
De quelques enjeux centraux de la création poétique contemporaine en France
1Il sâagit ici, selon ce quâen affirme lâauteur en quatriĂšme de couverture, dâun rassemblement de notes de lecture et recensions ne relevant pas « à proprement parler de la critique littĂ©raire » mais dâune « mĂ©ditation personnelle » du poĂšte quâest fondamentalement Laurent Albarracin1, envisagĂ© comme « un bernard-lâhermite, un coucou qui fait son nid dans les livres des autres ». En dĂ©pit de cette excusatio, il est en rĂ©alitĂ© question dâun vaste corpus de 94 Ă©tudes dâampleur diverse (entre deux et seize pages) consacrĂ©es, entre 2016 et 2023, Ă la production poĂ©tique francophone (qui se taille la part du lion) ainsi quâĂ une dizaine de traductions (Japon, Allemagne, Angleterre, TchĂ©coslovaquie, AmĂ©rique, Russie).
2Le moins que lâon puisse en dire est quâil ne sâagit en rien de rien, mais bien au contraire dâune approche critique originale des recherches poĂ©tiques actuelles, par lâun des poĂštes les plus intĂ©ressants de notre Ă©poque. Bien loin de ne constituer quâun ramassis de notes sans autre logique que lâalĂ©a chronologique des publications concernĂ©es, ce livre atteste dâune mĂ©ditation sans rĂ©pit de lâauteur sur les enjeux centraux de la crĂ©ation poĂ©tique contemporaine la plus avancĂ©e, dont il se trouve ĂȘtre (Ă mon sens du moins, car il nây prĂ©tend jamais lui-mĂȘme), lâun des acteurs majeurs.
De lâimage poĂ©tique
3Jâavais relevĂ© dans mon compte rendu du prĂ©cĂ©dent volume des Lectures (2020)2, lâinspiration bachelardienne, sinon richardienne, de lâapproche critique des textes par Albarracin, enrichie dâune sĂ»re connaissance des dimensions rhĂ©toriques, stylistiques et prosodiques naturellement issue de la pratique dâun auteur rompu aux recherches formelles quâimplique le travail du poĂšme, pour autant quâil apporte du neuf. Cette alliance de la constante prise en compte de lâimaginaire matĂ©riel des auteurs abordĂ©s avec des analyses textuelles prĂ©cises, constitue certainement lâun des principaux attraits dâun ouvrage rĂ©digĂ© dans une prose limpide qui sait Ă©clairer des textes parfois dĂ©routants sans jamais jargonner. Un autre trait, celui-ci partagĂ© avec son ami Pierre Vinclair, est un souci de thĂ©orisation â provenant, semble-t-il, du romantisme allemand et anglo-amĂ©ricain (Poe, Coleridge) tel que transmis en France par Baudelaire et MallarmĂ© jusquâĂ Venaille, Prigent ou Di Manno â, de ce qui se publie en poĂ©sie francophone contemporaine.
4Ce quâon rencontre Ă cet Ă©gard chez Albarracin, câest dâabord une intense réévaluation pratique et thĂ©orique des enjeux de lâimage poĂ©tique. On sait combien une bonne part des recherches poĂ©tiques de la seconde moitiĂ© du xxe siĂšcle ont procĂ©dĂ© du rejet du « stupĂ©fiant image » (Aragon) alimentant, pour lâexcellent, mais pour le piteux malheureusement aussi, la poĂ©sie surrĂ©aliste. Or ce quâobserve Albarracin chez de nombreux contemporains, et non des moindres, câest une pratique dĂ©complexĂ©e de la mĂ©taphore imageante comme ressource naturelle du poĂšme dont il essaie de thĂ©oriser les enjeux modernes. Câest ainsi par exemple, quâun Ă©ditorial de sa plume au n°32 la revue Catastrophes repris dans le prĂ©sent volume, sâinterroge sous le titre : « Les images nous regardent », sur ce qui perdure dans lâexpĂ©rience poĂ©tique de lâimage, de ce que lâanthropologue Philippe Descola nomme le rĂ©gime ontologique de « lâanalogisme3 » :
En usant dâun mode figuratif qui sâinscrit dans un jeu de correspondances, le poĂšte qui fonde sa poĂ©tique sur lâimage et la pratique continue de lâanalogie suit une tradition qui connut son apogĂ©e dans le Moyen Ăge europĂ©en et la Renaissance et qui perdura Ă travers le romantisme et le surrĂ©alisme jusquâĂ nous. On peut citer parmi les plus rĂ©cents et radicaux reprĂ©sentants dâune poĂ©sie de lâanalogie, une Emily Dickinson, un Saint-Pol Roux, un Ramon GĂłmez de la Serna (celui de greguerĂas), un Malcolm de Chazal, un Serge Pey, un Boris Wolowiec ou [...][le] poĂšte amĂ©ricain Bert Meyers. Toute poĂ©sie ne relĂšve certes pas de cet analogisme forcenĂ©, et peut-ĂȘtre mĂȘme celui-ci se rarĂ©fie-t-il avec le temps, nombre de poĂštes contemporains se rattachant plutĂŽt Ă ce que Descola catĂ©gorise sous lâappellation de ânaturalisme4â ; mais on peut la voir, cette poĂ©sie qui use et abuse des correspondances, comme une trace ou une rĂ©surgence de cette tradition ontologique-lĂ , laquelle ne se rĂ©duit dâailleurs pas Ă la sphĂšre occidentale (p. 272).
5Si Dickinson, Saint-Pol Roux, Chazal et Wolowiec bĂ©nĂ©ficient dans Lectures dâune ou plusieurs fortes notes, bien dâautres pages attestent cette problĂ©matique de lâimage, de lâanalogie et de la mĂ©taphore comme lâun des fils rouges de lâouvrage : quâil sâagisse de celles consacrĂ©es Ă MatiĂšre de coma de Jean-Pierre Chambon : « comment donner Ă voir ce qui ne se peut, sinon en comptant sur les privilĂšges de lâimage poĂ©tique ? » (p. 78) ; de la valorisation carnavalesque des images du « bas » chez Marie-ThĂ©rĂšse Caffiez (hĂ©tĂ©ronyme de ChâVavar) dans Sous les yeux des aĂŻeux ; du cratylisme dâAlain Roussel dans La vie secrĂšte des mots et des choses (p. 177) ; du « âcinĂ©ma de lâaffectâ du poĂšme » dans le livre Ă©ponyme de Sandra MoussempĂšs (p. 198) ; de lâintensification de la sensation créée par le « raccourci sĂ©mantique » propre Ă lâimage dans lâĆuvre de CĂ©cile A. Holdban (p. 210) ; du processus analogique relatif aux choses, destinĂ© chez Ponge à « marquer leurs diffĂ©rences » (p. 217) ; du travail sur les photographies dans Affranchissements de Muriel Pic ; du « travail pictural du langage » dans Selfie lent dâArmand Dupuy ; de la motivation de lâimage chez Pierre Peuchmaurd, en tant que la surprise, le choc, sinon le scandale quâelle provoque « permet de repenser Ă nouveaux frais le monde » (p. 252) ; de ce quâapporte de rĂ©volutionnaire lâapproche de Dante par Mandelstam, faisant de lui « un poĂšte de la mĂ©taphore et non de lâallĂ©gorie » (p. 256) ; ou encore de lâextension du champ de la mĂ©taphore Ă la « pure abstraction » dans FenĂȘtre de Boris Wolowiec, du mode parĂ©idolisant de la vision dans son Avec lâenfant, (p. 101 et 129), et surtout lâanalyse de sa pratique de lâanalogie dans lâensemble de son Ćuvre, ainsi rĂ©sumĂ©e dans la note concernant son Chaise, Table, Papier :
Ce quâil y a de neuf et dâinouĂŻ dans son usage de lâimage poĂ©tique tient pour partie [...] Ă ce quâil ne cherche pas Ă dialectiser des opposĂ©s, Ă trouver le moyen terme entre des contraires en vue de les Ă©quilibrer. [...] Elle ne cherche pas Ă rĂ©duire un Ă©cart entre des rĂ©alitĂ©s Ă©loignĂ©es. Elle vise Ă augmenter toujours plus cet Ă©cart, dâoĂč ce foisonnement de lâanalogie qui Ă force de multiplier les ressemblances finit par provoquer un Ă©clatement prolifĂ©rant de la chose5, plutĂŽt quâun rassemblement. [Contrairement Ă lâimage surrĂ©aliste qui] fonctionne autour du fameux « point de lâesprit oĂč [les antagonismes] cessent dâĂȘtre perçus contradictoirement », [...] Wolowiec ne cherche pas le point de rĂ©solution de la chose, ni son sens, ni sa vĂ©ritĂ©, ni sa centralitĂ©, mais il cherche Ă rendre la chose Ă sa puissance dissĂ©minante ou rhizomique. [...] Lâimage prĂŽne le mouvement de la chose, son exhortation, la sortie du sens commun dans ce que Wolowiec nomme le hors-tout » (p. 48).
Du lyrisme
6ParallĂšlement, Albarracin rĂ©examine Ă nouveaux frais la question du lyrisme dont on sait quels intenses dĂ©bats elle provoqua dans le champ, depuis Jaccottet jusquâau « lyrisme critique » de Maulpoix6, en observant dans une ample note intitulĂ©e « Trois lyriques » que :
Trop souvent, a-t-on lâimpression, la poĂ©sie contemporaine â la française du moins â sâempĂȘche et se freine. Elle nâose pas, elle nâose plus recourir aux ressources propres de son art, celles du lyrisme, de lâimage, du chant. Sans doute est-ce une vision trop historicisante dâelle-mĂȘme qui lui fait considĂ©rer ces ressources comme des archaĂŻsmes, des passĂ©ismes et qui lui impose tant dâinterdits quâelle nâavance plus quâexsangue et mĂ©fiante, dessĂ©chĂ©e. On peut se demander pourtant si les rhĂ©toriques et les figures de style vieillissent ? Est-ce que la mĂ©taphore est, en soi, usĂ©e ? Lâhyperbole est-elle dâune autre (haute) Ă©poque ? Le jeu de mots est-il constitutivement mauvais ? Est-ce que le mot-valise, disons depuis son usage intensif par GhĂ©rasim Luca, est obsolĂšte ? Tarkos a-t-il rendu ou rendra-t-il bientĂŽt la rĂ©pĂ©tition et lâanaphore impossibles ? Les successions de gĂ©nitifs â depuis Breton et sa femme Ă la chevelure de feu de bois â sont-ils devenus une facilitĂ© inacceptable et tĂ©moignent-ils dâune trop grande confiance accordĂ©e Ă ce pouvoir dâimager qui est une des propriĂ©tĂ©s du langage ? [...] Jâaurais pour ma part tendance Ă penser quâil nây a que les mauvais poĂštes qui ruinent lâefficience de ces figures de rhĂ©torique et que les bons rĂ©ussissent toujours Ă les renouveler, Ă leur redonner leur ancienne vigueur. Le recours Ă ce qui est dĂ©modĂ© me semblerait plutĂŽt un signe encourageant sâagissant du refus de se soumettre aux diktats inconscients de lâĂ©poque (p. 138-139).
7Cette note nâest pas la seule dans lâouvrage Ă examiner ce problĂšme. Par exemple Ă propos de Casus belli et de La nuit, ça va, dâAnne Marbun qui ne rapporte la rupture amoureuse quâĂ demi-mots, « pourtant les plus beaux et les plus entiers qui soient puisque ce sont ceux de la lyrique amoureuse » (p. 329) ; une lyrique qualifiĂ©e dâ « échevelĂ©e et passionnelle » dans Le Bois des hĂątes de Christine Delcourt, oĂč « le jeu mĂ©taphorique du poĂšme travaille [...] Ă une ambiguĂŻtĂ© de la langue qui Ă©rotise et qui exalte, qui fĂ©tichise et qui ocĂ©anise dans un mĂȘme mouvement les caractĂšres de lâĂȘtre aimé » (p. 303) ; ainsi encore des litanies enragĂ©es de la performeuse Anne-Claire Hello dans Le Cas trĂšs inquiĂ©tant de ton cri (p. 275) ; ou de lâĂ©vocation de lâAutre Monde celtique « à lâendroit oĂč sa pente lyrique est la plus forte » dans La Confusion des espĂšces de Jean-Yves BĂ©riou (p. 123) ; ou bien de la maniĂšre dont Lâapprenti dans le soleil de Franck-AndrĂ© Jamme « est composĂ© musicalement, avec reprise des mĂȘmes motifs visuels et un art consommĂ© du contrepoint » (p. 118) ; ou encore de la façon dont « lâĂ©motion ne dit pas je » (Deleuze) mais jaillit des rencontres dans le « dispositif lyrique » du Dernier livre des enfants dâAriane Dreyfus (p. 72) ; ou enfin dans le refus dâessentialiser la poĂ©sie « sinon comme musique » dans LâexpĂ©rience des mots de GĂ©rard Pfister (p. 328).
Du surréalisme
8TirĂ© de la fameuse litanie lyrique de Breton : « Lâunion libre », son vers plus haut citĂ© participe en outre dâune sĂ©rie dâobservations sur ce quâon pourrait appeler une réévaluation pratique, chez certains contemporains, de ce qui demeure actualisable des recherches surrĂ©alistes. Albarracin a bien connu les acteurs de ce quâon a pu nommer le « post-surrĂ©alisme » aprĂšs la dissolution du mouvement en 1969, notamment toute la constellation de jeunes poĂštes des deux sexes gravitant autour de Pierre Peuchmaurd, de ses revues et de ses Ă©ditions (Albarracin est dâailleurs lâauteur dâun essai sur ce dernier7 et Lectures inclut un long entretien Ă son propos, dont les derniĂšres pages proposent une belle mĂ©ditation sur son approche de lâimage).
9Par la suite ou parallĂšlement, Albarracin participait activement aux travaux de la revue Le jardin ouvrier animĂ©e par Ivar ChâVavar8, ce qui le rendait naturellement bien informĂ© de lâhĂ©ritage surrĂ©aliste revendiquĂ© par ce poĂšte, inventeur, notamment, du vers « arithmonyme » : « un vers dont ce sont les mots qui sont comptĂ©s et non plus les syllabes », et pratiquant Ă©galement le vers « justifié », « fondĂ© non sur le compte des syllabes, mais sur le nombre de signes » (p. 333). Or, demande Albarracin :
Pourquoi un vers contraint rend-il la crĂ©ation plus libre que le vers dit libre ? La rĂ©ponse de ChâVavar semble ĂȘtre que le travail du poĂšte Ă©tant obnubilĂ© par la question formelle, le subconscient de celui-ci sâen trouve rendu plus disponible. Comme si lâouvrier du vers justifiĂ©/arithmonyme avait accĂšs Ă une sorte dâĂ©criture automatique seconde. Ou comme si le poĂšte, concentrĂ© sur le rĂ©glage de sa machine afin dâobtenir ce vers âmĂ©caniqueâ auquel il faut donner la prĂ©cision millimĂ©trique quâil exige, en oubliait tout autre contrĂŽle littĂ©raire et se retrouvait libre de sâĂ©vader. LâĆil rivĂ© sur les rails du vers, son esprit est en capacitĂ© de dĂ©lirer (p. 334).
10Outre la réévaluation, chez certain(e)s contemporain(e)s (je pense surtout Ă Alice MassĂ©nat9), des ressources de lâautomatisme pratiquĂ© sous contrainte exigeante, sinon forcenĂ©e (rappelons que la rĂ©daction des Champs magnĂ©tiques expĂ©rimentait plusieurs vitesses dâĂ©criture jusquâau risque de lâhallucination), Lectures rĂ©vĂšle Ă©galement lâactualitĂ© de quatre auteurs proches du surrĂ©alisme, deux dâentre eux figurant dans lâAnthologie de lâhumour noir. On lit en effet dans une note sur La Vie secrĂšte des mots et des choses dâAlain Roussel10, que sa « cabale phonĂ©tique [...] ressemble Ă ce quâont dĂ©jĂ pratiquĂ©, en leur temps, un Jean-Pierre Brisset, un GhĂ©rasim Luca, le Michel Leiris de Glossaire, jây serre mes gloses, ou mĂȘme Raymond Roussel » (p. 176). LâĆuvre de ce dernier revient dâailleurs en position inspiratrice dans une note dâune dizaine de pages consacrĂ©e Ă lâĂ©tude de Semen-Contra suivi de HARR du peintre surrĂ©aliste Jorge Camacho11. Par exemple :
Le titre de HARR [...] provient dâune sĂ©quence dâImpressions dâAfrique, et dĂ©rive, selon la mĂ©thode [roussellienne] vers un nouvel Ă©noncĂ© qui en constitue la reprise sous la forme dâun faux titre insĂ©rĂ© dans le poĂšme : « Au pays de Cocagne » devient « LâOpaline des montagnes », « PergovĂ©dule » devient « Perversion des Ulsters », etc. Suit un poĂšme bref, de quelques lignes, dont il reste Ă savoir sâil est fondĂ© sur le comblement sĂ©mantique entre les deux Ă©noncĂ©s rapprochĂ©s [selon la mĂ©thode dĂ©crite par Roussel dans Comment jâai Ă©crit certains de mes livres], ou pas (p. 180).
11ActualitĂ© paradoxale enfin dâun Saint-Pol-Roux qui Ă©crivait Ă Breton, en 1923 : « La Belle Ă dĂ©livrer, câest lâImagination : grande reine du Monde. Elle est la gĂ©niale Aventure, dont la Raison demeure le corps-mort12 », et dont Albarracin observe dans une note intitulĂ©e « Saint-Pol-Roux fils prodigue de lâavenir », que les longs dĂ©lais de la publication de ses inĂ©dits par les Ă©ditions Rougerie jusquâau dĂ©but du xxie siĂšcle, en font « la figure mĂȘme du poĂšte qui enjambe les mondes et est tout entier tendu vers lâavenir », sachant que « lĂ oĂč il est le plus moderne, le plus surrĂ©aliste en tout cas, câest dans son refus de cliver le poĂšme et la vie, le thĂ©orique et le poĂ©tique proprement dit » (p. 160).
Voix dâAmĂ©rique I : lâobjectivisme
12Un autre fil rouge des mĂ©ditations proposĂ©es dans Lectures, concerne lâimpact de lâobjectivisme amĂ©ricain dans la poĂ©sie contemporaine de langue française, notamment chez des auteurs comme Claude Royet-Journoud, Emmanuel Hocquard et Yves Di Manno. Albarracin va mĂȘme jusquâĂ proposer, aprĂšs Jean-Marie Gleize et Serge Gavronsky, des points de contact possibles avec la poĂ©tique de Ponge (quâil pratique de premiĂšre main depuis longtemps, comme auteur, entre autres, du Grand Chosier), en Ă©crivant dans un Ă©ditorial ici repris de la revue Catastrophes que sâil est avĂ©rĂ© que certains objectivistes ont lu ou traduit Ponge, ce fut bien sĂ»r a posteriori ; il sâagirait lĂ dâune « histoire parallĂšle pour leurs inventeurs respectifs » (p. 217).
13En revanche, lâaffaire se prĂ©sente tout autrement pour ce qui concerne Le Cours des choses (2018) de Pierre Vinclair : un livre quâAlbarracin introduit en rappelant dâentrĂ©e que les objectivistes refusent « dâĂ©lire dans la rĂ©alitĂ© un domaine qui soit assez noble pour accĂ©der Ă son expression lettrĂ©e », de sorte que
tout sâĂ©quiva[lant] dĂ©sormais dans le poĂšme [...] comme une corde tissĂ©e de plusieurs brins : le concret [...], la pensĂ©e, le langage, le gĂ©nĂ©ral et le particulier, le structurel et le conjoncturel, etc., la rĂ©alitĂ© nâest plus hiĂ©rarchisĂ©e et ordonnĂ©e selon son plus ou moins grand degrĂ© de littĂ©raritĂ©, mais au contraire aplatie sur un mĂȘme plan littĂ©ral (p. 120-121).
14Ainsi, chez Vinclair poursuit-il, sâil sâagit « de chanter (et plutĂŽt la communautĂ© que lâindividuel) :
Câest un chant qui sâattache dâabord au cours des choses, aux choses telles quâelles ont cours dans le monde, dans leur multiplicitĂ© foisonnante et prosaĂŻque, localisĂ©e, souvent contradictoire. Lâauteur a vĂ©cu plusieurs annĂ©es Ă Shanghai, et son poĂšme de la Chine laisse affleurer de multiples aspects qui viennent sây rencontrer et se heurter, comme si le poĂšme Ă©tait le plan sensible oĂč toutes les dimensions du rĂ©el peuvent coexister, ainsi que des plaques tectoniques qui se frottent. Aux aspects politiques, historiques, culturels, Ă©conomiques, etc., sâajoutent des considĂ©rations dâordre autobiographique ou directement perceptif. On y croise Mao Zedong et Ginsberg, on Ă©volue dans une ville monstre, polluĂ©e, en perpĂ©tuelle dĂ©molition et reconstruction, les tours et les centres commerciaux cĂŽtoient le Ciel, les ouvriers les capitalistes. OrganisĂ© en douze chants de 64 fragments (comme les 64 hexagrammes du Yi-King), le livre [...] ne restitue pas une expĂ©rience, ne relate pas un voyage : il y plonge. Il permet de se confronter vĂ©ritablement Ă une rĂ©alitĂ© autre parce quâil est lui-mĂȘme cette confrontation : des langues (le chinois et lâanglais cohabitent souvent sur la page) [...], des registres de langue, des niveaux de perception, des forces antagoniques qui poussent un monde en train de naĂźtre. Quelque chose sâinvente dans la prosodie du poĂšme, et qui a Ă voir avec lâinconnu [...]
car le texte nâest pas
la description de la bataille â
câest la bataille »
15Cette poĂ©tique de la dĂ©-hiĂ©rarchisation des plans, combinĂ©e avec un traitement de la syntaxe en mode virgilien, dirait-on, par affranchissement dĂ©libĂ©rĂ© Ă lâĂ©gard de lâordre des mots dans la phrase, est Ă©tudiĂ©e dans la derniĂšre Ă©tude de Lectures, Ă propos de Complaintes du rĂ©aliste de Vinclair :
en perturbant la syntaxe, en la malaxant et la triturant, en sâen tenant Ă un plan strictement horizontal, [il] suggĂšre [lâ]intrusion de la contingence dans lâessence, du rĂ©el dans le sujet (voire leur Ă©quivalence). [...] En crĂ©ant de nouveaux embranchements dans la phrase par le dĂ©placement des mots, en rendant ses Ă©lĂ©ments Ă©changeables, le poĂšte vivifie et redynamise la langue en la traitant elle-mĂȘme comme une fiction Ă laquelle on veut bien croire » (p. 367).
16Ăvidemment, qui accepte de sây prĂȘter accĂšde par nĂ©cessitĂ© au statut de co-auteur du poĂšme, comme le dĂ©montre lâanalyse fouillĂ©e du dĂ©but de la « Complainte de la pianiste » quâon se gardera bien de dĂ©voiler ici, en rĂ©servant la dĂ©couverte Ă qui voudra se procurer ce Lectures. â Mais tout lecteur du fameux poĂšme de Mallarmé : « à la nue accablante tu... » aura dĂ©jĂ une idĂ©e assez prĂ©cise de lâexpĂ©rience dont il sâagit !
Voix dâAmĂ©rique II : Emily Dickinson
17Une autre voix amĂ©ricaine que celle des objectivistes a progressivement conquis une vaste audience en France, depuis les traductions de Claire Malroux entre 1999 et 2008, puis de François Heusbourg entre 2015 et 2023, sans compter celles du poĂšte Philippe Denis en 1987 et 2013. Le mythe biographique de la recluse en poĂ©sie â la « Dame blanche » quâĂ©voquait Christian Bobin13 â, joue certainement un rĂŽle dans cette audience, en dĂ©pit (mais aussi peut-ĂȘtre Ă cause) de la rĂ©elle difficultĂ© dâune poĂ©sie dont la dimension rĂ©putĂ©e mystique recoupe le mythe biographique. Or lâun des plaisirs fructueux que procure Lectures dans son approche dâEmily Dickinson, câest de sâen tenir Ă une approche rigoureuse de sa poĂ©tique â une approche Ă mon sens trĂšs Ă©clairante en ce quâelle procĂšde de la rĂ©flexion gĂ©nĂ©rale dâAlbarracin sur lâimage. Soulignant que « sa pratique de la mĂ©taphore [qui] fai[t] se rencontrer sa profondeur spĂ©culative avec son goĂ»t pour le concret, pour une connaissance pratique des choses et du monde matĂ©riel [...] ne tend gĂ©nĂ©ralement pas Ă magnifier une chose en lâĂ©thĂ©rant, en la rapportant Ă une autre plus grande quâelle », il affirme quâelle pratique en rĂ©alitĂ© lâinverse, en faisant « descendre â ou redescendre comme aprĂšs une exaltation extatique â une rĂ©alitĂ© âhauteâ vers des dimensions abordables, connues pour ĂȘtre humaines, voire terre Ă terre ou techniques [...]
La Foudre est une Fourchette jaune
Depuis les Tables du Ciel
Lùchée par des doigts étourdis
Les terribles couverts14 »
18Ainsi, chez elle, poursuit-il un peu plus loin : « lâabsolu est liĂ© au relatif comme le relatif Ă lâabsolu » (p. 289) â ce qui serait au fond retrouver lâadhĂ©rence du visible Ă lâinvisible et du sensible Ă lâinsensible selon le fameux aphorisme de Novalis15, nâĂ©tait ici que les pĂŽles de la relation sâinversent, puisque trĂšs souvent :
Emily Dickinson introduit [...] Ă lâintĂ©rieur mĂȘme de ses aphorismes un Ă©lĂ©ment concret, contingent, qui frappe et fait image, comme pour faire valider la vĂ©ritĂ© gĂ©nĂ©rale Ă©noncĂ©e par un dĂ©tail tangible, solide. Sur un tel dĂ©tail, la vĂ©ritĂ© sâaccroche et en mĂȘme temps achoppe. Les images sont comme des choses dans les idĂ©es : elles sont des bouĂ©es pour la pensĂ©e, elles servent de garde-fous Ă lâabstraction, elles la lestent et lâenracinent dans lâexpĂ©rience sensible, mais parfois aussi servent de point dâironie Ă la spĂ©culation mĂ©taphysique, lâhumour dickinsonien consistant Ă semer des bornes et des cailloux parmi tel ou tel infini. Si elle manipule des notions abstraites et quâelle prend soin de les rapporter Ă du connu, du senti, du vĂ©cu dans sa dimension la plus Ă©troitement domestique, câest quâelle vit le sacrĂ© comme Ă domicile, recluse en sa chambre et son jardin, et quâelle use du prosaĂŻsme comme dâun sĂ»r moyen de capturer le sacrĂ© dans le cercle limitĂ© (mais totalisant) de son quotidien :
Nous avons senti combien chose voisine
Ătait lâinvisible
Cette promiscuitĂ©, cette familiaritĂ© avec lâabsolu, avec lâinaccessible, est largement ironique. Elle dĂ©nonce chez la poĂšte sa propre exiguĂŻtĂ©, son imperfection et son indignitĂ© devant le grand mystĂšre. Mais lâimperfection seule offre une vue sur le parfait. Seul le dĂ©faut fait connaĂźtre (« LâEau â on lâapprend par la soif16 »).
19Un lecteur de la poĂ©sie dâAlbarracin reconnaĂźtra lĂ , il me semble, lâun des principes de sa propre poĂ©tique de la chosĂ©itĂ© de la chose, mais câest une autre histoire â une autre philosophie surtout. Câest sans doute pourquoi Ă©galement, son analyse de Dickinson Ă©claire ou recoupe dâautres Ćuvres analysĂ©es dans Lectures, comme par exemple celle de GĂ©rard Pfister chez qui lâobjet de son Ce qui nâa pas de nom relĂšverait moins de lâabsolu que « de lâexpĂ©rience commune [...] immanente, disponible, infiniment plus proche de lâinfra-ordinaire que de lâextraordinaire [...] : moins un innommable [...] quâun jamais-nommĂ©-en-dehors-du-poĂšme » (p. 173) ; ou encore celle dâAnise Kolt dans PressĂ©e de vivre, oĂč « les contraires ne se frĂŽlent quâĂ lâendroit oĂč ils se renversent lâun dans lâautre » puisque « La lumiĂšre/est un autre aspect/de lâobscurité » (p. 215) ; comme enfin dans le dialogue quâentretient avec sa poĂ©tique le jeu des « parallĂšles non contigus » chez Flora Bonfanti dans son livre Lieux exemplaires, ou dans sa prĂ©face Ă Un ciel Ă©tranger de Dickinson, oĂč lâon peut lire que « Mourir câest parfaire le circuit, mais parfaire le circuit, câest mourir » (citĂ© p. 193).
Envoi
20Ce quâon vient de lire, si lâon en a eu la patience, sinon lâintĂ©rĂȘt, ne rend pas compte â Ă lâĂ©vidence â de la totalitĂ© du propos des 94 notes de lecture ici proposĂ©es, tant en ce qui concerne la poĂ©sie de langue française que les traductions. PrĂšs dâun quart des poĂštes et poĂ©tesses Ă©tudiĂ©s nây a pas Ă©tĂ© nommĂ© â ou si furtivement... On sâassure Ă©videmment quâun autre compte rendu tout aussi incomplet eĂ»t Ă©tĂ© possible, sachant quâen ce bas monde de toute façon, versamus ibidem, atque insumus usque 17 »

