Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 2
Aude Déruelle

À rhĂ©teur, rhĂ©teur et demi, ou le journaliste et l’orateur

Corinne Saminadayar-Perrin, Les Discours du journal. RhĂ©torique et mĂ©dias au XIXe siĂšcle (1836-1885), Publications de l’UniversitĂ© de Saint-Étienne, 2007, 272 p.

1Romantisme oblige (« Guerre Ă  la RhĂ©torique », criait Hugo), on oublie souvent ce que le XIXe siĂšcle doit Ă  la rhĂ©torique1 : tout au plus considĂšre-t-on les pratiques oratoires de cette pĂ©riode comme les survivances figĂ©es d’un classicisme moribond. C’est dire l’intĂ©rĂȘt de l’étude entreprise par Corinne Saminadayar-Perrin. S’appuyant sur les travaux rĂ©cents de Marie-Ève ThĂ©renty et d’Alain Vaillant2, Les Discours du journal visent en effet Ă  montrer combien la pratique oratoire s’inflĂ©chit sous l’influence du phĂ©nomĂšne socio-littĂ©raire majeur du XIXe siĂšcle, Ă  savoir l’apparition de ce « mĂ©dia » de masse qu’est le journal — 1836 est la date de naissance de La Presse de Girardin et du SiĂšcle de Dutacq, premiers journaux bon marchĂ©, et donc Ă  vocation populaire. Loin d’ĂȘtre agonisante, la rhĂ©torique se rĂ©invente, se reconfigure dans ce nouvel espace.

2Certes, il pourrait paraĂźtre Ă©trange de parler de « rhĂ©torique » et d’« éloquence » Ă  propos d’une pratique communicationnelle purement Ă©crite, et jamais verbalisĂ©e : pas d’actio, ici — tandis qu’à la mĂȘme Ă©poque les discours de la tribune ou de la chaire, par exemple, sont prononcĂ©s puis, Ă©ventuellement, imprimĂ©s. Mais au XIXe siĂšcle, il y a belle lurette que la rhĂ©torique est sortie du champ purement oratoire (oralisĂ©), pour revendiquer d’autres territoires (littĂ©raires ou non) : l’art de convaincre s’est muĂ© en art de bien dire, et en art de bien Ă©crire. Surtout, alors mĂȘme que l’on passe de la « littĂ©rature-discours » Ă  la « littĂ©rature-texte », selon les mots d’Alain Vaillant, nouveau rĂ©gime de littĂ©raritĂ© qui s’affirme en dehors de l’emprise de la rhĂ©torique, le journal, quoique imprimĂ©, tend Ă  ressusciter la pratique oratoire : bien souvent, l’article fait jouer des scĂ©nographies de la parole3. En effet, spĂ©cificitĂ© toute française, la presse refuse de se cantonner dans un pur rĂŽle informatif, et ce jusqu’en 1885 — ce qui justifie la limite assignĂ©e Ă  cette Ă©tude. Aussi Louis de Cormenin ne se faisait-il pas faute d’inclure, dans son Livre des orateurs (1836), l’éloquence de la presse parmi les « genres de l’éloquence », tout en s’attachant Ă  dĂ©gager ce qui diffĂ©rencie la presse et l’oraison : « On Ă©coute l’orateur avec enthousiasme, on lit l’écrivain avec rĂ©flexion »4. En ce sens, l’écriture du journal serait « à la fois solidaire et distincte de la parole et du texte » (p. 250).

3Corinne Saminayar-Perrin commence par montrer qu’au XIXe siĂšcle, Ă  partir de la Restauration plus prĂ©cisĂ©ment, le journal se fait le relais de l’éloquence institutionnelle : discours du dĂ©putĂ© Ă  la Chambre, plaidoyers de l’avocat au Palais, harangues Ă  l’AcadĂ©mie, cours Ă  l’UniversitĂ© trouvent dans le journal une caisse de rĂ©sonance privilĂ©giĂ©e et indispensable. Mais le journaliste ne se contente pas de mettre par Ă©crit les phrases bien balancĂ©es des Ă©loquences de la tribune, du barreau et de la chaire universitaire. Le journal n’est pas que miroir langagier : il inflĂ©chit considĂ©rablement les pratiques oratoires. Tout d’abord, il fait exister un discours qui, sans lui, ne connaĂźtrait guĂšre d’échos dans le pays (politiquement, la reprĂ©sentation nationale passe plus par le journal que par la Chambre) : rendre compte ou non d’une prise de parole, la prĂ©senter sous son meilleur jour (quitte Ă  la réécrire) ou la dĂ©valoriser, la dramatiser mĂȘme, caviarder un discours ou le restituer dans sa totalitĂ©, autant de stratĂ©gies qui font du journaliste l’égal de l’orateur. Une telle mĂ©diatisation engendre une reconfiguration de l’éloquence par les orateurs eux-mĂȘmes, bien conscients que leurs discours auront Ă  passer par les fourches caudines de l’écriture journalistique. C’est pourquoi le journaliste apparaĂźt trĂšs tĂŽt comme un professionnel de l’éloquence, apte Ă  juger des compĂ©tences des divers orateurs, de leurs travers, de leurs tics, de leurs qualitĂ©s Ă©locutoires, tout comme des modes qui rĂ©gissent un temps les prises de paroles officielles. Il est Ă  la fois le critique littĂ©raire et le sociologue de la rhĂ©torique contemporaine.

4Mais « cette mĂ©tamorphose ne semble Ă  aucun moment [
] exiger une rupture polĂ©mique avec la grande tradition rhĂ©torique » (p. 99). Le deuxiĂšme temps de l’ouvrage est donc consacrĂ© aux diverses postures oratoires revĂȘtues par le journaliste pour lĂ©gitimer tout Ă  la fois sa prise de parole et sa position sociale. Nourris dĂšs le collĂšge des grands modĂšles de l’éloquence antique, les journalistes puisent dans leurs souvenirs scolaires pour alimenter leur plume, bien gourmande : rĂ©fĂ©rences historiques, maniement aisĂ© de l’argumentation, prĂ©dilection pour les formules en tĂ©moignent. Cause ou consĂ©quence ? Les journalistes sortent souvent des rangs de l’Université : professeurs, anciens normaliens trouvent lĂ  un dĂ©bouchĂ© naturel Ă  leurs capacitĂ©s. En cela, le journalisme n’apparaĂźt pas encore comme un mĂ©tier, mais plutĂŽt comme un sacerdoce, ou une magistrature : la presse a pour mission de fonder les conditions d’une dĂ©mocratie moderne. De lĂ  son poids dans la vie politique du pays, de lĂ  aussi les mesures de censure exercĂ©es par certains gouvernements. Tout en puisant dans le fonds commun de l’AntiquitĂ©, la presse, qui se ressent de la sociabilitĂ© de la brasserie et du boulevard, qui se fait l’écho, mĂȘme, des discours de la rue et du ruisseau, prend ses distances toutefois avec cette Ă©loquence institutionnelle : certains journalistes ne dĂ©daignent pas les ressources de la parade, de la foire, ou de la publicitĂ©, autre pratique qui prend son essor au XIXe siĂšcle. Un tel « carnaval de la parole » (p. 165), qui se plaĂźt Ă©galement Ă  parodier la rhĂ©torique classique dans ses aspects grandiloquents, induit, incontestablement, une tension avec les stratĂ©gies de lĂ©gitimation.

5De fait, l’écriture journalistique apparaĂźt parfois comme une Ă©loquence dĂ©voyĂ©e : discours mercantile, Ă  sens unique, elle revĂȘt les apparences de la rhĂ©torique tout en en dĂ©tournant les principes. DĂšs son apparition, la mĂ©diatisation suscite des rĂ©serves, Ă  tel point que l’idĂ©e d’une dĂ©cadence de l’éloquence devient un topos. La presse ne ferait que ressasser des clichĂ©s, en proposant Ă  son lecteur, souvent bourgeois, un « prĂȘt-Ă -parler » (p. 189). La troisiĂšme partie de l’ouvrage s’attache donc Ă  dĂ©gager la valeur (notamment politique) de cette nouvelle rhĂ©torique, en s’appuyant sur les reprĂ©sentations que l’on s’en fait alors : au-delĂ  des critiques, l’éloquence de la presse ne permet-elle pas l’émergence d’un nouvel espace de parole, plus libre, moins codifiĂ©, plus fidĂšle surtout Ă  l’opinion publique ? Loin d’ĂȘtre dĂ©voyĂ©e, la rhĂ©torique journalistique serait Ă  proprement parler moderne, car dĂ©mocratique : l’extension du lectorat reflĂšte la prise de conscience du peuple comme agent politique, mieux, elle contribue Ă  la constituer, puisque le journal se fait la chambre d’écho d’une parole publique. Mais celle-ci est tout sauf uniforme : l’espace du journal se prĂȘte au contraire Ă  la mise en place (et en scĂšne) d’une polyphonie. Des paroles diffĂ©rentes se parlent, se croisent, se rĂ©pondent, dans un rĂ©investissement marquĂ© de l’ancienne pratique Ă©pistolaire ou de l’idĂ©al de conversation.

6Il est vrai que cette portĂ©e politique de la presse ne trouve pas Ă  se dĂ©ployer sous tous les rĂ©gimes : on pense notamment aux lois de censure votĂ©es sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, et surtout au Second Empire. Mais si l’ouvrage de Corinne Saminadayar-Perrin se prĂ©sente comme une Ă©tude synchronique de l’éloquence du journaliste au XIXe siĂšcle, il n’a de cesse de revenir sur les spĂ©cificitĂ©s de la presse sous chacun des rĂ©gimes politiques : la Restauration est le bel Ăąge de l’éloquence parlementaire ; plus mercantile, la Monarchie de Juillet, rĂšgne des avocats et du barreau, ouvre dans la presse un espace de dĂ©bat alors mĂȘme que celui-ci paraĂźt se sclĂ©roser Ă  la Chambre ; la Seconde RĂ©publique voit le triomphe de la figure du journaliste-prophĂšte dĂ©sireux de former les citoyens ; sous le Second Empire, l’éloquence se cantonne dans des lieux moins politiques (confĂ©rences et cours notamment) ou se rĂ©invente — moins dans l’écriture spirituelle de la petite presse des annĂ©es 1860 que dans la rhĂ©torique de l’allusion, genre dans lequel PrĂ©vost-Paradol excella — ; enfin la TroisiĂšme RĂ©publique voit le statut de journaliste Ă©voluer vers la professionnalisation, l’école allusioniste de la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente cĂ©der la place Ă  une Ă©criture plus claire et plus directe, double tournant qui annonce l’avĂšnement d’une presse d’information vers 1880.

7Étude trĂšs documentĂ©e, Les Discours du journal. RhĂ©torique et mĂ©dias au XIXe siĂšcle (1836-1885) saisissent la presse dans ses tensions et ses paradoxes (entre rhĂ©torique classique et invention d’une nouvelle Ă©loquence, entre souci de lĂ©gitimation de ce nouvel espace de discours et volontĂ© de recourir Ă  une parole plus libre), constituant un ouvrage indispensable pour qui souhaite approcher ce phĂ©nomĂšne majeur du XIXe siĂšcle dans son Ă©criture et sa sociabilitĂ©.