Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 27, numéro 3
titre article
Mario Zanucchi et Hannah Rindzunski

Le concept de « Weltliteratur » dans l’expressionnisme allemand

German literary Expressionism’s reception of Goethe’s “Weltliteratur” concept »
Mario Zanucchi, Expressionismus im internationalen Kontext. Studien zur Europa-Reflexion, Übersetzungskultur und IntertextualitĂ€t der literarischen Avantgarde, Berlin : De Gruyter, coll. « Spectrum Literaturwissenschaft », 2023, 598 p., EAN 9783111010021.
Texte traduit par : Hannah Rindzunski

Lire en VO

1La conscience supranationale de l’expressionnisme est empreinte des thĂ©ories [
] de Goethe1 : son concept de « littĂ©rature mondiale2 » [« Weltliteratur3 »] a connu au sein de l’expressionnisme une rĂ©ception restĂ©e jusqu’à aujourd’hui inaperçue4, et que nous dĂ©crirons par la suite.

« Littérature mondiale » et « poésie mondiale »

2La notion de littĂ©rature mondiale est dĂ©finie par l’expressionnisme de deux maniĂšres diffĂ©rentes, qui s’inscrivent directement dans le prolongement de la pensĂ©e de Goethe. L’expressionnisme confĂšre tout d’abord Ă  cette notion une signification rĂ©trospective, proche de ce que Goethe dĂ©crit par ailleurs sous le terme de « poĂ©sie mondiale » [N.d.T : « Weltpoesie »]5, et dont le fondement rĂ©side en sa propre conception de la littĂ©rature. Pour Goethe, la littĂ©rature constitue une « richesse anthropologique universelle6 », « patrimoine commun de l’humanitĂ©7 ». Dans cette perspective, la « littĂ©rature mondiale » prend la forme d’un canon littĂ©raire international et polyphonique : elle se dĂ©finit comme la somme des littĂ©ratures nationales individuelles, intĂ©grant l’ensemble — fondamentalement hĂ©tĂ©rogĂšne — des productions littĂ©raires issues de tous les peuples et de toutes les Ă©poques.

3Dans un autre sens, plus proche de sa signification originale, la « littĂ©rature mondiale » est au contraire dĂ©finie par l’expressionnisme de façon prospective : elle dĂ©signe alors une production littĂ©raire transnationale, encore inachevĂ©e et appelĂ©e Ă  naĂźtre de l’échange international entre Ă©crivains contemporains. Goethe recourt en effet Ă  cette catĂ©gorie pour penser une production littĂ©raire conçue dans un esprit non plus national mais supranational, en adĂ©quation avec la mise en relation croissante des cultures rendue possible par le progrĂšs technique. C’est dans ce mĂȘme sens prospectif qu’il utilise cette notion lors d’une conversation avec Eckermann, le 31 janvier 1827 : « le mot de littĂ©rature nationale ne signifie pas grand-chose aujourd’hui ; nous allons vers une Ă©poque de littĂ©rature universelle, et chacun doit s’employer Ă  hĂąter l’avĂšnement de cette Ă©poque8 ». Cependant, Goethe distingue parfois explicitement l’idĂ©e de littĂ©rature mondiale, qu’il Ă©labore Ă  partir de sa lecture du journal Le Globe9, de la poĂ©sie mondiale10. Contrairement Ă  cette derniĂšre notion, la littĂ©rature mondiale dĂ©signe non un canon fondĂ© sur la valeur nationale, mais un canon de la pertinence internationale. Goethe diffĂ©rencie en effet la connaissance rĂ©ciproque que les littĂ©ratures nationales entretiennent entre elles, et qui existe « depuis longtemps », de la littĂ©rature mondiale, qu’il conçoit comme la mise en relation des Ă©crivains « vivants » et comme le rĂ©sultat de leur action « sociale » commune. La littĂ©rature mondiale, selon Goethe, est prospective et se dĂ©finit par contraste avec une poĂ©sie mondiale rĂ©trospective : en tant qu’idĂ©al, elle reste Ă  accomplir. Cette notion tient ainsi compte du contexte de rapprochement croissant des nations au dĂ©but du xixe siĂšcle : elle apparaĂźt comme la consĂ©quence de l’institution d’un marchĂ© mondial11 et d’un espace de communication dĂ©sormais globalisĂ©12, se donnant Ă  voir comme la cristallisation littĂ©raire de la mobilitĂ© universelle et de la mise en rĂ©seau constitutive de la modernitĂ©.

Littérature mondiale et poésie mondiale pendant la Grande Guerre

4Dans sa revue Die Aktion13, Franz Pfemfert cherche Ă  donner une actualisation implicite et pacifiste du concept de Goethe, dans le but d’établir un dialogue entre les littĂ©ratures europĂ©ennes contemporaines. La revue consacre ainsi sans ambiguĂŻtĂ© des numĂ©ros Ă  la Russie, la Grande-Bretagne, la France, la Belgique et l’Italie14, autant de nations alors en guerre contre l’Allemagne. PubliĂ©s au milieu de la PremiĂšre Guerre mondiale, entre octobre 1915 et mai 1916, ces numĂ©ros prennent la forme d’anthologies de traductions d’écrivains europĂ©ens contemporains. Chaque numĂ©ro s’accompagne Ă©galement d’une « notice » de F. Pfemfert, destinĂ©e Ă  fournir au lecteur des informations bibliographiques plus dĂ©taillĂ©es, ainsi que des indications sur la traduction, en vue d’un approfondissement personnel. Bien que limitĂ©e Ă  l’Europe et dĂ©nuĂ©e de rĂ©fĂ©rence explicite Ă  Goethe, l’entreprise Ă©ditoriale de F. Pfemfert s’inscrit pleinement dans l’esprit du concept de littĂ©rature mondiale, en tentant de maintenir de maniĂšre subversive le rĂ©seau europĂ©en des Ă©crivains « vivants », alors que celui-ci a Ă©tĂ© dĂ©truit par la guerre et par la propagande.

5Le numĂ©ro, datĂ© d’octobre 1915, qui ouvre la sĂ©rie des « Pays », est dĂ©diĂ© Ă  la mĂ©moire de LĂ©on TolstoĂŻ, mort cinq ans plus tĂŽt15. Le numĂ©ro contient entre autres — dans une Allemagne soumise alors Ă  son rĂ©gime de censure le plus sĂ©vĂšre — son essai sur « l’ouverture d’esprit », « rĂ©sultat de la force morale d’un peuple16 », et donne Ă©galement Ă  lire des textes d’écrivains contemporains comme Alexandre Blok (les poĂšmes « Le Spectre » et « Je m’éveille ») et AndreĂŻ BiĂ©ly (la nouvelle « La Perspective Nevski »). Le numĂ©ro est illustrĂ© de portraits gravĂ©s de l’artiste juif polonais Marcel SƂodki reprĂ©sentant TolstoĂŻ, Pouchkine et DostoĂŻevski17.

6Le 20 novembre 1915 paraĂźt le numĂ©ro consacrĂ© Ă  l’Angleterre18. Franz Pfemfert le dĂ©die au comte Loreburn et Ă  Lord Courtney, qui s’étaient exprimĂ©s Ă  la Chambre des Lords contre l’entrĂ©e en guerre du Royaume-Uni. Outre des articles consacrĂ©s Ă  des auteurs du passĂ©, la parole est donnĂ©e Ă  des Ă©crivains contemporains comme William Butler Yeats, Gilbert Keith Chesterton et Rupert Chawner Brooke. Des Ɠuvres graphiques, notamment des coloristes Ă©cossais Samuel John Peploe et John Duncan Fergusson19, ainsi que de la peintre anglaise Jessica Stewart Dismorr, reprĂ©sentante du vorticisme20, sont prĂ©sentĂ©es.

7PubliĂ© le 4 dĂ©cembre 191521, le numĂ©ro consacrĂ© Ă  la France propose, en plus des Symbolistes (MallarmĂ©, Verlaine, Laforgue, Schwob), des textes d’écrivains tout Ă  fait centraux pour l’expressionnisme, comme Francis Jammes et Paul Claudel, ainsi que ceux d’AndrĂ© Gide, LĂ©on Bloy, AndrĂ© SuarĂšs et Stendhal — que Franz Pfemfert qualifie d’écrivain contemporain. Ce numĂ©ro opte Ă©galement pour une dĂ©marche Ă  la croisĂ©e des arts et donne des aperçus de crĂ©ations de Picasso, Henri Matisse, AndrĂ© Derain et Othon Friesz, ainsi que des portraits d’écrivains dus Ă  AndrĂ© Rouveyre, parmi lesquels figurent Henri Bergson, Paul Claudel, LĂ©on Bloy et AndrĂ© Gide.

8Franz Pfemfert consacre enfin des numĂ©ros spĂ©ciaux Ă  la Belgique et Ă  l’Italie. Le numĂ©ro belge paraĂźt le 5 fĂ©vrier 191622, environ 18 mois aprĂšs l’invasion de la Belgique par l’Allemagne. Ce contexte explique sans doute la dĂ©cision prise par F. Pfemfert de prĂ©senter en ouverture une gravure de Georges Minne, sous-titrĂ©e « DĂ©solation ». L’on y retrouvait Maeterlinck, Max Elskamp, Charles de Coster, ThĂ©odore Hannon et Émile Verhaeren, poĂšte de la grande ville et pacifiste alors exilĂ© en Angleterre, et dont le pamphlet La Belgique sanglante avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© publiĂ©.

9Le 19 fĂ©vrier 1916 paraĂźt finalement le numĂ©ro italien dĂ©diĂ© au futurisme. Le programme pacifiste qui oriente le concept de littĂ©rature mondiale, tel que l’envisage Franz Pfemfert, conduit dans ce cas prĂ©cis Ă  une manipulation explicite de la littĂ©rature futuriste. Le pathos militariste et antiautrichien qui caractĂ©risait avant‑guerre le futurisme de Marinetti ne transparaĂźt pas dans Die Aktion. Au premier plan du numĂ©ro figurent Paolo Buzzi23, ainsi que les futuristes modĂ©rĂ©s et sui generis Aldo Palazzeschi et Corrado Govoni. Les artistes Medardo Rosso, Luigi Baldo et Ardengo Soffici sont Ă©galement prĂ©sentĂ©s avec leurs Ɠuvres.

10La notion de littĂ©rature mondiale a cependant Ă©galement pu ĂȘtre mobilisĂ©e, au cours de la PremiĂšre Guerre mondiale, au service d’un discours ouvertement militariste, comme l’illustre l’exemple de Wilhelm Herzog. Alors que Franz Pfemfert a actualisĂ© l’idĂ©e de littĂ©rature mondiale dans une perspective pacifiste, sur fond de conflit mondialisĂ©, et a fait de sa revue un espace de refuge pour un rĂ©seau international d’écrivains alors menacĂ©, l’anthologie Welt-literatur24, publiĂ©e par Wilhelm Herzog sous la forme de livraisons successives, propose une vision radicalement diffĂ©rente de ce mĂȘme concept. Si sa structure relĂšve du canon rĂ©trospectif de la « poĂ©sie mondiale », sa dimension internationale n’est demeurĂ©e que superficielle. Parmi les 97 Ɠuvres publiĂ©es entre 1915 et 1917 (principalement des nouvelles ou des extraits de romans) dans la Welt-Literatur de W. Herzog, seulement un tiers provenait de pays europĂ©ens, en particulier de France et de Russie25 : les autres textes relevaient du fonds de l’histoire littĂ©raire allemande, Ă©rigĂ©e en cheffe de file de la littĂ©rature mondiale26. La notion de littĂ©rature mondiale a ainsi Ă©galement pu, durant la PremiĂšre Guerre mondiale, multiplier et catalyser les ambitions hĂ©gĂ©moniques des littĂ©ratures nationales27.

11[
]

Le concept de littĂ©rature mondiale dans l’expressionnisme tardif : Geschichte der Weltliteratur (1922) de Klabund

12Klabund, dans sa Geschichte der Weltliteratur in einer Stunde [Histoire de la littĂ©rature mondiale en une heure] (1922), a lui aussi entrepris de mettre en Ɠuvre l’idĂ©e de littĂ©rature mondiale, en la transposant cette fois dans le champ de l’histoire littĂ©raire28. Bien que son point de vue rĂ©trospectif fasse Ă©cho Ă  la poĂ©sie mondiale de Goethe, le canon prĂ©sentĂ© par Klabund s’ouvre Ă  la littĂ©rature contemporaine et crĂ©e une synthĂšse entre les concepts de littĂ©rature mondiale et de poĂ©sie mondiale. [
].

13Klabund se réclame explicitement de Goethe : en effet, il introduit sa Geschichte der Weltliteratur in einer Stunde par une citation de la « conversation29 » traitant de la littérature mondiale :

Mais si nous autres Allemands nous ne portons pas nos regards au-delĂ  de notre entourage immĂ©diat, nous ne tombons que trop facilement dans cette prĂ©somption pĂ©dantesque. Aussi j’aime Ă  me renseigner sur les nations Ă©trangĂšres et je conseille Ă  chacun d’en faire autant de son cĂŽtĂ©30.

14Klabund souligne Ă©galement que les Allemands ont une mission mĂ©diatrice, Ă  l’aide d’une citation d’Hoffmannsthal les dĂ©crivant comme un « peuple du milieu et de la transmission :

« Nous sommes allemands », dit un jour Hoffmannsthal, « et il a Ă©tĂ© donnĂ© Ă  notre langue, qui est notre destin, ce trait particulier : en elle, comme en aucune autre, les crĂ©ations spirituelles des autres peuples peuvent renaĂźtre dans toute leur gloire et rĂ©vĂ©ler leur nature la plus profonde : c’est pour cela que nous avons Ă©tĂ© choisis et rendus lĂ©gitimes en tant que peuple du milieu et de la transmission31. »

15Si la pensĂ©e de littĂ©rature mondiale reposait selon Pfemfert sur un fondement pacifiste, [
] cette notion prend chez Klabund une coloration pseudo-religieuse, qui Ă©voque le « nouvel irrationalisme » des annĂ©es 192032. L’argumentation contre le nationalisme littĂ©raire33 ne passe alors plus par la voie du pacifisme, [
] mais devient mystique et religieuse. En tant que « preuve immuable de l’existence de Dieu34 » et « construction mystique » qui surplombe les littĂ©ratures nationales, la littĂ©rature mondiale reprĂ©sente dĂ©sormais un monument de l’universalitĂ© de l’« ùme », qui dĂ©passe les diffĂ©rences linguistiques nationales : elle se donne ainsi comme le point de convergence de « tendances morales35 » portĂ©es par les littĂ©ratures individuelles. Dans le sillage de Walter Rathenau36 et des expressionnistes37, Klabund conçoit, dans une modernitĂ© dĂ©pourvue de dieux, l’« ùme » comme une vie intĂ©rieure d’origine divine : il en fait non pas une intelligence orientĂ©e vers des issues pratiques, mais un pur Être-pour-soi, dĂ©nuĂ© d’utilitĂ©38. Si l’ñme est ainsi prĂ©sentĂ©e comme le substitut de l’absolu dans un monde dĂ©senchantĂ©39, la littĂ©rature mondiale en constitue la manifestation exemplaire, en tant que rĂ©servoir et fonds des « tendances morales » des littĂ©ratures nationales, illustrant ainsi une universalitĂ© sans frontiĂšres.

16Klabund distingue, sur cet arriĂšre-plan, les aspects nationaux et supranationaux de chaque littĂ©rature. Si la dimension nationale des littĂ©ratures est liĂ©e Ă  leur langue, la « tendance morale » — explicitement indĂ©pendante des conditions linguistiques — incarne le potentiel transnational d’une littĂ©rature. Elle fournirait ainsi la preuve qu’il est impossible de sĂ©parer artificiellement les littĂ©ratures — et les confessions religieuses — les unes des autres :

La poĂ©sie de chaque peuple est Ă  la fois nationale et supranationale. Elle est nationale au sens oĂč elle dĂ©pend d’une langue, c’est-Ă -dire ce qu’un peuple peut crĂ©er de plus particulier. Elle est supranationale car elle recueille les « tendances morales » en provenance d’autres peuples, les retient, les digĂšre puis les transmet. Les patriotes Ă  l’esprit bornĂ© veulent isoler les peuples les uns des autres. La vĂ©ritable consĂ©quence d’une telle fermeture serait le dĂ©pĂ©rissement et la malformation morales d’un peuple — sans compter qu’elle n’est guĂšre possible. Nous voyons aujourd’hui tous les peuples de la terre se dĂ©fendre contre le bolchevisme Ă  l’aide des moyens les plus dĂ©sespĂ©rĂ©s. MalgrĂ© les blocus gĂ©ographiques et intellectuels, il a exercĂ© une influence que l’Histoire de notre temps ne peut plus ignorer. La riche littĂ©rature allemande du Moyen Ăąge ne peut ĂȘtre prĂ©sentĂ©e sans que ne soit mentionnĂ©e l’influence des troubadours français (et notre littĂ©rature contemporaine sans la mention de Flaubert et de DostoĂŻevski), la littĂ©rature anglaise sans l’influence italienne, l’italienne sans l’effraction du sang allemand en Italie (l’empereur FrĂ©dĂ©ric II de Hohenstaufen qui Ă©tait aussi le premier poĂšte en langue italienne et peut-ĂȘtre l’inventeur du sonnet), Goethe sans l’AntiquitĂ©. [
] La Bible elle-mĂȘme ne serait rien sans les mythes d’Inde, qui trouvĂšrent en contournant l’Égypte leur voie jusqu’à JĂ©rusalem. Le Christ chemine dans les pas de Krishna. Nous voulons ouvrir notre Ɠil spirituel et l’offrir aux rayons de soleil qui irradient de toutes les cultures40.

17La littĂ©rature mondiale telle que la pense Klabund repose sur la critique culturelle expressionniste. Dans son livre Europa und Asien [Europe et Asie], publiĂ© par les Ă©ditions de la revue Die Aktion, le philosophe expressionniste Theodor Lessing plaidait dĂšs 1918 pour une rĂ©orientation de la culture occidentale vers l’Asie41. Une profonde dĂ©sillusion Ă  l’égard de la culture europĂ©enne sert de toile de fond Ă  l’argumentation de Lessing42. La dynamique autodestructrice du nationalisme europĂ©en le conduit Ă  rĂ©gler ses comptes avec les apories de la culture europĂ©enne : l’idĂ©e de puissance, la technicisation et la rĂ©duction de la nature Ă  un simple substrat Ă  maĂźtriser ne sont pas, dans le diagnostic de Lessing, des effets secondaires, mais apparaissent comme des tendances fondamentales de la culture europĂ©enne, menĂ©es Ă  leur dernier terme lors de la PremiĂšre Guerre mondiale. Dans ce contexte d’un profond scepticisme europĂ©en, Lessing idĂ©alise — sous l’autoritĂ© de Schopenhauer43 — l’Asie, qu’il conçoit comme l’antipode pacifique d’un Occident belliciste. Lessing associe Ă  l’espace culturel oriental des valeurs comme la discipline de soi et le mĂ©pris des biens terrestres, par contraste avec la domination et l’aviditĂ© matĂ©rialiste44. La volontĂ© de puissance europĂ©enne s’oppose Ă  la dĂ©livrance de la volontĂ© asiatique ; Ă  l’Être-hors-de-soi des EuropĂ©ens, qui s’est Ă©garĂ© dans la propriĂ©tĂ© et les penchants intellectualistes, rĂ©pond l’Être-en-soi des Asiatiques, qui reprĂ©sente une forme d’existence encore essentielle : « l’Asie repose avec confiance dans son Être, pendant que l’Europe dĂ©sirera toujours possĂ©der aussi bien le sens que la signification de l’Être, et perd en cela son essence45 ».

18La position prééminente que le concept de littĂ©rature mondiale de Klabund accorde Ă  la littĂ©rature orientale, son intĂ©rĂȘt pour les littĂ©ratures indienne46, chinoise47 et japonaise48 sont explicitement redevables Ă  la philosophie de la culture de Theodor Lessing. À la suite de Lessing, Klabund renvoie la dichotomie entre Est et Ouest Ă  la polaritĂ© universelle de deux types anthropologiques contraires, dans laquelle la relation que l’Orient entretient au monde est dĂ©finie sur un mode mystique et magique, quand celle de l’Occident est caractĂ©risĂ©e par sa nature rationaliste et utilitariste :

La pensĂ©e orientale, telle que Lao-Tseu la conçoit, est une pensĂ©e mystique, magique, une pensĂ©e en soi. La pensĂ©e occidentale est une pensĂ©e rationaliste et empirique, une pensĂ©e pour soi, une pensĂ©e du but. L’homme oriental demeure en soi et ne trouve son sens qu’en lui-mĂȘme. Son monde est un monde intĂ©rieur. L’homme occidental est « hors de lui ». Son monde est le monde extĂ©rieur. L’homme oriental crĂ©e le monde, l’occidental le dĂ©finit. L’occidental est le scientifique, l’oriental est le sage, le lucide, le saint, l’essentiel49.

19À travers la formulation d’une pensĂ©e orientaliste, Klabund cherche plus largement Ă  expier le traumatisme historique de la dĂ©faite allemande et du traitĂ© de Versailles. Le concept de rĂ©sistance passive, forgĂ© par Gandhi, est prĂ©sentĂ© de maniĂšre explicite comme l’unique voie pouvant permettre Ă  l’Allemagne de se libĂ©rer des « chaĂźnes de l’Entente50 » ; tout aussi centrale est la revalorisation du taoĂŻsme51, auquel Klabund a consacrĂ© diverses traductions au dĂ©but des annĂ©es 192052, et dont il recommande l’état d’esprit Ă  sa nation humiliĂ©e. DĂšs 1919, Klabund avait enjoint ses compatriotes53 Ă  accepter intimement leur culpabilitĂ© Ă  l’égard de la guerre et Ă  supporter les sanctions imposĂ©es Ă  l’Allemagne par les puissances victorieuses. De l’Allemand aurait dĂ» advenir le « Chinois de l’Europe54 ». ConformĂ©ment au dicton du Tao-Te king, « le plus tendre en ce monde domine ce qui est, en ce monde, le plus dur55 », l’Allemagne vaincue aurait dĂ» Ă  la fin se rĂ©vĂ©ler victorieuse sur le plan moral : « Le tendre cƓur domine le pouvoir le plus dur56. »

20L’histoire de la littĂ©rature mondiale de Klabund [est Ă©galement] imprĂ©gnĂ©e de la poĂ©tique des avant-gardes. Presque tous les auteurs et autrices ayant connu une rĂ©ception expressionniste y sont reprĂ©sentĂ©s — en premier lieu August Strindberg, cĂ©lĂ©brĂ© par un hymne57. NĂ©anmoins, le modĂšle de la « littĂ©rature mondiale » vu par Klabund [
] laisse transparaĂźtre une prĂ©occupation littĂ©raire nationale. Klabund ne dissimule pas seulement son irritation contre la rhĂ©torique europĂ©enne gallocentrĂ©e de Pierre-Jean Jouve et de Marcel Martinet58 : il impute Ă  la culture française une incomprĂ©hension profonde de l’expressionnisme59 et transforme tout simplement Romain Rolland, Henri Barbusse, Paul Claudel et Francis Jammes en « Français allemands » :

Romain Rolland, celui-ci qui a Ă©crit le roman du musicien allemand Jean-Christophe, Henri Barbusse, avec son roman des tranchĂ©es Le Feu, Paul Claudel, Francis Jammes : voilĂ  rĂ©ellement des Français allemands. Tout comme Charles de Coster, dont l’hĂ©ritage flamand s’écrit en français, leur français est tout imprĂ©gnĂ© d’esprit germanique60.

21Pendant que tous les autres poĂštes nationaux — parmi lesquels on ne compte aucun Français — demeurent empĂȘtrĂ©s dans leurs particularismes esthĂ©tiques et gĂ©nĂ©riques, Goethe parvient Ă  s’imposer grĂące Ă  sa monumentale persona et Ă  transcender, d’une façon toute vitaliste, l’intĂ©gralitĂ© de la sphĂšre esthĂ©tique :

Shakespeare est le gĂ©nie du drame, comme Li Bai est celui de la poĂ©sie lyrique, DostoĂŻevski celui du roman, HomĂšre celui de l’épopĂ©e, Dante celui de l’allĂ©gorie. Cependant un Allemand les dĂ©passe tous : Goethe, dont la vie elle-mĂȘme fut l’Ɠuvre poĂ©tique la plus accomplie qui ait jamais Ă©tĂ© vĂ©cue61.

22On remarque ainsi que le bilan des rĂ©fĂ©rences expressionnistes au concept goethĂ©en de littĂ©rature mondiale reflĂšte une ambivalence fondamentale. D’un cĂŽtĂ©, elles tĂ©moignent d’un effort pour renouer les fils dĂ©truits du dialogisme avant-gardiste et pour actualiser le concept de Goethe dans un sens pacifiste. De l’autre, elles documentent implicitement le rĂŽle toujours dominant des discours nationaux, qui, mĂȘme aprĂšs la guerre, ont continuĂ© Ă  teinter de nationalisme le concept transnational d’avant-garde.