Ă rhĂ©teur, rhĂ©teur et demi, ou le journaliste et lâorateur
1Romantisme oblige (« Guerre Ă la RhĂ©torique », criait Hugo), on oublie souvent ce que le XIXe siĂšcle doit Ă la rhĂ©torique1 : tout au plus considĂšre-t-on les pratiques oratoires de cette pĂ©riode comme les survivances figĂ©es dâun classicisme moribond. Câest dire lâintĂ©rĂȘt de lâĂ©tude entreprise par Corinne Saminadayar-Perrin. Sâappuyant sur les travaux rĂ©cents de Marie-Ăve ThĂ©renty et dâAlain Vaillant2, Les Discours du journal visent en effet Ă montrer combien la pratique oratoire sâinflĂ©chit sous lâinfluence du phĂ©nomĂšne socio-littĂ©raire majeur du XIXe siĂšcle, Ă savoir lâapparition de ce « mĂ©dia » de masse quâest le journal â 1836 est la date de naissance de La Presse de Girardin et du SiĂšcle de Dutacq, premiers journaux bon marchĂ©, et donc Ă vocation populaire. Loin dâĂȘtre agonisante, la rhĂ©torique se rĂ©invente, se reconfigure dans ce nouvel espace.
2Certes, il pourrait paraĂźtre Ă©trange de parler de « rhĂ©torique » et dâ« éloquence » Ă propos dâune pratique communicationnelle purement Ă©crite, et jamais verbalisĂ©e : pas dâactio, ici â tandis quâĂ la mĂȘme Ă©poque les discours de la tribune ou de la chaire, par exemple, sont prononcĂ©s puis, Ă©ventuellement, imprimĂ©s. Mais au XIXe siĂšcle, il y a belle lurette que la rhĂ©torique est sortie du champ purement oratoire (oralisĂ©), pour revendiquer dâautres territoires (littĂ©raires ou non) : lâart de convaincre sâest muĂ© en art de bien dire, et en art de bien Ă©crire. Surtout, alors mĂȘme que lâon passe de la « littĂ©rature-discours » Ă la « littĂ©rature-texte », selon les mots dâAlain Vaillant, nouveau rĂ©gime de littĂ©raritĂ© qui sâaffirme en dehors de lâemprise de la rhĂ©torique, le journal, quoique imprimĂ©, tend Ă ressusciter la pratique oratoire : bien souvent, lâarticle fait jouer des scĂ©nographies de la parole3. En effet, spĂ©cificitĂ© toute française, la presse refuse de se cantonner dans un pur rĂŽle informatif, et ce jusquâen 1885 â ce qui justifie la limite assignĂ©e Ă cette Ă©tude. Aussi Louis de Cormenin ne se faisait-il pas faute dâinclure, dans son Livre des orateurs (1836), lâĂ©loquence de la presse parmi les « genres de lâĂ©loquence », tout en sâattachant Ă dĂ©gager ce qui diffĂ©rencie la presse et lâoraison : « On Ă©coute lâorateur avec enthousiasme, on lit lâĂ©crivain avec rĂ©flexion »4. En ce sens, lâĂ©criture du journal serait « à la fois solidaire et distincte de la parole et du texte » (p. 250).
3Corinne Saminayar-Perrin commence par montrer quâau XIXe siĂšcle, Ă partir de la Restauration plus prĂ©cisĂ©ment, le journal se fait le relais de lâĂ©loquence institutionnelle : discours du dĂ©putĂ© Ă la Chambre, plaidoyers de lâavocat au Palais, harangues Ă lâAcadĂ©mie, cours Ă lâUniversitĂ© trouvent dans le journal une caisse de rĂ©sonance privilĂ©giĂ©e et indispensable. Mais le journaliste ne se contente pas de mettre par Ă©crit les phrases bien balancĂ©es des Ă©loquences de la tribune, du barreau et de la chaire universitaire. Le journal nâest pas que miroir langagier : il inflĂ©chit considĂ©rablement les pratiques oratoires. Tout dâabord, il fait exister un discours qui, sans lui, ne connaĂźtrait guĂšre dâĂ©chos dans le pays (politiquement, la reprĂ©sentation nationale passe plus par le journal que par la Chambre) : rendre compte ou non dâune prise de parole, la prĂ©senter sous son meilleur jour (quitte Ă la réécrire) ou la dĂ©valoriser, la dramatiser mĂȘme, caviarder un discours ou le restituer dans sa totalitĂ©, autant de stratĂ©gies qui font du journaliste lâĂ©gal de lâorateur. Une telle mĂ©diatisation engendre une reconfiguration de lâĂ©loquence par les orateurs eux-mĂȘmes, bien conscients que leurs discours auront Ă passer par les fourches caudines de lâĂ©criture journalistique. Câest pourquoi le journaliste apparaĂźt trĂšs tĂŽt comme un professionnel de lâĂ©loquence, apte Ă juger des compĂ©tences des divers orateurs, de leurs travers, de leurs tics, de leurs qualitĂ©s Ă©locutoires, tout comme des modes qui rĂ©gissent un temps les prises de paroles officielles. Il est Ă la fois le critique littĂ©raire et le sociologue de la rhĂ©torique contemporaine.
4Mais « cette mĂ©tamorphose ne semble Ă aucun moment [âŠ] exiger une rupture polĂ©mique avec la grande tradition rhĂ©torique » (p. 99). Le deuxiĂšme temps de lâouvrage est donc consacrĂ© aux diverses postures oratoires revĂȘtues par le journaliste pour lĂ©gitimer tout Ă la fois sa prise de parole et sa position sociale. Nourris dĂšs le collĂšge des grands modĂšles de lâĂ©loquence antique, les journalistes puisent dans leurs souvenirs scolaires pour alimenter leur plume, bien gourmande : rĂ©fĂ©rences historiques, maniement aisĂ© de lâargumentation, prĂ©dilection pour les formules en tĂ©moignent. Cause ou consĂ©quence ? Les journalistes sortent souvent des rangs de lâUniversité : professeurs, anciens normaliens trouvent lĂ un dĂ©bouchĂ© naturel Ă leurs capacitĂ©s. En cela, le journalisme nâapparaĂźt pas encore comme un mĂ©tier, mais plutĂŽt comme un sacerdoce, ou une magistrature : la presse a pour mission de fonder les conditions dâune dĂ©mocratie moderne. De lĂ son poids dans la vie politique du pays, de lĂ aussi les mesures de censure exercĂ©es par certains gouvernements. Tout en puisant dans le fonds commun de lâAntiquitĂ©, la presse, qui se ressent de la sociabilitĂ© de la brasserie et du boulevard, qui se fait lâĂ©cho, mĂȘme, des discours de la rue et du ruisseau, prend ses distances toutefois avec cette Ă©loquence institutionnelle : certains journalistes ne dĂ©daignent pas les ressources de la parade, de la foire, ou de la publicitĂ©, autre pratique qui prend son essor au XIXe siĂšcle. Un tel « carnaval de la parole » (p. 165), qui se plaĂźt Ă©galement Ă parodier la rhĂ©torique classique dans ses aspects grandiloquents, induit, incontestablement, une tension avec les stratĂ©gies de lĂ©gitimation.
5De fait, lâĂ©criture journalistique apparaĂźt parfois comme une Ă©loquence dĂ©voyĂ©e : discours mercantile, Ă sens unique, elle revĂȘt les apparences de la rhĂ©torique tout en en dĂ©tournant les principes. DĂšs son apparition, la mĂ©diatisation suscite des rĂ©serves, Ă tel point que lâidĂ©e dâune dĂ©cadence de lâĂ©loquence devient un topos. La presse ne ferait que ressasser des clichĂ©s, en proposant Ă son lecteur, souvent bourgeois, un « prĂȘt-Ă -parler » (p. 189). La troisiĂšme partie de lâouvrage sâattache donc Ă dĂ©gager la valeur (notamment politique) de cette nouvelle rhĂ©torique, en sâappuyant sur les reprĂ©sentations que lâon sâen fait alors : au-delĂ des critiques, lâĂ©loquence de la presse ne permet-elle pas lâĂ©mergence dâun nouvel espace de parole, plus libre, moins codifiĂ©, plus fidĂšle surtout Ă lâopinion publique ? Loin dâĂȘtre dĂ©voyĂ©e, la rhĂ©torique journalistique serait Ă proprement parler moderne, car dĂ©mocratique : lâextension du lectorat reflĂšte la prise de conscience du peuple comme agent politique, mieux, elle contribue Ă la constituer, puisque le journal se fait la chambre dâĂ©cho dâune parole publique. Mais celle-ci est tout sauf uniforme : lâespace du journal se prĂȘte au contraire Ă la mise en place (et en scĂšne) dâune polyphonie. Des paroles diffĂ©rentes se parlent, se croisent, se rĂ©pondent, dans un rĂ©investissement marquĂ© de lâancienne pratique Ă©pistolaire ou de lâidĂ©al de conversation.
6Il est vrai que cette portĂ©e politique de la presse ne trouve pas Ă se dĂ©ployer sous tous les rĂ©gimes : on pense notamment aux lois de censure votĂ©es sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, et surtout au Second Empire. Mais si lâouvrage de Corinne Saminadayar-Perrin se prĂ©sente comme une Ă©tude synchronique de lâĂ©loquence du journaliste au XIXe siĂšcle, il nâa de cesse de revenir sur les spĂ©cificitĂ©s de la presse sous chacun des rĂ©gimes politiques : la Restauration est le bel Ăąge de lâĂ©loquence parlementaire ; plus mercantile, la Monarchie de Juillet, rĂšgne des avocats et du barreau, ouvre dans la presse un espace de dĂ©bat alors mĂȘme que celui-ci paraĂźt se sclĂ©roser Ă la Chambre ; la Seconde RĂ©publique voit le triomphe de la figure du journaliste-prophĂšte dĂ©sireux de former les citoyens ; sous le Second Empire, lâĂ©loquence se cantonne dans des lieux moins politiques (confĂ©rences et cours notamment) ou se rĂ©invente â moins dans lâĂ©criture spirituelle de la petite presse des annĂ©es 1860 que dans la rhĂ©torique de lâallusion, genre dans lequel PrĂ©vost-Paradol excella â ; enfin la TroisiĂšme RĂ©publique voit le statut de journaliste Ă©voluer vers la professionnalisation, lâĂ©cole allusioniste de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente cĂ©der la place Ă une Ă©criture plus claire et plus directe, double tournant qui annonce lâavĂšnement dâune presse dâinformation vers 1880.
7Ătude trĂšs documentĂ©e, Les Discours du journal. RhĂ©torique et mĂ©dias au XIXe siĂšcle (1836-1885) saisissent la presse dans ses tensions et ses paradoxes (entre rhĂ©torique classique et invention dâune nouvelle Ă©loquence, entre souci de lĂ©gitimation de ce nouvel espace de discours et volontĂ© de recourir Ă une parole plus libre), constituant un ouvrage indispensable pour qui souhaite approcher ce phĂ©nomĂšne majeur du XIXe siĂšcle dans son Ă©criture et sa sociabilitĂ©.

