Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 1
Sarah Anthony

Entre le dit et le non-dit : une dialectique sarrautienne

Sarah Charieyras, Le Dit et le non-dit dans L’Usage de la parole de Nathalie Sarraute. Caen, Lettres Modernes Minard (Collection archives des lettres modernes), 2006, 97 p.

1Esquivant la catĂ©gorisation, L’Usage de la parole de Nathalie Sarraute combine le genre dramatique, le roman, le poĂšme en prose et l’essai. Quoique hĂ©tĂ©roclites, ces genres littĂ©raires ainsi regroupĂ©s participent tous au mĂȘme projet d’écriture : l’étude de la parole en situation. Ce faisant, cet ouvrage sarrautien a comme objectif de revivifier les qualitĂ©s sĂ©mantiques de la langue, qui ont Ă©tĂ© aplaties et usĂ©es par la doxa, tout en dĂ©voilant les « tropismes », les impressions qui accompagnent les propos en situation.

2Dans son Ă©tude, Le Dit et le non-dit dans L’Usage de la parole de Nathalie Sarraute, Sarah Charieyras propose que l’originalitĂ© des dix petits textes que recueille cet ouvrage repose sur deux plans thĂ©matiques : le dit et le non-dit. Cette hypothĂšse entraĂźne plusieurs questions chez elle. Quelle est la source du non-dit ? Sarraute choisit-elle dĂ©libĂ©rĂ©ment de ne pas tout dire ? Est-ce que le non-dit reflĂšte le caractĂšre indicible des tropismes, le moteur d’écriture sarrautien ?

3L’opposition du dit et du non-dit a toujours Ă©tĂ© Ă  la base du projet d’écriture sarrautien. Comme l’affirme Sarraute, les tropismes sont « des mouvements indĂ©finissables (
) qu’il est possible de dĂ©finir »1. Si cette approche paradoxale marquait les dĂ©buts de la carriĂšre de Sarraute, comment peut-elle rester originale en 1980, au sein de L’Usage de la parole, aprĂšs la publication de la majeure partie de l’Ɠuvre sarrautienne ? Le titre de l’ouvrage en question nous offre une rĂ©ponse : c’est dans l’usage de la parole, c’est-Ă -dire sur la forme, plutĂŽt que sur le fond, que s’attarde Sarraute et, par extension, Charieyras. Cela dit, l’étude de Charieyras examine les traces textuelles du dit et du non-dit dans le but de « prouver la prĂ©sence des instances Ă©nonciatives du livre, tout d’abord, en en Ă©tudiant le nombre, l’identitĂ© et la nature ; Ă©valuer la part nĂ©gative du dit — le non-dit — en prĂ©cisant les formes qu’elle revĂȘt et ‘les figures’ qui y sont en proie ; enfin, prĂ©ciser le caractĂšre insĂ©parable du dit et du non-dit en mettant au jour une poĂ©tique qui hĂ©site entre ‘bouclage’ et Ă©nergie dynamique » (p. 6).

4La premiĂšre partie de l’étude se penche sur les participants Ă  la poĂ©tique du « dit ». Charieyras identifie les manifestations textuelles des « voix » dans cet ouvrage sarrautien qu’elle dit polyphonique. Par exemple, le narrateur s’insĂšre dans le texte grĂące aux pronoms Ă  la premiĂšre personne, aux modalisateurs, aux dĂ©ictiques spatiaux, aux rĂ©fĂ©rences au monde culturel auquel il appartient, Ă  l’intertertualitĂ© et Ă  l’intratextualitĂ© parmi d’autres marques de subjectivitĂ©. L’allocutaire, destinataire des propos du narrateur, est prĂ©sent dans le texte grĂące aux pronoms embrayeurs Ă  la deuxiĂšme personne du pluriel et Ă  l’utilisation de l’impĂ©ratif. Charieyras note avec raison que le « vous » allocutaire est multiple. De surcroĂźt, elle ajoute que la multiplicitĂ© des destinataires engendre un texte qui n’est jamais Ă©tabli d’avance, un texte qui se mĂ©tamorphose Ă  chaque lecture.

5Charieyras Ă©tudie aussi les personnages de L’Usage de la parole ainsi que la nature de leurs Ă©changes. D’aprĂšs elle, ces personnages sarrautiens reprĂ©sentent « les hommes dans leurs rapports communicationnels les uns aux autres et sont donc le reflet du lecteur et de son ‘usage de la parole’ » (p. 20). Elle rĂ©vĂšle que cet usage de la parole se dĂ©finit parfois en termes d’attitude locutoire ; Sarraute donne des prĂ©cisions sur le ton, l’intonation, la voix et la prononciation des propos de ses personnages lors de leurs Ă©changes dialoguaux.

6Quoique Charieyras discute briĂšvement de la multitude des personnages qui apparaissent au sein du texte, elle s’intĂ©resse plus particuliĂšrement aux Ă©changes entre le narrateur-auteur et le destinataire-lecteur. Elle note que ces dialogues, empruntant parfois un ton didactique, cherchent moins Ă  enseigner qu’à faire dĂ©couvrir au destinataire-lecteur les principes de l’exploration tropismique, tout en exploitant les ressorts du comique et de l’ironie.

7La deuxiĂšme partie de l’ouvrage de Charieyras est exhaustive dans son Ă©numĂ©ration des procĂ©dĂ©s textuels qui permettent Ă  Sarraute de dire l’indicible. Le non-dit se manifeste sous plusieurs formes textuelles dans L’Usage de la parole. Charieyras en identifie cinq dont : le prĂ©supposĂ©, le sous-entendu, l’allusion, l’insinuation et la suggestion. Chez les personnages sarrautiens, le non-dit est prĂ©sent Ă  la fois dans la parole, avec l’utilisation de lieux communs (des locutions si usĂ©es par la doxa qu’elles ne disent plus rien) et dans la non-parole (les personnages choisissent parfois de se taire dans certaines situations sociales difficiles ou bien le mutisme leur est imposĂ© par la mort). PrĂ©sent seulement en filigrane dans l’Ɠuvre, le lecteur fait lui aussi partie du non-dit ; il reste silencieux et s’insinue au texte par l’entremise du « je/nous » narrateur qui implique un « tu/vous » lecteur. D’autre part, les stigmates du non-dit, tels que les hĂ©sitations narratives, les points de suspension et les phrases inachevĂ©es invitent le lecteur Ă  participer Ă  l’exploration tropismique.

8Cette Ă©tude rĂ©vĂšle aussi que L’Usage de la parole est imbibĂ© de marques d’oralitĂ© (les exclamatifs, les interjections, les Ă©lĂ©ments phatiques, le rythme oral, etc.) qui « constituent un gage de spontanĂ©itĂ© et rapprochent l’auteur de son rĂ©cepteur » (p. 55), permettant Ă  Sarraute de transmettre au lecteur le ressenti, le non-dit. Par exemple, Charieyras indique que le style oralisĂ© de Sarraute sert parfois Ă  accumuler des nĂ©gations. Celles-ci, en se corrigeant les unes les autres, donnent l’impression au lecteur que les tropismes sont ineffables. Pourtant, tout en dĂ©crivant ce que les tropismes ne sont pas, Sarraute arrive Ă  les faire voir au lecteur en traçant leurs contours.

9À l’indicible s’additionne une autre difficultĂ©, celle de la briĂšvetĂ© des moments tropismiques. Sarraute doit donc dilater le texte pour exposer les minuties des tropismes aux lecteurs. Pour ce faire, elle emploie trois types de rĂ©pĂ©titions repĂ©rĂ©s par Charieyras dont : l’anaphore, l’épiphore et l’anadiplose. Pour ne pas entraver le fonctionnement de ces formes de rĂ©pĂ©tition, qui veillent Ă  la transmission et Ă  la comprĂ©hension du non-dit, les personnages sarrautiens sont aussi transparents et anonymes que possible. Sarraute utilise peu de noms propres et choisit plutĂŽt des pronoms ou des expressions vagues pour dĂ©signer ses personnages. En Ă©laguant son texte, elle crĂ©e un espace textuel pour le lectorat, un espace oĂč le lecteur peut participer au texte.

10À la suite d’un court rĂ©sumĂ© qui sert de transition adĂ©quate entre la deuxiĂšme et la derniĂšre partie de son ouvrage critique, Charieyras discute de la dialectique sarrautienne qui existe entre le dit et le non-dit. D’aprĂšs son Ă©tude, dire l’inĂ©dit chez Sarraute commence avec le mot. Elle argumente avec justesse qu’il y a narrativisation du lexĂšme dans L’Usage de la parole. Dans cet ouvrage, Nathalie Sarraute cherche Ă  redonner au mot toutes les virtualitĂ©s sĂ©mantiques qu’il a perdues avec l’usage. Cette narrativisation du lexĂšme est accompagnĂ©e d’un autre mĂ©canisme littĂ©raire sarrautien, qui vise aussi Ă  dire le non-dit, que Charieyras nomme la mĂ©tasignification. GuidĂ© par les indices auctoriaux, le lecteur apprend, au fur et Ă  mesure, Ă  ressentir les tropismes et il infuse au texte une signification mĂ©tatextuelle qui se veut personnelle et hors de la diĂ©gĂšse.

11Pourtant, mĂȘme si ce travail de mĂ©tasignification se fait autour du texte, c’est la construction de l’ouvrage comme tel qui guide le lecteur dans son travail mĂ©tatextuel. Comme l’indique Charieyras, « Sarraute vise Ă  trouver une langue qui se donne et se retire, qui dit et ne dit pas, pour dĂ©passer les conventions traditionnelles et crĂ©er son propre langage » (p. 79). Ce langage sarrautien se caractĂ©rise par une certaine cadence, par un va-et-vient constant et paradoxal entre des rĂ©pĂ©titions (de sons, d’élĂ©ments et de structures), des ruptures (le texte est criblĂ© d’imperfections et de phrases inachevĂ©es), des figures de contraste (antithĂšses) et d’analogie (mĂ©taphores). Cette cadence sarrautienne naĂźt d’un besoin de faire vibrer les mots, de redĂ©couvrir la vitalitĂ© de la langue afin de souligner la multiplicitĂ© des usages des lexĂšmes et non leur usure.

12En gĂ©nĂ©ral, cet ouvrage critique est bien organisĂ©. Évitant la tentation de s’élancer dans des Ă©tudes textuelles trop approfondies, Charieyras rĂ©pond aux besoins de son Ă©tude en dressant une liste exhaustive des manifestations textuelles de la poĂ©tique sarrautienne du dit, du non-dit et de la dialectique qu’ils partagent. Comme Sarraute, elle laisse son lecteur sur sa faim pour l’inciter Ă  poursuivre en profondeur les Ă©tudes textuelles qui se voient dĂ©jĂ  bien entamĂ©es dans son ouvrage.