Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 27, numéro 5
titre article
Jean-Nicolas Clamanges

De quelques enjeux centraux de la création poétique contemporaine en France

Some Central Issues of Contemporary Poetic Creation in France.
Laurent Albarracin, Lectures (2016-2023), préface de Pierre Campion, Caen : Lurlure, 2025, 371 p., EAN 9791095997665.

1Il s’agit ici, selon ce qu’en affirme l’auteur en quatriĂšme de couverture, d’un rassemblement de notes de lecture et recensions ne relevant pas « à proprement parler de la critique littĂ©raire » mais d’une « mĂ©ditation personnelle » du poĂšte qu’est fondamentalement Laurent Albarracin1, envisagĂ© comme « un bernard-l’hermite, un coucou qui fait son nid dans les livres des autres ». En dĂ©pit de cette excusatio, il est en rĂ©alitĂ© question d’un vaste corpus de 94 Ă©tudes d’ampleur diverse (entre deux et seize pages) consacrĂ©es, entre 2016 et 2023, Ă  la production poĂ©tique francophone (qui se taille la part du lion) ainsi qu’à une dizaine de traductions (Japon, Allemagne, Angleterre, TchĂ©coslovaquie, AmĂ©rique, Russie).

2Le moins que l’on puisse en dire est qu’il ne s’agit en rien de rien, mais bien au contraire d’une approche critique originale des recherches poĂ©tiques actuelles, par l’un des poĂštes les plus intĂ©ressants de notre Ă©poque. Bien loin de ne constituer qu’un ramassis de notes sans autre logique que l’alĂ©a chronologique des publications concernĂ©es, ce livre atteste d’une mĂ©ditation sans rĂ©pit de l’auteur sur les enjeux centraux de la crĂ©ation poĂ©tique contemporaine la plus avancĂ©e, dont il se trouve ĂȘtre (Ă  mon sens du moins, car il n’y prĂ©tend jamais lui-mĂȘme), l’un des acteurs majeurs.

De l’image poĂ©tique

3J’avais relevĂ© dans mon compte rendu du prĂ©cĂ©dent volume des Lectures (2020)2, l’inspiration bachelardienne, sinon richardienne, de l’approche critique des textes par Albarracin, enrichie d’une sĂ»re connaissance des dimensions rhĂ©toriques, stylistiques et prosodiques naturellement issue de la pratique d’un auteur rompu aux recherches formelles qu’implique le travail du poĂšme, pour autant qu’il apporte du neuf. Cette alliance de la constante prise en compte de l’imaginaire matĂ©riel des auteurs abordĂ©s avec des analyses textuelles prĂ©cises, constitue certainement l’un des principaux attraits d’un ouvrage rĂ©digĂ© dans une prose limpide qui sait Ă©clairer des textes parfois dĂ©routants sans jamais jargonner. Un autre trait, celui-ci partagĂ© avec son ami Pierre Vinclair, est un souci de thĂ©orisation — provenant, semble-t-il, du romantisme allemand et anglo-amĂ©ricain (Poe, Coleridge) tel que transmis en France par Baudelaire et MallarmĂ© jusqu’à Venaille, Prigent ou Di Manno —, de ce qui se publie en poĂ©sie francophone contemporaine.

4Ce qu’on rencontre Ă  cet Ă©gard chez Albarracin, c’est d’abord une intense réévaluation pratique et thĂ©orique des enjeux de l’image poĂ©tique. On sait combien une bonne part des recherches poĂ©tiques de la seconde moitiĂ© du xxe siĂšcle ont procĂ©dĂ© du rejet du « stupĂ©fiant image » (Aragon) alimentant, pour l’excellent, mais pour le piteux malheureusement aussi, la poĂ©sie surrĂ©aliste. Or ce qu’observe Albarracin chez de nombreux contemporains, et non des moindres, c’est une pratique dĂ©complexĂ©e de la mĂ©taphore imageante comme ressource naturelle du poĂšme dont il essaie de thĂ©oriser les enjeux modernes. C’est ainsi par exemple, qu’un Ă©ditorial de sa plume au n°32 la revue Catastrophes repris dans le prĂ©sent volume, s’interroge sous le titre : « Les images nous regardent », sur ce qui perdure dans l’expĂ©rience poĂ©tique de l’image, de ce que l’anthropologue Philippe Descola nomme le rĂ©gime ontologique de « l’analogisme3 » :

En usant d’un mode figuratif qui s’inscrit dans un jeu de correspondances, le poĂšte qui fonde sa poĂ©tique sur l’image et la pratique continue de l’analogie suit une tradition qui connut son apogĂ©e dans le Moyen Âge europĂ©en et la Renaissance et qui perdura Ă  travers le romantisme et le surrĂ©alisme jusqu’à nous. On peut citer parmi les plus rĂ©cents et radicaux reprĂ©sentants d’une poĂ©sie de l’analogie, une Emily Dickinson, un Saint-Pol Roux, un Ramon GĂłmez de la Serna (celui de greguerĂ­as), un Malcolm de Chazal, un Serge Pey, un Boris Wolowiec ou [...][le] poĂšte amĂ©ricain Bert Meyers. Toute poĂ©sie ne relĂšve certes pas de cet analogisme forcenĂ©, et peut-ĂȘtre mĂȘme celui-ci se rarĂ©fie-t-il avec le temps, nombre de poĂštes contemporains se rattachant plutĂŽt Ă  ce que Descola catĂ©gorise sous l’appellation de “naturalisme4” ; mais on peut la voir, cette poĂ©sie qui use et abuse des correspondances, comme une trace ou une rĂ©surgence de cette tradition ontologique-lĂ , laquelle ne se rĂ©duit d’ailleurs pas Ă  la sphĂšre occidentale (p. 272).

5Si Dickinson, Saint-Pol Roux, Chazal et Wolowiec bĂ©nĂ©ficient dans Lectures d’une ou plusieurs fortes notes, bien d’autres pages attestent cette problĂ©matique de l’image, de l’analogie et de la mĂ©taphore comme l’un des fils rouges de l’ouvrage : qu’il s’agisse de celles consacrĂ©es Ă  MatiĂšre de coma de Jean-Pierre Chambon : « comment donner Ă  voir ce qui ne se peut, sinon en comptant sur les privilĂšges de l’image poĂ©tique ? » (p. 78) ; de la valorisation carnavalesque des images du « bas » chez Marie-ThĂ©rĂšse Caffiez (hĂ©tĂ©ronyme de Ch’Vavar) dans Sous les yeux des aĂŻeux ; du cratylisme d’Alain Roussel dans La vie secrĂšte des mots et des choses (p. 177) ; du « “cinĂ©ma de l’affect” du poĂšme » dans le livre Ă©ponyme de Sandra MoussempĂšs (p. 198) ; de l’intensification de la sensation créée par le « raccourci sĂ©mantique » propre Ă  l’image dans l’Ɠuvre de CĂ©cile A. Holdban (p. 210) ; du processus analogique relatif aux choses, destinĂ© chez Ponge Ă  « marquer leurs diffĂ©rences » (p. 217) ; du travail sur les photographies dans Affranchissements de Muriel Pic ; du « travail pictural du langage » dans Selfie lent d’Armand Dupuy ; de la motivation de l’image chez Pierre Peuchmaurd, en tant que la surprise, le choc, sinon le scandale qu’elle provoque « permet de repenser Ă  nouveaux frais le monde » (p. 252) ; de ce qu’apporte de rĂ©volutionnaire l’approche de Dante par Mandelstam, faisant de lui « un poĂšte de la mĂ©taphore et non de l’allĂ©gorie » (p. 256) ; ou encore de l’extension du champ de la mĂ©taphore Ă  la « pure abstraction » dans FenĂȘtre de Boris Wolowiec, du mode parĂ©idolisant de la vision dans son Avec l’enfant, (p. 101 et 129), et surtout l’analyse de sa pratique de l’analogie dans l’ensemble de son Ɠuvre, ainsi rĂ©sumĂ©e dans la note concernant son Chaise, Table, Papier :

Ce qu’il y a de neuf et d’inouĂŻ dans son usage de l’image poĂ©tique tient pour partie [...] Ă  ce qu’il ne cherche pas Ă  dialectiser des opposĂ©s, Ă  trouver le moyen terme entre des contraires en vue de les Ă©quilibrer. [...] Elle ne cherche pas Ă  rĂ©duire un Ă©cart entre des rĂ©alitĂ©s Ă©loignĂ©es. Elle vise Ă  augmenter toujours plus cet Ă©cart, d’oĂč ce foisonnement de l’analogie qui Ă  force de multiplier les ressemblances finit par provoquer un Ă©clatement prolifĂ©rant de la chose5, plutĂŽt qu’un rassemblement. [Contrairement Ă  l’image surrĂ©aliste qui] fonctionne autour du fameux « point de l’esprit oĂč [les antagonismes] cessent d’ĂȘtre perçus contradictoirement », [...] Wolowiec ne cherche pas le point de rĂ©solution de la chose, ni son sens, ni sa vĂ©ritĂ©, ni sa centralitĂ©, mais il cherche Ă  rendre la chose Ă  sa puissance dissĂ©minante ou rhizomique. [...] L’image prĂŽne le mouvement de la chose, son exhortation, la sortie du sens commun dans ce que Wolowiec nomme le hors-tout » (p. 48).

Du lyrisme

6ParallĂšlement, Albarracin rĂ©examine Ă  nouveaux frais la question du lyrisme dont on sait quels intenses dĂ©bats elle provoqua dans le champ, depuis Jaccottet jusqu’au « lyrisme critique » de Maulpoix6, en observant dans une ample note intitulĂ©e « Trois lyriques » que :

Trop souvent, a-t-on l’impression, la poĂ©sie contemporaine – la française du moins – s’empĂȘche et se freine. Elle n’ose pas, elle n’ose plus recourir aux ressources propres de son art, celles du lyrisme, de l’image, du chant. Sans doute est-ce une vision trop historicisante d’elle-mĂȘme qui lui fait considĂ©rer ces ressources comme des archaĂŻsmes, des passĂ©ismes et qui lui impose tant d’interdits qu’elle n’avance plus qu’exsangue et mĂ©fiante, dessĂ©chĂ©e. On peut se demander pourtant si les rhĂ©toriques et les figures de style vieillissent ? Est-ce que la mĂ©taphore est, en soi, usĂ©e ? L’hyperbole est-elle d’une autre (haute) Ă©poque ? Le jeu de mots est-il constitutivement mauvais ? Est-ce que le mot-valise, disons depuis son usage intensif par GhĂ©rasim Luca, est obsolĂšte ? Tarkos a-t-il rendu ou rendra-t-il bientĂŽt la rĂ©pĂ©tition et l’anaphore impossibles ? Les successions de gĂ©nitifs – depuis Breton et sa femme Ă  la chevelure de feu de bois – sont-ils devenus une facilitĂ© inacceptable et tĂ©moignent-ils d’une trop grande confiance accordĂ©e Ă  ce pouvoir d’imager qui est une des propriĂ©tĂ©s du langage ? [...] J’aurais pour ma part tendance Ă  penser qu’il n’y a que les mauvais poĂštes qui ruinent l’efficience de ces figures de rhĂ©torique et que les bons rĂ©ussissent toujours Ă  les renouveler, Ă  leur redonner leur ancienne vigueur. Le recours Ă  ce qui est dĂ©modĂ© me semblerait plutĂŽt un signe encourageant s’agissant du refus de se soumettre aux diktats inconscients de l’époque (p. 138-139).

7Cette note n’est pas la seule dans l’ouvrage Ă  examiner ce problĂšme. Par exemple Ă  propos de Casus belli et de La nuit, ça va, d’Anne Marbun qui ne rapporte la rupture amoureuse qu’à demi-mots, « pourtant les plus beaux et les plus entiers qui soient puisque ce sont ceux de la lyrique amoureuse » (p. 329) ; une lyrique qualifiĂ©e d’ « échevelĂ©e et passionnelle » dans Le Bois des hĂątes de Christine Delcourt, oĂč « le jeu mĂ©taphorique du poĂšme travaille [...] Ă  une ambiguĂŻtĂ© de la langue qui Ă©rotise et qui exalte, qui fĂ©tichise et qui ocĂ©anise dans un mĂȘme mouvement les caractĂšres de l’ĂȘtre aimé » (p. 303) ; ainsi encore des litanies enragĂ©es de la performeuse Anne-Claire Hello dans Le Cas trĂšs inquiĂ©tant de ton cri (p. 275) ; ou de l’évocation de l’Autre Monde celtique « à l’endroit oĂč sa pente lyrique est la plus forte » dans La Confusion des espĂšces de Jean-Yves BĂ©riou (p. 123) ; ou bien de la maniĂšre dont L’apprenti dans le soleil de Franck-AndrĂ© Jamme « est composĂ© musicalement, avec reprise des mĂȘmes motifs visuels et un art consommĂ© du contrepoint » (p. 118) ; ou encore de la façon dont « l’émotion ne dit pas je » (Deleuze) mais jaillit des rencontres dans le « dispositif lyrique » du Dernier livre des enfants d’Ariane Dreyfus (p. 72) ; ou enfin dans le refus d’essentialiser la poĂ©sie « sinon comme musique » dans L’expĂ©rience des mots de GĂ©rard Pfister (p. 328).

Du surréalisme

8TirĂ© de la fameuse litanie lyrique de Breton : « L’union libre », son vers plus haut citĂ© participe en outre d’une sĂ©rie d’observations sur ce qu’on pourrait appeler une réévaluation pratique, chez certains contemporains, de ce qui demeure actualisable des recherches surrĂ©alistes. Albarracin a bien connu les acteurs de ce qu’on a pu nommer le « post-surrĂ©alisme » aprĂšs la dissolution du mouvement en 1969, notamment toute la constellation de jeunes poĂštes des deux sexes gravitant autour de Pierre Peuchmaurd, de ses revues et de ses Ă©ditions (Albarracin est d’ailleurs l’auteur d’un essai sur ce dernier7 et Lectures inclut un long entretien Ă  son propos, dont les derniĂšres pages proposent une belle mĂ©ditation sur son approche de l’image).

9Par la suite ou parallĂšlement, Albarracin participait activement aux travaux de la revue Le jardin ouvrier animĂ©e par Ivar Ch’Vavar8, ce qui le rendait naturellement bien informĂ© de l’hĂ©ritage surrĂ©aliste revendiquĂ© par ce poĂšte, inventeur, notamment, du vers « arithmonyme » : « un vers dont ce sont les mots qui sont comptĂ©s et non plus les syllabes », et pratiquant Ă©galement le vers « justifié », « fondĂ© non sur le compte des syllabes, mais sur le nombre de signes » (p. 333). Or, demande Albarracin :

Pourquoi un vers contraint rend-il la crĂ©ation plus libre que le vers dit libre ? La rĂ©ponse de Ch’Vavar semble ĂȘtre que le travail du poĂšte Ă©tant obnubilĂ© par la question formelle, le subconscient de celui-ci s’en trouve rendu plus disponible. Comme si l’ouvrier du vers justifiĂ©/arithmonyme avait accĂšs Ă  une sorte d’écriture automatique seconde. Ou comme si le poĂšte, concentrĂ© sur le rĂ©glage de sa machine afin d’obtenir ce vers “mĂ©canique” auquel il faut donner la prĂ©cision millimĂ©trique qu’il exige, en oubliait tout autre contrĂŽle littĂ©raire et se retrouvait libre de s’évader. L’Ɠil rivĂ© sur les rails du vers, son esprit est en capacitĂ© de dĂ©lirer (p. 334).

10Outre la réévaluation, chez certain(e)s contemporain(e)s (je pense surtout Ă  Alice MassĂ©nat9), des ressources de l’automatisme pratiquĂ© sous contrainte exigeante, sinon forcenĂ©e (rappelons que la rĂ©daction des Champs magnĂ©tiques expĂ©rimentait plusieurs vitesses d’écriture jusqu’au risque de l’hallucination), Lectures rĂ©vĂšle Ă©galement l’actualitĂ© de quatre auteurs proches du surrĂ©alisme, deux d’entre eux figurant dans l’Anthologie de l’humour noir. On lit en effet dans une note sur La Vie secrĂšte des mots et des choses d’Alain Roussel10, que sa « cabale phonĂ©tique [...] ressemble Ă  ce qu’ont dĂ©jĂ  pratiquĂ©, en leur temps, un Jean-Pierre Brisset, un GhĂ©rasim Luca, le Michel Leiris de Glossaire, j’y serre mes gloses, ou mĂȘme Raymond Roussel » (p. 176). L’Ɠuvre de ce dernier revient d’ailleurs en position inspiratrice dans une note d’une dizaine de pages consacrĂ©e Ă  l’étude de Semen-Contra suivi de HARR du peintre surrĂ©aliste Jorge Camacho11. Par exemple :

Le titre de HARR [...] provient d’une sĂ©quence d’Impressions d’Afrique, et dĂ©rive, selon la mĂ©thode [roussellienne] vers un nouvel Ă©noncĂ© qui en constitue la reprise sous la forme d’un faux titre insĂ©rĂ© dans le poĂšme : « Au pays de Cocagne » devient « L’Opaline des montagnes », « PergovĂ©dule » devient « Perversion des Ulsters », etc. Suit un poĂšme bref, de quelques lignes, dont il reste Ă  savoir s’il est fondĂ© sur le comblement sĂ©mantique entre les deux Ă©noncĂ©s rapprochĂ©s [selon la mĂ©thode dĂ©crite par Roussel dans Comment j’ai Ă©crit certains de mes livres], ou pas (p. 180).

11ActualitĂ© paradoxale enfin d’un Saint-Pol-Roux qui Ă©crivait Ă  Breton, en 1923 : « La Belle Ă  dĂ©livrer, c’est l’Imagination : grande reine du Monde. Elle est la gĂ©niale Aventure, dont la Raison demeure le corps-mort12 », et dont Albarracin observe dans une note intitulĂ©e « Saint-Pol-Roux fils prodigue de l’avenir », que les longs dĂ©lais de la publication de ses inĂ©dits par les Ă©ditions Rougerie jusqu’au dĂ©but du xxie siĂšcle, en font « la figure mĂȘme du poĂšte qui enjambe les mondes et est tout entier tendu vers l’avenir », sachant que « lĂ  oĂč il est le plus moderne, le plus surrĂ©aliste en tout cas, c’est dans son refus de cliver le poĂšme et la vie, le thĂ©orique et le poĂ©tique proprement dit » (p. 160).

Voix d’AmĂ©rique I : l’objectivisme

12Un autre fil rouge des mĂ©ditations proposĂ©es dans Lectures, concerne l’impact de l’objectivisme amĂ©ricain dans la poĂ©sie contemporaine de langue française, notamment chez des auteurs comme Claude Royet-Journoud, Emmanuel Hocquard et Yves Di Manno. Albarracin va mĂȘme jusqu’à proposer, aprĂšs Jean-Marie Gleize et Serge Gavronsky, des points de contact possibles avec la poĂ©tique de Ponge (qu’il pratique de premiĂšre main depuis longtemps, comme auteur, entre autres, du Grand Chosier), en Ă©crivant dans un Ă©ditorial ici repris de la revue Catastrophes que s’il est avĂ©rĂ© que certains objectivistes ont lu ou traduit Ponge, ce fut bien sĂ»r a posteriori ; il s’agirait lĂ  d’une « histoire parallĂšle pour leurs inventeurs respectifs » (p. 217).

13En revanche, l’affaire se prĂ©sente tout autrement pour ce qui concerne Le Cours des choses (2018) de Pierre Vinclair : un livre qu’Albarracin introduit en rappelant d’entrĂ©e que les objectivistes refusent « d’élire dans la rĂ©alitĂ© un domaine qui soit assez noble pour accĂ©der Ă  son expression lettrĂ©e », de sorte que

tout s’équiva[lant] dĂ©sormais dans le poĂšme [...] comme une corde tissĂ©e de plusieurs brins : le concret [...], la pensĂ©e, le langage, le gĂ©nĂ©ral et le particulier, le structurel et le conjoncturel, etc., la rĂ©alitĂ© n’est plus hiĂ©rarchisĂ©e et ordonnĂ©e selon son plus ou moins grand degrĂ© de littĂ©raritĂ©, mais au contraire aplatie sur un mĂȘme plan littĂ©ral (p. 120-121).

14Ainsi, chez Vinclair poursuit-il, s’il s’agit « de chanter (et plutĂŽt la communautĂ© que l’individuel) :

C’est un chant qui s’attache d’abord au cours des choses, aux choses telles qu’elles ont cours dans le monde, dans leur multiplicitĂ© foisonnante et prosaĂŻque, localisĂ©e, souvent contradictoire. L’auteur a vĂ©cu plusieurs annĂ©es Ă  Shanghai, et son poĂšme de la Chine laisse affleurer de multiples aspects qui viennent s’y rencontrer et se heurter, comme si le poĂšme Ă©tait le plan sensible oĂč toutes les dimensions du rĂ©el peuvent coexister, ainsi que des plaques tectoniques qui se frottent. Aux aspects politiques, historiques, culturels, Ă©conomiques, etc., s’ajoutent des considĂ©rations d’ordre autobiographique ou directement perceptif. On y croise Mao Zedong et Ginsberg, on Ă©volue dans une ville monstre, polluĂ©e, en perpĂ©tuelle dĂ©molition et reconstruction, les tours et les centres commerciaux cĂŽtoient le Ciel, les ouvriers les capitalistes. OrganisĂ© en douze chants de 64 fragments (comme les 64 hexagrammes du Yi-King), le livre [...] ne restitue pas une expĂ©rience, ne relate pas un voyage : il y plonge. Il permet de se confronter vĂ©ritablement Ă  une rĂ©alitĂ© autre parce qu’il est lui-mĂȘme cette confrontation : des langues (le chinois et l’anglais cohabitent souvent sur la page) [...], des registres de langue, des niveaux de perception, des forces antagoniques qui poussent un monde en train de naĂźtre. Quelque chose s’invente dans la prosodie du poĂšme, et qui a Ă  voir avec l’inconnu [...]

car le texte n’est pas

la description de la bataille –

c’est la bataille »

15Cette poĂ©tique de la dĂ©-hiĂ©rarchisation des plans, combinĂ©e avec un traitement de la syntaxe en mode virgilien, dirait-on, par affranchissement dĂ©libĂ©rĂ© Ă  l’égard de l’ordre des mots dans la phrase, est Ă©tudiĂ©e dans la derniĂšre Ă©tude de Lectures, Ă  propos de Complaintes du rĂ©aliste de Vinclair :

en perturbant la syntaxe, en la malaxant et la triturant, en s’en tenant Ă  un plan strictement horizontal, [il] suggĂšre [l’]intrusion de la contingence dans l’essence, du rĂ©el dans le sujet (voire leur Ă©quivalence). [...] En crĂ©ant de nouveaux embranchements dans la phrase par le dĂ©placement des mots, en rendant ses Ă©lĂ©ments Ă©changeables, le poĂšte vivifie et redynamise la langue en la traitant elle-mĂȘme comme une fiction Ă  laquelle on veut bien croire » (p. 367).

16Évidemment, qui accepte de s’y prĂȘter accĂšde par nĂ©cessitĂ© au statut de co-auteur du poĂšme, comme le dĂ©montre l’analyse fouillĂ©e du dĂ©but de la « Complainte de la pianiste » qu’on se gardera bien de dĂ©voiler ici, en rĂ©servant la dĂ©couverte Ă  qui voudra se procurer ce Lectures. – Mais tout lecteur du fameux poĂšme de Mallarmé : « À la nue accablante tu... » aura dĂ©jĂ  une idĂ©e assez prĂ©cise de l’expĂ©rience dont il s’agit !

Voix d’AmĂ©rique II : Emily Dickinson

17Une autre voix amĂ©ricaine que celle des objectivistes a progressivement conquis une vaste audience en France, depuis les traductions de Claire Malroux entre 1999 et 2008, puis de François Heusbourg entre 2015 et 2023, sans compter celles du poĂšte Philippe Denis en 1987 et 2013. Le mythe biographique de la recluse en poĂ©sie — la « Dame blanche » qu’évoquait Christian Bobin13 —, joue certainement un rĂŽle dans cette audience, en dĂ©pit (mais aussi peut-ĂȘtre Ă  cause) de la rĂ©elle difficultĂ© d’une poĂ©sie dont la dimension rĂ©putĂ©e mystique recoupe le mythe biographique. Or l’un des plaisirs fructueux que procure Lectures dans son approche d’Emily Dickinson, c’est de s’en tenir Ă  une approche rigoureuse de sa poĂ©tique — une approche Ă  mon sens trĂšs Ă©clairante en ce qu’elle procĂšde de la rĂ©flexion gĂ©nĂ©rale d’Albarracin sur l’image. Soulignant que « sa pratique de la mĂ©taphore [qui] fai[t] se rencontrer sa profondeur spĂ©culative avec son goĂ»t pour le concret, pour une connaissance pratique des choses et du monde matĂ©riel [...] ne tend gĂ©nĂ©ralement pas Ă  magnifier une chose en l’éthĂ©rant, en la rapportant Ă  une autre plus grande qu’elle », il affirme qu’elle pratique en rĂ©alitĂ© l’inverse, en faisant « descendre — ou redescendre comme aprĂšs une exaltation extatique — une rĂ©alitĂ© ‘haute’ vers des dimensions abordables, connues pour ĂȘtre humaines, voire terre Ă  terre ou techniques [...]

La Foudre est une Fourchette jaune

Depuis les Tables du Ciel

Lùchée par des doigts étourdis

Les terribles couverts14 »

18Ainsi, chez elle, poursuit-il un peu plus loin : « l’absolu est liĂ© au relatif comme le relatif Ă  l’absolu » (p. 289) — ce qui serait au fond retrouver l’adhĂ©rence du visible Ă  l’invisible et du sensible Ă  l’insensible selon le fameux aphorisme de Novalis15, n’était ici que les pĂŽles de la relation s’inversent, puisque trĂšs souvent :

Emily Dickinson introduit [...] Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de ses aphorismes un Ă©lĂ©ment concret, contingent, qui frappe et fait image, comme pour faire valider la vĂ©ritĂ© gĂ©nĂ©rale Ă©noncĂ©e par un dĂ©tail tangible, solide. Sur un tel dĂ©tail, la vĂ©ritĂ© s’accroche et en mĂȘme temps achoppe. Les images sont comme des choses dans les idĂ©es : elles sont des bouĂ©es pour la pensĂ©e, elles servent de garde-fous Ă  l’abstraction, elles la lestent et l’enracinent dans l’expĂ©rience sensible, mais parfois aussi servent de point d’ironie Ă  la spĂ©culation mĂ©taphysique, l’humour dickinsonien consistant Ă  semer des bornes et des cailloux parmi tel ou tel infini. Si elle manipule des notions abstraites et qu’elle prend soin de les rapporter Ă  du connu, du senti, du vĂ©cu dans sa dimension la plus Ă©troitement domestique, c’est qu’elle vit le sacrĂ© comme Ă  domicile, recluse en sa chambre et son jardin, et qu’elle use du prosaĂŻsme comme d’un sĂ»r moyen de capturer le sacrĂ© dans le cercle limitĂ© (mais totalisant) de son quotidien :

Nous avons senti combien chose voisine

Était l’invisible

Cette promiscuitĂ©, cette familiaritĂ© avec l’absolu, avec l’inaccessible, est largement ironique. Elle dĂ©nonce chez la poĂšte sa propre exiguĂŻtĂ©, son imperfection et son indignitĂ© devant le grand mystĂšre. Mais l’imperfection seule offre une vue sur le parfait. Seul le dĂ©faut fait connaĂźtre (« L’Eau – on l’apprend par la soif16 »).

19Un lecteur de la poĂ©sie d’Albarracin reconnaĂźtra lĂ , il me semble, l’un des principes de sa propre poĂ©tique de la chosĂ©itĂ© de la chose, mais c’est une autre histoire — une autre philosophie surtout. C’est sans doute pourquoi Ă©galement, son analyse de Dickinson Ă©claire ou recoupe d’autres Ɠuvres analysĂ©es dans Lectures, comme par exemple celle de GĂ©rard Pfister chez qui l’objet de son Ce qui n’a pas de nom relĂšverait moins de l’absolu que « de l’expĂ©rience commune [...] immanente, disponible, infiniment plus proche de l’infra-ordinaire que de l’extraordinaire [...] : moins un innommable [...] qu’un jamais-nommĂ©-en-dehors-du-poĂšme » (p. 173) ; ou encore celle d’Anise Kolt dans PressĂ©e de vivre, oĂč « les contraires ne se frĂŽlent qu’à l’endroit oĂč ils se renversent l’un dans l’autre » puisque « La lumiĂšre/est un autre aspect/de l’obscurité » (p. 215) ; comme enfin dans le dialogue qu’entretient avec sa poĂ©tique le jeu des « parallĂšles non contigus » chez Flora Bonfanti dans son livre Lieux exemplaires, ou dans sa prĂ©face Ă  Un ciel Ă©tranger de Dickinson, oĂč l’on peut lire que « Mourir c’est parfaire le circuit, mais parfaire le circuit, c’est mourir » (citĂ© p. 193).

Envoi

20Ce qu’on vient de lire, si l’on en a eu la patience, sinon l’intĂ©rĂȘt, ne rend pas compte – Ă  l’évidence – de la totalitĂ© du propos des 94 notes de lecture ici proposĂ©es, tant en ce qui concerne la poĂ©sie de langue française que les traductions. PrĂšs d’un quart des poĂštes et poĂ©tesses Ă©tudiĂ©s n’y a pas Ă©tĂ© nommĂ© – ou si furtivement... On s’assure Ă©videmment qu’un autre compte rendu tout aussi incomplet eĂ»t Ă©tĂ© possible, sachant qu’en ce bas monde de toute façon, versamus ibidem, atque insumus usque 17 »