Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 1
Sébastien Baudoin

Le Voyage en Orient de Chateaubriand, à « la croisée des chemins » critiques.

Le Voyage en Orient de Chateaubriand, textes rassemblĂ©s et prĂ©sentĂ©s par Jean-Claude Berchet, Éditions Manucius, 2006, 347 p.

1À l’occasion du bicentenaire du voyage de Chateaubriand autour de la MĂ©diterranĂ©e, retracĂ© dans  l’ItinĂ©raire de Paris Ă  JĂ©rusalem, Le Voyage en Orient de Chateaubriand, ouvrage collectif rendant compte du colloque organisĂ© Ă  l’École Normale SupĂ©rieure les 19 et 20 octobre 2006, dresse le bilan critique d’une Ɠuvre jusqu’alors restĂ©e un peu en marge des Ă©tudes chateaubrianesques. Cet ouvrage et la rĂ©cente prĂ©sence de l’ItinĂ©raire de Paris Ă  JĂ©rusalem au programme des AgrĂ©gations rendent ainsi toute sa place Ă  Ɠuvre Ă©tonnante, au carrefour du rĂ©cit de voyage traditionnel et de l’entreprise autobiographique.

2Ainsi, il s’agit tout naturellement d’un parcours qui nous est proposĂ©. Cet itinĂ©raire critique conduit le lecteur de l’extĂ©rieur Ă  l’intĂ©rieur, partant de l’espace parcouru, poursuivant par l’Ɠuvre littĂ©raire pour se conclure sur l’homme, retraçant une perspective d’intĂ©riorisation qui est bien celle de Chateaubriand, pour qui la confrontation Ă  l’espace et Ă  autrui permet une reconstruction de sa propre identitĂ©.

3Jean-Claude Berchet considĂšre tout d’abord l’aspect novateur de l’entreprise chateaubrianesque : ce « vĂ©ritable arpenteur planĂ©taire » construit une « Ɠuvre charniĂšre », le conduisant Ă  une inflexion fondamentale de son entreprise littĂ©raire vers l’histoire et l’autobiographie avec les MĂ©moires de ma vie puis les MĂ©moires d’Outre-Tombe.  Ainsi, son rĂ©cit de voyage en Orient demeure une « fiction narrative » qui rend caduque toute supposition de « mensonge » : dĂ©passant les lois encore incertaines du genre, l’ItinĂ©raire de Paris Ă  JĂ©rusalem parvient Ă  dĂ©passer la reprĂ©sentation picturale de l’espace naturel par « une autre maniĂšre de ‘moraliser’ les paysages », Ă  mĂ©langer les « modĂšles gĂ©nĂ©riques » et les « registres stylistiques » pour mettre en valeur une « esthĂ©tique du collage et de la discontinuité ».

4La relation de Chateaubriand Ă  l’Orient n’est pas simple : c’est celle d’« un Orient compliqué » qui s’explique entre autres dans un contexte historique prĂ©cis, celui de « la politique de la France impĂ©riale en Orient ». Jacques-Alain de SĂ©douy prĂ©cise ainsi que la pĂ©riode est marquĂ©e par des conflits au sein d’un « Empire [Turc] Ă©norme », théùtre oĂč s’opposent NapolĂ©on, la Russie et la Turquie, aboutissant Ă  « l’armistice russo-Turc » et Ă  la « paix des Dardanelles », en marge de la « vision continentale » de l’impĂ©rialiste NapolĂ©on.

5À ces remous s’ajoute ce que Jean-Paul ClĂ©ment appelle « la question grecque », examinant en premier lieu les liens entre Chateaubriand et ce pays dans un contexte de « rĂ©surgence de la GrĂšce antique en France » avant 1815. L’idĂ©alisation du « philhellĂ©niste futur » qu’est Chateaubriand contribue Ă  offrir une vision d’une patrie hellĂ©nistique « vivante dans l’Occident ». La rĂ©volution nationale grecque, quant Ă  elle, n’a lieu que dans le sillage de la RĂ©volution française : la « Note sur la GrĂšce », Ă©tudiĂ©e dans un second temps par Jean-Paul ClĂ©ment, consacre la vision d’une « patrie naturelle » pour Chateaubriand et le « triomphe » de la « cause grecque en Europe », dĂšs 1825. D’une idĂ©e de lĂ©gitimitĂ© comme « absence d’arbitraire », l’auteur de la « Note sur la GrĂšce » Ă©volue vers une dĂ©finition plus large, fondĂ©e sur la « souverainetĂ© nationale » : la GrĂšce devient le modĂšle de rĂ©volte revendiquant ce principe, tout comme elle fait Ă©voluer « la pensĂ©e de Chateaubriand » qui « franchit ainsi une nouvelle Ă©tape ».

6Un aspect cependant plus contrastĂ© de l’auteur est mis en valeur par Gilles Veinstein (« Chateaubriand et les Turcs ») : sa vision des Turcs en « barbares » s’ajoute Ă  l’artifice habile de faire passer le rĂ©cit « sans transition de la GrĂšce antique Ă  la GrĂšce sous domination turque ». Cette vision condamnatrice « par systĂšme » demeure « a-historique » pour Gilles Veinstein, car elle vient se greffer sur un imaginaire du « dĂ©clin des empires » corroborĂ© par la « pĂ©riode de crise » que traverse alors l’Empire Ottoman. Mais Chateaubriand « [ne] souffle mot » de ces dĂ©sordres dans l’ItinĂ©raire, Ɠuvre « trop idĂ©ologique », censurant les informations « dont il dispose en rĂ©alité ».

7Le « point de vue stylistique sur la genĂšse du rĂ©cit » menĂ© par Alain Guyot au sujet des variantes du texte tĂ©moigne alors d’un objectif bien Ă©laborĂ©, prenant le contre-pied des « allĂ©gations de [l’] auteur, qui prĂ©tendait en prĂ©face que le rĂ©cit de son voyage « n’était pas destinĂ© Ă  voir le jour ». ». Les descriptions donnĂ©es dans le Mercure de France, « diorama avant la lettre » et les variantes du texte montrent une lutte incessante contre la possibilitĂ© « d’éclatement et de paralysie » liĂ© Ă  « l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© Ă©nonciative fondamentale du genre et le peu de consistance de sa structure narrative ». De toute Ă©vidence, « la spontanĂ©itĂ© de l’écriture viatique n’est qu’un leurre » et Chateaubriand est animĂ© « d’une volontĂ© stylistique aussi Ăąpre que concertĂ©e ». La « matiĂšre autobiographique » a Ă©tĂ© « soigneusement tamisĂ©e » depuis le Journal de JĂ©rusalem pour constituer le « laboratoire des MĂ©moires d’Outre-Tombe».

8« Les rĂ©actions de la presse », soigneusement recueillies et mises en perspective par Guy Berger et Bernard Degout – respectivement pour 1807 et 1811 – tĂ©moignent d’une attente qui a changé : reconnu comme AcadĂ©micien, Chateaubriand est attendu pour distraire un « monde vieilli ». ParodiĂ©e, son Ɠuvre est bien accueillie pour sa « rĂ©ussite stylistique » aprĂšs le demi-Ă©chec des Martyrs. BĂ©mol au sein du concert de louanges : « la dĂ©nonciation du despotisme oriental ». Une double lecture de l’Ɠuvre comme condamnation du joug Turc et « critique ferme de la France impĂ©riale », selon Jean-Claude Berchet, met ainsi en valeur un style qui annonce les MĂ©moires d’Outre-Tombe. Bernard Degout voit alors en l’ItinĂ©raire une premiĂšre Ă©tape vers les MĂ©moires de ma Vie : la simultanĂ©itĂ© de la « maturation progressive des MĂ©moires » et du voyage en Orient aboutit Ă  la naissance d’une « conscience nouvelle » de soi au miroir des souvenirs amĂ©ricains ou bretons, tout en permettant une libĂ©ration progressive du modĂšle rousseauĂŻste.

9La forte prĂ©sence de la mĂ©moire investit le texte et la partie intitulĂ©e « La BibliothĂšque et la mĂ©moire » explore la maniĂšre dont l’Ɠuvre dialogue avec ses intertextes pour en intĂ©grer l’apport substantiel. Philippe Antoine envisage ainsi Le Voyage du Jeune Anacharsis en GrĂšce de l’AbbĂ© BarthĂ©lĂ©my comme un « compagnon de voyage » du promeneur qui sillonne ce pays. Au grĂ© des « connivences » prudemment exposĂ©es entre les deux ouvrages, leur parentĂ© s’affirme mais le doute reste entier quant Ă  savoir si « Chateaubriand a pillĂ© BarthĂ©lĂ©my ».

10Puiser aux sources livresques caractĂ©rise donc la poĂ©tique chateaubrianesque Ă  tel point que l’auteur peut parfois devenir « archĂ©ologue », « un Pausanias Ă  la main » comme le dĂ©montre Elisa GrĂ©gori, dans une pĂ©riode historique propice Ă  l’avĂšnement de la « poĂ©tique des ruines » et de l’ « intĂ©rĂȘt pour l’objet archĂ©ologique comme source de connaissance ». Ainsi, l’itinĂ©raire entrepris par Chateaubriand serait « un itinĂ©raire archĂ©ologique qui est aussi un voyage en littĂ©rature ». Marika Priva (« Texte et intertexte : les citations de Chateaubriand ») envisage alors « Chateaubriand lecteur », multipliant les citations dans son rĂ©cit comme autant de rĂ©fĂ©rences intertextuelles, instaurant un rĂ©seau complexe de rĂ©fĂ©rences oĂč « l’intertextualitĂ© externe se mĂȘle Ă  celle interne Ă  l’Ɠuvre ». Assurant la pĂ©rennitĂ© de son nom qui succĂšde Ă  celui de ses illustres devanciers, Chateaubriand entre dans un « jeu intertextuel » qui le grandit.

11Mais le rapport de Chateaubriand aux noms est plus profond encore, comme le montre de maniĂšre remarquable Philippe Berthier, s’intĂ©ressant Ă  la « poĂ©tique du nom ». Rencontre avec les noms, le voyage entrepris par Chateaubriand est plus livresque que touristique : lecteur in situ des grandes Ɠuvres antiques, il instaure un dialogue littĂ©raire avec les lieux parcourus par la mĂ©diation du pouvoir envoĂ»tant des noms, mettant en branle son immense Ă©rudition.

12Les mots comme la littĂ©rature sont au centre de l’ItinĂ©raire de Paris Ă  JĂ©rusalem, Ă  la croisĂ©e des genres. Ainsi, Patrizio Tucci (« Un pieux voyageur ») Ă©tudie l’Ɠuvre sous l’angle du « rĂ©cit de pĂšlerinage ». Revendiquant le statut de « dernier français » Ă  avoir visitĂ© les Lieux Saints « avec l’état d’esprit et les aspirations d’un pĂšlerin du Moyen Âge », Chateaubriand construit une « effigie », celle du « voyageur dĂ©vot ». Bien plus, Chateaubriand se dĂ©crit comme un « obscur pĂšlerin » et un « noble franc » tout Ă  la fois, le « dernier chevalier chrĂ©tien ».

13Si les rĂ©fĂ©rences de Chateaubriand en Orient sont chrĂ©tiennes, elles sont aussi Ă©piques comme le note Jean-Marie Roulin (« La RĂ©fĂ©rence Ă©pique »), formant « un des axes directeurs du rĂ©cit de voyage ». Analysant la figure du « poĂšte », du « personnage Ă©pique dans son paysage » et le motif de la « quĂȘte », il met en Ă©vidence les « figures de chanteurs », premiers relais d’une « poĂ©tique » oĂč « Chateaubriand dessine un portrait du poĂšte, qui est aussi un autoportrait ». Confirmation de lieux dĂ©crits, le paysage est le fruit d’un « travail descriptif » dans un « va-et-vient entre le tableau réécrit [
] et la touche de couleur personnelle ». Le paysage sert alors Ă  Chateaubriand pour « esquiss[er] un dessein politique : la France ressourcĂ©e Ă  JĂ©rusalem ».

14MalgrĂ© la gravitĂ© et le sĂ©rieux du rĂ©cit, le rire a toute sa place dans l’ItinĂ©raire de Paris Ă  JĂ©rusalem, comme le montre bien Fabio Vasani (« Du portrait comique Ă  la statue du rire ») : dans le sillage du « voyage humoristique » cultivĂ© au XVIIIe siĂšcle, Chateaubriand pratique « l’humour anglais » dans le portrait comique du drogman Joseph ou l’hĂ©roĂŻ-comique, faisant naĂźtre parfois le rire de « la juxtaposition de deux styles incommensurables ». Si l’autodĂ©rision est de mise, elle laisse toutefois le sujet intĂšgre et cĂšde souvent la place Ă  « l’humour noir » et Ă  la « plaisanterie sinistre » face Ă  la mort, ou au « spectacle de la destruction ».

15Ce « rire sinistre », point extrĂȘme du comique, ouvre la porte Ă  la sensibilitĂ©, omniprĂ©sente dans l’ItinĂ©raire. Les « Rencontres avec le Sensible » se font tout d’abord sur le mode des « chemins de traverse » mis en relief par Jacques Dupont qui s’intĂ©resse aux « surprises du rĂ©el » qui attendent le voyageur aux dĂ©tours du parcours. « Fortement incarné », Chateaubriand constate la « dĂ©flation implacable de la rĂ©fĂ©rence « poĂ©tique », c’est-Ă -dire Ă©pico-fictionnelle », entraĂźnant l’adieu aux Muses. Au rythme de « bonheurs imprĂ©vus », « incidents » ou « accidents » de la lumiĂšre, effets sensoriels du paysage, s’établit la connaissance, entre fascination et dĂ©sir de signification.

16« À table », le voyageur, selon Jean-Claude Bonnet, retrouve le terrain des sensations par la mise en place d’une « esthĂ©tique du dĂ©tail ». Les repas prĂ©sident alors Ă  une rĂ©surgence nĂ©oclassique du « repas Ă  l’antique » ou devient le tĂ©moignage de « l’histoire des mƓurs ». TournĂ© vers la spiritualitĂ© de l’« hospitalitĂ© apostolique », Chateaubriand condamne la « forme alimentaire de l’humiliation » du Turc envers le chrĂ©tien, portant secours dans les cas dĂ©sespĂ©rĂ©s. Attentif aux rĂ©alitĂ©s matĂ©rielles, il prĂ©sente un nouvelle maniĂšre de voir le monde, qui joue de la variation des tons et des registres.

17Une mĂȘme variĂ©tĂ© nourrit la « SĂ©miologie des identitĂ©s » que met en Ɠuvre le rĂ©cit. Jean-Marie Roulin, envisageant la « patrie » sous la triple perspective de « l’exilé », du « grand homme » et du « chevalier », montre combien l’ItinĂ©raire de Paris Ă  JĂ©rusalem consiste en une « reconquĂȘte » symbolique d’une « gĂ©nĂ©alogie ». Le mot « patrie » Ă©cho du « pater » familias, appelle le « territoire du pĂšre » comme palimpseste des paysages orientaux, en portant la trace.  

18C’est peut-ĂȘtre dans la langue orientale et sa « sĂ©miotique », Ă©tudiĂ©e par Arnaud Bernardet, que se cristallise l’image de l’autre, nĂ©cessaire Ă  la recomposition du « moi » et de sa patrie. « La langue noue dynamiquement identitĂ© et altĂ©rité » : l’écriture s’ouvrant « vers l’inconnu » symbolisĂ© par l’Orient, « l’exil du sujet » devient « ce qui le rĂ©vĂšle Ă  sa propre Ă©trangeté ». Le voyageur, « barbare de passage », tente de dĂ©crypter « l’idiome » qui « oscille entre le lisible et le visible », il se trouve confrontĂ© Ă  « l’épreuve de la polyphonie ». La traduction se solde par un « écueil idiomatique », ouvre sur une « anthropologie de la pluralité » et sur une utopie de la langue entre passĂ© et prĂ©sent, capable de « crĂ©er ce peuple qui manque et de faire finalement de la voix au milieu du dĂ©sert le mouvement mĂȘme ».

19La question de la « diffĂ©rence » est donc fondatrice de l’expĂ©rience du « Moi » en voyage : Sarga Moussa (« Les catĂ©gories de la diffĂ©rence ») montre alors comment l’imagination de Chateaubriand dans son rapport Ă  l’autre se polarise autour des « structures d’opposition » : islam et christianisme, despotisme et esclavage rĂ©vĂ©lent in fine des « types humains » (le Turc, le Grec, les Arabes nomades, les Albanais ou les Juifs) qui peuvent contaminer jusqu’au voyageur lui-mĂȘme, se livrant, une fois n’est pas coutume, Ă  son « autoportrait en Turc ». Dire l’autre revient alors en retour Ă  se dire soi-mĂȘme dans une « altĂ©ration de soi » qui abolit un tant soi peu la distance Ă  autrui.