Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 27, numéro 5
titre article
Isabelle Hautbout

À la recherche d’Alfred de Vigny

Looking for Alfred de Vigny
Sophie Vanden Abeele-Marchal, Les Jeux de la haine et du hasard. Vigny et le politique, Paris : Sorbonne Université Presses, 2024, 419 p, EAN 9791023107968.

1Alors que l’inscription des poĂšmes d’Alfred de Vigny au programme des agrĂ©gations de lettres 2025 et 2026 entraĂźne un regain des parutions sur l’auteur1, Sophie Vanden Abeele-Marchal publie un ouvrage qui n’apparaĂźt pas de circonstance, mais comme l’aboutissement de longues annĂ©es de travail. Autrice de nombreux articles sur Vigny, d’une bibliographie d’agrĂ©gation sur l’auteur2 ; co-directrice, avec Sylvain Ledda, du Bulletin de l’Association des Amis d’Alfred de Vigny — qui n’a connu que trois numĂ©ros chez les Classiques Garnier3, avant la mise en sommeil aussi inopportune que regrettable de l’association en 2025 —, Sophie Vanden Abeele-Marchal est surtout Ă©ditrice de Cinq-Mars (Le Livre de poche, 2006), Chatterton (Hatier, 2010) et Stello (Classiques Garnier, 2019), ainsi que de la correspondance de Vigny depuis 1994. C’est en spĂ©cialiste Ă©rudite, en parfaite connaisseuse d’un contexte historico-culturel foisonnant et d’une vertigineuse intrication de rĂ©fĂ©rences qu’elle livre un essai sur un sujet complexe et relativement original.

Le politique plutĂŽt que la politique

2Sophie Vanden Abeele-Marchal explique que « Vigny postule implicitement une distinction, essentialiste, entre la politique et le politique — mĂȘme si cet emploi masculin du substantif, moderne, n’existe pas encore ; et celle-ci oppose la “pensĂ©e” Ă  “l’action”, l’idĂ©e “rĂȘvĂ©e” par le poĂšte-philosophe Ă  la rĂ©alitĂ© pratique de sa mise en Ɠuvre » (p. 232). Et d’ajouter : « Il ne s’agit plus lĂ  de la politique, qui est du cĂŽtĂ© de l’action et de l’exercice du pouvoir. Il en va d’une conception du politique comme champ thĂ©orique et philosophique » (p. 241). L’autrice identifie la formulation claire de ce « divorce » dans le « premier numĂ©ro de La DĂ©mocratie pacifique des fouriĂ©ristes, en 1843 » (p. 242) et il faut saluer la grosse quantitĂ© de lectures contemporaines de Vigny, peu citĂ©es aujourd’hui, qu’elle mobilise pour nous replacer prĂ©cisĂ©ment dans le contexte de l’époque, sans anachronisme. Sophie Vanden Abeele-Marchal est en mesure d’affirmer : « Ainsi le politique, Ă  rebours de la politique, peut-il devenir la marque positive du siĂšcle et du questionnement dĂ©mocratique tel qu’il traverse la littĂ©rature romantique. » (p. 246)

3Quand elle annonce que « ce rapport entre littĂ©rature et politique dĂ©finit la nature, la fonction et la portĂ©e » (p. 249) de l’Ɠuvre de Vigny, cependant, on aimerait bien que ce programme soit suivi dans un essai analytique. Mais l’ouvrage livre plutĂŽt une Ă©tude des idĂ©es de Vigny, comme le rĂ©sume la conclusion : « Son Ɠuvre s’attache Ă  chercher comment concilier, pour la sociĂ©tĂ© post-rĂ©volutionnaire, morale individuelle et morale collective en Ă©valuant leurs points d’articulation et de lĂ©gitimation que sont l’autoritĂ© et son prĂ©dicat, le pouvoir, dont il rĂ©investit les reprĂ©sentations historiques traditionnelles. » (p. 355)

Une critique à dépasser

4Une premiĂšre partie, intitulĂ©e « Le “problĂšme” des idĂ©es politiques de Vigny », procĂšde Ă  une longue mise au point sur l’état de la critique et ses difficultĂ©s manifestes Ă  traiter le sujet. L’autrice annonce un « rapide panorama des principales Ă©tudes, les plus reprĂ©sentatives » (p. 33) mais s’y attelle sur prĂšs de soixante pages. Une quinzaine est consacrĂ©e Ă  Sainte-Beuve et rapporte des anecdotes futiles. On se demande s’il est bien nĂ©cessaire de s’étendre sur cette « lĂ©gende » fixĂ©e « tĂŽt et pour longtemps » (p. 35). Cela semble utile si « la presse d’opposition » reprend et fixe cette image, avec une « interprĂ©tation politique », « dans chacun de ses comptes rendus de l’Ɠuvre de Vigny » (p. 40). Mais, du reste, pourquoi ne pas ignorer cette image aussi peu intĂ©ressante que fidĂšle, et plutĂŽt revisiter l’Ɠuvre de Vigny et la prendre au sĂ©rieux ? Montrer que Vigny Ă©tait humain et sympathique, comme cherche Ă  le faire Sophie Vanden Abeele-Marchal (p. 37) en rapportant qu’il pouvait causer « les coudes sur la table » et envoyer du cognac Ă  ses amies, est-ce plus intĂ©ressant que de le railler parce qu’on ne l’aurait jamais vu manger qu’un radis, comme rapportĂ© p. 35 ?

5Sophie Vanden Abeele-Marchal Ă©claire ensuite les travaux de Louis Dorison, qui datent de 1894, en réévaluant notamment sa « perspective comtienne » (p. 48). Puis elle clarifie ce que Marc Citoleux appelle, en 1924, « des atermoiements idĂ©ologiques » (p. 63). Elle livre au passage des prĂ©cisions utiles sur le mal nommĂ© Journal d’un poĂšte, fraĂźchement publiĂ© Ă  l’époque et largement utilisĂ© par Citoleux. Dans un troisiĂšme temps, elle rend compte de l’« approche diffĂ©rente » de Pierre Flottes en 1927, « plus informĂ©e, prĂ©cise et dĂ©taillĂ©e sans ĂȘtre plus nuancĂ©e dans ses conclusions » (p. 70). Enfin, l’autrice consacre prĂšs de vingt pages Ă  l’ouvrage d’Henri Guillemain, M. de Vigny, homme d’ordre et poĂšte (1955), « plus pamphlĂ©taire que biographique ou scientifique » (p. 75). En dĂ©fendant Vigny, elle tend cependant Ă  se placer sur le mĂȘme terrain polĂ©mique.

6Ces mises au point seront trĂšs utiles Ă  qui s’aventurerait dans une thĂšse de doctorat sur Alfred de Vigny : elles rĂ©sument, mettent en contexte et commentent de façon Ă©clairante la critique existante. Mais il ne semble pas nĂ©cessaire, ou du moins prioritaire, pour le reste, de tant s’étendre sur des travaux lacunaires ou dĂ©passĂ©s, alors que bien d’autres, plus rĂ©cents, profiteraient grandement Ă  l’analyse de l’Ɠuvre de Vigny sous l’angle du politique mais ne sont pas mobilisĂ©s. On pense aux Ă©tudes de rĂ©ception et d’articulation entre Ă©thique et littĂ©rature, menĂ©es par exemple par Jean BessiĂšre, Vincent Jouve, Yves Citton, Jean-Louis Dufays4


7Le deuxiĂšme chapitre propose une autre mĂ©thode : « En postulant la porositĂ© structurelle et la labilitĂ© cyclique des rĂ©seaux, des familles, des “groupes d’esprits”, intellectuels, sociaux et politiques, on peut tenter de comprendre des itinĂ©raires, a priori non rectilignes » (p. 95) pour conclure, assez semblablement que prĂ©cĂ©demment, « qu’il serait inutile de prĂ©tendre emboĂźter le pas des exĂ©gĂštes qui Ă©chouĂšrent Ă  reconstruire le “mouvement continu” des idĂ©es politiques de Vigny » (p. 123).

Une écriture fragmentaire

8Ce faisant, cependant, Sophie Vanden Abeele-Marchal procĂšde Ă  des mises au point utiles sur les Ă©crits intimes de Vigny, notamment le « dense discours fragmentaire posthume » (p. 105) et les difficultĂ©s affĂ©rentes, du « point de vue philologique comme sur le plan codicologique » (p. 105-106). « Souvent fautive, leur Ă©dition, encore aujourd’hui lacunaire, n’en a Ă©tĂ© procurĂ©e que lentement, compliquant la tĂąche des exĂ©gĂštes successifs. » (p. 106) L’autrice retrace les Ă©tapes du destin des Ă©crits intimes de Vigny entre les mains de Louise Lachaud, Louis Ratisbonne puis Jean Sangnier. Ce faisant, elle livre un Ă©clairage utile sur les manuscrits de l’écrivain, l’état de leur Ă©dition, leur statut et leur intĂ©rĂȘt.

9Sophie Vanden Abeele-Marchal plaide de façon intĂ©ressante pour « une Ɠuvre totale » (p. 113). En effet, les fragments constituent un ensemble ne dissociant pas « la vie de la crĂ©ation, aux contreforts de l’Ɠuvre, [et] celle-ci apparaĂźt ainsi tissĂ©e dans son canevas intellectuel et sur son cadre affectif et Ă©vĂ©nementiel » (p. 112). La conclusion explicite clairement cette interdĂ©pendance au moment de souligner que

Le politique est bien l’axe autour duquel s’articule l’Ɠuvre du poĂšte, du dramaturge, du romancier, du mĂ©morialiste, comme de l’épistolier. Les sollicitations de l’actualitĂ© contemporaine obvient sans cesse les thĂšmes principaux qui sont ceux du pouvoir, de l’ordre, de l’unitĂ© sociale, de la justice et de la libertĂ© individuelle, civile et politique : l’Ɠuvre en textualise et met en perspective les enjeux Ă©thiques fondamentaux. Cette innutrition passe chez lui par le canal des Ă©crits intimes qui en sont la matiĂšre vive. Qu’il s’agisse de notes de lectures, de rĂ©cits courts Ă©crits sur le vif, de remarques pour mĂ©moire ou de formules synthĂ©tiques, ceux-ci en enregistrent les Ă©tapes, selon une chronologie et une hiĂ©rarchie aussi personnelles qu’affectives ; et, peu Ă  peu, du flot protĂ©iforme et plurivoque de la circonstance et de ses diverses traductions immĂ©diates, tel qu’elles se constituent en une actualitĂ© intellectuelle encore prise dans l’émotion de leur rĂ©ception, ces Ă©crits laissent entrevoir comment s’extrait la substance d’une pensĂ©e ouverte et libre de tout prĂ©jugĂ©. (p. 359)

10Mais quelle est la spĂ©cificitĂ© de l’Ɠuvre publiĂ©e du vivant de l’auteur, adressĂ©e Ă  un public ? Son systĂšme propre ? Ses dispositifs ? La question demeure entiĂšre. De mĂȘme, lorsque Sophie Vanden Abeele-Marchal Ă©voque, entre fragments et matiĂšre publiĂ©e, « un jeu subtil d’autocitations et d’écriture palimpseste, dans une relation complexe d’interactions mutuelles » (p. 115), on attend des exemples. Le propos reste souvent trĂšs abstrait, gĂ©nĂ©ral ou allusif, comme parlant aux seuls connaisseurs de l’Ɠuvre.

11En d’autres occasions, il semble besoin de confronter les assertions de Vigny, sur lesquelles se fonde Sophie Vanden Abeele-Marchal, Ă  la rĂ©alitĂ© des textes qu’il a publiĂ©s. Rien n’est en effet moins sĂ»r que « le paradigme de l’Ɠuvre structurĂ©e par le dĂ©veloppement continu d’une pensĂ©e organisĂ©e autour d’une idĂ©e-mĂšre » (p. 115). Que l’on pense par exemple aux rĂ©sumĂ©s tentĂ©s par l’écrivain des poĂšmes des DestinĂ©es alors qu’il leur cherchait un plan. Il synthĂ©tise ainsi le poĂšme « La Sauvage », trĂšs commentĂ© pour son ambiguĂŻtĂ© idĂ©ologique5, de façon singuliĂšrement univoque et contestable : « AbandonnĂ© Ă  moi-mĂȘme, mon devoir est de m’organiser pour me perfectionner, me conserver, et conquĂ©rir le globe Ă©troit qui m’est accordĂ©, de ne pas souffrir que l’homme tombe Ă  l’état de Singe comme les Sauvages l’ont laissĂ© dĂ©gĂ©nĂ©rer. Pour preuve de cette idĂ©e : La Sauvage 6. »

12On se demandera en outre si le « discours explicitement fragmentaire » (p. 113) trouve un Ă©cho dans l’Ɠuvre publiĂ©e Ă  travers des rĂ©miniscences de l’esthĂ©tique du fragment. Mais au-delĂ  des rapports entre les Ă©crits intimes et le reste de l’Ɠuvre, les fragments que met Ă  juste titre en avant Sophie Vanden Abeele-Marchal demandent Ă  faire en eux-mĂȘmes l’objet d’une analyse littĂ©raire. L’autrice Ă©voque « un ensemble singulier de notations non articulĂ©es mais visiblement destinĂ©es Ă  faire texte par l’allusion, l’intertexte et la connivence de l’auteur avec un lecteur toujours supposé » (p. 113) sans rien dĂ©montrer ni mĂȘme illustrer de tout cela. Trop souvent, il reste Ă  dĂ©sirer quelques exemples, commentĂ©s ; une plongĂ©e dans l’Ɠuvre de Vigny, plutĂŽt qu’un discours Ă  sa lisiĂšre. Il en va de mĂȘme quand Sophie Vanden Abeele-Marchal affirme : « Entre littĂ©rature et philosophie, dans le domaine Ă©largi des belles-lettres, avant la spĂ©cialisation des savoirs opĂ©rĂ©e au mitan du xixe siĂšcle, le fragment tel que le pratique Vigny se dĂ©finit bien selon le mode de pensĂ©e du moraliste » (p. 122). CQFD, note-t-on en marge, en retenant la piste intĂ©ressante d’une comparaison entre l’écriture de Vigny et celle des moralistes ; travail qui reste Ă  mener


13Sur un point plus marginal mais d’intĂ©rĂȘt pour les spĂ©cialistes, on s’interrogera sur la graphie « Docteur-Noir » reproduite par Sophie Vanden Abeele-Marchal (p. 51 et autres) alors que, comme l’expliquait AndrĂ© Jarry7, Vigny Ă©crit toujours « Docteur noir » dans ses manuscrits, mĂȘme si l’édition de rĂ©fĂ©rence de ses Ɠuvres complĂštes dans la PlĂ©iade ne le retranscrit pas.

La question de la pensĂ©e de l’auteur

14À propos de l’intĂ©rĂȘt des fragments de Vigny, Sophie Vanden Abeele-Marchal explicite sa perspective critique « d’une interprĂ©tation de la pensĂ©e de l’auteur » (p. 114). Peut-on toutefois parler d’une « pensĂ©e de l’auteur » au singulier ? Ne faut-il pas aussi envisager chaque ouvrage publiĂ© comme un systĂšme en soi ? Et quid des potentialitĂ©s du texte dans une perspective de rĂ©ception ? Sophie Vanden Abeele-Marchal ne suit pas ce questionnement mais, en cohĂ©rence avec son cadre mĂ©thodologique, en deuxiĂšme partie, opĂšre un retour Ă  la biographie et Ă  la chronologie, d’une maniĂšre se voulant sĂ©lective et Ă©clairante, ce qui est le cas grĂące Ă  une grande maĂźtrise du contexte, notamment des revues que Vigny a lues ou dans lesquelles il a publiĂ©. Les MĂ©moires inĂ©dits de l’écrivain sont Ă©galement citĂ©s de façon abondante, pour retracer un rĂ©cit, mais pas analysĂ©s. On relĂšvera malgrĂ© tout quelques Ă©lĂ©ments intĂ©ressants, comme les prĂ©cisions Ă©rudites sur les maĂźtres de Vigny Ă  la pension Hix (p. 132 sq).

15Dans ces pages, les poĂšmes de Vigny sont Ă©voquĂ©s au moment de leur composition, en lien avec l’actualitĂ© de l’époque, mais pas commentĂ©s, mĂȘme quand des vers du « Trappiste » ou de « Paris » sont assez longuement citĂ©s. Le jeu des « constellations de pensĂ©es, au fil de rencontres et de lectures » (p. 163) est tout de mĂȘme envisagĂ© au regard de l’Ɠuvre : dans Stello, Vigny « synthĂ©tise l’ensemble des propositions idĂ©ologiques qui bouillonnent au lendemain des Trois Glorieuses » (p. 163) ; « dans Chatterton [
] ce sont les idĂ©aux du saint-simonisme qui sont mis Ă  l’épreuve » (ibid.) ; « Servitude et grandeur militaires adapte l’idĂ©al pacifiste saint-simonien » (p. 164). Des prĂ©cisions Ă©clairantes sont en outre apportĂ©es sur les rapports de Vigny et Philippe Buchez (p. 164 sq).

16On bute nĂ©anmoins sur la formulation d’une conclusion intermĂ©diaire : « Vigny donne donc Ă  lire l’essentiel de sa pensĂ©e Ă  un rythme soutenu entre 1825 et 1835 » (p. 179). Le substantif pensĂ©e dĂ©signe ici l’Ɠuvre poĂ©tique, dramatique et romanesque de Vigny jusqu’à Servitude et grandeur militaires. C’est reprendre en quelque sorte la logique de Vigny lui-mĂȘme en 1849, dĂ©clarant aux Ă©lecteurs de la Charente, pour justifier de ne pas mener de campagne Ă©lectorale bien que candidat Ă  la dĂ©putation, que ses Ɠuvres parlent pour lui (p. 175). On sait toutefois que l’approche n’est ni suffisante ni satisfaisante. Dans les pages consacrĂ©es au beau et complexe DaphnĂ©, il est vraiment besoin d’une analyse du dispositif de l’Ɠuvre — littĂ©raire, Ă©nonciatif, argumentatif, poĂ©tique. Ces Ă©lĂ©ments, ainsi que quelques citations commentĂ©es, manquent cruellement, surtout Ă  qui n’aurait pas dĂ©jĂ  lu l’Ɠuvre de Vigny. Malheureusement, l’essai n’invite pas vraiment Ă  s’y plonger, comme si rester Ă  la lisiĂšre, si riche soit-elle, pouvait suffire Ă  cerner la pensĂ©e de l’auteur. Mais est-ce Ă  vrai dire ce qui importe, plutĂŽt que les Ɠuvres qu’il a laissĂ©es et ce qu’elles peuvent dire Ă  des lecteurs et lectrices, d’alors et d’aujourd’hui ? Quelques Ă©lĂ©ments intĂ©ressants sont apportĂ©s sur la rĂ©ception des Ɠuvres de Vigny, par rapport Ă  celles des autres romantiques, dans Le National (p. 215 sq) ainsi que sur les rĂ©actions des contemporains Ă  « Une histoire de la Terreur » (p. 324-329). Mais il faudrait aussi Ă©couter le texte lui-mĂȘme et commenter son Ă©criture. Page 221, une citation de « La FlĂ»te » est immĂ©diatement suivie, comme en guise de commentaire ou d’interprĂ©tation, d’une citation des MĂ©moires inĂ©dits, comme si elle ne faisait qu’illustrer la pensĂ©e de l’auteur, Ă  laquelle se rĂ©sumerait l’expression poĂ©tique. Cette configuration n’est pas isolĂ©e et l’on a parfois l’impression d’un collage de citations de Vigny comme pour en reconstituer le discours.

17Cette quĂȘte de la pensĂ©e de l’auteur se justifie par les ambitions didactiques affirmĂ©es par Vigny, par exemple quand il note, comme le cite Sophie Vanden Abeele-Marchal p. 230, qu’une Ɠuvre « doit s’écrire pour dĂ©montrer ou prouver ou ne pas s’écrire ». La conclusion de Sophie Vanden Abeele-Marchal le rĂ©affirme, Ă©voquant « une Ɠuvre au didactisme assumé » (p. 377), mais sans vĂ©ritable examen, alors mĂȘme qu’il est question d’une « poĂ©tique adaptĂ©e », ce qui n’a pas Ă©tĂ© analysĂ©. Or, « l’éthos du poĂšte missionnaire » (p. 337) est contestable ; l’analyse de la complexitĂ© discursive des poĂšmes de Vigny pourrait en donner un aperçu. Sophie Vanden Abeele-Marchal relĂšve : « Il note qu’il s’agit de distinguer autant l’intention de l’auteur que la forme de son Ɠuvre » (p. 230) mais n’emboĂźte malheureusement pas le pas de Vigny sur ce point. Ce travail amĂšnerait pourtant d’importantes nuances. Prenons l’exemple de Chatterton, Ă  propos duquel sont citĂ©es ces notes. Sophie Vanden Abeele-Marchal rappelle que le drame « met en scĂšne le suicide du poĂšte, victime d’une sociĂ©tĂ© bourgeoise » (p. 226). Certes, mais il faut aussi examiner les suggestions religieuses et psychologiques faisant simultanĂ©ment du personnage une figure sacrĂ©e, un hĂ©ros prĂ©servant son identitĂ© et sa dignitĂ©, autant qu’un ĂȘtre fragile, amant malade et dĂ©sespĂ©rĂ©8. Ce kalĂ©idoscope brouille et enrichit le message de la prĂ©face, assimilable Ă  l’intention d’auteur.

18Se placer du point de vue de l’auteur amĂšne aussi un certain biais politique. Sophie Vanden Abeele-Marchal offre une immersion explicative, trĂšs utile et Ă©clairante, dans « les cercles a priori antagonistes » (p. 38) dans lesquels se mouvait Vigny. Toutefois, si Vigny est bien « un homme de son temps, un homme dans son temps » (p. 37), il ne saurait reprĂ©senter toute sa gĂ©nĂ©ration. Il est donc difficile d’affirmer que la politique est, « aux yeux dĂ©senchantĂ©s des contemporains, responsable de l’instabilitĂ© des institutions depuis l’ébranlement originel de 1789 » (p. 233). D’autres histoires du xixe siĂšcle en feraient celui d’aspirations rĂ©volutionnaires restant Ă  assouvir9. Faut-il rappeler aussi que « les espoirs », surtout « en 1871 », n’ont pas Ă©tĂ© pour tous et toutes « de stabilisation institutionnelle » (p. 233) mais de rĂ©forme et de justice sociale, avec la Commune de Paris ? Bien sĂ»r, c’est un Ă©clairage sur Vigny auquel travaille l’ouvrage mais il reste impossible d’évoquer, comme p. 243, « les effets du traumatisme qu’on creusĂ© pour toute la gĂ©nĂ©ration de Vigny des “secousse[s] rĂ©volutionnaire[s]” ». Le point de vue de Vigny, exposĂ© dans ses MĂ©moires citĂ©s ici, ne saurait ĂȘtre un prisme unique. C’est aussi pourquoi le terme d’anarchie, enfant du xixe siĂšcle10, ne saurait ĂȘtre rĂ©duit au sens de « dĂ©sordre » et de « chaos » (p. 240) mĂȘme si c’est la perspective de Guizot et de Vigny.

Le politique à l’Ɠuvre

19La force de l’ouvrage fait donc aussi en partie sa faiblesse : nous placer du point de vue d’Alfred de Vigny. Sophie Vanden Abeele-Marchal livre des points de contexte trĂšs Ă©clairants sur la composition des Ɠuvres et une « écriture de rĂ©action politique » (p. 204), Ă  propos du « Trappiste », de Cinq-Mars, La MarĂ©chale d’Ancre, Stello et Servitude et grandeur militaires. Ce sont lĂ  de prĂ©cieux Ă©lĂ©ments d’introduction, qu’on aimerait trouver dans une Ă©dition critique, et on regrette que cet essai n’y adjoigne pas une plongĂ©e dans les Ɠuvres.

20La troisiĂšme partie de l’ouvrage, toutefois, amĂšne enfin des Ă©lĂ©ments d’analyse aussi passionnants que pointus autour de la notion de polĂ©mique — essentiellement dans Stello, et on peut regretter cette restriction. Sophie Vanden Abeele-Marchal justifie en partie ce focus : « Discours de crise, les textes de Vigny, et en particulier les consultations, empruntent Ă  la rhĂ©torique polĂ©mique un cadre » (p. 279) ; « Le genre de la consultation dĂ©nonce [
] la dĂ©mesure de l’usage polĂ©mique du discours public post-rĂ©volutionnaire » (p. 280). L’autrice montre que « le discours argumentatif » du Docteur noir « est tout entier construit sur les modĂšles linguistiques et stylistiques d’[une] forme de dĂ©rision Ă©ristique » (p. 284) et elle analyse, enfin, quelques exemples, notamment de « dĂ©calage sĂ©mantique, rĂ©current dans le discours du Docteur-Noir, qui travaille sur l’homophonie ou la polysĂ©mie de termes appartenant aux trois champs lexicaux de la religion, de la rĂ©volution ou de la philosophie » (p. 286). Le chapitre 6 poursuit dans cette direction fĂ©conde :

Le romancier s’attache Ă  souligner cette relativitĂ© du langage, sa permĂ©abilitĂ© aux variations historiques, Ă  l’évolution des structures idĂ©ologiques innervant l’imaginaire culturel et politique Ă  chaque Ă©poque. Les jeux de mots du Docteur-Noir superposent constamment les connotations alternativement religieuses, philosophiques ou politiques dans les emplois des termes clefs de chaque Ă©poque. Ils rĂ©vĂšlent la partialitĂ© contingente du langage. (p. 303)

21Sophie Vanden Abeele-Marchal révÚle aussi un intéressant travail sur les sources partisanes. Vigny a ainsi

construit le portrait de Robespierre [
] Ă  partir de notes prises dans le VĂ©ritable portrait de Catilina Robespiere de Jean-Jospeh Dussault, l’un des plus virulents propagateurs de la lĂ©gende noire du triumvir sous Thermidor. Pour Ă©crire La MarĂ©chale d’Ancre, il a utilisĂ© le mĂȘme type de « libelles » Ă©crits au lendemain de sa mort sur Concino Concini. La partialitĂ© polĂ©mique de tout portrait historique ne lui Ă©chappe pas. (p. 306)

22De ce fait, le Docteur noir « dĂ©compose [
] les textes sur 93. Il distingue parmi eux quatre types, Ă©galement partiaux, de reprĂ©sentations des Terroristes » (p. 307). La chercheuse montre ensuite que « [l’]analyse du Docteur-Noir caractĂ©rise chaque courant de pensĂ©e politique par des termes clefs qui sont signalĂ©s par des majuscules » (p. 309) ; et de commenter l’emploi des termes CapacitĂ©, PropriĂ©tĂ© et HĂ©rĂ©ditĂ©, p. 310-316. Ces analyses fines permettent d’apporter une conclusion cruciale Ă  l’un des questionnements de l’ouvrage :

C’est ainsi qu’il faut sans doute penser l’inscription des rĂ©fĂ©rences politiques dans les textes de Vigny. PassĂ©es au crible de l’analyse puis au filtre poĂ©tique, elles ne se donnent jamais comme l’expression d’« idĂ©es politiques », adossables en tant que telles Ă  une pensĂ©e Ă  laquelle Vigny s’affilierait ainsi. À les penser en tant qu’influences externes, elles ont paru Ă  la critique [
] difficiles Ă  cerner tant elles sont nombreuses, et souvent contradictoires. Il faut les reprĂ©senter comme un jeu de confluences grĂące auquel le texte se construit comme une pensĂ©e du politique, lieu du dĂ©bat idĂ©ologique dont, Ă  partir de l’analyse du langage, Vigny s’efforce toujours de signaler, avec leurs enjeux, les dĂ©rives Ă©ristiques. (p. 319)

Une autre synthĂšse Ă©clairante pour aborder l’Ɠuvre de Vigny suit de peu :

L’Ɠuvre de Vigny reflĂšte donc moins la politique du moment qu’elle ne la traduit en termes critiques, conformĂ©ment aux enjeux dĂ©mocratiques tels qu’il les pense. Ainsi peut-on analyser l’inclusion des formules types de fondements doctrinaux contemporains, que celles-ci proviennent de la pensĂ©e ultra des annĂ©es 1820, des PoĂšmes Ă  Cinq-Mars ; ou qu’elle[s] soient tirĂ©es, dans Stello, des dĂ©bats opposant la pensĂ©e libĂ©rale doctrinaire Ă  la rĂ©action utopique, saint-simonienne et buchĂ©zienne ; ou encore qu’il s’agisse, dans la dĂ©cennie suivante, des formules de la pensĂ©e fouriĂ©riste ou comtienne, dans les poĂšmes des annĂ©es 1840, « La Sauvage » et « La Maison du Berger ». Par la citation ironique et la mise Ă  distance allusive, le texte de Vigny passe au crible de l’analyse les systĂšmes de pensĂ©e politique. (p. 320)

23L’Ɠuvre de Vigny apparaĂźt ainsi comme un cas intĂ©ressant de mode de rencontre du politique et du littĂ©raire, bien au-delĂ  des anecdotes biographiques.

24Dans le septiĂšme et dernier chapitre, enfin, Sophie Vanden Abeele-Marchal affirme que « les passions sont [aux] yeux [de Vigny] le moteur fondamental de la politique » (p. 340). C’est pourquoi il aurait Ă©tĂ© d’autant plus intĂ©ressant d’analyser le rĂŽle des passions et des Ă©motions dans l’économie des fictions et de l’écriture de Vigny, surtout que, en effet, il a « toujours cherchĂ© Ă  Ă©valuer les formes de discours en termes d’intervention » (p. 357). On peut ainsi identifier plusieurs pistes, au fil de l’ouvrage, d’un travail d’analyse littĂ©raire qui reste Ă  mener, dans le champ mĂȘme dĂ©fini par l’autrice. Celle-ci relĂšve notamment : « il a toujours cherchĂ© Ă  Ă©valuer, avec les enjeux idĂ©ologiques de son Ɠuvre, la forme gĂ©nĂ©rique la plus adaptĂ©e » (p. 262). Il est vrai, mais cela devrait ĂȘtre examinĂ© avec les dispositifs Ă©nonciatifs et stylistiques adoptĂ©s par l’auteur. Leur Ă©tude dessinerait une image plus juste et nuancĂ©e de Vigny et de sa « confiance dans la valeur messianique du Verbe romantique » (p. 262). Il serait Ă©galement intĂ©ressant d’étudier les motifs rĂ©currents (Ă©voquĂ©s en conclusion, p. 361) dans les Ă©crits intimes ET la crĂ©ation littĂ©raire de l’auteur. Cette dĂ©marche est esquissĂ©e Ă  propos du « bestiaire microscopique » (p. 103) dans Stello et d’« associations courantes dans la pensĂ©e libĂ©rale des annĂ©es 1830 » (p. 104). Il faudrait aussi examiner comment les « balancements » (p. 72) mis en avant par l’ancienne critique trouvent Ă  vrai dire des Ă©chos dans des textes comme « La Maison du Berger » et sont peut-ĂȘtre une forme de matrice structurelle — au niveau de tout le recueil des DestinĂ©es.

25Sophie Vanden Abeele-Marchal suggĂšre un « dictionnaire poĂ©tico-politique de l’Ɠuvre de Vigny » (p. 330), avec des micro-lectures de mots-clĂ©s sur le modĂšle de ce qu’elle dĂ©veloppe en troisiĂšme partie Ă  propos de Stello. On ne peut que l’y encourager. En attendant, le prĂ©sent ouvrage ne parlera guĂšre qu’à une poignĂ©e de (futurs) spĂ©cialistes, Ă  qui il revient de se plonger dans l’Ɠuvre riche et complexe d’Alfred de Vigny, bien armĂ©s sur le contexte des questions politiques grĂące au travail de la chercheuse.