Les coulisses de lâautofiction
1Lâautofiction est un genre de lâentre-deux : entre le fictionnel et le factuel, entre lâautobiographique et le romanesque, entre le vĂ©cu et le fantasmĂ©, elle amĂšne le lecteur Ă interroger, Ă soupçonner ce qui lui est donnĂ© Ă lire. Elle amĂšne le lecteur Ă adopter une posture aussi complexe et indĂ©cise que lâest celle de lâauteur dans la mesure oĂč ces deux instances signent un « pacte du leurre », pacte tout aussi Ă©trange et trouble que peut ĂȘtre clair le « pacte de sincĂ©rité » propre Ă lâautobiographie.
2Voici, pourrait-on dire, oĂč en Ă©tait restĂ©e lâautofiction : il ne sâagissait jusque lĂ que « dâune affaire de rĂ©ception » comme le note Catherine Viollet dans sa prĂ©sentation. Car jusque lĂ , la critique gĂ©nĂ©tique ne sâĂ©tait pas encore penchĂ©e sur les passionnantes questions que soulĂšve le prĂ©sent ouvrage, fruit dâune journĂ©e dâĂ©tude co-organisĂ©es par les Ă©quipes « GenĂšse et autobiographie » de lâITEM et Fabula Ă lâENS en mai 2005. Comment se construit, sâĂ©crit une autofiction ? Est-il possible dâidentifier « les mĂ©canismes de fictionnalisation de soi Ă©ventuellement mis en Ćuvre » ? Peut-on « situer les lieux et les moments de lâĂ©laboration textuelle oĂč se produisent ces phĂ©nomĂšnes » ? Voici quelques-uns des angles dâapproche ici proposĂ©s, quelques-unes des interrogations auxquelles chercheurs et Ă©crivains tentent de rĂ©pondre, afin de renouveler notre regard sur le plus « trouble » des genres, afin de « contribuer Ă lâintelligibilitĂ© du vaste champ des Ă©critures de soi. »
3Pour commencer, Jean-Louis Jeannelle propose, dans son Ă©clairant article intitulĂ© « OĂč en est la rĂ©flexion sur lâautofiction », de « dresser un nouveau bilan et de poursuivre lâhistoire [de lâautofiction] lĂ oĂč Philippe Lejeune lâavait laissĂ©e » lors de son intervention au colloque de Nanterre, « Autofiction & Cie. PiĂšce en cinq actes », en 1992. Pour ce faire, il sĂ©lectionne quatre grands repĂšres. Le premier, « 1989/2004 », correspond Ă la soutenance (1989) puis la publication (2004) sous forme modifiĂ©e de la thĂšse de Vincent Colonna. Dans ses travaux, Colonna Ă©tend la dĂ©finition doubrovskienne de lâautofiction à « lâensemble des procĂ©dĂ©s de fictionnalisation de soi » et distingue, dans son acception du terme, lâautofiction fantastique, biographique, spĂ©culaire ou encore intrusive. Le deuxiĂšme repĂšre, 1996, marque « la fin dâune longue mĂ©fiance vis-Ă -vis de la notion dâautofiction ». Marie Darrieussecq, avec son article « Lâautofiction, un genre pas sĂ©rieux », dĂ©montre en rĂ©ponse Ă GĂ©rard Genette dans Fiction et diction que lâautofiction, par le double pacte quâelle sous-tend, entre « dans le domaine des Ă©crits constitutivement littĂ©raires ». Jacques Lecarme, Thomas Clerc ou Damien Zanone contribueront Ă cette lĂ©gitimation de lâautofiction. En 2001, date du troisiĂšme repĂšre, plusieurs propositions alternatives Ă lâautofiction font leur apparition : le « roman faux » de Jean-Pierre BoulĂ©, « le rĂ©cit indĂ©cidable » de Bruno Blanckeman sont parfois jugĂ©s plus adĂ©quat que le concept dâautofiction. Philippe Forest, quant Ă lui, tĂ©moigne de lâĂ©volution du concept en lâinterrogeant « en fonction du modĂšle romanesque » et non plus seulement en fonction « du modĂšle autobiographique ». Câest en 2004, dernier repĂšre, que Philippe Gasparini fait de lâautofiction « une catĂ©gorie contiguĂ« au roman autobiographique » et devient par lĂ un type particulier de roman. Enfin, dans la deuxiĂšme partie de son article, JL Jeannelle clarifie la thĂ©orie de lâautofiction en distinguant quatre points litigieux que sont « ambiguĂŻtĂ© et hybridité », « dĂ©finition de la fiction », « histoire littĂ©raire et dĂ©nominations gĂ©nĂ©riques » et « lâimbrication des instances de discours ». Il espĂšre ainsi sâassurer « que ce concept garde tout son tranchant ».
4Isabelle Grell nous rĂ©vĂšle dans « Pourquoi Serge Doubrovsky nâa pu Ă©viter le terme dâautofiction » la captivante genĂšse du mot autofiction par lâintermĂ©diaire dâun parcours Ă travers quelques feuillets de lâavant-texte de Fils, « Le Monstre ». Car ce mot nâa pas Ă©tĂ© inventĂ© pour la quatriĂšme de couverture de Fils (1977) mais avait bel et bien dĂ©jĂ Ă©tĂ© inscrit dans le roman au feuillet 1637. Le manque de la mĂšre, la prise de conscience par le narrateur, grĂące Ă la psychanalyse, quâil ne sâappartient pas, la volontĂ© de crĂ©er une langue propre pour se raconter sont quelques-uns des Ă©lĂ©ments ici abordĂ©s pour expliquer lâapparition et la motivation du fameux nĂ©ologisme.
5Serge Doubrovsky, dans le dernier article de cette premiĂšre partie, vient mettre « Les points sur les âiâ » en ce qui concerne le mot dâautofiction. Il rĂ©affirme la paternitĂ© du nĂ©ologisme, sâappuyant sur les recherches de Philippe Vilain, alors que Marc Weitzman, son petit cousin, avait dĂ©clarĂ© que Jerzy Kosinski Ă©tait lâinventeur du terme. « âLeujeunisteâ pur et dur », il insiste sur le fait que lâhomonymat est un « critĂšre essentiel » de lâautofiction et note que lâĂ©volution des entreprises de lâĂ©criture de soi (des Confessions de Rousseau aux textes de Doubrovsky, Duras ou Robbe-Grillet) est due Ă lâĂ©volution de la conception du sujet qui, devenu postmoderne, a perdu toute unitĂ©, toute homogĂ©nĂ©itĂ©. Il nous Ă©claire enfin sur lâĂ©criture et la construction de son texte le plus autofictif, Fils, dĂ©clarant que « lâautofiction, câest le moyen dâessayer de rattraper, de recrĂ©er, de refaçonner dans un texte, dans une Ă©criture, des expĂ©riences vĂ©cues, de sa propre vie qui ne sont en aucune maniĂšre une reproduction, une photographie » mais bien une « rĂ©invention ».
6LâĂ©preuve des manuscrits commence par la passionnante analyse de Nathalie Mauriac Dyer qui sâinterroge sur lâappartenance gĂ©nĂ©rique dâA la recherche du temps perdu afin de savoir sâil sâagit dâune autofiction, comme le suggĂ©rait GĂ©rard Genette dans Palimpsestes ou Figures IV, ou si lâentreprise proustienne relĂšve dâun autre genre. Le problĂšme de La recherche, câest celui du nom du narrateur qui, parce quâil nâapparaĂźt quâune fois dans le texte et est lâobjet de tentatives de contournements dans le dossier gĂ©nĂ©tique, soumet le « je » Ă un « rĂ©gime dâincognito ». Si le paratexte dessine clairement, dans un premier temps, un pacte romanesque, il devient ambigu en 1920 lorsque Proust dĂ©clare que le narrateur « nâest pas toujours moi ». Câest que voulant asseoir Ă travers La recherche toute sa thĂ©orie de lâart, Proust dut proposer un contrat de lecture « moins ambigu quâambivalent » qui cherchait Ă sĂ©parer le « je » du hĂ©ros et le « je » du narrateur, « quand il se distingue assez du prĂ©cĂ©dent pour ĂȘtre le âjeâ de Marcel Proust, en tant que critique, philosophe, et bien sĂ»r Ă©crivain. », ce « je » critique nâĂ©tant quâun « je » autobiographique restreint. En ce sens, et câest lĂ que conclut justement Nathalie Mauriac Dyer, « il semble que la prudence soit requise dans lâemploi du terme âautofictionâ au sujet dâA la recherche du temps perdu ».
7Dans « Autofiction et mentir-vrai chez Aragon : les aveux de la gĂ©nĂ©tique », Maryse VasseviĂšre interroge le discours autobiographique dans les derniers romans dâAragon et cherche Ă analyser la notion de mentir-vrai Ă travers « la double problĂ©matique de la gĂ©nĂ©tique et de lâautofiction ». Elle aboutit Ă lâidĂ©e que « le mentir-vrai est moins du cĂŽtĂ© de lâautofiction [âŠ] que du cĂŽtĂ© du rĂ©alisme » et quâil est « un moyen dâĂ©chapper au piĂšge du narcissisme de lâautobiographie en brisant le cercle du moi et en rencontrant le monde rĂ©el. »
8AprĂšs lâĂ©tude dâ« Une page de Journal du voleur Ă la lumiĂšre de sa genĂšse » par Pierre-Marie HĂ©ron oĂč est retenue la perspective « de lâimaginaire de vĂ©ritĂ© engagĂ© dans lâĂ©criture de soi » chez Jean Genet, RĂ©gis Tettamanzi se penche sur la fin des Beaux draps de CĂ©line afin de rĂ©vĂ©ler que la derniĂšre sĂ©quence du pamphlet « prĂ©sente toutes les caractĂ©ristiques dâun texte hybride, Ă mi-chemin entre fiction et rĂ©alité ».
9Ensuite, Philippe Lejeune, revenant sur W ou le souvenir dâenfance de Perec, insiste sur lâidĂ©e que ce texte nâest pas un mĂ©tissage, « nâest pas une fusion, mais au contraire une fission » entre dâun cĂŽtĂ© lâautobiographie et de lâautre la fiction, cette derniĂšre partie ayant Ă©tĂ© rĂ©digĂ©e dans le cadre dâun autre projet. Ainsi, W ne peut ĂȘtre qualifiĂ© dâautofiction que dans la mesure oĂč ce terme sâentend dans « le sens large et vague pour dĂ©signer ce lieu intermĂ©diaire oĂč il se passe tant de choses passionnantes et compliquĂ©es ». Perec, lui, sâintĂ©ressait davantage, en ce qui concerne lâautobiographie, aux notions dâĂ©cart et de dĂ©viation quâĂ celle de mĂ©lange qui caractĂ©rise lâautofiction.
10Enfin, Philippe Gasparini conclut cette deuxiĂšme partie en questionnant le travail dâAnnie Ernaux. Il analyse Se perdre (2001), ensemble de notes prises au jour le jour, racontant la passion entre la narratrice et un homme dĂ©signĂ© par la lettre « S » comme lâavant texte de Passion simple (1991) qui Ă©voque la mĂȘme aventure. A la fin de lâarticle, Annie Ernaux apporte quelques prĂ©cisions par lâintermĂ©diaire de rĂ©ponses aux questions posĂ©es par Philippe Gasparini.
11Le dernier chapitre de lâouvrage rĂ©unit les contributions de « praticiens » de lâautofiction dont certains en sont aussi les thĂ©oriciens. Câest le cas de Vincent Colonna, auteur dâune thĂšse de rĂ©fĂ©rence sur le sujet, devenue livre (Autofiction & autres mythomanies littĂ©raires, Ăditions Tristram, 2004), qui dans sa « Note sur une autofiction fantastique » Ă©voque lâĂ©criture de son texte intitulĂ© Ma vie transformiste (Tristram 2001). Philippe Vilain, Ă©crivain (LâĂ©treinte, LâĂ©tĂ© Ă Dresde publiĂ©s chez Gallimard, respectivement en 1997 et 2003) mais aussi auteur dâune DĂ©fense de Narcisse (Grasset, 2005) se propose dans « LâĂ©preuve du rĂ©fĂ©rentiel » de relire ses brouillons et dâinterroger des notions telles que le cryptage du rĂ©fĂ©rentiel ou encore de lâajout et des dĂ©placements du rĂ©fĂ©rentiel dans ses textes. Philippe Forest, romancier et universitaire, dĂ©fend, quant Ă lui, lâidĂ©e que « La vie est un roman » et que « la littĂ©rature ne consiste donc plus en une opĂ©ration visant Ă mĂ©tamorphoser la vie en roman mais trĂšs exactement Ă faire apparaĂźtre la vie elle-mĂȘme comme roman ».
12Les contributions de Camille Laurens, « (Se) dire et (sâ)interdire » sur les questions liĂ©es aux diffĂ©rentes formes de censure, de Catherine Cusset « LâĂ©criture de soi : un projet moraliste » et dâAnne Garreta « Autofiction : la Ford intĂ©rieure et le self roman », contributions auxquelles il faut ajouter la riche bibliographie de Jean-Louis Jeannelle viennent complĂ©ter lâensemble du recueil.
13Le mĂȘme Jean-Louis Jeannelle se demandait, Ă la fin de son article Ă©voquĂ© plus haut, si la gĂ©nĂ©tique pouvait apporter aujourdâhui sa contribution au dĂ©bat sur lâautofiction. Ă la lecture de cet ouvrage, on ne peut rĂ©pondre que par lâaffirmative. Non seulement il Ă©claire dâun nouveau jour ce qui jusqu'Ă alors Ă©tait envisagĂ© du seul point de vue de la rĂ©ception, mais il rĂ©vĂšle aussi et surtout que les vĂ©ritables enjeux de cette Ă©pineuse question gĂ©nĂ©rique se trouvent justement du cĂŽtĂ© de la gĂ©nĂ©tique. Et il est certain que dĂ©sormais, toute approche critique sĂ©rieuse du genre aura tout Ă gagner Ă venir interroger ses coulisses, lâenvers du dĂ©cor que constituent les avant-textes.

