
Devenir Kim Soo-young : poésie, réel et combat postcolonial
1Kim Soo-young (1921-1968) sâimpose comme lâune des figures majeures de la poĂ©sie corĂ©enne de lâaprĂšs-guerre, oĂč lâesthĂ©tique moderniste sâĂ©labore au croisement des traumatismes politiques, des fractures langagiĂšres et des mutations du sujet. Ă travers cette traduction de lâessai critique de Yeom Mu-woong 1, je propose au lectorat de Fabula dâinterroger les configurations plurielles de lâengagement littĂ©raire, en confrontant lâexpĂ©rience corĂ©enne Ă lâhorizon conceptuel façonnĂ© par la tradition française. Lâengagement littĂ©raire français, notamment sous lâinfluence magistrale de Jean-Paul Sartre, a su imposer le modĂšle dâune Ă©criture engagĂ©e fondĂ©e sur la prose rationnelle, la clartĂ© du discours et lâaction historique. Loin de contester cette tradition, lâĆuvre de Kim Soo-young propose une modalitĂ© diffĂ©rente : celle dâun engagement poĂ©tique, oĂč la confrontation au rĂ©el passe par lâopacitĂ©, la tension formelle et une expĂ©rimentation radicale du langage. Faire entendre aujourdâhui la voix de Kim Soo-young ne revient donc pas seulement Ă enrichir la cartographie de la littĂ©rature mondiale ; câest inviter Ă repenser, dans une perspective Ă©largie, les modes possibles de lâengagement littĂ©raire. En ce sens, son Ćuvre ouvre une voie singuliĂšre, oĂč la poĂ©sie devient un lieu de rĂ©sistance silencieuse, dâĂ©preuve de lâaltĂ©ritĂ©, et de redĂ©finition du sujet face aux injonctions du pouvoir. JâespĂšre que cette contribution fera rĂ©sonner, dâune rive Ă lâautre, les voix, divergentes mais secrĂštement convergentes, de la littĂ©rature engagĂ©e2.
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2Kim Soo-young de son vivant, Kim Soo-young aprĂšs sa mort
3Le poĂšte corĂ©en Kim Soo-young3 (1921-1968) jouit aujourdâhui dâune reconnaissance sociale sans prĂ©cĂ©dent, ce qui fut particuliĂšrement visible lors des cĂ©lĂ©brations du centenaire de sa naissance. Rarement, dans lâhistoire de la littĂ©rature moderne corĂ©enne, un auteur aura suscitĂ© un hommage aussi unanime, qui dĂ©passe largement les limites du champ littĂ©raire : ses poĂšmes font dĂ©sormais lâobjet dâanalyses universitaires, de rééditions critiques, et trouvent mĂȘme des Ă©chos dans la presse gĂ©nĂ©raliste. Cette rĂ©sonance contemporaine tranche nettement avec celle de ses prĂ©dĂ©cesseurs. Durant lâoccupation japonaise, Yi Kwang-su4 bĂ©nĂ©ficiait dâune autoritĂ© quasi officielle ; aprĂšs la guerre, Kim Dong-ri5 et Seo Jeong-ju6 furent Ă©galement cĂ©lĂ©brĂ©s, mais souvent dans un cadre idĂ©ologiquement contrĂŽlĂ©. Ă lâexception de Park Kyung-ni7, et de son Ă©popĂ©e romanesque Toji [í ì§] (La Terre), dont lâambition littĂ©raire nâentrava pourtant pas la popularitĂ© auprĂšs du public, rares furent les Ă©crivains Ă obtenir une telle reconnaissance par la seule force esthĂ©tique de leur Ćuvre8. Kim Soo-young, quant Ă lui, se singularise par une trajectoire inversĂ©e : câest Ă titre posthume, au fil des dĂ©cennies, que son influence nâa cessĂ© de croĂźtre, jusquâĂ occuper une place centrale dans lâimaginaire littĂ©raire corĂ©en contemporain. Et pourtant, paradoxalement, une grande partie de son Ćuvre demeure encore aujourdâhui mĂ©connue ou insuffisamment explorĂ©e, en particulier dans sa dimension hermĂ©tique et expĂ©rimentale â une mĂ©connaissance qui pourrait sâexpliquer autant par leur exigence formelle que par une rĂ©ception critique longtemps diffĂ©rĂ©e.
4Jetons un bref regard ailleurs pour retrouver le fil de notre propos. Shakespeare est mort en 1616 ; environ deux siĂšcles plus tard, en 1815, Goethe Ă©crivait un essai intitulĂ© Shakespeare et lâimmortalitĂ© (Shakespeare und kein Ende), oĂč il affirmait que Shakespeare Ă©tait « trop riche et trop puissant » pour cesser un jour dâĂȘtre commentĂ©. Tout germaniste se souvient sans doute de ce moment dĂ©cisif oĂč, aprĂšs avoir longtemps Ă©voluĂ© dans lâombre du classicisme français, la littĂ©rature allemande sâimpose soudainement, Ă partir du milieu du xviiie siĂšcle, au sommet du paysage littĂ©raire europĂ©en. Dans ce processus de renaissance culturelle, lâinfluence de Shakespeare a Ă©tĂ© dĂ©terminante. Il est rare quâun Ă©crivain Ă©tranger, longtemps aprĂšs sa mort, exerce un tel impact sur une autre littĂ©rature nationale. Comment expliquer un tel phĂ©nomĂšne ? La rĂ©ponse se trouve peut-ĂȘtre dans les mots mĂȘmes de Goethe : pour les Ă©crivains allemands de cette Ă©poque, lâĆuvre de Shakespeare fut une source inĂ©puisable de dĂ©fi fĂ©cond et dâinspiration. Ă une Ă©poque oĂč les contradictions du fĂ©odalisme sâintensifiaient, ils ont dĂ©couvert dans ses textes une langue vibrante, des ĂȘtres humains pleinement incarnĂ©s, une littĂ©rature qui ne se rĂ©duisait plus Ă un jeu formel ou Ă des conventions figĂ©es, mais qui devenait lâexpression mĂȘme de la vie. En suivant cette voie tracĂ©e par Shakespeare, les Ă©crivains allemands ont ainsi quittĂ© lâerrance dans le dĂ©sert des normes pour retrouver une littĂ©rature habitĂ©e, incarnĂ©e, brĂ»lante de passion. Lâhistoire littĂ©raire allemande accomplit ainsi, Ă cette Ă©poque, la tĂąche historique de la naissance dâune littĂ©rature bourgeoise moderne.
5Deux siĂšcles plus tard, câest Kim Soo-young qui se tient devant nous. Certes, lâAllemagne du xviiie siĂšcle et la CorĂ©e du xxe siĂšcle relĂšvent de contextes incomparables. Mais si nous avons briĂšvement Ă©voquĂ© le cas allemand, câest pour rappeler que le combat authentique de lâartiste peut, par-delĂ les frontiĂšres et les Ă©poques, faire signe dans les tournants de lâHistoire. Kim Soo-young, de son vivant dĂ©jĂ , a Ă©veillĂ© ses contemporains et inspirĂ© les gĂ©nĂ©rations suivantes par la rĂ©sonance singuliĂšre de sa voix. Mais câest surtout en tant que figure toujours active aprĂšs sa mort â plus influente encore au cours des cinquante annĂ©es qui ont suivi sa disparition que pendant les vingt annĂ©es de sa carriĂšre â que Kim Soo-young a inaugurĂ© ce que lâon appelle aujourdâhui lâĂšre « post-Kim Soo-young » dans lâhistoire littĂ©raire corĂ©enne.
6Ă bien y rĂ©flĂ©chir, il serait difficile de dire que la poĂ©sie et la prose de Kim Soo-young atteignent une plĂ©nitude achevĂ©e, malgrĂ© leur puissance indĂ©niable. Sa vie, trop brĂšve, ne lui a pas permis dâatteindre cette maturitĂ© ultime. Sur les quarante-sept annĂ©es de son existence, Ă peine une quinzaine furent vĂ©ritablement consacrĂ©es Ă la littĂ©rature â et ce, sous le poids de la pauvretĂ© matĂ©rielle et des oppressions politiques. Ses Ćuvres naquirent ainsi dâun combat incessant contre des conditions dĂ©favorables. Certes, Kim Soo-young accueillit, assimila, et combattit lâhĂ©ritage du passĂ© et les influences extĂ©rieures ; il se constitua en « Kim Soo-young » Ă travers ce processus dâĂ©change. Mais ce quâil nâa pu accomplir â ce « sommet de la plĂ©nitude » â il lâa laissĂ© comme une tĂąche inachevĂ©e, un appel adressĂ© aux gĂ©nĂ©rations suivantes. Il importe de rappeler que la figure de Kim Soo-young, poĂšte corĂ©en aujourdâhui saluĂ© pour son audace esthĂ©tique et son engagement politique, ne saurait ĂȘtre isolĂ©e dans lâhistoire critique qui lâa portĂ©e jusquâĂ nous. Celui que nous cĂ©lĂ©brons aujourdâhui est aussi, en un sens, le produit dâun demi-siĂšcle dâefforts, dâinterprĂ©tations, de controverses et de relectures. Câest dans cette perspective que je souhaite proposer, de maniĂšre modeste et fragmentaire, quelques rĂ©flexions autour de son Ćuvre â non comme une vĂ©ritĂ© dĂ©finitive, mais comme une tentative de rendre compte de la richesse hermĂ©tique, de la tension moderniste et de la portĂ©e politique de cette voix singuliĂšre de la poĂ©sie corĂ©enne moderne.
Réalisme et poésie hermétique
7Le professeur Paik Nak-chung9 a soulignĂ©, en certaines circonstances, quâil serait inadĂ©quat de qualifier la poĂ©sie de Kim Soo-young de « rĂ©alisme naĂŻf10 ». Cela ne fait aucun doute. Toutefois, il importe de reconnaĂźtre que toute notion â et pas seulement celle de rĂ©alisme â voit son usage varier selon la maniĂšre dont elle est dĂ©finie : toute notion naĂźt, se charge de sens, se diffuse et subit des mutations au fil du temps.
8Si lâon conçoit le rĂ©alisme de maniĂšre simpliste â comme une reproduction directe du monde sensible â, une telle approche ne saurait, de toute Ă©vidence, entretenir de rapport avec la poĂ©sie de Kim Soo-young. En rĂ©alitĂ©, la remarque de Paik Nak-chung ne visait pas tant Ă dĂ©finir le rĂ©alisme chez Kim Soo-young quâĂ mettre en lumiĂšre une rĂ©vĂ©lation existentielle : celle qui surgit face Ă la rĂ©gression rĂ©volutionnaire et Ă lâĂ©mergence du rĂ©gime militaire aprĂšs le 19 avril 196011. Ce point est crucial. Toutefois, la transparence des poĂšmes nĂ©s de lâenthousiasme postrĂ©volutionnaire et lâobscuritĂ© de ceux issus de la dĂ©sillusion ne sauraient se rĂ©duire Ă cette seule lecture historique. Nâest-il pas plus juste de penser que la poĂ©sie de Kim Soo-young, profondĂ©ment plastique, nâa nul besoin dâĂȘtre rattachĂ©e Ă une conception univoque du rĂ©alisme ? Lui-mĂȘme, dans ses essais, Ă©voque Ă plusieurs reprises la modernitĂ© ou le modernisme, sans jamais revendiquer explicitement une quelconque filiation rĂ©aliste.
9Si jâai beaucoup appris de lâinterprĂ©tation du professeur Paik, je ne peux nĂ©anmoins y adhĂ©rer entiĂšrement, au point de renoncer Ă ma propre lecture. Si lâon entend par rĂ©alisme une comprĂ©hension critique du monde et une saisie esthĂ©tique du rĂ©el, il revient alors Ă la critique de se demander si la poĂ©sie de Kim Soo-young ne rĂ©alise pas justement cette exigence â indĂ©pendamment de lâintention dĂ©clarĂ©e du poĂšte. Ne pas reconnaĂźtre chez lui un esprit de rĂ©alisme â entendu non comme une Ă©cole mais comme une maniĂšre lucide dâaffronter le rĂ©el â reviendrait, selon moi, Ă passer Ă cĂŽtĂ© de lâessence mĂȘme de son geste poĂ©tique. Quelle que soit la strate du rĂ©el quâil explore, Kim Soo-young incarne, me semble-t-il, lâune des figures les plus intenses du rĂ©alisme moderne.
10Dans cette perspective, il faut avant tout souligner que le « rĂ©el » chez Kim Soo-young se manifeste souvent Ă travers les scĂšnes triviales du quotidien. Pourtant, malgrĂ© lâapparence dĂ©gradĂ©e de ces fragments du quotidien, son rĂ©alisme ne sombre jamais dans un banal trivialisme. Bien au contraire, il se transforme en une arme critique, forgĂ©e par une honnĂȘtetĂ© implacable et un rigoureux auto-examen, et destinĂ©e Ă dĂ©voiler lâimposture des discours Ă©tablis et lâillusion des vĂ©ritĂ©s convenues. Ce processus de transmutation nâest jamais simple : il mobilise des procĂ©dĂ©s rhĂ©toriques complexes tels que paradoxe, ironie, inversion, ellipse, dissimulation. DĂšs lors, la poĂ©sie de Kim Soo-young adopte une forme hermĂ©tique, Ă©chappant Ă toute lecture immĂ©diate. Il convient toutefois de rappeler que Kim Soo-young fut lâun des premiers Ă opposer une opacitĂ© authentique, nĂ©e de lâexpĂ©rience de la souffrance rĂ©elle12, Ă une obscuritĂ© de pure convention stylistique â et Ă dĂ©noncer sans dĂ©tour cette imposture.
11Ă cet Ă©gard, lâhermĂ©tisme de la poĂ©sie de Kim Soo-young peut ĂȘtre compris comme le rĂ©sultat inĂ©vitable du heurt entre la complexitĂ© du rĂ©el et la conscience lucide du poĂšte. Dans le mĂȘme temps â et cela pourrait sembler une lecture quelque peu conventionnelle â, il ne faut pas oublier que son Ă©poque Ă©tait cadenassĂ©e par la loi anticommuniste et la loi sur la sĂ©curitĂ© nationale. Face aux contraintes institutionnelles, lâhermĂ©tisme fut peut-ĂȘtre pour lui une nĂ©cessitĂ© stratĂ©gique : un voile translucide permettant de pĂ©nĂ©trer plus profondĂ©ment dans les strates du rĂ©el. Cette poĂ©sie, façonnĂ©e par la censure et lâoppression, est ce que Kim Soo-young appelait â non sans une ironie critique â une « vĂ©ritable poĂ©sie moderne », formule aussi stratĂ©gique quâopaque, qui dissimule autant quâelle rĂ©vĂšle13.
Kim Soo-young et la Révolution du 19 avril
12Comme pour de nombreux poĂštes corĂ©ens, la RĂ©volution du 19 avril constitua un tournant dĂ©cisif dans la vie littĂ©raire de Kim Soo-young. Ă cette Ă©poque, sa poĂ©sie se distingue nettement de ses Ćuvres antĂ©rieures par un ton dâune franchise saisissante, presque brutale, oĂč il exprime sans dĂ©tour une haine ouverte envers le lecteur, tout en chantant avec une exaltation dĂ©bordante la joie de la libĂ©ration retrouvĂ©e. [âŠ]
13En ce sens, Kim Soo-young participa Ă la RĂ©volution, non seulement par sa conscience politique, mais par la transformation radicale de son langage poĂ©tique plus que par une quelconque prise de position idĂ©ologique. Lâeffondrement du rĂ©gime dictatorial de Rhee Syngman14 suscita chez lui une euphorie sans borne, et lâexpression mĂȘme de cette Ă©motion devint une activitĂ© essentielle du processus rĂ©volutionnaire. Il va de soi quâun tel poĂšme de propagande ne pouvait sâaccommoder dâun langage hermĂ©tique. Pourtant, lorsque lâĂ©lan rĂ©volutionnaire sâessouffla et que la rĂ©pression resurgit, le poĂšte fut contraint de se retrancher derriĂšre le voile semi-transparent de lâobscuritĂ© poĂ©tique pour continuer le combat. [âŠ]
14Ce quâil importe de noter chez Kim Soo-young, câest que le langage jaillissant Ă ces instants de rĂ©vĂ©lation nâappartient ni au registre de lâidĂ©e abstraite ni Ă celui de la moralisation. Tout comme un enfant se souvient de la prĂ©sence de sa mĂšre par la sensation concrĂšte du tissu saisi entre ses doigts, Kim Soo-young saisissait, dans les dĂ©tails dĂ©risoires du quotidien, lâeffleurement dâune vĂ©ritĂ© insoupçonnĂ©e. En les transcrivant dans un geste proche de lâĂ©criture automatique, il traversait le cĆur dâune Ă©poque marquĂ©e par le mensonge et la coercition. Certes, les critiques ont pu par la suite extraire, derriĂšre la banalitĂ© apparente du quotidien ainsi dĂ©peint, des concepts plus vastes, tels que la libertĂ© et le socialisme. Mais il sâagit lĂ dâune attribution de sens rĂ©trospective, surimposĂ©e par lâinterprĂ©tation critique.
15Ă mon sens, Kim Soo-young dĂ©ployait parfois une forme de langage poĂ©tique dans ses essais critiques. Il est bien connu que la controverse intellectuelle qui lâopposa Ă Yi O-ryeong, dans les colonnes du Chosun Ilbo en 1968, attira lâattention non seulement du milieu littĂ©raire, mais aussi de lâensemble de la sociĂ©tĂ© intellectuelle. RĂ©trospectivement, cette pĂ©riode constitue sans doute lâapogĂ©e de lâesprit combatif de Kim Soo-young. Câest Ă©galement Ă cette Ă©poque quâil prononça Ă Busan sa confĂ©rence intitulĂ©e « à poĂ©sie, crache ! », texte qui demeure lâun des plus remarquables de la critique littĂ©raire corĂ©enne moderne. Le titre, par sa violence mĂȘme, interpelle. Pour certains, « à poĂ©sie, crache ! » peut paraĂźtre trop audacieux, voire outrancier pour une confĂ©rence littĂ©raire ; toutefois, Ă mes yeux, il sâagit dâun intitulĂ© dâune signification des plus profondes. On retrouve lâĂ©cho dans son poĂšme « La Neige [ë] », oĂč il Ă©crit : « toussons / jeune poĂšte, toussons / devant la neige / et crachons Ă notre guise / la gloire accumulĂ©e dans la poitrine pendant toute la nuit [êž°ìčšì íì ì ì ììžìŽìŹ êž°ìčšì íì ëì ë°ëŒëłŽë©° ë°€ìëëĄ êł ìž ê°ìŽì ê°ëëŒë ë§ìê» ë±ì] » Dans la structure de pensĂ©e de Kim Soo-young, tousser et cracher ne relĂšvent nullement dâun simple rĂ©flexe physiologique : ces gestes traduisent un combat intĂ©rieur total â lutte contre la peur, contre le mensonge, contre toute forme de mesquinerie ou de mĂ©diocritĂ©. Ce sont lĂ des traces physiques irrĂ©futables dâune lutte intĂ©rieure, des rĂ©sidus tangibles du conflit existentiel incessant.
Ce qui a participé au « devenir-Kim Soo-young »
16Kim Soo-young ne fut pas un poĂšte parvenu Ă une haute maĂźtrise simplement par le combat avec la langue et lâacte dâĂ©criture. Certes, lorsquâil composait un poĂšme, il y engageait lâintĂ©gralitĂ© de son ĂȘtre. Mais dans les ruines et la pauvretĂ© qui ont suivi la guerre, alors que nombre de ses contemporains se perdaient dans lâerrance et lâivresse, Kim lisait, traduisait, et Ă travers ce labeur solitaire, il atteignait une croissance intellectuelle et une densitĂ© spĂ©culative dâune intensitĂ© peu commune. La traduction, bien sĂ»r, rĂ©pondait aussi Ă un besoin de subsistance. Mais il ne sây limitait pas. Il y dĂ©couvrait et absorbait les courants esthĂ©tiques contemporains venus dâOccident, tout en sâimmergeant passionnĂ©ment dans les versions japonaises de Heidegger et Freud, quâil annotait avec ferveur. De la mĂȘme maniĂšre quâIm Hwa15 â qui, bien quâayant interrompu ses Ă©tudes au niveau du cycle secondaire, devint un des grands initiateurs idĂ©ologiques de son temps grĂące Ă une lecture acharnĂ©e et Ă une soif intellectuelle tenace â Kim Soo-young, lui aussi, aprĂšs une scolaritĂ© incomplĂšte, se jeta corps et Ăąme dans une « vĂ©ritable Ă©tude » interrompue depuis plus dâune dĂ©cennie.
17Cela dit, il me semble que ce type de repĂšre â bien quâessentiel pour comprendre la formation intellectuelle de Kim Soo-young â ne suffit pas, Ă lui seul, Ă saisir lâaccomplissement vĂ©ritable de son Ćuvre. Prenons lâexemple de Heidegger : mĂȘme sâil est avĂ©rĂ© que Kim le lisait Ă travers des traductions japonaises, il reste difficile dâĂ©valuer dans quelle mesure il a rĂ©ellement accĂ©dĂ© au noyau de sa pensĂ©e. Autrement dit, la lecture de textes Ă©trangers a certes jouĂ© un rĂŽle important dans le processus de constitution de Kim Soo-young, mais elle ne fut pas dĂ©cisive. Il est certain que les concepts freudiens et la pensĂ©e heideggĂ©rienne lâont aidĂ© Ă façonner son propre langage critique ; pourtant, lire Heidegger ne suffit pas à « devenir Kim Soo-young ». LâexpĂ©rience et la pensĂ©e de lâautre ne deviennent vraiment les nĂŽtres quâau terme dâun long travail dâappropriation, et surtout, Ă travers un acte sacrificiel oĂč lâon verse, en quelque sorte, son propre sang. Câest en sâappuyant sur la langue de Heidegger que Kim a pu faire Ă©merger sa propre pensĂ©e ; mais peut-ĂȘtre â et câest lĂ mon intuition â Kim Soo-young aurait pu devenir ce quâil est devenu mĂȘme sans Heidegger.
18Si lâon compare Kim Soo-young Ă Im Hwa â ce dernier Ă©tant, selon certaines sources, une figure que Kim estimait profondĂ©ment en secret â, on peut se demander quelle place Kim pourrait occuper dans lâhistoire littĂ©raire corĂ©enne. Comme Ă©voquĂ© plus haut, Im Hwa nâavait poursuivi ses Ă©tudes que jusquâau collĂšge. Pourtant, dans le paysage littĂ©raire colonial des annĂ©es 1930, il fit preuve dâune puissance thĂ©orique inĂ©galĂ©e, surpassant mĂȘme les intellectuels formĂ©s au Japon ou Ă lâUniversitĂ© impĂ©riale de KeijĆ. DĂšs la fin de son adolescence, Im Hwa se plongea dans la lecture avec une ardeur presque fanatique : il passa par une phase dâadhĂ©sion au mouvement « Paekjo [ë°±ìĄ°] » (Le Cygne blanc) â un courant littĂ©raire corĂ©en Ă tendance idĂ©aliste â, imita un temps le dadaĂŻsme, avant de sâaffirmer finalement comme marxiste. Certes, cette orientation fut en partie le fruit de son apprentissage de la littĂ©rature de gauche japonaise. Toutefois, il ne se contenta jamais dâen reproduire mĂ©caniquement les schĂ©mas idĂ©ologiques : tout en restant fidĂšle au noyau du marxisme appris, il sâefforça sans relĂąche de lâarticuler Ă la rĂ©alitĂ© coloniale corĂ©enne, dâen extraire une logique interne adaptĂ©e Ă son contexte historique. Câest Ă partir de cette tension fĂ©conde que naquirent ses grandes contributions thĂ©oriques : sa « nouvelle littĂ©rature16 » sous lâoccupation japonaise et, aprĂšs la LibĂ©ration, sa thĂ©orie de la littĂ©rature nationale17.
19En tant que successeur dâIm Hwa, on peut se demander si Kim Soo-young partageait un sentiment de substitution historique aussi intense que celui de son aĂźnĂ© lorsquâil lisait et traduisait la poĂ©sie et la thĂ©orie occidentales. Peut-ĂȘtre le fait quâil nâait pas nourri une telle conscience lui a-t-il permis, paradoxalement, de produire une Ćuvre plus proche, dans son contenu, des sources europĂ©ennes elles-mĂȘmes. Contrairement Ă Im-Hwa, Kim Soo-young ne semble pas avoir conçu de « projet historique » articulĂ© autour du devenir de la littĂ©rature corĂ©enne. Ses poĂšmes cĂ©lĂšbres, tels que « La Grande racine [ê±°ëí ëżëŠŹ] » ou « Cette histoire littĂ©raire corĂ©enne [ìŽ íê” ëŹžíìŹ] », rĂ©vĂšlent moins une lecture profonde de lâhistoire nationale quâun certain dĂ©ficit de formation sur le passĂ© du peuple. Il nâa guĂšre laissĂ© de traces dâune lecture systĂ©matique de ses prĂ©dĂ©cesseurs dans la tradition poĂ©tique corĂ©enne. Cela nâa cependant rien dâĂ©tonnant. Son adolescence, dans les annĂ©es 1930, ne lui offrait ni le temps ni les conditions nĂ©cessaires pour Ă©tudier sĂ©rieusement la littĂ©rature et lâhistoire de son propre pays. Il faut Ă©galement rappeler que, Ă cette Ă©poque, les Ă©tudes sur la culture corĂ©enne Ă©taient elles-mĂȘmes encore trĂšs peu dĂ©veloppĂ©es. Câest peut-ĂȘtre cette absence dâhĂ©ritage scolaire structurĂ© qui, en retour, a permis Ă Kim Soo-young une certaine libertĂ© vis-Ă -vis des routines du passĂ©, de lâinertie intellectuelle de la poĂ©sie corĂ©enne. Ce qui est en revanche remarquable, câest son intĂ©rĂȘt constant pour la poĂ©sie contemporaine de ses pairs et de ses cadets, quâil lisait avec assiduitĂ© et sur laquelle il Ă©crivait des critiques engagĂ©es. Contrairement Ă ce que lâon pourrait penser, son Ă©tude de la thĂ©orie â Heidegger, Freud â et sa critique sur le terrain ne sont pas dissociĂ©es, mais Ă©troitement liĂ©es. Il lisait profondĂ©ment, sans jamais adopter une posture dâintellectuel prĂ©tentieux ; il se maintenait en tant que sujet ancrĂ© dans le prĂ©sent, et câest prĂ©cisĂ©ment dans cette tension entre lecture exigeante et engagement immĂ©diat quâil a pu inaugurer ce que lâon pourrait appeler un vĂ©ritable « aprĂšs Kim Soo-young » dans la poĂ©sie corĂ©enne18.
Kim Soo-young et le modernisme
20Le rĂ©alisme, le modernisme, la nation, la classe â autant de notions, on le sait, empruntĂ©es Ă la pensĂ©e et Ă lâesthĂ©tique occidentales. Mais comme toute catĂ©gorie thĂ©orique, ces concepts ne sont jamais universels ou intemporels. Ils Ă©mergent dans un contexte historique donnĂ©, avec des enjeux prĂ©cis, et leur importation dans un autre champ culturel suppose nĂ©cessairement une recontextualisation sĂ©mantique. Ainsi, selon qui les mobilise, oĂč et quand, leur signification se transforme, leurs contours se modifient, et leur charge idĂ©ologique Ă©volue. Cela ne signifie pas que les concepts deviennent indĂ©finis ou purement relatifs. Certains pĂŽles dâincompatibilitĂ© demeurent structurels : par exemple, un idĂ©alisme schĂ©matique ou romantisme onirique sâopposent, en toute circonstance, aux fondements du rĂ©alisme. Câest en tenant compte de ces tensions, mais aussi des possibilitĂ©s dâadaptation, quâil faut sâinterroger sur la relation entre Kim Soo-young et le modernisme.
21Dans la tradition littĂ©raire occidentale, le terme « modernisme » dĂ©signe gĂ©nĂ©ralement un ensemble de courants artistiques novateurs apparus entre la fin du xixe siĂšcle et lâentre-deux-guerres. Toutefois, il peut aussi renvoyer Ă un courant spĂ©cifique parmi eux. Ainsi, le modernisme peut ĂȘtre entendu comme une notion englobante rĂ©unissant le symbolisme, lâexpressionnisme, le surrĂ©alisme, lâimagisme ou encore lâintellectualisme ; mais selon les contextes, il peut Ă©galement dĂ©signer de maniĂšre privilĂ©giĂ©e lâun de ces mouvements en particulier.
22Mais pourquoi, prĂ©cisĂ©ment Ă cette Ă©poque, un mouvement de rupture artistique que lâon appelle modernisme a-t-il surgi dans la littĂ©rature et lâart occidentaux ? En y rĂ©flĂ©chissant, les mutations esthĂ©tiques de cette pĂ©riode ne sont, en rĂ©alitĂ©, que les symptĂŽmes dâun changement beaucoup plus fondamental. Il nous faut porter notre attention non pas sur la surface des formes, mais sur les couches profondes oĂč sâest opĂ©rĂ©e une transformation radicale du monde lui-mĂȘme, et, avec elle, une configuration des visions du monde. La rĂ©volution bourgeoise moderne du xviiie siĂšcle, qui a fait tomber lâordre fĂ©odal du Moyen Ăge, mit ainsi un terme dĂ©finitif Ă cette Ă©poque, entraĂźnant une vĂ©ritable rupture dans la maniĂšre dont lâhomme comprend lâunivers et sa place dans celui-ci. Les diffĂ©rents courants esthĂ©tiques que lâon regroupe sous le nom de modernitĂ© â dans leur pluralitĂ© mĂȘme â peuvent ĂȘtre compris comme autant de rĂ©actions, de rĂ©ponses angoissĂ©es de lâhomme occidental face Ă lâinstabilitĂ© de son monde. En ce sens, le modernisme occidental, en tant que sensibilitĂ© et conscience historique, apparaĂźt comme le fruit inĂ©vitable dâune nĂ©cessitĂ© historique.
23Il est Ă©vident que la sociĂ©tĂ© et la littĂ©rature corĂ©ennes sâinscrivent dans un tout autre rĂ©gime historique que celui de lâOccident. Comme on le sait, la CorĂ©e du premier xxe siĂšcle a traversĂ© les contradictions profondes dâune « modernisation coloniale19 ». Le fait mĂȘme que le modernisme, transmis depuis lâOccident via le Japon, ait progressivement acquis un statut central des annĂ©es 1930 constitue lâun des exemples les plus significatifs de cet oxymore historique. Je ne peux mâempĂȘcher de regarder cette pĂ©riode avec un regard toujours partagĂ©, car la maturitĂ© littĂ©raire atteinte par des auteurs tels que Jeong Ji-yong20, Kim Gi-rim21, Yi Sang22, Park Tae-won23 ou Choi Jae-seo24 sâest accomplie dans lâombre dâune Ă©poque marquĂ©e par une profonde nĂ©gativitĂ© historique. Le modernisme corĂ©en, depuis sa naissance jusquâĂ aujourdâhui, ne me semble jamais pouvoir se libĂ©rer entiĂšrement de cette ambivalence axiologique qui lâhabitait dĂšs lâorigine25.
24Kim Soo-young peut lui aussi, au sens large, ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un poĂšte ayant grandi sous le champ dâattraction du modernisme. Comme lâattestent aussi bien ses lecteurs que lui-mĂȘme, ses sources intellectuelles et racines rĂ©flexives se trouvent principalement dans la littĂ©rature occidentale et la pensĂ©e europĂ©enne. Bien quâil ait reçu une Ă©ducation classique en sinogrammes dans sa toute petite enfance, câest en japonais quâil poursuit sa scolaritĂ© Ă partir de lâĂ©cole primaire, et câest lâanglais qui devient, Ă lâĂąge adulte, la langue principale de ses lectures et traductions. Dans son poĂšme « Dans lâĂ©cho dâun mensonge », il Ă©crit : « moi qui ai Ă©migrĂ© Ă travers plusieurs langues, / au point de lire lâanglais plus vite que le japonais, / moi qui suis aujourdâhui embarrassĂ© de parler trop bien ma propre langueâŠÂ » Dans cette expression se cristallise une conscience de soi douloureuse, celle dâune diaspora linguistique, contrainte de dĂ©river entre des langues Ă©trangĂšres sans jamais pouvoir vĂ©ritablement sâenraciner dans sa propre culture ni dans sa langue maternelle.
25Cependant, il importe fondamentalement de distinguer entre ceux qui adoptent des Ă©lĂ©ments culturels extĂ©rieurs en ne sâen tenant quâĂ lâenveloppe, et ceux qui, au contraire, les assimilent en profondeur pour en faire une partie intĂ©grante de leur propre substance. Parmi ceux qui ont su percevoir avec acuitĂ© les enjeux liĂ©s Ă lâintroduction de cultures avancĂ©es dans un contexte colonial ou semi-colonial, et qui ont su les formuler avec rigueur thĂ©orique, figure Im Hwa, penseur central que ce texte ne cesse de convoquer. Dans son cĂ©lĂšbre article intitulĂ© « MĂ©thode pour une histoire de la littĂ©rature moderne », il Ă©crivait ceci : « la transplantation culturelle, lâimportation de littĂ©ratures Ă©trangĂšres ne peuvent se faire sans sâappuyer sur un certain degrĂ© dâaccumulation du patrimoine culturel propre. [âŠ] Plus le processus de transplantation devient sophistiquĂ©, plus la crĂ©ation culturelle doit mĂ»rir Ă partir de lâintĂ©rieur mĂȘme26. » Il sâagit lĂ dâun diagnostic dâune justesse remarquable, qui demeure dâune actualitĂ© brĂ»lante.
26Le travail accompli par Kim Soo-young Ă travers sa lutte personnelle avec les langues et cultures Ă©trangĂšres peut ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment compris comme une maturation intĂ©rieure, au sens oĂč lâentendait Im Hwa. Son rĂŽle dans la rĂ©ception corĂ©enne du modernisme occidental peut Ă©galement ĂȘtre Ă©valuĂ© dans cette perspective. Câest dans ce sens que jâĂ©crivais, il y a longtemps, dans mon article intitulĂ© « Sur Kim Soo-young [êčììëĄ ] », les lignes suivantes â visant justement Ă souligner cet aspect de son parcours.
Dans lâhistoire du modernisme corĂ©en, si Kim Gi-rim en a semĂ© les premiĂšres graines, Kim Soo-young, quant Ă lui, a Ă la fois accompli et dĂ©passĂ© ce modernisme en le mettant rigoureusement en pratique. Il a pris conscience avec une luciditĂ© implacable des insuffisances et des faux-semblants avec le modernisme corĂ©en, et les a vivement dĂ©noncĂ©s. Pourtant, son objectif nâĂ©tait pas de liquider le modernisme lui-mĂȘme, mais dâen rĂ©aliser la forme la plus authentique. En ce sens, lâensemble de sa rĂ©flexion littĂ©raire sâest dĂ©veloppĂ©, au sens large, Ă lâintĂ©rieur mĂȘme du cadre du modernisme. Mais câest prĂ©cisĂ©ment parce quâil tendait vers un vĂ©ritable modernisme que, comme toute pensĂ©e et action vĂ©ritables dans lâhistoire, son Ćuvre a agi comme un ferment qui dĂ©compose les fondements du modernisme existant. Câest peut-ĂȘtre lĂ que rĂ©side la position paradoxale de Kim Soo-young dans lâhistoire du modernisme corĂ©en27.
27En y repensant, il est probable que lâenvironnement socioculturel de son adolescence, mĂȘme sans quâil ait frĂ©quentĂ© les Ă©coles confucĂ©ennes traditionnelles, lâait nĂ©anmoins imprĂ©gnĂ© des mentalitĂ©s fĂ©odales et patriarcales issues du confucianisme. Mais sa jeunesse coĂŻncide aussi, du moins pour les classes instruites, avec une Ă©poque dâ« illumination radicale » oĂč de nouvelles idĂ©ologies â telles que le socialisme nĂ© de la RĂ©volution russe ou les thĂ©ories de lâĂ©mancipation des femmes â affluaient Ă travers le Japon ou la Chine. Dans lâattitude de Kim Soo-young envers la femme, on peut identifier un amalgame de contradictions â la coexistence, lâinterpĂ©nĂ©tration et lâinĂ©vitable opposition entre la culture fĂ©odale indigĂšne et lâhĂ©ritage Ă©tranger de la civilisation avancĂ©e. Il avouait, par ailleurs, avoir presque toujours dĂ©signĂ© son Ă©pouse par le terme « yeopyeonÚ » â terme dĂ©signant la femme dans un registre moins respectueux â, tout en manifestant, dans ses relations avec les femmes en gĂ©nĂ©ral, une attitude beaucoup plus libre et ouverte. Vivre ces contradictions sans faux-semblant et les dĂ©voiler dans leur intĂ©gralitĂ© constitue, Ă mon sens, le tour de force singulier de Kim Soo-young, un exploit incomparable.
28Il faut le souligner : Kim Soo-young fut un homme de son temps au sens le plus total du terme. Et puisque son Ă©poque Ă©tait traversĂ©e de contradictions, sa vie et sa littĂ©rature lâĂ©taient tout autant. Il regardait le rĂ©el dâun Ćil perpĂ©tuellement soupçonneux, et appliquait sur lui-mĂȘme une exigence rĂ©flexive implacable. Que ce soit dans ses poĂšmes ou dans ses essais, lâun des mots quâil utilisait le plus souvent Ă©tait celui de « mensonge ». Il nâa cessĂ© de traquer les simulacres qui habitaient son propre for intĂ©rieur, nâhĂ©sitant jamais Ă se dĂ©noncer lui-mĂȘme. Cette probitĂ© vertigineuse, cette intransigeante intensitĂ© â qualitĂ©s presque sans prĂ©cĂ©dent dans lâhistoire de la littĂ©rature corĂ©enne â sont ce qui a permis Ă Kim Soo-young dâattaquer sans relĂąche toute forme de conscience sociale falsifiĂ©e, et de se libĂ©rer des carcans dâĂ©coles ou de courants littĂ©raires rĂ©duits Ă de simples coquilles. Kim Soo-young fut tour Ă tour un rĂ©aliste radical et un moderniste exceptionnel, mais au fond, il Ă©tait lâun et lâautre Ă la fois. Plus encore il fut lâun de ces rares poĂštes qui, en dĂ©passant toute catĂ©gorisation, accĂ©da Ă soi-mĂȘme â dans le sens le plus profond et le plus entier du terme. Si lâavĂšnement Ă soi-mĂȘme constitue la visĂ©e secrĂšte et vĂ©ritable de toute entreprise littĂ©raire, alors Kim Soo-young se tient toujours, devant nous, comme un maĂźtre. Un repĂšre inĂ©puisablement neuf pour tous ceux qui empruntent la voie de la littĂ©rature.

