Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 3
Arnaud Genon

Les coulisses de l’autofiction

Jean-Louis Jeannelle et Catherine Viollet (éd.), GenÚse et autofiction, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, coll. « Au coeur des textes », n°6, 2007, 262 p.

1L’autofiction est un genre de l’entre-deux : entre le fictionnel et le factuel, entre l’autobiographique et le romanesque, entre le vĂ©cu et le fantasmĂ©, elle amĂšne le lecteur Ă  interroger, Ă  soupçonner ce qui lui est donnĂ© Ă  lire. Elle amĂšne le lecteur Ă  adopter une posture aussi complexe et indĂ©cise que l’est celle de l’auteur dans la mesure oĂč ces deux instances signent un « pacte du leurre », pacte tout aussi Ă©trange et trouble que peut ĂȘtre clair le « pacte de sincĂ©rité » propre Ă  l’autobiographie.

2Voici, pourrait-on dire, oĂč en Ă©tait restĂ©e l’autofiction : il ne s’agissait jusque lĂ  que « d’une affaire de rĂ©ception » comme le note Catherine Viollet dans sa prĂ©sentation. Car jusque lĂ , la critique gĂ©nĂ©tique ne s’était pas encore penchĂ©e sur les passionnantes questions que soulĂšve le prĂ©sent ouvrage, fruit d’une journĂ©e d’étude co-organisĂ©es par les Ă©quipes « GenĂšse et autobiographie » de l’ITEM et Fabula Ă  l’ENS en mai 2005. Comment se construit, s’écrit une autofiction ? Est-il possible d’identifier « les mĂ©canismes de fictionnalisation de soi Ă©ventuellement mis en Ɠuvre » ? Peut-on « situer les lieux et les moments de l’élaboration textuelle oĂč se produisent ces phĂ©nomĂšnes » ? Voici quelques-uns des angles d’approche ici proposĂ©s, quelques-unes des interrogations auxquelles chercheurs et Ă©crivains tentent de rĂ©pondre, afin de renouveler notre regard sur le plus « trouble » des genres, afin de « contribuer Ă  l’intelligibilitĂ© du vaste champ des Ă©critures de soi. »

3Pour commencer, Jean-Louis Jeannelle propose, dans son Ă©clairant article intitulĂ© « OĂč en est la rĂ©flexion sur l’autofiction », de « dresser un nouveau bilan et de poursuivre l’histoire [de l’autofiction] lĂ  oĂč Philippe Lejeune l’avait laissĂ©e » lors de son intervention au colloque de Nanterre, « Autofiction & Cie. PiĂšce en cinq actes », en 1992. Pour ce faire, il sĂ©lectionne quatre grands repĂšres. Le premier, « 1989/2004 », correspond Ă  la soutenance (1989) puis la publication (2004) sous forme modifiĂ©e de la thĂšse de Vincent Colonna. Dans ses travaux, Colonna Ă©tend la dĂ©finition doubrovskienne de l’autofiction Ă  « l’ensemble des procĂ©dĂ©s de fictionnalisation de soi » et distingue, dans son acception du terme, l’autofiction fantastique, biographique, spĂ©culaire ou encore intrusive. Le deuxiĂšme repĂšre, 1996, marque « la fin d’une longue mĂ©fiance vis-Ă -vis de la notion d’autofiction ». Marie Darrieussecq, avec son article « L’autofiction, un genre pas sĂ©rieux », dĂ©montre en rĂ©ponse Ă  GĂ©rard Genette dans Fiction et diction que l’autofiction, par le double pacte qu’elle sous-tend, entre « dans le domaine des Ă©crits constitutivement littĂ©raires ». Jacques Lecarme, Thomas Clerc ou Damien Zanone contribueront Ă  cette lĂ©gitimation de l’autofiction. En 2001, date du troisiĂšme repĂšre, plusieurs propositions alternatives Ă  l’autofiction font leur apparition : le « roman faux » de Jean-Pierre BoulĂ©, « le rĂ©cit indĂ©cidable » de Bruno Blanckeman sont parfois jugĂ©s plus adĂ©quat que le concept d’autofiction. Philippe Forest, quant Ă  lui, tĂ©moigne de l’évolution du concept en l’interrogeant « en fonction du modĂšle romanesque » et non plus seulement en fonction « du modĂšle autobiographique ». C’est en 2004, dernier repĂšre, que Philippe Gasparini fait de l’autofiction « une catĂ©gorie contiguĂ« au roman autobiographique » et devient par lĂ  un type particulier de roman. Enfin, dans la deuxiĂšme partie de son article, JL Jeannelle clarifie la thĂ©orie de l’autofiction en distinguant quatre points litigieux que sont « ambiguĂŻtĂ© et hybridité », « dĂ©finition de la fiction », « histoire littĂ©raire et dĂ©nominations gĂ©nĂ©riques » et « l’imbrication des instances de discours ». Il espĂšre ainsi s’assurer « que ce concept garde tout son tranchant ».

4Isabelle Grell nous rĂ©vĂšle dans « Pourquoi Serge Doubrovsky n’a pu Ă©viter le terme d’autofiction » la captivante genĂšse du mot autofiction par l’intermĂ©diaire d’un parcours Ă  travers quelques feuillets de l’avant-texte de Fils, « Le Monstre ». Car ce mot n’a pas Ă©tĂ© inventĂ© pour la quatriĂšme de couverture de Fils (1977) mais avait bel et bien dĂ©jĂ  Ă©tĂ© inscrit dans le roman au feuillet 1637. Le manque de la mĂšre, la prise de conscience par le narrateur, grĂące Ă  la psychanalyse, qu’il ne s’appartient pas, la volontĂ© de crĂ©er une langue propre pour se raconter sont quelques-uns des Ă©lĂ©ments ici abordĂ©s pour expliquer l’apparition et la motivation du fameux nĂ©ologisme.

5Serge Doubrovsky, dans le dernier article de cette premiĂšre partie, vient mettre « Les points sur les ‘i’ » en ce qui concerne le mot d’autofiction. Il rĂ©affirme la paternitĂ© du nĂ©ologisme, s’appuyant sur les recherches de Philippe Vilain, alors que Marc Weitzman, son petit cousin, avait dĂ©clarĂ© que Jerzy Kosinski Ă©tait l’inventeur du terme. « ‘Leujeuniste’ pur et dur », il insiste sur le fait que l’homonymat est un « critĂšre essentiel » de l’autofiction et note que l’évolution des entreprises de l’écriture de soi (des Confessions de Rousseau aux textes de Doubrovsky, Duras ou Robbe-Grillet) est due Ă  l’évolution de la conception du sujet qui, devenu postmoderne, a perdu toute unitĂ©, toute homogĂ©nĂ©itĂ©. Il nous Ă©claire enfin sur l’écriture et la construction de son texte le plus autofictif, Fils, dĂ©clarant que « l’autofiction, c’est le moyen d’essayer de rattraper, de recrĂ©er, de refaçonner dans un texte, dans une Ă©criture, des expĂ©riences vĂ©cues, de sa propre vie qui ne sont en aucune maniĂšre une reproduction, une photographie » mais bien une « rĂ©invention ».

6L’épreuve des manuscrits commence par la passionnante analyse de Nathalie Mauriac Dyer qui s’interroge sur l’appartenance gĂ©nĂ©rique d’A la recherche du temps perdu afin de savoir s’il s’agit d’une autofiction, comme le suggĂ©rait GĂ©rard Genette dans Palimpsestes ou Figures IV, ou si l’entreprise proustienne relĂšve d’un autre genre. Le problĂšme de La recherche, c’est celui du nom du narrateur qui, parce qu’il n’apparaĂźt qu’une fois dans le texte et est l’objet de tentatives de contournements dans le dossier gĂ©nĂ©tique, soumet le « je » Ă  un « rĂ©gime d’incognito ». Si le paratexte dessine clairement, dans un premier temps, un pacte romanesque, il devient ambigu en 1920 lorsque Proust dĂ©clare que le narrateur « n’est pas toujours moi ». C’est que voulant asseoir Ă  travers La recherche toute sa thĂ©orie de l’art, Proust dut proposer un contrat de lecture « moins ambigu qu’ambivalent » qui cherchait Ă  sĂ©parer le « je » du hĂ©ros et le « je » du narrateur, « quand il se distingue assez du prĂ©cĂ©dent pour ĂȘtre le ‘je’ de Marcel Proust, en tant que critique, philosophe, et bien sĂ»r Ă©crivain. », ce « je » critique n’étant qu’un « je » autobiographique restreint. En ce sens, et c’est lĂ  que conclut justement Nathalie Mauriac Dyer, « il semble que la prudence soit requise dans l’emploi du terme ‘autofiction’ au sujet d’A la recherche du temps perdu ».

7Dans « Autofiction et mentir-vrai chez Aragon : les aveux de la gĂ©nĂ©tique », Maryse VasseviĂšre interroge le discours autobiographique dans les derniers romans d’Aragon et cherche Ă  analyser la notion de mentir-vrai Ă  travers « la double problĂ©matique de la gĂ©nĂ©tique et de l’autofiction ». Elle aboutit Ă  l’idĂ©e que « le mentir-vrai est moins du cĂŽtĂ© de l’autofiction [
] que du cĂŽtĂ© du rĂ©alisme » et qu’il est « un moyen d’échapper au piĂšge du narcissisme de l’autobiographie en brisant le cercle du moi et en rencontrant le monde rĂ©el. »

8AprĂšs l’étude d’« Une page de Journal du voleur Ă  la lumiĂšre de sa genĂšse » par Pierre-Marie HĂ©ron oĂč est retenue la perspective « de l’imaginaire de vĂ©ritĂ© engagĂ© dans l’écriture de soi » chez Jean Genet, RĂ©gis Tettamanzi se penche sur la fin des Beaux draps de CĂ©line afin de rĂ©vĂ©ler que la derniĂšre sĂ©quence du pamphlet « prĂ©sente toutes les caractĂ©ristiques d’un texte hybride, Ă  mi-chemin entre fiction et rĂ©alité ».

9Ensuite, Philippe Lejeune, revenant sur W ou le souvenir d’enfance de Perec, insiste sur l’idĂ©e que ce texte n’est pas un mĂ©tissage, « n’est pas une fusion, mais au contraire une fission » entre d’un cĂŽtĂ© l’autobiographie et de l’autre la fiction, cette derniĂšre partie ayant Ă©tĂ© rĂ©digĂ©e dans le cadre d’un autre projet. Ainsi, W ne peut ĂȘtre qualifiĂ© d’autofiction que dans la mesure oĂč ce terme s’entend dans « le sens large et vague pour dĂ©signer ce lieu intermĂ©diaire oĂč il se passe tant de choses passionnantes et compliquĂ©es ». Perec, lui, s’intĂ©ressait davantage, en ce qui concerne l’autobiographie, aux notions d’écart et de dĂ©viation qu’à celle de mĂ©lange qui caractĂ©rise l’autofiction.

10Enfin, Philippe Gasparini conclut cette deuxiĂšme partie en questionnant le travail d’Annie Ernaux. Il analyse Se perdre (2001), ensemble de notes prises au jour le jour, racontant la passion entre la narratrice et un homme dĂ©signĂ© par la lettre « S » comme l’avant texte de Passion simple (1991) qui Ă©voque la mĂȘme aventure. A la fin de l’article, Annie Ernaux apporte quelques prĂ©cisions par l’intermĂ©diaire de rĂ©ponses aux questions posĂ©es par Philippe Gasparini.

11Le dernier chapitre de l’ouvrage rĂ©unit les contributions de « praticiens » de l’autofiction dont certains en sont aussi les thĂ©oriciens. C’est le cas de Vincent Colonna, auteur d’une thĂšse de rĂ©fĂ©rence sur le sujet, devenue livre (Autofiction & autres mythomanies littĂ©raires, Éditions Tristram, 2004), qui dans sa « Note sur une autofiction fantastique » Ă©voque l’écriture de son texte intitulĂ© Ma vie transformiste (Tristram 2001). Philippe Vilain, Ă©crivain (L’étreinte, L’étĂ© Ă  Dresde publiĂ©s chez Gallimard, respectivement en 1997 et 2003) mais aussi auteur d’une DĂ©fense de Narcisse (Grasset, 2005) se propose dans « L’épreuve du rĂ©fĂ©rentiel » de relire ses brouillons et d’interroger des notions telles que le cryptage du rĂ©fĂ©rentiel ou encore de l’ajout et des dĂ©placements du rĂ©fĂ©rentiel dans ses textes. Philippe Forest, romancier et universitaire, dĂ©fend, quant Ă  lui, l’idĂ©e que « La vie est un roman » et que « la littĂ©rature ne consiste donc plus en une opĂ©ration visant Ă  mĂ©tamorphoser la vie en roman mais trĂšs exactement Ă  faire apparaĂźtre la vie elle-mĂȘme comme roman ».

12Les contributions de Camille Laurens, « (Se) dire et (s’)interdire » sur les questions liĂ©es aux diffĂ©rentes formes de censure, de Catherine Cusset « L’écriture de soi : un projet moraliste » et d’Anne Garreta « Autofiction : la Ford intĂ©rieure et le self roman », contributions auxquelles il faut ajouter la riche bibliographie de Jean-Louis Jeannelle viennent complĂ©ter l’ensemble du recueil.

13Le mĂȘme Jean-Louis Jeannelle se demandait, Ă  la fin de son article Ă©voquĂ© plus haut, si la gĂ©nĂ©tique pouvait apporter aujourd’hui sa contribution au dĂ©bat sur l’autofiction. À la lecture de cet ouvrage, on ne peut rĂ©pondre que par l’affirmative. Non seulement il Ă©claire d’un nouveau jour ce qui jusqu'Ă  alors Ă©tait envisagĂ© du seul point de vue de la rĂ©ception, mais il rĂ©vĂšle aussi et surtout que les vĂ©ritables enjeux de cette Ă©pineuse question gĂ©nĂ©rique se trouvent justement du cĂŽtĂ© de la gĂ©nĂ©tique. Et il est certain que dĂ©sormais, toute approche critique sĂ©rieuse du genre aura tout Ă  gagner Ă  venir interroger ses coulisses, l’envers du dĂ©cor que constituent les avant-textes.