Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 27, numéro 3
titre article
Camille Joubert

Cartographier la pensée critique latino-américaine : enjeux et perspectives du Diccionario de términos críticos de la literatura y la cultura en América latina

Dictionary of Critical Terms in Latin American Literature and Culture
Beatriz Colombi (coord.), Diccionario de términos críticos de la literatura y la cultura en América Latina, Buenos Aires : CLACSO, 2021, 558 p., EAN 9789878130309.

1Le Diccionario de tĂ©rminos crĂ­ticos de la literatura y la cultura en AmĂ©rica Latina1 [Dictionnaire des termes critiques de la literatura et de la culture en AmĂ©rique latine], coordonnĂ© par Beatriz Colombi2 depuis l’UniversitĂ© de Buenos Aires, rassemble quarante-trois entrĂ©es dĂ©veloppant des articles aux thĂ©matiques variĂ©es et transdisciplinaires, visant Ă  esquisser les contours d’une cartographie critique de la littĂ©rature et de la culture du continent. Chaque article est rĂ©digĂ© par un spĂ©cialiste — chercheurs, essayistes ou Ă©crivains — contribuant Ă  la richesse et Ă  la diversitĂ© des approches. L’ouvrage s’ouvre sur une introduction de Beatriz Colombi exposant les fondements du projet : le dictionnaire se veut un outil de centralisation thĂ©orique et mĂ©thodologique, articulant concepts, mots-clĂ©s et phĂ©nomĂšnes culturels Ă  l’origine de notions centrales pour l’analyse en sciences humaines et sociales, depuis une perspective spĂ©cifiquement latino-amĂ©ricaine. DerriĂšre ce projet ambitieux apparaĂźt la nĂ©cessitĂ© de s’interroger sur les limitations et les potentialitĂ©s — communes ou diffĂ©renciĂ©es — des diverses aires culturelles du continent. Ces derniĂšres dĂ©cennies, diffĂ©rents tournants thĂ©oriques et Ă©pistĂ©mologiques ont ouvert la voie Ă  de nouveaux dĂ©bats, donnant naissance Ă  un vocabulaire analytique renouvelĂ©, apte Ă  qualifier des objets de recherche inĂ©dits ou inexplorĂ©s auparavant.

2Le choix de la forme du dictionnaire rĂ©pond d’ailleurs Ă  ce besoin de rassembler un grand nombre d’articles sans imposer une uniformitĂ© stricte d’une entrĂ©e Ă  l’autre, tout en favorisant le dialogue entre les contributions. Les connexions entre les articles sont d’ailleurs rendues visibles par des renvois entre parenthĂšses aux entrĂ©es associĂ©es, renforçant ainsi la cohĂ©rence d’ensemble. En circulant d’une discipline Ă  une autre — de la philologie, Ă  la stylistique en passant par la sociologie — au grĂ© des courants de pensĂ©e de ces derniĂšres dĂ©cennies — structuralisme et poststructuralisme, Ă©tudes post et dĂ©coloniales —, le dictionnaire rassemble les concepts et les interrogations thĂ©oriques soulevant les dĂ©bats sur la lĂ©gitimitĂ© du discours selon son lieu de production.

3Afin de restituer la richesse et la variĂ©tĂ© des contributions rĂ©unies dans ce dictionnaire, nous avons choisi de prĂ©senter huit articles regroupĂ©s autour de trois grands axes. Nous commencerons par explorer les textes qui questionnent l’identitĂ© latino-amĂ©ricaine Ă  travers les oppositions hĂ©ritĂ©es de la colonisation europĂ©enne, car c’est Ă  partir de ce rapport fondateur que se sont construites nombre de reprĂ©sentations du continent. Ce constat nous conduira ensuite vers un deuxiĂšme ensemble d’articles cherchant Ă  dĂ©passer cet hĂ©ritage en prĂ©sentant les concepts capables de rompre avec la grille de lecture occidentale et ouvrir la voie Ă  une rĂ©flexion ancrĂ©e sur l’expĂ©rience latino-amĂ©ricaine. Enfin, cette quĂȘte d’autonomie intellectuelle nous conduit Ă  considĂ©rer les efforts d’affirmation crĂ©atrice et de mise en avant de catĂ©gories originales pour penser la culture depuis l’AmĂ©rique latine elle-mĂȘme.

Héritages et dichotomies coloniales

4L’histoire latino-amĂ©ricaine s’est d’abord Ă©crite sous le signe de catĂ©gories imposĂ©es par la conquĂȘte europĂ©enne. Des oppositions fondatrices, comme celles de la civilisation et la barbarie, des vainqueurs et des vaincus, du progrĂšs et du retard, se sont profondĂ©ment inscrites dans les imaginaires collectifs et continuent aujourd’hui encore d’influencer les reprĂ©sentations culturelles. Elles font partie de l’histoire du continent, un territoire conquis marquĂ© par ces stigmates, mais constituent un obstacle durable Ă  l’affirmation d’une identitĂ© autonome. C’est dans cette perspective que s’inscrivent les articles « Discurso del fracaso y retĂłrica del infortunio » de Sarissa Carneiro et « CivilizaciĂłn — barbarie » d’Adriana Amante, qui interrogent la maniĂšre dont ces dichotomies continuent de structurer le rĂ©cit latino-amĂ©ricain.

« Discurso del fracaso y retĂłrica del infortunio » [« Discours de l’échec et rhĂ©torique de l’infortune »] par Sarissa Carneiro (p. 175-184)

5L’article s’attache Ă  mettre en lumiĂšre un motif rĂ©current de la littĂ©rature coloniale amĂ©ricaine, marquĂ© par un champ lexical de l’échec et de l’infortune. En ce sens, les travaux de Beatriz Pastor, portant sur un vaste corpus allant des Ă©crits de Christophe Colomb Ă  ceux d’Alonso de Ercilla, montrent comment le rĂ©cit de la conquĂȘte, d’abord traversĂ© par le mythe d’un Eldorado prospĂšre, se transforme progressivement en une rhĂ©torique de la dĂ©sillusion. Ce renversement, loin d’ĂȘtre exclusivement littĂ©raire, ouvre la voie Ă  l’émergence d’une conscience hispano-amĂ©ricaine marquĂ©e par la rĂ©flexion sur ses origines et ses Ă©checs fondateurs.

6Sarissa Carneiro s’appuie sur d’autres Ă©tudes qui Ă©clairent ce processus : le conquistador glorifiĂ© finit par ĂȘtre reprĂ©sentĂ© comme un homme rĂ©duit Ă  lutter pour sa survie dans une nature amĂ©ricaine hostile et incontrĂŽlable. L’analyse de LucĂ­a Invernizzi3 portant sur les lettres de la conquĂȘte du Chili souligne que ce « discours de l’échec » valorise paradoxalement l’aspect surhumain du conquistador, hĂ©roĂŻsĂ© comme un combattant affrontant les forces dĂ©moniaques d’une terre Ă©trangĂšre. De son cĂŽtĂ©, Lisa Voigt4 montre que les rĂ©cits de naufragĂ©s et de captifs possĂšdent, au-delĂ  de leur intĂ©rĂȘt documentaire, une dimension ludique qui permet une large diffusion de leur conception des terres lointaines. Cette ambivalence des relations textuelles peut trouver son Ă©cho dans d’autres formes artistiques, notamment visuelles. Nous pouvons rapprocher ces oscillations du discours colonial avec la rĂ©ception des Ɠuvres de Jean Baptiste Debret tirĂ©es de son Voyage pittoresque et historique au BrĂ©sil5. Lors de l’exposition Ă  la Maison de l’AmĂ©rique latine Ă  Paris6, la gravure « VallĂ©e dans la serra do mar » prĂ©sentait deux versions : l’une illustre une nature luxuriante dans laquelle on devine la prĂ©sence d’un jaguar et d’un serpent. Dans la seconde version, le paysage est semblable, encombrĂ© de lianes, d’arbres majestueux et de fleurs tropicales, mais sans animaux. On y aperçoit toutefois un groupe d’ĂȘtres humains. AffublĂ©s de leurs chapeaux caractĂ©ristiques, les colons escortent des femmes et des enfants rĂ©duits en esclavage. La nature est dans ces deux versions le personnage principal qui dissimule les autres occupants de cet espace. NĂ©anmoins, la prĂ©sence du groupe expose la rĂ©alitĂ© d’une situation oĂč les hommes ne sont plus exclus de cet espace, mais s’y installent et prennent possession des ĂȘtres qui l’habitent. Ces deux images de Debret mettent en tension l’exubĂ©rance de la nature et la violence coloniale, telle que dĂ©crite dans les rĂ©cits analysĂ©s par les chercheuses prĂ©cĂ©demment citĂ©es.

7L’autrice de l’article propose de nuancer le terme de « discours de l’échec » en lui prĂ©fĂ©rant celui d’« infortune » [infortunio] (p. 180). Le premier suppose une visĂ©e hĂ©roĂŻque et une dĂ©faite injustifiĂ©e, la conquĂȘte Ă©tant envisagĂ©e comme une entreprise qui aurait dĂ» rĂ©ussir. Le second, toutefois, attĂ©nue la charge contre-hĂ©roĂŻque et met l’accent sur la contingence et l’expĂ©rience individuelle des acteurs. Ce dĂ©placement terminologique ouvre la voie Ă  une analyse plus fine de la construction discursive elle-mĂȘme. En effet, au-delĂ  du contenu narratif, Carneiro met en Ă©vidence la dimension rhĂ©torique de ces rĂ©cits Ă  travers les notions d’amplification et de contention d’une part. Par l’amplificatio, la difficultĂ© des Ă©preuves et l’hostilitĂ© du territoire sont dramatisĂ©es, tandis que la contentio modĂšre l’excĂšs afin de prĂ©server la vraisemblance. D’autre part, l’imaginatio suscite chez le lecteur des images mentales vivantes que l’evidentia vient renforcer en cherchant Ă  faire de lui un tĂ©moin des aventures dĂ©crites. Ces procĂ©dĂ©s confĂšrent aux textes une puissance de persuasion car ils construisent les revers de la conquĂȘte comme des expĂ©riences exemplaires, propres Ă  susciter admiration et compassion.

8Ainsi, ce que Sarissa Carneiro intitule « rhĂ©torique de l’infortune » [retĂłrica del infortunio] (p. 180) ne se rĂ©duit pas Ă  relater les revers de la conquĂȘte. Cela renvoie Ă  une mise en forme discursive qui dramatise, lĂ©gitime et mĂ©morialise l’expĂ©rience coloniale en façonnant des reprĂ©sentations durables du rapport entre l’homme et le territoire amĂ©ricain. Cette rĂ©flexion sur les reprĂ©sentations et les catĂ©gories discursives trouve un prolongement au xixe siĂšcle sous la plume de Domingo Faustino Sarmiento qui reformule la tension entre « civilisation » et « barbarie » pour penser l’organisation des jeunes nations issues de l’indĂ©pendance. L’étude de son Ɠuvre permet de mesurer la persistance et les transformations de ces catĂ©gories dans la construction des identitĂ©s nationales.

« CivilizaciĂłn — barbarie » par Adriana Amante (p. 93-102)

9La dichotomie « civilisation/barbarie » Ă©laborĂ©e par Domingo Faustino Sarmiento7 prend racine dans un article intitulĂ© « La polĂ­tica exterior de Rosas » [« La politique extĂ©rieure de Rosas »] publiĂ© en octobre 1844 dans le journal El progreso8. Dans cette tribune, Sarmiento, Ă  partir de ces observations au BrĂ©sil et en Argentine, commence Ă  articuler une rĂ©flexion sur l’organisation sociale et politique de ces sociĂ©tĂ©s. Il y soutient que les conditions gĂ©ographiques influencent directement les structures sociales : les vastes Ă©tendues peu peuplĂ©es favoriseraient des modes de vie nomades, relevant de ce qu’il nomme « l’état sauvage » [« el estado salvaje »], supposĂ© moins organisĂ© et donc moins apte Ă  fonder une nation moderne. À partir de cette perspective, il Ă©tablit une division de la population entre « barbares » et « éminemment civilisĂ©s9 ». Cette catĂ©gorisation devient progressivement un concept littĂ©raire dĂ©veloppĂ© dans son ouvrage Facundo10, dans lequel il fait de cette opposition un systĂšme d’intelligibilitĂ© du rĂ©el. Toutefois, dĂšs 1850, ValentĂ­n Alsina11 critique cette structuration, reprochant le manque de rigueur dans les dĂ©finitions associĂ©es aux termes mis en opposition, crĂ©ant une simplification excessive de l’analyse sociopolitique de Sarmiento.

10Ce schĂ©ma de pensĂ©e binaire a cependant Ă©tĂ© largement diffusĂ© et naturalisĂ© dans le discours sociopolitique. Au-delĂ  de l’opposition, des tentatives de joindre les deux concepts ont Ă©galement vu le jour. Or, cette mise en relation reste problĂ©matique, ainsi que le souligne David Viñas12, la prĂ©tendue lutte entre les deux termes est, en rĂ©alitĂ©, profondĂ©ment dĂ©sĂ©quilibrĂ©e. La civilisation est toujours prĂ©sentĂ©e comme supĂ©rieure, un horizon indĂ©passable d’organisation politique, culturelle, Ă©conomique et sociale. Il est intĂ©ressant de relever les paradoxes que la prose de Sarmiento lui-mĂȘme exhibe par ses reprĂ©sentations de la pampa13 dans lesquelles il exotise et fantasme la barbarie, tandis que sa pensĂ©e politique la rejette catĂ©goriquement. Il affirme ainsi :

Si un destello de literatura nacional puede brillar momentĂĄneamente en las nuevas sociedades americanas, es el que resultarĂĄ de la descripciĂłn de las grandiosas escenas naturales, y sobre todo, de la lucha entre la civilizaciĂłn europea y la barbarie indĂ­gena, entre la inteligencia y la materia14.

Si une lueur de littĂ©rature nationale peut briller momentanĂ©ment dans les nouvelles sociĂ©tĂ©s amĂ©ricaines, ce sera celle qui naĂźtra de la description des grandes scĂšnes naturelles, et surtout de la lutte entre la civilisation europĂ©enne et la barbarie indigĂšne, entre l’intelligence et la matiĂšre.

11Ainsi, Juan Bautista Alberdi15 voit dans cette contradiction une confirmation du manque de dĂ©finition des termes par l’auteur. Il rappelle que, malgrĂ© la qualification des campagnes pastorales comme barbares, c’est pourtant de leur industrie rurale que proviennent les richesses et l’opulence argentines, considĂ©rĂ©es comme les fondements de cette civilisation. Initialement associĂ©e Ă  la figure de l’Indien, la notion de barbarie se transfĂšre progressivement vers celle du gaucho16, devenu le symbole d’une vie rurale non rĂ©gulĂ©e17. Cette Ă©volution illustre combien la catĂ©gorie est mouvante et stratĂ©giquement mobilisĂ©e. Tel qu’Adriana Amante le souligne, le manque de dĂ©finition stable conduit Ă  figer les dĂ©finitions, la barbarie comme un Ă©tat permanent — qu’il soit dĂ©fini comme dĂ©gradation ou immobilitĂ© — tandis que la civilisation apparaĂźt comme un processus d’évolution linĂ©aire et positive. Cette opposition binaire fait Ă©cho aux critiques postcoloniales formulĂ©es contre l’orientalisme18 qui fournit Ă  Sarmiento un rĂ©pertoire de comparaisons pour formuler ses thĂ©ories, en transposant sur le territoire amĂ©ricain certaines images exotisantes et infamantes, contribuant Ă  dĂ©finir la barbarie Ă  travers des analogies esthĂ©tico-culturelles.

12Les Ă©crits de Sarmiento ont malgrĂ© tout profondĂ©ment marquĂ© la rĂ©flexion sur l’identitĂ©, la modernitĂ© et les paradigmes critiques en Argentine et en AmĂ©rique latine. Comprendre leur genĂšse et les dĂ©bats qu’ils ont suscitĂ©s est essentiel pour apprĂ©hender les continuitĂ©s et les ruptures dans l’histoire intellectuelle du continent. Le deuxiĂšme axe de notre compte-rendu interroge prĂ©cisĂ©ment les outils conceptuels permettant de dĂ©passer cet hĂ©ritage et de construire une rĂ©flexion ancrĂ©e dans l’expĂ©rience latino-amĂ©ricaine.

Déconstruction des cadres occidentaux

13Le dictionnaire ne se contente pas de dĂ©signer la persistance des catĂ©gories hĂ©ritĂ©es de la conquĂȘte, il propose Ă©galement de mettre en lumiĂšre un ensemble de notions qui cherche Ă  dĂ©passer ces cadres imposĂ©s. Les articles dĂ©veloppĂ©s ci-contre, « colonialidad », « mĂĄscaras democrĂĄticas del modernismo » et « ideas fuera de lugar » interrogent chacun les possibilitĂ©s pour se dĂ©tacher de la dĂ©pendance intellectuelle des modĂšles europĂ©ens. Qu’il s’agisse d’analyser la matrice persistante de la domination coloniale, de dĂ©voiler les contradictions idĂ©ologiques de la modernisation ou de questionner la circulation des idĂ©es, ces contributions proposent des outils conceptuels pour penser le continent Ă  partir de sa propre expĂ©rience et pour ouvrir un espace critique de dĂ©centrement face Ă  l’hĂ©gĂ©monie occidentale.

« Colonialidad » par Valeria Añón (p. 103-113)

14Dans son article, Valeria Añón retrace la gĂ©nĂ©alogie de la notion de « colonialité » en la situant dans un long processus de construction intellectuelle. Elle rappelle tout d’abord son origine Ă  partir de la dĂ©finition proposĂ©e par AnĂ­bal Quijano19, qui sert de point de dĂ©part Ă  la rĂ©flexion contemporaine. Pour lui, il s’agit du mode de domination Ă©tabli une fois que le colonialisme n’est plus explicitement Ă©tabli. Les premiĂšres formulations critiques Ă©mergent dans les annĂ©es cinquante avec le mouvement de la nĂ©gritude et les travaux de penseurs tels que Pablo GonzĂĄlez Casanova20 ou Edmundo O’Gorman21. Ils remettent en question l’hĂ©gĂ©monie europĂ©enne, la modernitĂ© post-guerre froide et l’influence nord-amĂ©ricaine. Dans la dĂ©cennie suivante, ce premier socle est enrichi par de nouveaux outils conceptuels, comme l’« hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© Ă©nonciative » d’Alejandro Cornejo Polar22, l’« entre-lieu » de Silviano Santiago23 ou encore la « transculturation » d’Ángel Rama24. Ces notions, qui prennent appui sur l’histoire de la conquĂȘte et de la colonisation du continent amĂ©ricain, interrogent la culture latino-amĂ©ricaine dans une perspective diachronique tout en mettant en Ă©vidence la persistance et mĂȘme le renforcement de certaines structures de pouvoir aprĂšs les indĂ©pendances. Enfin, Valeria Añon souligne que le concept se stabilise dans les annĂ©es quatre-vingt, Ă  l’occasion du cinquiĂšme centenaire de la conquĂȘte, moment fĂ©cond pour les dĂ©bats sur l’identitĂ© et l’histoire du continent. C’est alors que se diffusent les notions de « colonisation de l’imaginaire » de Serge Gruzinksi25, d’« occidentalisation » de Walter Mignolo26 ou encore de « mondialisation ».

15La « colonialité » se diffĂ©rencie du « colonialisme », qui renvoie d’abord Ă  un processus historique prĂ©cis : celui de la dynamique d’expansion et de domination inaugurĂ©e par la conquĂȘte de l’AmĂ©rique Ă  partir de 1492. Il dĂ©signe l’ensemble des dispositifs politiques, juridiques et religieux par lesquels les puissances europĂ©ennes ont soumis d’autres populations et organisĂ© l’exploitation de leurs territoires. Le « colonialisme » implique des relations de subordination et de nĂ©gociation entre les espaces mĂ©tropolitains et les colonies, ainsi qu’un clivage entre l’ordre colonial et ce qui lui succĂšde. La « colonialité », quant Ă  elle, ne s’inscrit pas dans cette seule chronologie. Elle dĂ©signe la face invisible et persistante de la domination coloniale : une matrice de pouvoir, de savoir et d’ĂȘtre qui continue de structurer les sociĂ©tĂ©s modernes bien aprĂšs la disparition formelle des empires coloniaux. Elle repose sur un regard eurocentrĂ© qui place la modernitĂ© comme exclusivement europĂ©enne et impose des modĂšles culturels, cognitifs et sociaux aux pĂ©riphĂ©ries. Elle se manifeste dans la production et la circulation du savoir, la hiĂ©rarchisation des identitĂ©s raciales et de genre, ou encore la dĂ©shumanisation du sujet colonisĂ©, pour justifier la colonisation.

16Cette approche invite donc Ă  dĂ©passer le simple cadre historique du colonialisme pour interroger les hĂ©ritages persistants de la conquĂȘte et les conditions de possibilitĂ© d’une « dĂ©colonisation » des savoirs, des imaginaires et des rapports sociaux. Ces outils conceptuels trouvent un prolongement dans l’analyse des processus de modernisation culturelle. Celle-ci explore ainsi l’ambivalence du modernisme latinoamĂ©ricain, pris entre imitation des modĂšles europĂ©ens et affirmation d’une sensibilitĂ© propre.

« Måscaras democråticas del modernismo » par Graciela Montaldo (p. 305-315)

17Dans cette entrĂ©e du dictionnaire, Graciela Montaldo revient sur l’expression forgĂ©e par Ángel Rama pour titrer un manuscrit inachevĂ© au moment de sa mort27. Loin de ne renvoyer qu’au modernisme littĂ©raire, cette notion condense ses rĂ©flexions sur les processus entrelacĂ©s de modernisation et dĂ©mocratisation en AmĂ©rique latine. Ángel Rama comprend en effet le modernisme comme la « forma estĂ©tica por excelencia del periodo de modernizaciĂłn de costumbres y relaciones, de la economĂ­a y la polĂ­tica, que afectĂł a todo el continente en el cambio del siglo xix al xx y que creĂł una nueva dimensiĂłn de lo sensible28 » [forme esthĂ©tique par excellence de la pĂ©riode de modernisation des coutumes et des relations, de l’économie et de la politique, qui a affectĂ© tout le continent lors du changement du xixe au xxe siĂšcle et a créé une nouvelle dimension de sensibilitĂ©], qui construit de nouvelles subjectivitĂ©s. La mĂ©taphore du masque, influencĂ©e par les rĂ©flexions de Nietzsche et de Freud, a chez lui une double valeur. Elle dĂ©signe Ă  la fois l’occultation et la protection, l’imposture et la recrĂ©ation de l’identitĂ©. Elle permet de mettre en lumiĂšre la dimension idĂ©ologique de la modernisation latinoamĂ©ricaine, marquĂ©e par deux tensions constitutives : la dĂ©pendance culturelle des Ă©lites crĂ©oles vis-Ă -vis des mĂ©tropoles europĂ©ennes et, simultanĂ©ment, leur volontĂ© persistante de ne pas cĂ©der leurs espaces de pouvoir et de maintenir les inĂ©galitĂ©s sous couvert de dĂ©mocratisation.

18Rama lit ainsi la modernitĂ© latinoamĂ©ricaine comme un processus ambivalent. D’une part, elle ouvre des espaces nouveaux (urbanisation, migration, sociabilitĂ©s modernes dans les cafĂ©s, dĂ©veloppement du journalisme). D’autre part, elle conserve des structures hiĂ©rarchiques et rĂ©actives des barriĂšres d’accĂšs aux biens matĂ©riels et symboliques des populations dĂ©favorisĂ©es. Pour lui, le modernisme est Ă  la fois la consolidation d’un siĂšcle de tradition europĂ©enne et l’occasion de dĂ©passer cet hĂ©ritage, en redonnant une place aux langues vernaculaires, en se rĂ©appropriant l’espagnol comme ressource propre et non plus importĂ©e. Il souligne que ce n’est pas l’adoption des masques europĂ©ens qui est en jeu mais l’adaptation du visage au masque, c’est-Ă -dire l’inscription de l’AmĂ©rique latine dans un contexte culturel mondial sans perdre ses traditions locales. C’est cette tension entre imitation et force du local, entre dĂ©pendance et rĂ©invention, qu’Ángel Rama entend faire valoir dans son ouvrage.

19 Cette rĂ©flexion sur l’ambivalence de la modernitĂ© rejoint un autre dĂ©bat majeur : celui du « dĂ©placement » des idĂ©es, dont la notion a pu susciter certaines controverses.

« Ideas fuera de lugar » par Elías Palti (p. 245-255)

20L’expression « ideas fuera de lugar » dĂ©signe l’idĂ©e selon laquelle les modĂšles de pensĂ©e europĂ©ens, transposĂ©s tels quels en AmĂ©rique latine, produiraient un dĂ©calage entre le monde des idĂ©es et la rĂ©alitĂ© sociale. Charles Hale29 illustre ce point Ă  propos du libĂ©ralisme du xixe siĂšcle. Lorsqu’il est appliquĂ© Ă  des sociĂ©tĂ©s fortement stratifiĂ©es sur les plans racial, social et Ă©conomique, ce courant de pensĂ©e se heurte Ă  un milieu qui lui est rĂ©fractaire. Cette perception s’enracine dans le Romantisme, qui reprochait dĂ©jĂ  au LibĂ©ralisme illustrĂ© d’importer des modĂšles constitutionnels abstraits sans tenir compte du contexte local. Le thĂšme a ensuite Ă©tĂ© repris dans l’historiographie et la philosophie latinoamĂ©ricaine comme instrument pour penser la spĂ©cificitĂ© du continent.

21Ainsi, ElĂ­as Palti montre que, derriĂšre cette formule, se joue tout un systĂšme d’opposition qui a structurĂ© l’histoire des idĂ©es en AmĂ©rique latine : les modĂšles occidentaux d’une part, les « dĂ©viations » locales de l’autre. Dans ce cadre, les productions intellectuelles locales sont souvent lues comme des copies dĂ©ficientes du canon europĂ©en, les particularitĂ©s n’apparaissant qu’au travers des Ă©carts constatĂ©s. Mais ce schĂ©ma a ses limites, il vĂ©hicule un sous-entendu anti-intellectualiste (les idĂ©es les plus avancĂ©es seraient trop Ă©loignĂ©es des rĂ©alitĂ©s et des besoins socioculturels) et repose sur un essentialisme latent, celle d’une essence latinoamĂ©ricaine prĂ©existante Ă  laquelle les idĂ©es importĂ©es ne sauraient correspondre. Les dĂ©bats dĂ©clenchĂ©s montrent que l’enjeu n’est pas de classer les idĂ©es « dans » ou « en dehors » de leur lieu, mais de comprendre les conditions et les effets de leur rĂ©ception. Pour Roberto Schwarz30, d’aprĂšs « la thĂ©orie de la dĂ©pendance » [teorĂ­a de la dependencia] (p. 325), les idĂ©es prĂ©sentent inĂ©vitablement un caractĂšre dĂ©placĂ©. Ainsi, il est insuffisant de se dĂ©faire des pensĂ©es importĂ©es. La crĂ©ativitĂ© et le dĂ©veloppement proviennent de la capacitĂ© Ă  les distordre pour proposer une rĂ©flexion authentique adaptĂ©e au contexte. Sa rĂ©flexion est cependant limitĂ©e parce qu’il reste enfermĂ© dans les courants de pensĂ©e occidentaux comme base de sa recherche, donc la dichotomie entre la dĂ©viation et le modĂšle persiste. La rĂ©flexion de MarĂ­a Sylvia Carvalho Franco31, Ă  partir du contexte brĂ©silien, Ă©nonce que si la circulation des idĂ©es est libre, cela symbolise que leur place est lĂ©gitime. La diffusion et la rĂ©ception d’une idĂ©e Ă©tant la dĂ©monstration de son acception dans le contexte.

Catégories et imaginaires latino-américains

22La question du lieu des idĂ©es invite aussi Ă  Ă©largir la focale au-delĂ  de l’écrit. Certaines notions proposent ainsi de repenser les systĂšmes de signes en contexte colonial et de dĂ©passer les catĂ©gories europĂ©ennes de littĂ©rature et de discours. La troisiĂšme partie de ce compte rendu rĂ©unit des articles qui s’intĂ©ressent aux formes d’inventions conceptuelles et symboliques produites depuis l’AmĂ©rique latine. PlutĂŽt que de s’inscrire dans des cadres hĂ©ritĂ©s, ces contributions proposent de nouvelles catĂ©gories. Ces notions mettent en lumiĂšre la capacitĂ© des imaginaires latinoamĂ©ricains pour reformuler leurs propres traditions, dĂ©stabiliser les hiĂ©rarchies ou inventer des modes de lecture originaux oĂč la crĂ©ation artistique devient un espace de crĂ©ation et de rĂ©sistance.

« Semiosis colonial » par Mario Rufer (p. 413-422)

23 La notion de « sĂ©miosis coloniale », attribuĂ©e Ă  Walter Mignolo32, naĂźt d’une insatisfaction envers la critique littĂ©raire et les analyses du discours centrĂ©es sur l’écrit et sur des catĂ©gories europĂ©ennes prĂ©sentĂ©es comme universelles. À partir des travaux de Peter Hulme33 et Rolena Adorno34, qui dĂ©finissent le « discours colonial » comme tout type de production discursive issue de situations coloniales, Walter Mignolo Ă©largit la rĂ©flexion aux pratiques sĂ©miotiques non verbales ni alphabĂ©tiques (tels que les quipus andins, les codex mĂ©soamĂ©ricains ou les objets rituels). Il propose ainsi une catĂ©gorie capable de rendre compte de l’ensemble des Ă©changes de signes en contexte colonial, et pas seulement des textes Ă©crits. La sĂ©miosis coloniale dĂ©signe donc Ă  la fois un objet d’étude et un dĂ©placement Ă©pistĂ©mique : il ne s’agit plus seulement d’interprĂ©ter ce que « veulent dire » les signes, mais de reconnaĂźtre que le geste, le rituel, la performance sont du sens en action. Cette approche met en lumiĂšre la connivence entre l’institutionnalisation de l’écriture castillane et la violence de la conquĂȘte, ainsi que l’insuffisance des notions de « littĂ©rature » ou de « discours » pour comprendre les formes locales de production du sens. Elle insiste sur le caractĂšre gĂ©nĂ©rationnel et hiĂ©rarchisĂ© des Ă©changes communicatifs. Dans les situations coloniales, les pratiques insignifiantes des peuples dominĂ©s sont systĂ©matiquement dĂ©valorisĂ©es au profit des modes d’expression du colonisateur. En ce sens, la sĂ©miosis coloniale ne se limite pas Ă  un outil d’analyse historique. Elle interroge le pouvoir qui traverse les systĂšmes de signes et invite Ă  penser des « thĂ©ories postcoloniales de l’énonciation » capables de tenir compte des modalitĂ©s du dire propres aux communautĂ©s non europĂ©ennes.

24 Enfin, cette attention aux pratiques signifiantes ouvre la voie à une lecture renouvelée du modernisme latino-américain. La mise en scÚne des corps et des postures peut également constituer une stratégie critique et politique.

« Política de la pose » par Marcela Zanin (p. 389-398)

25 Dans son essai Poses de fin de siglo35 [Poses de la fin du siĂšcle], Sylvia Molloy Ă©labore la notion de « politique de la pose » pour analyser le modernisme latinoamĂ©ricain. Elle ne rĂ©duit pas la pose Ă  une coquetterie ou Ă  un simple masque, mais la conçoit comme une posture signifiante et performative, un geste qui articule identitĂ©, discours et pratiques sociales. La pose, dĂ©crit-elle, oscille entre paraĂźtre et disparaĂźtre, ĂȘtre et non-ĂȘtre. Elle permet de rendre visibles des tensions qui ne peuvent ĂȘtre dites directement et fonctionne comme une stratĂ©gie critique Ă  l’intĂ©rieur des champs littĂ©raires et sociaux. Cette lecture rompt ainsi avec une vision purement esthĂ©tique du modernisme pour en rĂ©vĂ©ler une dimension politique.

26 La mĂ©thode de Sylvia Molloy s’appuie sur une lecture attentive des textes de la fin du xixe siĂšcle. Elle montre comment Ă©crivains et artistes modernistes latino-amĂ©ricains, dans leur maniĂšre de se vĂȘtir, d’occuper l’espace public, d’organiser leurs apparitions publiques, construisent des « économies du dĂ©sir » et reconfigurent les corps, les gestes et les canons culturels. Ce qui a longtemps Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme frivole (elle prend l’exemple du dandysme d’Oscar Wilde) apparaĂźt sous un autre angle, comme une stratĂ©gie de visibilitĂ©, de dĂ©placement des normes et de contestation de l’ordre symbolique. La « politique de la pose » devient alors une pratique d’attention aux signes Ă©phĂ©mĂšres et aux re-prĂ©sentations qui, en rejouant les canons, impliquent aussi le public comme co-auteur de la scĂšne poĂ©tique.

27 Pour Josefina Ludmer36, cette approche esquisse une vĂ©ritable « épistĂ©mologie du maniĂ©ré ». Elle lit dans le maniĂ©risme moderniste non pas une simple affection, mais un mode de production de sens qui recompose les hiĂ©rarchies et ouvre de nouvelles articulations entre esthĂ©tique et politique. En ce sens, la « politique de la pose » propose une mĂ©thode critique qui va au-delĂ  de la simple analyse du modernisme, pour interroger les relations entre pratiques culturelles, subjectivitĂ© et pouvoir dans l’AmĂ©rique latine de la fin du xixe siĂšcle.

« Expresión americana y eras imaginarias » par Guadalupe Silva (p. 195-207)

28 Le concept d’« expresiĂłn americana37 » [« expression amĂ©ricaine »] prend sa source dans le recueil Ă©ponyme dans lequel JosĂ© Lezama Lima, Ă  partir de confĂ©rences donnĂ©es Ă  la Havane, dĂ©veloppe une vaste « reconstruction poĂ©tique du fait amĂ©ricain ». En revisitant les grandes Ă©tapes de l’histoire culturelle du continent, de l’époque prĂ©colombienne au xxe siĂšcle, il Ă©labore une Ă©criture Ă  la croisĂ©e de l’histoire, de l’essai et de la poĂ©sie, reflet de la profusion et de la vitalitĂ© du continent amĂ©ricain. Face au sentiment d’infĂ©rioritĂ© qui a longtemps pesĂ© sur les lettres latinoamĂ©ricaines, jugĂ©es incomplĂštes au regard d’un modĂšle europĂ©en, La « expresiĂłn americana » revendique la puissance propre de l’imaginaire amĂ©ricain et sa capacitĂ© Ă  engendrer une pensĂ©e originale. Cette perspective rejoint ainsi la rĂ©flexion d’ensemble sur les catĂ©gories critiques issues d’AmĂ©rique latine. Il ne s’agit plus de mesurer la culture amĂ©ricaine Ă  l’aune de l’Europe, mais d’en faire surgir des modes d’intelligibilitĂ© autonomes. Dans cette optique, JosĂ© Lezama Lima affirme la nĂ©cessitĂ© d’élaborer un mythe national affranchi des catĂ©gorisations ethnicistes ou localistes. Contre la « thĂšse du mĂ©tissage » qui lui paraĂźt rĂ©ductrice, il dĂ©fend la crĂ©ation d’une « sensibilitĂ© insulaire », nĂ©e de la contemplation de la nature et de l’horizon maritime.

29Dans La expresiĂłn americana, cette notion s’élargit Ă  l’ensemble du continent, pour penser l’AmĂ©rique comme une totalitĂ© culturelle traversĂ©e par les tensions entre local et universel, mais aussi comme une force de rĂ©sistance contre l’expansionnisme nord-amĂ©ricain. JosĂ© Lezama Lima oppose Ă  la « fatigue classique » de l’occident, une vitalitĂ© mythopoĂ©tique spĂ©cifiquement amĂ©ricaine. Selon sa formule, « solo lo difĂ­cil es estimulante 38 » [seul ce qui est difficile est stimulant], la complexitĂ© et l’excĂšs qui l’accompagne sont les conditions de la vĂ©ritable crĂ©ation. En valorisant le savoir intuitif, capable de dĂ©passer les limites de la raison discursive, il cherche Ă  reconstituer dans le prĂ©sent la puissance du mythe, conçu comme moteur de l’histoire culturelle.

30Il complĂšte sa rĂ©flexion de la notion « d’ùres imaginaires » qui dĂ©finit la culture comme une potentialitĂ© de crĂ©ation d’images, proposant une conception totalisante de l’histoire humaine. Dans cette perspective, chaque « Úre » correspond Ă  un moment d’intensitĂ© de l’imagination, compris comme une rĂ©vĂ©lation partielle du langage divin. La culture devient ainsi un espace gnostique, oĂč les traces et les vestiges de l’imaginaire constituent la matiĂšre mĂȘme de l’histoire. Lezama distingue trois grands moments : une genĂšse, oĂč se forment les images fondatrices ; une plĂ©nitude, oĂč elles se dĂ©ploient dans des crĂ©ations foisonnantes ; et une absence, oĂč leur effacement ouvre paradoxalement la possibilitĂ© d’une recrĂ©ation.

31 Ce projet s’inscrit dans le contexte idĂ©ologique des annĂ©es cinquante, marquĂ© par la rĂ©volution cubaine, et traduit un optimisme culturel face au dĂ©fi de penser l’AmĂ©rique Ă  partir d’elle-mĂȘme. Toutefois, il ne se dĂ©tache pas entiĂšrement des rĂ©fĂ©rences europĂ©ennes, ce qui explique la dimension polĂ©mique de la proposition. En revalorisant la mythopoĂ©tique et en excluant la notion de progrĂšs que nous pouvons trouver chez Sarmiento par exemple, JosĂ© Lezama Lima construit une cartographie culturelle « en rĂ©bellion » contre les paradigmes de la modernitĂ© et ouvre une voie pour affirmer la lĂ©gitimitĂ© intellectuelle latino-amĂ©ricaine.

32*Ces diffĂ©rentes entrĂ©es du dictionnaire invitent Ă  dĂ©passer la simple addition de concepts pour interroger ce que signifie, aujourd’hui, penser et Ă©crire depuis l’AmĂ©rique latine. En parcourant l’ouvrage, nous pouvons observer qu’il ne s’agit pas d’un simple rĂ©pertoire de notions mais d’une vĂ©ritable cartographie des tensions qui traversent la pensĂ©e critique du continent. Les articles de la premiĂšre section du compte-rendu rĂ©vĂšlent la persistance des catĂ©gories imposĂ©es par la conquĂȘte europĂ©enne et leur rĂŽle structurant dans l’histoire intellectuelle et culturelle latinoamĂ©ricaine. Le deuxiĂšme axe retrace l’émergence d’outils conceptuels capables de rompre avec cet hĂ©ritage et de dĂ©centrer les cadres occidentaux ouvrant ainsi la voie Ă  une rĂ©flexion situĂ©e et plurielle. Le dernier axe, quant Ă  lui, rĂ©vĂšle les efforts d’affirmation crĂ©atrice par lesquels Ă©crivains et artistes redessinent les canons, dĂ©placent les modĂšles et inventent des catĂ©gories originales pour penser leur propre expĂ©rience.

33Cette dynamique invite Ă  repenser la littĂ©rature elle-mĂȘme, non pas comme un simple miroir des rĂ©alitĂ©s sociales ou bien comme un devoir politique et moral de l’écrivain, mais comme un laboratoire critique oĂč se renouvellent les maniĂšres de dire et de penser le politique. Les textes modernistes, les analyses de la « pose », de la « transculturation » ou de la « colonialité » montrent que chaque pratique discursive, esthĂ©tique ou thĂ©orique met en jeu une conception du pouvoir et des relations sociales. La littĂ©rature devient ainsi un espace d’expĂ©rimentation capable de rĂ©vĂ©ler les contradictions des hĂ©ritages coloniaux tout en proposant des formes nouvelles d’imaginer la communautĂ©, la citoyennetĂ© et la modernitĂ© latino-amĂ©ricaines. En ce sens, le dictionnaire constitue un espace de dialogue transdisciplinaire et transnational oĂč s’articulent histoire, critique et crĂ©ation. Il montre que les notions, loin d’ĂȘtre neutres ou universelles, sont prises dans des processus d’appropriation, de circulation et de réélaboration qui reflĂštent les contradictions de la modernitĂ© latino-amĂ©ricaine et en ouvrent les possibles. Cette perspective fait du dictionnaire un outil prĂ©cieux non seulement pour l’étude des littĂ©ratures et des cultures d’AmĂ©rique latine, mais aussi pour toute la rĂ©flexion sur la production situĂ©e du savoir et sur les conditions d’une pensĂ©e vĂ©ritablement dĂ©coloniale.