Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 1
Arnaud Genon

Le texte, l’intertexte et son lecteur

Marie-Madeleine Gladieu et Alain TrouvĂ© (Ă©ds.), Parcours de la reconnaissance intertextuelle, Approches interdisciplinaires de la lecture, n° 1, Publ. De l’UniversitĂ© de Reims-Champagne-Ardennes, septembre 2006.

1Le prĂ©sent volume dirigĂ© par Marie-Madeleine Gladieu et Alain TrouvĂ© rassemble quelques-unes « des communications prĂ©sentĂ©es durant la session 2005-2006 du sĂ©minaire “Approches interdisciplinaires de la lecture” ». IntitulĂ© Parcours de la reconnaissance intertextuelle, il entend offrir, grĂące aux sept articles rĂ©unis, une vue renouvelĂ©e sur la question de l’intertextualitĂ©.

2La premiĂšre contribution, celle d’Alain TrouvĂ© intitulĂ©e « Lecture et intertextualitĂ©, parcours de la reconnaissance » a pour objectif, dans un premier temps, de faire le point sur les concepts mis en jeu lorsqu’on approche la vaste et parfois confuse notion d’intertextualitĂ©. Vaste et parfois confuse car depuis que le terme a Ă©tĂ© forgĂ© par Julia Kristeva Ă  la fin des annĂ©es 60, les dĂ©finitions proposĂ©es ont souvent variĂ© en fonction des critiques, des pĂ©riodes ou des champs d’application. Ainsi, au dĂ©but inopĂ©rante parce que trop large (Kristeva, Barthes), la notion d’intertextualitĂ© a Ă©voluĂ© vers une acception plus restreinte (Genette, Bouillaguet) mais qualifiĂ©e de « drastique » par l’auteur. C’est donc Ă  une position mĂ©diane, celle de Pierre-Marc de Biasi assimilant l’intertextualitĂ© Ă  « l’élucidation du processus par lequel tout texte peut se lire comme l’intĂ©gration et la transformation d’un ou plusieurs autres textes » que se range Alain TrouvĂ©, cette dĂ©finition lui permettant d’arriver au cƓur de la problĂ©matique du recueil Ă  savoir la place accordĂ©e Ă  la lecture dans ce processus. « L’intertextualitĂ©, jeu d’écriture ou affaire de lecture ? » ; « la dĂ©tection de l’intertexte peut-elle aller au-delĂ  de l’intention d’auteur ? » s’interroge alors Alain TrouvĂ©. L’intertextualitĂ© se fait affaire d’écriture dans le cas prĂ©cis de l’intertexte cachĂ© qui « nĂ©cessite une rĂ©vĂ©lation de l’auteur pour que l’énoncĂ© d’origine apparaisse sous le texte Ă  lire » comme chez Raymond Roussel par exemple ou encore dans le cas des crĂ©ations oulipiennes. Cependant, « la capacitĂ© Ă  mettre en relation un texte et un autre paraĂźt constitutivement liĂ©e Ă  l’acte de lecture », le lecteur pouvant non seulement prendre en compte les Ă©noncĂ©s prĂ©existants au texte lu (« intertexte ‘amont’ ») mais aussi l’ensemble des textes « (antĂ©rieurs ou postĂ©rieurs) susceptibles d’ĂȘtre rapprochĂ©s du texte lu » (« intertexte ‘amont et aval’ »), cette deuxiĂšme approche aboutissant au concept « d’interlecture » systĂ©matisĂ© par Jean Bellemin-NoĂ«l. Selon que l’on prend en considĂ©ration « l’intertexte amont » ou « l’intertexte amont et aval », le statut de la lecture ne sera cependant pas le mĂȘme, le rapprochement d’une Ɠuvre avec un texte ultĂ©rieur dĂ©plaçant « l’accent du cĂŽtĂ© crĂ©atif au dĂ©triment du commentaire ». L’intertextualitĂ© envisagĂ©e dans la perspective d’une approche lectorale pose certaines questions que soulĂšve TrouvĂ©. Elles sont liĂ©es Ă  l’identification des textes difficilement reconnaissables par le lecteur, aux incidences des intertextes sur le contrat de lecture ou encore au rapport complexe qu’entretient l’intertextualitĂ© avec la construction identitaire. S’appuyant sur les travaux de Paul RicƓur, Alain TrouvĂ© en vient pour finir Ă  dĂ©crire trois « strates de la reconnaissance intertextuelle : la reconnaissance-identification  des intertextes et ses difficultĂ©s, la reconnaissance de soi rĂ©sultant d’un jeu avec le symbolique favorisĂ© par cette saisie intellectuelle, la reconnaissance mutuelle quand le texte d’auteur devient intertexte du texte de lecture. »

3Deux Ă©tudes de Marie-Madeleine Gladieu se penchent sur le travail de l’écrivain pĂ©ruvien Mario Vargas Llosa. La premiĂšre (pp. 23-28) envisage les « enjeux de l’intertextualitĂ© dans La tante Julia et le scribouillard ». AprĂšs avoir repĂ©rĂ© les allusions Ă  Gonzales Prada ou Ă  Ruben Dario et montrĂ© en quoi elles constituaient des parodies, la critique s’intĂ©resse plus prĂ©cisĂ©ment aux allusions plus nombreuses Ă  Sartre et met en relief la maniĂšre dont les affirmations du philosophe français, qui avait dans un premier temps Ă©tĂ© un modĂšle pour l’auteur pĂ©ruvien, sont « tournĂ©es en ridicule, et deviennent, dans certains cas, objets de dĂ©rision » en soulignant que l’auteur « produit un texte accessible Ă  tout lecteur quel que soit son niveau de connaissances littĂ©raires » dans la mesure oĂč plusieurs niveaux de lecture lui sont proposĂ©s. La seconde Ă©tude consacrĂ©e Ă  cet auteur « Mario Vargas Llosa et JosĂ© Maria Arguedas, problĂšmes d’intertextualité » (pp.69-74) interroge, elle, les liens entre un autre de ses romans, Lituma dans les Andes et Les fleuves profonds d’Arguedas en se penchant particuliĂšrement sur les notions d’unitĂ© culturelle (chĂšre Ă  Llosa) et de mĂ©tissage (que dĂ©fend Arguedas) les deux textes prĂ©sentant « une inversion des donnĂ©es, une inversion des codes ».

4Deux Ă©tudes aussi, par Emmanuel Le Vagueresse, sont consacrĂ©es Ă  l’écrivain espagnol Juan Goytisolo. L’une d’entre-elles, intitulĂ©e « L’“intertextualitĂ© conjugale” entre les romans de Goytisolo et ceux de Monique Lange », entend s’intĂ©resser au traitement littĂ©raire « d’une mĂȘme tranche de vie racontĂ©e par deux Ă©crivains qui forment un couple dans la vie » afin d’analyser la maniĂšre dont s’établit « cette intertextualitĂ© singuliĂšre » (p. 29). C’est sur le point prĂ©cis de la naissance et de la concrĂ©tisation des dĂ©sirs homosexuels de Goytisolo Ă  travers notamment Les cabines de bain de Lange et PiĂšces d’identitĂ© de l’écrivain espagnol qu’est mis Ă  jour le lien entre les deux Ɠuvres et la maniĂšre dont Lange opĂšre « un dĂ©cryptage des propres mots de Goytisolo » (p. 38). Mais seul un lecteur averti, connaissant l’Ɠuvre et la vie des deux auteurs, pourra apprĂ©cier les jeux intertextuels ici rĂ©vĂ©lĂ©s.

5Enfin, Alain TrouvĂ© envisage les « ÉvĂ©nements intertextuels dans L’Opoponax de Monique Wittig » insistant sur « le plaisir [...] Ă©prouvĂ© Ă  cette lecture », plaisir de retrouver un passĂ© littĂ©raire et poĂ©tique, plaisir de l’écart entre le texte de Wittig et les intertextes convoquĂ©s (Flaubert, Baudelaire, ScĂšve...). SĂ©bastien Hubier clĂŽt l’ouvrage avec un article thĂ©orique intitulĂ© « IntertextualitĂ© et comparatisme : entre anthropologie culturelle et thĂ©orie de la lecture » diffĂ©renciant, entre autres points abordĂ©s, « une intertextualitĂ© qui consiste en la relation que le lecteur Ă©tablit Ă  sa guise entre le texte qu’il traverse et d’autres qu’il a conservĂ©s en mĂ©moire, et une intertextualitĂ© dont l’évocation engage pleinement la lecture et l’interprĂ©tation » (p. 90).

6Ce recueil a deux grands mĂ©rites. Tout d’abord, celui d’aborder la notion en variant les points de vue, donnant la parole Ă  des chercheurs venus d’horizons divers — thĂ©oriciens, comparatistes, enseignants en littĂ©rature française et espagnole — comme cela Ă©tait soulignĂ© dans l’avant-propos, mais aussi et surtout, en s’intĂ©ressant Ă  la place du lecteur dans l’apprĂ©hension de l’intertextualitĂ©, de tenter d’ouvrir de nouvelles perspectives : c’est un peu la face cachĂ©e des Ă©tudes sur l’intertextualitĂ© qu’on commence ici Ă  Ă©clairer.