Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 27, numéro 5
titre article
Natacha Lafond

Au miroir des hommes : au nom d’une Ă©ducation humaniste

Humanism and education at the mirror of the sea
Paul ValĂ©ry, La Mer, la mer, toujours recommencĂ©e !, Choix de textes, notes et prĂ©face de Franck SalĂŒn, Paris : Rivages Poche, coll. « Petite BibliothĂšque », 2024, 284 p., EAN 978274366414.

1Ce livre propose un ensemble important de textes valĂ©ryens depuis ses premiers Ă©crits de jeunesse Ă  des Ɠuvres plus tardives : alors que le titre de l’ouvrage s’ouvre sur une exclamation face Ă  un Ă©ternel recommencement reprĂ©sentĂ© par l’immensitĂ© de la mer, le titre de la prĂ©face tisse un contrepoint ironique Ă  l’aide d’une autre exclamative : « Un homme Ă  la mer ! ». L’ironie reste lĂ©gĂšre et semble presque affective Ă  l’égard de la quĂȘte de bonheur valĂ©ryenne.

2Paul ValĂ©ry, fĂ©ru des expĂ©riences maritimes, n’a sans doute pas hĂ©sitĂ© Ă  plonger dans la mer pour dĂ©couvrir d’autres postulats littĂ©raires — personnels et humains. L’ouvrage dĂ©sarçonne ainsi le lecteur par la naĂŻvetĂ© des poĂšmes d’ouverture qui font Ă©cho Ă  une belle clausule Ă©difiante, un discours prononcĂ© dans un collĂšge Ă  l’intention d’adolescents. Ce sont des enfants de SĂšte et des bords de mer, qui ont vĂ©cu la mĂȘme expĂ©rience que lui — mais aussi des enfants qui font l’expĂ©rience d’une mer ouverte Ă  tous les horizons, sans frontiĂšres. On y rappelle, par le dialogue entre les deux titres, en contrepoint, les risques rencontrĂ©s par les hommes de la mer, les marins confrontĂ©s aux forces de la nature. Il leur faut du courage et de la tĂ©nacitĂ© pour ne pas sombrer ; Victor Hugo, en son temps dĂ©jĂ , fut l’un des poĂštes qui a le plus usĂ© de cette mĂ©taphore maritime pour dĂ©signer le travail de l’écrivain qui devait Ă©clairer les hommes. Au xixe siĂšcle, il ne s’agissait pas seulement d’une mĂ©taphore pour l’exilĂ© de Guernesey. À l’aube du xxe siĂšcle, Paul ValĂ©ry s’en retourne vers cette mĂ©taphore et vers ce milieu en y jetant un autre regard que Franck SalĂŒn rappelle avec le sourire de la distance ; Paul ValĂ©ry, certes, ne tenta jamais la traversĂ©e maritime Ă  la façon de Victor Hugo, mais il n’y trouva pas moins le courage de nouvelles expĂ©riences puisqu’il fut l’un des principaux Ă©crivains penseurs de l’Europe et qu’il dĂ©fendit la mĂ©decine balbutiante de Freud par le collĂšge des savants.

Naissance d’un poĂšte : vers une gĂ©ographie littĂ©raire

3L’ouvrage repose ainsi sur des textes trĂšs divers qui vont du poĂšme Ă  l’essai en passant par un long dialogue, un discours et des pensĂ©es, qui oscillent entre le fragment et l’aphorisme. Cette rĂ©union thĂ©matique recouvre la fidĂ©litĂ© de l’auteur Ă  la mer : « Natif de SĂšte, Paul ValĂ©ry est restĂ© fidĂšle Ă  la mer, sur tous les plans et dans tous les sens. » (QuatriĂšme de couverture) On y rend hommage au poĂšte par un musĂ©e. Une grande partie de l’ouvrage Ă©voque sa relation affective et personnelle Ă  la mer qui est devenu un motif au sens bachelardien de son Ɠuvre. Tour Ă  tour miroir de vie, lieu de souvenirs, rĂ©servoir de mĂ©taphores et de descriptions associĂ©es Ă  la peinture de Joseph Vernet, la mer retrouve sa vĂ©racitĂ© phĂ©nomĂ©nologique : elle est en premier un lieu d’expĂ©rience subjective des sens et des Ă©motions. On y retrouve aussi l’art premier de la naissance d’un poĂšte qui s’attache au monde qui l’entoure dans ce qu’il a de plus concret ; selon lui, tout commence par la description. On y retrouve, enfin, l’ironie de Franck SalĂŒn puisque ce grand poĂšte des IdĂ©es abstraites, dĂ©fenseur de l’esprit avant toute chose, rappelle qu’on ne peut les aborder que par ces premiĂšres expĂ©riences liĂ©es Ă  la BeautĂ© des vues. Ce dernier terme, essentiel, dans la poĂ©tique de Paul ValĂ©ry est ainsi mis en perspective avec pertinence dans cette Ă©dition : il Ă©claire l’importance du regard surplombant, la hauteur de vue et la polysĂ©mie d’un « regard » au croisement du poĂ©tique et du pictural. L’histoire, son histoire, s’appuie sur le socle d’une perception plus gĂ©ographique d’un lieu.

4De cette approche, remontent Ă©galement ses « considĂ©rations sur les problĂšmes actuels », le plus actuel qui est au prĂ©sent. On rappelle qu’en ces temps mouvementĂ©s, qui ont connu deux guerres, l’écrivain participe pleinement aux discussions : le dialogue expĂ©rimental « Moi et le Docteur » donne le ton de ces IdĂ©es naissantes qui vont dĂ©terminer l’ùre moderne. L’homme est dĂ©pendant de son milieu : mais loin d’une lecture naturaliste propre aux thĂ©ories d’Émile Zola, il s’agit davantage de montrer combien tout homme est marquĂ© par ce qu’il voit. Ce n’est que par cette attache, qu’il retrouve le sens de l’Histoire, sa hauteur de vue qui l’a conduit Ă  prĂ©server la tradition du vers et de la mer. La mer constitue ainsi un lieu Ă  part selon Paul ValĂ©ry qu’il va associer au pourtour de la MĂ©diterranĂ©e par la richesse de ses inventions en renouant avec son Histoire. Ce creuset fertile est un lieu privilĂ©giĂ© parce qu’il dĂ©passe les frontiĂšres et qu’il invite Ă  respecter la libertĂ© des pensĂ©es de chaque homme. La mer allie l’esprit d’abstraction, d’observation Ă  l’imagination ; elle invite Ă  la rĂ©flexion. Alors que les philosophes de la phĂ©nomĂ©nologie se tourneront de l’idĂ©e vers les phĂ©nomĂšnes, Paul ValĂ©ry a dĂ©fendu dans toute son Ɠuvre l’invitation Ă  la rĂ©flexion : la mer est un creuset de mĂ©ditation et d’idĂ©es qui comble la vacuitĂ© des spiritualitĂ©s dĂ©laissĂ©es. Elle est une leçon qui vaut bien un regard : il faudrait plutĂŽt dire qu’elle n’existe pas non plus sans ce regard.

La MĂ©diterranĂ©e : une leçon d’ouverture d’esprit

5La mer, selon Paul ValĂ©ry encourage, par ailleurs, sur un troisiĂšme plan, Ă  naviguer entre plusieurs pays ; elle reprĂ©sente l’ouverture d’esprit. Les textes proposĂ©s extraits d’univers a priori trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšnes, sont liĂ©s tantĂŽt Ă  des Ă©vĂ©nements personnels, tantĂŽt Ă  des circonstances officielles qui rendent hommage ou encouragent,
 Ils rappellent en chƓur ce qu’est le port, les origines de chaque homme. Ils proposent, de plus, des projets qui dĂ©fient les Ă©vĂ©nements de leur Ă©poque : la mer est d’abord une leçon associĂ©e Ă  l’éducation humaniste et Ă  l’interdisciplinaritĂ© non un combat violent. Le dialogue entre « Moi » et le docteur est symbolique Ă  cet effet. On le rappelle, Ă  cette Ă©poque, l’affirmation de la parole individuelle ne commence qu’à peine ; si le « moi », qui fut l’objet de nombreuses controverses et d’usages divers depuis Diderot jusqu’à la querelle du Peuplier (BarrĂšs) est le fruit de la RĂ©volution française et du Romantisme, Paul ValĂ©ry lui oppose une part critique encore diffĂ©rente. MĂȘme Ă  la (lĂ©gĂšre) diffĂ©rence d’AndrĂ© Gide qui a souvent usĂ© du dialogue philosophique au nom d’une tolĂ©rance voltairienne et, surtout, Ă  la diffĂ©rence de Maurice BarrĂšs qui enracine l’approche rousseauiste dans un terroir nationaliste fermĂ©, Paul ValĂ©ry a prĂ©fĂ©rĂ© l’ouvrir Ă  des espaces libres. Pour AndrĂ© Gide, il s’agit de se rĂ©flĂ©chir, dans une approche critique qui incite au dialogue avec l’ailleurs et les autres, hors des vers et du port des origines Ă  renouveler.

6Paul ValĂ©ry, quant Ă  lui, a toujours conservĂ© les marines et le vers poĂ©tique comme une rĂ©fĂ©rence dans ses textes : selon lui, la mer ne change pas et pourtant elle est toujours diffĂ©rente ; par contre, elle incite Ă  se tourner vers son histoire et Ă  dialoguer entre plusieurs sciences. L’écrivain converse avec le docteur : ils trouvent des idĂ©es au fil du dialogue1. Il n’y a pas un homme mais bien « deux hommes Ă  la mer » selon « l’idĂ©e fixe » :

Au professeur Henri Mondor/Et Ă  tous les amis que je compte/dans le corps mĂ©dical. (p. 79) [
]

Le Docteur : Nous souffrons mieux que vous, et c’est lĂ  souffrir plus. Il y a d’étroits rapports entre souffrir et savoir
 Et puis nous connaissons trop bien nos limites. (p. 87) [
]

Moi. Je dirais que dans cet Ă©tat les images ou formules qui se succĂšdent n’ont entre elles qu’une liaison
 purement
 linĂ©aire
 Elles n’ont entre elles qu’une seule relation, qui est de se succĂ©der ou substituer. Mais si une connexion plus riche tend Ă  se produire entre ces termes, alors qu’il faut changer d’état
 Et nous entrons dans le monde de l’attention. (p. 95)

7Un autre texte propose un hommage Ă  la crĂ©ation d’un centre universitaire Ă  Nice — en regard de la mer. Dans ce centre, il y aura encore davantage d’hommes Ă  la mer : l’image maritime reprĂ©sente ce passage Ă  la pluralitĂ©-la plongĂ©e dans le monde — qui exige le savoir et l’attention.

8Le docteur rend compte ainsi des changements de la sociĂ©té et de la place qui est attribuĂ©e Ă  de nouvelles disciplines scientifiques ; le choix de la psychiatrie/psychanalyse est tout Ă  fait remarquable, puisque celle-ci fait le lien entre des horizons divers : dĂ©sormais, le prĂȘtre, le mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste, le maire et l’instituteur de la fin du xixe siĂšcle, qui indiquaient les rĂšgles de vie, ont donnĂ© place Ă  de nouvelles figures dans la sociĂ©tĂ©. L’exemple du Centre universitaire (Nice) proposĂ© par Paul ValĂ©ry a pour vertu de travailler en vue de l’édification de l’Homme au niveau europĂ©en : il rĂ©unit des scientifiques divers mais aussi, comme Ă  Pontigny, des Ă©crivains et des politiciens
 L’écrivain cĂŽtoie le docteur de mĂȘme que le docteur rĂ©flĂ©chit Ă  sa matiĂšre : tous deux doivent expliquer, argumenter et Ă©changer avec le courage de leurs IdĂ©es dans des domaines qui ne relĂšvent pas toujours de fonds assurĂ©s ; tout est Ă  faire selon eux ; les spĂ©cialistes collaborent Ă  des projets communs et sont confrontĂ©s pour ainsi dire entre eux au projet d’édification de l’homme qui relĂšve d’une pensĂ©e morale. Ces textes rappellent Ă  juste titre l’importance de cette question Ă  l’aube du xxe siĂšcle : s’il s’agit d’accĂ©der Ă  une Ă©ducation meilleure et plus haute de l’homme, Ă  qui confier cette tĂąche ? Selon ValĂ©ry, la mer renvoie un miroir moral aux hommes.

De l’Éternel Retour à un Éternel recommencement : une relecture morale et politique de la philosophie de Nietzsche 

9La mer est ainsi prĂ©sentĂ©e thĂ©matiquement par Franck SalĂŒn mais aussi pour ainsi dire poĂ©tiquement ; la poĂ©tique de Paul ValĂ©ry est prĂ©sentĂ©e un peu comme une marine. Il ne s’agit pas d’un simple motif. Selon le poĂšte, tout entier vouĂ© Ă  sa tĂąche dans un Ă©lan d’enthousiasme, oublieux parfois de ses difficultĂ©s, la mer met en avant le beau et l’harmonie dans un sens platonicien au risque de se perdre. Le poĂšte y propose une philosophie du beau qui est l’expression du bien et de la vĂ©ritĂ©. La libertĂ© des vers de ValĂ©ry repose, on le rappelle, sur la maĂźtrise de ses contraintes et sur la place de l’éducation Ă  cette Ă©poque. Il rend hommage, littĂ©ralement, aux emblĂšmes de la troisiĂšme RĂ©publique. Son ouverture d’esprit est Ă  la mesure de son intransigeance pour avoir droit de parole dans la Cité qui signifie libertĂ© de parole chez ce poĂšte. Quelques annĂ©es plus tard, le poĂšte valĂ©ryen Salah StĂ©tiĂ©, sera un peu plus sombre Ă  l’égard de cet espace mĂ©diterranĂ©en Ă  cause de sa « violence2 ». La mer, selon Paul ValĂ©ry, au contraire, reprĂ©sente la quĂȘte inlassable du bonheur des hommes ; Ă  la diffĂ©rence, cependant, d’une philosophie de l’histoire qui se rĂ©pĂ©terait tragiquement (Hegel) mais aussi de la philosophie nietzschĂ©enne, ce n’est pas par la lutte ou le dĂ©fi surhumain que quelque chose s’impose, « recommence ou commence » Ă  chaque fois. La mer invite Ă  mĂ©diter sur le Beau, la hauteur de vue, l’ouverture d’esprit et la conciliation plus diplomatique. Il ne s’agit pas du tout d’une perspective nostalgique sur le temps : au contraire, grĂące au regard posĂ© sur la mer, il a une vertu Ă©dificatrice et rĂ©paratrice. Recommencer n’est pas l’expression d’un retour : tout y est Ă  faire/et Ă  refaire, apprendre et observer.

10De ces « Inspirations mĂ©diterranĂ©ennes » vont naĂźtre des idĂ©es optimistes de conciliation : Paul ValĂ©ry relĂšve des grands penseurs de l’Europe et des maĂźtres d’Ɠuvre du cosmopolitisme tels que Paul Claudel, AndrĂ© Gide, Thomas Mann
 CollĂšge et centre universitaire reprĂ©sentent toujours la mĂȘme idĂ©e, non pas une idĂ©e unique mais une idĂ©e fixe : seule l’éducation des hommes sert le dialogue au-delĂ  des frontiĂšres entre les sciences, les pays, les partis et les traditions. Il rappelle que l’Ɠuvre poĂ©tique a ses devoirs, elle aussi, dans une tradition humaniste plus conservatrice et modĂ©rĂ©e pour dĂ©passer les conflits. La mer est ce miroir de l’homme qui renvoie aux hommes au pluriel dans une expĂ©rience exigeante et impĂ©rieuse. Selon Paul ValĂ©ry, elle est Ă  la frontiĂšre de la vie personnelle et de la tĂąche de tout Ă©crivain.

*

11Cette Ă©dition Ă©claire combien ce poĂšte de l’abstraction spirituelle revendique pourtant l’importance d’une subjectivitĂ© premiĂšre, au fondement de son ouverture. Elle propose ainsi discrĂštement une interprĂ©tation de l’Ɠuvre valĂ©ryenne qui trouve des rĂ©sonances modernes dans la rĂ©flexion europĂ©enne actuelle. Cette mer renvoie Ă  des contours mĂ©diterranĂ©ens qui dĂ©placent ainsi lĂ©gĂšrement la rĂ©flexion sur le territoire europĂ©en et l’amĂšne Ă  se confronter Ă  d’autres continents : on y prend du recul face aux particularismes, face Ă  l’Afrique, face au mince dĂ©troit qui mĂšne aux AmĂ©riques et Ă  l’infini des terres de l’est jusqu’en Orient. OĂč cela s’arrĂȘte-t-il ? Sur quels territoires se construit l’Europe ?

12La lĂ©gĂšre ironie des titres est sans doute une invitation Ă  regarder ce miroir autrement et Ă  reconsidĂ©rer l’Ɠuvre du poĂšte Ă  la lumiĂšre de ces « problĂšmes actuels » qui ont Ă©tĂ© si prĂ©sents dans ses pensĂ©es.

L’Homme mesure des choses ; l’Homme, Ă©lĂ©ment politique, membre de la cité ; l’Homme, entitĂ© juridique dĂ©finie par le droit ; l’Homme Ă©gal Ă  l’homme devant Dieu et considĂ©rĂ© sub specie aeternitatis, ce sont lĂ  des crĂ©ations presque entiĂšrement mĂ©diterranĂ©ennes. (p. 228) [
]

Eh bien, me dis-je, je vais leur enseigner ce que c’est que SĂšte. Et je commence tout un poĂšme descriptif oĂč je ne leur Ă©pargne rien de ce que nous observons (
) Croyez bien, mes Enfants, que toute pensĂ©e a son port d’attache. (p. 261)