Pour la beauté du monde (in)visible ou apprendre à voir par le langage
1Comment une Ćuvre dâart peut nous parler, quâest-ce quâelle peut nous transmettre, quels sont les rapports entre le langage et lâĆuvre dâart, en quoi le langage des poĂštes peut sâappliquer pour dire les objets artistiques, quâelle est la signification du geste dâune statue, quâest-ce que nous apprend le discours sur lâĆuvre ? Voici seulement quelques questions abordĂ©es par Henri Meschonnic dans Le Nom de notre ignorance, la Dame dâAuxerre, ouvrage dont le titre nomme prĂ©cisĂ©ment lâobjet dâĂ©tude de son auteur. Il sâagit dâune statuette du Louvre, appelĂ©e la « Dame dâAuxerre », nom qui semble cumuler toutes les ignorances relatives Ă son origine, Ă son histoire mystĂ©rieuse, au geste dont la signification reste incertaine et bien sĂ»r Ă son vĂ©ritable nom. On dirait que le lecteur se trouve devant une Ă©nigme et quâil attend impatiemment de son auteur un Ă©claircissement rapide du « problĂšme » (du grec « ce quâon a devant soi, obstacle ; tĂąche, sujet de controverse » â voir Le TrĂ©sor de la langue française).
2Le livre pendule entre la mythologie, lâarchĂ©ologie, lâhistoire, la littĂ©rature, lâart, la traduction, et on pourrait y voir un petit compendium de savoirs artistiques qui nous invite Ă dĂ©couvrir une autre maniĂšre de regarder, lire ou interprĂ©ter une Ćuvre dâart. Câest un chemin tout Ă fait particulier, un travail dâapproche et dâaller-retour entre les premiĂšres impressions, la documentation solide et les relectures de cette Ćuvre.
3Le lecteur se laisse facilement entrer dans le riche rĂ©seau sĂ©mantique et sĂ©miotique et prend un vĂ©ritable plaisir Ă parcourir le dĂ©veloppement intertextuel et interculturel qui est rĂ©alisĂ© Ă travers une mosaĂŻque de citations et de rĂ©fĂ©rences Ă dâautres Ă©tudes artistiques. Les quatre photographies de Michel Chassat qui illustrent le livre permettent au lecteur de participer lui aussi Ă cette quĂȘte de sens et complĂštent le discours Ă©crit, en lui donnant plus de rĂ©alitĂ©, en le rendant plus vivant. Les notes finales prouvent le souci de rigueur scientifique qui caractĂ©rise lâauteur et constituent en mĂȘme temps des repĂšres importants de lecture.
4Henri Meschonnic se penche sur lâĂ©tude de cette sculpture fascinante avec tous les outils quâil a dĂ©veloppĂ©s dans ses livres antĂ©rieurs et on peut retrouver facilement des notions clĂ©s comme le langage, le signe, la poĂ©sie, la poĂ©tique, lâĂ©criture, le rythme, ou le visage, le perceptible et lâimperceptible.
5La question du nom, qui apparaĂźt dĂ©jĂ dans un autre ouvrage Combien de noms (LâImproviste, 1999) ou dans la traduction de lâExode, Les Noms (DesclĂ©e de Brouwer, 2003), sâinsĂšre dans une trame composĂ©e de plusieurs perspectives : historique, archĂ©ologique, artistique et littĂ©raire. La lecture qui nous est proposĂ©e est une lecture ouverte, attentive Ă toutes les rĂ©sonances et Ă tous les signes de lâĆuvre. MĂȘme si lâauteur reprend les principales descriptions et les sources historiques les plus pertinentes qui se rĂ©fĂšrent Ă cette statue, il ne se contente jamais de leurs conclusions. Le sens semble se retrouver toujours ailleurs, lâĆuvre est toujours diffĂ©rente.
6Le livre dĂ©bute par une sorte dâavertissement adressĂ© aux lecteurs : Henri Meschonnic choisit de parler de cette Ćuvre sur « un mode qui ne soit pas le passe-partout descriptif qui fait dâun regard une absence de regard » (p. 7) et prĂ©fĂšre « tenter le passage du parler de au dire », une sorte de tentative de constitution et de lĂ©gitimation (donc de crĂ©ation) de lâĆuvre abordĂ©e. Câest aussi une bonne occasion pour lâauteur de prĂ©ciser clairement lâun de ses objectifs â faire la « critique du langage », plus prĂ©cisĂ©ment « du langage sur lâart » â, et dâexposer briĂšvement sa dĂ©marche : « il sâagit dâaller Ă cette Ćuvre, de la quitter, et dây revenir dans une suite dâallers retours qui traversent et critiquent les diverses maniĂšres de parler dâune Ćuvre, et de passer et repasser par une typologie des discours sur lâart » (p. 7).
7En fait, la dĂ©marche adoptĂ©e ne veut sous aucune forme dĂ©crire lâobjet artistique, mais le dire. Cela implique une prise de conscience de toutes les formes sous lesquelles lâĆuvre lui parle. Ce qui lâa attirĂ© est « son mĂ©lange dâabstraction rituelle et de fĂ©minitĂ© concrĂšte » qui lâempĂȘche « dây sentir une prĂ©sence, un modĂšle, comme devant un Renoir » (p. 7). La spĂ©cificitĂ©, qui lui donne en mĂȘme temps lâunicitĂ©, est reprĂ©sentĂ©e par la posture : la statue est « dans le milieu dâune transformation, entre la femme et lâabstraction » (p. 7-8). Cette caractĂ©ristique processuelle, cette mouvance constante de sens et de signification, lĂ©gitime dans une certaine mesure lâapproche Ă©noncĂ©e. La pertinence des discours dĂ©finitifs est mise en question parce que la statue est tout Ă fait particuliĂšre, elle fait penser Ă lâinfini, Ă lâintĂ©rioritĂ© et dĂ©fie toute perspective « classicisante » : elle nâest pas de « lâordre de la statuaire grecque dite classique » (p. 8).
8La dĂ©marche ne sera en aucun point traditionnelle : on assiste Ă un vĂ©ritable dialogue des poĂštes sur les artistes (Rilke sur Rodin), Ă des comparaisons avec dâautres statues de la mĂȘme Ă©poque ou de la mĂȘme rĂ©gion (les idoles des Cyclades). Cette convocation des autres discours a aussi une finalitĂ© bien prĂ©cise : apprendre Ă voir par le langage des autres, par le langage des poĂštes par exemple : « Dire quâelle a, quâelle est le nom de notre ignorance, ne se justifie pas seulement parce quâon ne sait rien dâelle. DâoĂč la question aussi, quâest-ce que câest que savoir quelque chose dâune Ćuvre dâart » (p. 9). Tout dĂ©tail retient son attention : lâapparence physique, le corps, la sensualitĂ©, le geste de la CrĂ©toise, la position des mains, tout est porteur dâune signification Ă part. Lâauteur inventorie les notices qui la concernent et malgrĂ© la prĂ©cision paradoxale de sa datation â entre 640 et 630 avant notre Ăšre, en CrĂšte (p. 9) â, la statue reste une vĂ©ritable inconnue par rapport Ă dâautres sculptures de lâAntiquitĂ©. Sont aussi recensĂ©s les divers « noms », qui ne la nomment pourtant pas : ainsi, en 1913, elle est appelĂ©e pour la premiĂšre fois « la statuette dâAuxerre », ensuite « la dame dâAuxerre » (p. 10) ; il existe aussi des appellations relatives Ă la ville oĂč elle a Ă©tĂ© vendue aux enchĂšres en 1895 (Ă Saint-Bris-le-Vineux prĂšs dâAuxerre) ou Ă la position de son corps : « femme debout ».
9Cette investigation des connaissances sur lâobjet ancien permet Ă lâauteur de mettre en discussion le rapport entre la temporalitĂ© et lâart puisque « notre regard est Ă la fois de lâhistoire et du temps, notre temps » (p. 10). La partie « Les changements du regard » se propose de dĂ©nombrer les principales caractĂ©risations faites par les historiens dâart qui ont insistĂ© sur sa physionomie, sur son sourire, sur le sentiment de vie qui sâen dĂ©gage ou sur les vĂȘtements. Henri Meschonnic constate un changement Ă©vident entre les approches des annĂ©es 1908-1913, qui « reprĂ©sentaient la CrĂ©toise sans vie, morne et morose » (p. 15) et celles plus rĂ©centes qui lui dĂ©couvrent une sensualitĂ© manifeste.
10Lâauteur insiste aussi sur les efforts des chercheurs de « situer la statue » (p. 19) et identifie les Ă©lĂ©ments pris en compte, dont le plus important est le geste de son bras droit. Ensuite, dans la partie « DĂ©crire est un mythe », sont inventoriĂ©es les Ă©tudes extrĂȘmement dĂ©taillĂ©es de la statue et lâĂ©crivain identifie chez les spĂ©cialistes dâart le plaisir de la description â « Il nây a quâĂ dĂ©crire » (p. 25) et le plaisir de la nomination. La rĂ©fĂ©rence Ă DĂ©dale, le « patron des artistes », lui permet de lier la sculpture, la mythologie et le langage : « LâarchĂ©ologie sâest un peu noyĂ© dans la mythologie. Et la tautologie. La sculpture, câest la sculpture. VoilĂ tout ce que dit le nom âDĂ©daleâ » (p. 27).
11La modernitĂ© de la Dame dâAuxerre rĂ©sulte de « la transformation du regard quâa impliquĂ©e cette modernitĂ©, comme dĂ©couverte de lâhistoricité » (p. 37), oĂč lâhistoricitĂ© nâest plus « la rĂ©duction du sens aux conditions de production du sens », mais « la capacitĂ© du sens, tout en portant sa date, de continuer son action, indĂ©finiment, et dâĂȘtre capable dâĂȘtre prĂ©sent au prĂ©sent » (p. 34). La statue apparaĂźt comme lâincarnation de lâarchaĂŻque qui est capable de recrĂ©er « une mĂ©moire de lâinforme, de lâinfra-verbal », une vĂ©ritable temporalitĂ©, surtout par les gestes, ces « ébauches de mouvements ou des oublis de mouvements » (p. 40). Les derniĂšres considĂ©rations nous font penser aux thĂ©ories de Mircea Eliade sur Le mythe de lâĂ©ternel retour ou sur Le sacrĂ© et le profane. Le temps pur que la statue semble nous faire revivre, cette « continuitĂ© qui traverse les discontinuitĂ©s » (p. 41), suppose lâĂ©mergence de lâarchaĂŻque et du primitif au sein des sociĂ©tĂ©s modernes et contemporaines. Lâapparition Ă©piphanique affecte lâindividu trop robotisĂ©, trop rĂ©ifiĂ© et lui donne la possibilitĂ© dâĂ©chapper Ă sa condition dâobjet et de se tourner vers le sujet : le primitif donne naissance Ă une « forme-sujet » : « Notre dĂ©couverte du primitif, et de lâarchaĂŻque, nâest rien dâautre que notre rencontre avec nous-mĂȘme, dans un mĂȘme mouvement du sujet » (p. 41).
12Les significations du geste que fait la main de la statue sont fort variĂ©es : un geste Ă la fois paĂŻen et religieux, qui « dans son mystĂšre, est une allusion au mystĂšre » (p. 53), un geste « esquissé », « objet et sujet » (p. 54), qui « invoque » et « évoque », un geste de « la fragilitĂ©, du vivant » (p. 54), il reprĂ©sente surtout « le reste des mots ou des paroles », Ă©tant, de ce point de vue, « lâallĂ©gorie du lien entre du temps et du langage » (p. 54). Lâauteur valorise la main qui fait le geste (une main qui Ă©crit Ă travers le temps), une main qui exprime quelque chose dâindĂ©chiffrable. DâoĂč le paradoxe constatĂ© dans la neuviĂšme partie : par rapport Ă lâĂ©poque de sa dĂ©couverte et des premiĂšres descriptions, la statue, en sâapprochant de lâĂ©poque contemporaine, devient de plus en plus mystĂ©rieuse, de plus en plus ambiguĂ«. Tout se cache dans ce geste de la main droite, une main allongĂ©e vers la poitrine, complĂ©tĂ© par la position du corps entier (la main gauche, la tĂȘte, les lĂšvres qui esquissent un demi-sourire) : « Tout est visible. Il manque seulement le sens » (p. 57). La statue ne cache plus une Ă©nigme, elle est devenue une Ă©nigme en soi. Comment la rĂ©soudre alors ? Recourir Ă des citations de HĂ©raclite, citer des textes des tablettes orphiques, retraduire mĂȘme certains textes grecs, tout semble bon Ă lâauteur. Ou bien, mĂ©diter sur les diffĂ©rences entre la sculpture et la peinture, notamment sur le rapport Ă la vie qui est totalement diffĂ©rent et qui lui fait dĂ©couvrir les « mĂ©taphores de la sculpture ».
13La sculpture porte « une parole, une parole qui est devenue du silence. Elle a le sens du silence dans le langage » (p. 63). Lâauteur partage la position des artistes modernes comme Rodin, Maillol, Henry Moore, Giacometti qui « inversent la sculpture vers le subjectif, donc vers la vie » (p. 65). Ainsi, la Dame dâAuxerre est « tout entiĂšre un rituel du rapport entre lâhumain et le divin, donc un sens de la vie » (p. 65). Et seul le langage poĂ©tique semble capable de la dĂ©crire, dâoĂč les nombreux dĂ©tours par les mots de Rilke qui aident lâĂ©crivain à « mieux Ă©couter la Dame dâAuxerre » (p. 66).
14Vers la fin du livre, Henri Meschonnic nous dĂ©voile une vĂ©ritable mĂ©thode dâinterprĂ©tation : « pour voir une peinture ou une sculpture, il faut traverser les effets du langage sur le visible, lâinterposition du culturel entre lâĆuvre et le regard. Pour faire apparaĂźtre quâentre lâĆuvre et le regard il y a du langage, il suffit de confronter des maniĂšres diffĂ©rentes dâen parler » (p. 69). On dirait que cette mĂ©thode semble sâimposer de soi et quâelle devrait constituer aussi la conclusion que le lecteur Ă©tait censĂ© dĂ©couvrir tout naturellement : elle apparaĂźt comme une confirmation du parcours entier. La pertinence de cette lecture est inspirĂ©e par lâĆuvre en soi puisque « La Dame dâAuxerre montre ce quâon ne voit pas, et elle montre quâelle porte successivement tous les regards » (p. 69). Et pour voir on a aussi besoin du langage : « on ne voit pas par les yeux seulement, mais Ă travers les mots, qui disent ce quâon croit voir » (p. 69).
15ReconsidĂ©rer le langage et son statut suppose croire dans le pouvoir des mots qui peuvent rĂ©inventer lâunivers et nous apprendre Ă voir la beautĂ© du monde (in)visible. Ce devoir de « mettre le langage au dĂ©fi » se trouve au cĆur mĂȘme de la littĂ©rature (Proust, Marina TsvĂ©taĂŻeva, Alain, AndrĂ© Breton, Antonin Artaud) et en gĂ©nĂ©ral de tout art : « LâĆuvre dâart met le langage au dĂ©fi. LâĆuvre dâart de langage est dĂ©jĂ un dĂ©fi interne au langage. Mais la sculpture, la peinture, la musique, autrement, parce quâils somment de ne pas confondre dire et parler de » (p. 71).
16Le dernier essai du livre valorise « Lâabsence de nom » de la statue : « La Dame dâAuxerre, dans la mesure mĂȘme oĂč on ne sait rien sur son geste, nous contraint Ă nous mettre non seulement devant lâinconnu, mais devant un mythe qui nous travaille » (p. 77). Le nom, comme la signature parfois, ne sont que relatifs, des mots qui ne peuvent peut-ĂȘtre jamais quâesquisser le trĂ©sor inĂ©puisable qui les habite : « En somme, un chef-dâĆuvre, câest un maximum du sens, et le maximum du sens, câest son insaisissabilité » (p. 78). Nous retrouvons dans ce sens la conception fondamentale de lâauteur sur lâĆuvre dâart : en tant quâacte poĂ©t(h)ique, elle transforme Ă la fois celui qui crĂ©e et celui la contemple.
17Le mot, comme la couleur, la pierre ou le son, nâest pas uniquement un miroir, « le reflet en surface de ce quâon y projette arbitrairement », mais une fenĂȘtre, « une ouverture sur autre chose » (George Steiner, RĂ©elles prĂ©sences â Les arts du sens, Gallimard, 1991, 2005, traduit de lâanglais par Michel R. de Pauw, p. 15). Câest prĂ©cisĂ©ment ce que le livre de Henri Meschonnic rĂ©ussit Ă dĂ©montrer par cette rĂ©flexion qui se veut une « offrande Ă lâinconnu », une invitation poĂ©tique Ă sâinitier aux mystĂšres artistiques : « Je nâai fait que tenter de tourner autour dâelle, de tenter de lire, avec sa propre part dâinconnu, dâapproximations, ce que nous fait lâinachevable de cette statue, peut-ĂȘtre un poĂšme de la pensĂ©e » (p. 79-80).

