Lâexposition Antonin Artaud, ou « qui fait quoi ? »
1Au vernissage de la grande exposition Antonin Artaud, lâhabituelle incursion en tapis roulant vers la BnF prenait des airs de descente aux enfers : on y diffusait, soixante ans aprĂšs sa crĂ©ation en 1947, lâĂ©mission de radio Pour en finir avec le jugement de dieu par laquelle Artaud avait fait scandale. Alors que la voix du poĂšte, scandant ses (prophĂ©tiquesâŠ) imprĂ©cations contre le capitalisme amĂ©ricain, rĂ©sonnait dans la cour de la monumentale institution, les spectateurs interloquĂ©s comprenaient quâils ne visiteraient pas lâexposition sans se trouver eux-mĂȘmes exposĂ©s Ă Artaud. Bien que cette revanche ne lui ait Ă©tĂ© accordĂ©e quâun soir (on peut le dĂ©plorer, mais si la BnF a pu accepter que ses arbres ploient quelques heures sous les accents tonitruants dâArtaud, on conçoit quâelle nâait pu prolonger lâinstallationâŠ), elle dĂ©note la finesse avec laquelle le commissaire Guillaume Fau aura su orchestrer cette dĂ©licate entreprise : exposer Artaud au sein de lâ« Institution » contre laquelle il sâest toute sa vie insurgĂ©, que celle-ci soit littĂ©raire, nationale ou musĂ©ographique â en somme, tout ce que reprĂ©sente la BnF...
2Or, ce malaise inhĂ©rent Ă lâĂ©vĂ©nement aura Ă©tĂ© compensĂ© par la scĂ©nographie de lâexposition qui allouait une aussi grande libertĂ© de mouvement au visiteur que dâexpression Ă lâ« exposé ». Dans la galerie, on entendait effectivement beaucoup de voix : celle dâArtaud, inimitable, accompagnait tout au long de leur parcours les spectateurs sous le choc des quelque trois cent piĂšces exposĂ©es. PassĂ© le vestibule, oĂč lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des autoportraits dâArtaud ne manquait pas dâĂ©tonner, on pouvait aller et venir librement entre les trois salles consacrĂ©es Ă ses formes de crĂ©ation privilĂ©giĂ©es (peinture, théùtre, cinĂ©ma) en traversant un couloir biographique (controversĂ©, nous y reviendronsâŠ), lequel se terminait astucieusement par un miroir dĂ©formant qui renvoyait sa propre image au spectateur â dĂšs lors aussi exposĂ© quâArtaud.
3Une attention particuliĂšre avait Ă©tĂ© portĂ©e Ă lâĂ©talage des piĂšces : on avait notamment innovĂ© en installant des vitrines Ă lâintĂ©rieur desquelles se trouvaient verticalement exhibĂ©s lettres et manuscrits (dont quatorze inĂ©dits) rĂ©alisĂ©s par Artaud Ă Rodez ou Ivry. Lâaffichage vertical des cahiers proposait un dĂ©cloisonnement des formes artistiques fidĂšle Ă la pensĂ©e dâArtaud. Ainsi, les manuscrits de celui qui, Ă partir de 1939, nâa « jamais plus Ă©crit sans non plus dessiner » (« Dix ans que le langage est partiâŠÂ », Luna-Park, 1947) pouvaient-ils ĂȘtre perçus comme des Ćuvres picturales ; et ses toiles, inversement, comme des manuscrits : « Mes dessins ne sont pas des dessins mais des documents, il faut les regarder et comprendre ce quâil y a dedans » (Ćuvres, Ă©dition Ă©tablie par Ăvelyne Grossman, Gallimard, « Quarto », 1049). Collections publiques et privĂ©es ayant beaucoup prĂȘtĂ©, on aura profitĂ© dâune remarquable exhaustivitĂ©. Une disposition soignĂ©e mettait en valeur de belles trouvailles, parmi lesquelles une photographie de Balthus qui, juxtaposĂ©e Ă son portrait dâArtaud, prĂ©sentait des ressemblances troublantes (sans lâidentitĂ© du modĂšle inscrite Ă mĂȘme le dessin, on aurait pu croire Ă un autoportrait de Balthus !) Cet assemblage suggĂ©rait ainsi habilement la tentation, parfois irrĂ©pressible chez certains artistes lâayant cĂŽtoyĂ©, de sâidentifier Ă Artaud. Seul bĂ©mol Ă lâastucieuse scĂ©nographie de lâexposition : la concentration des multiples piĂšces dans un espace relativement restreint, additionnĂ©e aux (trop) nombreuses citations en couleurs qui parsemaient les murs, pouvait Ă©tourdir â mais cette surcharge nâĂ©tait pas sans Ă©voquer la frĂ©nĂ©sie dans laquelle Artaud lui-mĂȘme travaillait et souligner lâĂ©tendue de son legs.
4Lâaspect le plus spectaculaire de lâexposition ? Sans nul doute : la plus grande des salles rĂ©servĂ©e au parcours cinĂ©matographique dâArtaud. Des toiles translucides y Ă©taient suspendues, sur lesquelles on pouvait le voir, Ă lâenvers comme Ă lâendroit, incarner ses personnages les plus connus (le moine Massieu dans La Passion de Jeanne dâArc de Carl Dreyer, ou Marat dans le NapolĂ©on dâAbel Gance) ; dâautres moins connus (Mazaud dans LâArgent, roman de Zola adaptĂ© et rĂ©alisĂ© par Marcel LâHerbier, etc.) On pourrait contester lâespace considĂ©rable quâoccupait lâexpĂ©rience cinĂ©matographique dâArtaud au sein de lâexposition, Ă©tant donnĂ©s les rĂŽles secondaires lui ayant Ă©tĂ© attribuĂ©s et son abandon rapide du cinĂ©ma (lorsque le parlant fit son apparition, on sait quâArtaud lâeut immĂ©diatement en aversion). Or, ces films (difficilement accessibles, voire introuvables) ont suscitĂ© le plus vif intĂ©rĂȘt. Il suffisait de pĂ©nĂ©trer dans la petite piĂšce rĂ©servĂ©e Ă la projection de La Coquille et le Clergyman pour ĂȘtre convaincu de lâattraction exercĂ©e sur les visiteurs de tous les Ăąges et provenant de tous les milieux, non seulement par le seul scĂ©nario dâArtaud ayant Ă©tĂ© portĂ© Ă lâĂ©cran (par Germaine Dulac), mais aussi, Ă©tonnamment, par le cinĂ©ma muet.
5On a beaucoup glosĂ© sur lâagencement des salles autour dâun « couloir qui serait celui de la maladie ». Philippe Dagen du journal Le Monde aurait eu raison de questionner la pertinence de « la folie comme unique axe directeur » de lâexposition (« De la difficultĂ© dâexposer lâinexplicable », 17 novembre 2006), si celle-ci en avait bel et bien constituĂ© le seul pivot ; or, cette perception appelle quelques nuances. Dâautres fils directeurs pouvaient fort bien ĂȘtre dĂ©gagĂ©s : lâartĂšre principale, dont lâobjectif premier Ă©tait, rappelons-le, de retracer lâitinĂ©raire biographique dâArtaud, figurait, autant, sinon plus, que le couloir « de la maladie », celui du travail. En effet, au cĂŽtĂ© des documents coutumiers attestant des sĂ©jours Ă Ivry et Rodez (mais Ă©galement au Mexique et en IrlandeâŠ) figuraient les tĂ©moignages (lettres ou enregistrements) de personnalitĂ©s telles quâAnaĂŻs Nin, Marthe Robert ou AndrĂ© Breton, et lâessentiel de leur propos ne concernait pas toujours la folie dâArtaud. Ătaient en outre exhibĂ©s dans ce couloir, pour la premiĂšre fois, lâun de ses instruments de travail, le marteau avec lequel il exerçait sa diction, quelques-uns de ses portraits, ainsi quâune sĂ©lection des sorts et « contre-sorts » (Ă Sonya MassĂ©, Adolf Hitler, Jacqueline BretonâŠ) quâArtaud considĂ©rait comme des Ćuvres dâart vivantes.
6La suspicion gĂ©nĂ©ralisĂ©e face Ă ce couloir biographique, que GĂ©rard Lefort et Philippe Lançon surnomment â sans doute Ă juste titre tant il a pu faire couler dâencre â The Shock Corridor (« Artaud en revenant de lâexpo », LibĂ©ration, 10 novembre 2006), est toutefois symptomatique des enjeux inhĂ©rents Ă la rĂ©ception dâArtaud. Aussi, la question de « la folie comme unique axe » de lâĆuvre en entraĂźne-t-elle dâautres dans son sillage, qui seront venues Ă lâesprit du visiteur attentif comme Ă celui de tout lecteur, commissaire ou critique : Artaud fait-il de « lâart », de la « peinture », de la « littĂ©rature » ? Est-il lisible, comprĂ©hensible, « transmissible » ? Voire mĂȘme, Artaud « fait-il le fou ? » : provocation naĂŻve ou interrogation rĂ©elle de la part de Lefort et Lançon de LibĂ©ration ?!
7On sait quâArtaud espĂ©rait, de son « théùtre de la cruauté », quâil dĂ©construise, une fois pour toutes, la catĂ©gorisation des « genres » artistiques (dessin, Ă©criture, peinture, danse, radio), aussi insĂ©parables pour lui que lâĆuvre du corps et de lâesprit. Le projet de la BnF aura tentĂ© de prendre le relais : lâambitieuse tentative dâexposer « tout Artaud », de ne pas sĂ©parer dessins, portraits, lettres, théùtre, sorts, tĂ©moignages, cinĂ©ma, visait Ă susciter une rĂ©flexion sur ce qui lie intimement corps et pensĂ©e, aliĂ©nation et crĂ©ation, mais â surtout â Ćuvre et vie. Ce couloir biographique, donc (non pas « axe unique », mais point de convergence de lâexposition), loin de se rĂ©duire Ă la seule figuration de « la folie » ou de « la maladie » dâArtaud, tĂ©moignait tout simplement de certaines Ă©tapes et rencontres importantes, Ă la fois pour son travail et sa vie. La principale rĂ©ussite de lâexposition aura prĂ©cisĂ©ment Ă©tĂ© dâamener les visiteurs Ă questionner le sens de ce quâArtaud entendait par « théùtre de la cruauté », Ă relever le dĂ©fi de concevoir comme un ensemble lâĆuvre jaillissante de cette vie unique : Antonin Artaud.
8Certes, lâinstitutionnalisation dâĆuvres sâĂ©tant attachĂ©es Ă maudire la sociĂ©tĂ© avec autant de ferveur que celle dâArtaud (sâil en est une qui puisse Ă©galer son acharnement) restera toujours paradoxale. NĂ©anmoins, exposer Artaud Ă la BnF aura donnĂ© lieu Ă une expĂ©rience collective de ce que Jacques Derrida appelle la « facture » du musĂ©e. Dans sa confĂ©rence inaugurant la premiĂšre grande exposition mondiale des peintures et dessins dâArtaud au MoMa (en 1996), Derrida interroge aussi bien ce que le musĂ©e, lâexposant, fait dâArtaud (« Quâest-ce quâun coup ? Et que fait la facture de cet acte dâun musĂ©e ? ») ; que ce quâArtaud fait au musĂ©e lâexposant (« Que fait-il Ă un musĂ©e dâart moderne ? Ă lâadresse dâun musĂ©e dâart moderne ? »). « Qui fait quoi ? » (Artaud le Moma, GalilĂ©e, 2002) : dix ans plus tard, cette Ă©pineuse question devait nĂ©cessairement revenir hanter les nombreux visiteurs ayant osĂ© sâexposer Ă lâĆuvre dâAntonin Artaud.
9Ceux qui auraient manquĂ© lâexposition pourront sâen procurer dĂ©sormais le catalogue : la grande majoritĂ© des piĂšces exhibĂ©es y figurent, lĂ encore lâeffort dâexhaustivitĂ© est remarquable. Le catalogue Antonin Artaud, dirigĂ© par Guillaume Fau, est divisĂ© en quatre parties (« autoportraits », « aliĂ©nation et crĂ©ation », « théùtre / cinĂ©ma », « écrits sur lâart ») : il reprend donc globalement la structure de lâexposition. Les textes de Jean-Luc Nancy, Jean-Michel Rey, Guillaume Fau et Ăvelyne Grossman portent respectivement sur chacune de ces dimensions de lâĆuvre. Ă lâintĂ©rieur de ces sections sont disposĂ©s, selon leur objet, les rĂ©flexions de Nelly Kaplan et Jean-François Chevrier, ainsi que les tĂ©moignages de Florence Loeb et Raymonde Carasco.
10« Le visage plaquĂ© sur la face dâArtaud », de Jean-Luc Nancy, met en texte ce qui aura heurtĂ© le spectateur pĂ©nĂ©trant dans le vestibule aux autoportraits, de telle façon quâon entre dans le catalogue comme Ă lâexposition. Dans son beau texte, sorte dâantichambre (de tortureâŠ), Nancy malmĂšne Ă la fois lâ« image » et la langue dâArtaud en ne le citant pas dans les rĂšgles : « Des mots de lui ont Ă©tĂ© plaquĂ©s, collĂ©s dans un texte qui refuse de se distinguer dâeux comme dâun matĂ©riel puisĂ© dans la citerne Ă citations », sâexplique-t-il de sa « malfaçon ». Le tour de force quâopĂšre Nancy est de faire en sorte que ce soit nous que le visage dâArtaud regarde, nous tous (autant, sinon plus, que lui, lâ« exposé ») qui soyons soumis Ă la question : « [Artaud] nâest occupĂ© que de cette surface avec laquelle il se confond et qui le plaque face Ă nous comme un projecteur, comme une lampe dâinterrogatoire ». Cette phrase, que Nancy Ă©crit au sujet dâArtaud, « [âŠ] câest lui, dĂ©jĂ , câest lui par son regard sur nous qui nous a dĂ©pouillĂ©s de la sĂ©curitĂ© dans laquelle nous aurions pu, sans lui, nous croire protĂ©gĂ©s », sâapplique tout aussi bien Ă son propre texte, qui brouille les rapports entre (Artaud) lâ« exposé » â Ă la fois auteur, artiste, Ćuvre, vie â et (Nancy) lâ« exposant » ou dĂ©cuplant sa puissance â Ă la fois critique et visiteur comme un autre, soumis Ă la question⊠de lâ« exposition ».
11Dans « Une anatomie inachevĂ©e », Jean-Michel Rey rapproche les pensĂ©es de Nietzsche et dâArtaud. Ces deux « mĂ©decins » rĂ©flĂ©chissent aux « maladies », qui, chez lâhomme, « donnent Ă voir et Ă comprendre les dĂ©faillances de lâart pour un moment de civilisation » : selon Nietzsche, comme selon Artaud, il nây a que lâart qui puisse renouer les liens entre corps et pensĂ©e, amĂ©nager un espace Ă ce qui nâest encore rien, donner vie Ă ce qui est Ă naĂźtre, Ă ce qui nâa pas encore commencer Ă ĂȘtre. Câest ce « pas encore » qui intĂ©resse Jean-Michel Rey, le « surcroĂźt de non-savoir qui requiert comme impĂ©rativement lâintervention de lâart, qui lâautorise mĂȘme », de mĂȘme que « tout ce que peuvent reprĂ©senter ce retard et cette attente, cet ajournement et le dĂ©sir quâil paraĂźt susciter immanquablement ». Ă la lecture de ces mots de Rey, dans lesquels on reconnaĂźtra lâessentiel du vaste projet quâArtaud esquisse dans Le Théùtre et son Double (notamment dans « Le Théùtre et la peste »), il y en a un qui frappe tout particuliĂšrement : celui de « dĂ©sir ». Ce vocable, quâ« ose » Jean-Michel Rey au sujet dâArtaud (tout ce qui touche au sexuel, Ă lâengendrement et Ă la procrĂ©ation lâhorrifieâŠ), serait-il celui qui travaille le plus profondĂ©ment les rapports entre Nietzsche, qui use Ă profusion du « dĂ©sir », et Artaud qui, (lui prĂ©fĂ©rant dâautres termes, tels que la « faim ») lâemploie paradoxalement si peu ? LâhypothĂšse que nous risquons nâest quâun exemple (parmi tant dâautres â ce texte est dâune admirable richesse) des pistes que peut inspirer cette rĂ©flexion sur le corps, la maladie et lâart.
12Dans « LâAtelier de la Cruauté », Guillaume Fau retrace, dans lâexpĂ©rience théùtrale et cinĂ©matographique dâArtaud, la « genĂšse » du Théùtre et son Double, cet important ouvrage qui a bouleversĂ© la conception du théùtre contemporain, dans lequel Artaud, comme lâon sait, appelle les diffĂ©rentes instances du spectacle (auteurs, acteurs, metteurs en scĂšne, spectateurs) Ă ne plus se considĂ©rer comme dissociĂ©es. AprĂšs avoir examinĂ© les idĂ©es dâArtaud concernant le jeu des acteurs et la mise en scĂšne, Fau sâattarde Ă son approche du cinĂ©ma. Il se penche notamment sur le conflit lâopposant Ă Germaine Dulac lors du tournage de son scĂ©nario La Coquille et le Clergyman, puis sur les dĂ©ceptions que lui cause lâĂ©mergence du cinĂ©ma parlant. Guillaume Fau perçoit dans ces revers cinĂ©matographiques le prolongement dâune « quĂȘte » inaugurĂ©e par la Correspondance avec Jacques RiviĂšre : la pensĂ©e dâArtaud, conclut-il, nâa jamais cessĂ© « de trouver, Ă partir du poison qui lâassaille (la maladie trouant lâarriĂšre-plan de la reprĂ©sentation), son propre contrepoison afin de remettre la vie en jeu lĂ mĂȘme oĂč elle fait subitement dĂ©faut ».
13DĂ©fier la mort est Ă©galement lâapanage dâAbel Gance, pour qui « la violence dans les images Ă©tait geste quotidien ». Comme lâĂ©crit si bien Nelly Kaplan, proche collaboratrice du rĂ©alisateur : « Sâil y a deux ĂȘtres qui nâont jamais cessĂ© de hurler leur vĂ©ritĂ© au milieu du dĂ©sert, ce sont bien Gance et Artaud ». « Dans le dĂ©dale de lâesprit », Kaplan examine les rapports, amicaux mais houleux, que le rĂ©alisateur entretint avec son jeune protĂ©gĂ©. Si lâon dispose des lettres dâArtaud, on dĂ©couvre dans ce texte les rĂ©ponses de Gance⊠Celui-ci note, par exemple, Ă la lecture dâune lettre dâArtaud, dans laquelle il lâimplore, enflammĂ©, dâintervenir en sa faveur auprĂšs de son ami Jean Epstein afin quâil puisse dĂ©crocher le rĂŽle dâUsher dans La chute de la maison Usher (dâEdgar Poe) : « âPour Artaud. Il faut avoir la force de contenir et de possĂ©der les idĂ©es pour ne pas ĂȘtre possĂ©dĂ© par elles. LâHomme ne doit pas ĂȘtre le contenu â mais le contenant. LĂ est votre unique problĂšmeâ ». En dĂ©pit de lâadmiration quâil lui vouait, câest dire le « prudent retrait » de Gance (rappelant celui dâun certain Jacques RiviĂšre) face aux « outrances artaudiennes »âŠ
14Jean-François Chevrier, pour sa part, veut penser lâĂ©volution du « drame mental » chez Antonin Artaud, ou la prĂ©pondĂ©rance de ce quâil appelle, dans le beau titre de son texte, « La vĂ©ritĂ© de lâhallucination contre âle mensonge de lâĂtreâ ». Traquer le motif de lâĆil rĂ©vulsĂ© ou de lâ« autoscopie nĂ©gative » dans toute lâĆuvre dâArtaud, câest lâambitieux projet de Chevrier : de la « dĂ©subjectivisation » caractĂ©risant Paul Les Oiseaux ou la Place de lâamour (quâil rapproche du « théùtre de lâesprit » mallarmĂ©en) à « lâexemplaritĂ© de lâautoportrait de Van Gogh », dont la projection, « âcomme en coup de canon Ă la surface la plus extrĂȘme de la toile, / et qui tout dâun coup se voit arrĂȘtĂ© / par un Ćil vide, / et retournĂ© vers le dedansâ », en passant par LâOmbilic des limbes (« âLe soleil a comme un regard. Mais un regard qui regarderait le soleilâ ») et « La lettre de la voyante » (« [âŠ] âcet Ćil, ce regard sur moi-mĂȘme, cet unique regard dĂ©solĂ© qui est toute mon existenceâ ». Si le texte de Chevrier a le mĂ©rite de se fonder sur une Ă©tude intensive de toute lâĆuvre dâArtaud, il lui est pour la mĂȘme raison ardu de lâapprofondir (comme, par moments, difficile pour le lecteur de suivre son dĂ©ploiementâŠ) sur quelques pages. NĂ©anmoins, de cet examen, Jean-François Chevrier conclut quâil faut tirer « deux modes de lâocculte » chez Artaud : le mauvais occulte consisterait à « entretenir le mensonge de lâĂȘtre en soumettant le visible Ă lâinvisible » et le bon, lâ« occulte vrai », selon les mots dâArtaud, serait « âune extension du visible et du sensible dans un monde moins pĂ©nĂ©tré⠻. De mĂȘme, il y aurait deux modes hallucinatoires : la mauvaise hallucination, « celle des envoĂ»tements et des fausses visions » (« folie quâon enferme »), et lâautre, « active dans lâĂ©criture », « [abolissant] la distinction entre intĂ©rieur et extĂ©rieur ».
15Ăvelyne Grossman pose la question de lâ« occulte » tout autrement dans « Lâart crĂšve les yeux » : « Comment sous la fixitĂ© apparente des formes retrouver la palpitation de la vie ? » ; « Comment, pour reprendre lâexpression de Merleau-Ponty, la vision peut-elle se faire geste chez Artaud, comment lâĆil trace-t-il des traits qui sont des actes ? » Si les interrogations dâĂvelyne Grossman dĂ©butent toutes par lâadverbe « comment », son intĂ©rĂȘt dĂ©passe largement la « technique » du dessin ; ce qui attire son attention, câest « ce qui le dĂ©borde » chez Artaud, « ce quâon aimerait nommer son aura si Benjamin nâavait employĂ© le mot pour dĂ©signer tout autre chose, ou encore son Kha, son Double, ces mots qui au théùtre dĂ©signent pour Artaud lâĂąme corporelle des choses, lâombre vivante de la matiĂšre â ces âĂ©cheveaux de vibrationsâ auxquels il nâa jamais cessĂ© de croire ». Ăvelyne Grossman analyse donc la prĂ©sence de ce « Double » ou de lâombre qui « dĂ©borde », dĂ©bonde, lâĆuvre dâArtaud pour lâempĂȘcher de figer ou de « prendre », notamment dans La Mort et lâhomme, ce dessin oĂč « tout est double et symĂ©triquement rĂ©pĂ©tĂ© comme en Ă©cho ». Des tout premiers textes dâArtaud (qui portent sur la peinture, « on ne le sait pas assez », rappelle-t-elle) aux commentaires de ses grands dessins de Rodez, « Lâessentiel est de lutter constamment contre lâinscription comme retombĂ©e de lâexpression », nous dit Grossman : « Toute lâĆuvre dâArtaud, on le sait, est une dĂ©nonciation de la mort, de la croyance en lâĂ©tat de mort. En ce sens la peinture reprĂ©sente trĂšs tĂŽt pour lui le champ dâexploration privilĂ©giĂ© dâun autre espace, celui oĂč pourraient sâimprimer les vibrations dâun corps immortel, dâun corps-ligne rythmĂ© de pulsations dont les fibres et filaments toucheraient aux dimensions de lâunivers ». La conclusion dâĂvelyne Grossman prĂ©sente Ă la fois la densitĂ© et la simplicitĂ© dâun aphorisme : « Sâil nây a pas dâĆuvre, alors lâart, comme le corps, Ă©chappe Ă la mort ».
16Si lâon dispose de quelques lettres pour deviner quel amant, quel fils, quel ami, pouvait ĂȘtre Antonin Artaud, on le dĂ©couvre dans un nouveau rĂŽle, celui de mentor. « Rencontrer Antonin Artaud Ă 16 ans » est un Ă©vĂ©nement qui a profondĂ©ment marquĂ© Florence Loeb. Son beau tĂ©moignage fait apparaĂźtre Antonin Artaud sous un jour inhabituel : protecteur, « guide providentiel » de bon conseil, pĂ©dagogue, mĂȘme, il aura exercĂ© sur sa pensĂ©e une influence manifeste : « Il mâa demandĂ© de lire LautrĂ©amont, Baudelaire, Novalis, Hölderlin, Hoffmannsthal, Edgar Poe, GĂ©rard de Nerval » ; « Je me suis toujours sentie en sĂ©curité avec lui », assure-t-elle. Dans ce court texte, voisin du Portrait de Florence Loeb dans le catalogue, elle explique que lâexpression mĂ©lancolique de son visage lui avait Ă©tĂ© inspirĂ©e par un poĂšme quâArtaud lui rĂ©citait en la dessinant : « Ce fut le Roi de ThulĂ©, de GĂ©rard de Nerval, dâaprĂšs Goethe ». En 1995, Florence Loeb fit un voyage « en hommage Ă Antonin Artaud » sur la Sierra Tarahumara (« âFlorence reliera le mont Fuji-Yama au mont Meru en passant par lâHimalaya le jour du grand Ramaâ, mâa-t-il Ă©crit un jour ») ; Raymonde Carasco aussi.
17Sur les traces dâAntonin Artaud, elle a tournĂ© plusieurs films (fictions ou documentaires ethnographiques) au Mexique. Lâun dâentre eux, Tarahumaras 79 : Tutuguri, rĂ©alisĂ© avec RĂ©gis HĂ©braud, Ă©tait diffusĂ© en boucle sur une borne vidĂ©o de lâexposition. Dans son « Approche de la pensĂ©e tarahumara », Raymonde Carasco raconte comment elle fut initiĂ©e par le dernier chaman lui ayant transmis « la pensĂ©e mĂȘme tarahumara, celle du peuple tarahumara quâil sait, aujourdâhui, menacĂ©e ». Son tĂ©moignage prĂ©sente de nombreuses similitudes (rĂ©ellement troublantesâŠ) avec les textes dâArtaud qui intĂ©resseront non seulement les ethnologues, mais les littĂ©raires, en fait, tous ceux qui voudraient comprendre la nature ou la « signification » que peuvent avoir ces rites dĂ©crits dans le rĂ©cit Dâun voyage au pays des Tarahumaras (1936), ainsi que dans les textes parus Ă la mĂȘme Ă©poque dans El Nacional ; mais câest aux derniers Ă©crits dâArtaud, notamment Le rite du Peyotl chez les Tarahumaras (1948), que le rĂ©cit de Carasco fait le plus souvent Ă©cho. Ce texte, aussi brillant quâĂ©mouvant, Ă lâinstar de lâinitiation, « nâest pas un enseignement, mais une recherche rigoureuse ». Tout homme peut lâ« entreprendre » â sâil a, comme le dit si bien Raymonde Carasco, le dĂ©sir, mais surtout « la patience du travail de voir ».
18Aussi Ă©clectiques puissent-elles paraĂźtre (Artaud nâaurait certes pas dĂ©testĂ© quâelles le soient), chacune de ces contributions bouscule, ou entrelace, Ă sa maniĂšre les catĂ©gories gĂ©nĂ©riques (philosophie, biographie, dessin, cinĂ©ma, etc.) : que ces rĂ©flexions sur Artaud soient thĂ©oriques (Rey, Grossman, Chevrier) ou quâelles se penchent davantage sur son itinĂ©raire biographique (Fau, Kaplan), quâelles soient Ă©crites dans un style qui frĂŽle la fiction (Nancy) ou qui se tienne aux frontiĂšres de lâĆuvre et de la vie (Loeb, Carasco), chacune de ces contributions, donc, « tĂ©moigne » Ă sa façon de la vaste portĂ©e de lâĆuvre dâAntonin Artaud. En dĂ©finitive, ces diffĂ©rents textes intĂšgrent (plus ou moins violemment) un ensemble, miroir â tel quâil se doit de lâĂȘtre chez Artaud â composite, parfois mĂȘme (comme dans le texte de Nancy) dĂ©formant. La variĂ©tĂ© des textes choisis (telle la multiplication des citations en couleurs sur les murs de la galerieâŠ), si elle commence par surprendre, finit par Ă©blouir. Le catalogue Antonin Artaud : rayonnement dâune Ćuvre ou dâune vie, jamais finie, continuellement en Ă©tat dâexposition â ou de rĂ©flexion... De lâĆuvre, de lâ« exposé » ou de lâ« exposant », « qui fait quoi ? » : pourra-t-on jamais le dire ? Il y a fort Ă parier (et lâon peut sâen rĂ©jouir) que cette question demeure, comme Artaud lâeut souhaitĂ©, en suspens...

