Ɠil perpĂ©tuellement soupçonneux, et appliquait sur lui-mĂȘme une exigence rĂ©flexive implacable. Que ce soit dans ses poĂšmes ou dans ses essais, l’un des mots qu’il utilisait le plus souvent Ă©tait celui de « mensonge ». Il n’a cessĂ© de traquer les simulacres qui habitaient son propre for intĂ©rieur, n’hĂ©sitant jamais Ă  se dĂ©noncer lui-mĂȘme. Cette probitĂ© vertigineuse, cette intransigeante intensitĂ© — qualitĂ©s presque sans prĂ©cĂ©dent dans l’histoire de la littĂ©rature corĂ©enne — sont ce qui a permis Ă  Kim Soo-young d’attaquer sans relĂąche toute forme de conscience sociale falsifiĂ©e, et de se libĂ©rer des carcans d’écoles ou de courants littĂ©raires rĂ©duits Ă  de simples coquilles. Kim Soo-young fut tour Ă  tour un rĂ©aliste radical et un moderniste exceptionnel, mais au fond, il Ă©tait l’un et l’autre Ă  la fois. Plus encore il fut l’un de ces rares poĂštes qui, en dĂ©passant toute catĂ©gorisation, accĂ©da Ă  soi-mĂȘme — dans le sens le plus profond et le plus entier du terme. Si l’avĂšnement Ă  soi-mĂȘme constitue la visĂ©e secrĂšte et vĂ©ritable de toute entreprise littĂ©raire, alors Kim Soo-young se tient toujours, devant nous, comme un maĂźtre. Un repĂšre inĂ©puisablement neuf pour tous ceux qui empruntent la voie de la littĂ©rature.