Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 3
Véronique Lane

L’exposition Antonin Artaud, ou « qui fait quoi ? »

Exposition Antonin Artaud, BibliothÚque nationale de France, Site François-Mitterrand, quai François Mauriac, du 7 novembre 2006 au 4 février 2007; & Catalogue : Antonin Artaud, sous la direction de Guillaume Fau, Paris, BibliothÚque nationale de France / Gallimard, 2006, 223 p.

1Au vernissage de la grande exposition Antonin Artaud, l’habituelle incursion en tapis roulant vers la BnF prenait des airs de descente aux enfers : on y diffusait, soixante ans aprĂšs sa crĂ©ation en 1947, l’émission de radio Pour en finir avec le jugement de dieu par laquelle Artaud avait fait scandale. Alors que la voix du poĂšte, scandant ses (prophĂ©tiques
) imprĂ©cations contre le capitalisme amĂ©ricain, rĂ©sonnait dans la cour de la monumentale institution, les spectateurs interloquĂ©s comprenaient qu’ils ne visiteraient pas l’exposition sans se trouver eux-mĂȘmes exposĂ©s Ă  Artaud. Bien que cette revanche ne lui ait Ă©tĂ© accordĂ©e qu’un soir (on peut le dĂ©plorer, mais si la BnF a pu accepter que ses arbres ploient quelques heures sous les accents tonitruants d’Artaud, on conçoit qu’elle n’ait pu prolonger l’installation
), elle dĂ©note la finesse avec laquelle le commissaire Guillaume Fau aura su orchestrer cette dĂ©licate entreprise : exposer Artaud au sein de l’« Institution » contre laquelle il s’est toute sa vie insurgĂ©, que celle-ci soit littĂ©raire, nationale ou musĂ©ographique — en somme, tout ce que reprĂ©sente la BnF...

2Or, ce malaise inhĂ©rent Ă  l’évĂ©nement aura Ă©tĂ© compensĂ© par la scĂ©nographie de l’exposition qui allouait une aussi grande libertĂ© de mouvement au visiteur que d’expression Ă  l’« exposé ». Dans la galerie, on entendait effectivement beaucoup de voix : celle d’Artaud, inimitable, accompagnait tout au long de leur parcours les spectateurs sous le choc des quelque trois cent piĂšces exposĂ©es. PassĂ© le vestibule, oĂč l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des autoportraits d’Artaud ne manquait pas d’étonner, on pouvait aller et venir librement entre les trois salles consacrĂ©es Ă  ses formes de crĂ©ation privilĂ©giĂ©es (peinture, théùtre, cinĂ©ma) en traversant un couloir biographique (controversĂ©, nous y reviendrons
), lequel se terminait astucieusement par un miroir dĂ©formant qui renvoyait sa propre image au spectateur – dĂšs lors aussi exposĂ© qu’Artaud.

3Une attention particuliĂšre avait Ă©tĂ© portĂ©e Ă  l’étalage des piĂšces : on avait notamment innovĂ© en installant des vitrines Ă  l’intĂ©rieur desquelles se trouvaient verticalement exhibĂ©s lettres et manuscrits (dont quatorze inĂ©dits) rĂ©alisĂ©s par Artaud Ă  Rodez ou Ivry. L’affichage vertical des cahiers proposait un dĂ©cloisonnement des formes artistiques fidĂšle Ă  la pensĂ©e d’Artaud. Ainsi, les manuscrits de celui qui, Ă  partir de 1939, n’a « jamais plus Ă©crit sans non plus dessiner » (« Dix ans que le langage est parti  », Luna-Park, 1947) pouvaient-ils ĂȘtre perçus comme des Ɠuvres picturales ; et ses toiles, inversement, comme des manuscrits : « Mes dessins ne sont pas des dessins mais des documents, il faut les regarder et comprendre ce qu’il y a dedans » (ƒuvres, Ă©dition Ă©tablie par Évelyne Grossman, Gallimard, « Quarto », 1049). Collections publiques et privĂ©es ayant beaucoup prĂȘtĂ©, on aura profitĂ© d’une remarquable exhaustivitĂ©. Une disposition soignĂ©e mettait en valeur de belles trouvailles, parmi lesquelles une photographie de Balthus qui, juxtaposĂ©e Ă  son portrait d’Artaud, prĂ©sentait des ressemblances troublantes (sans l’identitĂ© du modĂšle inscrite Ă  mĂȘme le dessin, on aurait pu croire Ă  un autoportrait de Balthus !) Cet assemblage suggĂ©rait ainsi habilement la tentation, parfois irrĂ©pressible chez certains artistes l’ayant cĂŽtoyĂ©, de s’identifier Ă  Artaud. Seul bĂ©mol Ă  l’astucieuse scĂ©nographie de l’exposition : la concentration des multiples piĂšces dans un espace relativement restreint, additionnĂ©e aux (trop) nombreuses citations en couleurs qui parsemaient les murs, pouvait Ă©tourdir – mais cette surcharge n’était pas sans Ă©voquer la frĂ©nĂ©sie dans laquelle Artaud lui-mĂȘme travaillait et souligner l’étendue de son legs.

4L’aspect le plus spectaculaire de l’exposition ? Sans nul doute : la plus grande des salles rĂ©servĂ©e au parcours cinĂ©matographique d’Artaud. Des toiles translucides y Ă©taient suspendues, sur lesquelles on pouvait le voir, Ă  l’envers comme Ă  l’endroit, incarner ses personnages les plus connus (le moine Massieu dans La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Dreyer, ou Marat dans le NapolĂ©on d’Abel Gance) ; d’autres moins connus (Mazaud dans L’Argent, roman de Zola adaptĂ© et rĂ©alisĂ© par Marcel L’Herbier, etc.) On pourrait contester l’espace considĂ©rable qu’occupait l’expĂ©rience cinĂ©matographique d’Artaud au sein de l’exposition, Ă©tant donnĂ©s les rĂŽles secondaires lui ayant Ă©tĂ© attribuĂ©s et son abandon rapide du cinĂ©ma (lorsque le parlant fit son apparition, on sait qu’Artaud l’eut immĂ©diatement en aversion). Or, ces films (difficilement accessibles, voire introuvables) ont suscitĂ© le plus vif intĂ©rĂȘt. Il suffisait de pĂ©nĂ©trer dans la petite piĂšce rĂ©servĂ©e Ă  la projection de La Coquille et le Clergyman pour ĂȘtre convaincu de l’attraction exercĂ©e sur les visiteurs de tous les Ăąges et provenant de tous les milieux, non seulement par le seul scĂ©nario d’Artaud ayant Ă©tĂ© portĂ© Ă  l’écran (par Germaine Dulac), mais aussi, Ă©tonnamment, par le cinĂ©ma muet.

5On a beaucoup glosĂ© sur l’agencement des salles autour d’un « couloir qui serait celui de la maladie ». Philippe Dagen du journal Le Monde aurait eu raison de questionner la pertinence de « la folie comme unique axe directeur » de l’exposition (« De la difficultĂ© d’exposer l’inexplicable », 17 novembre 2006), si celle-ci en avait bel et bien constituĂ© le seul pivot ; or, cette perception appelle quelques nuances. D’autres fils directeurs pouvaient fort bien ĂȘtre dĂ©gagĂ©s : l’artĂšre principale, dont l’objectif premier Ă©tait, rappelons-le, de retracer l’itinĂ©raire biographique d’Artaud, figurait, autant, sinon plus, que le couloir « de la maladie », celui du travail. En effet, au cĂŽtĂ© des documents coutumiers attestant des sĂ©jours Ă  Ivry et Rodez (mais Ă©galement au Mexique et en Irlande
) figuraient les tĂ©moignages (lettres ou enregistrements) de personnalitĂ©s telles qu’AnaĂŻs Nin, Marthe Robert ou AndrĂ© Breton, et l’essentiel de leur propos ne concernait pas toujours la folie d’Artaud. Étaient en outre exhibĂ©s dans ce couloir, pour la premiĂšre fois, l’un de ses instruments de travail, le marteau avec lequel il exerçait sa diction, quelques-uns de ses portraits, ainsi qu’une sĂ©lection des sorts et « contre-sorts » (Ă  Sonya MassĂ©, Adolf Hitler, Jacqueline Breton
) qu’Artaud considĂ©rait comme des Ɠuvres d’art vivantes.

6La suspicion gĂ©nĂ©ralisĂ©e face Ă  ce couloir biographique, que GĂ©rard Lefort et Philippe Lançon surnomment — sans doute Ă  juste titre tant il a pu faire couler d’encre — The Shock Corridor (« Artaud en revenant de l’expo », LibĂ©ration, 10 novembre 2006), est toutefois symptomatique des enjeux inhĂ©rents Ă  la rĂ©ception d’Artaud. Aussi, la question de « la folie comme unique axe » de l’Ɠuvre en entraĂźne-t-elle d’autres dans son sillage, qui seront venues Ă  l’esprit du visiteur attentif comme Ă  celui de tout lecteur, commissaire ou critique : Artaud fait-il de « l’art », de la « peinture », de la « littĂ©rature » ? Est-il lisible, comprĂ©hensible, « transmissible » ? Voire mĂȘme, Artaud « fait-il le fou ? » : provocation naĂŻve ou interrogation rĂ©elle de la part de Lefort et Lançon de LibĂ©ration ?!

7On sait qu’Artaud espĂ©rait, de son « théùtre de la cruauté », qu’il dĂ©construise, une fois pour toutes, la catĂ©gorisation des « genres » artistiques (dessin, Ă©criture, peinture, danse, radio), aussi insĂ©parables pour lui que l’Ɠuvre du corps et de l’esprit. Le projet de la BnF aura tentĂ© de prendre le relais : l’ambitieuse tentative d’exposer « tout Artaud », de ne pas sĂ©parer dessins, portraits, lettres, théùtre, sorts, tĂ©moignages, cinĂ©ma, visait Ă  susciter une rĂ©flexion sur ce qui lie intimement corps et pensĂ©e, aliĂ©nation et crĂ©ation, mais – surtout – Ɠuvre et vie. Ce couloir biographique, donc (non pas « axe unique », mais point de convergence de l’exposition), loin de se rĂ©duire Ă  la seule figuration de « la folie » ou de « la maladie » d’Artaud, tĂ©moignait tout simplement de certaines Ă©tapes et rencontres importantes, Ă  la fois pour son travail et sa vie. La principale rĂ©ussite de l’exposition aura prĂ©cisĂ©ment Ă©tĂ© d’amener les visiteurs Ă  questionner le sens de ce qu’Artaud entendait par « théùtre de la cruauté », Ă  relever le dĂ©fi de concevoir comme un ensemble l’Ɠuvre jaillissante de cette vie unique : Antonin Artaud.

8Certes, l’institutionnalisation d’Ɠuvres s’étant attachĂ©es Ă  maudire la sociĂ©tĂ© avec autant de ferveur que celle d’Artaud (s’il en est une qui puisse Ă©galer son acharnement) restera toujours paradoxale. NĂ©anmoins, exposer Artaud Ă  la BnF aura donnĂ© lieu Ă  une expĂ©rience collective de ce que Jacques Derrida appelle la « facture » du musĂ©e. Dans sa confĂ©rence inaugurant la premiĂšre grande exposition mondiale des peintures et dessins d’Artaud au MoMa (en 1996), Derrida interroge aussi bien ce que le musĂ©e, l’exposant, fait d’Artaud (« Qu’est-ce qu’un coup ? Et que fait la facture de cet acte d’un musĂ©e ? ») ; que ce qu’Artaud fait au musĂ©e l’exposant (« Que fait-il Ă  un musĂ©e d’art moderne ? Ă  l’adresse d’un musĂ©e d’art moderne ? »). « Qui fait quoi ? » (Artaud le Moma, GalilĂ©e, 2002) : dix ans plus tard, cette Ă©pineuse question devait nĂ©cessairement revenir hanter les nombreux visiteurs ayant osĂ© s’exposer Ă  l’Ɠuvre d’Antonin Artaud.

9Ceux qui auraient manquĂ© l’exposition pourront s’en procurer dĂ©sormais le catalogue : la grande majoritĂ© des piĂšces exhibĂ©es y figurent, lĂ  encore l’effort d’exhaustivitĂ© est remarquable. Le catalogue Antonin Artaud, dirigĂ© par Guillaume Fau, est divisĂ© en quatre parties (« autoportraits », « aliĂ©nation et crĂ©ation », « théùtre / cinĂ©ma », « écrits sur l’art ») : il reprend donc globalement la structure de l’exposition. Les textes de Jean-Luc Nancy, Jean-Michel Rey, Guillaume Fau et Évelyne Grossman portent respectivement sur chacune de ces dimensions de l’Ɠuvre. À l’intĂ©rieur de ces sections sont disposĂ©s, selon leur objet, les rĂ©flexions de Nelly Kaplan et Jean-François Chevrier, ainsi que les tĂ©moignages de Florence Loeb et Raymonde Carasco.

10« Le visage plaquĂ© sur la face d’Artaud », de Jean-Luc Nancy, met en texte ce qui aura heurtĂ© le spectateur pĂ©nĂ©trant dans le vestibule aux autoportraits, de telle façon qu’on entre dans le catalogue comme Ă  l’exposition. Dans son beau texte, sorte d’antichambre (de torture
), Nancy malmĂšne Ă  la fois l’« image » et la langue d’Artaud en ne le citant pas dans les rĂšgles : « Des mots de lui ont Ă©tĂ© plaquĂ©s, collĂ©s dans un texte qui refuse de se distinguer d’eux comme d’un matĂ©riel puisĂ© dans la citerne Ă  citations », s’explique-t-il de sa « malfaçon ». Le tour de force qu’opĂšre Nancy est de faire en sorte que ce soit nous que le visage d’Artaud regarde, nous tous (autant, sinon plus, que lui, l’« exposé ») qui soyons soumis Ă  la question : « [Artaud] n’est occupĂ© que de cette surface avec laquelle il se confond et qui le plaque face Ă  nous comme un projecteur, comme une lampe d’interrogatoire ». Cette phrase, que Nancy Ă©crit au sujet d’Artaud, « [
] c’est lui, dĂ©jĂ , c’est lui par son regard sur nous qui nous a dĂ©pouillĂ©s de la sĂ©curitĂ© dans laquelle nous aurions pu, sans lui, nous croire protĂ©gĂ©s », s’applique tout aussi bien Ă  son propre texte, qui brouille les rapports entre (Artaud) l’« exposé » – Ă  la fois auteur, artiste, Ɠuvre, vie – et (Nancy) l’« exposant » ou dĂ©cuplant sa puissance – Ă  la fois critique et visiteur comme un autre, soumis Ă  la question
 de l’« exposition ».

11Dans « Une anatomie inachevĂ©e », Jean-Michel Rey rapproche les pensĂ©es de Nietzsche et d’Artaud. Ces deux « mĂ©decins » rĂ©flĂ©chissent aux « maladies », qui, chez l’homme, « donnent Ă  voir et Ă  comprendre les dĂ©faillances de l’art pour un moment de civilisation » : selon Nietzsche, comme selon Artaud, il n’y a que l’art qui puisse renouer les liens entre corps et pensĂ©e, amĂ©nager un espace Ă  ce qui n’est encore rien, donner vie Ă  ce qui est Ă  naĂźtre, Ă  ce qui n’a pas encore commencer Ă  ĂȘtre. C’est ce « pas encore » qui intĂ©resse Jean-Michel Rey, le « surcroĂźt de non-savoir qui requiert comme impĂ©rativement l’intervention de l’art, qui l’autorise mĂȘme », de mĂȘme que « tout ce que peuvent reprĂ©senter ce retard et cette attente, cet ajournement et le dĂ©sir qu’il paraĂźt susciter immanquablement ». À la lecture de ces mots de Rey, dans lesquels on reconnaĂźtra l’essentiel du vaste projet qu’Artaud esquisse dans Le Théùtre et son Double (notamment dans « Le Théùtre et la peste »), il y en a un qui frappe tout particuliĂšrement : celui de « dĂ©sir ». Ce vocable, qu’« ose » Jean-Michel Rey au sujet d’Artaud (tout ce qui touche au sexuel, Ă  l’engendrement et Ă  la procrĂ©ation l’horrifie
), serait-il celui qui travaille le plus profondĂ©ment les rapports entre Nietzsche, qui use Ă  profusion du « dĂ©sir », et Artaud qui, (lui prĂ©fĂ©rant d’autres termes, tels que la « faim ») l’emploie paradoxalement si peu ? L’hypothĂšse que nous risquons n’est qu’un exemple (parmi tant d’autres – ce texte est d’une admirable richesse) des pistes que peut inspirer cette rĂ©flexion sur le corps, la maladie et l’art.

12Dans « L’Atelier de la Cruauté », Guillaume Fau retrace, dans l’expĂ©rience théùtrale et cinĂ©matographique d’Artaud, la « genĂšse » du Théùtre et son Double, cet important ouvrage qui a bouleversĂ© la conception du théùtre contemporain, dans lequel Artaud, comme l’on sait, appelle les diffĂ©rentes instances du spectacle (auteurs, acteurs, metteurs en scĂšne, spectateurs) Ă  ne plus se considĂ©rer comme dissociĂ©es. AprĂšs avoir examinĂ© les idĂ©es d’Artaud concernant le jeu des acteurs et la mise en scĂšne, Fau s’attarde Ă  son approche du cinĂ©ma. Il se penche notamment sur le conflit l’opposant Ă  Germaine Dulac lors du tournage de son scĂ©nario La Coquille et le Clergyman, puis sur les dĂ©ceptions que lui cause l’émergence du cinĂ©ma parlant. Guillaume Fau perçoit dans ces revers cinĂ©matographiques le prolongement d’une « quĂȘte » inaugurĂ©e par la Correspondance avec Jacques RiviĂšre : la pensĂ©e d’Artaud, conclut-il, n’a jamais cessĂ© « de trouver, Ă  partir du poison qui l’assaille (la maladie trouant l’arriĂšre-plan de la reprĂ©sentation), son propre contrepoison afin de remettre la vie en jeu lĂ  mĂȘme oĂč elle fait subitement dĂ©faut ».

13DĂ©fier la mort est Ă©galement l’apanage d’Abel Gance, pour qui « la violence dans les images Ă©tait geste quotidien ». Comme l’écrit si bien Nelly Kaplan, proche collaboratrice du rĂ©alisateur : « S’il y a deux ĂȘtres qui n’ont jamais cessĂ© de hurler leur vĂ©ritĂ© au milieu du dĂ©sert, ce sont bien Gance et Artaud ». « Dans le dĂ©dale de l’esprit », Kaplan examine les rapports, amicaux mais houleux, que le rĂ©alisateur entretint avec son jeune protĂ©gĂ©. Si l’on dispose des lettres d’Artaud, on dĂ©couvre dans ce texte les rĂ©ponses de Gance
 Celui-ci note, par exemple, Ă  la lecture d’une lettre d’Artaud, dans laquelle il l’implore, enflammĂ©, d’intervenir en sa faveur auprĂšs de son ami Jean Epstein afin qu’il puisse dĂ©crocher le rĂŽle d’Usher dans La chute de la maison Usher (d’Edgar Poe) : « ‘Pour Artaud. Il faut avoir la force de contenir et de possĂ©der les idĂ©es pour ne pas ĂȘtre possĂ©dĂ© par elles. L’Homme ne doit pas ĂȘtre le contenu – mais le contenant. LĂ  est votre unique problĂšme’ ». En dĂ©pit de l’admiration qu’il lui vouait, c’est dire le « prudent retrait » de Gance (rappelant celui d’un certain Jacques RiviĂšre) face aux « outrances artaudiennes » 

14Jean-François Chevrier, pour sa part, veut penser l’évolution du « drame mental » chez Antonin Artaud, ou la prĂ©pondĂ©rance de ce qu’il appelle, dans le beau titre de son texte, « La vĂ©ritĂ© de l’hallucination contre ‘le mensonge de l’Être’ ». Traquer le motif de l’Ɠil rĂ©vulsĂ© ou de l’« autoscopie nĂ©gative » dans toute l’Ɠuvre d’Artaud, c’est l’ambitieux projet de Chevrier : de la « dĂ©subjectivisation » caractĂ©risant Paul Les Oiseaux ou la Place de l’amour (qu’il rapproche du « théùtre de l’esprit » mallarmĂ©en) Ă  « l’exemplaritĂ© de l’autoportrait de Van Gogh », dont la projection, « ‘comme en coup de canon Ă  la surface la plus extrĂȘme de la toile, / et qui tout d’un coup se voit arrĂȘtĂ© / par un Ɠil vide, / et retournĂ© vers le dedans’ », en passant par L’Ombilic des limbes (« ‘Le soleil a comme un regard. Mais un regard qui regarderait le soleil’ ») et « La lettre de la voyante » (« [
] ‘cet Ɠil, ce regard sur moi-mĂȘme, cet unique regard dĂ©solĂ© qui est toute mon existence’ ». Si le texte de Chevrier a le mĂ©rite de se fonder sur une Ă©tude intensive de toute l’Ɠuvre d’Artaud, il lui est pour la mĂȘme raison ardu de l’approfondir (comme, par moments, difficile pour le lecteur de suivre son dĂ©ploiement
) sur quelques pages. NĂ©anmoins, de cet examen, Jean-François Chevrier conclut qu’il faut tirer « deux modes de l’occulte » chez Artaud : le mauvais occulte consisterait Ă  « entretenir le mensonge de l’ĂȘtre en soumettant le visible Ă  l’invisible » et le bon, l’« occulte vrai », selon les mots d’Artaud, serait « ‘une extension du visible et du sensible dans un monde moins pĂ©nĂ©tré’ ». De mĂȘme, il y aurait deux modes hallucinatoires : la mauvaise hallucination, « celle des envoĂ»tements et des fausses visions » (« folie qu’on enferme »), et l’autre, « active dans l’écriture », « [abolissant] la distinction entre intĂ©rieur et extĂ©rieur ».

15Évelyne Grossman pose la question de l’« occulte » tout autrement dans « L’art crĂšve les yeux » : « Comment sous la fixitĂ© apparente des formes retrouver la palpitation de la vie ? » ; « Comment, pour reprendre l’expression de Merleau-Ponty, la vision peut-elle se faire geste chez Artaud, comment l’Ɠil trace-t-il des traits qui sont des actes ? » Si les interrogations d’Évelyne Grossman dĂ©butent toutes par l’adverbe « comment », son intĂ©rĂȘt dĂ©passe largement la « technique » du dessin ; ce qui attire son attention, c’est « ce qui le dĂ©borde » chez Artaud, « ce qu’on aimerait nommer son aura si Benjamin n’avait employĂ© le mot pour dĂ©signer tout autre chose, ou encore son Kha, son Double, ces mots qui au théùtre dĂ©signent pour Artaud l’ñme corporelle des choses, l’ombre vivante de la matiĂšre – ces â€˜Ă©cheveaux de vibrations’ auxquels il n’a jamais cessĂ© de croire ». Évelyne Grossman analyse donc la prĂ©sence de ce « Double » ou de l’ombre qui « dĂ©borde », dĂ©bonde, l’Ɠuvre d’Artaud pour l’empĂȘcher de figer ou de « prendre », notamment dans La Mort et l’homme, ce dessin oĂč « tout est double et symĂ©triquement rĂ©pĂ©tĂ© comme en Ă©cho ». Des tout premiers textes d’Artaud (qui portent sur la peinture, « on ne le sait pas assez », rappelle-t-elle) aux commentaires de ses grands dessins de Rodez, « L’essentiel est de lutter constamment contre l’inscription comme retombĂ©e de l’expression », nous dit Grossman : « Toute l’Ɠuvre d’Artaud, on le sait, est une dĂ©nonciation de la mort, de la croyance en l’état de mort. En ce sens la peinture reprĂ©sente trĂšs tĂŽt pour lui le champ d’exploration privilĂ©giĂ© d’un autre espace, celui oĂč pourraient s’imprimer les vibrations d’un corps immortel, d’un corps-ligne rythmĂ© de pulsations dont les fibres et filaments toucheraient aux dimensions de l’univers ». La conclusion d’Évelyne Grossman prĂ©sente Ă  la fois la densitĂ© et la simplicitĂ© d’un aphorisme : « S’il n’y a pas d’Ɠuvre, alors l’art, comme le corps, Ă©chappe Ă  la mort ».

16Si l’on dispose de quelques lettres pour deviner quel amant, quel fils, quel ami, pouvait ĂȘtre Antonin Artaud, on le dĂ©couvre dans un nouveau rĂŽle, celui de mentor. « Rencontrer Antonin Artaud Ă  16 ans » est un Ă©vĂ©nement qui a profondĂ©ment marquĂ© Florence Loeb. Son beau tĂ©moignage fait apparaĂźtre Antonin Artaud sous un jour inhabituel : protecteur, « guide providentiel » de bon conseil, pĂ©dagogue, mĂȘme, il aura exercĂ© sur sa pensĂ©e une influence manifeste : « Il m’a demandĂ© de lire LautrĂ©amont, Baudelaire, Novalis, Hölderlin, Hoffmannsthal, Edgar Poe, GĂ©rard de Nerval » ; « Je me suis toujours sentie en sĂ©curité avec lui », assure-t-elle. Dans ce court texte, voisin du Portrait de Florence Loeb dans le catalogue, elle explique que l’expression mĂ©lancolique de son visage lui avait Ă©tĂ© inspirĂ©e par un poĂšme qu’Artaud lui rĂ©citait en la dessinant : « Ce fut le Roi de ThulĂ©, de GĂ©rard de Nerval, d’aprĂšs Goethe ». En 1995, Florence Loeb fit un voyage « en hommage Ă  Antonin Artaud » sur la Sierra Tarahumara (« ‘Florence reliera le mont Fuji-Yama au mont Meru en passant par l’Himalaya le jour du grand Rama’, m’a-t-il Ă©crit un jour ») ; Raymonde Carasco aussi.

17Sur les traces d’Antonin Artaud, elle a tournĂ© plusieurs films (fictions ou documentaires ethnographiques) au Mexique. L’un d’entre eux, Tarahumaras 79 : Tutuguri, rĂ©alisĂ© avec RĂ©gis HĂ©braud, Ă©tait diffusĂ© en boucle sur une borne vidĂ©o de l’exposition. Dans son « Approche de la pensĂ©e tarahumara », Raymonde Carasco raconte comment elle fut initiĂ©e par le dernier chaman lui ayant transmis « la pensĂ©e mĂȘme tarahumara, celle du peuple tarahumara qu’il sait, aujourd’hui, menacĂ©e ». Son tĂ©moignage prĂ©sente de nombreuses similitudes (rĂ©ellement troublantes
) avec les textes d’Artaud qui intĂ©resseront non seulement les ethnologues, mais les littĂ©raires, en fait, tous ceux qui voudraient comprendre la nature ou la « signification » que peuvent avoir ces rites dĂ©crits dans le rĂ©cit D’un voyage au pays des Tarahumaras (1936), ainsi que dans les textes parus Ă  la mĂȘme Ă©poque dans El Nacional ; mais c’est aux derniers Ă©crits d’Artaud, notamment Le rite du Peyotl chez les Tarahumaras (1948), que le rĂ©cit de Carasco fait le plus souvent Ă©cho. Ce texte, aussi brillant qu’émouvant, Ă  l’instar de l’initiation, « n’est pas un enseignement, mais une recherche rigoureuse ». Tout homme peut l’« entreprendre » – s’il a, comme le dit si bien Raymonde Carasco, le dĂ©sir, mais surtout « la patience du travail de voir ».

18Aussi Ă©clectiques puissent-elles paraĂźtre (Artaud n’aurait certes pas dĂ©testĂ© qu’elles le soient), chacune de ces contributions bouscule, ou entrelace, Ă  sa maniĂšre les catĂ©gories gĂ©nĂ©riques (philosophie, biographie, dessin, cinĂ©ma, etc.) : que ces rĂ©flexions sur Artaud soient thĂ©oriques (Rey, Grossman, Chevrier) ou qu’elles se penchent davantage sur son itinĂ©raire biographique (Fau, Kaplan), qu’elles soient Ă©crites dans un style qui frĂŽle la fiction (Nancy) ou qui se tienne aux frontiĂšres de l’Ɠuvre et de la vie (Loeb, Carasco), chacune de ces contributions, donc, « tĂ©moigne » Ă  sa façon de la vaste portĂ©e de l’Ɠuvre d’Antonin Artaud. En dĂ©finitive, ces diffĂ©rents textes intĂšgrent (plus ou moins violemment) un ensemble, miroir – tel qu’il se doit de l’ĂȘtre chez Artaud – composite, parfois mĂȘme (comme dans le texte de Nancy) dĂ©formant. La variĂ©tĂ© des textes choisis (telle la multiplication des citations en couleurs sur les murs de la galerie
), si elle commence par surprendre, finit par Ă©blouir. Le catalogue Antonin Artaud : rayonnement d’une Ɠuvre ou d’une vie, jamais finie, continuellement en Ă©tat d’exposition – ou de rĂ©flexion... De l’Ɠuvre, de l’« exposé » ou de l’« exposant », « qui fait quoi ? » : pourra-t-on jamais le dire ? Il y a fort Ă  parier (et l’on peut s’en rĂ©jouir) que cette question demeure, comme Artaud l’eut souhaitĂ©, en suspens...