Le texte, lâintertexte et son lecteur
1Le prĂ©sent volume dirigĂ© par Marie-Madeleine Gladieu et Alain TrouvĂ© rassemble quelques-unes « des communications prĂ©sentĂ©es durant la session 2005-2006 du sĂ©minaire âApproches interdisciplinaires de la lectureâ ». IntitulĂ© Parcours de la reconnaissance intertextuelle, il entend offrir, grĂące aux sept articles rĂ©unis, une vue renouvelĂ©e sur la question de lâintertextualitĂ©.
2La premiĂšre contribution, celle dâAlain TrouvĂ© intitulĂ©e « Lecture et intertextualitĂ©, parcours de la reconnaissance » a pour objectif, dans un premier temps, de faire le point sur les concepts mis en jeu lorsquâon approche la vaste et parfois confuse notion dâintertextualitĂ©. Vaste et parfois confuse car depuis que le terme a Ă©tĂ© forgĂ© par Julia Kristeva Ă la fin des annĂ©es 60, les dĂ©finitions proposĂ©es ont souvent variĂ© en fonction des critiques, des pĂ©riodes ou des champs dâapplication. Ainsi, au dĂ©but inopĂ©rante parce que trop large (Kristeva, Barthes), la notion dâintertextualitĂ© a Ă©voluĂ© vers une acception plus restreinte (Genette, Bouillaguet) mais qualifiĂ©e de « drastique » par lâauteur. Câest donc Ă une position mĂ©diane, celle de Pierre-Marc de Biasi assimilant lâintertextualitĂ© à « lâĂ©lucidation du processus par lequel tout texte peut se lire comme lâintĂ©gration et la transformation dâun ou plusieurs autres textes » que se range Alain TrouvĂ©, cette dĂ©finition lui permettant dâarriver au cĆur de la problĂ©matique du recueil Ă savoir la place accordĂ©e Ă la lecture dans ce processus. « LâintertextualitĂ©, jeu dâĂ©criture ou affaire de lecture ? » ; « la dĂ©tection de lâintertexte peut-elle aller au-delĂ de lâintention dâauteur ? » sâinterroge alors Alain TrouvĂ©. LâintertextualitĂ© se fait affaire dâĂ©criture dans le cas prĂ©cis de lâintertexte cachĂ© qui « nĂ©cessite une rĂ©vĂ©lation de lâauteur pour que lâĂ©noncĂ© dâorigine apparaisse sous le texte Ă lire » comme chez Raymond Roussel par exemple ou encore dans le cas des crĂ©ations oulipiennes. Cependant, « la capacitĂ© Ă mettre en relation un texte et un autre paraĂźt constitutivement liĂ©e Ă lâacte de lecture », le lecteur pouvant non seulement prendre en compte les Ă©noncĂ©s prĂ©existants au texte lu (« intertexte âamontâ ») mais aussi lâensemble des textes « (antĂ©rieurs ou postĂ©rieurs) susceptibles dâĂȘtre rapprochĂ©s du texte lu » (« intertexte âamont et avalâ »), cette deuxiĂšme approche aboutissant au concept « dâinterlecture » systĂ©matisĂ© par Jean Bellemin-NoĂ«l. Selon que lâon prend en considĂ©ration « lâintertexte amont » ou « lâintertexte amont et aval », le statut de la lecture ne sera cependant pas le mĂȘme, le rapprochement dâune Ćuvre avec un texte ultĂ©rieur dĂ©plaçant « lâaccent du cĂŽtĂ© crĂ©atif au dĂ©triment du commentaire ». LâintertextualitĂ© envisagĂ©e dans la perspective dâune approche lectorale pose certaines questions que soulĂšve TrouvĂ©. Elles sont liĂ©es Ă lâidentification des textes difficilement reconnaissables par le lecteur, aux incidences des intertextes sur le contrat de lecture ou encore au rapport complexe quâentretient lâintertextualitĂ© avec la construction identitaire. Sâappuyant sur les travaux de Paul RicĆur, Alain TrouvĂ© en vient pour finir Ă dĂ©crire trois « strates de la reconnaissance intertextuelle : la reconnaissance-identification  des intertextes et ses difficultĂ©s, la reconnaissance de soi rĂ©sultant dâun jeu avec le symbolique favorisĂ© par cette saisie intellectuelle, la reconnaissance mutuelle quand le texte dâauteur devient intertexte du texte de lecture. »
3Deux Ă©tudes de Marie-Madeleine Gladieu se penchent sur le travail de lâĂ©crivain pĂ©ruvien Mario Vargas Llosa. La premiĂšre (pp. 23-28) envisage les « enjeux de lâintertextualitĂ© dans La tante Julia et le scribouillard ». AprĂšs avoir repĂ©rĂ© les allusions Ă Gonzales Prada ou Ă Ruben Dario et montrĂ© en quoi elles constituaient des parodies, la critique sâintĂ©resse plus prĂ©cisĂ©ment aux allusions plus nombreuses Ă Sartre et met en relief la maniĂšre dont les affirmations du philosophe français, qui avait dans un premier temps Ă©tĂ© un modĂšle pour lâauteur pĂ©ruvien, sont « tournĂ©es en ridicule, et deviennent, dans certains cas, objets de dĂ©rision » en soulignant que lâauteur « produit un texte accessible Ă tout lecteur quel que soit son niveau de connaissances littĂ©raires » dans la mesure oĂč plusieurs niveaux de lecture lui sont proposĂ©s. La seconde Ă©tude consacrĂ©e Ă cet auteur « Mario Vargas Llosa et JosĂ© Maria Arguedas, problĂšmes dâintertextualité » (pp.69-74) interroge, elle, les liens entre un autre de ses romans, Lituma dans les Andes et Les fleuves profonds dâArguedas en se penchant particuliĂšrement sur les notions dâunitĂ© culturelle (chĂšre Ă Llosa) et de mĂ©tissage (que dĂ©fend Arguedas) les deux textes prĂ©sentant « une inversion des donnĂ©es, une inversion des codes ».
4Deux Ă©tudes aussi, par Emmanuel Le Vagueresse, sont consacrĂ©es Ă lâĂ©crivain espagnol Juan Goytisolo. Lâune dâentre-elles, intitulĂ©e « LââintertextualitĂ© conjugaleâ entre les romans de Goytisolo et ceux de Monique Lange », entend sâintĂ©resser au traitement littĂ©raire « dâune mĂȘme tranche de vie racontĂ©e par deux Ă©crivains qui forment un couple dans la vie » afin dâanalyser la maniĂšre dont sâĂ©tablit « cette intertextualitĂ© singuliĂšre » (p. 29). Câest sur le point prĂ©cis de la naissance et de la concrĂ©tisation des dĂ©sirs homosexuels de Goytisolo Ă travers notamment Les cabines de bain de Lange et PiĂšces dâidentitĂ© de lâĂ©crivain espagnol quâest mis Ă jour le lien entre les deux Ćuvres et la maniĂšre dont Lange opĂšre « un dĂ©cryptage des propres mots de Goytisolo » (p. 38). Mais seul un lecteur averti, connaissant lâĆuvre et la vie des deux auteurs, pourra apprĂ©cier les jeux intertextuels ici rĂ©vĂ©lĂ©s.
5Enfin, Alain TrouvĂ© envisage les « ĂvĂ©nements intertextuels dans LâOpoponax de Monique Wittig » insistant sur « le plaisir [...] Ă©prouvĂ© Ă cette lecture », plaisir de retrouver un passĂ© littĂ©raire et poĂ©tique, plaisir de lâĂ©cart entre le texte de Wittig et les intertextes convoquĂ©s (Flaubert, Baudelaire, ScĂšve...). SĂ©bastien Hubier clĂŽt lâouvrage avec un article thĂ©orique intitulĂ© « IntertextualitĂ© et comparatisme : entre anthropologie culturelle et thĂ©orie de la lecture » diffĂ©renciant, entre autres points abordĂ©s, « une intertextualitĂ© qui consiste en la relation que le lecteur Ă©tablit Ă sa guise entre le texte quâil traverse et dâautres quâil a conservĂ©s en mĂ©moire, et une intertextualitĂ© dont lâĂ©vocation engage pleinement la lecture et lâinterprĂ©tation » (p. 90).
6Ce recueil a deux grands mĂ©rites. Tout dâabord, celui dâaborder la notion en variant les points de vue, donnant la parole Ă des chercheurs venus dâhorizons divers â thĂ©oriciens, comparatistes, enseignants en littĂ©rature française et espagnole â comme cela Ă©tait soulignĂ© dans lâavant-propos, mais aussi et surtout, en sâintĂ©ressant Ă la place du lecteur dans lâapprĂ©hension de lâintertextualitĂ©, de tenter dâouvrir de nouvelles perspectives : câest un peu la face cachĂ©e des Ă©tudes sur lâintertextualitĂ© quâon commence ici Ă Ă©clairer.

