Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 1
Nicolas Di Méo

Villes de papier

Christian Chelebourg et Serge Meitinger (textes rĂ©unis par), Écritures de la ville, Paris, Editions KimĂ©, 2006, 206 p.

1PubliĂ© dans le cadre du CRÉE (Collectif de Recherches sur l’Écriture et l’Espace), l’ouvrage se compose de cinq sections, intitulĂ©es respectivement « Fondation et destruction », « Ailleurs et nulle part », « Joie et mĂ©lancolie », « RĂ©alitĂ© et imagination » et « Apocalypse et hallucination ». Chaque section comporte deux articles. Les Ɠuvres Ă©tudiĂ©es appartiennent Ă  toutes les Ă©poques, de l’AntiquitĂ© (Virgile) Ă  nos jours (Jean-Philippe Toussaint et Enki Bilal). Une prĂ©sentation de Serge Meitinger rĂ©sume trĂšs clairement les diffĂ©rentes contributions et constitue une introduction utile au recueil.

2L’objet d’étude choisi par les auteurs est moins la reprĂ©sentation de la ville en tant que rĂ©alitĂ© historique et sociale, autrement dit en tant qu’espace vĂ©cu, dĂ©crit selon des codes et des techniques pouvant ĂȘtre qualifiĂ©s de rĂ©alistes, que la reprĂ©sentation de la ville en tant que phĂ©nomĂšne porteur de significations politiques, symboliques ou poĂ©tiques, support d’un discours critique sur le monde ou d’un travail original de l’imaginaire. De fait, le rĂ©alisme est surtout envisagĂ© dans sa tension avec d’autres options stylistiques ou gĂ©nĂ©riques, telles que le fantastique par exemple. La section centrale, « Joie et mĂ©lancolie », qui s’attache davantage Ă  l’inscription des personnages dans l’univers urbain et accorde une plus large place au problĂšme de la ville comme espace habitĂ©, fait, Ă  ce titre, figure d’exception.

3Les enjeux politiques de la reprĂ©sentation de la ville sont examinĂ©s dans des contextes trĂšs diffĂ©rents, celui des premiĂšres annĂ©es du principat d’Auguste et celui de la fin du XIXe siĂšcle. Jean Peyras (« Virgile et la ville ») montre que le poĂšte donne de Rome une image qui ne ressemble en rien Ă  celle que nous ont transmise les gĂ©omĂštres et les spĂ©cialistes du droit : la Rome de Virgile est avant tout une idĂ©e — celle de la paix universelle — et une vocation — celle de la mise en ordre du monde sous l’action d’Auguste, vĂ©ritable homme providentiel. La prĂ©fĂ©rence du poĂšte va cependant Ă  la vie rurale, que Rome et l’harmonie qu’elle impose ont pour mission de protĂ©ger : « la Ville et la lignĂ©e d’EnĂ©e, certes, mais tout cela, c’était la citadelle stable qui permettait de jouir de la vraie vie, celle qui se dĂ©roule Ă  la campagne, dans un petit domaine, en menant une vie simple et en crĂ©ant des poĂšmes » (p. 31). Dans cette perspective, la « rĂ©vĂ©lation du destin de Rome » est moins un acte de foi en l’éternitĂ© de la Ville que la « mise en Ɠuvre d’une idĂ©ologie qui permettrait Ă  chacun de vivre » (ibid.). Le pragmatisme de Virgile fait de Rome l’incarnation d’un projet politique visant une stabilisation de l’univers : on ne peut que souscrire Ă  cette lecture, en soulignant toutefois le paradoxe qui fonde l’écriture de la ville sur le rejet de l’espace urbain lui-mĂȘme.

4Pour Serge Meitinger (« La destruction de Paris. Quelques tentations anarchistes fin de siĂšcle (1890-1898) »), qui s’appuie sur des textes de Paul Claudel, Marcel Schwob et Camille Mauclair, les fantasmes de destruction de la mĂ©tropole moderne et industrielle, perçue comme « le chancre mĂȘme de la civilisation » (p. 50), reposent sur une ambiguĂŻtĂ© essentielle. Le dĂ©sir de purification animant certains protagonistes apparaĂźt en effet comme un Ă©lan nihiliste qui trouve en lui-mĂȘme sa propre fin, sans se prĂ©occuper de la reconstruction Ă  accomplir : « les artisans de la destruction et du nivellement dont on vante alors la nĂ©cessitĂ© s’enivrent d’abord de la perfection mĂȘme de leur Ɠuvre de mort et de sa redoutable technicité » (p. 51). L’article replace les fictions Ă©tudiĂ©es dans leur contexte et rappelle l’importance du discours anarchiste, mais aussi du discours anti-industriel et anti-urbain Ă  la fin du XIXe siĂšcle. Pourtant, Serge Meitinger rappelle avec raison que la ville, quoique dĂ©criĂ©e, continue de reprĂ©senter un horizon indĂ©passable : la seconde version de La Ville, de Claudel, se termine ainsi sur une promesse de restauration de la Ville, envisagĂ©e, dans un sens religieux cette fois, comme le « fondement rĂ©el et symbolique des lois » (p. 49).

5Françoise Sylvos (« Le paysage urbain dans deux utopies sidĂ©rales du XIXe siĂšcle ») constate une Ă©volution importante dans la reprĂ©sentation de la ville utopique au XIXe siĂšcle : alors que l’utopie des LumiĂšres se caractĂ©risait en gĂ©nĂ©ral par sa dimension abstraite, ou en tout cas par son austĂ©ritĂ©, la citĂ© idĂ©ale, au siĂšcle suivant, « se veut palpable et parle aux sens autant qu’à l’esprit » (p.57). Deux rĂ©cits utopiques des annĂ©es 1850 sont Ă©tudiĂ©s dans cette perspective : Le Voyage d’un aĂ©ronaute parisien dans les Mondes inconnus, d’Alfred Driou, et Star ou Psi de CassiopĂ©e, de Charlemagne Defontenay. L’utilisation de la notion d’éclectisme permet de mettre en Ă©vidence la recherche du beau et le goĂ»t du faste dont tĂ©moignent ces Ɠuvres, qui n’accordent cependant pas Ă  la ville la mĂȘme fonction : alors que Defontenay y voit « le lieu vers lequel convergent tous les talents, tous les trĂ©sors de la nature et de l’art » (p. 70), Driou la considĂšre plutĂŽt comme « un lieu de distraction » (ibid.). Françoise Sylvos rappelle toutefois que dans ces textes, les descriptions d’espaces naturels ou ruraux tĂ©moignent elles aussi d’une intention esthĂ©tique Ă©vidente. Il semblerait donc que les mutations Ă©voquĂ©es concernent au moins autant – sinon davantage – le discours utopique dans son ensemble que l’écriture de la ville Ă  proprement parler.

6Vincent Tavan (« Ces villes qui n’existent pas. Le burlesque urbain chez Jules Verne ») examine la fonction de plusieurs villes inventĂ©es, parfois insituables sur la carte, dans l’Ɠuvre de Jules Verne. Quiquendone (Une Fantaisie du docteur Ox), Luktrop (Frritt-Flacc) ou Ratopolis (Aventures de la famille Raton) ont en commun de constituer des espaces expĂ©rimentaux oĂč l’auteur conteste la notion de progrĂšs scientifique. Il semble en effet « plus facile de critiquer le progrĂšs scientifique en coupant le cordon gĂ©ographique » (p. 80) et Verne exploite cette possibilitĂ© dans des rĂ©cits qu’il ne donne pas Ă  son Ă©diteur habituel, Hetzel, celui des Voyages extraordinaires. La critique de l’idĂ©ologie scientiste serait donc bien prĂ©sente chez Jules Verne, dans des nouvelles oĂč la fantaisie se mĂȘle Ă  la satire sociale. Une Ville idĂ©ale montre ainsi Amiens en l’an 2000 sous un jour peu flatteur, le triomphe du machinisme entraĂźnant une dĂ©shumanisation presque complĂšte de la sociĂ©tĂ©. Doit-on, pour autant, parler d’une « angoisse vernienne vis-Ă -vis de la science » (p. 83) ? Le terme peut paraĂźtre excessif, mais c’est ce que l’article invite Ă  conclure.

7« OĂč faire la fĂȘte entre femmes Ă  Paris vers 1320 ? » Patrice Uhl essaie d’apporter Ă  cette question la rĂ©ponse la plus prĂ©cise possible. Sous-titrĂ© « Une relecture des Trois dames de Paris de Watriquet de Couvin », son article s’interroge d’abord sur l’intention d’un fabliau dont la signification reste ouverte. La reprĂ©sentation de la « vraie vie » (p. 93) — c’est la thĂšse dĂ©fendue — importerait plus que la formulation d’une quelconque leçon morale ou didactique et le rĂ©cit possĂšderait une « valeur rĂ©ellement ‘documentaire’ [
] sur le ‘Paris canaille’ du dĂ©but du XIVe siĂšcle » (p. 102). De fait, la derniĂšre partie de l’essai s’attache Ă  dĂ©terminer l’endroit exact oĂč se dĂ©roule l’histoire, qui met en scĂšne trois bourgeoises se saoulant dans une taverne avant d’ĂȘtre dĂ©pouillĂ©es par l’homme qui les a incitĂ©es Ă  boire plus que de raison. Patrice Uhl effectue un vĂ©ritable travail d’érudit pour dĂ©montrer que, contrairement Ă  ce que l’on pouvait penser, l’action ne se passe pas rive gauche, mais rive droite, Ă  proximitĂ© du cimetiĂšre des Innocents : si l’interprĂ©tation de l’Ɠuvre n’est pas rĂ©volutionnĂ©e, cette prĂ©cision permet d’affiner la connaissance du Paris de l’époque.

8Yann MĂ©vel (« À perte de vue. L’esthĂ©tique mĂ©lancolique de Jean-Philippe Toussaint dans Faire l’amour ») s’intĂ©resse quant Ă  lui Ă  « l’esthĂ©tique de l’effacement ou du brouillage des contours » (p. 109) qui caractĂ©rise la reprĂ©sentation que Jean-Philippe Toussaint donne de la mĂ©galopole japonaise. Espaces vides mais poreux et enchevĂȘtrĂ©s, brouillage des repĂšres et des frontiĂšres : l’évocation de Tokyo crĂ©e les conditions d’une « expĂ©rience dĂ©rĂ©alisante » (p. 116) marquĂ©e par un sentiment de confusion, voire de dissolution, qui traduit, pour les protagonistes (un couple de Français sur le point de rompre) la difficultĂ© d’accepter la perte de l’autre. Ce vertige du vide et cette dĂ©shumanisation des espaces urbains japonais ne sont sans doute pas aussi exempts de stĂ©rĂ©otypes que ne le dit Yann MĂ©vel, mais leur fonction dans le rĂ©cit demeure complexe : la mĂ©lancolie pouvant aussi se dĂ©finir comme « la perte aliĂ©nante de l’un dans l’autre » (p. 110), le Japon, dans son altĂ©ritĂ©, en arrive Ă  constituer une mĂ©taphore de la dĂ©pendance — identitaire et sentimentale — vis-Ă -vis d’autrui.

9Marie RasonglĂšs, dans sa contribution (« Hypotypose de l’imaginaire ou rĂ©fĂ©rentialitĂ© pittoresque. L’écriture de la ville dans les fictions narratives de Gautier »), examine le rapport entre illusion rĂ©fĂ©rentielle et Ă©criture fantastique chez ThĂ©ophile Gautier. L’effet de rĂ©el sert Ă  ancrer le fantastique dans une reprĂ©sentation du monde qui se veut rĂ©aliste. Mais ce n’est pas tout : Gautier utilise Ă©galement la dimension allusionnelle des villes qu’il dĂ©crit, autrement dit leur « dimension culturelle figurĂ©e » (p. 127), pour justifier l’intrigue fantastique et dĂ©clencher le travail crĂ©ateur de l’imaginaire. Dans Arria Marcella, Jettatura ou Avatar, « les villes [
] influent sur la trame fictionnelle en fournissant matiĂšre Ă  l’intrigue romanesque dans leurs reprĂ©sentations allusionnelles. [
] [L]’explication historico-culturelle se fait prĂ©texte pour assumer le motif fantastique convoquĂ© dans cette suggestion exotique » (p. 129). Un exemple parmi d’autres : dans Jettatura, l’association conventionnelle de Naples Ă  la superstition permet au fantastique d’advenir, ce qui aurait Ă©tĂ© beaucoup plus difficile ailleurs. LĂ  encore, c’est la ville en tant que rĂ©seau de symboles, d’images et de signes, et non en tant qu’espace vĂ©cu, qui intĂ©resse l’analyse.

10Christian Chelebourg (« Les enchantements de Londres. Ecriture fĂ©erique et espace urbain chez J.M. Barrie, C. Dickens, C.S. Lewis, P.L. Travers, E. Nesbit et J.K. Rowling ») se pose lui aussi la question de l’articulation entre « espace rĂ©el et espace merveilleux » (p. 141). Il constate une Ă©volution de la place de la ville dans la littĂ©rature merveilleuse britannique et voit dans l’Ɠuvre d’Edith Nesbit un tournant. Alors que, jusqu’à elle, les espaces urbains Ă©taient surtout considĂ©rĂ©s comme des espaces sombres et mortifĂšres (c’est le cas notamment dans Peter Pan, de J.M. Barrie), la romanciĂšre « invente une nouvelle forme d’écriture fĂ©erique, qui s’accompagne d’un traitement original de l’environnement urbain » (p. 149) : il s’agit alors moins de fuir que de rĂ©enchanter la ville, dont la banalitĂ© et le caractĂšre sordide peuvent ĂȘtre dĂ©passĂ©s. La voie ouverte par Edith Nesbit sera suivie par P.L. Travers (Mary Poppins) et J.K. Rowling (Harry Potter). Chez cette derniĂšre, l’espace du merveilleux se situe en effet dans les interstices mĂȘmes de l’espace urbain rĂ©fĂ©rentiel, de sorte que « le roman fĂ©erique [contribue] Ă  poĂ©tiser la ville aprĂšs en avoir fait une sorte de repoussoir, un emblĂšme de la dĂ©ceptivitĂ© du rĂ©el » (p. 157).

11Giovanni Berjola (« De la campagne Ă  la ville. Pour une poĂ©tique de l’espace dans Les Chants de Maldoror ») met en Ă©vidence le motif de la marche dans l’Ɠuvre de LautrĂ©amont, qu’il envisage comme un double trajet : de la campagne Ă  la ville et de la nuit au jour. Or de mĂȘme que la lumiĂšre du dernier chant se rĂ©vĂšle ĂȘtre une lumiĂšre malĂ©fique, l’espace urbain se caractĂ©rise comme le lieu de l’amplification du cauchemar maldororien. La ville se trouve en effet littĂ©ralement contaminĂ©e par le rĂȘve pĂ©trifiant du protagoniste et du scripteur, car « si le cauchemar magnĂ©tique gagne l’espace rĂ©aliste, c’est qu’il se confond lui-mĂȘme avec le travail d’écriture dont est issu cet espace » (p. 177). Paris apparaĂźt comme le lieu d’un aboutissement eschatologique, comme la « citĂ© des fins derniĂšres » (p. 180) oĂč se dĂ©roule l’ultime combat du bien et du mal, qui se termine par la victoire du second. Au-delĂ  du dĂ©cousu apparent des Chants, Giovanni Berjola s’attache par consĂ©quent Ă  mettre Ă  jour un projet et un itinĂ©raire cohĂ©rents, qui font de la ville, espace du fantastique (alors que la campagne est plutĂŽt celui du merveilleux) le cadre d’une vĂ©ritable « Apocalypse selon Maldoror » (p. 180).

12Le dernier essai de l’ouvrage, celui de Sophie Geoffroy-Menoux (« Urbs-topies post-modernes. Les anti-apocalypses intermĂ©diales d’Enki Bilal : La Trilogie Nikopol et Immortels (ad vitam) »), sort du cadre de la littĂ©rature traditionnelle pour examiner les reprĂ©sentations de la ville dans une bande dessinĂ©e et dans le film qui en a Ă©tĂ© tirĂ©. Le monde urbain de Bilal se caractĂ©rise par la dĂ©composition, la fragmentation, la violence, l’absence d’unitĂ©, et repose sur toute une sĂ©rie de rĂ©fĂ©rences destinĂ©es Ă  crĂ©er une connivence avec le lecteur/spectateur en comblant son « horizon d’attente » (Jauss). Sophie Geoffroy-Menoux souligne une « tension constante entre la lecture fictivisante [
] et la lecture documentarisante » (p. 194), accentuĂ©e par l’intermĂ©dialitĂ© des Ɠuvres (insertion d’articles de journaux, effets d’hyperrĂ©el, diversitĂ© des techniques de cadrage, etc.). Est-ce cette esthĂ©tique du divers, du collage et de la parodie qui justifie l’expression « urbs-topies post-modernes » ? On serait tentĂ© de le croire, mais le concept de post-modernitĂ©, qui a tout Ă  fait sa place ici, n’est que trĂšs rapidement commentĂ©. Quoi qu’il en soit, l’univers bilalien, Ă  la fois Ă©touffant et Ă©clatĂ©, possĂšde aussi, selon Sophie Geoffroy-Menoux, sa loi constitutive, celle de l’éternel retour d’un passĂ© dĂ©gradant, dominĂ© « par la pulsion de mort » (p. 197), oĂč la possibilitĂ© mĂȘme d’une apocalypse rĂ©gĂ©nĂ©ratrice paraĂźt inconcevable — sorte de fin de l’histoire qui n’est pas non plus totalement Ă©trangĂšre Ă  la pensĂ©e post-moderne.