Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 2
Laurence van Nuijs

Sous les apparences de l’amitiĂ©. Une cartographie de la violence symbolique franco-belge.

Paul Dirkx, Les « Amis belges ». Presse littéraire et franco-universalisme, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Interférences », 2006, 416 p.

1Depuis quelques dĂ©cennies, la sociologie de la littĂ©rature d’inspiration bourdieusienne connaĂźt un succĂšs qui ne semble guĂšre se dĂ©mentir (en tĂ©moignent, par exemple, les travaux d’auteurs comme Dubois, Viala, Aron, Boschetti, Sapiro, Charle et Kauppi). Selon cette approche, la littĂ©rature n’est pas un objet « idĂ©alisé », produit d’un « gĂ©nie crĂ©ateur » ou d’un acte de part en part individuel, mais est toujours imbriquĂ©e dans le social, dans un champ oĂč diverses institutions (la presse, la critique, les revues, les acadĂ©mies, l’enseignement, etc.) interviennent. La sociologie de la littĂ©rature ne prend pas pour point de dĂ©part le texte littĂ©raire (mĂȘme si elle prĂ©tend contribuer Ă  sa comprĂ©hension), mais s’intĂ©resse en premiĂšre instance aux agents (individuels, collectifs ou institutionnels) qui participent Ă  la dĂ©finition, Ă  la (dĂ©)lĂ©gitimation et au fonctionnement du fait littĂ©raire. Aussi la dĂ©marche sociologique a-t-elle ouvert de nombreuses pistes de recherche, entre autres dans le domaine des littĂ©ratures minoritaires, particuliĂšrement sensibles aux effets de valorisation et de dĂ©valorisation. L’ouvrage de Paul Dirkx, au titre suggestif Les « Amis belges », s’inscrit pleinement Ă  l’intĂ©rieur de ce domaine de recherche. Il est issu d’une thĂšse de doctorat soutenue Ă  la Katholieke Universiteit Leuven et Ă  l’UniversitĂ© de Paris-VIII.

2Dans Les « Amis belges », Dirkx se propose d’examiner l’attitude de la France Ă  l’égard d’une littĂ©rature Ă©trangĂšre « concurrente », celle, plus exactement, du « petit royaume voisin du Nord » : la littĂ©rature belge francophone. Sous les apparences amicales des relations franco-belges (apparences que nombre de critiques et de chercheurs acceptent comme allant de soi), se cache en rĂ©alitĂ©, telle est la thĂšse de Dirkx, un ensemble d’enjeux matĂ©riels et symboliques d’autant plus importants dans la dĂ©lĂ©gitimation de la littĂ©rature francophone belge et la domination du modĂšle français, qu’ils sont tus et dĂ©niĂ©s la plupart du temps. Si l’inspiration bourdieusienne de l’ouvrage ne fait donc pas l’ombre d’un doute, ce n’est toutefois pas Ă  une description du champ dans sa totalitĂ© qu’aspire Dirkx, mais plutĂŽt Ă  l’examen d’une forme particuliĂšre de violence symbolique, celle qui s’exerce Ă  partir du centre (parisien) envers les pĂ©riphĂ©ries francophones (belge, mais aussi suisse, etc.). Cette violence se perpĂ©tue par l’imposition de ce que Dirkx dĂ©signe comme la doxa du « franco-universalisme » : la croyance en la supĂ©rioritĂ© linguistique, littĂ©raire, intellectuelle et culturelle de la France, qui est partagĂ©e Ă  la fois par les agents français « dominants » et les agents belges « dominĂ©s », qui en sont, en quelque sorte, « complices ». Elle repose sur le lien arbitraire entre deux usages de l’adjectif « français » : celui, d’un cĂŽtĂ©, de « français » au sens de « langue française » (autrement dit, d’une langue internationale dont la France se dit l’hĂ©ritiĂšre lĂ©gitime) et celui, de l’autre cĂŽtĂ©, de « français » au sens d’ « appartenant Ă  la France » (et donc de portĂ©e nationale). Le franco-universalisme, en d’autres mots, assimile comme naturellement Ă  ce qui est « français » tout ce qui est « (en) français ».

3La perspective adoptĂ©e s’exprime dĂšs le premier paragraphe de l’ouvrage : « plutĂŽt que d’interprĂ©ter cette ‘francisation’ comme le produit d’une rhĂ©torique plus ou moins pensĂ©e que l’on prĂȘte gĂ©nĂ©ralement aux milieux littĂ©raires parisiens, on gagnerait Ă  considĂ©rer que ces milieux sont habitĂ©s de motivations trĂšs diverses et, partant, Ă  envisager leurs discours comme des pratiques qui s’enracinent dans des logiques hĂ©tĂ©rogĂšnes Ă  analyser » (p. 9). Le sociologue qui s’intĂ©resse aux rapports de force entre la France et ses pĂ©riphĂ©ries francophones examine donc d’un cĂŽtĂ© les discours des agents et en interroge l’articulation, l’évolution et les variations, mais de l’autre cĂŽtĂ©, il envisage ces discours comme des phĂ©nomĂšnes sociaux, qui rĂ©pondent Ă  des logiques autres que discursives (historiques, sociales, institutionnelles, individuelles, etc.). Si l’objet de l’étude est en premiĂšre instance sociologique (« L’objet de l’étude est bel et bien un ensemble de pratiques discursives », p. 32, l’auteur souligne), le point de dĂ©part de l’analyse est le lieu mĂȘme oĂč se manifeste la domination symbolique franco-universaliste, Ă  savoir le discours. L’enquĂȘte, par consĂ©quent, s’appuiera sur un corpus de textes bien prĂ©cis et circonscrit, Ă  savoir l’ensemble des articles de presse Ă  propos de la Belgique et des Ă©crivains belges, parus dans trois hebdomadaires littĂ©raires français majeurs entre 1944 et 1960 : Les Lettres françaises, Le Figaro LittĂ©raire et Les Nouvelles LittĂ©raires. Le choix du corpus est justifiĂ© de plusieurs façons dans l’introduction : la critique littĂ©raire n’est que rarement Ă©tudiĂ©e « pour elle-mĂȘme » et dans son ensemble (et si elle l’est, c’est souvent Ă  partir de prĂ©supposĂ©s textualistes selon lesquels « le discours des pĂ©riodiques [ne serait] qu’une variante simplifiĂ©e d’un au-delĂ  crĂ©ateur plus ou moins inatteignable », p. 26) ; il s’agit d’un corpus de textes susceptible, de par son ouverture Ă  des logiques hĂ©tĂ©ronomes (politiques, journalistiques, mĂ©diatiques, commerciales) et Ă  une grande diversitĂ© de genres, d’auteurs et d’esthĂ©tiques, d’ĂȘtre fortement marquĂ© par les mĂ©canismes de domination auxquels s’intĂ©resse l’auteur ; et enfin, quant au dĂ©coupage chronologique, celui-ci est reprĂ©sentatif Ă  la fois d’une pĂ©riode au cours de laquelle on observe en France une redĂ©finition du franco-universalisme (dans un conjoncture internationale renouvelĂ©e) et correspond Ă  la « dizaine de belles annĂ©es supplĂ©mentaires » (p. 58) dont jouit la presse littĂ©raire aprĂšs la seconde guerre mondiale.

4L’ouvrage s’articule en deux parties, de portĂ©e et de longueur inĂ©gales mais complĂ©mentaires. La premiĂšre, intitulĂ©e « Les Français », est consacrĂ©e Ă  la perception des Ă©crivains belges et de la Belgique par les critiques littĂ©raires français des trois pĂ©riodiques. Dans un premier chapitre (pp. 45-81), Dirkx donne un aperçu historique et encyclopĂ©dique des principaux dĂ©bats au sein du champ littĂ©raire français dans l’immĂ©diat aprĂšs-guerre ainsi qu’une analyse dĂ©taillĂ©e du champ de la presse littĂ©raire. D’une part, l’auteur tient compte de la constitution historique de ce champ, en le situant dans le cadre d’évolutions mĂ©diatiques plus larges. D’autre part, la perspective historique et mĂ©diatique du champ s’accompagne d’une analyse de sa structuration interne et externe au cours des annĂ©es 1944-1960. L’auteur examine ce qui diffĂ©rencie le champ de la presse d’autres champs (il s’agit d’un champ faiblement autonome, d’une « presse littĂ©raire fragile »), et ce qui, Ă  l’intĂ©rieur du champ, diffĂ©rencie les hebdomadaires entre eux (au point de vue esthĂ©tique et politique). Les trois chapitres suivants sont consacrĂ©s respectivement aux Lettres françaises (« L’honneur des Belges selon les Lettres françaises », pp. 83-172), au Figaro LittĂ©raire (« Le Figaro LittĂ©raire et la Belgique bon enfant », pp. 173-210) et aux Nouvelles LittĂ©raires (« Les Nouvelles LittĂ©raires, un journalisme littĂ©raire français », pp. 211-252). Ils cartographient de façon systĂ©matique les articles portant sur la Belgique et le discours critique sur la production littĂ©raire belge dans chacun des hebdomadaires. Pour chaque journal, l’auteur examine d’abord, au cas par cas, les articles offrant une reprĂ©sentation globale de la Belgique, pour, dans un second temps, structurer le discours mĂ©talittĂ©raire en tenant compte de trois principes de classement : la lĂ©gitimitĂ© des auteurs en rapport avec leurs particularitĂ©s littĂ©raires (nationales), la ligne esthĂ©tique de la rĂ©daction et les prĂ©fĂ©rences du journal en matiĂšre de genres. Au cours de ces chapitres, Dirkx passe de l’analyse institutionnelle, entamĂ©e au premier chapitre et poursuivie de façon plus dĂ©taillĂ©e en fonction des trois organes Ă©tudiĂ©s, Ă  un examen des stratĂ©gies discursives dĂ©ployĂ©es par les critiques français Ă  l’égard des Ă©crivains belges. Dans les trois hebdomadaires, et malgrĂ© ce qui les diffĂ©rencie, la doxa franco-universaliste prend des formes discursives rĂ©currentes que Dirkx rĂ©vĂšle Ă  l’aide de nombreux exemples : francisation des auteurs par absence de marque de nationalitĂ©, marquage de l’origine afin de faire ressortir mieux les dĂ©fauts de l’auteur, maintien d’une illusion de gĂ©nĂ©rositĂ© et de dĂ©sintĂ©rĂȘt envers la Belgique, appropriation par dĂ©shistorisation et dĂ©contextualisation, usage de stĂ©rĂ©otypes, textualisation (procĂ©dĂ© qui consiste Ă  couper les textes de leurs conditions d’engendrement), etc.

5ParallĂšlement, l’analyse se veut attentive Ă  ce qui fait le propre du franco-universalisme dans chacun des journaux. Le franco-universalisme et ses manifestations ne sont jamais reprĂ©sentĂ©s de façon monolithique, Ă©tant donnĂ© que le discours analysĂ© est systĂ©matiquement mis en rapport avec l’évolution de la revue (en particulier celle des Lettres françaises), le rĂŽle de certains rĂ©dacteurs et la ligne esthĂ©tique et politique de la revue. Le panorama du traitement des Ă©crivains belges ainsi obtenu est subtil et dynamique, et rĂ©pond en bien Ă  l’objectif que s’était posĂ© l’auteur dans l’introduction, Ă  savoir celui d’examiner le discours critique en tant que pratique sociale enracinĂ©e dans des logiques multiples. Dirkx parvient ainsi Ă  montrer comment, dans chacun des hebdomadaires, l’idĂ©e d’une littĂ©rature belge francophone indĂ©pendante est structurellement compromise. Quand les Lettres françaises s’intĂ©ressent Ă  la littĂ©rature belge francophone, il s’agit avant tout de mettre celle-ci au service du systĂšme de valeur que le journal dĂ©fend (la lutte progressiste de l’aprĂšs-guerre, le communisme national et la lutte anti-impĂ©rialiste de la pĂ©riode jdanovienne, et le projet aragonien de la poĂ©sie nationale de 1953 Ă  1956). Dans le Figaro LittĂ©raire, la production belge francophone subit « un effet de vieillissement et de dĂ©rĂ©alisation massif » (p. 358) et est prĂ©sentĂ©e avec ironie comme « manifestement dĂ©passĂ©e » (p. 358). Enfin, dans le plus « apolitique » des trois organes, Les Nouvelles LittĂ©raires, la perception d’une littĂ©rature belge francophone est « naturellement » compromise par la tendance du journal Ă  dĂ©contextualiser et Ă  « textualiser » toute production littĂ©raire en en soulignant avant tout la « pureté » esthĂ©tique.

6La seconde partie de l’ouvrage, intitulĂ©e « Les Belges », nuance le tableau prĂ©sentĂ© dans la premiĂšre partie Ă  partir d’une analyse des prises de position des agents littĂ©raires belges dans les trois journaux. Il s’agit d’une « analyse positionnelle » (p. 256) qui consiste en fait Ă  retracer les trajectoires des auteurs concernĂ©s (une vingtaine au total parmi lesquels, pour ne donner que quelques noms, Denis Marion, Hubert Juin, Georges Simenon, George Adam ou encore Robert Ganzo) : origines sociales, scolarisation, carriĂšre littĂ©raire, publications majeures, relations avec d’autres Ă©crivains et journalistes, prises de position dans la sphĂšre littĂ©raire belge et dans le champ hexagonal, etc. Le discours de ces auteurs par rapport Ă  la Belgique est examinĂ© Ă  l’aune de l’opposition entre ce que Dirkx appelle l’« écrivain-Belge » (qui tend Ă  effacer son origine et Ă  s’identifier au modĂšle français) et l’« écrivain belge » (repliĂ© sur le modĂšle national). L’auteur examine l’ajustement des auteurs Ă  la politique rĂ©dactionnelle des pĂ©riodiques, les diffĂ©rences entre les collaborateurs immigrĂ©s et leurs confĂšres restĂ©s en Belgique, les liens entre le capital symbolique acquis dans le champ français et le dĂ©sintĂ©rĂȘt pour la Belgique, ainsi que les principales manƓuvres rhĂ©toriques de « francisation » (mĂ©connaissance du pays d’origine ou au contraire reconnaissance de la production francophone belge en tant que contribution au patrimoine littĂ©raire français). Le deuxiĂšme et dernier chapitre de cette partie est consacrĂ© Ă  deux collaborateurs belges aux Nouvelles LittĂ©raires, Constant Burniaux et Charles Plisnier, deux cas rĂ©vĂ©lateurs des logiques complexes par lesquelles la violence symbolique se perpĂ©tue chez les agents littĂ©raires belges (Dirkx parle ici des « ruses de l’autodomination »).

7Les apports de l’étude de Paul Dirkx sont nombreux. L’intĂ©rĂȘt de l’ouvrage rĂ©side, en premier lieu, en la thĂšse qu’il dĂ©montre : le fondement arbitraire, construit et pleinement conjoncturel d’un discours qui sans cesse se prĂ©sente comme universel. Par son analyse mĂ©ticuleuse, Dirkx parvient Ă  cerner, dans ses fondements sociaux et ses manifestations discursives, la constitution et la perpĂ©tuation d’un regard plein d’(auto)dĂ©nĂ©gation sur les littĂ©ratures francophones. Et si Dirkx n’est sans doute pas le premier Ă  observer les pĂ©riphĂ©ries littĂ©raires en termes de violence symbolique, les relations littĂ©raires franco-belges avaient, jusqu’ici, rarement fait l’objet d’une Ă©lucidation aussi poussĂ©e. Aussi l’enquĂȘte de Dirkx est-elle, dans le domaine des Ă©tudes de la francophonie, une contribution majeure : contrairement Ă  la grande majoritĂ© des Ă©tudes qui partent d’une dĂ©finition prĂ©alable d’une littĂ©rature francophone et en examinent la production, la thĂšse de Dirkx interroge la notion mĂȘme de « francophonie » en la replaçant dans un cadre international. En outre, si le point de gravitĂ© de l’analyse est le discours franco-universaliste sur la Belgique, la portĂ©e de l’ouvrage de Dirkx va bien au-delĂ . Il contient de nombreuses digressions thĂ©oriques et mĂ©thodologiques qui dĂ©passent le seul cas de la Belgique francophone et montre aussi tout l’intĂ©rĂȘt de l’examen systĂ©matique de textes, souvent dĂ©laissĂ©s par la critique traditionnelle, tels que les articles de presse. Enfin, soulignons aussi que, par la multiplicitĂ© de points de vue sur l’objet de recherche (aperçus historiques, rappels encyclopĂ©diques, analyses du champ, examens discursifs et Ă©tude de trajectoires), l’ouvrage contient un foisonnement impressionnant de renseignements et de donnĂ©es plus ponctuelles (concernant, pour ne donner que quelques exemples, l’édition belge des Lettres françaises, la rĂ©ception d’auteurs belges les plus divers - de Coster, Plisnier, Paron ou Nevelsteen dans les Lettres françaises, Verhaeren, Maeterlinck, Rodenbach dans le Figaro LittĂ©raire et les Nouvelles LittĂ©raires -, la perception de la Flandre et de la Belgique francophone, l’institution littĂ©raire belge, ou encore l’immigration d’auteurs belges vers le centre parisien).

8NĂ©anmoins, nous voudrions Ă©galement souligner quelques lacunes, qui ne rĂ©duisent en rien la qualitĂ© de l’analyse et des rĂ©sultats, mais qui tiennent aux prĂ©supposĂ©s de ce que l’on pourrait appeler la doxa sociologique. Ce qui fait dĂ©faut dans l’ouvrage de Dirkx, Ă  notre avis, est une rĂ©flexion plus poussĂ©e sur les concepts (violence symbolique, champ, doxa, croyance, etc.) et la mĂ©thode d’objectivation sociologiques. Pour une dĂ©marche dont l’objectif est justement de s’arracher Ă  toute forme de prĂ©notion, d’objectiver la doxa et de « dĂ©banaliser ce qui paraĂźt banal » (p. 23), la sociologie de Dirkx reste particuliĂšrement silencieuse quant Ă  ses propres fondements. La dĂ©marche a quelque chose de totalisant, au sens oĂč elle rejette, implicitement ou explicitement, toute approche non sociologique des relations franco-belges ou des discours qui s’y rapportent (et, par extension, de la littĂ©rature en gĂ©nĂ©ral) comme Ă©tant non scientifique, car incapable de contextualiser l’objet littĂ©raire. Ainsi, les Ă©tudes littĂ©raires traditionnelles, dites « textualistes » ou « immanentistes », passeraient non seulement Ă  cĂŽtĂ© de l’essence et du fondement des pratiques littĂ©raires (« Car les relations littĂ©raires ne correspondent pas tant Ă  ces « relations littĂ©raires » dont nous parlent les Ă©crivains et les critiques littĂ©raires ou universitaires (et dans une certaine mesure, la littĂ©rature comparĂ©e) – relations Ă  peu prĂšs bilatĂ©rales, irĂ©niques et essentiellement intertextuelles – qu’à des rapports de force », p. 22), mais aussi en confirmeraient naĂŻvement le fonctionnement, avec tout ce que cela implique de conformisme et de reproduction de violence symbolique (« [ces Ă©tudes] sacrifient pour la plupart au topos de « l’amitiĂ© franco-belge », enfermant ainsi la curiositĂ© du chercheur dans une sĂ©rie de questionnements conventionnels et consensuels », pp. 21-22). Seule l’approche sociologique, en d’autres mots, serait capable de lever la doxa. Si certaines approches des relations franco-belges participent sans doute de la doxa franco-universaliste, et si l’analyse de Dirkx constitue, par rapport Ă  celles-ci, un correctif, il n’en dĂ©coule pas automatiquement, Ă  notre avis, que l’unique maniĂšre d’examiner les relations franco-belges soit l’approche sociologique, et que le seul intĂ©rĂȘt de l’examen des relations franco-belges soit la mise au jour des enjeux « d’une lutte littĂ©raire franco-belge (franco-suisse, etc.) sans merci » (p. 17). La dĂ©marche sociologique est certes justifiĂ©e, mais elle n’a pourtant rien d’évident. Il s’agit d’une perspective scientifique donnĂ©e, parmi d’autres approches scientifiques sans doute tout aussi lĂ©gitimes. Or, pour Dirkx, l’approche sociologique se justifie par « l’observation des faits et non l’un ou l’autre parti pris mĂ©thodologique » (p. 22).

9Le sociologue en vient ainsi aussi Ă  taire la portĂ©e exacte de son analyse. La sociologie de la littĂ©rature, nous l’avons indiquĂ© au dĂ©but de ce compte rendu, s’intĂ©resse en premiĂšre instance aux agents et au rĂŽle que ceux-ci jouent dans la dĂ©finition et la lĂ©gitimation de l’objet littĂ©raire. En faisant de l’approche sociologique la seule approche scientifique lĂ©gitime, la portĂ©e exacte de la prioritĂ© accordĂ©e Ă  la dimension pratique, notamment dans l’analyse d’un corpus de discours, est passĂ©e sous silence. Quand elle s’intĂ©resse au discours, la sociologie tend Ă  en privilĂ©gier avant tout les dimensions susceptibles de reproduire mieux que d’autres les structures du champ, les rapports de force ou les trajectoires, ou s’intĂ©resse Ă  un ensemble de textes – souvent dĂ©laissĂ©s par les Ă©tudes littĂ©raires traditionnelles, il est vrai – particuliĂšrement marquĂ©s par ces dimensions institutionnelles et sociologiques : discours d’accompagnement, pamphlets, articles de presse, manifestes, critique littĂ©raire, etc. En ce sens, la perspective sociologique est sans aucun doute — l’analyse de Dirkx le montre —extrĂȘmement fĂ©conde dans le cas de l’examen d’un discours journalistique/critique sur la littĂ©rature d’un pays voisin, mais il n’est pas certain pour autant qu’elle en Ă©puise entiĂšrement la signification, ni qu’elle soit la meilleure approche pour l’examen d’autres types de discours (mĂȘme si ceux-ci portent Ă©galement les traces de leur inscription sociale). Pourtant, c’est bien ce que l’ouvrage de Dirkx semble Ă  plusieurs moments suggĂ©rer : « les effets des rapports de force entre la France et la Belgique (Suisse, QuĂ©bec, etc.) littĂ©raires, conditions fondamentales de production dans les deux pays, sont omniprĂ©sents et travaillent les textes comme les mĂ©tatextes et la prose comme la poĂ©sie (de maniĂšre souvent invisible aux lectures intratextuelles) » (p. 355). La signification contextuelle, institutionnelle ou distinctive mise au jour par l’objectivation sociologique devient ainsi la « vĂ©rité » mĂȘme de ces discours.

10La critique formulĂ©e ci-dessus nous paraĂźt assez fondamentale, puisqu’elle touche Ă  ce qui Ă©chappe Ă  la perspicacitĂ© du sociologue et, en quelque sorte, Ă  la violence symbolique qu’il exerce Ă  son tour. Mais en mĂȘme temps, elle permet sans doute de mieux cerner en quoi exactement, rĂ©side son apport. En rĂ©inscrivant de façon minutieuse les discours (mĂ©ta)littĂ©raires dans un rĂ©seau d’institutions, de luttes concurrentielles et de rapports de force, le sociologue dĂ©voile les fondements structurels qui sous-tendent un ensemble de pratiques, notamment discursives, et rend celles-ci nettement plus intelligibles en tant que phĂ©nomĂšnes sociaux. En ce sens, la vaste enquĂȘte mĂ©ticuleusement menĂ©e par Dirkx constitue une contribution indĂ©niable Ă  une meilleure comprĂ©hension de l’« amitié » franco-belge.