Gluck à Paris : théorie esthétique et musicographie
1La collection dĂ©diĂ©e aux musiciens et coĂ©ditĂ©e depuis 2004 par les Ă©ditions Acte Sud associĂ©es au magazine mensuel Classica-RĂ©pertoire comporte dĂ©sormais plus dâune quinzaine de rĂ©fĂ©rences. Chaque ouvrage porte le nom dâun compositeur illustre ; cependant le format choisi (entre 150 et 250 pages) oblige Ă des synthĂšses rapides et lâobjectif premier paraĂźt ĂȘtre une introduction Ă une Ćuvre davantage quâune approche biographique. En sâintĂ©ressant Ă Gluck, TimothĂ©e Picard se propose ainsi dâĂ©valuer les raisons de la relative mĂ©connaissance dâun corpus essentiellement destinĂ© Ă la scĂšne lyrique et surtout de « montrer en quoi Gluck est un âcasâ particuliĂšrement stimulant Ă travers lequel peuvent se lire et se comprendre la plupart des fantasmes et des querelles qui, Ă partir de lâart lyrique, ont façonnĂ© le visage artistique et culturel de lâEurope » (p. 11).
2Lâapproche privilĂ©gie dâemblĂ©e une contextualisation des opĂ©ras de la « rĂ©forme parisienne » de Gluck par un rappel synthĂ©tique, clair et trĂšs informĂ© des dĂ©bats que suscite la scĂšne lyrique depuis la Querelle des Bouffons (1752) jusquâĂ lâopposition virulente entre piccinistes et gluckistes (1777), voire au-delĂ . TimothĂ©e Picard montre combien la rĂ©ception des Ćuvres créées dans les annĂ©es 1772-1779 est dĂ©pendante de critĂšres esthĂ©tiques et nationaux, « parce que lâopĂ©ra est un genre auquel il est expressĂ©ment demandĂ©, dans le temps de la reprĂ©sentation, de donner forme et visage Ă un peuple » (p. 81). Il reprend nombre des thĂšses dĂ©fendues par Catherine Kintzler dans sa PoĂ©tique de lâopĂ©ra français de Corneille Ă Rousseau. Il insiste sur les « mĂ©tamorphoses de la sensibilitĂ© musicale » (p. 83) et la diversitĂ© des rĂ©ceptions possibles dâOrphĂ©e ou dâAlceste : « dĂ©lectation jouissive de la douleur » chez Julie de Lespinasse, condamnation dâun absence de style chez Mme du Deffand. En sâappuyant sur de nombreuses citations de Rousseau, Du Roullet ou Marmontel, TimothĂ©e Picard tente dâapercevoir la place thĂ©orique de lâĂ©motion dans lâĆuvre lyrique, et rĂ©sume les « conceptions antagonistes du plaisir musical » (p. 98) ainsi que la « question de lâimitation » (p. 103) : « la chute de la notion dâimitation entraĂźne avec elle celle de lâidĂ©e de merveilleux » ; elle laisse place Ă un « idĂ©al dâĂ©puration et de simplicité », tandis que la musique « devient peu Ă peu autre chose quâune reprĂ©sentation du monde, elle est le monde lui-mĂȘme, sans mĂ©diation » (p. 110). La musique serait dĂšs lors libĂ©rĂ©e du carcan imposĂ© par le modĂšle rhĂ©torique poĂ©tique. Le modĂšle lullyste, qui « subordonne absolument la musique Ă la langue » (p. 123) et le modĂšle ramiste (qui tenterait dâinstaurer un discours musical analogique et parallĂšle au texte) seraient, avec Gluck, dĂ©laissĂ©s pour un modĂšle rousseauiste plaçant la musique comme premier des beaux-arts « en vertu de sa nature morale et intimiste » (p. 131). La moitiĂ© de lâouvrage de TimothĂ©e Picard propose ainsi une dĂ©finition synthĂ©tique du contexte philosophico esthĂ©tique français du second XVIIIe siĂšcle. Il montre comment la rĂ©forme de Gluck peut ainsi ĂȘtre Ă la fois rĂ©ellement dĂ©cisive et en partie fantasmĂ©e, posant des problĂ©matiques dâunitĂ© dramatique et musicale essentielles au genre lyrique. Ă partir de la page 137, TimothĂ©e Picard inflĂ©chit sa dĂ©marche pour « injecter un peu de pragmatisme et dâhistoire dans cet appareil poĂ©tique et philosophique affinĂ© par plusieurs siĂšcles de pratiques et de rĂ©flexions ».
3La longue synthĂšse sur les dĂ©bats thĂ©oriques et esthĂ©tiques qui occupe les chapitres I et II (et lâessentiel de lâultime chapitre IV) est indispensable Ă toute comprĂ©hension de la rĂ©forme de Gluck et de lâessor de la tragĂ©die lyrique aprĂšs 1770. Lâouvrage de TimothĂ©e Picard rendra dâimportants services au lecteur dĂ©sireux de trouver un compendium clair et concis des thĂšses en prĂ©sence Ă lâĂ©poque et de certains des commentaires actuels sur cette Ă©volution majeure de lâopĂ©ra. Lâauteur a en outre le mĂ©rite de prĂ©senter son exposĂ© de façon trĂšs vivante grĂące Ă la multiplicitĂ© et Ă la diversitĂ© des citations quâil utilise. Remarquons nĂ©anmoins que le titre est trompeur : plus que de Gluck, il est ici question de la rĂ©forme parisienne de la tragĂ©die lyrique, ou, si lâon prĂ©fĂšre, de « Gluck Ă Paris ». En centrant lâanalyse sur les textes français, de Rousseau Ă Marmontel au XVIIIe siĂšcle, de Catherine Kintzler ou Michel Delon pour les critiques rĂ©cents, lâessentiel de la production musicale et lyrique de Gluck est laissĂ©e de cĂŽté : les Ćuvres italiennes ou opĂ©ras-comiques sont Ă peine Ă©voquĂ©s, la musique instrumentale ou chorĂ©graphique est omise. Or, la rĂ©forme parisienne de Gluck est certes une tentative (non isolĂ©e) de rĂ©investissement de lâancienne tragĂ©die en musique selon des critĂšres renouvelĂ©s, mais elle est aussi une continuation des nombreuses rĂ©formes de lâopera seria (souvent groupĂ©es sous le terme peu convaincant de « seconde rĂ©forme1 »). Si TimothĂ©e Picard signale le rĂ©cent disque de Cecilia Bartoli consacrĂ© aux arie italiens de Gluck, son approche trĂšs française ne permet pas tout Ă fait de rendre compte de lâoriginalitĂ© des Ćuvres de la pĂ©riode viennoise (rĂ©novation du ballet et opĂ©ras sur les livrets de Calzabigi), et nâĂ©voque pas la rĂ©ussite dâĆuvres comme Ippolito (1745), La Clemenza di Tito (1752) et Lâinnocenza giustificata (1756) dans le genre seria ou des PĂšlerins de la Mecque (1764) dans lâopĂ©ra-comique. Toute la carriĂšre de Gluck nâest ici envisagĂ©e que par la rĂ©ussite de la rĂ©forme parisienne, et les musicologues rĂ©cents qui ont contribuĂ© Ă revaloriser dâautres aspects de lâĆuvre de Gluck sont ici oubliĂ©s2. Enfin, la rĂ©forme parisienne, par transformation de la tragĂ©die lyrique, paraĂźt lâaboutissement de la RĂ©forme de lâopĂ©ra ; la vieille tragĂ©die en musique est cependant dĂ©jĂ au cĆur des expĂ©rimentations de Traetta Ă Parme dans les annĂ©es 1750. Dâautre part, les efforts de rĂ©novation Ă lâintĂ©rieur de lâopera seria sont tout aussi fondamentaux. Ici encore, Ifigenia in Tauride (1759, livret de Coltellini) ou Armida (1761, livret du comte Durazzo) de Traetta devancent et annoncent lâOrfeo. Il y a un danger Ă simplifier Ă lâextrĂȘme lâopposition opera seria / tragĂ©die lyrique, parce que le premier se nourrit de la seconde, tandis que la tragĂ©die lyrique est nettement sous influence de lâopĂ©ra italien aprĂšs 1770. Gluck est justement lâun des crĂ©ateurs qui permet dâapprĂ©hender les liens entre genres lyriques, de mieux comprendre lâĂ©conomie de lâopĂ©ra europĂ©en des LumiĂšres. En faisant consciemment le choix dâune valorisation des derniers opĂ©ras de Gluck, TimothĂ©e Picard propose nĂ©anmoins une intĂ©ressante perspective sur les dĂ©bats et fantasmes qui contribuent Ă inscrire Gluck dans le rĂ©pertoire lyrique et Ă en faire le premier des musiciens « classiques ». En cela, il rĂ©pond avec constance Ă lâune des problĂ©matiques quâil a choisi dâinterroger.
4TimothĂ©e Picard propose, Ă partir du chapitre III de son livre, un parcours biographique, prĂ©sentant successivement Gluck comme « mĂ©tastasien, comme tout le monde » (p. 139), « cuisinier de Haendel » (p. 141), « musicien ambulant » (p. 144) avant son installation Ă Vienne dans les annĂ©es 1750. Les rencontres avec le librettiste Ranieri deâ Calzabigi et Gaspero Angiolini sont fondamentales en raison de leurs vellĂ©itĂ©s thĂ©orisĂ©es de rupture avec lâopera seria traditionnel ou lâesthĂ©tique conventionnelle du ballet. La carriĂšre parisienne de Gluck, enfin, sera lâĂ©poque de la « grande rĂ©forme », dont TimothĂ©e Picard nâhĂ©site pas - nous lâavons Ă©voquĂ© - à « surdĂ©terminer lâimportance » (p. 153). Lâauteur dĂ©finit briĂšvement quelques caractĂ©ristiques de cette rĂ©forme (annoncĂ©e par la collaboration avec Calzabigi) : orchestration et « pathĂ©tisation » des rĂ©citatifs, davantage liĂ©s aux airs, action dramatique simplifiĂ©e et unifiĂ©e, simplicitĂ© des lignes mĂ©lodiques, recherche dâexpressivitĂ© par les timbres orchestraux ou les nuances. Cet aspect strictement musical de lâĆuvre de Gluck nâest quâeffleurĂ© dans quelques brefs paragraphes. La conclusion du livre de TimothĂ©e Picard est intitulĂ© « Le Temps de la reprĂ©sentation » (p. 191) et interroge la sacralitĂ© du drame gluckien ainsi que la « cĂ©lĂ©bration de lâhomme » cĂ©lĂ©brĂ© par le lieto fine (p. 193). Lâauteur montre ainsi quâOrphĂ©e devient une « figure programmatique » Ă la fois dans la quĂȘte dâune tragĂ©die lyrique idĂ©alisĂ©e (sur le modĂšle fantasmĂ© des Grecs) et par « lâidĂ©e dâun retour Ă lâorigine » (p. 196). Il rappelle que lâĆuvre de Gluck ne semble pas faire de choix net entre « le plaisir tempĂ©rĂ© de Marmontel et la violente jouissance de Mme de Lespinasse » et que le nĂ©oclassicisme nâa jamais renoncĂ© Ă lâĂ©motion, quâil est au contraire « un mouvement de rĂ©action contre lâaffadissement de lâart rococo, une volontĂ© de retour Ă la simplicitĂ©, Ă lâessentiel, Ă la force premiĂšre », termes repris Ă Michel Delon.
5Quelques Ă©tudes de cas, issus des tragĂ©dies lyriques françaises de Gluck, permettent Ă TimothĂ©e Picard de mettre en Ă©vidence â par une approche thĂ©matique et dramaturgique â quelques « procĂ©dĂ©s rĂ©currents » (p. 211). Il insiste sur la difficultĂ© Ă jouer et diriger Gluck, Ă©voquant le reproche de monotonie qui lui a Ă©tĂ© souvent fait, tout en valorisant le « gĂ©nie musico-dramatique » du compositeur « permettant pour la premiĂšre fois [âŠ] le maintien et lâaccumulation dâune grande tension dramatique ». TimothĂ©e Picard pose la question de lâabstraction de la tragĂ©die lyrique gluckiste, reprenant les propositions de Catherine Kintzler qui estime quâen rĂ©formant lâopĂ©ra tragique français, Gluck « nâaurait rĂ©ussi quâĂ Ă©riger une pensĂ©e non plus technique, certes, mais idĂ©ale du théùtre â une idĂ©e abstraite qui non seulement est restĂ©e tributaire, sur le plan thĂ©orique, du cadre de pensĂ©e duquel il prĂ©tendait sâaffranchir, mais encore, sur le plan pratique, nâa pas su sâinventer une forme dâexistence exclusivement lyrique » (p 231). Câest en citant le musicologue Charles Rosen que TimothĂ©e Picard clĂŽt son ouvrage, en relevant lâincapacitĂ© quâa le discours musical et lyrique du XVIIIe siĂšcle Ă se mettre tout Ă fait en conformitĂ© avec lâidĂ©al de la tragĂ©die profane. Une chronologie succincte (une seul opera seria citĂ© et datĂ©, aucun opĂ©ra-comique) complĂšte lâouvrage, ainsi quâune discographie plus complĂšte et des indications bibliographiques. Celles-ci comprennent dix rĂ©fĂ©rences : lâĂ©dition rĂ©cente des Ćuvres de Gluck chez BĂ€renreiter nâest pas signalĂ©e.
6Cette derniĂšre remarque permet de reprendre le vieux dĂ©bat que suscite Ă son tour la lecture du Gluck de TimothĂ©e Picard, et qui oppose rĂ©guliĂšrement les littĂ©raires et les musicologues. Est-il possible de rendre compte dâun musicien sans analyse de sa musique ? Les remarques de lâauteur concernant des points prĂ©cis et musicaux pourraient en effet ĂȘtre appliquĂ©es Ă bien dâautres compositeurs du second XVIIIe siĂšcle : Traetta, Majo et Piccinni mĂȘme, pensent â ou tentent de penser â le continuum musico-dramatique. Gluck est un musicien autant quâun dramaturge. Les opĂ©ras de Gluck ne sont pas des objets thĂ©oriques abstraits, qui ne se comprendraient que par leur contextualisation esthĂ©tique. TimothĂ©e Picard ne le suggĂšre certes pas. Il reconnaĂźt au contraire le « pragmatisme » dâune Ćuvre protĂ©iforme, dont lâanalyse musicale est ici effleurĂ©e. La rĂ©forme parisienne nâest dâailleurs pas aisĂ©e Ă rĂ©sumer : comme chez les compositeurs, thĂ©oriciens et librettistes de la seconde rĂ©forme, les propositions musicales et dramatiques de Gluck sont variĂ©es et opportunistes ; la derniĂšre collaboration avec Calzabigi marque un retour vers la tradition de lâopera seria (Paride ed Elena, 1770), tandis quâEcho et Narcisse (1779) retrouve le ton de lâancienne pastorale Ă la française. On ne saurait dire que ces Ćuvres sont « des Ćuvres de trop » (p. 172) parce quâelles perturbent un discours modĂ©lisĂ© ou « fantasmé ». Elles montrent au contraire la variĂ©tĂ© des expĂ©rimentations rĂ©formatrices (et « pragmatiques ») ainsi que leurs liens respectueux avec les modĂšles mĂ©tastasien ou ramiste. Lâapproche de TimothĂ©e Picard, qui se rĂ©fĂšre aux tragĂ©dies lyriques considĂ©rĂ©es comme aboutissement de lâĆuvre de Gluck, est donc une forme de musicographie inĂ©vitablement rĂ©ductrice. Câest le lot de tout ouvrage de vulgarisation, et il ne faudrait pas â par principe â en dĂ©nier lâintĂ©rĂȘt. Lâapproche ne peut ĂȘtre que partielle, et cette partialitĂ© est inhĂ©rente au genre mĂȘme et au format Ă©ditorial.
7En valorisant la rĂ©forme des annĂ©es 1770, vue par les commentateurs français, TimothĂ©e Picard Ă©crit une stimulante introduction aux opĂ©ras parisiens de Gluck et aux dĂ©bats fondateurs du siĂšcle des LumiĂšres, que chaque lecteur pourra complĂ©ter par des approches plus exhaustives et des rĂ©fĂ©rences musicologiques. Le risque serait en effet de passer sous silence lâessentiel de la production lyrique du compositeur et de le considĂ©rer comme un produit de son Ă©poque plutĂŽt quâun acteur dĂ©cisif, dont le rĂŽle de « passeur » est considĂ©rable, entre lâItalie, Londres, Vienne et Paris.

