Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 1
Dumitra Baron

Pour la beauté du monde (in)visible ou apprendre à voir par le langage

Henri Meschonnic, Le Nom de notre ignorance, la Dame d’Auxerre, Paris, Éditions Laurence Teper, 2006, 80 pages.

1Comment une Ɠuvre d’art peut nous parler, qu’est-ce qu’elle peut nous transmettre, quels sont les rapports entre le langage et l’Ɠuvre d’art, en quoi le langage des poĂštes peut s’appliquer pour dire les objets artistiques, qu’elle est la signification du geste d’une statue, qu’est-ce que nous apprend le discours sur l’Ɠuvre ? Voici seulement quelques questions abordĂ©es par Henri Meschonnic dans Le Nom de notre ignorance, la Dame d’Auxerre, ouvrage dont le titre nomme prĂ©cisĂ©ment l’objet d’étude de son auteur. Il s’agit d’une statuette du Louvre, appelĂ©e la « Dame d’Auxerre », nom qui semble cumuler toutes les ignorances relatives Ă  son origine, Ă  son histoire mystĂ©rieuse, au geste dont la signification reste incertaine et bien sĂ»r Ă  son vĂ©ritable nom. On dirait que le lecteur se trouve devant une Ă©nigme et qu’il attend impatiemment de son auteur un Ă©claircissement rapide du « problĂšme » (du grec « ce qu’on a devant soi, obstacle ; tĂąche, sujet de controverse » – voir Le TrĂ©sor de la langue française).

2Le livre pendule entre la mythologie, l’archĂ©ologie, l’histoire, la littĂ©rature, l’art, la traduction, et on pourrait y voir un petit compendium de savoirs artistiques qui nous invite Ă  dĂ©couvrir une autre maniĂšre de regarder, lire ou interprĂ©ter une Ɠuvre d’art. C’est un chemin tout Ă  fait particulier, un travail d’approche et d’aller-retour entre les premiĂšres impressions, la documentation solide et les relectures de cette Ɠuvre.

3Le lecteur se laisse facilement entrer dans le riche rĂ©seau sĂ©mantique et sĂ©miotique et prend un vĂ©ritable plaisir Ă  parcourir le dĂ©veloppement intertextuel et interculturel qui est rĂ©alisĂ© Ă  travers une mosaĂŻque de citations et de rĂ©fĂ©rences Ă  d’autres Ă©tudes artistiques. Les quatre photographies de Michel Chassat qui illustrent le livre permettent au lecteur de participer lui aussi Ă  cette quĂȘte de sens et complĂštent le discours Ă©crit, en lui donnant plus de rĂ©alitĂ©, en le rendant plus vivant. Les notes finales prouvent le souci de rigueur scientifique qui caractĂ©rise l’auteur et constituent en mĂȘme temps des repĂšres importants de lecture.

4Henri Meschonnic se penche sur l’étude de cette sculpture fascinante avec tous les outils qu’il a dĂ©veloppĂ©s dans ses livres antĂ©rieurs et on peut retrouver facilement des notions clĂ©s comme le langage, le signe, la poĂ©sie, la poĂ©tique, l’écriture, le rythme, ou le visage, le perceptible et l’imperceptible.

5La question du nom, qui apparaĂźt dĂ©jĂ  dans un autre ouvrage Combien de noms (L’Improviste, 1999) ou dans la traduction de l’Exode, Les Noms (DesclĂ©e de Brouwer, 2003), s’insĂšre dans une trame composĂ©e de plusieurs perspectives : historique, archĂ©ologique, artistique et littĂ©raire. La lecture qui nous est proposĂ©e est une lecture ouverte, attentive Ă  toutes les rĂ©sonances et Ă  tous les signes de l’Ɠuvre. MĂȘme si l’auteur reprend les principales descriptions et les sources historiques les plus pertinentes qui se rĂ©fĂšrent Ă  cette statue, il ne se contente jamais de leurs conclusions. Le sens semble se retrouver toujours ailleurs, l’Ɠuvre est toujours diffĂ©rente.

6Le livre dĂ©bute par une sorte d’avertissement adressĂ© aux lecteurs : Henri Meschonnic choisit de parler de cette Ɠuvre sur « un mode qui ne soit pas le passe-partout descriptif qui fait d’un regard une absence de regard » (p. 7) et prĂ©fĂšre « tenter le passage du parler de au dire », une sorte de tentative de constitution et de lĂ©gitimation (donc de crĂ©ation) de l’Ɠuvre abordĂ©e. C’est aussi une bonne occasion pour l’auteur de prĂ©ciser clairement l’un de ses objectifs – faire la « critique du langage », plus prĂ©cisĂ©ment « du langage sur l’art » –, et d’exposer briĂšvement sa dĂ©marche : « il s’agit d’aller Ă  cette Ɠuvre, de la quitter, et d’y revenir dans une suite d’allers retours qui traversent et critiquent les diverses maniĂšres de parler d’une Ɠuvre, et de passer et repasser par une typologie des discours sur l’art » (p. 7).

7En fait, la dĂ©marche adoptĂ©e ne veut sous aucune forme dĂ©crire l’objet artistique, mais le dire. Cela implique une prise de conscience de toutes les formes sous lesquelles l’Ɠuvre lui parle. Ce qui l’a attirĂ© est « son mĂ©lange d’abstraction rituelle et de fĂ©minitĂ© concrĂšte » qui l’empĂȘche « d’y sentir une prĂ©sence, un modĂšle, comme devant un Renoir » (p. 7). La spĂ©cificitĂ©, qui lui donne en mĂȘme temps l’unicitĂ©, est reprĂ©sentĂ©e par la posture : la statue est « dans le milieu d’une transformation, entre la femme et l’abstraction » (p. 7-8). Cette caractĂ©ristique processuelle, cette mouvance constante de sens et de signification, lĂ©gitime dans une certaine mesure l’approche Ă©noncĂ©e. La pertinence des discours dĂ©finitifs est mise en question parce que la statue est tout Ă  fait particuliĂšre, elle fait penser Ă  l’infini, Ă  l’intĂ©rioritĂ© et dĂ©fie toute perspective « classicisante » : elle n’est pas de « l’ordre de la statuaire grecque dite classique » (p. 8).

8La dĂ©marche ne sera en aucun point traditionnelle : on assiste Ă  un vĂ©ritable dialogue des poĂštes sur les artistes (Rilke sur Rodin), Ă  des comparaisons avec d’autres statues de la mĂȘme Ă©poque ou de la mĂȘme rĂ©gion (les idoles des Cyclades). Cette convocation des autres discours a aussi une finalitĂ© bien prĂ©cise : apprendre Ă  voir par le langage des autres, par le langage des poĂštes par exemple : « Dire qu’elle a, qu’elle est le nom de notre ignorance, ne se justifie pas seulement parce qu’on ne sait rien d’elle. D’oĂč la question aussi, qu’est-ce que c’est que savoir quelque chose d’une Ɠuvre d’art » (p. 9). Tout dĂ©tail retient son attention : l’apparence physique, le corps, la sensualitĂ©, le geste de la CrĂ©toise, la position des mains, tout est porteur d’une signification Ă  part. L’auteur inventorie les notices qui la concernent et malgrĂ© la prĂ©cision paradoxale de sa datation – entre 640 et 630 avant notre Ăšre, en CrĂšte (p. 9) –, la statue reste une vĂ©ritable inconnue par rapport Ă  d’autres sculptures de l’AntiquitĂ©. Sont aussi recensĂ©s les divers « noms », qui ne la nomment pourtant pas : ainsi, en 1913, elle est appelĂ©e pour la premiĂšre fois « la statuette d’Auxerre », ensuite « la dame d’Auxerre » (p. 10) ; il existe aussi des appellations relatives Ă  la ville oĂč elle a Ă©tĂ© vendue aux enchĂšres en 1895 (Ă  Saint-Bris-le-Vineux prĂšs d’Auxerre) ou Ă  la position de son corps : « femme debout ».

9Cette investigation des connaissances sur l’objet ancien permet Ă  l’auteur de mettre en discussion le rapport entre la temporalitĂ© et l’art puisque « notre regard est Ă  la fois de l’histoire et du temps, notre temps » (p. 10). La partie « Les changements du regard » se propose de dĂ©nombrer les principales caractĂ©risations faites par les historiens d’art qui ont insistĂ© sur sa physionomie, sur son sourire, sur le sentiment de vie qui s’en dĂ©gage ou sur les vĂȘtements. Henri Meschonnic constate un changement Ă©vident entre les approches des annĂ©es 1908-1913, qui « reprĂ©sentaient la CrĂ©toise sans vie, morne et morose » (p. 15) et celles plus rĂ©centes qui lui dĂ©couvrent une sensualitĂ© manifeste.

10L’auteur insiste aussi sur les efforts des chercheurs de « situer la statue » (p. 19) et identifie les Ă©lĂ©ments pris en compte, dont le plus important est le geste de son bras droit. Ensuite, dans la partie « DĂ©crire est un mythe », sont inventoriĂ©es les Ă©tudes extrĂȘmement dĂ©taillĂ©es de la statue et l’écrivain identifie chez les spĂ©cialistes d’art le plaisir de la description – « Il n’y a qu’à dĂ©crire » (p. 25) et le plaisir de la nomination. La rĂ©fĂ©rence Ă  DĂ©dale, le « patron des artistes », lui permet de lier la sculpture, la mythologie et le langage : « L’archĂ©ologie s’est un peu noyĂ© dans la mythologie. Et la tautologie. La sculpture, c’est la sculpture. VoilĂ  tout ce que dit le nom ‘DĂ©dale’ » (p. 27).

11La modernitĂ© de la Dame d’Auxerre  rĂ©sulte de « la transformation du regard qu’a impliquĂ©e cette modernitĂ©, comme dĂ©couverte de l’historicité » (p. 37), oĂč l’historicitĂ© n’est plus « la rĂ©duction du sens aux conditions de production du sens », mais « la capacitĂ© du sens, tout en portant sa date, de continuer son action, indĂ©finiment, et d’ĂȘtre capable d’ĂȘtre prĂ©sent au prĂ©sent » (p. 34). La statue apparaĂźt comme l’incarnation de l’archaĂŻque qui est capable de recrĂ©er « une mĂ©moire de l’informe, de l’infra-verbal », une vĂ©ritable temporalitĂ©, surtout par les gestes, ces « ébauches de mouvements ou des oublis de mouvements » (p. 40). Les derniĂšres considĂ©rations nous font penser aux thĂ©ories de Mircea Eliade sur Le mythe de l’éternel retour ou sur Le sacrĂ© et le profane. Le temps pur que la statue semble nous faire revivre, cette « continuitĂ© qui traverse les discontinuitĂ©s » (p. 41), suppose l’émergence de l’archaĂŻque et du primitif au sein des sociĂ©tĂ©s modernes et contemporaines. L’apparition Ă©piphanique affecte l’individu trop robotisĂ©, trop rĂ©ifiĂ© et lui donne la possibilitĂ© d’échapper Ă  sa condition d’objet et de se tourner vers le sujet : le primitif donne naissance Ă  une « forme-sujet » : « Notre dĂ©couverte du primitif, et de l’archaĂŻque, n’est rien d’autre que notre rencontre avec nous-mĂȘme, dans un mĂȘme mouvement du sujet » (p. 41).

12Les significations du geste que fait la main de la statue sont fort variĂ©es : un geste Ă  la fois paĂŻen et religieux, qui « dans son mystĂšre, est une allusion au mystĂšre » (p. 53), un geste « esquissé », « objet et sujet » (p. 54), qui « invoque » et « évoque », un geste de « la fragilitĂ©, du vivant » (p. 54), il reprĂ©sente surtout « le reste des mots ou des paroles », Ă©tant, de ce point de vue, « l’allĂ©gorie du lien entre du temps et du langage » (p. 54). L’auteur valorise la main qui fait le geste (une main qui Ă©crit Ă  travers le temps), une main qui exprime quelque chose d’indĂ©chiffrable. D’oĂč le paradoxe constatĂ© dans la neuviĂšme partie : par rapport Ă  l’époque de sa dĂ©couverte et des premiĂšres descriptions, la statue, en s’approchant de l’époque contemporaine, devient de plus en plus mystĂ©rieuse, de plus en plus ambiguĂ«. Tout se cache dans ce geste de la main droite, une main allongĂ©e vers la poitrine, complĂ©tĂ© par la position du corps entier (la main gauche, la tĂȘte, les lĂšvres qui esquissent un demi-sourire) : « Tout est visible. Il manque seulement le sens » (p. 57). La statue ne cache plus une Ă©nigme, elle est devenue une Ă©nigme en soi. Comment la rĂ©soudre alors ? Recourir Ă  des citations de HĂ©raclite, citer des textes des tablettes orphiques, retraduire mĂȘme certains textes grecs, tout semble bon Ă  l’auteur. Ou bien, mĂ©diter sur les diffĂ©rences entre la sculpture et la peinture, notamment sur le rapport Ă  la vie qui est totalement diffĂ©rent et qui lui fait dĂ©couvrir les « mĂ©taphores de la sculpture ».

13La sculpture porte « une parole, une parole qui est devenue du silence. Elle a le sens du silence dans le langage » (p. 63). L’auteur partage la position des artistes modernes comme Rodin, Maillol, Henry Moore, Giacometti qui « inversent la sculpture vers le subjectif, donc vers la vie » (p. 65). Ainsi, la Dame d’Auxerre est « tout entiĂšre un rituel du rapport entre l’humain et le divin, donc un sens de la vie » (p. 65). Et seul le langage poĂ©tique semble capable de la dĂ©crire, d’oĂč les nombreux dĂ©tours par les mots de Rilke qui aident l’écrivain Ă  « mieux Ă©couter la Dame d’Auxerre » (p. 66).

14Vers la fin du livre, Henri Meschonnic nous dĂ©voile une vĂ©ritable mĂ©thode d’interprĂ©tation : « pour voir une peinture ou une sculpture, il faut traverser les effets du langage sur le visible, l’interposition du culturel entre l’Ɠuvre et le regard. Pour faire apparaĂźtre qu’entre l’Ɠuvre et le regard il y a du langage, il suffit de confronter des maniĂšres diffĂ©rentes d’en parler » (p. 69). On dirait que cette mĂ©thode semble s’imposer de soi et qu’elle devrait constituer aussi la conclusion que le lecteur Ă©tait censĂ© dĂ©couvrir tout naturellement : elle apparaĂźt comme une confirmation du parcours entier. La pertinence de cette lecture est inspirĂ©e par l’Ɠuvre en soi puisque « La Dame d’Auxerre montre ce qu’on ne voit pas, et elle montre qu’elle porte successivement tous les regards » (p. 69). Et pour voir on a aussi besoin du langage : « on ne voit pas par les yeux seulement, mais Ă  travers les mots, qui disent ce qu’on croit voir » (p. 69).

15ReconsidĂ©rer le langage et son statut suppose croire dans le pouvoir des mots qui peuvent rĂ©inventer l’univers et nous apprendre Ă  voir la beautĂ© du monde (in)visible. Ce devoir de « mettre le langage au dĂ©fi » se trouve au cƓur mĂȘme de la littĂ©rature (Proust, Marina TsvĂ©taĂŻeva, Alain, AndrĂ© Breton, Antonin Artaud) et en gĂ©nĂ©ral de tout art : « L’Ɠuvre d’art met le langage au dĂ©fi. L’Ɠuvre d’art de langage est dĂ©jĂ  un dĂ©fi interne au langage. Mais la sculpture, la peinture, la musique, autrement, parce qu’ils somment de ne pas confondre dire et parler de » (p. 71).

16Le dernier essai du livre valorise « L’absence de nom » de la statue : « La Dame d’Auxerre, dans la mesure mĂȘme oĂč on ne sait rien sur son geste, nous contraint Ă  nous mettre non seulement devant l’inconnu, mais devant un mythe qui nous travaille » (p. 77). Le nom, comme la signature parfois, ne sont que relatifs, des mots qui ne peuvent peut-ĂȘtre jamais qu’esquisser le trĂ©sor inĂ©puisable qui les habite : « En somme, un chef-d’Ɠuvre, c’est un maximum du sens, et le maximum du sens, c’est son insaisissabilité » (p. 78). Nous retrouvons dans ce sens la conception fondamentale de l’auteur sur l’Ɠuvre d’art : en tant qu’acte poĂ©t(h)ique, elle transforme Ă  la fois celui qui crĂ©e et celui la contemple.

17Le mot, comme la couleur, la pierre ou le son, n’est pas uniquement un miroir, « le reflet en surface de ce qu’on y projette arbitrairement », mais une fenĂȘtre, « une ouverture sur autre chose » (George Steiner, RĂ©elles prĂ©sences – Les arts du sens, Gallimard, 1991, 2005, traduit de l’anglais par Michel R. de Pauw, p. 15). C’est prĂ©cisĂ©ment ce que le livre de Henri Meschonnic rĂ©ussit Ă  dĂ©montrer par cette rĂ©flexion qui se veut une « offrande Ă  l’inconnu », une invitation poĂ©tique Ă  s’initier aux mystĂšres artistiques : « Je n’ai fait que tenter de tourner autour d’elle, de tenter de lire, avec sa propre part d’inconnu, d’approximations, ce que nous fait l’inachevable de cette statue, peut-ĂȘtre un poĂšme de la pensĂ©e » (p. 79-80).