Entre le dit et le non-dit : une dialectique sarrautienne
1Esquivant la catĂ©gorisation, LâUsage de la parole de Nathalie Sarraute combine le genre dramatique, le roman, le poĂšme en prose et lâessai. Quoique hĂ©tĂ©roclites, ces genres littĂ©raires ainsi regroupĂ©s participent tous au mĂȘme projet dâĂ©criture : lâĂ©tude de la parole en situation. Ce faisant, cet ouvrage sarrautien a comme objectif de revivifier les qualitĂ©s sĂ©mantiques de la langue, qui ont Ă©tĂ© aplaties et usĂ©es par la doxa, tout en dĂ©voilant les « tropismes », les impressions qui accompagnent les propos en situation.
2Dans son Ă©tude, Le Dit et le non-dit dans LâUsage de la parole de Nathalie Sarraute, Sarah Charieyras propose que lâoriginalitĂ© des dix petits textes que recueille cet ouvrage repose sur deux plans thĂ©matiques : le dit et le non-dit. Cette hypothĂšse entraĂźne plusieurs questions chez elle. Quelle est la source du non-dit ? Sarraute choisit-elle dĂ©libĂ©rĂ©ment de ne pas tout dire ? Est-ce que le non-dit reflĂšte le caractĂšre indicible des tropismes, le moteur dâĂ©criture sarrautien ?
3Lâopposition du dit et du non-dit a toujours Ă©tĂ© Ă la base du projet dâĂ©criture sarrautien. Comme lâaffirme Sarraute, les tropismes sont « des mouvements indĂ©finissables (âŠ) quâil est possible de dĂ©finir »1. Si cette approche paradoxale marquait les dĂ©buts de la carriĂšre de Sarraute, comment peut-elle rester originale en 1980, au sein de LâUsage de la parole, aprĂšs la publication de la majeure partie de lâĆuvre sarrautienne ? Le titre de lâouvrage en question nous offre une rĂ©ponse : câest dans lâusage de la parole, câest-Ă -dire sur la forme, plutĂŽt que sur le fond, que sâattarde Sarraute et, par extension, Charieyras. Cela dit, lâĂ©tude de Charieyras examine les traces textuelles du dit et du non-dit dans le but de « prouver la prĂ©sence des instances Ă©nonciatives du livre, tout dâabord, en en Ă©tudiant le nombre, lâidentitĂ© et la nature ; Ă©valuer la part nĂ©gative du dit â le non-dit â en prĂ©cisant les formes quâelle revĂȘt et âles figuresâ qui y sont en proie ; enfin, prĂ©ciser le caractĂšre insĂ©parable du dit et du non-dit en mettant au jour une poĂ©tique qui hĂ©site entre âbouclageâ et Ă©nergie dynamique » (p. 6).
4La premiĂšre partie de lâĂ©tude se penche sur les participants Ă la poĂ©tique du « dit ». Charieyras identifie les manifestations textuelles des « voix » dans cet ouvrage sarrautien quâelle dit polyphonique. Par exemple, le narrateur sâinsĂšre dans le texte grĂące aux pronoms Ă la premiĂšre personne, aux modalisateurs, aux dĂ©ictiques spatiaux, aux rĂ©fĂ©rences au monde culturel auquel il appartient, Ă lâintertertualitĂ© et Ă lâintratextualitĂ© parmi dâautres marques de subjectivitĂ©. Lâallocutaire, destinataire des propos du narrateur, est prĂ©sent dans le texte grĂące aux pronoms embrayeurs Ă la deuxiĂšme personne du pluriel et Ă lâutilisation de lâimpĂ©ratif. Charieyras note avec raison que le « vous » allocutaire est multiple. De surcroĂźt, elle ajoute que la multiplicitĂ© des destinataires engendre un texte qui nâest jamais Ă©tabli dâavance, un texte qui se mĂ©tamorphose Ă chaque lecture.
5Charieyras Ă©tudie aussi les personnages de LâUsage de la parole ainsi que la nature de leurs Ă©changes. DâaprĂšs elle, ces personnages sarrautiens reprĂ©sentent « les hommes dans leurs rapports communicationnels les uns aux autres et sont donc le reflet du lecteur et de son âusage de la paroleâ » (p. 20). Elle rĂ©vĂšle que cet usage de la parole se dĂ©finit parfois en termes dâattitude locutoire ; Sarraute donne des prĂ©cisions sur le ton, lâintonation, la voix et la prononciation des propos de ses personnages lors de leurs Ă©changes dialoguaux.
6Quoique Charieyras discute briĂšvement de la multitude des personnages qui apparaissent au sein du texte, elle sâintĂ©resse plus particuliĂšrement aux Ă©changes entre le narrateur-auteur et le destinataire-lecteur. Elle note que ces dialogues, empruntant parfois un ton didactique, cherchent moins Ă enseigner quâĂ faire dĂ©couvrir au destinataire-lecteur les principes de lâexploration tropismique, tout en exploitant les ressorts du comique et de lâironie.
7La deuxiĂšme partie de lâouvrage de Charieyras est exhaustive dans son Ă©numĂ©ration des procĂ©dĂ©s textuels qui permettent Ă Sarraute de dire lâindicible. Le non-dit se manifeste sous plusieurs formes textuelles dans LâUsage de la parole. Charieyras en identifie cinq dont : le prĂ©supposĂ©, le sous-entendu, lâallusion, lâinsinuation et la suggestion. Chez les personnages sarrautiens, le non-dit est prĂ©sent Ă la fois dans la parole, avec lâutilisation de lieux communs (des locutions si usĂ©es par la doxa quâelles ne disent plus rien) et dans la non-parole (les personnages choisissent parfois de se taire dans certaines situations sociales difficiles ou bien le mutisme leur est imposĂ© par la mort). PrĂ©sent seulement en filigrane dans lâĆuvre, le lecteur fait lui aussi partie du non-dit ; il reste silencieux et sâinsinue au texte par lâentremise du « je/nous » narrateur qui implique un « tu/vous » lecteur. Dâautre part, les stigmates du non-dit, tels que les hĂ©sitations narratives, les points de suspension et les phrases inachevĂ©es invitent le lecteur Ă participer Ă lâexploration tropismique.
8Cette Ă©tude rĂ©vĂšle aussi que LâUsage de la parole est imbibĂ© de marques dâoralitĂ© (les exclamatifs, les interjections, les Ă©lĂ©ments phatiques, le rythme oral, etc.) qui « constituent un gage de spontanĂ©itĂ© et rapprochent lâauteur de son rĂ©cepteur » (p. 55), permettant Ă Sarraute de transmettre au lecteur le ressenti, le non-dit. Par exemple, Charieyras indique que le style oralisĂ© de Sarraute sert parfois Ă accumuler des nĂ©gations. Celles-ci, en se corrigeant les unes les autres, donnent lâimpression au lecteur que les tropismes sont ineffables. Pourtant, tout en dĂ©crivant ce que les tropismes ne sont pas, Sarraute arrive Ă les faire voir au lecteur en traçant leurs contours.
9Ă lâindicible sâadditionne une autre difficultĂ©, celle de la briĂšvetĂ© des moments tropismiques. Sarraute doit donc dilater le texte pour exposer les minuties des tropismes aux lecteurs. Pour ce faire, elle emploie trois types de rĂ©pĂ©titions repĂ©rĂ©s par Charieyras dont : lâanaphore, lâĂ©piphore et lâanadiplose. Pour ne pas entraver le fonctionnement de ces formes de rĂ©pĂ©tition, qui veillent Ă la transmission et Ă la comprĂ©hension du non-dit, les personnages sarrautiens sont aussi transparents et anonymes que possible. Sarraute utilise peu de noms propres et choisit plutĂŽt des pronoms ou des expressions vagues pour dĂ©signer ses personnages. En Ă©laguant son texte, elle crĂ©e un espace textuel pour le lectorat, un espace oĂč le lecteur peut participer au texte.
10Ă la suite dâun court rĂ©sumĂ© qui sert de transition adĂ©quate entre la deuxiĂšme et la derniĂšre partie de son ouvrage critique, Charieyras discute de la dialectique sarrautienne qui existe entre le dit et le non-dit. DâaprĂšs son Ă©tude, dire lâinĂ©dit chez Sarraute commence avec le mot. Elle argumente avec justesse quâil y a narrativisation du lexĂšme dans LâUsage de la parole. Dans cet ouvrage, Nathalie Sarraute cherche Ă redonner au mot toutes les virtualitĂ©s sĂ©mantiques quâil a perdues avec lâusage. Cette narrativisation du lexĂšme est accompagnĂ©e dâun autre mĂ©canisme littĂ©raire sarrautien, qui vise aussi Ă dire le non-dit, que Charieyras nomme la mĂ©tasignification. GuidĂ© par les indices auctoriaux, le lecteur apprend, au fur et Ă mesure, Ă ressentir les tropismes et il infuse au texte une signification mĂ©tatextuelle qui se veut personnelle et hors de la diĂ©gĂšse.
11Pourtant, mĂȘme si ce travail de mĂ©tasignification se fait autour du texte, câest la construction de lâouvrage comme tel qui guide le lecteur dans son travail mĂ©tatextuel. Comme lâindique Charieyras, « Sarraute vise Ă trouver une langue qui se donne et se retire, qui dit et ne dit pas, pour dĂ©passer les conventions traditionnelles et crĂ©er son propre langage » (p. 79). Ce langage sarrautien se caractĂ©rise par une certaine cadence, par un va-et-vient constant et paradoxal entre des rĂ©pĂ©titions (de sons, dâĂ©lĂ©ments et de structures), des ruptures (le texte est criblĂ© dâimperfections et de phrases inachevĂ©es), des figures de contraste (antithĂšses) et dâanalogie (mĂ©taphores). Cette cadence sarrautienne naĂźt dâun besoin de faire vibrer les mots, de redĂ©couvrir la vitalitĂ© de la langue afin de souligner la multiplicitĂ© des usages des lexĂšmes et non leur usure.
12En gĂ©nĂ©ral, cet ouvrage critique est bien organisĂ©. Ăvitant la tentation de sâĂ©lancer dans des Ă©tudes textuelles trop approfondies, Charieyras rĂ©pond aux besoins de son Ă©tude en dressant une liste exhaustive des manifestations textuelles de la poĂ©tique sarrautienne du dit, du non-dit et de la dialectique quâils partagent. Comme Sarraute, elle laisse son lecteur sur sa faim pour lâinciter Ă poursuivre en profondeur les Ă©tudes textuelles qui se voient dĂ©jĂ bien entamĂ©es dans son ouvrage.

