
Ă la recherche dâAlfred de Vigny
1Alors que lâinscription des poĂšmes dâAlfred de Vigny au programme des agrĂ©gations de lettres 2025 et 2026 entraĂźne un regain des parutions sur lâauteur1, Sophie Vanden Abeele-Marchal publie un ouvrage qui nâapparaĂźt pas de circonstance, mais comme lâaboutissement de longues annĂ©es de travail. Autrice de nombreux articles sur Vigny, dâune bibliographie dâagrĂ©gation sur lâauteur2 ; co-directrice, avec Sylvain Ledda, du Bulletin de lâAssociation des Amis dâAlfred de Vigny â qui nâa connu que trois numĂ©ros chez les Classiques Garnier3, avant la mise en sommeil aussi inopportune que regrettable de lâassociation en 2025 â, Sophie Vanden Abeele-Marchal est surtout Ă©ditrice de Cinq-Mars (Le Livre de poche, 2006), Chatterton (Hatier, 2010) et Stello (Classiques Garnier, 2019), ainsi que de la correspondance de Vigny depuis 1994. Câest en spĂ©cialiste Ă©rudite, en parfaite connaisseuse dâun contexte historico-culturel foisonnant et dâune vertigineuse intrication de rĂ©fĂ©rences quâelle livre un essai sur un sujet complexe et relativement original.
Le politique plutĂŽt que la politique
2Sophie Vanden Abeele-Marchal explique que « Vigny postule implicitement une distinction, essentialiste, entre la politique et le politique â mĂȘme si cet emploi masculin du substantif, moderne, nâexiste pas encore ; et celle-ci oppose la âpensĂ©eâ Ă âlâactionâ, lâidĂ©e ârĂȘvĂ©eâ par le poĂšte-philosophe Ă la rĂ©alitĂ© pratique de sa mise en Ćuvre » (p. 232). Et dâajouter : « Il ne sâagit plus lĂ de la politique, qui est du cĂŽtĂ© de lâaction et de lâexercice du pouvoir. Il en va dâune conception du politique comme champ thĂ©orique et philosophique » (p. 241). Lâautrice identifie la formulation claire de ce « divorce » dans le « premier numĂ©ro de La DĂ©mocratie pacifique des fouriĂ©ristes, en 1843 » (p. 242) et il faut saluer la grosse quantitĂ© de lectures contemporaines de Vigny, peu citĂ©es aujourdâhui, quâelle mobilise pour nous replacer prĂ©cisĂ©ment dans le contexte de lâĂ©poque, sans anachronisme. Sophie Vanden Abeele-Marchal est en mesure dâaffirmer : « Ainsi le politique, Ă rebours de la politique, peut-il devenir la marque positive du siĂšcle et du questionnement dĂ©mocratique tel quâil traverse la littĂ©rature romantique. » (p. 246)
3Quand elle annonce que « ce rapport entre littĂ©rature et politique dĂ©finit la nature, la fonction et la portĂ©e » (p. 249) de lâĆuvre de Vigny, cependant, on aimerait bien que ce programme soit suivi dans un essai analytique. Mais lâouvrage livre plutĂŽt une Ă©tude des idĂ©es de Vigny, comme le rĂ©sume la conclusion : « Son Ćuvre sâattache Ă chercher comment concilier, pour la sociĂ©tĂ© post-rĂ©volutionnaire, morale individuelle et morale collective en Ă©valuant leurs points dâarticulation et de lĂ©gitimation que sont lâautoritĂ© et son prĂ©dicat, le pouvoir, dont il rĂ©investit les reprĂ©sentations historiques traditionnelles. » (p. 355)
Une critique à dépasser
4Une premiĂšre partie, intitulĂ©e « Le âproblĂšmeâ des idĂ©es politiques de Vigny », procĂšde Ă une longue mise au point sur lâĂ©tat de la critique et ses difficultĂ©s manifestes Ă traiter le sujet. Lâautrice annonce un « rapide panorama des principales Ă©tudes, les plus reprĂ©sentatives » (p. 33) mais sây attelle sur prĂšs de soixante pages. Une quinzaine est consacrĂ©e Ă Sainte-Beuve et rapporte des anecdotes futiles. On se demande sâil est bien nĂ©cessaire de sâĂ©tendre sur cette « lĂ©gende » fixĂ©e « tĂŽt et pour longtemps » (p. 35). Cela semble utile si « la presse dâopposition » reprend et fixe cette image, avec une « interprĂ©tation politique », « dans chacun de ses comptes rendus de lâĆuvre de Vigny » (p. 40). Mais, du reste, pourquoi ne pas ignorer cette image aussi peu intĂ©ressante que fidĂšle, et plutĂŽt revisiter lâĆuvre de Vigny et la prendre au sĂ©rieux ? Montrer que Vigny Ă©tait humain et sympathique, comme cherche Ă le faire Sophie Vanden Abeele-Marchal (p. 37) en rapportant quâil pouvait causer « les coudes sur la table » et envoyer du cognac Ă ses amies, est-ce plus intĂ©ressant que de le railler parce quâon ne lâaurait jamais vu manger quâun radis, comme rapportĂ© p. 35 ?
5Sophie Vanden Abeele-Marchal Ă©claire ensuite les travaux de Louis Dorison, qui datent de 1894, en réévaluant notamment sa « perspective comtienne » (p. 48). Puis elle clarifie ce que Marc Citoleux appelle, en 1924, « des atermoiements idĂ©ologiques » (p. 63). Elle livre au passage des prĂ©cisions utiles sur le mal nommĂ© Journal dâun poĂšte, fraĂźchement publiĂ© Ă lâĂ©poque et largement utilisĂ© par Citoleux. Dans un troisiĂšme temps, elle rend compte de lâ« approche diffĂ©rente » de Pierre Flottes en 1927, « plus informĂ©e, prĂ©cise et dĂ©taillĂ©e sans ĂȘtre plus nuancĂ©e dans ses conclusions » (p. 70). Enfin, lâautrice consacre prĂšs de vingt pages Ă lâouvrage dâHenri Guillemain, M. de Vigny, homme dâordre et poĂšte (1955), « plus pamphlĂ©taire que biographique ou scientifique » (p. 75). En dĂ©fendant Vigny, elle tend cependant Ă se placer sur le mĂȘme terrain polĂ©mique.
6Ces mises au point seront trĂšs utiles Ă qui sâaventurerait dans une thĂšse de doctorat sur Alfred de Vigny : elles rĂ©sument, mettent en contexte et commentent de façon Ă©clairante la critique existante. Mais il ne semble pas nĂ©cessaire, ou du moins prioritaire, pour le reste, de tant sâĂ©tendre sur des travaux lacunaires ou dĂ©passĂ©s, alors que bien dâautres, plus rĂ©cents, profiteraient grandement Ă lâanalyse de lâĆuvre de Vigny sous lâangle du politique mais ne sont pas mobilisĂ©s. On pense aux Ă©tudes de rĂ©ception et dâarticulation entre Ă©thique et littĂ©rature, menĂ©es par exemple par Jean BessiĂšre, Vincent Jouve, Yves Citton, Jean-Louis Dufays4âŠ
7Le deuxiĂšme chapitre propose une autre mĂ©thode : « En postulant la porositĂ© structurelle et la labilitĂ© cyclique des rĂ©seaux, des familles, des âgroupes dâespritsâ, intellectuels, sociaux et politiques, on peut tenter de comprendre des itinĂ©raires, a priori non rectilignes » (p. 95) pour conclure, assez semblablement que prĂ©cĂ©demment, « quâil serait inutile de prĂ©tendre emboĂźter le pas des exĂ©gĂštes qui Ă©chouĂšrent Ă reconstruire le âmouvement continuâ des idĂ©es politiques de Vigny » (p. 123).
Une écriture fragmentaire
8Ce faisant, cependant, Sophie Vanden Abeele-Marchal procĂšde Ă des mises au point utiles sur les Ă©crits intimes de Vigny, notamment le « dense discours fragmentaire posthume » (p. 105) et les difficultĂ©s affĂ©rentes, du « point de vue philologique comme sur le plan codicologique » (p. 105-106). « Souvent fautive, leur Ă©dition, encore aujourdâhui lacunaire, nâen a Ă©tĂ© procurĂ©e que lentement, compliquant la tĂąche des exĂ©gĂštes successifs. » (p. 106) Lâautrice retrace les Ă©tapes du destin des Ă©crits intimes de Vigny entre les mains de Louise Lachaud, Louis Ratisbonne puis Jean Sangnier. Ce faisant, elle livre un Ă©clairage utile sur les manuscrits de lâĂ©crivain, lâĂ©tat de leur Ă©dition, leur statut et leur intĂ©rĂȘt.
9Sophie Vanden Abeele-Marchal plaide de façon intĂ©ressante pour « une Ćuvre totale » (p. 113). En effet, les fragments constituent un ensemble ne dissociant pas « la vie de la crĂ©ation, aux contreforts de lâĆuvre, [et] celle-ci apparaĂźt ainsi tissĂ©e dans son canevas intellectuel et sur son cadre affectif et Ă©vĂ©nementiel » (p. 112). La conclusion explicite clairement cette interdĂ©pendance au moment de souligner que
Le politique est bien lâaxe autour duquel sâarticule lâĆuvre du poĂšte, du dramaturge, du romancier, du mĂ©morialiste, comme de lâĂ©pistolier. Les sollicitations de lâactualitĂ© contemporaine obvient sans cesse les thĂšmes principaux qui sont ceux du pouvoir, de lâordre, de lâunitĂ© sociale, de la justice et de la libertĂ© individuelle, civile et politique : lâĆuvre en textualise et met en perspective les enjeux Ă©thiques fondamentaux. Cette innutrition passe chez lui par le canal des Ă©crits intimes qui en sont la matiĂšre vive. Quâil sâagisse de notes de lectures, de rĂ©cits courts Ă©crits sur le vif, de remarques pour mĂ©moire ou de formules synthĂ©tiques, ceux-ci en enregistrent les Ă©tapes, selon une chronologie et une hiĂ©rarchie aussi personnelles quâaffectives ; et, peu Ă peu, du flot protĂ©iforme et plurivoque de la circonstance et de ses diverses traductions immĂ©diates, tel quâelles se constituent en une actualitĂ© intellectuelle encore prise dans lâĂ©motion de leur rĂ©ception, ces Ă©crits laissent entrevoir comment sâextrait la substance dâune pensĂ©e ouverte et libre de tout prĂ©jugĂ©. (p. 359)
10Mais quelle est la spĂ©cificitĂ© de lâĆuvre publiĂ©e du vivant de lâauteur, adressĂ©e Ă un public ? Son systĂšme propre ? Ses dispositifs ? La question demeure entiĂšre. De mĂȘme, lorsque Sophie Vanden Abeele-Marchal Ă©voque, entre fragments et matiĂšre publiĂ©e, « un jeu subtil dâautocitations et dâĂ©criture palimpseste, dans une relation complexe dâinteractions mutuelles » (p. 115), on attend des exemples. Le propos reste souvent trĂšs abstrait, gĂ©nĂ©ral ou allusif, comme parlant aux seuls connaisseurs de lâĆuvre.
11En dâautres occasions, il semble besoin de confronter les assertions de Vigny, sur lesquelles se fonde Sophie Vanden Abeele-Marchal, Ă la rĂ©alitĂ© des textes quâil a publiĂ©s. Rien nâest en effet moins sĂ»r que « le paradigme de lâĆuvre structurĂ©e par le dĂ©veloppement continu dâune pensĂ©e organisĂ©e autour dâune idĂ©e-mĂšre » (p. 115). Que lâon pense par exemple aux rĂ©sumĂ©s tentĂ©s par lâĂ©crivain des poĂšmes des DestinĂ©es alors quâil leur cherchait un plan. Il synthĂ©tise ainsi le poĂšme « La Sauvage », trĂšs commentĂ© pour son ambiguĂŻtĂ© idĂ©ologique5, de façon singuliĂšrement univoque et contestable : « AbandonnĂ© Ă moi-mĂȘme, mon devoir est de mâorganiser pour me perfectionner, me conserver, et conquĂ©rir le globe Ă©troit qui mâest accordĂ©, de ne pas souffrir que lâhomme tombe Ă lâĂ©tat de Singe comme les Sauvages lâont laissĂ© dĂ©gĂ©nĂ©rer. Pour preuve de cette idĂ©e : La Sauvage 6. »
12On se demandera en outre si le « discours explicitement fragmentaire » (p. 113) trouve un Ă©cho dans lâĆuvre publiĂ©e Ă travers des rĂ©miniscences de lâesthĂ©tique du fragment. Mais au-delĂ des rapports entre les Ă©crits intimes et le reste de lâĆuvre, les fragments que met Ă juste titre en avant Sophie Vanden Abeele-Marchal demandent Ă faire en eux-mĂȘmes lâobjet dâune analyse littĂ©raire. Lâautrice Ă©voque « un ensemble singulier de notations non articulĂ©es mais visiblement destinĂ©es Ă faire texte par lâallusion, lâintertexte et la connivence de lâauteur avec un lecteur toujours supposé » (p. 113) sans rien dĂ©montrer ni mĂȘme illustrer de tout cela. Trop souvent, il reste Ă dĂ©sirer quelques exemples, commentĂ©s ; une plongĂ©e dans lâĆuvre de Vigny, plutĂŽt quâun discours Ă sa lisiĂšre. Il en va de mĂȘme quand Sophie Vanden Abeele-Marchal affirme : « Entre littĂ©rature et philosophie, dans le domaine Ă©largi des belles-lettres, avant la spĂ©cialisation des savoirs opĂ©rĂ©e au mitan du xixe siĂšcle, le fragment tel que le pratique Vigny se dĂ©finit bien selon le mode de pensĂ©e du moraliste » (p. 122). CQFD, note-t-on en marge, en retenant la piste intĂ©ressante dâune comparaison entre lâĂ©criture de Vigny et celle des moralistes ; travail qui reste Ă menerâŠ
13Sur un point plus marginal mais dâintĂ©rĂȘt pour les spĂ©cialistes, on sâinterrogera sur la graphie « Docteur-Noir » reproduite par Sophie Vanden Abeele-Marchal (p. 51 et autres) alors que, comme lâexpliquait AndrĂ© Jarry7, Vigny Ă©crit toujours « Docteur noir » dans ses manuscrits, mĂȘme si lâĂ©dition de rĂ©fĂ©rence de ses Ćuvres complĂštes dans la PlĂ©iade ne le retranscrit pas.
La question de la pensĂ©e de lâauteur
14Ă propos de lâintĂ©rĂȘt des fragments de Vigny, Sophie Vanden Abeele-Marchal explicite sa perspective critique « dâune interprĂ©tation de la pensĂ©e de lâauteur » (p. 114). Peut-on toutefois parler dâune « pensĂ©e de lâauteur » au singulier ? Ne faut-il pas aussi envisager chaque ouvrage publiĂ© comme un systĂšme en soi ? Et quid des potentialitĂ©s du texte dans une perspective de rĂ©ception ? Sophie Vanden Abeele-Marchal ne suit pas ce questionnement mais, en cohĂ©rence avec son cadre mĂ©thodologique, en deuxiĂšme partie, opĂšre un retour Ă la biographie et Ă la chronologie, dâune maniĂšre se voulant sĂ©lective et Ă©clairante, ce qui est le cas grĂące Ă une grande maĂźtrise du contexte, notamment des revues que Vigny a lues ou dans lesquelles il a publiĂ©. Les MĂ©moires inĂ©dits de lâĂ©crivain sont Ă©galement citĂ©s de façon abondante, pour retracer un rĂ©cit, mais pas analysĂ©s. On relĂšvera malgrĂ© tout quelques Ă©lĂ©ments intĂ©ressants, comme les prĂ©cisions Ă©rudites sur les maĂźtres de Vigny Ă la pension Hix (p. 132 sq).
15Dans ces pages, les poĂšmes de Vigny sont Ă©voquĂ©s au moment de leur composition, en lien avec lâactualitĂ© de lâĂ©poque, mais pas commentĂ©s, mĂȘme quand des vers du « Trappiste » ou de « Paris » sont assez longuement citĂ©s. Le jeu des « constellations de pensĂ©es, au fil de rencontres et de lectures » (p. 163) est tout de mĂȘme envisagĂ© au regard de lâĆuvre : dans Stello, Vigny « synthĂ©tise lâensemble des propositions idĂ©ologiques qui bouillonnent au lendemain des Trois Glorieuses » (p. 163) ; « dans Chatterton [âŠ] ce sont les idĂ©aux du saint-simonisme qui sont mis Ă lâĂ©preuve » (ibid.) ; « Servitude et grandeur militaires adapte lâidĂ©al pacifiste saint-simonien » (p. 164). Des prĂ©cisions Ă©clairantes sont en outre apportĂ©es sur les rapports de Vigny et Philippe Buchez (p. 164 sq).
16On bute nĂ©anmoins sur la formulation dâune conclusion intermĂ©diaire : « Vigny donne donc Ă lire lâessentiel de sa pensĂ©e Ă un rythme soutenu entre 1825 et 1835 » (p. 179). Le substantif pensĂ©e dĂ©signe ici lâĆuvre poĂ©tique, dramatique et romanesque de Vigny jusquâĂ Servitude et grandeur militaires. Câest reprendre en quelque sorte la logique de Vigny lui-mĂȘme en 1849, dĂ©clarant aux Ă©lecteurs de la Charente, pour justifier de ne pas mener de campagne Ă©lectorale bien que candidat Ă la dĂ©putation, que ses Ćuvres parlent pour lui (p. 175). On sait toutefois que lâapproche nâest ni suffisante ni satisfaisante. Dans les pages consacrĂ©es au beau et complexe DaphnĂ©, il est vraiment besoin dâune analyse du dispositif de lâĆuvre â littĂ©raire, Ă©nonciatif, argumentatif, poĂ©tique. Ces Ă©lĂ©ments, ainsi que quelques citations commentĂ©es, manquent cruellement, surtout Ă qui nâaurait pas dĂ©jĂ lu lâĆuvre de Vigny. Malheureusement, lâessai nâinvite pas vraiment Ă sây plonger, comme si rester Ă la lisiĂšre, si riche soit-elle, pouvait suffire Ă cerner la pensĂ©e de lâauteur. Mais est-ce Ă vrai dire ce qui importe, plutĂŽt que les Ćuvres quâil a laissĂ©es et ce quâelles peuvent dire Ă des lecteurs et lectrices, dâalors et dâaujourdâhui ? Quelques Ă©lĂ©ments intĂ©ressants sont apportĂ©s sur la rĂ©ception des Ćuvres de Vigny, par rapport Ă celles des autres romantiques, dans Le National (p. 215 sq) ainsi que sur les rĂ©actions des contemporains à « Une histoire de la Terreur » (p. 324-329). Mais il faudrait aussi Ă©couter le texte lui-mĂȘme et commenter son Ă©criture. Page 221, une citation de « La FlĂ»te » est immĂ©diatement suivie, comme en guise de commentaire ou dâinterprĂ©tation, dâune citation des MĂ©moires inĂ©dits, comme si elle ne faisait quâillustrer la pensĂ©e de lâauteur, Ă laquelle se rĂ©sumerait lâexpression poĂ©tique. Cette configuration nâest pas isolĂ©e et lâon a parfois lâimpression dâun collage de citations de Vigny comme pour en reconstituer le discours.
17Cette quĂȘte de la pensĂ©e de lâauteur se justifie par les ambitions didactiques affirmĂ©es par Vigny, par exemple quand il note, comme le cite Sophie Vanden Abeele-Marchal p. 230, quâune Ćuvre « doit sâĂ©crire pour dĂ©montrer ou prouver ou ne pas sâĂ©crire ». La conclusion de Sophie Vanden Abeele-Marchal le rĂ©affirme, Ă©voquant « une Ćuvre au didactisme assumé » (p. 377), mais sans vĂ©ritable examen, alors mĂȘme quâil est question dâune « poĂ©tique adaptĂ©e », ce qui nâa pas Ă©tĂ© analysĂ©. Or, « lâĂ©thos du poĂšte missionnaire » (p. 337) est contestable ; lâanalyse de la complexitĂ© discursive des poĂšmes de Vigny pourrait en donner un aperçu. Sophie Vanden Abeele-Marchal relĂšve : « Il note quâil sâagit de distinguer autant lâintention de lâauteur que la forme de son Ćuvre » (p. 230) mais nâemboĂźte malheureusement pas le pas de Vigny sur ce point. Ce travail amĂšnerait pourtant dâimportantes nuances. Prenons lâexemple de Chatterton, Ă propos duquel sont citĂ©es ces notes. Sophie Vanden Abeele-Marchal rappelle que le drame « met en scĂšne le suicide du poĂšte, victime dâune sociĂ©tĂ© bourgeoise » (p. 226). Certes, mais il faut aussi examiner les suggestions religieuses et psychologiques faisant simultanĂ©ment du personnage une figure sacrĂ©e, un hĂ©ros prĂ©servant son identitĂ© et sa dignitĂ©, autant quâun ĂȘtre fragile, amant malade et dĂ©sespĂ©rĂ©8. Ce kalĂ©idoscope brouille et enrichit le message de la prĂ©face, assimilable Ă lâintention dâauteur.
18Se placer du point de vue de lâauteur amĂšne aussi un certain biais politique. Sophie Vanden Abeele-Marchal offre une immersion explicative, trĂšs utile et Ă©clairante, dans « les cercles a priori antagonistes » (p. 38) dans lesquels se mouvait Vigny. Toutefois, si Vigny est bien « un homme de son temps, un homme dans son temps » (p. 37), il ne saurait reprĂ©senter toute sa gĂ©nĂ©ration. Il est donc difficile dâaffirmer que la politique est, « aux yeux dĂ©senchantĂ©s des contemporains, responsable de lâinstabilitĂ© des institutions depuis lâĂ©branlement originel de 1789 » (p. 233). Dâautres histoires du xixe siĂšcle en feraient celui dâaspirations rĂ©volutionnaires restant Ă assouvir9. Faut-il rappeler aussi que « les espoirs », surtout « en 1871 », nâont pas Ă©tĂ© pour tous et toutes « de stabilisation institutionnelle » (p. 233) mais de rĂ©forme et de justice sociale, avec la Commune de Paris ? Bien sĂ»r, câest un Ă©clairage sur Vigny auquel travaille lâouvrage mais il reste impossible dâĂ©voquer, comme p. 243, « les effets du traumatisme quâon creusĂ© pour toute la gĂ©nĂ©ration de Vigny des âsecousse[s] rĂ©volutionnaire[s]â ». Le point de vue de Vigny, exposĂ© dans ses MĂ©moires citĂ©s ici, ne saurait ĂȘtre un prisme unique. Câest aussi pourquoi le terme dâanarchie, enfant du xixe siĂšcle10, ne saurait ĂȘtre rĂ©duit au sens de « dĂ©sordre » et de « chaos » (p. 240) mĂȘme si câest la perspective de Guizot et de Vigny.
Le politique Ă lâĆuvre
19La force de lâouvrage fait donc aussi en partie sa faiblesse : nous placer du point de vue dâAlfred de Vigny. Sophie Vanden Abeele-Marchal livre des points de contexte trĂšs Ă©clairants sur la composition des Ćuvres et une « écriture de rĂ©action politique » (p. 204), Ă propos du « Trappiste », de Cinq-Mars, La MarĂ©chale dâAncre, Stello et Servitude et grandeur militaires. Ce sont lĂ de prĂ©cieux Ă©lĂ©ments dâintroduction, quâon aimerait trouver dans une Ă©dition critique, et on regrette que cet essai nây adjoigne pas une plongĂ©e dans les Ćuvres.
20La troisiĂšme partie de lâouvrage, toutefois, amĂšne enfin des Ă©lĂ©ments dâanalyse aussi passionnants que pointus autour de la notion de polĂ©mique â essentiellement dans Stello, et on peut regretter cette restriction. Sophie Vanden Abeele-Marchal justifie en partie ce focus : « Discours de crise, les textes de Vigny, et en particulier les consultations, empruntent Ă la rhĂ©torique polĂ©mique un cadre » (p. 279) ; « Le genre de la consultation dĂ©nonce [âŠ] la dĂ©mesure de lâusage polĂ©mique du discours public post-rĂ©volutionnaire » (p. 280). Lâautrice montre que « le discours argumentatif » du Docteur noir « est tout entier construit sur les modĂšles linguistiques et stylistiques dâ[une] forme de dĂ©rision Ă©ristique » (p. 284) et elle analyse, enfin, quelques exemples, notamment de « dĂ©calage sĂ©mantique, rĂ©current dans le discours du Docteur-Noir, qui travaille sur lâhomophonie ou la polysĂ©mie de termes appartenant aux trois champs lexicaux de la religion, de la rĂ©volution ou de la philosophie » (p. 286). Le chapitre 6 poursuit dans cette direction fĂ©conde :
Le romancier sâattache Ă souligner cette relativitĂ© du langage, sa permĂ©abilitĂ© aux variations historiques, Ă lâĂ©volution des structures idĂ©ologiques innervant lâimaginaire culturel et politique Ă chaque Ă©poque. Les jeux de mots du Docteur-Noir superposent constamment les connotations alternativement religieuses, philosophiques ou politiques dans les emplois des termes clefs de chaque Ă©poque. Ils rĂ©vĂšlent la partialitĂ© contingente du langage. (p. 303)
21Sophie Vanden Abeele-Marchal révÚle aussi un intéressant travail sur les sources partisanes. Vigny a ainsi
construit le portrait de Robespierre [âŠ] Ă partir de notes prises dans le VĂ©ritable portrait de Catilina Robespiere de Jean-Jospeh Dussault, lâun des plus virulents propagateurs de la lĂ©gende noire du triumvir sous Thermidor. Pour Ă©crire La MarĂ©chale dâAncre, il a utilisĂ© le mĂȘme type de « libelles » Ă©crits au lendemain de sa mort sur Concino Concini. La partialitĂ© polĂ©mique de tout portrait historique ne lui Ă©chappe pas. (p. 306)
22De ce fait, le Docteur noir « dĂ©compose [âŠ] les textes sur 93. Il distingue parmi eux quatre types, Ă©galement partiaux, de reprĂ©sentations des Terroristes » (p. 307). La chercheuse montre ensuite que « [lâ]analyse du Docteur-Noir caractĂ©rise chaque courant de pensĂ©e politique par des termes clefs qui sont signalĂ©s par des majuscules » (p. 309) ; et de commenter lâemploi des termes CapacitĂ©, PropriĂ©tĂ© et HĂ©rĂ©ditĂ©, p. 310-316. Ces analyses fines permettent dâapporter une conclusion cruciale Ă lâun des questionnements de lâouvrage :
Câest ainsi quâil faut sans doute penser lâinscription des rĂ©fĂ©rences politiques dans les textes de Vigny. PassĂ©es au crible de lâanalyse puis au filtre poĂ©tique, elles ne se donnent jamais comme lâexpression dâ« idĂ©es politiques », adossables en tant que telles Ă une pensĂ©e Ă laquelle Vigny sâaffilierait ainsi. Ă les penser en tant quâinfluences externes, elles ont paru Ă la critique [âŠ] difficiles Ă cerner tant elles sont nombreuses, et souvent contradictoires. Il faut les reprĂ©senter comme un jeu de confluences grĂące auquel le texte se construit comme une pensĂ©e du politique, lieu du dĂ©bat idĂ©ologique dont, Ă partir de lâanalyse du langage, Vigny sâefforce toujours de signaler, avec leurs enjeux, les dĂ©rives Ă©ristiques. (p. 319)
Une autre synthĂšse Ă©clairante pour aborder lâĆuvre de Vigny suit de peu :
LâĆuvre de Vigny reflĂšte donc moins la politique du moment quâelle ne la traduit en termes critiques, conformĂ©ment aux enjeux dĂ©mocratiques tels quâil les pense. Ainsi peut-on analyser lâinclusion des formules types de fondements doctrinaux contemporains, que celles-ci proviennent de la pensĂ©e ultra des annĂ©es 1820, des PoĂšmes Ă Cinq-Mars ; ou quâelle[s] soient tirĂ©es, dans Stello, des dĂ©bats opposant la pensĂ©e libĂ©rale doctrinaire Ă la rĂ©action utopique, saint-simonienne et buchĂ©zienne ; ou encore quâil sâagisse, dans la dĂ©cennie suivante, des formules de la pensĂ©e fouriĂ©riste ou comtienne, dans les poĂšmes des annĂ©es 1840, « La Sauvage » et « La Maison du Berger ». Par la citation ironique et la mise Ă distance allusive, le texte de Vigny passe au crible de lâanalyse les systĂšmes de pensĂ©e politique. (p. 320)
23LâĆuvre de Vigny apparaĂźt ainsi comme un cas intĂ©ressant de mode de rencontre du politique et du littĂ©raire, bien au-delĂ des anecdotes biographiques.
24Dans le septiĂšme et dernier chapitre, enfin, Sophie Vanden Abeele-Marchal affirme que « les passions sont [aux] yeux [de Vigny] le moteur fondamental de la politique » (p. 340). Câest pourquoi il aurait Ă©tĂ© dâautant plus intĂ©ressant dâanalyser le rĂŽle des passions et des Ă©motions dans lâĂ©conomie des fictions et de lâĂ©criture de Vigny, surtout que, en effet, il a « toujours cherchĂ© Ă Ă©valuer les formes de discours en termes dâintervention » (p. 357). On peut ainsi identifier plusieurs pistes, au fil de lâouvrage, dâun travail dâanalyse littĂ©raire qui reste Ă mener, dans le champ mĂȘme dĂ©fini par lâautrice. Celle-ci relĂšve notamment : « il a toujours cherchĂ© Ă Ă©valuer, avec les enjeux idĂ©ologiques de son Ćuvre, la forme gĂ©nĂ©rique la plus adaptĂ©e » (p. 262). Il est vrai, mais cela devrait ĂȘtre examinĂ© avec les dispositifs Ă©nonciatifs et stylistiques adoptĂ©s par lâauteur. Leur Ă©tude dessinerait une image plus juste et nuancĂ©e de Vigny et de sa « confiance dans la valeur messianique du Verbe romantique » (p. 262). Il serait Ă©galement intĂ©ressant dâĂ©tudier les motifs rĂ©currents (Ă©voquĂ©s en conclusion, p. 361) dans les Ă©crits intimes ET la crĂ©ation littĂ©raire de lâauteur. Cette dĂ©marche est esquissĂ©e Ă propos du « bestiaire microscopique » (p. 103) dans Stello et dâ« associations courantes dans la pensĂ©e libĂ©rale des annĂ©es 1830 » (p. 104). Il faudrait aussi examiner comment les « balancements » (p. 72) mis en avant par lâancienne critique trouvent Ă vrai dire des Ă©chos dans des textes comme « La Maison du Berger » et sont peut-ĂȘtre une forme de matrice structurelle â au niveau de tout le recueil des DestinĂ©es.
25Sophie Vanden Abeele-Marchal suggĂšre un « dictionnaire poĂ©tico-politique de lâĆuvre de Vigny » (p. 330), avec des micro-lectures de mots-clĂ©s sur le modĂšle de ce quâelle dĂ©veloppe en troisiĂšme partie Ă propos de Stello. On ne peut que lây encourager. En attendant, le prĂ©sent ouvrage ne parlera guĂšre quâĂ une poignĂ©e de (futurs) spĂ©cialistes, Ă qui il revient de se plonger dans lâĆuvre riche et complexe dâAlfred de Vigny, bien armĂ©s sur le contexte des questions politiques grĂące au travail de la chercheuse.

