Comment parler de Proust quand on a lu ses livres ? EnquĂȘte dans la bibliothĂšque de Pierre Bayard
1La premiĂšre chose quâon a envie de remarquer Ă propos de ce livre, câest quâil prend en otage ses lecteurs. Comment parler, sans lâavoir lu, dâun livre intitulé : Comment parler des livres que lâon nâa pas lus ? Pierre Bayard sait trĂšs bien que, dans le milieu cultivĂ© auquel il sâadresse, on prendra soin de le lire, avant de parler de lui : vu le titre de lâouvrage, le risque dâĂȘtre pris en flagrant dĂ©lit de non-lecture  â ce livre sur les livres que lâon nâa pas lus, lâavez-vous lu ? â est Ă©videmment bien trop grand. Câest un premier coup de force. Il y en a quelques autres comme on va voir.
2Lâargument que dĂ©veloppe Pierre Bayard est dĂ©sormais bien connu. Il nâexiste pas quelque chose comme une lecture « intĂ©grale », « toute lecture trop attentive, sinon toute lecture, est un empĂȘchement Ă une saisie approfondie de son objet » (p. 41). Pierre Bayard poursuit en ces termes :
La lecture nâest pas seulement connaissance dâun texte ou acquisition dâun savoir. Elle est aussi, et dĂšs lâinstant oĂč elle a cours, engagĂ©e dans un irrĂ©pressible mouvement dâoubli. (p. 55)
3Lâouvrage que nous lisons a donc pur but de dĂ©complexer notre relation aux Ćuvres et aux textes. LâĂ©cole est une institution intimidante et castratrice pour Pierre Bayard ; on a parfois lâimpression, suggĂšre-t-il, que lâactivitĂ© de lecture est pour elle une corvĂ©e, notamment quand elle prend les textes littĂ©raires pour objet. On comprend quâĂ une Ă©poque oĂč la culture littĂ©raire est en perte de vitesse, oĂč lâanalphabĂ©tisme progresse, oĂč le livre est de plus en plus concurrencĂ© par dâautres supports nâayant quant Ă eux aucun mal Ă sĂ©duire le public « jeune », les thĂšses de Pierre Bayard aient eu autant de succĂšs. Les uns â on a pu sâen rendre compte tout rĂ©cemment encore lors de lâĂ©mission « Campus » dont Pierre Bayard Ă©tait lâun des invitĂ©s â y voient comme une justification : la culture livresque a cessĂ© de vivre, disent-ils, eh bien, câest bien fait, il fallait en arriver lĂ , et on les entend applaudir ; les autres, qui vont dans un sens contraire, lisent Pierre Bayard comme un rĂ©formateur et comme lâinventeur dâune pĂ©dagogie nouvelle de la lecture. Faut-il tout lire ? Ce nâest pas possible. Alors que faire ? Lisons un peu, moins encore, si possible. Ce sera toujours bien assez.  Â
4Je puis pour lâessentiel souscrire aux arguments de Pierre Bayard dont je retrouve Ă©galement dans ce nouveau livre le style caustique et lâhumour dĂ©capant qui sont un peu comme on sait la marque distinctive de notre brillant collĂšgue de Paris 8. Du reste, si les formules choisies sont souvent ironiques, le fond est sĂ©rieux :
PrĂȘter intĂ©rĂȘt au contexte, câest se rappeler quâun livre nâest pas fixĂ© une fois pour toutes, mais quâil constitue un objet mobile et que sa mobilitĂ© tient pour une part Ă lâensemble des relations de pouvoir qui se tissent autour de lui. (p. 130)
5Les livres font partie dâun « espace mondain » qui est
lâenvers de lâespace scolaire, espace de violence oĂč tout est fait, dans le fantasme quâil existerait des lectures intĂ©grales, pour savoir si les Ă©lĂšves qui lâhabitent ont effectivement lu les livres dont ils parlent ou sur lesquels ils sont interrogĂ©s. (p. 119)
6Nous avons besoin de
nous dĂ©gager de toute une sĂ©rie dâinterdits, le plus souvent inconscients, qui pĂšsent sur notre reprĂ©sentation des livres et nous conduisent Ă les penser, depuis nos annĂ©es scolaires, comme des objets intangibles, et donc Ă nous culpabiliser dĂšs que nous leur faisons subir des transformations. (p. 120)
7Je prĂ©cise que ce ne sont pas des slogans vains, et quâun vĂ©ritable systĂšme de pensĂ©e se cache derriĂšre ces affirmations si manifestement audacieuses. Pierre Bayard plaide en effet â comme le font aussi, dâune maniĂšre diffĂ©rente et pourtant proche, Michel Charles et Marc Escola en se servant du concept de « textes possibles »1 â pour une critique littĂ©raire que jâappellerai ici pour aller vite post-hermĂ©neutique. La critique post-hermĂ©neutique telle que je la vois cherche Ă aborder dâune maniĂšre diffĂ©rente la trĂšs Ă©pineuse question du sens des Ćuvres. Pour elle, en effet, la  bonne question nâest pas (nâest plus) : quel est le sens de X ? mais bien plutĂŽt : quelles sont les transformations possibles de X, dĂšs lors que X a pu donner jour tout Ă la fois Ă une sĂ©rie de commentaires et Ă une sĂ©rie de rĂ©critures ? Comment conjoindre dans de nouvelles pratiques critiques rĂ©criture ou gestes hypertextuels et commentaire ou posture mĂ©tatextuelle ? La critique post-hermĂ©neutique se conçoit en dâautres termes comme une rhĂ©torique et, partant, comme un art dâĂ©crire. Je ne cache pas que je suis sous le charme de ce nouveau mode dâapproche auquel je prĂ©dis un brillant avenir. Je prĂ©vois en effet un vĂ©ritable changement de paradigme dans les Ă©tudes littĂ©raires, changement de paradigme dont Pierre Bayard, Michel Charles, Marc Escola â ainsi que quelques autres â  sont aujourdâhui les courageux pionniers.
8Il nâempĂȘche que tout dans Comment parler des livres que lâon na pas lus ? ne me paraĂźt pas Ă©galement convaincant, et quâil est certains points qui me laissent malgrĂ© tout sceptique. Il me semble ainsi que Pierre Bayard a parfois tendance Ă amalgamer dans ses analyses les notions de livre et de texte. Jâexplique ce que jâentends par lĂ . Si jâaccorde volontiers, comme lâaffirme Pierre Bayard, quâun livre est un objet « mobile » sans contours fixes â les livres dont nous parlons, mĂȘme ceux qui existent vraiment et que nous avons lus, sont toujours peu ou prou de ce point de vue des objets imaginaires â, le texte, en revanche, peut ĂȘtre dĂ©fini en ce qui me concerne comme une entitĂ© stable. Certes, sa stabilitĂ© nâest jamais sans failles et je nâoublie pas la leçon dĂ©jĂ ancienne de Louis Hay : « Le texte nâexiste pas », il est, Ă sa maniĂšre, une fiction Ă©ditoriale et institutionnelle2. Il nâempĂȘche quâune fois fixĂ© et imprimĂ© â mĂȘme si la fixation est Ă©lectronique et virtuelle â le texte fournit au lecteur un matĂ©riau de base, une structure Ă manipuler, Ă transformer.
9Peut-ĂȘtre y a-t-il intĂ©rĂȘt ici, afin de mieux dĂ©finir cette dialectique de la variation et de lâinvariance que font apparaĂźtre les notions de livre et de texte, Ă mobiliser le vocabulaire du logicien amĂ©ricain Charles Sanders Peirce. Celui-ci appelle type une notion gĂ©nĂ©rale qui ne varie pas, alors que le token est pour lui un particulier, une « occurrence » du type3. Un livre que nous avons lu â mais aussi, dans lâordre dâidĂ©es que dĂ©fend Pierre Bayard, celui que nous nâavons pas lu, dont nous avons seulement entendu parler et qui demeure pour nous un objet de discours â peuvent ĂȘtre dĂ©finis tous les deux dans cet ordre dâidĂ©es comme des tokens construits Ă partir dâun type unique qui serait le texte. Jâinsiste sur lâidĂ©e que la non-lecture dâune Ćuvre â étant donnĂ© quâil sâagit chez Pierre Bayard, dâune non-lecture parlĂ©e : je mâexprime sur un livre que je nâai pas lu â est elle aussi la rĂ©alisation dâun token. Câest pourquoi Pierre Bayard peut Ă©crire que
notre relation aux livres nâest pas ce processus continu et homogĂšne dont certains critiques nous donnent lâillusion, ni le lieu dâune connaissance transparente de nous-mĂȘmes, mais un espace obscur hantĂ© de bribes de souvenirs, et dont la valeur, y compris crĂ©atrice, tient aux fantĂŽmes qui y circulent. (p. 18)
10Mais il faut ĂȘtre conscient du fait que ce commentaire porte sur le livre-token et non sur le texte-type. La crĂ©ation de « textes possibles » nâest possible, si je puis dire, que parce que son point de dĂ©part est le type qui â quand bien mĂȘme chacun le lirait « à sa maniĂšre » â est aussi le garant du processus de transformation.  Â
11Lâautre objection que je me permettrai de faire Ă Pierre Bayard porte sur ce que jâappellerai â je ne trouve pas mieux pour lâinstant â le postmodernisme facile qui entache quelque peu Ă mon sens les pages de conclusion de cet ouvrage. Jâentends par postmodernisme une logique du « nivellement des rangs » et un processus de mise Ă plat des valeurs et des formes au sens oĂč le dĂ©crit Jean-François Lyotard4. Il me semble que Pierre Bayard se fait Ă sa maniĂšre lâapĂŽtre de ce processus en en tirant, pour la lecture littĂ©raire, certaines conclusions que je juge pour ma part hĂątives.
12Jâexplique le raisonnement. Dans le chapitre final, lâauteur de Comment parler des livres que lâon nâa pas lus ? Ă©crit dâabord ceci :
De lâanalyse de toutes les situations dĂ©licates que nous avons rencontrĂ©es dans cet essai, il ressort quâil nâexiste dâautre issue, pour nous prĂ©parer Ă les affronter, que dâaccepter une Ă©volution psychologique. (p. 159).
13Or quelle est cette « évolution psychologique » que le critique appelle de ses vĆux ? Si elle a pour effet dans un premier temps de rapprocher lâacte de lecture, et celui de la non-lecture dont le premier ne peut ĂȘtre sĂ©parĂ©, de la talking cure â « Cette Ă©coute autre des textes et de soi-mĂȘme nâest pas sans rappeler celle que lâon peut raisonnablement attendre dâune psychanalyse, laquelle a pour fonction premiĂšre de libĂ©rer celui qui sây prĂȘte de ses contraintes intĂ©rieures et de lâouvrir par lĂ , au terme dâun itinĂ©raire dont il demeure le seul maĂźtre, Ă toutes ses possibilitĂ©s de crĂ©ation » (p. 160) â, la chose curieuse est que le recours au langage analytique sert aussi Ă justifier une sorte dâĂ©galitarisme du livre oĂč tous les acteurs du champ littĂ©raire se voient soudainement placĂ©s au mĂȘme niveau. Pierre Bayard continue en effet en ces termes :
Devenir soi-mĂȘme le crĂ©ateur dâĆuvres personnelles constitue donc le prolongement logique et souhaitable de lâapprentissage du discours sur les livres non-lus. Cette crĂ©ation marque un pas de plus dans la conquĂȘte de soi et dans la libĂ©ration du poids de la culture, laquelle est souvent, pour ceux qui nâont pas Ă©tĂ© formĂ©s Ă la maĂźtriser, empĂȘchement Ă ĂȘtre, et donc Ă donner vie aux Ćuvres. (p. 160).
14Plus loin :
Nos Ă©tudiants ne se donnent pas le droit, lâenseignement ne jouant pas pleinement le rĂŽle de dĂ©sacralisation qui devrait ĂȘtre le sien, dâinventer des livres. ParalysĂ©s par le respect dĂ» aux textes et lâinterdit de les modifier, contraints de les apprendre par coeur ou de savoir ce quâils âcontiennentâ, trop dâĂ©tudiants perdent leur capacitĂ© intĂ©rieure dâĂ©vasion, et sâinterdisent de faire appel Ă leur imagination, dans des circonstances oĂč celle-ci leur serait pourtant le plus utile. (p. 161).
15Suit alors ceci, oĂč lâauteur abandonne soudainement la posture ironique qui lui Ă©tait familiĂšre, par oĂč lâironie devient utopie :
Quel plus beau prĂ©sent peut-on faire Ă un Ă©tudiant que de le sensibiliser aux arts de lâinvention, câest-Ă -dire de  lâinvention de soi ? Tout enseignement devrait tendre Ă aider ceux qui le reçoivent Ă acquĂ©rir suffisamment de libertĂ© par rapport aux Ćuvres pour devenir eux-mĂȘmes des Ă©crivains ou des artistes. (p. 162).
16Les intentions, Ă coup sĂ»r, sont bonnes. Lâhomme qui Ă©crit ces lignes est aussi, Ă nâen pas douter, un excellent enseignant. Mais on entre Ă©galement ici dans une logique du « tout se vaut » qui personnellement me dĂ©range : tout le monde artiste, tout le monde auteur⊠Que vous soyez Balzac ou Tartempion, quâimporte ? Tous les « fantasmes » sont Ă mettre au mĂȘme niveau et il nây a aucune diffĂ©rence Ă faire entre un livre Ă©crit, un artefact, et un fantasme ; câest pareil, et cela a exactement la mĂȘme valeur⊠Â
17Une phrase de Philippe Sollers me revient ici en mĂ©moire, dans la prĂ©face quâil a Ă©crite Ă Pourquoi lire les classiques ? dâItalo Calvino. Je ne suis pas un fanatique de Philippe Sollers dont je nâai pas lu tous les livres â loin sâen faut. Mais le passage que je vais citer mâest prĂ©cieux parce quâil indique assez bien quelle est Ă mes yeux la difficultĂ© Ă laquelle nous achoppons :
La BibliothĂšque nâest pas en cours de destruction, câest nous qui sommes en destruction par rapport Ă elle. Ecrire et lire sont comme deux fonctions sâĂ©loignant de plus en plus lâune de lâautre : tout le monde se croit capable de la premiĂšre (dâoĂč le nombre des prĂ©tendants), mais personne ne sâimagine capable de la seconde (et pourtant, il est facile de constater Ă quel point la misĂšre de la lecture sâaccroĂźt)5.
18Sollers, en ce qui me concerne, a raison. La lecture est une propĂ©deutique nĂ©cessaire Ă lâĂ©criture ; et sans doute est-il vrai aussi que mieux on lit, mieux on Ă©crit. Pour dire la mĂȘme chose dâune autre maniĂšre encore : on ne peut ici Ă©viter la question de la valeur, si lâon prĂ©fĂšre : de la qualitĂ© propre de lâartefact. Pour quâon puisse passer de la rĂȘverie, du fantasme au texte Ă©crit, au type, il y a un chemin Ă faire. Il me semble que Pierre Bayard a parfois tendance Ă le raccourcir exagĂ©rĂ©ment.
19Je termine par deux mots sur Proust. Pierre Bayard a consacrĂ© un autre excellent ouvrage Ă cet auteur6. Dans les pages initiales de Comment parler des  livres que lâon nâa pas lus ?, il prend soin de prĂ©ciser quâil est en outre un critique proustien. Il le fait, je crois, exprĂšs :
Ainsi sera-t-il quasiment impensable pour des universitaires de lettres de reconnaĂźtre â ce qui est pourtant le cas de la plupart dâentre eux â, quâils nâont fait que feuilleter lâĆuvre de Proust sans la lire Ă©galement. (p. 14)
20Plus loin et plus explicitement :
Si jâai peu lu moi-mĂȘme, je connais suffisamment certains livres â je pense lĂ aussi Ă Proust â pour pouvoir Ă©valuer, dans les conversations avec mes collĂšgues, sâils disent ou non la vĂ©ritĂ© quand ils en parlent, et pour savoir que tel est rarement le cas. (p. 15)
21En clair donc : si Pierre Bayard nâa pas lu tous les livres, il a lu Proust ; or il faut quâon sache quâil lâa lu attentivement, contrairement, prĂ©cise-t-il, Ă bon nombre de ses pairs. Ce serment dâallĂ©geance proustienne me paraĂźt lui aussi intĂ©ressant : il tend Ă suggĂ©rer que certains livres et, donc, certains auteurs, sâavĂšrent malgrĂ© tout plus importants que dâautres pour Pierre Bayard ; le fait de ne pas les avoir lus constitue Ă ses yeux une faute ou, tout au moins, un handicap.
22La lecture de Proust est-elle indispensable pour qui veut Ă©crire sur les livres que lâon nâa pas lus, et sur la maniĂšre dont il faut en parler ? Dâabord on hĂ©site Ă tirer ce genre de conclusion. Câest que Pierre Bayard ne consent Ă lâadmettre que du bout dĂšs lĂšvres. Ainsi, en reprenant Ă Proust la notion de « livre intĂ©rieur » â notion expliquĂ©e dans Le Temps retrouvĂ©7 â , le critique justifie son emprunt de la maniĂšre suivante, en note : « Lâexpression de âlivre intĂ©rieurâ figure dans Proust, avec une signification proche de celle que je lui donne » (p. 82). Comme justification, cela ne va pas trĂšs loin, force est de lâadmettre. Le passage a surtout la fonction dâune prise de distance : ne me prenez pas pour un spĂ©cialiste proustien, que je ne suis pas ; sâil mâarrive de puiser dans le vocabulaire proustien, pratique courante dans le milieu lettrĂ©, nâallez surtout pas en dĂ©duire que cet auteur serait pour moi une rĂ©fĂ©rence fondamentale... Câest fauxâŠ
23Une seconde mise Ă distance de Proust et de son Ćuvre â mais dont il ne faut pas non plus ĂȘtre dupe â apparaĂźt au chapitre deux oĂč Pierre Bayard cite ValĂ©ry rendant hommage Ă lâauteur de La Recherche du temps perdu dans un numĂ©ro de la Nouvelle Revue française8. Il remarque Ă juste titre que lâauteur du texte dâhommage, qui a trĂšs peu lu Proust, explique quelque peu perversement sa connaissance lacunaire de lâoeuvre comme⊠un effet de lâĆuvre. Si ValĂ©ry nâa pas lu Proust, conclut en effet Pierre Bayard, ou sâil ne lâa lu quâun tout petit peu, il sâen tire en mettant la chose sur le compte de Proust. Câest sa faute :
Le coup de gĂ©nie de ValĂ©ry est de faire la thĂ©orie de sa pratique de lecture, en montrant quâelle est appelĂ©e par lâauteur quâil entend non-lire, et que sâabstenir de le lire est encore le meilleur compliment quâil puisse lui faire. (p. 34).
24Proust, en dâautres mots, nâattend pas de ses lecteurs quâils le lisent sĂ©rieusement ; par consĂ©quent, conclut ValĂ©ry dans la lecture que propose Pierre Bayard, Ă©vitons de nous donner trop de zĂšleâŠ
25Le lecteur pressĂ© croit alors que Pierre Bayard se situe lui-mĂȘme par rapport Ă lâĆuvre proustienne dans une position similaire : lui aussi serait en cette matiĂšre un dilettante. Mais le lecteur pressĂ© se trompe. Lâauteur de Comment parler des livres que lâon nâa pas lus ?nous a fort bien expliquĂ© dans son chapitre initial que sâil a lu peu de livres, et sâil a oubliĂ© la plupart de ceux quâil a lus, Proust est pour lui lâexception qui confirme la rĂšgle, Proust il connaĂźt. Jây ajouterai en tirant les ultimes consĂ©quences de cet aveu que Pierre Bayard doit en vĂ©ritĂ© la plupart de ses vues thĂ©oriques Ă sa longue frĂ©quentation de lâĆuvre proustienne et, donc, quâil nâaurait sans doute pas pu Ă©crire Comment parler des livres que lâon a pas lus ? sâil nâavait Ă©tĂ©, en mĂȘme temps que lâapologiste de la non-lecture, un zĂ©lĂ© critique proustien.
26Je donne, pour finir, trois exemples qui me permettront dâillustrer cette idĂ©e. Ceci est mon premier exemple. Ă propos du Nom de la Rose dâUmberto Eco â rien Ă voir avec Proust, croit-on, mais attention ! â, Pierre Bayard Ă©crit ceci :
Pour se convaincre que tout livre dont nous parlons est un livre-Ă©cran, et un Ă©lĂ©ment de substitution dans cette chaĂźne interminable quâest la sĂ©rie de tous les livres, il suffit de faire lâexpĂ©rience simple consistant Ă confronter les souvenirs dâun livre aimĂ© de notre enfance avec le livre ârĂ©elâ, pour saisir Ă quel point notre mĂ©moire des livres, et surtout de ceux qui ont comptĂ© au point de devenir des parties de nous-mĂȘmes, est sans cesse rĂ©organisĂ©e par notre situation prĂ©sente et ses enjeux inconscients. (p. 53)
27Eco nâest pas Proust, et tout lecteur un peu cultivĂ© sait que les deux rĂ©fĂ©rences qui comptent vraiment dans Le Nom de la Rose sont Conan Doyle et Borges. Par ailleurs, par le lexique quâil utilise, Pierre Bayard se pose ici en critique freudien. Câest le psychanalyste qui parle, non le critique proustien. Mais lâallusion aux « livres aimĂ©s dans notre enfance » le trahit. Ce propos est entre autres choses la réécriture dâun cĂ©lĂšbre passage du Temps retrouvĂ© oĂč le hĂ©ros, qui va bientĂŽt prendre la plume pour Ă©crire, mĂ©dite sur un livre quâil eut entre les mains autrefois, quand il nâĂ©tait encore quâun enfant. Il sâagit comme on sait de François le Champi de George Sand, lâouvrage que lui lut sa mĂšre Ă Combray, et dont il retrouve ici, dans la bibliothĂšque du prince de Guermantes, un exemplaire.
28DĂ©jĂ , Ă Combray, il faut le rappeler, lâacte de lecture du petit Marcel Ă©tait Ă peine une « lecture ». Maman, en effet, lisait le texte Ă voix haute en le censurant : « Elle passait toutes les scĂšnes dâamour ». En outre, lâenfant Ă qui elle sâadresse « rĂȘvasse », la logique de lâaction lui Ă©chappe totalement : « Dans ces temps-lĂ , quand je lisais, je rĂȘvassais souvent, pendant des pages entiĂšres, Ă tout autre chose »9. Pour qui valorise la lecture exhaustive et scolaire, les choses sâannoncent donc bien mal. Mais le pire est Ă venir. Car nous apprenons Ă©galement, dans la scĂšne du Temps retrouvĂ©, que le mĂȘme livre de George Sand, qui a laissĂ© un souvenir inoubliable au hĂ©ros proustien, mais que celui-ci nâa pas « lu » au sens philologique et scolaire, sâavĂšre dĂ©finitivement illisible dĂšs lors quâil le redĂ©couvre chez le prince de Guermantes. Autre paradoxe. Il nây eut pas de « vraie » lecture au dĂ©part, en fin de parcours, le livre est devenu illisible. Proust, qui explique le paradoxe, Ă©crit alors ceci :
Une chose que nous vĂźmes Ă une certaine Ă©poque, un livre que nous lĂ»mes ne restent pas unis Ă jamais seulement Ă ce quâil y avait autour de nous ; il le reste aussi fidĂšlement Ă ce que nous Ă©tions alors, il ne peut plus ĂȘtre ressenti, repensĂ© que par la sensibilitĂ©, que par la personne que nous Ă©tions alors.10
29Pierre Bayard connaĂźt Ă©videmment ce passage et sâen sert, Ă mon sens, dans le commentaire quâil dĂ©veloppe dans son livre. Eco est une rĂ©fĂ©rence en trompe-lâoeil, la rĂ©fĂ©rence majeure demeure cachĂ©e et il appartient Ă nous, lecteurs, de la retrouver.
30Ceci est mon deuxiĂšme exemple. Au chapitre quatre : « Les livres que lâon a oubliĂ©s », Pierre Bayard traite de Montaigne et du rĂŽle que jouent les livres dans les Essais. Montaigne est Ă son tour pour Pierre Bayard une figure du lecteur oublieux et distrait :
Pour ce familier de la citation, la situation est originale, puisque ce nâest pas Ă dâautres Ă©crivains quâil se rĂ©fĂšre, mais Ă lui-mĂȘme. Ă la limite, toute distinction disparaĂźt entre citation et auto-citation, dĂšs lors que Montaigne, ayant oubliĂ© ce quâil disait de ces auteurs et mĂȘme quâil en disait quelque chose, est devenu un autre pour lui-mĂȘme, sĂ©parĂ© de soi par la dĂ©faillance de sa mĂ©moire et faisant de la lecture de ses propres textes autant de tentatives pour se retrouver. (p. 59)
31Le rapport est peut-ĂȘtre un peu plus lointain ici mais je crois pouvoir indiquer que ce commentaire rappelle entre autres lâarticle « JournĂ©es de lecture » que Proust publie en prĂ©face Ă sa traduction de SĂ©same et les Lys de Ruskin (1906) et quâil reprend plus tard dans Pastiches et mĂ©langes (1919). Je cite aussi cet autre texte proustien :
Et câest lĂ , en effet, un des grands et merveilleux caractĂšres des beaux livres (et qui nous fera comprendre le rĂŽle Ă la fois essentiel et limitĂ© que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que pour lâauteur ils pourraient sâappeler « Conclusions » et pour le lecteur « Incitations ». Nous sentons trĂšs bien que notre sagesse commence oĂč celle de lâauteur finit, et nous voudrions quâil nous donnĂąt des rĂ©ponses, quand tout ce quâil peut faire est de nous donner des dĂ©sirs.11
32Pierre Bayard, au chapitre quatre, sâoccupe du seul Montaigne et ne dit strictement rien de Proust. Mais Proust est lĂ , et nous comprenons quâil est aussi le premier thĂ©oricien du phĂ©nomĂšne de la lecture oublieuse, de la « dĂ©lecture » comme lâappelle Pierre Bayard.
33Mon dernier exemple concerne la conclusion oĂč, une fois de  plus, les rĂ©miniscences proustiennes sont Ă mes yeux patentes. Pierre Bayard, en effet, ne dĂ©veloppe pas seulement ici une thĂ©orie postmoderne de la lecture au sens que nous avons dit, il fait aussi lâĂ©loge de la lecture comme introspection. Dans son commentaire, il aboutit au constat suivant :
Car la vĂ©ritĂ© destinĂ©e aux autres importe moins que la vĂ©ritĂ© de soi, accessible seulement Ă celui qui se libĂšre de lâexigence contraignante de paraĂźtre cultivĂ©, qui nous tyrannise intĂ©rieurement et nous empĂȘche dâĂȘtre nous-mĂȘme.  (p. 119)
34 Le mĂȘme auteur ajoute :
Le paradoxe de la lecture est que le chemin vers soi-mĂȘme passe par le livre, mais doit demeurer un passage. Câest Ă une traversĂ©e des livres que procĂšde le bon lecteur, qui sait que chacun dâeux est porteur dâune partie de lui-mĂȘme et peut lui en ouvrir la voie, sâil a la sagesse de sây arrĂȘter. (p. 153-4)
35On aura devinĂ© quelle est selon moi lâorigine de cette analyse. Comment ne pas voir que les images de la « voie » et du « passage » viennent de Proust et appartiennent Ă sa thĂ©orie de la lecture dĂ©tournĂ©e et oublieuse? Toujours dans Le Temps retrouvĂ©, Le baron de Charlus, quand il lit Musset, donne à « lâinfidĂšle » de La Nuit dâoctobre le visage de Morel. Les lecteurs de lâĆuvre se souviennent que Proust â on pourrait donner Ă sa phrase un sens scabreux mais laissons ce point de cĂŽtĂ© ici â Ă©crit ceci : « CâĂ©tait par cette seule voie, Ă©troite et dĂ©tournĂ©e, quâil avait accĂšs aux vĂ©ritĂ©s de lâamour »12. Proust ajoute :
LâĂ©crivain ne dit que par une habitude prise dans le langage insincĂšre des prĂ©faces et des dĂ©dicaces : « mon lecteur ». En rĂ©alitĂ©, chaque lecteur est quand il lit le propre lecteur de soi-mĂȘme. Lâouvrage de lâĂ©crivain nâest quâune espĂšce dâinstrument dâoptique quâil offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans ce livre il nâeĂ»t peut-ĂȘtre pas vu en soi-mĂȘme.13.
36Ce passage est lui aussi archiconnu, et je suis Ă cent pour cent convaincu que Pierre Bayard lâa Ă lâesprit en Ă©crivant ses pages finales. Proust est son humus, sa terre nourriciĂšre. Comment parler des livres que lâon nâa pas lus ? aurait pu sâintituler aussi â ce sera peut-ĂȘtre le titre dâune réédition future â pourquoi, quand on a lu Proust, on nâa pas besoin dâautres livres.

