Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 27, numéro 3
titre article
Corina Croitoru et Mihai Duma

Poésie en guerre : Camil Petrescu et Geo Dumitrescu entre authenticité et ironie

Poetry at War: Camil Petrescu and Geo Dumitrescu between Authenticity and Irony
Corina Croitoru, Fronturi interioare: poezia romùnească a celor două războaie mondiale, Cluj-Napoca : Presa Universitară Clujeană, 2024, 303 p., EAN 9786063720994.
Texte traduit par : Mihai Duma

Lire en VO

Camil Petrescu

1Une littĂ©rature de l’expĂ©rience1 [literatură a experienței], Ă©crira Camil Petrescu (1894-1957) celui qui, animĂ© par un immense dĂ©sir de s’engager dans les Ă©vĂ©nements capitaux de son temps, quitte en 1916 les bancs de l’UniversitĂ© de Bucarest pour s’enrĂŽler volontairement dans l’armĂ©e. C’est pourquoi, parmi tous les Ă©crivains roumains qui aborderont dans leur prose de l’entre-deux-guerres le thĂšme de la PremiĂšre Guerre mondiale — Mihail Sadoveanu, Strada Lăpușneanu [Rue Lăpușneanu] (1921) ; Liviu Rebreanu, Pădurea spĂąnzuraților [La ForĂȘt des pendus] (1922) ; Hortensia Papadat-Bengescu, Balaurul [Le Dragon] (1923) ; Ion Minulescu, Roșu, galben și albastru [Rouge, jaune et bleu] (1924) ; Cezar Petrescu, Întunecare [Obscurcissement] (1928) ; Felix Aderca, 1916 (1936) —, il est le seul Ă  s’ĂȘtre Ă©galement distinguĂ© comme poĂšte de guerre2. L’histoire commence en 1916, lorsque, au terme de son parcours universitaire, Camil Petrescu devient sous-lieutenant d’infanterie, s’engageant volontairement dans une guerre qu’il aurait pu Ă©viter. Comme il le confesse lui-mĂȘme, sa demande d’incorporation Ă  l’artillerie a Ă©tĂ© rejetĂ©e, faute de moyens pour payer la garantie du cheval et de l’équipement, puis Ă©galement Ă  l’infanterie, oĂč il a Ă©tĂ© jugĂ© inapte. Sa demande d’enrĂŽlement est rejetĂ©e « en raison de son apparence plutĂŽt frĂȘle, et parce qu’on estimait qu’il ne pourrait pas supporter les longues marches dans la poussiĂšre et la boue3 ». D’ailleurs, sa constitution physique fragile a Ă©tĂ© Ă©galement reconnue par son fils, Camil Aurelian Petrescu, lors d’un entretien : « Il a fait la guerre en chaussures, car les bottes le blessaient. Il Ă©tait extrĂȘmement dĂ©licat. Il n’était pas un homme Ă  bottes. Il mesurait 1,61 m4. » AnimĂ© d’une ambition qui nourrira par la suite le mythe du prosateur parvenu en premiĂšre ligne du front par un dĂ©sir masochiste de produire une littĂ©rature authentique, le jeune Camil Petrescu rĂ©ussit finalement Ă  ĂȘtre incorporĂ© dans le 22e rĂ©giment, d’oĂč il sera transfĂ©rĂ© au 16e rĂ©giment d’infanterie. Ainsi, le poĂšte aux sensibilitĂ©s nĂ©oromantiques, Ă  peine reconnu dans le monde littĂ©raire, pĂ©nĂštre dans l’univers dur des combattants, car

ce jeune homme, qui venait tout juste de devenir Ă©crivain, s’était dit que jamais — lui qui avait demandĂ© Ă  entrer en guerre — il ne pourrait plus se regarder en face, ni surtout regarder en face ceux qui avaient combattu au front, s’il n’y Ă©tait pas allĂ© lui aussi, Ă  leurs cĂŽtĂ©s5.

2Officiellement, Camil Petrescu est rapidement enterrĂ©, puisque, Ă  son retour au front aprĂšs une hospitalisation due aux blessures subies lors des combats de Predeal-Brașov, il est dĂ©clarĂ© mort le 1á”‰ÊłÂ aoĂ»t 1917. Selon l’ordre no 560 du 1á”‰ÊłÂ aoĂ»t 1917, extrait du registre du 16ᔉ rĂ©giment d’infanterie, le dĂ©cĂšs de treize officiers roumains y est annoncĂ©, parmi lesquels figure Camil Petrescu, alors qu’en rĂ©alitĂ©, l’écrivain Ă©tait prisonnier6. AprĂšs l’abandon de la colline Ungureanu, durant les combats d’Oituz, il avait Ă©tĂ© fait prisonnier et conduit dans un camp en Hongrie, d’oĂč il reviendra vivant Ă  Bucarest, au printemps 1918, mais griĂšvement atteint d’une surditĂ© due Ă  l’explosion d’un obus — infirmitĂ© qui contribuera Ă  nourrir sa rĂ©putation d’écrivain taciturne. Toutefois, la gravitĂ© du vĂ©tĂ©ran ne s’explique pas uniquement par ce handicap auditif : Ă  sa difficultĂ© sensorielle de se rĂ©orienter dans le monde d’aprĂšs-guerre sont venues s’ajouter, dĂšs son retour, les difficultĂ©s sociales inĂ©vitables :

DĂ©mobilisĂ© du front, littĂ©ralement sans un sou en poche, vĂȘtu Ă  moitiĂ© d’une tunique militaire, je n’avais mĂȘme pas de lieu oĂč loger et je ne mangeais toute la journĂ©e que des biscottes provenant d’un petit sac qu’un ami m’avait offert [
] Presque toute ma gĂ©nĂ©ration a dĂ» passer l’annĂ©e 1919 Ă  porter un manteau militaire avec des Ă©paulettes dĂ©chirĂ©es, Ă  manger un petit morceau de pain sec par jour et Ă  vivre dans des mansardes abjectes, trois par chambre7.

3Ainsi, aprĂšs avoir endurĂ© les atrocitĂ©s de la guerre, Camil Petrescu se retrouvait Ă  Bucarest non seulement seul, sans famille (il avait Ă©tĂ© orphelin dĂšs son jeune Ăąge), mais aussi malade, pauvre et humiliĂ©. C’est pourquoi, les rĂ©vĂ©lations dĂ©sespĂ©rĂ©es qu’il consigne dans les pages de son journal jusqu’à la fin de l’entre-deux-guerres ne doivent pas ĂȘtre suspectĂ©es de théùtralité :

La surditĂ© m’a Ă©puisĂ©, m’a intoxiquĂ©, m’a nĂ©vrosĂ© [
] Ici oĂč tout se rĂšgle « à voix basse », je reste Ă©ternellement absent [
] Je ne peux vivre de mon Ă©criture : mes piĂšces ne sont pas jouĂ©es, le roman ne m’a apportĂ© pas plus que ce qu’un copiste retire de l’écriture. Je ne peux vivre du journalisme. Alors, est-il nĂ©cessaire que je vive8 ?

4DatĂ©es du 28 juin 1931, ces lignes sont l’expression sincĂšre du dĂ©sespoir qui avait envahi l’auteur aprĂšs des annĂ©es difficiles dans des conditions de vie indignes et un travail acharnĂ©, culminant avec la publication du roman Ultima noapte de dragoste, ĂźntĂąia noapte de război [DerniĂšre nuit d’amour, premiĂšre nuit de guerre] (1930) : un chef-d’Ɠuvre qui, Ă  l’époque, ne lui promettait que la sortie de l’anonymat, et pas de la misĂšre. Le sentiment de dĂ©sespoir n’était cependant pas nouveau pour l’écrivain. À cause de la guerre, il l’avait dĂ©couvert trĂšs tĂŽt, en dĂ©pit de sa conviction que la jeunesse est l’ñge des illusions et, donc, de la poĂ©sie, comme en tĂ©moigne un cĂ©lĂšbre calendrier personnel de crĂ©ation qu’il s’était autrefois imposé :

J’écrirai de la poĂ©sie jusqu’à l’ñge de 25 ans, car c’est le temps des illusions et des vers ; j’écrirai du théùtre entre 25 et 35 ans, car le théùtre exige Ă  la fois une certaine expĂ©rience et une certaine vibration nerveuse ; j’écrirai des romans entre 35 et 40 ans, car le roman requiert une riche expĂ©rience de la vie et une certaine maturitĂ© d’expression. Et ce n’est qu’à 40 ans que je reviendrai Ă  la philosophie9.

5Pour Camil Petrescu, devenu combattant Ă  l’ñge de 22 ans, la jeunesse fut en effet l’ñge de la poĂ©sie, mais d’une poĂ©sie dĂ©senchantĂ©e. Son recueil de poĂšmes Ă©crits au front, Versuri. Ideia. Ciclul morții [Vers. L’IdĂ©e. Le Cycle de la mort]10, publiĂ© en 1923, illustre amplement une rhĂ©torique de la dĂ©ception, bien Ă©loignĂ©e du mirage hĂ©roĂŻque, que l’écrivain s’emploiera d’ailleurs Ă  dĂ©construire Ă  chaque occasion. En prose, il aura recours Ă  l’ironie et Ă  l’humour pour Ă©touffer dans l’Ɠuf tout rĂ©flexe, chez le lecteur, de penser la guerre en termes de bravoure ou de noblesse ; dans ses Ă©crits mĂ©moriels, il dissoudra avec une ironie acide les prĂ©tentions de rĂ©ussite stratĂ©gique d’une armĂ©e mĂ©diocre, experte seulement en improvisations tactiques ; et dans ses textes journalistiques, il dĂ©noncera avec le mĂȘme aplomb ironique le caractĂšre de farce pitoyable de la guerre, ainsi que de toute tentative de glorifier, sous quelque forme que ce soit, ses causes ou sa nature. En ce sens, Camil Petrescu sera parmi les premiers vĂ©tĂ©rans Ă  saluer avec une satisfaction dĂ©bordante le processus de dĂ©mystification engagĂ© par l’écrivain français Jean Norton Cru11, tant Ă  l’encontre des mĂ©moires que de la fiction sur la PremiĂšre Guerre mondiale :

Norton Cru reconnaĂźt que c’est une horreur si insupportable qu’il est de mauvais goĂ»t d’en exagĂ©rer les atrocitĂ©s dignes d’un abattoir. Les drames intĂ©rieurs ont Ă©tĂ©, mĂȘme pendant la guerre, les plus terribles [
] Les Ă©crivains de guerre se sont offusquĂ©s que la preuve ait Ă©tĂ© faite que leurs Ɠuvres relĂšvent de l’imaginaire. En rĂ©alitĂ©, Norton Cru ne nie pas [
] leur valeur « littĂ©raire », mais il leur conteste toute valeur documentaire. Et son livre est un monument dans l’histoire de l’esprit humain12.

6En effet, le vĂ©ritable drame est toujours intĂ©rieur — tant pour le dramaturge Camil Petrescu d’avant l’entrĂ©e de la Roumanie en guerre, celui qui, un soir de mai 1916, Ă©bauche fĂ©brilement une premiĂšre version de Jocul ielelor [La Danse des fĂ©es], horrifiĂ© par la frivolitĂ© de la scĂšne de la bataille de fleurs sur le boulevard, oĂč des roumains euphoriques piĂ©tinent des restes de journaux annonçant les pertes effroyables de la bataille de Verdun13 — que pour le poĂšte Camil Petrescu en temps de guerre, ou encore pour le romancier Camil Petrescu d’aprĂšs-guerre. En ce qui concerne sa prose et sa poĂ©sie de guerre, la question est souvent reprise par l’auteur :

Le drame de la guerre n’a pas Ă©tĂ© de l’ordre du massacre collectif. Ce fut le drame de la personnalitĂ©, non de la « troupe anonyme », pas un cataclysme sans visage. C’est pourquoi, dans Le Cycle de la mort, je n’ai jamais dĂ©crit de boucherie collective, aucune bataille n’y apparaĂźt, seulement la vie intĂ©rieure de l’individu. Il en est de mĂȘme dans DerniĂšre nuit d’amour, premiĂšre nuit de guerre14.

7Ce qui diffĂšre fondamentalement, cependant, c’est la maniĂšre d’extĂ©rioriser ce drame : Ă  cet Ă©gard, sa prose et sa poĂ©sie de guerre se trouvent dans une Ă©vidente antithĂšse : tandis que le roman, dans sa seconde partie, adopte une narration marquĂ©e par les stratĂ©gies de la dĂ©rision pour restituer l’expĂ©rience du combattant consternĂ© par l’absurditĂ© de la guerre, la poĂ©sie, quant Ă  elle, communique les mĂȘmes rĂ©vĂ©lations sur un ton solennel.

8Ainsi, tandis que le narrateur dĂ©nude avec une perplexitĂ© amusĂ©e les paradoxes de la guerre, les ridiculisant avec dĂ©lectation — dans un superbe Ă©cho Ă  la prose de guerre d’Erich Maria Remarque15 —, le sujet lyrique adopte, lui, une posture grave, dĂ©construisant Ă  son tour, mais avec sobriĂ©tĂ©, les lieux communs de l’hĂ©roĂŻsme Ă©pique. Dans cette logique, l’avancĂ©e Ă©nergique des troupes vers des objectifs prĂ©cisĂ©ment marquĂ©s sur la carte stratĂ©gique du théùtre de guerre est remplacĂ©e par l’écoulement lent vers le nĂ©ant d’un troupeau disloquĂ© de soldats extĂ©nuĂ©s :

Nous ne savons
Ni oĂč nous allons,
Ni oĂč nous nous trouvons [
]
Vidés de sÚve, sclérosés
Et Ă©touffĂ©s d’avoir trop marchĂ© en troupe
Poussés dans le dos, nous avançons en groupe,
Comme les flots d’une riviùre qui se heurtent [
]
En colonne, nous glissons sans un bruit
Comme l’eau d’un fleuve dans la nuit ( « Marș greu » [« Marche lourde »])

9Devenue mĂ©taphore absolue de la rĂ©signation du soldat face Ă  un destin tout-puissant, cette dĂ©rive involontaire dans le vide capte un rythme existentiel qui sort de la chronologie historique pour s’inscrire dans une temporalitĂ© cosmique, perceptible dans d’autres poĂšmes :

Car depuis longtemps,
Ici, Ă  la l’orĂ©e de la vie,
Sous la bienveillante lumiÚre sidérale,
Nous ne vivons plus dans le temps
Et le calendrier
A repris sa forme astrale (« Înălțare » [« ÉlĂ©vation »])

10Plus loin, sous la veille maternelle de la lune, l’ennemi, source d’angoisse, devient Ă  son tour un semblable (« S’échappant de derriĂšre la colline, apparaĂźt / Douce, / Bonne, / [
] Elle sourit d’un air troublé / Et puis, / [
] La lune s’élĂšve, frĂ©missante / Et sur nous / Et sur eux », « Luna » [« La Lune »]), un frĂšre jouant touche-touche dans le camp opposĂ© (« Terrible une main de frĂšre / Qui me guide / – Sous quelle Ă©trange et incomprĂ©hensible sentence ? – / Par ce sentier pesant de haine noire, / Entre deux mondes aux aguets », « MĂąna » [« La Main »]). La mort fait partie du jeu, et le meurtre est souvent un accident absurde que le poĂšte capture sans emphase, comme dans cette scĂšne printaniĂšre, oĂč un soldat roumain, assis dans l’herbe au soleil pour recoudre son uniforme, est abattu d’une balle dans la tĂȘte par un soldat allemand qui s’exclame briĂšvement, avec une innocence presque candide : « Die Sonne, Kamerad ! » (« Primăvară » [« Printemps »]). Rien n’est spectaculaire ni hĂ©roĂŻque dans la poĂ©sie de guerre de Camil Petrescu, puisque tout relĂšve d’un jeu que le soldat, las et rĂ©signĂ©, joue avec son propre destin, restant impassible face Ă  la mort imminente :

Sur un abri voisin, une mine est tombée,
Rien de plus,
Et aprĂšs, le silence complet est restĂ©. (« Veșnicie » [« Éternité »]).

11L’attaque sanglante, clichĂ© de la littĂ©rature de guerre, devient donc un simple prĂ©texte Ă  un discours de motivation cynique par lequel les camarades s’encouragent Ă  la veille du combat, dans une scĂšne inĂ©dite de cantine :

Sois prĂȘt, ami soldat, sois prĂȘt
Nettoie bien ta pelle et ta baĂŻonnette
Et mets ta petite croix autour du cou
Demain ce sera un grand assaut,
C’est tout.[
]

Oh, encore une fois, tu as tout le temps ;
N’aie pas peur.
Ce soir on aura des biscuits et du thé.
Et pour manger en paix,
Tue ton Ăąme dĂšs maintenant.
(Le thĂ© c’est pour ne pas geler.)

Ami soldat,
Tue soigneusement ton ùme ;
Le reste n’a pas de lendemain ;
Soit-il balle ou éclat de fer
Rien n’ira sous ta chair ( « Versuri pentru ziua de atac » [« Vers pour le jour de l’assaut »])

12Contrairement Ă  la prose, oĂč l’auteur privilĂ©gie l’ironie humoristique, la poĂ©sie devient ici l’expression d’une ironie dĂ©sabusĂ©e glissant volontiers vers le cynisme. Elle se construit par antiphrase, par la minimisation rĂ©pĂ©tĂ©e du danger (« c’est tout », « n’aie pas peur », « tu as tout le temps »), renforcĂ©e par le paradoxe des besoins de survie face Ă  la mort imminente, et se transforme en cynisme dans le conseil « amical » d’un suicide spirituel : « Tue ton Ăąme avec soin », pour Ă©viter toute souffrance. Cependant, cette ironie ne sabote pas le lyrisme ; elle le redimensionne, dans la mesure oĂč, comme le soutient Alain Vaillant, l’ironie dĂ©finit le rapport de l’écrivain moderne Ă  la rĂ©alitĂ©, exprimant Ă  la fois l’exigence d’une luciditĂ© critique face au monde, et une empathie, une proximitĂ© Ă©motionnelle avec lui : « C’est pourquoi le lyrisme, s’il veut ĂȘtre pĂ©renne et consĂ©quent avec lui-mĂȘme, a le besoin vital d’ironie16. »

13Dans cet univers poĂ©tique monocorde, oĂč la campagne militaire n’est rien d’autre qu’une marche monotone, l’ennemi, un frĂšre jouant le mĂȘme jeu inconscient, l’attaque, un prĂ©texte au suicide de l’ñme, et la mort, une source d’ironie face Ă  la vie, seul l’amour semble encore apaiser la tristesse du combattant. À l’opposĂ© des poĂštes anglais qui, selon Maurice Hussey, « paraissent plutĂŽt asexuĂ©s, offrant de temps Ă  autre l’image diaphane de la mĂšre, de l’épouse ou de la bien-aimĂ©e, intrusions irrĂ©elles dans les rĂ©flexions du monde masculin17 », Camil Petrescu aborde frĂ©quemment le thĂšme de l’amour frĂ©nĂ©tique, le souvenir de la femme aimĂ©e fonctionnant comme un lien qui reconnecte le soldat au monde laissĂ© derriĂšre lui :

Ici, dans ma fosse humide, [...]
Fou, je te désire, je te réclame [...]
Dérangé, je te déshabille à nouveau.
De nulle part, je veux ton corps [...]
Et ta beauté tressaillit toute
Sous le ciseau du souvenir sans doute » (« Trecutul » « Le Passé »)

14Mais, parce que toute reconnexion au passĂ© implique une rupture, l’amour est revĂ©cu, dans ce mĂȘme poĂšme, avec le moment douloureux de la sĂ©paration, qui a dĂ©finitivement divisĂ© le monde du moi et celui des autres :

Tous deux serrĂ©s, nous regardons par la fenĂȘtre.
(Des reflets dorés tombaient sur la vitre.
Poursuivi par la mort
Je me pressais toujours plus prĂšs de toi.)
Me mentait amĂšre notre retrouvaille.

15Comme dans le roman, la derniĂšre nuit d’amour vient refermer de façon irrĂ©versible un chapitre de l’existence de l’individu.

16Dans une postface rĂ©digĂ©e en 1956, soit 33 ans aprĂšs la publication du volume Ideia. Ciclul morții [L’IdĂ©e. Le Cycle de la mort], Camil Petrescu parvient Ă  la conclusion suivante, aprĂšs avoir relu ses vers :

J’ai retrouvĂ© [
] l’ñpre frisson lucide, le besoin intense et naĂŻf de communication, du jeune homme un peu dĂ©semparĂ© qui se heurtait obstinĂ©ment au monde entier, mais je ne peux imaginer dans quelle mesure quelqu’un d’extĂ©rieur [
] trouvera dans les pages de cette collection autre chose que des feuilles et des fleurs sĂ©chĂ©es d’herbier18.

17En rĂ©alitĂ©, l’écrivain souligne rĂ©trospectivement le caractĂšre engagĂ© de sa crĂ©ation ainsi que vulnĂ©rabilitĂ© qui en dĂ©coule : « la dĂ©tention » de l’Ɠuvre au sein de l’évĂ©nement qui l’a engendrĂ©e ou, plus prĂ©cisĂ©ment, sa condamnation Ă  la mort avec la fin l’évĂ©nement qui lui a donnĂ© naissance. Adoptant un point de vue similaire Ă  celui de W.B. Yeats qui avait justifiĂ© l’absence des poĂštes de guerre dans une anthologie de poĂ©sie qu’il avait composĂ©e en disant que la souffrance passagĂšre ne peut constituer un thĂšme poĂ©tique, l’écrivain comprend la fragilitĂ© de la poĂ©sie engagĂ©e et accepte son absence d’adresse.

18Mais la poĂ©sie de guerre de Camil Petrescu est extrĂȘmement intĂ©ressante non pas tant pour les thĂšmes qu’elle dĂ©veloppe — en fin de compte, ceux-ci sont les mĂȘmes que ceux de tous les poĂštes combattants — mais pour la poĂ©tique qu’elle configure. Elle mĂ©rite d’ĂȘtre rĂ©examinĂ©e non pour ce qu’elle dit, mais pour la maniĂšre dont elle le fait, et cela parce qu’étant convaincu que « l’image adĂ©quate Ă  la substance est l’essence de la poĂ©sie19 », son auteur fut l’un des premiers poĂštes Ă  renoncer Ă  percevoir la poĂ©sie selon la conception essentialiste de la fin du xixe siĂšcle, qui avait sĂ©parĂ©, selon Dominique Combe, le langage essentiel (lyrique) de celui brut (Ă©pique). Peut-ĂȘtre parce que son auteur a toujours eu une vocation de prosateur, il a ignorĂ© l’incompatibilitĂ© prĂ©sumĂ©e entre le langage poĂ©tique et le thĂšme de la rĂ©alitĂ©, malgrĂ© tous les contre-arguments formulĂ©s par des voix critiques reconnues, telles que celle d’Eugen Lovinescu :

– Il faut que je vous dise, cher monsieur, me rĂ©pondait le critique mielleux, que la poĂ©sie Ă©vite tout contact avec le rĂ©el... Elle doit ĂȘtre sentiment, Ă©vasion, lyrisme... seul le roman s’occupe du rĂ©el...
– Il est possible qu’il y ait beaucoup de gens qui pensent ainsi, qu’ils soient mĂȘme une grande majoritĂ©, mais moi, je ne pense pas la poĂ©sie sans points de contact avec le rĂ©el, lui rĂ©pondis-je [
] La poĂ©sie n’est pas au-dessus du rĂ©el, elle part du rĂ©el, comme d’un seuil, la notion de dĂ©passement est un non-sens20.

19La rĂ©ponse que Camil Petrescu donne, en tant que jeune poĂšte, Ă  Eugen Lovinescu est importante non seulement pour la vision personnelle de l’écrivain, mais aussi pour le tournant qu’elle opĂšre dans l’histoire de la poĂ©sie roumaine, Ă  la suite des efforts du langage poĂ©tique pour exprimer la violence moderne de la PremiĂšre Guerre mondiale. Il s’agit d’opĂ©rer une mutation d’une poĂ©tique rĂ©flexive et essentialiste vers une poĂ©tique transitive, fondĂ©e sur la dĂ©notation et la rĂ©fĂ©rence au quotidien, telles qu’elles ont Ă©tĂ© thĂ©orisĂ©es par Gheorghe Crăciun21. Par essence anti-lyrique et Ă©nonciative, la poĂ©sie de notation (comme l’appelle Lovinescu) de Camil Petrescu annonce, en rĂ©alitĂ©, une direction qui s’imposera dans l’ensemble de la littĂ©rature europĂ©enne aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, Ă  travers l’abandon de la mĂ©taphore, la suppression de la rime, la narrativisation, etc. :

Il est apparu dans le champ du langage poĂ©tique de la seconde moitiĂ© du xxe siĂšcle une Ă©vidente dimension anti-lyrique (ou Ă©nonciative [...]), une dimension qui n’est toujours pas pleinement accomplie, affirmĂ©e de maniĂšre programmatique et avec une telle impĂ©tuositĂ© qu’elle nous oblige Ă  la considĂ©rer comme l’expression d’une mentalitĂ© poĂ©tique dĂ©jĂ  dotĂ©e d’une longue tradition, et Ă  parler mĂȘme rĂ©trospectivement, en remontant jusqu’au mouvement romantique, d’une poĂ©sie transitive22.

20À travers une telle formule transitive, Camil Petrescu esquisse Ă©galement, dans sa poĂ©sie, l’expĂ©rience authentique de la guerre, en impressionnant par le naturel avec lequel il communique la seule tragĂ©die possible, en ce qui le concerne, celle intĂ©rieure, de maniĂšre suffisamment convaincante pour obliger Eugen Lovinescu Ă  admettre, en guise de concession, que ses vers, dans lesquels

on ne retrouve plus cette idĂ©alisation de tous les gestes de la guerre, hĂ©roĂŻquement perçus comme un dĂ©filĂ© devant l’éternitĂ©, avec [
] la conscience d’un sacrifice sublime fait Ă  la patrie, mais bien la rĂ©alitĂ© tragique [
] sont nĂ©anmoins de la poĂ©sie par le sentiment intĂ©rieur qui les soutient23.

21PoĂšte Ă  son dĂ©part Ă  la guerre et romancier Ă  son retour chez lui, Camil Petrescu reste un cas particulier d’écrivain qui filtre l’expĂ©rience du front Ă  travers deux genres littĂ©raires, perçus, en fin de compte, comme irrĂ©conciliables :

Camil Petrescu ne joue pas, il n’embellit pas, il ne rend pas laid, mais il restitue, par des idĂ©es beaucoup plus claires et distinctes, la rĂ©alitĂ© de sa subjectivitĂ©. La poĂ©sie est subjectivitĂ© transfigurĂ©e, lyrique. La prose est subjectivitĂ© prĂ©sentĂ©e brusquement et vivement, lyrique24.

22Bien que cette formule d’authenticitĂ© soit utilisĂ©e dans les deux expĂ©riences littĂ©raires, elle deviendra l’argument valorisant sa prose subjective, qui lui apportera la consĂ©cration, et, simultanĂ©ment, l’argument de dĂ©valuation de sa poĂ©sie, considĂ©rĂ©e comme hĂ©rĂ©tique par rapport au modĂšle lyrique acceptĂ© Ă  l’époque. Tout aussi antihĂ©roĂŻques, la prose et la poĂ©sie de l’expĂ©rience de guerre de ce grand Ă©crivain de l’entre-deux-guerres connaĂźtront donc des trajectoires diffĂ©rentes de rĂ©ception et d’affirmation. Ce n’était pas encore le temps pour la poĂ©sie anti-lyrique de se faire entendre et apprĂ©cier, mais pour la prose de reproduire la vie de maniĂšre authentique. La guerre Ă©tait une histoire qui nĂ©cessitait un rĂ©cit.

Geo Dumitrescu

23Si l’on accepte que l’évolution des formes poĂ©tiques n’est pas un phĂ©nomĂšne autarcique, rĂ©sultant de mĂ©canismes internes exclusivement esthĂ©tiques, indĂ©pendants de toute condition contextuelle, mais aussi la consĂ©quence de la rencontre entre la sensibilitĂ© du crĂ©ateur et une histoire le plus souvent insensible, cela signifie que les vers des poĂštes roumains de la gĂ©nĂ©ration de la guerre constituent en eux-mĂȘmes un tĂ©moignage sur la maniĂšre (et les consĂ©quences avec lesquelles) la conscience du sujet mĂ©tabolise, au milieu du xxe siĂšcle, la violence de l’évĂ©nement, en la transformant en expression artistique. Dans un tel champ de tension, se distingue avant tout la tendance Ă  thĂ©matiser le traumatisme de la guerre sur un mode transitif, anti-lyrique et ironiquement contestataire, apte Ă  corriger une rĂ©alitĂ© par ailleurs Ă©crasante, telle que la dĂ©crit Geo Dumitrescu (1920-2004), figure de proue de l’attitude de sa gĂ©nĂ©ration :

Nous avons vu les massacres des bombardements, les convois d’estropiĂ©s et de cercueils, des colonnes interminables de rĂ©fugiĂ©s, des boucheries dans les rues et sur le front ; par-dessus le corps et l’ñme du pays, par-dessus nos mains et nos cerveaux, sont passĂ©es d’énormes chenilles dont le grincement fĂ©roce se fait encore entendre aujourd’hui, et, transformĂ©s en taupes sous les camouflages aveugles, de papier noir et de grandes paroles, il nous a Ă©tĂ© donnĂ© d’entendre, avec effroi, de trĂšs prĂšs, pour toujours, le gĂ©missement d’agonie du pays, de l’humanitĂ©25.

24La rĂ©volte du jeune homme de vingt ans face au monde terrifiant dans lequel il devait survivre prend, dĂšs 1940, une forme poĂ©tique assez sage, sous le titre d’Odă (Ode)26, dans un texte dĂ©diĂ© Ă  ses camarades d’école tombĂ©s Ă  la guerre, qui dĂ©nonce l’injustice et appelle Ă  une protestation collective et silencieuse :

À cette pensĂ©e surgie dans la brume,
lumineux, revers sec,
je confie mes douleurs mĂ»res dans l’enclume
et mon long et paisible souhait.

Pour le mépris des croix alignées,
à cette pensée surgie si proche,
j’offre mes bras, l’encens de ma volontĂ©,
et tous les rĂȘves par les flots emportĂ©s.

Vous, archers de la plume inspirée,
pour cette pensée du vol dans la nuit,
retirez vos yeux du papier sans idée,
et brisez vos encriers en sept bruits. [
]

Depuis des siĂšcles, nous sommes ivres de soif,
pour le mépris des croix alignées,
pour cette trop belle pensée surgie dans le noir,
ne laissons plus nos plumes parler, les gars !


25MalgrĂ© cet appel au silence, la voix lyrique rĂ©sonne puissamment dans les poĂšmes sur la guerre de 1941, oĂč, avant de trouver ses deux dimensions fondamentales — l’attitude frondeuse et l’ironie27 —, elle oscille entre pathĂ©tisme et mĂ©lancolie, dans une mĂ©ditation dĂ©sespĂ©rĂ©e sur l’impossible paix :

Vois-tu, pùre, le sens d’un destin mineur
pour l’espoir de la paix, engluĂ© dans un rĂȘve,
ce n’est pas moi, poĂšte indigne, qui l’écris d’ardeur,
mais c’est le silence qui l’a perdu, dans son vol sans trĂȘve.

Amis, levons l’étendard, allons donc au combat !
Chaque nuit je vous crie, du fond, Ă  pleine voix,
je vous crie, et je tremble, guettant l’au-delà,
et ma main est glacée, mon drapeau sans éclat


Vois-tu, pĂšre, le sens d’un destin dĂ©risoire

L’rĂȘve de paix est mort, cachĂ© dans un canon,
en vain il brandit l’étendard et crie son espoir !

Mais les dés, pour le sort de cet enfant trop blond,
sorti d’un conte pour mourir sur le front,
ce n’est pas moi, poùte indigne,
ce n’est pas moi qui l’aurais Ă©crit,
sur l’étendard, jadis si pur, et aujourd’hui flĂ©tri
 (« CĂąntec pentru pace » « Chant pour la paix28 »)

26Une fois admise la vĂ©ritĂ© du dicton latin si vis pacem, para bellum, la posture du spectateur impuissant et dĂ©sabusĂ© cĂšde la place Ă  celle du tĂ©moin ironique, apparemment dĂ©tachĂ©, car l’ironie n’exclut pas l’amertume, elle ne fait que l’adoucir, en la dissimulant sous le masque du jeu.

27Peu Ă  peu, le discours poĂ©tique devient de plus en plus transitif — emblĂ©matique pour la tendance anti-esthĂ©tisante des poĂštes de cette gĂ©nĂ©ration, qui se veulent des tĂ©moins civils des horreurs de la guerre — et acquiert ainsi la valeur d’une dĂ©claration Ă©thique, comme le montre Geo Dumitrescu dans le poĂšme « Pelagră » [« Pellagre29 »], qui donne son titre au recueil de 1943, interdit par la censure militaire, et publiĂ© plus tard, en 1946, sous le titre « Libertatea de a trage cu pușca » [« La LibertĂ© de tirer au fusil »] :

Hé !
Violaine, [
]
c’est pour ça que tu es malade. [
]
Devenu idĂ©e, le grain de maĂŻs a perdu la tĂȘte,
ma chérie
nous le jugerons devant le siÚcle ulcéré,
à la fois avec ton amour brûlant,
et tes lacunes en allemand à classer sans pitié, comme un Dieu
à la retraite !
On le jugera pour la peine de ce lyrisme brisé.

28Il est Ă©vident que ce poĂšme ait Ă©tĂ© jugĂ© dĂ©rangeant par la censure, en raison de ses allusions Ă  l’idĂ©e d’une libertĂ© malade : Sainte Violaine, cĂ©lĂ©brĂ©e chez les catholiques, est un modĂšle de dĂ©fi aux normes sociales de son Ă©poque, dans un geste de soin envers les malades. Le poĂšme Ă©voque Ă  la fois l’épidĂ©mie liĂ©e Ă  la malnutrition (due Ă  un rĂ©gime Ă  base de maĂŻs en temps de guerre), l’anticlĂ©ricalisme ironique, et surtout la position antifasciste de l’auteur, rendue explicite par l’invocation des Ă©checs scolaires en langue allemande, entre autres charges symboliques.

29Cependant, chez Geo Dumitrescu, la perte du lyrisme est assumée avec désinvolture, tout comme la perte des certitudes ou des illusions, toutes emportées par le siÚcle agonisant :

HĂ©, vieux voleur, siĂšcle mourant,
tu as accompli ton destin en périssant de tes péchés :
des tombes silencieuses et noires de fil barbelé
ne te sortiront pas de mille grues !...
Fanfaron, pùle, tu te vantais de lumiÚre et de générosité,
quelqu’un disait que tu Ă©tais le plus moderne et le plus intelligent –
ce que je rirai quand je verrai tes mains sales d’argent
et de sang
dĂ©finitivement croisĂ©es sur ta poitrine ! (« La moartea unui fabricant de iluzii » [« À la mort d’un fabricant d’illusions »])

30Ce mĂȘme sentiment de trahison de l’individu par un siĂšcle de charlatans, qui sacrifie des vies et engloutit tout espoir d’un avenir heureux, se dessine dans les vers de Geo Dumitrescu, mais sans produire d’angoisse, car l’appel Ă  l’humour, Ă  l’ironie30, au sarcasme et au cynisme aide le poĂšte Ă  dĂ©samorcer la gravitĂ© du sujet. D’ailleurs, la prĂ©dilection pour toutes ces stratĂ©gies de dĂ©rision est constante dans ses Ɠuvres et celles de ses congĂ©nĂšres, en raison de la dĂ©mocratisation de la procĂ©dure ironique aprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale31, durant laquelle le rire des civils aurait pu sembler aux combattants un sacrilĂšge, vu le fait que :

la reprĂ©sentation dans le roman de 14 [1914 n.t.] de rires de civils sur la guerre repose de façon quasi systĂ©matique sur leur mise au ban, leur dĂ©nonciation et leur parodie [
] car le rire Ă©tait ce qui appartenait en propre aux soldats, Ă  leur identitĂ© combattante : rire de cette guerre absurde, rire d’eux-mĂȘmes Ă©tait un droit qu’ils avaient acquis au plus terrible prix, et l’appropriation par l’arriĂšre de leurs parlers populaires, leur culture commune ou leur humour relevait pour beaucoup du mĂȘme sacrilĂšge qui Ă©tait vouĂ© le rieur de cimetiĂšres aux gĂ©monies32.

31De plus, outre le recours Ă  la dĂ©rision, comme dans la plupart de ses textes de la pĂ©riode 1939-1945, on remarque dans le poĂšme citĂ© aussi une restructuration du langage poĂ©tique Ă  travers l’absorption des termes issus du champ lexico-sĂ©mantique de la guerre, un exemple suggestif Ă©tant la mĂ©taphore du « fil barbelé », autour de laquelle s’était Ă©galement formĂ© le recueil collectif de la gĂ©nĂ©ration, rejetĂ© par la censure en 194233.

32« Barbelé » est aussi le tableau poĂ©tique de Libertatea de a trage cu pușca [La LibertĂ© de tirer au fusil], oĂč les figures de style — épithĂštes (« obscuritĂ© hĂ©rissĂ©e »), personnifications (« la lune sans casque »), comparaisons (« Comme un hĂ©ros de Sadoveanu, j’étais courageux et cruel »), etc. — illustrent le dĂ©veloppement du mĂȘme vocabulaire du conflit, dans un processus de dĂ©samorçage de l’évĂ©nement par la discursivitĂ© (« discutant de la libertĂ© de tirer au fusil »), un processus par lequel sont dĂ©construis aussi les clichĂ©s nĂ©o-romantiques de l’imaginaire hĂ©roĂŻque :

Dans la fosse noire, peut-ĂȘtre mĂȘme dans un cimetiĂšre,
les hommes, mes amis armĂ©s, Ă©coutaient leurs propres murmures —
tous étaient sales, faibles et pathétiques comme dans Shakespeare,
ils comptaient leurs balles et leurs jours, espérant une attaque nocturne.
Alors la lune est sortie, sans casque, de l’obscuritĂ© hĂ©rissĂ©e ;
mais les hommes ne sont pas tombés face contre terre,
ils ont allumĂ© leurs cigarettes, discutant de la libertĂ© de tirer au fusil, [
]
Je suis sĂ»r que l’un d’eux, c’était moi —
d’ailleurs, aujourd’hui j’ai trouvĂ© dans mon tiroir, parmi divers manuscrits,
mon pistolet griffé de vingt-quatre coups,
avec lequel j’ai participĂ© au siĂšge de TrĂ©bizonde, si je ne me trompe pas.
Comme un hĂ©ros de Sadoveanu, j’étais courageux et cruel :
je me souviens avoir tué trois cent soixante ennemis en une seule attaque.

33OpĂ©rant la dĂ©contextualisation de la guerre par dĂ©placement temporel (« siĂšge de TrĂ©bizonde ») et rĂ©fĂ©rences littĂ©raires (« comme dans Shakespeare », « de Sadoveanu »), mais sans oublier de suggĂ©rer que sa littĂ©rature a valeur d’arme (« parmi divers manuscrits, / mon pistolet »), le poĂšte problĂ©matise ici le paradoxe de la « libertĂ© de tirer au fusil » dans une guerre oĂč tous les participants sont victimes, dĂ©montrant de maniĂšre mathĂ©matique (« vingt-quatre coups », « trois cent soixante ennemis »), avec une allusion au nombre des heures dans une journĂ©e et Ă  celui des jours dans une annĂ©e, l’ironie de la rĂ©pĂ©tition cyclique, d’une Ă©poque Ă  l’autre, des terribles erreurs de l’histoire qui superposent les victimes, gĂ©nĂ©ration aprĂšs gĂ©nĂ©ration (« ParallĂšlement Ă  nous, en dessous, des hommes dormaient leur Ă©ternité — / et eux discutaient de la libertĂ© de tirer au fusil, aprĂšs chaque massacre34 ! »).

34Et plus intĂ©ressant que la capacitĂ© viscĂ©rale du langage Ă  dissĂ©quer poĂ©tiquement les horreurs du rĂ©el, c’est cependant le phĂ©nomĂšne de la « somatisation » du traumatisme, Ă  travers l’utilisation d’un langage du conflit et de la violence, mĂȘme lorsque la poĂ©sie s’éloigne partiellement, comme dans « April Tardiv » [« April tardif »] (« Voici, le cerisier attendant le sang dans le mouchoir : / ses fruits – des adolescents tuberculeux, / tout dĂ©fie la paix triste »), ou totalement du thĂšme de la guerre, comme dans « Literatură » [« LittĂ©rature »], en effet, un art poĂ©tique :

Nous sommes arrivĂ©s Ă  l’automne de ce jour :
il devrait pleuvoir et les cƓurs devraient dormir,
le calendrier devrait agiter désespérément et ridiculement ses quelques pages
et, en tout cas, le silence devrait menacer comme une arme.

35Étant donnĂ© la popularisation du langage militaire, Ă  travers son utilisation dans des textes traitant d’autres thĂšmes que la guerre, tout l’univers poĂ©tique semble contaminĂ© par cette violence, en accord avec la nouvelle cosmologie, celle de la catastrophe, capturĂ©e de maniĂšre Ă©loquente dans « Aventură Ăźn cer » [« Aventure en ciel »] par le contemplatif dĂ©sabusĂ© qui regarde le monde Ă  travers le canon du fusil :

L’homme qui surveillait la lunette semblait ĂȘtre philosophe,
il semblait avoir beaucoup appris de son fantastique tube de canon,
c’est pourquoi il ne fut pas du tout surpris
quand je me suis enfui en riant comme un fou.

36La rĂ©vĂ©lation de l’anormal quotidien est, de toute façon, le but de l’ironie poĂ©tique, comme on peut le voir dans d’autres poĂšmes, oĂč l’intelligence supposĂ©e de l’espĂšce humaine est infirmĂ©e par l’inertie naĂŻve avec laquelle on accepte la fatalitĂ© de la guerre :

Nous sommes des gens intelligents — on en est tout joyeux !...
Nous aurons aussi Ă  raconter une guerre
belle, grande, épique, inédite,
à laquelle, eh bien !, nous avons pris part !...

Mon ami, je te le dis, le vers est du poison et le pain est cher.
Je vais tout de mĂȘme te demander dans cinq ans — sans aucun pĂ©dantisme —
(quand nous serons à nouveau stupides et que nous aurons le temps) :
  « Avant ou aprĂšs la grande bataille ? » (« Romantism » [« Romantism »])

37Ce qui est arrivĂ©, cependant, « aprĂšs la grande bataille » pour les Roumains et pour les autres peuples d’Europe de l’Est allait dĂ©passer toute attente, puisque l’idĂ©al de la paix socialiste vers lequel beaucoup de poĂštes de cette gĂ©nĂ©ration se tournaient avec confiance dans les annĂ©es cinquante, allait se transformer, sous le rĂ©gime communiste, en une nouvelle guerre, une guerre « d’usure », entre les individus encore dotĂ©s d’esprit critique et les mĂ©canismes rĂ©pressifs de l’État totalitaire. Il n’est pas surprenant que, dans ce nouvel Ă©pisode cauchemardesque de l’histoire contemporaine, la poĂ©sie des littĂ©ratures d’Europe de l’Est se soit de plus en plus engagĂ©e en relation avec la rĂ©alitĂ©, en affinant les stratĂ©gies de dĂ©rision Ă  portĂ©e subversive, comme le soulignait Ă©galement Czeslaw Milosz :

La poĂ©sie des pays qui, Ă  la suite de la DeuxiĂšme Guerre mondiale, se sont trouvĂ©s dans l’orbite soviĂ©tique, ne confirme pas non plus les promesses de lendemains joyeux. Au contraire, la poĂ©sie polonaise, par exemple, a su distiller au mieux l’ironie et le sarcasme, bien qu’il s’agisse, paradoxalement, d’une poĂ©sie rĂ©voltĂ©e35.

38Dans ce sens, le cas de Geo Dumitrescu — mais aussi celui d’autres poĂštes qui, comme lui, deviendront les « compagnons de route » du rĂ©gime, tels qu’Eugen Jebeleanu ou Nina Cassian — se trouve sous le signe d’une ironie du sort, car dans ses vers, l’ironie Ă  l’égard des rĂ©alitĂ©s de la guerre, depuis des positions idĂ©ologiques de gauche, sera progressivement remplacĂ©e par une ironie vis-Ă -vis des rĂ©alitĂ©s communistes, Ă  mesure que les promesses utopiques du socialisme Ă©choueront36.

39La publication mĂȘme du volume anthologique Jurnal de campanie [Journal de campagne] en 1974, sous le titre anachronique d’un poĂšme Ă©laborĂ© entre 1965 et 1966, peut ainsi ĂȘtre comprise de maniĂšre subversive par rapport au programme communiste connu alors le nom de « thĂšses de juillet » datant de 1971, dans la mesure oĂč le thĂšme de la guerre n’était plus d’actualitĂ©, et oĂč certains symboles textuels permettent d’identifier des allusions Ă  un autre type de guerre, « rayonnĂ©e », dans laquelle l’offensive devient une immersion dans un marĂ©cage de couleur « rouge » :

Et alors le colonel cria, habillé,
avec son sac à dos :
– Je vous ordonne,
traversez le marécage, traversez le marécage bleu !...
Mais le marécage est petit, il est rouge,
un marécage rayonné, quel dommage, mon frÚre !... [...]
Et, enterré
jusqu’aux genoux, le brave colonel s’endormit en hurlant,
enterrĂ© jusqu’à la taille, jusqu’au cou,
dans le talus qui montait toujours, le voyant de ses yeux,
dans le talus des cartouches tirées,
fumantes, brûlantes,
les cartouches du monde, mon frÚre !...

40Le scĂ©nario de l’affrontement hĂ©roĂŻque du conte populaire roumain, oĂč le protagoniste et l’antagoniste s’enterrent, tour Ă  tour, jusqu’aux genoux, jusqu’à la taille, jusqu’au cou, est réécrit par Geo Dumitrescu sur un ton parodique, mettant en Ă©vidence la dimension antihĂ©roĂŻque de l’inertie. PlacĂ© sous la devise « Comme une boule d’or, la lune brillait / Et dans une vallĂ©e verte, l’armĂ©e dormait », de « Cea de pe urmă noapte a lui Mihai cel Mare » [« La DerniĂšre Nuit de Michel le Grand »], de Dimitrie Bolintineanu, le poĂšme de Geo Dumitrescu renverse ironiquement le message mobilisateur des vers rĂ©volutionnaires des annĂ©es 1848, en ne sauvant que le motif du sommeil, dĂ©jĂ  utilisĂ© de maniĂšre subversive Ă  partir des poĂ©sies des annĂ©es 1960, et en remplaçant l’appel Ă  la lutte par une image statique et dĂ©plorable du dirigeant contemporain englouti par le marĂ©cage de l’histoire.

41En outre, l’inclusion dans le mĂȘme volume du poĂšme dramatique « Glasurile lumii » [« Les Voix du Monde »], commencĂ© en 1945 et achevĂ© en 1966, attire l’attention Ă  la fois par la dissection flegmatique du rĂ©el Ă  l’aide d’un langage illustrant parfaitement l’esthĂ©tique du dĂ©goĂ»t (« Cadavres et fosses. Plaies. / Blessures ouvertes. ViscĂšres. Sang. / Chair dĂ©chiquetĂ©e. Boyaux. Mains brisĂ©es. / Mains. Mains et pieds maladroits. / Yeux. Orbites vides. TĂȘtes sans corps. / Corps sans tĂȘtes. Sang. Hommes. / Os brisĂ©s. BoĂźtes d’os avec des barreaux. / [...] / VertĂšbres. Phalanges. Rotules. Boules / blanches d’os. Hommes »), ainsi que par une rĂ©plique lĂ©gĂšrement ambiguĂ« prononcĂ©e par le Chanteur de l’Apocalypse (« La premiĂšre guerre n’a pas Ă©tĂ© assez mondiale. / La seconde guerre n’a pas Ă©tĂ© assez mondiale. / Maintenant, il y a beaucoup de chances. »), qui semble suggĂ©rer, par l’adverbe de temps « maintenant », que sous le sceau du totalitarisme, le prĂ©sent d’aprĂšs-guerre pourrait ĂȘtre plus sombre que les deux guerres mondiales. Bien que l’ironie de Geo Dumitrescu Ă  l’égard des rĂ©alitĂ©s communistes reste illĂ©gitime aux yeux de tout lecteur connaissant les dĂ©tails biographiques de la « camaraderie de route » de l’écrivain avec le rĂ©gime, elle n’est cependant pas invraisemblable, si l’on prend en compte le fait que l’intellectuel de gauche exprime sa dĂ©ception non seulement par rapport aux promesses violĂ©es par les communistes, mais aussi face Ă  sa propre naĂŻvetĂ© d’avoir cru en elles. Dans un entretien aprĂšs la RĂ©volution de 1989, le poĂšte confie avoir gardĂ© la « fierté » de sa carte de parti, comme preuve d’un choix malheureux, et conclut de maniĂšre prophĂ©tique :

tant qu’il y aura des hommes sur terre, il y aura toujours, dans chaque gĂ©nĂ©ration, des adolescents et des jeunes, attirĂ©s avec toute leur puretĂ© et leur enthousiasme ardent, toujours prĂȘts Ă  des imprudences naĂŻves et des Ă©lans erronĂ©s, mais aussi Ă  des sacrifices suprĂȘmes, toujours attirĂ©s par ce qui, Ă  leurs yeux, est (ou parfois, hĂ©las ! ne fait que sembler ĂȘtre !...) l’incarnation des idĂ©aux les plus Ă©levĂ©s et les plus nobles de l’humanitĂ© (libertĂ©, justice, humanité )37.

42Au-delĂ  de cette lamentation d’un poĂšte vieilli, les vers dĂ©mystificateurs de Geo Dumitrescu demeurent vigoureux face au temps, esthĂ©tiquement immunisĂ©s par les traumatismes du xxe siĂšcle.