Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 2
Benjamin Pintiaux

Gluck à Paris : théorie esthétique et musicographie

Timothée Picard, Gluck, Actes Sud, coll. « Classica », Arles, 2007.

1La collection dĂ©diĂ©e aux musiciens et coĂ©ditĂ©e depuis 2004 par les Ă©ditions Acte Sud associĂ©es au magazine mensuel Classica-RĂ©pertoire comporte dĂ©sormais plus d’une quinzaine de rĂ©fĂ©rences. Chaque ouvrage porte le nom d’un compositeur illustre ; cependant le format choisi (entre 150 et 250 pages) oblige Ă  des synthĂšses rapides et l’objectif premier paraĂźt ĂȘtre une introduction Ă  une Ɠuvre davantage qu’une approche biographique. En s’intĂ©ressant Ă  Gluck, TimothĂ©e Picard se propose ainsi d’évaluer les raisons de la relative mĂ©connaissance d’un corpus essentiellement destinĂ© Ă  la scĂšne lyrique et surtout de « montrer en quoi Gluck est un ‘cas’ particuliĂšrement stimulant Ă  travers lequel peuvent se lire et se comprendre la plupart des fantasmes et des querelles qui, Ă  partir de l’art lyrique, ont façonnĂ© le visage artistique et culturel de l’Europe » (p. 11).

2L’approche privilĂ©gie d’emblĂ©e une contextualisation des opĂ©ras de la « rĂ©forme parisienne » de Gluck par un rappel synthĂ©tique, clair et trĂšs informĂ© des dĂ©bats que suscite la scĂšne lyrique depuis la Querelle des Bouffons (1752) jusqu’à l’opposition virulente entre piccinistes et gluckistes (1777), voire au-delĂ . TimothĂ©e Picard montre combien la rĂ©ception des Ɠuvres créées dans les annĂ©es 1772-1779 est dĂ©pendante de critĂšres esthĂ©tiques et nationaux, « parce que l’opĂ©ra est un genre auquel il est expressĂ©ment demandĂ©, dans le temps de la reprĂ©sentation, de donner forme et visage Ă  un peuple » (p. 81). Il reprend nombre des thĂšses dĂ©fendues par Catherine Kintzler dans sa PoĂ©tique de l’opĂ©ra français de Corneille Ă  Rousseau. Il insiste sur les « mĂ©tamorphoses de la sensibilitĂ© musicale » (p. 83) et la diversitĂ© des rĂ©ceptions possibles d’OrphĂ©e ou d’Alceste : « dĂ©lectation jouissive de la douleur » chez Julie de Lespinasse, condamnation d’un absence de style chez Mme du Deffand. En s’appuyant sur de nombreuses citations de Rousseau, Du Roullet ou Marmontel, TimothĂ©e Picard tente d’apercevoir la place thĂ©orique de l’émotion dans l’Ɠuvre lyrique, et rĂ©sume les « conceptions antagonistes du plaisir musical » (p. 98) ainsi que la « question de l’imitation » (p. 103) : « la chute de la notion d’imitation entraĂźne avec elle celle de l’idĂ©e de merveilleux » ; elle laisse place Ă  un « idĂ©al d’épuration et de simplicité », tandis que la musique « devient peu Ă  peu autre chose qu’une reprĂ©sentation du monde, elle est le monde lui-mĂȘme, sans mĂ©diation » (p. 110). La musique serait dĂšs lors libĂ©rĂ©e du carcan imposĂ© par le modĂšle rhĂ©torique poĂ©tique. Le modĂšle lullyste, qui « subordonne absolument la musique Ă  la langue » (p. 123) et le modĂšle ramiste (qui tenterait d’instaurer un discours musical analogique et parallĂšle au texte) seraient, avec Gluck, dĂ©laissĂ©s pour un modĂšle rousseauiste plaçant la musique comme premier des beaux-arts « en vertu de sa nature morale et intimiste » (p. 131). La moitiĂ© de l’ouvrage de TimothĂ©e Picard propose ainsi une dĂ©finition synthĂ©tique du contexte philosophico esthĂ©tique français du second XVIIIe siĂšcle. Il montre comment la rĂ©forme de Gluck peut ainsi ĂȘtre Ă  la fois rĂ©ellement dĂ©cisive et en partie fantasmĂ©e, posant des problĂ©matiques d’unitĂ© dramatique et musicale essentielles au genre lyrique. À partir de la page 137, TimothĂ©e Picard inflĂ©chit sa dĂ©marche pour « injecter un peu de pragmatisme et d’histoire dans cet appareil poĂ©tique et philosophique affinĂ© par plusieurs siĂšcles de pratiques et de rĂ©flexions ».

3La longue synthĂšse sur les dĂ©bats thĂ©oriques et esthĂ©tiques qui occupe les chapitres I et II (et l’essentiel de l’ultime chapitre IV) est indispensable Ă  toute comprĂ©hension de la rĂ©forme de Gluck et de l’essor de la tragĂ©die lyrique aprĂšs 1770. L’ouvrage de TimothĂ©e Picard rendra d’importants services au lecteur dĂ©sireux de trouver un compendium clair et concis des thĂšses en prĂ©sence Ă  l’époque et de certains des commentaires actuels sur cette Ă©volution majeure de l’opĂ©ra. L’auteur a en outre le mĂ©rite de prĂ©senter son exposĂ© de façon trĂšs vivante grĂące Ă  la multiplicitĂ© et Ă  la diversitĂ© des citations qu’il utilise. Remarquons nĂ©anmoins que le titre est trompeur : plus que de Gluck, il est ici question de la rĂ©forme parisienne de la tragĂ©die lyrique, ou, si l’on prĂ©fĂšre, de « Gluck Ă  Paris ». En centrant l’analyse sur les textes français, de Rousseau Ă  Marmontel au XVIIIe siĂšcle, de Catherine Kintzler ou Michel Delon pour les critiques rĂ©cents, l’essentiel de la production musicale et lyrique de Gluck est laissĂ©e de cĂŽté : les Ɠuvres italiennes ou opĂ©ras-comiques sont Ă  peine Ă©voquĂ©s, la musique instrumentale ou chorĂ©graphique est omise. Or, la rĂ©forme parisienne de Gluck est certes une tentative (non isolĂ©e) de rĂ©investissement de l’ancienne tragĂ©die en musique selon des critĂšres renouvelĂ©s, mais elle est aussi une continuation des nombreuses rĂ©formes de l’opera seria (souvent groupĂ©es sous le terme peu convaincant de « seconde rĂ©forme1 »). Si TimothĂ©e Picard signale le rĂ©cent disque de Cecilia Bartoli consacrĂ© aux arie italiens de Gluck, son approche trĂšs française ne permet pas tout Ă  fait de rendre compte de l’originalitĂ© des Ɠuvres de la pĂ©riode viennoise (rĂ©novation du ballet et opĂ©ras sur les livrets de Calzabigi), et n’évoque pas la rĂ©ussite d’Ɠuvres comme Ippolito (1745), La Clemenza di Tito (1752) et L’innocenza giustificata (1756) dans le genre seria ou des PĂšlerins de la Mecque (1764) dans l’opĂ©ra-comique. Toute la carriĂšre de Gluck n’est ici envisagĂ©e que par la rĂ©ussite de la rĂ©forme parisienne, et les musicologues rĂ©cents qui ont contribuĂ© Ă  revaloriser d’autres aspects de l’Ɠuvre de Gluck sont ici oubliĂ©s2. Enfin, la rĂ©forme parisienne, par transformation de la tragĂ©die lyrique, paraĂźt l’aboutissement de la RĂ©forme de l’opĂ©ra ; la vieille tragĂ©die en musique est cependant dĂ©jĂ  au cƓur des expĂ©rimentations de Traetta Ă  Parme dans les annĂ©es 1750. D’autre part, les efforts de rĂ©novation Ă  l’intĂ©rieur de l’opera seria sont tout aussi fondamentaux. Ici encore, Ifigenia in Tauride (1759, livret de Coltellini) ou Armida (1761, livret du comte Durazzo) de Traetta devancent et annoncent l’Orfeo. Il y a un danger Ă  simplifier Ă  l’extrĂȘme l’opposition opera seria / tragĂ©die lyrique, parce que le premier se nourrit de la seconde, tandis que la tragĂ©die lyrique est nettement sous influence de l’opĂ©ra italien aprĂšs 1770. Gluck est justement l’un des crĂ©ateurs qui permet d’apprĂ©hender les liens entre genres lyriques, de mieux comprendre l’économie de l’opĂ©ra europĂ©en des LumiĂšres. En faisant consciemment le choix d’une valorisation des derniers opĂ©ras de Gluck, TimothĂ©e Picard propose nĂ©anmoins une intĂ©ressante perspective sur les dĂ©bats et fantasmes qui contribuent Ă  inscrire Gluck dans le rĂ©pertoire lyrique et Ă  en faire le premier des musiciens « classiques ». En cela, il rĂ©pond avec constance Ă  l’une des problĂ©matiques qu’il a choisi d’interroger.

4TimothĂ©e Picard propose, Ă  partir du chapitre III de son livre, un parcours biographique, prĂ©sentant successivement Gluck comme « mĂ©tastasien, comme tout le monde » (p. 139), « cuisinier de Haendel » (p. 141), « musicien ambulant » (p. 144) avant son installation Ă  Vienne dans les annĂ©es 1750. Les rencontres avec le librettiste Ranieri de’ Calzabigi et Gaspero Angiolini sont fondamentales en raison de leurs vellĂ©itĂ©s thĂ©orisĂ©es de rupture avec l’opera seria traditionnel ou l’esthĂ©tique conventionnelle du ballet. La carriĂšre parisienne de Gluck, enfin, sera l’époque de la « grande rĂ©forme », dont TimothĂ©e Picard n’hĂ©site pas - nous l’avons Ă©voquĂ© - Ă  « surdĂ©terminer l’importance » (p. 153). L’auteur dĂ©finit briĂšvement quelques caractĂ©ristiques de cette rĂ©forme (annoncĂ©e par la collaboration avec Calzabigi) : orchestration et « pathĂ©tisation » des rĂ©citatifs, davantage liĂ©s aux airs, action dramatique simplifiĂ©e et unifiĂ©e, simplicitĂ© des lignes mĂ©lodiques, recherche d’expressivitĂ© par les timbres orchestraux ou les nuances. Cet aspect strictement musical de l’Ɠuvre de Gluck n’est qu’effleurĂ© dans quelques brefs paragraphes. La conclusion du livre de TimothĂ©e Picard est intitulĂ© « Le Temps de la reprĂ©sentation » (p. 191) et interroge la sacralitĂ© du drame gluckien ainsi que la « cĂ©lĂ©bration de l’homme » cĂ©lĂ©brĂ© par le lieto fine (p. 193). L’auteur montre ainsi qu’OrphĂ©e devient une « figure programmatique » Ă  la fois dans la quĂȘte d’une tragĂ©die lyrique idĂ©alisĂ©e (sur le modĂšle fantasmĂ© des Grecs) et par « l’idĂ©e d’un retour Ă  l’origine » (p. 196). Il rappelle que l’Ɠuvre de Gluck ne semble pas faire de choix net entre « le plaisir tempĂ©rĂ© de Marmontel et la violente jouissance de Mme de Lespinasse » et que le nĂ©oclassicisme n’a jamais renoncĂ© Ă  l’émotion, qu’il est au contraire « un mouvement de rĂ©action contre l’affadissement de l’art rococo, une volontĂ© de retour Ă  la simplicitĂ©, Ă  l’essentiel, Ă  la force premiĂšre », termes repris Ă  Michel Delon.

5Quelques Ă©tudes de cas, issus des tragĂ©dies lyriques françaises de Gluck, permettent Ă  TimothĂ©e Picard de mettre en Ă©vidence — par une approche thĂ©matique et dramaturgique — quelques « procĂ©dĂ©s rĂ©currents » (p. 211). Il insiste sur la difficultĂ© Ă  jouer et diriger Gluck, Ă©voquant le reproche de monotonie qui lui a Ă©tĂ© souvent fait, tout en valorisant le « gĂ©nie musico-dramatique » du compositeur « permettant pour la premiĂšre fois [
] le maintien et l’accumulation d’une grande tension dramatique ». TimothĂ©e Picard pose la question de l’abstraction de la tragĂ©die lyrique gluckiste, reprenant les propositions de Catherine Kintzler qui estime qu’en rĂ©formant l’opĂ©ra tragique français, Gluck « n’aurait rĂ©ussi qu’à Ă©riger une pensĂ©e non plus technique, certes, mais idĂ©ale du théùtre — une idĂ©e abstraite qui non seulement est restĂ©e tributaire, sur le plan thĂ©orique, du cadre de pensĂ©e duquel il prĂ©tendait s’affranchir, mais encore, sur le plan pratique, n’a pas su s’inventer une forme d’existence exclusivement lyrique » (p 231). C’est en citant le musicologue Charles Rosen que TimothĂ©e Picard clĂŽt son ouvrage, en relevant l’incapacitĂ© qu’a le discours musical et lyrique du XVIIIe siĂšcle Ă  se mettre tout Ă  fait en conformitĂ© avec l’idĂ©al de la tragĂ©die profane. Une chronologie succincte (une seul opera seria citĂ© et datĂ©, aucun opĂ©ra-comique) complĂšte l’ouvrage, ainsi qu’une discographie plus complĂšte et des indications bibliographiques. Celles-ci comprennent dix rĂ©fĂ©rences : l’édition rĂ©cente des Ɠuvres de Gluck chez BĂ€renreiter n’est pas signalĂ©e.

6Cette derniĂšre remarque permet de reprendre le vieux dĂ©bat que suscite Ă  son tour la lecture du Gluck de TimothĂ©e Picard, et qui oppose rĂ©guliĂšrement les littĂ©raires et les musicologues. Est-il possible de rendre compte d’un musicien sans analyse de sa musique ? Les remarques de l’auteur concernant des points prĂ©cis et musicaux pourraient en effet ĂȘtre appliquĂ©es Ă  bien d’autres compositeurs du second XVIIIe siĂšcle : Traetta, Majo et Piccinni mĂȘme, pensent – ou tentent de penser – le continuum musico-dramatique. Gluck est un musicien autant qu’un dramaturge. Les opĂ©ras de Gluck ne sont pas des objets thĂ©oriques abstraits, qui ne se comprendraient que par leur contextualisation esthĂ©tique. TimothĂ©e Picard ne le suggĂšre certes pas. Il reconnaĂźt au contraire le « pragmatisme » d’une Ɠuvre protĂ©iforme, dont l’analyse musicale est ici effleurĂ©e. La rĂ©forme parisienne n’est d’ailleurs pas aisĂ©e Ă  rĂ©sumer : comme chez les compositeurs, thĂ©oriciens et librettistes de la seconde rĂ©forme, les propositions musicales et dramatiques de Gluck sont variĂ©es et opportunistes ; la derniĂšre collaboration avec Calzabigi marque un retour vers la tradition de l’opera seria (Paride ed Elena, 1770), tandis qu’Echo et Narcisse (1779) retrouve le ton de l’ancienne pastorale Ă  la française. On ne saurait dire que ces Ɠuvres sont « des Ɠuvres de trop » (p. 172) parce qu’elles perturbent un discours modĂ©lisĂ© ou « fantasmé ». Elles montrent au contraire la variĂ©tĂ© des expĂ©rimentations rĂ©formatrices (et « pragmatiques ») ainsi que leurs liens respectueux avec les modĂšles mĂ©tastasien ou ramiste. L’approche de TimothĂ©e Picard, qui se rĂ©fĂšre aux tragĂ©dies lyriques considĂ©rĂ©es comme aboutissement de l’Ɠuvre de Gluck, est donc une forme de musicographie inĂ©vitablement rĂ©ductrice. C’est le lot de tout ouvrage de vulgarisation, et il ne faudrait pas — par principe — en dĂ©nier l’intĂ©rĂȘt. L’approche ne peut ĂȘtre que partielle, et cette partialitĂ© est inhĂ©rente au genre mĂȘme et au format Ă©ditorial.

7En valorisant la rĂ©forme des annĂ©es 1770, vue par les commentateurs français, TimothĂ©e Picard Ă©crit une stimulante introduction aux opĂ©ras parisiens de Gluck et aux dĂ©bats fondateurs du siĂšcle des LumiĂšres, que chaque lecteur pourra complĂ©ter par des approches plus exhaustives et des rĂ©fĂ©rences musicologiques. Le risque serait en effet de passer sous silence l’essentiel de la production lyrique du compositeur et de le considĂ©rer comme un produit de son Ă©poque plutĂŽt qu’un acteur dĂ©cisif, dont le rĂŽle de « passeur » est considĂ©rable, entre l’Italie, Londres, Vienne et Paris.