Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 27, numéro 3
titre article
Seongyoun Lee et Moo-yong Kim

Récits familiaux de victimes de massacres pendant la guerre de Corée : écrire comme acte politique de dénonciation

KIM Moo-yong, « RĂ©cits familiaux de victimes de massacres pendant la guerre de CorĂ©e : Ă©crire comme acte politique de dĂ©nonciation », dans JUNG Byung-wook, ITAGAKI Ryuta (dir.), 음Ʞ넌 톔핎 ëłž ì „í†”êłŒ 귌대, ì‹ëŻŒì§€ì™€ ê”­ê°€ [Tradition et modernitĂ©, colonie et État Ă  travers les journaux intimes], SĂ©oul : Somyoung, 2013, p. 407-422.
Texte traduit par : Seongyoun Lee

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Le massacre des civils et la culture de l’autobiographie

1L’histoire personnelle et le parcours des victimes du massacre ont Ă©tĂ© publiĂ©s, aprĂšs la guerre de CorĂ©e, tantĂŽt sous forme d’autobiographies rĂ©digĂ©es par les survivants, tantĂŽt sous forme de biographies rĂ©digĂ©es par des tiers. Les rĂ©cits des enfants survivants du massacre s’appuient sur des tĂ©moignages oraux ou sur des textes qu’ils ont eux-mĂȘmes rĂ©digĂ©s Ă  partir de leur expĂ©rience traumatique. Cependant, la pratique de l’(auto)biographie demeure peu Ă©vidente chez les rescapĂ©s. Leur position socio-culturelle rend la rĂ©daction particuliĂšrement difficile : il s’agit de faire entendre leurs rĂ©cits alors mĂȘme que la sociĂ©tĂ© refuse de reconnaĂźtre le massacre. On peut souvent observer que peu d’autobiographies ne retracent pas l’ensemble d’une existence ; la plupart se prĂ©sentent plutĂŽt sous forme de recueils de tĂ©moignages oraux. Il convient toutefois de noter que la portĂ©e des (auto)biographies diffĂšre de celle des tĂ©moignages oraux. Depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000, l’enquĂȘte sur le massacre des CorĂ©ens a permis de recueillir de nombreux tĂ©moignages oraux, portant sur des Ă©vĂ©nements et des thĂšmes divers. La crĂ©ation de la Commission pour la VĂ©ritĂ© et la RĂ©conciliation a renforcĂ© la lĂ©gitimitĂ© des paroles de victimes1. Les tĂ©moignages ont permis d’inscrire dans l’espace public des expĂ©riences personnelles et douloureuses, jusque-lĂ  peu reconnues par la sociĂ©tĂ© ou rĂ©primĂ©es par le pouvoir Ă©tatique. MĂȘme si ces tĂ©moignages ont contribuĂ© Ă  une rĂ©vĂ©lation progressive de la vĂ©ritĂ©, ils prĂ©sentent des limites lorsqu’il s’agit de restituer les histoires de vie et le quotidien des survivants. CentrĂ©s presque exclusivement sur la vĂ©rification des faits, ils tendent Ă  rĂ©duire et Ă  marginaliser les rĂ©cits personnels, qui comportent nĂ©cessairement des micro-rĂ©cits de perte, de douleur, de frustration et de colĂšre. En mettant l’accent sur la preuve des dommages matĂ©riels, ces tĂ©moignages apparaissent surtout comme des documents attestant de la violence Ă©tatique. En revanche, les (auto)biographies ouvrent une perspective sur la vie quotidienne et sur l’expĂ©rience Ă  l’échelle individuelle. Elles permettent d’explorer la douleur intime, les relations familiales, la sociĂ©tĂ© face au massacre Ă©tatique. En d’autres termes, elles rĂ©vĂšlent comment le massacre a marquĂ© les vies et les mentalitĂ©s, et comment ses effets perdurent jusqu’à aujourd’hui. Par rapport aux tĂ©moignages, les (auto)biographies de victimes demeurent largement mĂ©connues2 et, depuis 2005, annĂ©e marquĂ©e par un mouvement de liquidation du passĂ©, elles sont progressivement mises au jour. Trois ouvrages en particulier seront analysĂ©s : ceux de Young-sun Seo (서영선), Ki-won Yeo (ì—Źêž°ì›) et Hui-chun Park (ë°•íŹì¶˜). Le premier relĂšve de l’autobiographie, tandis que les deux autres, publiĂ©s sous le titre ă€Ží•œê”­ëŻŒì€‘ê”Źìˆ ì—Žì „ă€[SĂ©rie de biographies orales du peuple corĂ©en], s’inscrivent plutĂŽt dans le registre biographique. Les trois auteurs partagent une Ă©criture davantage centrĂ©e sur la vie individuelle que sur l’évĂ©nement historique. Notre analyse portera donc sur leurs rĂ©cits de vie, articulĂ©s autour du souvenir du massacre.

2Young-sun Seo, Ki-won Yeo et Hui-chun Park appartiennent Ă  des familles dont les parents ou d’autres proches ont Ă©tĂ© tuĂ©s juste aprĂšs la guerre de CorĂ©e3. Nous examinerons comment l’identitĂ© de victime se construit Ă  travers le silence et la rĂ©adaptation, puis se reconfigure en un sujet rĂ©sistant, animĂ© par la colĂšre contre la violence de l’État.

L’histoire familiale comme mĂ©moire du prĂ©sent

3Les (auto)biographies des familles survivantes du massacre des civils relatent et mettent en scĂšne des souvenirs traumatiques du passĂ©. Le traumatisme vĂ©cu par les parents se transmet Ă  l’ensemble de la famille et se trouve hĂ©ritĂ© par l’auteur, transformant ainsi une douleur individuelle en affaire familiale. Chez les rescapĂ©s, les parents et la famille occupent une place centrale dans l’univers langagier qui leur permet d’exprimer leur passĂ© et leur traumatisme. Cette structure narrative est liĂ©e au sacrifice parental, qui a laissĂ© chez les survivants une blessure indĂ©lĂ©bile. En Ă©crivant, « je ne peux mĂȘme pas compter combien de fois j’ai pleurĂ© intĂ©rieurement en pensant Ă  ma mĂšre », Young-sun Seo confie dans son autobiographie que « si ma mĂšre Ă©tait vivante, mon frĂšre ne serait pas mort et les cinq frĂšres et sƓurs ne se seraient pas sĂ©parĂ©s4 ». De son cĂŽtĂ©, Hui-chun Park avoue que le sacrifice de son pĂšre a « marquĂ© dĂ©finitivement [sa] vie », ainsi que celle de sa famille. Il « balbutie » encore aujourd’hui et se perd chaque fois que le nom de son pĂšre est Ă©voquĂ©5. Il ajoute : « Si mon pĂšre n’avait pas subi cette Ă©preuve, j’aurais pu mener une autre vie, d’une maniĂšre ou d’une autre6. » Dans leurs autobiographies, l’histoire familiale apparaĂźt comme une mĂ©moire du prĂ©sent : elle ne relĂšve pas d’un passĂ© clos, mais se rĂ©actualise sans cesse dans la vie quotidienne. Alors qu’ils Ă©taient enfants ou adolescents au moment des faits, les rescapĂ©s revisitent leurs souvenirs d’enfance Ă  travers le regard de l’adulte qu’ils sont aujourd’hui. Les rĂ©miniscences de l’enfance s’ajustent Ă  la perspective du prĂ©sent et l’actualisation se produit de maniĂšre continue et intense. Ils se rappellent les scĂšnes oĂč leurs parents furent arrĂȘtĂ©s par la police ou par les autoritĂ©s, ainsi que leurs tentatives de les retrouver — vivants ou morts — comme si ces Ă©vĂ©nements se dĂ©roulaient encore aujourd’hui, leur attribuant un sens toujours actuel.

4Le souvenir se manifeste Ă©galement de maniĂšre sĂ©lective. Pour les survivants, leurs souvenirs sont eux-mĂȘmes des blessures. Écrire une autobiographie consiste Ă  repĂ©rer ou Ă  construire des motifs significatifs dans le passĂ©, Ă  partir desquels certains souvenirs sont privilĂ©giĂ©s7. La famille, en tant que lieu de mĂ©moire, devient le point d’ancrage qui leur permet de relier leur passĂ© douloureux Ă  leur vie prĂ©sente. Les lieux de sĂ©paration avec leurs parents sont ainsi sans cesse rĂ©imaginĂ©s et rejouĂ©s dans leurs rĂ©cits. Young-sun Seo se souvient toujours du dernier moment passĂ© avec sa mĂšre : « Vers la fin du mois de dĂ©cembre, trois hommes cagoulĂ©s appartenant aux troupes de police sont venus l’emmener. Ils m’ont criĂ© de rentrer immĂ©diatement dans la maison, alors que j’essayais de la suivre sur le seuil. J’ai fini par obĂ©ir, par peur, et ce fut la derniĂšre fois que je l’ai vue [ma mĂšre]8. » Peu aprĂšs, elle s’est approchĂ©e de l’usine de distillation, supposĂ©e abriter de nombreuses personnes comme sa mĂšre. TerrifiĂ©e, elle est rentrĂ©e chez elle, un souvenir qui lui a laissĂ©, depuis un demi-siĂšcle, un regret profond9. Ki-won Yeo Ă©crit : « Quand mon pĂšre a subi cette affaire, j’avais huit ou neuf ans. Je ne retrouve toujours pas son cadavre et cela reste pour moi le Haan10. » Hui-chun Park raconte avoir rendu visite Ă  son pĂšre au commissariat le lendemain de son arrestation par un gardien de la paix. Il n’imaginait pas alors que son pĂšre serait exĂ©cutĂ©, ce qui lui a Ă©galement laissĂ© le Haan au fond du cƓur11. Il s’est rendu Ă  plusieurs reprises Ă  Gomtijae, lieu du massacre, pour retrouver le corps de son pĂšre, mais sans succĂšs en raison de la dĂ©composition12.

5Le passĂ©, dans la mĂ©moire traumatique de chaque victime, n’est pas rĂ©volu, mĂȘme s’il appartient au temps Ă©coulé : il persiste comme expĂ©rience vĂ©cue, continuant de dominer l’individu et la communautĂ©13. Comme le raconte Young-sun Seo, tout ce qu’ils ont traversĂ© durant leur enfance est devenu « une histoire que je ne pourrai jamais effacer de mes souvenirs14». Pour Young-sun Seo, la sĂ©paration d’avec sa mĂšre est « la blessure ineffaçable de mon enfance, gravĂ©e comme une scĂšne, qui s’accumule avec la tristesse15 ». La famille laissĂ©e derriĂšre a dĂ» subvenir seule Ă  ses besoins, sans pouvoir partager sa douleur en dehors du cercle familial16. L’État — agresseur, surveillant et contrĂŽleur — ne pouvait pas constituer un interlocuteur vers qui se tourner pour exprimer ses difficultĂ©s. La famille d’une personne disparue se retrouvait Ă©galement isolĂ©e de ses voisins et de ses proches. Pour Young-sun Seo, ses cousins ne lui ont pas tendu la main, victimes eux-mĂȘmes de la pĂ©nurie de l’aprĂšs-guerre17. Elle n’avait aucune Ă©paule sur laquelle s’appuyer, car, Ă  l’époque : « les cousins aĂźnĂ©s n’avaient pas non plus assez Ă  manger, la police ayant confisquĂ© les provisions qu’ils avaient. Ils nous ont dit d’aller chercher nous-mĂȘmes de quoi faire Ă  manger18. » La famille constituait le seul espace oĂč les victimes pouvaient partager la rĂ©alitĂ© qu’ils vivaient, leur sentiment d’injustice et leur douleur. Dans un contexte oĂč l’État ignorait ou niait le massacre, la famille constituait presque l’unique espace de comprĂ©hension et de solidaritĂ©. La famille a ainsi favorisĂ© la construction d’une identitĂ© collective au sein de l’unitĂ© familiale et façonnĂ© une conscience de victime face Ă  l’État. Les membres survivants ont poursuivi leur vie malgrĂ© l’absence des parents, prĂ©servant l’espace familial qui devenait une source de soutien et un sentiment de communautĂ©. La famille reprĂ©sentait un lieu de vie partagĂ©, en opposition avec un État responsable de la violence et une sociĂ©tĂ© marquĂ©e par l’indiffĂ©rence.

Silence, adaptation et intériorisation de la résistance

6Dans les autobiographies des familles de victimes du massacre se manifestent la rĂ©sistance Ă  la violence de l’État, le silence et l’adaptation sociale des individus. La majoritĂ© des survivants ont perdu leurs parents Ă  un trĂšs jeune Ăąge se retrouvant dans une situation de grande vulnĂ©rabilitĂ©. Dans ce contexte, la rĂ©sistance s’est intĂ©riorisĂ©e, et la colĂšre de mĂȘme que le sentiment d’injustice ont Ă©tĂ© rĂ©primĂ©s. Ils n’osaient pas rĂ©sister Ă  l’époque. Comme l’a fait remarquer Young-sun Seo, elle a dĂ» rebrousser chemin juste devant la porte de l’usine. [...] Beaucoup de survivants ont souffert d’un sentiment d’impuissance, et la crainte de la violence de la part de l’État les a contraints au silence. Young-sun Seo a Ă©tĂ© embauchĂ©e dans un hĂŽpital et a poursuivi sa vie quotidienne, mais la peur l’a empĂȘchĂ©e de prononcer le moindre mot au sujet de ses parents19. Hui-chun Park a Ă©galement Ă©prouvĂ© un sentiment d’impuissance et de culpabilitĂ©, perdant son chemin dans la vie. Il a ressenti « le regret de ne pas avoir pu faire autrement face Ă  la mort de [son] pĂšre » et il a commencĂ© Ă  « se sentir totalement perdu » dans sa vie20. Au dĂ©part, ce type de conflit et d’errance s’intĂ©riorise avant de s’exprimer sous forme de rĂ©volte contre l’État. Selon Hui-chun Park, Ă  l’époque, « en effet, la particularitĂ© rĂ©gionale a jouĂ©, mais nous n’avons pas eu le courage de parler des Rouges et de la mort de mon pĂšre21 ». Une fois lorsqu’il a Ă©voquĂ© la mort de mon pĂšre, les autres lui ont dit : « tu vas ĂȘtre Ă©galement emmenĂ© jusqu’à la mort », sinon « tu ne reviendras pas vivant22 ».

7La peur, l’impuissance et le silence ont perdurĂ© un certain temps. Toutefois, le silence ne signifie pas forcĂ©ment la conformitĂ© ou l’accord avec la violence exercĂ©e par l’État. Le silence reprĂ©sente Ă  la fois une forme d’adaptation et de survie dans la sociĂ©tĂ©, ainsi qu’une intĂ©riorisation de la rĂ©sistance, autrement dit, une rĂ©sistance silencieuse. De ce point de vue, il est nĂ©cessaire d’évoquer la signification ambivalente, voire complexe, de ce silence, qui traduit le rapport entre une adaptation en surface et une rĂ©sistance en profondeur. Plus l’intĂ©riorisation progresse, plus l’adaptation s’intensifie. En examinant l’ensemble de la vie des familles de victimes du massacre, on observe une tendance Ă  se conformer et Ă  s’adapter Ă  la sociĂ©tĂ©. Il n’est pas rare d’observer une sur-adaptation plutĂŽt qu’une mauvaise adaptation.

8Young-sun Seo, par exemple, a travaillĂ© jour et nuit pour subvenir aux besoins de sa famille. Elle s’est investie dans son activitĂ© professionnelle afin de financer les Ă©tudes de ses jeunes frĂšres23. Dans le cas de Hui-chun Park, contrairement Ă  beaucoup de gens de cette Ă©poque qui rechignaient Ă  accomplir leur service militaire, il s’est engagĂ© volontairement dans l’armĂ©e. DĂšs son enrĂŽlement, on l’a considĂ©rĂ© comme insensĂ©, voire fou24. Il s’est pleinement investi dans l’armĂ©e et a Ă©tĂ© « dĂ©corĂ© pour sa contribution Ă  la capture des “Rouges” », au point que son « nom est gravĂ© sur la tour de l’ñme des morts pour la patrie du 25 juin Ă  Cheong-do25 ». Cela constitue un point de tension entre la sur-adaptation en tant que membre d’une famille de victimes et son identitĂ© personnelle. Autour de lui, on disait : « Le pĂšre est mort pour avoir frĂ©quentĂ© les “Rouges”, et le fils est dĂ©corĂ© pour les avoir capturĂ©s26. » Ce phĂ©nomĂšne de sur-adaptation excessive Ă©tait gĂ©nĂ©ralisĂ©, tout en ayant une valeur reprĂ©sentative exceptionnelle. Il n’est pas facile d’identifier dans les tĂ©moignages ou les biographies des descendants de victimes du massacre des comportements activement favorables Ă  la politique anticommuniste, mais ils apparaissent plus clairement lorsqu’on observe attentivement l’univers intĂ©rieur des personnes survivantes. Celles-ci ont Ă©tĂ© contraintes d’adopter des attitudes plus collaboratives afin d’éviter d’ĂȘtre perçues comme d’extrĂȘme-gauche ou comme des « Rouges », comme ce fut le cas auparavant. Pour cette raison, Ki-won Yeo a travaillĂ© sans relĂąche afin d’ĂȘtre reconnu au sein de la communautĂ© locale. AprĂšs le coup d’État du 16 mai 1960, il a participĂ© activement Ă  la vie sociale et il a occupĂ© de nombreuses fonctions — reprĂ©sentant de la communautĂ© rĂ©gionale de Seongju, membre du comitĂ© du Gyeong-buk — au point qu’on disait de lui qu’il Ă©tait : « suffisamment anticommuniste, sans ĂȘtre militant anticommuniste27 ». À premiĂšre vue, ces Ă©lĂ©ments peuvent relever de la vie ordinaire d’un individu. Ils tĂ©moignent toutefois d’une conscience Ă  travers laquelle les victimes cherchent Ă  ĂȘtre reconnues comme des citoyens de la nation. Il s’agit d’une forme de narration fortement centrĂ©e sur la conscience de soi, offrant une double lecture de leurs vĂ©cus28. Autrement dit, les survivants rĂ©interprĂštent et redĂ©finissent leur passĂ© et leurs expĂ©riences en les racontant et en les inscrivant dans leurs autobiographies. [...] Ils ont toujours eu conscience d’ĂȘtre les enfants « des Rouges » tuĂ©s lors du massacre. Ce fait rend possible une narration contradictoire Ă  la fois adaptive et rĂ©sistante. La sur-adaptation ne signifie pas nĂ©cessairement la perte de l’identitĂ© et de la conscience de victime, ni la suspension de toute crainte ou rĂ©volte contre la violence Ă©tatique. Les survivants ont souvent Ă©tĂ© tiraillĂ©s entre adaptation et rĂ©sistance. Dans le cas de Hui-chun Park, il a rĂ©ussi Ă  se cacher pour s’embarquer clandestinement vers le Japon, ce qui peut ĂȘtre interprĂ©tĂ© comme une fuite face Ă  la rĂ©alitĂ©, mais reprĂ©sentait aussi pour lui une maniĂšre d’exprimer son mĂ©contentement et sa rĂ©volte envers la sociĂ©tĂ©. Parmi les raisons de son dĂ©part pour le Japon, il a Ă©voquĂ© la mort de son pĂšre, son dĂ©sir de vengeance et de rĂ©sistance, son insatisfaction envers la police et le manque de solidaritĂ© de sa communautĂ©29.

L’identitĂ© des survivants et la conscience de victime

9Ce conflit intĂ©rieur, liĂ© Ă  leur identitĂ© d’enfants de victimes, s’est exprimĂ© comme une conscience hĂ©ritĂ©e. L’identitĂ© des survivants s’est forgĂ©e sous le stigmate social d’ĂȘtre les enfants des « Rouges ». Ils ont Ă©tĂ© soumis Ă  la condamnation qui frappait l’ensemble de leur famille, ainsi qu’à une Ă©troite surveillance de l’État, deux facteurs qui ont influencĂ© la construction de leur identitĂ©. L’autobiographie apparaĂźt, en effet, comme une forme de mĂ©moire sociale. Les individus y relatent les histoires marquantes de leur vie et convoquent leurs souvenirs personnels afin de comprendre les Ă©vĂ©nements sociaux30. Les survivants Ă©voquent trĂšs souvent la discrimination et la surveillance dont ils ont Ă©tĂ© victimes. Young-sun Seo, par exemple, raconte avoir Ă©tĂ© empĂȘchĂ©e par la police de se rendre Ă  son lieu de travail avec sa sƓur31. MĂȘme si les enfants des victimes se sont efforcĂ©s de paraĂźtre coopĂ©ratifs et de s’adapter Ă  la sociĂ©tĂ©, ils n’étaient pas considĂ©rĂ©s comme des citoyens Ă  part entiĂšre. Ki-won Yeo a dĂ» payer une somme importante, Ă©quivalente Ă  « un veau », afin d’éviter que son frĂšre, affectĂ© Ă  l’armĂ©e, ne subisse des dĂ©savantages lors de la vĂ©rification de ses antĂ©cĂ©dents. Son frĂšre a Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme un « citoyen de second rang » malgrĂ© son service militaire, tandis que lui-mĂȘme Ă©tait relĂ©guĂ© au statut de « citoyen tiers32 ». Il a aussi rencontrĂ© des obstacles pour voyager Ă  l’étranger et n’a mĂȘme pas osĂ© envisager une carriĂšre de fonctionnaire. Les survivants Ă©taient ainsi perçus comme des non-citoyens dangereux, Ă  surveiller et Ă  contrĂŽler. Les survivants ont Ă©galement pris part Ă  diverses activitĂ©s sociales pour tenter d’effacer les stigmates qui leur avaient Ă©tĂ© imposĂ©s, mais ils sont restĂ©s Ă  la frontiĂšre entre citoyens et non-citoyens. Ki-won Yeo, par exemple, a voulu intĂ©grer l’équipe recrutĂ©e par une institution gouvernementale pour ĂȘtre envoyĂ©e Ă  l’étranger afin de se former aux techniques agricoles, mais il en a Ă©tĂ© exclu aprĂšs vĂ©rification de son identitĂ©. Il affirme : « J’ai travaillĂ© pas mal d’annĂ©es pour le pays, mais ils me traitent ainsi », ce qui lui avait « ÎtĂ© tout patriotisme33 ». Hui-chun Park, lui aussi, a cherchĂ© Ă  s’adapter et Ă  se conformer aux politiques, mais il a toujours conservĂ© la conscience d’appartenir Ă  une famille de victimes. En lui s’opposaient son moi endeuillĂ© et son moi social. Ce conflit ancien s’est transformĂ© en un dĂ©sir de venger la mort de son pĂšre. DĂšs son admission Ă  l’école de gendarmerie, il est allĂ© demander Ă  Jeong, agent secret de l’unitĂ© militaire Ho-rim, impliquĂ© dans le meurtre de son pĂšre, la raison du crime. La rĂ©ponse — « quoi d’autre que ton pĂšre Ă©tait un Rouge ? » — l’a poussĂ© Ă  insulter et Ă  frapper violemment l’agent34. Hui-chun Park a commencĂ© Ă  forger son identitĂ© de survivant dans son travail, portĂ© par ce dĂ©sir de vengeance. AprĂšs avoir achevĂ© son service militaire, il a passĂ© le concours de la fonction publique, mais il n’a Ă©tĂ© affectĂ© Ă  aucun poste en raison du passĂ© de son pĂšre, « disparu alors qu’il figurait sur la liste de l’Alliance nationale pour la guidance et la protection (Gukmin Bodo Yeonmaeng)35 ». Il a jugĂ© la mort de son pĂšre injuste et a Ă©tĂ© d’autant plus bouleversĂ© par l’interdiction de travailler pour l’État Ă  cause d’une condamnation Ă©tendue Ă  l’ensemble de la famille. À partir de ce moment, bien qu’il ait Ă©tĂ© dĂ©corĂ© pour sa participation Ă  la guerre de CorĂ©e, il a « dĂ©veloppĂ© une attitude soi-disant antiĂ©tatique et opposĂ© au systĂšme ». Il en est venu progressivement Ă  concevoir que « tout ce qu’annonce l’État est mensonge36 ». Il a Ă©tĂ© profondĂ©ment troublĂ© par ce paradoxe : « le pĂšre est mort pour avoir frĂ©quentĂ© les Rouges, et le fils est dĂ©corĂ© pour les avoir attrapĂ©s », une situation qu’il trouvait contradictoire et irrĂ©conciliable. Il affirmait que cela « n’a pas de sens logique37 ». La narration de Ki-won Yeo et Hui-chun Park dans leurs biographies reprĂ©sente en effet un processus de remise en question de soi, marquĂ© par la contradiction et la fragmentation, ainsi que la quĂȘte d’un monde propre en tant qu’enfants des victimes. Le rĂ©cit leur donne l’occasion de reconstituer leur monde brisĂ© par des vĂ©cus traumatiques38. Ce type de conflit intĂ©rieur et de contradiction a pu ĂȘtre rĂ©ajustĂ© jusqu’à leur permettre de se reconnaĂźtre comme membres d’une famille survivante et de transmettre une conscience de victime. Hui-chun Park a cherchĂ©, en effet, Ă  dĂ©couvrir ce qu’il considĂ©rait comme la racine : la raison de la mort de son pĂšre. Un jour, il a mĂȘme Ă©tĂ© expulsĂ© du commissariat aprĂšs avoir manifestĂ© pour exiger l’accĂšs aux documents relatifs Ă  la mort de son pĂšre39. La politique gouvernementale et le regard social ont conduit les survivants Ă  s’interroger sans cesse sur leur identitĂ© d’enfants des victimes. Leur identitĂ© n’est donc pas simplement le rĂ©sultat d’une rĂ©flexion individuelle : elle se construit Ă  travers la relation Ă  l’État et Ă  la sociĂ©tĂ©. La surveillance et la stigmatisation exercĂ©es par l’État sont devenues une source de formation d’une conscience opposĂ©e Ă  l’État, conçu comme altĂ©ritĂ©, et d’une volontĂ© de faire advenir une solidaritĂ© sociale. La formation identitaire s’est manifestĂ©e de deux maniĂšres : repĂ©rer l’agresseur et se venger Ă  un niveau individuel, et Ă©tablir une communautĂ© des survivants pour rechercher la vĂ©ritĂ©.