Récits familiaux de victimes de massacres pendant la guerre de Corée : écrire comme acte politique de dénonciation
Le massacre des civils et la culture de lâautobiographie
1Lâhistoire personnelle et le parcours des victimes du massacre ont Ă©tĂ© publiĂ©s, aprĂšs la guerre de CorĂ©e, tantĂŽt sous forme dâautobiographies rĂ©digĂ©es par les survivants, tantĂŽt sous forme de biographies rĂ©digĂ©es par des tiers. Les rĂ©cits des enfants survivants du massacre sâappuient sur des tĂ©moignages oraux ou sur des textes quâils ont eux-mĂȘmes rĂ©digĂ©s Ă partir de leur expĂ©rience traumatique. Cependant, la pratique de lâ(auto)biographie demeure peu Ă©vidente chez les rescapĂ©s. Leur position socio-culturelle rend la rĂ©daction particuliĂšrement difficile : il sâagit de faire entendre leurs rĂ©cits alors mĂȘme que la sociĂ©tĂ© refuse de reconnaĂźtre le massacre. On peut souvent observer que peu dâautobiographies ne retracent pas lâensemble dâune existence ; la plupart se prĂ©sentent plutĂŽt sous forme de recueils de tĂ©moignages oraux. Il convient toutefois de noter que la portĂ©e des (auto)biographies diffĂšre de celle des tĂ©moignages oraux. Depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000, lâenquĂȘte sur le massacre des CorĂ©ens a permis de recueillir de nombreux tĂ©moignages oraux, portant sur des Ă©vĂ©nements et des thĂšmes divers. La crĂ©ation de la Commission pour la VĂ©ritĂ© et la RĂ©conciliation a renforcĂ© la lĂ©gitimitĂ© des paroles de victimes1. Les tĂ©moignages ont permis dâinscrire dans lâespace public des expĂ©riences personnelles et douloureuses, jusque-lĂ peu reconnues par la sociĂ©tĂ© ou rĂ©primĂ©es par le pouvoir Ă©tatique. MĂȘme si ces tĂ©moignages ont contribuĂ© Ă une rĂ©vĂ©lation progressive de la vĂ©ritĂ©, ils prĂ©sentent des limites lorsquâil sâagit de restituer les histoires de vie et le quotidien des survivants. CentrĂ©s presque exclusivement sur la vĂ©rification des faits, ils tendent Ă rĂ©duire et Ă marginaliser les rĂ©cits personnels, qui comportent nĂ©cessairement des micro-rĂ©cits de perte, de douleur, de frustration et de colĂšre. En mettant lâaccent sur la preuve des dommages matĂ©riels, ces tĂ©moignages apparaissent surtout comme des documents attestant de la violence Ă©tatique. En revanche, les (auto)biographies ouvrent une perspective sur la vie quotidienne et sur lâexpĂ©rience Ă lâĂ©chelle individuelle. Elles permettent dâexplorer la douleur intime, les relations familiales, la sociĂ©tĂ© face au massacre Ă©tatique. En dâautres termes, elles rĂ©vĂšlent comment le massacre a marquĂ© les vies et les mentalitĂ©s, et comment ses effets perdurent jusquâĂ aujourdâhui. Par rapport aux tĂ©moignages, les (auto)biographies de victimes demeurent largement mĂ©connues2 et, depuis 2005, annĂ©e marquĂ©e par un mouvement de liquidation du passĂ©, elles sont progressivement mises au jour. Trois ouvrages en particulier seront analysĂ©s : ceux de Young-sun Seo (ììì ), Ki-won Yeo (ìŹêž°ì) et Hui-chun Park (ë°íŹì¶). Le premier relĂšve de lâautobiographie, tandis que les deux autres, publiĂ©s sous le titre ăíê”ëŻŒì€ê”Źì ìŽì ă[SĂ©rie de biographies orales du peuple corĂ©en], sâinscrivent plutĂŽt dans le registre biographique. Les trois auteurs partagent une Ă©criture davantage centrĂ©e sur la vie individuelle que sur lâĂ©vĂ©nement historique. Notre analyse portera donc sur leurs rĂ©cits de vie, articulĂ©s autour du souvenir du massacre.
2Young-sun Seo, Ki-won Yeo et Hui-chun Park appartiennent Ă des familles dont les parents ou dâautres proches ont Ă©tĂ© tuĂ©s juste aprĂšs la guerre de CorĂ©e3. Nous examinerons comment lâidentitĂ© de victime se construit Ă travers le silence et la rĂ©adaptation, puis se reconfigure en un sujet rĂ©sistant, animĂ© par la colĂšre contre la violence de lâĂtat.
Lâhistoire familiale comme mĂ©moire du prĂ©sent
3Les (auto)biographies des familles survivantes du massacre des civils relatent et mettent en scĂšne des souvenirs traumatiques du passĂ©. Le traumatisme vĂ©cu par les parents se transmet Ă lâensemble de la famille et se trouve hĂ©ritĂ© par lâauteur, transformant ainsi une douleur individuelle en affaire familiale. Chez les rescapĂ©s, les parents et la famille occupent une place centrale dans lâunivers langagier qui leur permet dâexprimer leur passĂ© et leur traumatisme. Cette structure narrative est liĂ©e au sacrifice parental, qui a laissĂ© chez les survivants une blessure indĂ©lĂ©bile. En Ă©crivant, « je ne peux mĂȘme pas compter combien de fois jâai pleurĂ© intĂ©rieurement en pensant Ă ma mĂšre », Young-sun Seo confie dans son autobiographie que « si ma mĂšre Ă©tait vivante, mon frĂšre ne serait pas mort et les cinq frĂšres et sĆurs ne se seraient pas sĂ©parĂ©s4 ». De son cĂŽtĂ©, Hui-chun Park avoue que le sacrifice de son pĂšre a « marquĂ© dĂ©finitivement [sa] vie », ainsi que celle de sa famille. Il « balbutie » encore aujourdâhui et se perd chaque fois que le nom de son pĂšre est Ă©voquĂ©5. Il ajoute : « Si mon pĂšre nâavait pas subi cette Ă©preuve, jâaurais pu mener une autre vie, dâune maniĂšre ou dâune autre6. » Dans leurs autobiographies, lâhistoire familiale apparaĂźt comme une mĂ©moire du prĂ©sent : elle ne relĂšve pas dâun passĂ© clos, mais se rĂ©actualise sans cesse dans la vie quotidienne. Alors quâils Ă©taient enfants ou adolescents au moment des faits, les rescapĂ©s revisitent leurs souvenirs dâenfance Ă travers le regard de lâadulte quâils sont aujourdâhui. Les rĂ©miniscences de lâenfance sâajustent Ă la perspective du prĂ©sent et lâactualisation se produit de maniĂšre continue et intense. Ils se rappellent les scĂšnes oĂč leurs parents furent arrĂȘtĂ©s par la police ou par les autoritĂ©s, ainsi que leurs tentatives de les retrouver â vivants ou morts â comme si ces Ă©vĂ©nements se dĂ©roulaient encore aujourdâhui, leur attribuant un sens toujours actuel.
4Le souvenir se manifeste Ă©galement de maniĂšre sĂ©lective. Pour les survivants, leurs souvenirs sont eux-mĂȘmes des blessures. Ăcrire une autobiographie consiste Ă repĂ©rer ou Ă construire des motifs significatifs dans le passĂ©, Ă partir desquels certains souvenirs sont privilĂ©giĂ©s7. La famille, en tant que lieu de mĂ©moire, devient le point dâancrage qui leur permet de relier leur passĂ© douloureux Ă leur vie prĂ©sente. Les lieux de sĂ©paration avec leurs parents sont ainsi sans cesse rĂ©imaginĂ©s et rejouĂ©s dans leurs rĂ©cits. Young-sun Seo se souvient toujours du dernier moment passĂ© avec sa mĂšre : « Vers la fin du mois de dĂ©cembre, trois hommes cagoulĂ©s appartenant aux troupes de police sont venus lâemmener. Ils mâont criĂ© de rentrer immĂ©diatement dans la maison, alors que jâessayais de la suivre sur le seuil. Jâai fini par obĂ©ir, par peur, et ce fut la derniĂšre fois que je lâai vue [ma mĂšre]8. » Peu aprĂšs, elle sâest approchĂ©e de lâusine de distillation, supposĂ©e abriter de nombreuses personnes comme sa mĂšre. TerrifiĂ©e, elle est rentrĂ©e chez elle, un souvenir qui lui a laissĂ©, depuis un demi-siĂšcle, un regret profond9. Ki-won Yeo Ă©crit : « Quand mon pĂšre a subi cette affaire, jâavais huit ou neuf ans. Je ne retrouve toujours pas son cadavre et cela reste pour moi le Haan10. » Hui-chun Park raconte avoir rendu visite Ă son pĂšre au commissariat le lendemain de son arrestation par un gardien de la paix. Il nâimaginait pas alors que son pĂšre serait exĂ©cutĂ©, ce qui lui a Ă©galement laissĂ© le Haan au fond du cĆur11. Il sâest rendu Ă plusieurs reprises Ă Gomtijae, lieu du massacre, pour retrouver le corps de son pĂšre, mais sans succĂšs en raison de la dĂ©composition12.
5Le passĂ©, dans la mĂ©moire traumatique de chaque victime, nâest pas rĂ©volu, mĂȘme sâil appartient au temps Ă©coulé : il persiste comme expĂ©rience vĂ©cue, continuant de dominer lâindividu et la communautĂ©13. Comme le raconte Young-sun Seo, tout ce quâils ont traversĂ© durant leur enfance est devenu « une histoire que je ne pourrai jamais effacer de mes souvenirs14». Pour Young-sun Seo, la sĂ©paration dâavec sa mĂšre est « la blessure ineffaçable de mon enfance, gravĂ©e comme une scĂšne, qui sâaccumule avec la tristesse15 ». La famille laissĂ©e derriĂšre a dĂ» subvenir seule Ă ses besoins, sans pouvoir partager sa douleur en dehors du cercle familial16. LâĂtat â agresseur, surveillant et contrĂŽleur â ne pouvait pas constituer un interlocuteur vers qui se tourner pour exprimer ses difficultĂ©s. La famille dâune personne disparue se retrouvait Ă©galement isolĂ©e de ses voisins et de ses proches. Pour Young-sun Seo, ses cousins ne lui ont pas tendu la main, victimes eux-mĂȘmes de la pĂ©nurie de lâaprĂšs-guerre17. Elle nâavait aucune Ă©paule sur laquelle sâappuyer, car, Ă lâĂ©poque : « les cousins aĂźnĂ©s nâavaient pas non plus assez Ă manger, la police ayant confisquĂ© les provisions quâils avaient. Ils nous ont dit dâaller chercher nous-mĂȘmes de quoi faire Ă manger18. » La famille constituait le seul espace oĂč les victimes pouvaient partager la rĂ©alitĂ© quâils vivaient, leur sentiment dâinjustice et leur douleur. Dans un contexte oĂč lâĂtat ignorait ou niait le massacre, la famille constituait presque lâunique espace de comprĂ©hension et de solidaritĂ©. La famille a ainsi favorisĂ© la construction dâune identitĂ© collective au sein de lâunitĂ© familiale et façonnĂ© une conscience de victime face Ă lâĂtat. Les membres survivants ont poursuivi leur vie malgrĂ© lâabsence des parents, prĂ©servant lâespace familial qui devenait une source de soutien et un sentiment de communautĂ©. La famille reprĂ©sentait un lieu de vie partagĂ©, en opposition avec un Ătat responsable de la violence et une sociĂ©tĂ© marquĂ©e par lâindiffĂ©rence.
Silence, adaptation et intériorisation de la résistance
6Dans les autobiographies des familles de victimes du massacre se manifestent la rĂ©sistance Ă la violence de lâĂtat, le silence et lâadaptation sociale des individus. La majoritĂ© des survivants ont perdu leurs parents Ă un trĂšs jeune Ăąge se retrouvant dans une situation de grande vulnĂ©rabilitĂ©. Dans ce contexte, la rĂ©sistance sâest intĂ©riorisĂ©e, et la colĂšre de mĂȘme que le sentiment dâinjustice ont Ă©tĂ© rĂ©primĂ©s. Ils nâosaient pas rĂ©sister Ă lâĂ©poque. Comme lâa fait remarquer Young-sun Seo, elle a dĂ» rebrousser chemin juste devant la porte de lâusine. [...] Beaucoup de survivants ont souffert dâun sentiment dâimpuissance, et la crainte de la violence de la part de lâĂtat les a contraints au silence. Young-sun Seo a Ă©tĂ© embauchĂ©e dans un hĂŽpital et a poursuivi sa vie quotidienne, mais la peur lâa empĂȘchĂ©e de prononcer le moindre mot au sujet de ses parents19. Hui-chun Park a Ă©galement Ă©prouvĂ© un sentiment dâimpuissance et de culpabilitĂ©, perdant son chemin dans la vie. Il a ressenti « le regret de ne pas avoir pu faire autrement face Ă la mort de [son] pĂšre » et il a commencĂ© à « se sentir totalement perdu » dans sa vie20. Au dĂ©part, ce type de conflit et dâerrance sâintĂ©riorise avant de sâexprimer sous forme de rĂ©volte contre lâĂtat. Selon Hui-chun Park, Ă lâĂ©poque, « en effet, la particularitĂ© rĂ©gionale a jouĂ©, mais nous nâavons pas eu le courage de parler des Rouges et de la mort de mon pĂšre21 ». Une fois lorsquâil a Ă©voquĂ© la mort de mon pĂšre, les autres lui ont dit : « tu vas ĂȘtre Ă©galement emmenĂ© jusquâĂ la mort », sinon « tu ne reviendras pas vivant22 ».
7La peur, lâimpuissance et le silence ont perdurĂ© un certain temps. Toutefois, le silence ne signifie pas forcĂ©ment la conformitĂ© ou lâaccord avec la violence exercĂ©e par lâĂtat. Le silence reprĂ©sente Ă la fois une forme dâadaptation et de survie dans la sociĂ©tĂ©, ainsi quâune intĂ©riorisation de la rĂ©sistance, autrement dit, une rĂ©sistance silencieuse. De ce point de vue, il est nĂ©cessaire dâĂ©voquer la signification ambivalente, voire complexe, de ce silence, qui traduit le rapport entre une adaptation en surface et une rĂ©sistance en profondeur. Plus lâintĂ©riorisation progresse, plus lâadaptation sâintensifie. En examinant lâensemble de la vie des familles de victimes du massacre, on observe une tendance Ă se conformer et Ă sâadapter Ă la sociĂ©tĂ©. Il nâest pas rare dâobserver une sur-adaptation plutĂŽt quâune mauvaise adaptation.
8Young-sun Seo, par exemple, a travaillĂ© jour et nuit pour subvenir aux besoins de sa famille. Elle sâest investie dans son activitĂ© professionnelle afin de financer les Ă©tudes de ses jeunes frĂšres23. Dans le cas de Hui-chun Park, contrairement Ă beaucoup de gens de cette Ă©poque qui rechignaient Ă accomplir leur service militaire, il sâest engagĂ© volontairement dans lâarmĂ©e. DĂšs son enrĂŽlement, on lâa considĂ©rĂ© comme insensĂ©, voire fou24. Il sâest pleinement investi dans lâarmĂ©e et a Ă©tĂ© « dĂ©corĂ© pour sa contribution Ă la capture des âRougesâ », au point que son « nom est gravĂ© sur la tour de lâĂąme des morts pour la patrie du 25 juin Ă Cheong-do25 ». Cela constitue un point de tension entre la sur-adaptation en tant que membre dâune famille de victimes et son identitĂ© personnelle. Autour de lui, on disait : « Le pĂšre est mort pour avoir frĂ©quentĂ© les âRougesâ, et le fils est dĂ©corĂ© pour les avoir capturĂ©s26. » Ce phĂ©nomĂšne de sur-adaptation excessive Ă©tait gĂ©nĂ©ralisĂ©, tout en ayant une valeur reprĂ©sentative exceptionnelle. Il nâest pas facile dâidentifier dans les tĂ©moignages ou les biographies des descendants de victimes du massacre des comportements activement favorables Ă la politique anticommuniste, mais ils apparaissent plus clairement lorsquâon observe attentivement lâunivers intĂ©rieur des personnes survivantes. Celles-ci ont Ă©tĂ© contraintes dâadopter des attitudes plus collaboratives afin dâĂ©viter dâĂȘtre perçues comme dâextrĂȘme-gauche ou comme des « Rouges », comme ce fut le cas auparavant. Pour cette raison, Ki-won Yeo a travaillĂ© sans relĂąche afin dâĂȘtre reconnu au sein de la communautĂ© locale. AprĂšs le coup dâĂtat du 16 mai 1960, il a participĂ© activement Ă la vie sociale et il a occupĂ© de nombreuses fonctions â reprĂ©sentant de la communautĂ© rĂ©gionale de Seongju, membre du comitĂ© du Gyeong-buk â au point quâon disait de lui quâil Ă©tait : « suffisamment anticommuniste, sans ĂȘtre militant anticommuniste27 ». Ă premiĂšre vue, ces Ă©lĂ©ments peuvent relever de la vie ordinaire dâun individu. Ils tĂ©moignent toutefois dâune conscience Ă travers laquelle les victimes cherchent Ă ĂȘtre reconnues comme des citoyens de la nation. Il sâagit dâune forme de narration fortement centrĂ©e sur la conscience de soi, offrant une double lecture de leurs vĂ©cus28. Autrement dit, les survivants rĂ©interprĂštent et redĂ©finissent leur passĂ© et leurs expĂ©riences en les racontant et en les inscrivant dans leurs autobiographies. [...] Ils ont toujours eu conscience dâĂȘtre les enfants « des Rouges » tuĂ©s lors du massacre. Ce fait rend possible une narration contradictoire Ă la fois adaptive et rĂ©sistante. La sur-adaptation ne signifie pas nĂ©cessairement la perte de lâidentitĂ© et de la conscience de victime, ni la suspension de toute crainte ou rĂ©volte contre la violence Ă©tatique. Les survivants ont souvent Ă©tĂ© tiraillĂ©s entre adaptation et rĂ©sistance. Dans le cas de Hui-chun Park, il a rĂ©ussi Ă se cacher pour sâembarquer clandestinement vers le Japon, ce qui peut ĂȘtre interprĂ©tĂ© comme une fuite face Ă la rĂ©alitĂ©, mais reprĂ©sentait aussi pour lui une maniĂšre dâexprimer son mĂ©contentement et sa rĂ©volte envers la sociĂ©tĂ©. Parmi les raisons de son dĂ©part pour le Japon, il a Ă©voquĂ© la mort de son pĂšre, son dĂ©sir de vengeance et de rĂ©sistance, son insatisfaction envers la police et le manque de solidaritĂ© de sa communautĂ©29.
LâidentitĂ© des survivants et la conscience de victime
9Ce conflit intĂ©rieur, liĂ© Ă leur identitĂ© dâenfants de victimes, sâest exprimĂ© comme une conscience hĂ©ritĂ©e. LâidentitĂ© des survivants sâest forgĂ©e sous le stigmate social dâĂȘtre les enfants des « Rouges ». Ils ont Ă©tĂ© soumis Ă la condamnation qui frappait lâensemble de leur famille, ainsi quâĂ une Ă©troite surveillance de lâĂtat, deux facteurs qui ont influencĂ© la construction de leur identitĂ©. Lâautobiographie apparaĂźt, en effet, comme une forme de mĂ©moire sociale. Les individus y relatent les histoires marquantes de leur vie et convoquent leurs souvenirs personnels afin de comprendre les Ă©vĂ©nements sociaux30. Les survivants Ă©voquent trĂšs souvent la discrimination et la surveillance dont ils ont Ă©tĂ© victimes. Young-sun Seo, par exemple, raconte avoir Ă©tĂ© empĂȘchĂ©e par la police de se rendre Ă son lieu de travail avec sa sĆur31. MĂȘme si les enfants des victimes se sont efforcĂ©s de paraĂźtre coopĂ©ratifs et de sâadapter Ă la sociĂ©tĂ©, ils nâĂ©taient pas considĂ©rĂ©s comme des citoyens Ă part entiĂšre. Ki-won Yeo a dĂ» payer une somme importante, Ă©quivalente à « un veau », afin dâĂ©viter que son frĂšre, affectĂ© Ă lâarmĂ©e, ne subisse des dĂ©savantages lors de la vĂ©rification de ses antĂ©cĂ©dents. Son frĂšre a Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme un « citoyen de second rang » malgrĂ© son service militaire, tandis que lui-mĂȘme Ă©tait relĂ©guĂ© au statut de « citoyen tiers32 ». Il a aussi rencontrĂ© des obstacles pour voyager Ă lâĂ©tranger et nâa mĂȘme pas osĂ© envisager une carriĂšre de fonctionnaire. Les survivants Ă©taient ainsi perçus comme des non-citoyens dangereux, Ă surveiller et Ă contrĂŽler. Les survivants ont Ă©galement pris part Ă diverses activitĂ©s sociales pour tenter dâeffacer les stigmates qui leur avaient Ă©tĂ© imposĂ©s, mais ils sont restĂ©s Ă la frontiĂšre entre citoyens et non-citoyens. Ki-won Yeo, par exemple, a voulu intĂ©grer lâĂ©quipe recrutĂ©e par une institution gouvernementale pour ĂȘtre envoyĂ©e Ă lâĂ©tranger afin de se former aux techniques agricoles, mais il en a Ă©tĂ© exclu aprĂšs vĂ©rification de son identitĂ©. Il affirme : « Jâai travaillĂ© pas mal dâannĂ©es pour le pays, mais ils me traitent ainsi », ce qui lui avait « ÎtĂ© tout patriotisme33 ». Hui-chun Park, lui aussi, a cherchĂ© Ă sâadapter et Ă se conformer aux politiques, mais il a toujours conservĂ© la conscience dâappartenir Ă une famille de victimes. En lui sâopposaient son moi endeuillĂ© et son moi social. Ce conflit ancien sâest transformĂ© en un dĂ©sir de venger la mort de son pĂšre. DĂšs son admission Ă lâĂ©cole de gendarmerie, il est allĂ© demander Ă Jeong, agent secret de lâunitĂ© militaire Ho-rim, impliquĂ© dans le meurtre de son pĂšre, la raison du crime. La rĂ©ponse â « quoi dâautre que ton pĂšre Ă©tait un Rouge ? » â lâa poussĂ© Ă insulter et Ă frapper violemment lâagent34. Hui-chun Park a commencĂ© Ă forger son identitĂ© de survivant dans son travail, portĂ© par ce dĂ©sir de vengeance. AprĂšs avoir achevĂ© son service militaire, il a passĂ© le concours de la fonction publique, mais il nâa Ă©tĂ© affectĂ© Ă aucun poste en raison du passĂ© de son pĂšre, « disparu alors quâil figurait sur la liste de lâAlliance nationale pour la guidance et la protection (Gukmin Bodo Yeonmaeng)35 ». Il a jugĂ© la mort de son pĂšre injuste et a Ă©tĂ© dâautant plus bouleversĂ© par lâinterdiction de travailler pour lâĂtat Ă cause dâune condamnation Ă©tendue Ă lâensemble de la famille. Ă partir de ce moment, bien quâil ait Ă©tĂ© dĂ©corĂ© pour sa participation Ă la guerre de CorĂ©e, il a « dĂ©veloppĂ© une attitude soi-disant antiĂ©tatique et opposĂ© au systĂšme ». Il en est venu progressivement Ă concevoir que « tout ce quâannonce lâĂtat est mensonge36 ». Il a Ă©tĂ© profondĂ©ment troublĂ© par ce paradoxe : « le pĂšre est mort pour avoir frĂ©quentĂ© les Rouges, et le fils est dĂ©corĂ© pour les avoir attrapĂ©s », une situation quâil trouvait contradictoire et irrĂ©conciliable. Il affirmait que cela « nâa pas de sens logique37 ». La narration de Ki-won Yeo et Hui-chun Park dans leurs biographies reprĂ©sente en effet un processus de remise en question de soi, marquĂ© par la contradiction et la fragmentation, ainsi que la quĂȘte dâun monde propre en tant quâenfants des victimes. Le rĂ©cit leur donne lâoccasion de reconstituer leur monde brisĂ© par des vĂ©cus traumatiques38. Ce type de conflit intĂ©rieur et de contradiction a pu ĂȘtre rĂ©ajustĂ© jusquâĂ leur permettre de se reconnaĂźtre comme membres dâune famille survivante et de transmettre une conscience de victime. Hui-chun Park a cherchĂ©, en effet, Ă dĂ©couvrir ce quâil considĂ©rait comme la racine : la raison de la mort de son pĂšre. Un jour, il a mĂȘme Ă©tĂ© expulsĂ© du commissariat aprĂšs avoir manifestĂ© pour exiger lâaccĂšs aux documents relatifs Ă la mort de son pĂšre39. La politique gouvernementale et le regard social ont conduit les survivants Ă sâinterroger sans cesse sur leur identitĂ© dâenfants des victimes. Leur identitĂ© nâest donc pas simplement le rĂ©sultat dâune rĂ©flexion individuelle : elle se construit Ă travers la relation Ă lâĂtat et Ă la sociĂ©tĂ©. La surveillance et la stigmatisation exercĂ©es par lâĂtat sont devenues une source de formation dâune conscience opposĂ©e Ă lâĂtat, conçu comme altĂ©ritĂ©, et dâune volontĂ© de faire advenir une solidaritĂ© sociale. La formation identitaire sâest manifestĂ©e de deux maniĂšres : repĂ©rer lâagresseur et se venger Ă un niveau individuel, et Ă©tablir une communautĂ© des survivants pour rechercher la vĂ©ritĂ©.

