
Au miroir des hommes : au nom dâune Ă©ducation humaniste
1Ce livre propose un ensemble important de textes valĂ©ryens depuis ses premiers Ă©crits de jeunesse Ă des Ćuvres plus tardives : alors que le titre de lâouvrage sâouvre sur une exclamation face Ă un Ă©ternel recommencement reprĂ©sentĂ© par lâimmensitĂ© de la mer, le titre de la prĂ©face tisse un contrepoint ironique Ă lâaide dâune autre exclamative : « Un homme Ă la mer ! ». Lâironie reste lĂ©gĂšre et semble presque affective Ă lâĂ©gard de la quĂȘte de bonheur valĂ©ryenne.
2Paul ValĂ©ry, fĂ©ru des expĂ©riences maritimes, nâa sans doute pas hĂ©sitĂ© Ă plonger dans la mer pour dĂ©couvrir dâautres postulats littĂ©raires â personnels et humains. Lâouvrage dĂ©sarçonne ainsi le lecteur par la naĂŻvetĂ© des poĂšmes dâouverture qui font Ă©cho Ă une belle clausule Ă©difiante, un discours prononcĂ© dans un collĂšge Ă lâintention dâadolescents. Ce sont des enfants de SĂšte et des bords de mer, qui ont vĂ©cu la mĂȘme expĂ©rience que lui â mais aussi des enfants qui font lâexpĂ©rience dâune mer ouverte Ă tous les horizons, sans frontiĂšres. On y rappelle, par le dialogue entre les deux titres, en contrepoint, les risques rencontrĂ©s par les hommes de la mer, les marins confrontĂ©s aux forces de la nature. Il leur faut du courage et de la tĂ©nacitĂ© pour ne pas sombrer ; Victor Hugo, en son temps dĂ©jĂ , fut lâun des poĂštes qui a le plus usĂ© de cette mĂ©taphore maritime pour dĂ©signer le travail de lâĂ©crivain qui devait Ă©clairer les hommes. Au xixe siĂšcle, il ne sâagissait pas seulement dâune mĂ©taphore pour lâexilĂ© de Guernesey. Ă lâaube du xxe siĂšcle, Paul ValĂ©ry sâen retourne vers cette mĂ©taphore et vers ce milieu en y jetant un autre regard que Franck SalĂŒn rappelle avec le sourire de la distance ; Paul ValĂ©ry, certes, ne tenta jamais la traversĂ©e maritime Ă la façon de Victor Hugo, mais il nây trouva pas moins le courage de nouvelles expĂ©riences puisquâil fut lâun des principaux Ă©crivains penseurs de lâEurope et quâil dĂ©fendit la mĂ©decine balbutiante de Freud par le collĂšge des savants.
Naissance dâun poĂšte : vers une gĂ©ographie littĂ©raire
3Lâouvrage repose ainsi sur des textes trĂšs divers qui vont du poĂšme Ă lâessai en passant par un long dialogue, un discours et des pensĂ©es, qui oscillent entre le fragment et lâaphorisme. Cette rĂ©union thĂ©matique recouvre la fidĂ©litĂ© de lâauteur Ă la mer : « Natif de SĂšte, Paul ValĂ©ry est restĂ© fidĂšle Ă la mer, sur tous les plans et dans tous les sens. » (QuatriĂšme de couverture) On y rend hommage au poĂšte par un musĂ©e. Une grande partie de lâouvrage Ă©voque sa relation affective et personnelle Ă la mer qui est devenu un motif au sens bachelardien de son Ćuvre. Tour Ă tour miroir de vie, lieu de souvenirs, rĂ©servoir de mĂ©taphores et de descriptions associĂ©es Ă la peinture de Joseph Vernet, la mer retrouve sa vĂ©racitĂ© phĂ©nomĂ©nologique : elle est en premier un lieu dâexpĂ©rience subjective des sens et des Ă©motions. On y retrouve aussi lâart premier de la naissance dâun poĂšte qui sâattache au monde qui lâentoure dans ce quâil a de plus concret ; selon lui, tout commence par la description. On y retrouve, enfin, lâironie de Franck SalĂŒn puisque ce grand poĂšte des IdĂ©es abstraites, dĂ©fenseur de lâesprit avant toute chose, rappelle quâon ne peut les aborder que par ces premiĂšres expĂ©riences liĂ©es Ă la BeautĂ© des vues. Ce dernier terme, essentiel, dans la poĂ©tique de Paul ValĂ©ry est ainsi mis en perspective avec pertinence dans cette Ă©dition : il Ă©claire lâimportance du regard surplombant, la hauteur de vue et la polysĂ©mie dâun « regard » au croisement du poĂ©tique et du pictural. Lâhistoire, son histoire, sâappuie sur le socle dâune perception plus gĂ©ographique dâun lieu.
4De cette approche, remontent Ă©galement ses « considĂ©rations sur les problĂšmes actuels », le plus actuel qui est au prĂ©sent. On rappelle quâen ces temps mouvementĂ©s, qui ont connu deux guerres, lâĂ©crivain participe pleinement aux discussions : le dialogue expĂ©rimental « Moi et le Docteur » donne le ton de ces IdĂ©es naissantes qui vont dĂ©terminer lâĂšre moderne. Lâhomme est dĂ©pendant de son milieu : mais loin dâune lecture naturaliste propre aux thĂ©ories dâĂmile Zola, il sâagit davantage de montrer combien tout homme est marquĂ© par ce quâil voit. Ce nâest que par cette attache, quâil retrouve le sens de lâHistoire, sa hauteur de vue qui lâa conduit Ă prĂ©server la tradition du vers et de la mer. La mer constitue ainsi un lieu Ă part selon Paul ValĂ©ry quâil va associer au pourtour de la MĂ©diterranĂ©e par la richesse de ses inventions en renouant avec son Histoire. Ce creuset fertile est un lieu privilĂ©giĂ© parce quâil dĂ©passe les frontiĂšres et quâil invite Ă respecter la libertĂ© des pensĂ©es de chaque homme. La mer allie lâesprit dâabstraction, dâobservation Ă lâimagination ; elle invite Ă la rĂ©flexion. Alors que les philosophes de la phĂ©nomĂ©nologie se tourneront de lâidĂ©e vers les phĂ©nomĂšnes, Paul ValĂ©ry a dĂ©fendu dans toute son Ćuvre lâinvitation Ă la rĂ©flexion : la mer est un creuset de mĂ©ditation et dâidĂ©es qui comble la vacuitĂ© des spiritualitĂ©s dĂ©laissĂ©es. Elle est une leçon qui vaut bien un regard : il faudrait plutĂŽt dire quâelle nâexiste pas non plus sans ce regard.
La MĂ©diterranĂ©e : une leçon dâouverture dâesprit
5La mer, selon Paul ValĂ©ry encourage, par ailleurs, sur un troisiĂšme plan, Ă naviguer entre plusieurs pays ; elle reprĂ©sente lâouverture dâesprit. Les textes proposĂ©s extraits dâunivers a priori trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšnes, sont liĂ©s tantĂŽt Ă des Ă©vĂ©nements personnels, tantĂŽt Ă des circonstances officielles qui rendent hommage ou encouragent,⊠Ils rappellent en chĆur ce quâest le port, les origines de chaque homme. Ils proposent, de plus, des projets qui dĂ©fient les Ă©vĂ©nements de leur Ă©poque : la mer est dâabord une leçon associĂ©e Ă lâĂ©ducation humaniste et Ă lâinterdisciplinaritĂ© non un combat violent. Le dialogue entre « Moi » et le docteur est symbolique Ă cet effet. On le rappelle, Ă cette Ă©poque, lâaffirmation de la parole individuelle ne commence quâĂ peine ; si le « moi », qui fut lâobjet de nombreuses controverses et dâusages divers depuis Diderot jusquâĂ la querelle du Peuplier (BarrĂšs) est le fruit de la RĂ©volution française et du Romantisme, Paul ValĂ©ry lui oppose une part critique encore diffĂ©rente. MĂȘme Ă la (lĂ©gĂšre) diffĂ©rence dâAndrĂ© Gide qui a souvent usĂ© du dialogue philosophique au nom dâune tolĂ©rance voltairienne et, surtout, Ă la diffĂ©rence de Maurice BarrĂšs qui enracine lâapproche rousseauiste dans un terroir nationaliste fermĂ©, Paul ValĂ©ry a prĂ©fĂ©rĂ© lâouvrir Ă des espaces libres. Pour AndrĂ© Gide, il sâagit de se rĂ©flĂ©chir, dans une approche critique qui incite au dialogue avec lâailleurs et les autres, hors des vers et du port des origines Ă renouveler.
6Paul ValĂ©ry, quant Ă lui, a toujours conservĂ© les marines et le vers poĂ©tique comme une rĂ©fĂ©rence dans ses textes : selon lui, la mer ne change pas et pourtant elle est toujours diffĂ©rente ; par contre, elle incite Ă se tourner vers son histoire et Ă dialoguer entre plusieurs sciences. LâĂ©crivain converse avec le docteur : ils trouvent des idĂ©es au fil du dialogue1. Il nây a pas un homme mais bien « deux hommes Ă la mer » selon « lâidĂ©e fixe » :
Au professeur Henri Mondor/Et Ă tous les amis que je compte/dans le corps mĂ©dical. (p. 79) [âŠ]
Le Docteur : Nous souffrons mieux que vous, et câest lĂ souffrir plus. Il y a dâĂ©troits rapports entre souffrir et savoir⊠Et puis nous connaissons trop bien nos limites. (p. 87) [âŠ]
Moi. Je dirais que dans cet Ă©tat les images ou formules qui se succĂšdent nâont entre elles quâune liaison⊠purement⊠linĂ©aire⊠Elles nâont entre elles quâune seule relation, qui est de se succĂ©der ou substituer. Mais si une connexion plus riche tend Ă se produire entre ces termes, alors quâil faut changer dâĂ©tat⊠Et nous entrons dans le monde de lâattention. (p. 95)
7Un autre texte propose un hommage Ă la crĂ©ation dâun centre universitaire Ă Nice â en regard de la mer. Dans ce centre, il y aura encore davantage dâhommes Ă la mer : lâimage maritime reprĂ©sente ce passage Ă la pluralitĂ©-la plongĂ©e dans le monde â qui exige le savoir et lâattention.
8Le docteur rend compte ainsi des changements de la sociĂ©té et de la place qui est attribuĂ©e Ă de nouvelles disciplines scientifiques ; le choix de la psychiatrie/psychanalyse est tout Ă fait remarquable, puisque celle-ci fait le lien entre des horizons divers : dĂ©sormais, le prĂȘtre, le mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste, le maire et lâinstituteur de la fin du xixe siĂšcle, qui indiquaient les rĂšgles de vie, ont donnĂ© place Ă de nouvelles figures dans la sociĂ©tĂ©. Lâexemple du Centre universitaire (Nice) proposĂ© par Paul ValĂ©ry a pour vertu de travailler en vue de lâĂ©dification de lâHomme au niveau europĂ©en : il rĂ©unit des scientifiques divers mais aussi, comme Ă Pontigny, des Ă©crivains et des politiciens⊠LâĂ©crivain cĂŽtoie le docteur de mĂȘme que le docteur rĂ©flĂ©chit Ă sa matiĂšre : tous deux doivent expliquer, argumenter et Ă©changer avec le courage de leurs IdĂ©es dans des domaines qui ne relĂšvent pas toujours de fonds assurĂ©s ; tout est Ă faire selon eux ; les spĂ©cialistes collaborent Ă des projets communs et sont confrontĂ©s pour ainsi dire entre eux au projet dâĂ©dification de lâhomme qui relĂšve dâune pensĂ©e morale. Ces textes rappellent Ă juste titre lâimportance de cette question Ă lâaube du xxe siĂšcle : sâil sâagit dâaccĂ©der Ă une Ă©ducation meilleure et plus haute de lâhomme, Ă qui confier cette tĂąche ? Selon ValĂ©ry, la mer renvoie un miroir moral aux hommes.
De lâĂternel Retour Ă un Ăternel recommencement : une relecture morale et politique de la philosophie de NietzscheÂ
9La mer est ainsi prĂ©sentĂ©e thĂ©matiquement par Franck SalĂŒn mais aussi pour ainsi dire poĂ©tiquement ; la poĂ©tique de Paul ValĂ©ry est prĂ©sentĂ©e un peu comme une marine. Il ne sâagit pas dâun simple motif. Selon le poĂšte, tout entier vouĂ© Ă sa tĂąche dans un Ă©lan dâenthousiasme, oublieux parfois de ses difficultĂ©s, la mer met en avant le beau et lâharmonie dans un sens platonicien au risque de se perdre. Le poĂšte y propose une philosophie du beau qui est lâexpression du bien et de la vĂ©ritĂ©. La libertĂ© des vers de ValĂ©ry repose, on le rappelle, sur la maĂźtrise de ses contraintes et sur la place de lâĂ©ducation Ă cette Ă©poque. Il rend hommage, littĂ©ralement, aux emblĂšmes de la troisiĂšme RĂ©publique. Son ouverture dâesprit est Ă la mesure de son intransigeance pour avoir droit de parole dans la Cité qui signifie libertĂ© de parole chez ce poĂšte. Quelques annĂ©es plus tard, le poĂšte valĂ©ryen Salah StĂ©tiĂ©, sera un peu plus sombre Ă lâĂ©gard de cet espace mĂ©diterranĂ©en Ă cause de sa « violence2 ». La mer, selon Paul ValĂ©ry, au contraire, reprĂ©sente la quĂȘte inlassable du bonheur des hommes ; Ă la diffĂ©rence, cependant, dâune philosophie de lâhistoire qui se rĂ©pĂ©terait tragiquement (Hegel) mais aussi de la philosophie nietzschĂ©enne, ce nâest pas par la lutte ou le dĂ©fi surhumain que quelque chose sâimpose, « recommence ou commence » Ă chaque fois. La mer invite Ă mĂ©diter sur le Beau, la hauteur de vue, lâouverture dâesprit et la conciliation plus diplomatique. Il ne sâagit pas du tout dâune perspective nostalgique sur le temps : au contraire, grĂące au regard posĂ© sur la mer, il a une vertu Ă©dificatrice et rĂ©paratrice. Recommencer nâest pas lâexpression dâun retour : tout y est Ă faire/et Ă refaire, apprendre et observer.
10De ces « Inspirations mĂ©diterranĂ©ennes » vont naĂźtre des idĂ©es optimistes de conciliation : Paul ValĂ©ry relĂšve des grands penseurs de lâEurope et des maĂźtres dâĆuvre du cosmopolitisme tels que Paul Claudel, AndrĂ© Gide, Thomas Mann⊠CollĂšge et centre universitaire reprĂ©sentent toujours la mĂȘme idĂ©e, non pas une idĂ©e unique mais une idĂ©e fixe : seule lâĂ©ducation des hommes sert le dialogue au-delĂ des frontiĂšres entre les sciences, les pays, les partis et les traditions. Il rappelle que lâĆuvre poĂ©tique a ses devoirs, elle aussi, dans une tradition humaniste plus conservatrice et modĂ©rĂ©e pour dĂ©passer les conflits. La mer est ce miroir de lâhomme qui renvoie aux hommes au pluriel dans une expĂ©rience exigeante et impĂ©rieuse. Selon Paul ValĂ©ry, elle est Ă la frontiĂšre de la vie personnelle et de la tĂąche de tout Ă©crivain.
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11Cette Ă©dition Ă©claire combien ce poĂšte de lâabstraction spirituelle revendique pourtant lâimportance dâune subjectivitĂ© premiĂšre, au fondement de son ouverture. Elle propose ainsi discrĂštement une interprĂ©tation de lâĆuvre valĂ©ryenne qui trouve des rĂ©sonances modernes dans la rĂ©flexion europĂ©enne actuelle. Cette mer renvoie Ă des contours mĂ©diterranĂ©ens qui dĂ©placent ainsi lĂ©gĂšrement la rĂ©flexion sur le territoire europĂ©en et lâamĂšne Ă se confronter Ă dâautres continents : on y prend du recul face aux particularismes, face Ă lâAfrique, face au mince dĂ©troit qui mĂšne aux AmĂ©riques et Ă lâinfini des terres de lâest jusquâen Orient. OĂč cela sâarrĂȘte-t-il ? Sur quels territoires se construit lâEurope ?
12La lĂ©gĂšre ironie des titres est sans doute une invitation Ă regarder ce miroir autrement et Ă reconsidĂ©rer lâĆuvre du poĂšte Ă la lumiĂšre de ces « problĂšmes actuels » qui ont Ă©tĂ© si prĂ©sents dans ses pensĂ©es.
LâHomme mesure des choses ; lâHomme, Ă©lĂ©ment politique, membre de la cité ; lâHomme, entitĂ© juridique dĂ©finie par le droit ; lâHomme Ă©gal Ă lâhomme devant Dieu et considĂ©rĂ© sub specie aeternitatis, ce sont lĂ des crĂ©ations presque entiĂšrement mĂ©diterranĂ©ennes. (p. 228) [âŠ]
Eh bien, me dis-je, je vais leur enseigner ce que câest que SĂšte. Et je commence tout un poĂšme descriptif oĂč je ne leur Ă©pargne rien de ce que nous observons (âŠ) Croyez bien, mes Enfants, que toute pensĂ©e a son port dâattache. (p. 261)

