Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 2
Franc Schuerewegen

Comment parler de Proust quand on a lu ses livres ? EnquĂȘte dans la bibliothĂšque de Pierre Bayard

Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, Minuit, coll. « Paradoxe », 2007.

1La premiĂšre chose qu’on a envie de remarquer Ă  propos de ce livre, c’est qu’il prend en otage ses lecteurs. Comment parler, sans l’avoir lu, d’un livre intitulé : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Pierre Bayard sait trĂšs bien que, dans le milieu cultivĂ© auquel il s’adresse, on prendra soin de le lire, avant de parler de lui : vu le titre de l’ouvrage, le risque d’ĂȘtre pris en flagrant dĂ©lit de non-lecture  — ce livre sur les livres que l’on n’a pas lus, l’avez-vous lu ? — est Ă©videmment bien trop grand. C’est un premier coup de force. Il y en a quelques autres comme on va voir.

2L’argument que dĂ©veloppe Pierre Bayard est dĂ©sormais bien connu. Il n’existe pas quelque chose comme une lecture « intĂ©grale », « toute lecture trop attentive, sinon toute lecture, est un empĂȘchement Ă  une saisie approfondie de son objet » (p. 41). Pierre Bayard poursuit en ces termes :

La lecture n’est pas seulement connaissance d’un texte ou acquisition d’un savoir. Elle est aussi, et dĂšs l’instant oĂč elle a cours, engagĂ©e dans un irrĂ©pressible mouvement d’oubli. (p. 55)

3L’ouvrage que nous lisons a donc pur but de dĂ©complexer notre relation aux Ɠuvres et aux textes. L’école est une institution intimidante et castratrice pour Pierre Bayard ; on a parfois l’impression, suggĂšre-t-il, que l’activitĂ© de lecture est pour elle une corvĂ©e, notamment quand elle prend les textes littĂ©raires pour objet. On comprend qu’à une Ă©poque oĂč la culture littĂ©raire est en perte de vitesse, oĂč l’analphabĂ©tisme progresse, oĂč le livre est de plus en plus concurrencĂ© par d’autres supports n’ayant quant Ă  eux aucun mal Ă  sĂ©duire le public « jeune », les thĂšses de Pierre Bayard aient eu autant de succĂšs. Les uns — on a pu s’en rendre compte tout rĂ©cemment encore lors de l’émission « Campus » dont Pierre Bayard Ă©tait l’un des invitĂ©s — y voient comme une justification : la culture livresque a cessĂ© de vivre, disent-ils, eh bien, c’est bien fait, il fallait en arriver lĂ , et on les entend applaudir ; les autres, qui vont dans un sens contraire, lisent Pierre Bayard comme un rĂ©formateur et comme l’inventeur d’une pĂ©dagogie nouvelle de la lecture. Faut-il tout lire ? Ce n’est pas possible. Alors que faire ? Lisons un peu, moins encore, si possible. Ce sera toujours bien assez.   

4Je puis pour l’essentiel souscrire aux arguments de Pierre Bayard dont je retrouve Ă©galement dans ce nouveau livre le style caustique et l’humour dĂ©capant qui sont un peu comme on sait la marque distinctive de notre brillant collĂšgue de Paris 8. Du reste, si les formules choisies sont souvent ironiques, le fond est sĂ©rieux :

PrĂȘter intĂ©rĂȘt au contexte, c’est se rappeler qu’un livre n’est pas fixĂ© une fois pour toutes, mais qu’il constitue un objet mobile et que sa mobilitĂ© tient pour une part Ă  l’ensemble des relations de pouvoir qui se tissent autour de lui. (p. 130)

5Les livres font partie d’un « espace mondain » qui est

l’envers de l’espace scolaire, espace de violence oĂč tout est fait, dans le fantasme qu’il existerait des lectures intĂ©grales, pour savoir si les Ă©lĂšves qui l’habitent ont effectivement lu les livres dont ils parlent ou sur lesquels ils sont interrogĂ©s. (p. 119)

6Nous avons besoin de

nous dĂ©gager de toute une sĂ©rie d’interdits, le plus souvent inconscients, qui pĂšsent sur notre reprĂ©sentation des livres et nous conduisent Ă  les penser, depuis nos annĂ©es scolaires, comme des objets intangibles, et donc Ă  nous culpabiliser dĂšs que nous leur faisons subir des transformations. (p. 120)

7Je prĂ©cise que ce ne sont pas des slogans vains, et qu’un vĂ©ritable systĂšme de pensĂ©e se cache derriĂšre ces affirmations si manifestement audacieuses. Pierre Bayard plaide en effet — comme le font aussi, d’une maniĂšre diffĂ©rente et pourtant proche, Michel Charles et Marc Escola en se servant du concept de « textes possibles »1 — pour une critique littĂ©raire que j’appellerai ici pour aller vite post-hermĂ©neutique. La critique post-hermĂ©neutique telle que je la vois cherche Ă  aborder d’une maniĂšre diffĂ©rente la trĂšs Ă©pineuse question du sens des Ɠuvres. Pour elle, en effet, la  bonne question n’est pas (n’est plus) : quel est le sens de X ? mais bien plutĂŽt : quelles sont les transformations possibles de X, dĂšs lors que X a pu donner jour tout Ă  la fois Ă  une sĂ©rie de commentaires et Ă  une sĂ©rie de rĂ©critures ? Comment conjoindre dans de nouvelles pratiques critiques rĂ©criture ou gestes hypertextuels et commentaire ou posture mĂ©tatextuelle ? La critique post-hermĂ©neutique se conçoit en d’autres termes comme une rhĂ©torique et, partant, comme un art d’écrire. Je ne cache pas que je suis sous le charme de ce nouveau mode d’approche auquel je prĂ©dis un brillant avenir. Je prĂ©vois en effet un vĂ©ritable changement de paradigme dans les Ă©tudes littĂ©raires, changement de paradigme dont Pierre Bayard, Michel Charles, Marc Escola — ainsi que quelques autres —  sont aujourd’hui les courageux pionniers.

8Il n’empĂȘche que tout dans Comment parler des livres que l’on na pas lus ? ne me paraĂźt pas Ă©galement convaincant, et qu’il est certains points qui me laissent malgrĂ© tout sceptique. Il me semble ainsi que Pierre Bayard a parfois tendance Ă  amalgamer dans ses analyses les notions de livre et de texte. J’explique ce que j’entends par lĂ . Si j’accorde volontiers, comme l’affirme Pierre Bayard, qu’un livre est un objet « mobile » sans contours fixes — les livres dont nous parlons, mĂȘme ceux qui existent vraiment et que nous avons lus, sont toujours peu ou prou de ce point de vue des objets imaginaires —, le texte, en revanche, peut ĂȘtre dĂ©fini en ce qui me concerne comme une entitĂ© stable. Certes, sa stabilitĂ© n’est jamais sans failles et je n’oublie pas la leçon dĂ©jĂ  ancienne de Louis Hay : « Le texte n’existe pas », il est, Ă  sa maniĂšre, une fiction Ă©ditoriale et institutionnelle2. Il n’empĂȘche qu’une fois fixĂ© et imprimĂ© — mĂȘme si la fixation est Ă©lectronique et virtuelle — le texte fournit au lecteur un matĂ©riau de base, une structure Ă  manipuler, Ă  transformer.

9Peut-ĂȘtre y a-t-il intĂ©rĂȘt ici, afin de mieux dĂ©finir cette dialectique de la variation et de l’invariance que font apparaĂźtre les notions de livre et de texte, Ă  mobiliser le vocabulaire du logicien amĂ©ricain Charles Sanders Peirce. Celui-ci appelle type une notion gĂ©nĂ©rale qui ne varie pas, alors que le token est pour lui un particulier, une « occurrence » du type3. Un livre que nous avons lu — mais aussi, dans l’ordre d’idĂ©es que dĂ©fend Pierre Bayard, celui que nous n’avons pas lu, dont nous avons seulement entendu parler et qui demeure pour nous un objet de discours — peuvent ĂȘtre dĂ©finis tous les deux dans cet ordre d’idĂ©es comme des tokens construits Ă  partir d’un type unique qui serait le texte. J’insiste sur l’idĂ©e que la non-lecture d’une Ɠuvre — étant donnĂ© qu’il s’agit chez Pierre Bayard, d’une non-lecture parlĂ©e : je m’exprime sur un livre que je n’ai pas lu — est elle aussi la rĂ©alisation d’un token. C’est pourquoi Pierre Bayard peut Ă©crire que

notre relation aux livres n’est pas ce processus continu et homogĂšne dont certains critiques nous donnent l’illusion, ni le lieu d’une connaissance transparente de nous-mĂȘmes, mais un espace obscur hantĂ© de bribes de souvenirs, et dont la valeur, y compris crĂ©atrice, tient aux fantĂŽmes qui y circulent. (p. 18)

10Mais il faut ĂȘtre conscient du fait que ce commentaire porte sur le livre-token et non sur le texte-type. La crĂ©ation de « textes possibles » n’est possible, si je puis dire, que parce que son point de dĂ©part est le type qui — quand bien mĂȘme chacun le lirait « à sa maniĂšre » — est aussi le garant du processus de transformation.   

11L’autre objection que je me permettrai de faire Ă  Pierre Bayard porte sur ce que j’appellerai — je ne trouve pas mieux pour l’instant — le postmodernisme facile qui entache quelque peu Ă  mon sens les pages de conclusion de cet ouvrage. J’entends par postmodernisme une logique du « nivellement des rangs » et un processus de mise Ă  plat des valeurs et des formes au sens oĂč le dĂ©crit Jean-François Lyotard4. Il me semble que Pierre Bayard se fait Ă  sa maniĂšre l’apĂŽtre de ce processus en en tirant, pour la lecture littĂ©raire, certaines conclusions que je juge pour ma part hĂątives.

12J’explique le raisonnement. Dans le chapitre final, l’auteur de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Ă©crit d’abord ceci :

De l’analyse de toutes les situations dĂ©licates que nous avons rencontrĂ©es dans cet essai, il ressort qu’il n’existe d’autre issue, pour nous prĂ©parer Ă  les affronter, que d’accepter une Ă©volution psychologique. (p. 159).

13Or quelle est cette « évolution psychologique » que le critique appelle de ses vƓux ? Si elle a pour effet dans un premier temps de rapprocher l’acte de lecture, et celui de la non-lecture dont le premier ne peut ĂȘtre sĂ©parĂ©, de la talking cure — « Cette Ă©coute autre des textes et de soi-mĂȘme n’est pas sans rappeler celle que l’on peut raisonnablement attendre d’une psychanalyse, laquelle a pour fonction premiĂšre de libĂ©rer celui qui s’y prĂȘte de ses contraintes intĂ©rieures et de l’ouvrir par lĂ , au terme d’un itinĂ©raire dont il demeure le seul maĂźtre, Ă  toutes ses possibilitĂ©s de crĂ©ation » (p. 160) —, la chose curieuse est que le recours au langage analytique sert aussi Ă  justifier une sorte d’égalitarisme du livre oĂč tous les acteurs du champ littĂ©raire se voient soudainement placĂ©s au mĂȘme niveau. Pierre Bayard continue en effet en ces termes :

Devenir soi-mĂȘme le crĂ©ateur d’Ɠuvres personnelles constitue donc le prolongement logique et souhaitable de l’apprentissage du discours sur les livres non-lus. Cette crĂ©ation marque un pas de plus dans la conquĂȘte de soi et dans la libĂ©ration du poids de la culture, laquelle est souvent, pour ceux qui n’ont pas Ă©tĂ© formĂ©s Ă  la maĂźtriser, empĂȘchement Ă  ĂȘtre, et donc Ă  donner vie aux Ɠuvres. (p. 160).

14Plus loin :

Nos Ă©tudiants ne se donnent pas le droit, l’enseignement ne jouant pas pleinement le rĂŽle de dĂ©sacralisation qui devrait ĂȘtre le sien, d’inventer des livres. ParalysĂ©s par le respect dĂ» aux textes et l’interdit de les modifier, contraints de les apprendre par coeur ou de savoir ce qu’ils ‘contiennent’, trop d’étudiants perdent leur capacitĂ© intĂ©rieure d’évasion, et s’interdisent de faire appel Ă  leur imagination, dans des circonstances oĂč celle-ci leur serait pourtant le plus utile. (p. 161).

15Suit alors ceci, oĂč l’auteur abandonne soudainement la posture ironique qui lui Ă©tait familiĂšre, par oĂč l’ironie devient utopie :

Quel plus beau prĂ©sent peut-on faire Ă  un Ă©tudiant que de le sensibiliser aux arts de l’invention, c’est-Ă -dire de  l’invention de soi ? Tout enseignement devrait tendre Ă  aider ceux qui le reçoivent Ă  acquĂ©rir suffisamment de libertĂ© par rapport aux Ɠuvres pour devenir eux-mĂȘmes des Ă©crivains ou des artistes. (p. 162).

16Les intentions, Ă  coup sĂ»r, sont bonnes. L’homme qui Ă©crit ces lignes est aussi, Ă  n’en pas douter, un excellent enseignant. Mais on entre Ă©galement ici dans une logique du « tout se vaut » qui personnellement me dĂ©range : tout le monde artiste, tout le monde auteur
 Que vous soyez Balzac ou Tartempion, qu’importe ? Tous les « fantasmes » sont Ă  mettre au mĂȘme niveau et il n’y a aucune diffĂ©rence Ă  faire entre un livre Ă©crit, un artefact, et un fantasme ; c’est pareil, et cela a exactement la mĂȘme valeur
  

17Une phrase de Philippe Sollers me revient ici en mĂ©moire, dans la prĂ©face qu’il a Ă©crite Ă  Pourquoi lire les classiques ? d’Italo Calvino. Je ne suis pas un fanatique de Philippe Sollers dont je n’ai pas lu tous les livres — loin s’en faut. Mais le passage que je vais citer m’est prĂ©cieux parce qu’il indique assez bien quelle est Ă  mes yeux la difficultĂ© Ă  laquelle nous achoppons :

La BibliothĂšque n’est pas en cours de destruction, c’est nous qui sommes en destruction par rapport Ă  elle. Ecrire et lire sont comme deux fonctions s’éloignant de plus en plus l’une de l’autre : tout le monde se croit capable de la premiĂšre (d’oĂč le nombre des prĂ©tendants), mais personne ne s’imagine capable de la seconde (et pourtant, il est facile de constater Ă  quel point la misĂšre de la lecture s’accroĂźt)5.

18Sollers, en ce qui me concerne, a raison. La lecture est une propĂ©deutique nĂ©cessaire Ă  l’écriture ; et sans doute est-il vrai aussi que mieux on lit, mieux on Ă©crit. Pour dire la mĂȘme chose d’une autre maniĂšre encore : on ne peut ici Ă©viter la question de la valeur, si l’on prĂ©fĂšre : de la qualitĂ© propre de l’artefact. Pour qu’on puisse passer de la rĂȘverie, du fantasme au texte Ă©crit, au type, il y a un chemin Ă  faire. Il me semble que Pierre Bayard a parfois tendance Ă  le raccourcir exagĂ©rĂ©ment.

19Je termine par deux mots sur Proust. Pierre Bayard a consacrĂ© un autre excellent ouvrage Ă  cet auteur6. Dans les pages initiales de Comment parler des  livres que l’on n’a pas lus ?, il prend soin de prĂ©ciser qu’il est en outre un critique proustien. Il le fait, je crois, exprĂšs :

Ainsi sera-t-il quasiment impensable pour des universitaires de lettres de reconnaĂźtre — ce qui est pourtant le cas de la plupart d’entre eux —, qu’ils n’ont fait que feuilleter l’Ɠuvre de Proust sans la lire Ă©galement. (p. 14)

20Plus loin et plus explicitement :

Si j’ai peu lu moi-mĂȘme, je connais suffisamment certains livres — je pense lĂ  aussi Ă  Proust — pour pouvoir Ă©valuer, dans les conversations avec mes collĂšgues, s’ils disent ou non la vĂ©ritĂ© quand ils en parlent, et pour savoir que tel est rarement le cas. (p. 15)

21En clair donc : si Pierre Bayard n’a pas lu tous les livres, il a lu Proust ; or il faut qu’on sache qu’il l’a lu attentivement, contrairement, prĂ©cise-t-il, Ă  bon nombre de ses pairs. Ce serment d’allĂ©geance proustienne me paraĂźt lui aussi intĂ©ressant : il tend Ă  suggĂ©rer que certains livres et, donc, certains auteurs, s’avĂšrent malgrĂ© tout plus importants que d’autres pour Pierre Bayard ; le fait de ne pas les avoir lus constitue Ă  ses yeux une faute ou, tout au moins, un handicap.

22La lecture de Proust est-elle indispensable pour qui veut Ă©crire sur les livres que l’on n’a pas lus, et sur la maniĂšre dont il faut en parler ? D’abord on hĂ©site Ă  tirer ce genre de conclusion. C’est que Pierre Bayard ne consent Ă  l’admettre que du bout dĂšs lĂšvres. Ainsi, en reprenant Ă  Proust la notion de « livre intĂ©rieur » — notion expliquĂ©e dans Le Temps retrouvĂ©7 — , le critique justifie son emprunt de la maniĂšre suivante, en note : « L’expression de “livre intĂ©rieur” figure dans Proust, avec une signification proche de celle que je lui donne » (p. 82). Comme justification, cela ne va pas trĂšs loin, force est de l’admettre. Le passage a surtout la fonction d’une prise de distance : ne me prenez pas pour un spĂ©cialiste proustien, que je ne suis pas ; s’il m’arrive de puiser dans le vocabulaire proustien, pratique courante dans le milieu lettrĂ©, n’allez surtout pas en dĂ©duire que cet auteur serait pour moi une rĂ©fĂ©rence fondamentale... C’est faux


23Une seconde mise Ă  distance de Proust et de son Ɠuvre – mais dont il ne faut pas non plus ĂȘtre dupe – apparaĂźt au chapitre deux oĂč Pierre Bayard cite ValĂ©ry rendant hommage Ă  l’auteur de La Recherche du temps perdu dans un numĂ©ro de la Nouvelle Revue française8. Il remarque Ă  juste titre que l’auteur du texte d’hommage, qui a trĂšs peu lu Proust, explique quelque peu perversement sa connaissance lacunaire de l’oeuvre comme
 un effet de l’Ɠuvre. Si ValĂ©ry n’a pas lu Proust, conclut en effet Pierre Bayard, ou s’il ne l’a lu qu’un tout petit peu, il s’en tire en mettant la chose sur le compte de Proust. C’est sa faute :

Le coup de gĂ©nie de ValĂ©ry est de faire la thĂ©orie de sa pratique de lecture, en montrant qu’elle est appelĂ©e par l’auteur qu’il entend non-lire, et que s’abstenir de le lire est encore le meilleur compliment qu’il puisse lui faire. (p. 34).

24Proust, en d’autres mots, n’attend pas de ses lecteurs qu’ils le lisent sĂ©rieusement ; par consĂ©quent, conclut ValĂ©ry dans la lecture que propose Pierre Bayard, Ă©vitons de nous donner trop de zĂšle


25Le lecteur pressĂ© croit alors que Pierre Bayard se situe lui-mĂȘme par rapport Ă  l’Ɠuvre proustienne dans une position similaire : lui aussi serait en cette matiĂšre un dilettante. Mais le lecteur pressĂ© se trompe. L’auteur de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?nous a fort bien expliquĂ© dans son chapitre initial que s’il a lu peu de livres, et s’il a oubliĂ© la plupart de ceux qu’il a lus, Proust est pour lui l’exception qui confirme la rĂšgle, Proust il connaĂźt. J’y ajouterai en tirant les ultimes consĂ©quences de cet aveu que Pierre Bayard doit en vĂ©ritĂ© la plupart de ses vues thĂ©oriques Ă  sa longue frĂ©quentation de l’Ɠuvre proustienne et, donc, qu’il n’aurait sans doute pas pu Ă©crire Comment parler des livres que l’on a pas lus ? s’il n’avait Ă©tĂ©, en mĂȘme temps que l’apologiste de la non-lecture, un zĂ©lĂ© critique proustien.

26Je donne, pour finir, trois exemples qui me permettront d’illustrer cette idĂ©e. Ceci est mon premier exemple. À propos du Nom de la Rose d’Umberto Eco — rien Ă  voir avec Proust, croit-on, mais attention ! —, Pierre Bayard Ă©crit ceci :

Pour se convaincre que tout livre dont nous parlons est un livre-Ă©cran, et un Ă©lĂ©ment de substitution dans cette chaĂźne interminable qu’est la sĂ©rie de tous les livres, il suffit de faire l’expĂ©rience simple consistant Ă  confronter les souvenirs d’un livre aimĂ© de notre enfance avec le livre ‘rĂ©el’, pour saisir Ă  quel point notre mĂ©moire des livres, et surtout de ceux qui ont comptĂ© au point de devenir des parties de nous-mĂȘmes, est sans cesse rĂ©organisĂ©e par notre situation prĂ©sente et ses enjeux inconscients. (p. 53)

27Eco n’est pas Proust, et tout lecteur un peu cultivĂ© sait que les deux rĂ©fĂ©rences qui comptent vraiment dans Le Nom de la Rose sont Conan Doyle et Borges. Par ailleurs, par le lexique qu’il utilise, Pierre Bayard se pose ici en critique freudien. C’est le psychanalyste qui parle, non le critique proustien. Mais l’allusion aux « livres aimĂ©s dans notre enfance » le trahit. Ce propos est entre autres choses la réécriture d’un cĂ©lĂšbre passage du Temps retrouvĂ© oĂč le hĂ©ros, qui va bientĂŽt prendre la plume pour Ă©crire, mĂ©dite sur un livre qu’il eut entre les mains autrefois, quand il n’était encore qu’un enfant. Il s’agit comme on sait de François le Champi de George Sand, l’ouvrage que lui lut sa mĂšre Ă  Combray, et dont il retrouve ici, dans la bibliothĂšque du prince de Guermantes, un exemplaire.

28DĂ©jĂ , Ă  Combray, il faut le rappeler, l’acte de lecture du petit Marcel Ă©tait Ă  peine une « lecture ». Maman, en effet, lisait le texte Ă  voix haute en le censurant : « Elle passait toutes les scĂšnes d’amour ». En outre, l’enfant Ă  qui elle s’adresse « rĂȘvasse », la logique de l’action lui Ă©chappe totalement : « Dans ces temps-lĂ , quand je lisais, je rĂȘvassais souvent, pendant des pages entiĂšres, Ă  tout autre chose »9. Pour qui valorise la lecture exhaustive et scolaire, les choses s’annoncent donc bien mal. Mais le pire est Ă  venir. Car nous apprenons Ă©galement, dans la scĂšne du Temps retrouvĂ©, que le mĂȘme livre de George Sand, qui a laissĂ© un souvenir inoubliable au hĂ©ros proustien, mais que celui-ci n’a pas « lu » au sens philologique et scolaire, s’avĂšre dĂ©finitivement illisible dĂšs lors qu’il le redĂ©couvre chez le prince de Guermantes. Autre paradoxe. Il n’y eut pas de « vraie » lecture au dĂ©part, en fin de parcours, le livre est devenu illisible. Proust, qui explique le paradoxe, Ă©crit alors ceci :

Une chose que nous vĂźmes Ă  une certaine Ă©poque, un livre que nous lĂ»mes ne restent pas unis Ă  jamais seulement Ă  ce qu’il y avait autour de nous ; il le reste aussi fidĂšlement Ă  ce que nous Ă©tions alors, il ne peut plus ĂȘtre ressenti, repensĂ© que par la sensibilitĂ©, que par la personne que nous Ă©tions alors.10

29Pierre Bayard connaĂźt Ă©videmment ce passage et s’en sert, Ă  mon sens, dans le commentaire qu’il dĂ©veloppe dans son livre. Eco est une rĂ©fĂ©rence en trompe-l’oeil, la rĂ©fĂ©rence majeure demeure cachĂ©e et il appartient Ă  nous, lecteurs, de la retrouver.

30Ceci est mon deuxiĂšme exemple. Au chapitre quatre : « Les livres que l’on a oubliĂ©s », Pierre Bayard traite de Montaigne et du rĂŽle que jouent les livres dans les Essais. Montaigne est Ă  son tour pour Pierre Bayard une figure du lecteur oublieux et distrait :

Pour ce familier de la citation, la situation est originale, puisque ce n’est pas Ă  d’autres Ă©crivains qu’il se rĂ©fĂšre, mais Ă  lui-mĂȘme. À la limite, toute distinction disparaĂźt entre citation et auto-citation, dĂšs lors que Montaigne, ayant oubliĂ© ce qu’il disait de ces auteurs et mĂȘme qu’il en disait quelque chose, est devenu un autre pour lui-mĂȘme, sĂ©parĂ© de soi par la dĂ©faillance de sa mĂ©moire et faisant de la lecture de ses propres textes autant de tentatives pour se retrouver. (p. 59)

31Le rapport est peut-ĂȘtre un peu plus lointain ici mais je crois pouvoir indiquer que ce commentaire rappelle entre autres l’article « JournĂ©es de lecture » que Proust publie en prĂ©face Ă  sa traduction de SĂ©same et les Lys de Ruskin (1906) et qu’il reprend plus tard dans Pastiches et mĂ©langes (1919). Je cite aussi cet autre texte proustien :

Et c’est lĂ , en effet, un des grands et merveilleux caractĂšres des beaux livres (et qui nous fera comprendre le rĂŽle Ă  la fois essentiel et limitĂ© que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que pour l’auteur ils pourraient s’appeler « Conclusions » et pour le lecteur « Incitations ». Nous sentons trĂšs bien que notre sagesse commence oĂč celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnĂąt des rĂ©ponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des dĂ©sirs.11

32Pierre Bayard, au chapitre quatre, s’occupe du seul Montaigne et ne dit strictement rien de Proust. Mais Proust est lĂ , et nous comprenons qu’il est aussi le premier thĂ©oricien du phĂ©nomĂšne de la lecture oublieuse, de la « dĂ©lecture » comme l’appelle Pierre Bayard.

33Mon dernier exemple concerne la conclusion oĂč, une fois de  plus, les rĂ©miniscences proustiennes sont Ă  mes yeux patentes. Pierre Bayard, en effet, ne dĂ©veloppe pas seulement ici une thĂ©orie postmoderne de la lecture au sens que nous avons dit, il fait aussi l’éloge de la lecture comme introspection. Dans son commentaire, il aboutit au constat suivant :

Car la vĂ©ritĂ© destinĂ©e aux autres importe moins que la vĂ©ritĂ© de soi, accessible seulement Ă  celui qui se libĂšre de l’exigence contraignante de paraĂźtre cultivĂ©, qui nous tyrannise intĂ©rieurement et nous empĂȘche d’ĂȘtre nous-mĂȘme.  (p. 119)

34 Le mĂȘme auteur ajoute :

Le paradoxe de la lecture est que le chemin vers soi-mĂȘme passe par le livre, mais doit demeurer un passage. C’est Ă  une traversĂ©e des livres que procĂšde le bon lecteur, qui sait que chacun d’eux est porteur d’une partie de lui-mĂȘme et peut lui en ouvrir la voie, s’il a la sagesse de s’y arrĂȘter. (p. 153-4)

35On aura devinĂ© quelle est selon moi l’origine de cette analyse. Comment ne pas voir que les images de la « voie » et du « passage » viennent de Proust et appartiennent Ă  sa thĂ©orie de la lecture dĂ©tournĂ©e et oublieuse? Toujours dans Le Temps retrouvĂ©, Le baron de Charlus, quand il lit Musset, donne Ă  « l’infidĂšle » de La Nuit d’octobre le visage de Morel. Les lecteurs de l’Ɠuvre se souviennent que Proust – on pourrait donner Ă  sa phrase un sens scabreux mais laissons ce point de cĂŽtĂ© ici – Ă©crit ceci : « C’était par cette seule voie, Ă©troite et dĂ©tournĂ©e, qu’il avait accĂšs aux vĂ©ritĂ©s de l’amour »12. Proust ajoute :

L’écrivain ne dit que par une habitude prise dans le langage insincĂšre des prĂ©faces et des dĂ©dicaces : « mon lecteur ». En rĂ©alitĂ©, chaque lecteur est quand il lit le propre lecteur de soi-mĂȘme. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espĂšce d’instrument d’optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans ce livre il n’eĂ»t peut-ĂȘtre pas vu en soi-mĂȘme.13.

36Ce passage est lui aussi archiconnu, et je suis Ă  cent pour cent convaincu que Pierre Bayard l’a Ă  l’esprit en Ă©crivant ses pages finales. Proust est son humus, sa terre nourriciĂšre. Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? aurait pu s’intituler aussi — ce sera peut-ĂȘtre le titre d’une réédition future – pourquoi, quand on a lu Proust, on n’a pas besoin d’autres livres.