Lâespace et le rĂ©cit aux temps classiques
1DotĂ© dâun titre fort poĂ©tique, lâouvrage Espaces lointains, espaces rĂȘvĂ©s dans la fiction romanesque du Grand SiĂšcle1 est une Ă©tude universitaire ayant pour sujet les multiples aspects de lâĂ©criture de lâespace dans le roman français classique. Le livre sâinscrit donc pleinement dans le programme formulĂ© par François Moreau, directeur de lâĂ©lĂ©gante collection « Imago Mundi » des Presses de lâUniversitĂ© Paris-Sorbonne : interroger le sens de lâespace et de lâaltĂ©ritĂ© en usant de mĂ©thodes « au confluent de la littĂ©rature pure, de lâanthropologie et de lâhistoire des mentalitĂ©s2 ». Lâargument de fond de lâouvrage consiste en effet Ă mettre en Ă©vidence la double nature du roman de lâĂ©poque de Louis XIII et Louis XIV : dâun cĂŽtĂ© lâinfluence incontestable des nombreuses dĂ©couvertes contemporaines dans le domaine de lâespace (gĂ©ographie, cartographe, sciences, rĂ©cits de voyage) et de lâautre la constance des a priori poĂ©tiques et rhĂ©toriques traditionnels, de la mythologie (y compris les grands mythes de la courtoisie chevaleresque) et de lâimaginaire utopique, auxquels le roman demeure fortement attachĂ©.
2Ce minutieux travail dâanalyse fait preuve, Ă plus dâun Ă©gard, dâun esprit acadĂ©mique ; la rigueur de composition et le caractĂšre novateur du propos sont susceptibles de susciter lâintĂ©rĂȘt dâun lectorat variĂ©. LâAvant-discours et lâĂpilogue mis Ă part, lâouvrage se compose dâun ensemble de sept Ă©tudes, qui sont autant de tentatives de topo-analyse3, selon les diffĂ©rentes rĂ©gions du monde dĂ©crites dans ces fictions â Ă savoir lâAmĂ©rique, lâAfrique, la Turquie, la Perse, la Chine, les pays scandinaves et les Iles FortunĂ©es.
3Exception faite de la quatriĂšme, toutes les Ă©tudes ont Ă©tĂ© menĂ©es par Marie-Christine Pioffet, professeur Ă lâUniversitĂ© York de Toronto, spĂ©cialiste de la littĂ©rature française du Grand SiĂšcle et des Ă©critures viatiques en particulier. Le quatriĂšme chapitre, intitulĂ© « La Perse scudĂ©rienne, ou Lâart de sĂ©duire » (ELR, p. 125-158), reprend un mĂ©moire de maĂźtrise prĂ©sentĂ© en 2004, au sein du mĂȘme Ă©tablissement canadien, par Sara Cotelli. Les thĂšses dĂ©veloppĂ©es dans les textes de Madame Pioffet ayant pour thĂšme lâimagerie du sĂ©rail dans la littĂ©rature galante (Chapitre III), la reprĂ©sentation de la Chine dans le roman du Grand SiĂšcle (Chapitre V) et la poĂ©tique de lâinsularitĂ© Ă la mĂȘme Ă©poque (Chapitre VII), avaient auparavant fait lâobjet de diverses interventions (publications et participations Ă des colloques)4.
4Il convient enfin dâajouter, pour complĂ©ter le relevĂ© factuel, que le livre comporte Ă©galement une riche Bibliographie (mentionnant aussi bien des sources de lâAntiquitĂ©, que des exemples dâexĂ©gĂšse de lâAncien rĂ©gime et des ouvrages critiques rĂ©cents), un Index Nominum, un Index Locorum et plusieurs reproductions cartographiques.
5Laissant volontairement de cĂŽtĂ© une analyse linĂ©aire de lâouvrage, notre argumentaire sera composĂ© de deux mouvements distincts. Nous prendrons tout dâabord appui sur la thĂšse principale de lâauteur, pour la dĂ©passer dans un second temps en explicitant le caractĂšre Ă©tonnamment moderne des romans classiques.
6DâentrĂ©e de jeu, lâauteur constate un double processus Ă prendre en compte dans lâĂ©volution du roman au Grand SiĂšcle. La vitalitĂ© considĂ©rable de la « veine romanesque » de lâĂ©poque sâaccompagne en effet du remarquable intĂ©rĂȘt manifestĂ© par la critique littĂ©raire Ă lâĂ©gard de la fiction romanesque. Toutefois, si lâon a parlĂ© beaucoup du roman5 Ă lâĂ©poque de Louis XIV, ce nâest pas toujours pour en faire lâapologie. Toutes sortes de rĂ©quisitoires sont au contraire Ă lâordre du jour : le caractĂšre corrupteur et la frivolitĂ© du genre (ELR, p. 15), sa gratuitĂ© (Antoine FuretiĂšre6), son idĂ©alisme et son invraisemblance (Nicolas Boileau7), ou encore lâexubĂ©rance de ses aventures extraordinaires (RenĂ© du Chastelet des Boys8).
7Il nâest alors pas rare que les Ă©crivains prĂ©fĂšrent garder lâanonymat (François Dorval-Langlois9). Les critiques favorables, moins nombreuses, concernent presque exclusivement le roman hĂ©roĂŻque et se fondent sur la valeur didactique et le principe mimĂ©tique propres au roman (Madeleine de ScudĂ©ry10). Ătant donnĂ© le conformisme du goĂ»t de lâĂ©poque, on peut Ă juste titre sâattendre Ă ce que les critiques envers la littĂ©rature romanesque soient plus sĂ©vĂšres Ă mesure que celle-ci sâĂ©loigne de la grandeur de lâĂ©popĂ©e. Il nâen reste pas moins vrai que le genre est foisonnant et tend Ă se vulgariser (la rĂ©duction considĂ©rable du volume des ouvrages et lâapparition, vers la fin du siĂšcle, de nouvelles brĂšves, participent peut-ĂȘtre de la mĂȘme Ă©volution).
8Pour ce qui concerne les thĂšmes abordĂ©s par les Ă©crivains et les principes fondamentaux de lâĂ©criture, plusieurs choses doivent ĂȘtre signalĂ©es. Tout dâabord, le motif viatique tĂ©moigne dâune grande vigueur dans la fiction et ce tout au long du siĂšcle (la littĂ©rature regorge dâhistoires persanes, turques, tartares, Ă©gyptiennes, etc. : ELR, p. 17). Ensuite, le rĂ©cit viatique classique, dont les codes essentiels ont traversĂ© les Ă©poques sans subir dâaltĂ©ration, cĂšde devant la fictionnalitĂ© du voyage de plus en plus gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Ce nouvel attrait du lointain, qui nâimplique plus nĂ©cessairement un dĂ©placement physique de lâauteur, a sans doute partie liĂ©e avec une nouvelle apprĂ©hension de lâespace gĂ©nĂ©rĂ©e par diffĂ©rents domaines du savoir : les travaux des chroniqueurs et des topographes ne cessent dâaugmenter tandis que les frĂ©quentes expĂ©ditions en outre-mer provoquent un essor de la gĂ©ographie (ELR, p. 23-32).
9Il se produit par consĂ©quent un Ă©largissement considĂ©rable de lâĂ©coumĂšne romanesque. Une rapide comparaison avec les rĂ©cits de lâAntiquitĂ© suffit pour sâen convaincre. Le monde avait Ă lâĂ©poque pour limite le bassin mĂ©diterranĂ©en, le Moyen Orient et quelques Ăźles issues de lâimagination. DĂ©sormais, une nouvelle imago mundi (ELR, p. 26) intĂšgre pour la premiĂšre fois les cinq ocĂ©ans. Or, Ă mesure que lâĂ©coumĂšne grandit, le monde devient parfois, paradoxalement, plus petit. DĂ©possĂ©dĂ© de sa part de mystĂšre, il est souvent davantage propice au rassemblement quâĂ la dispersion et quâau dĂ©paysement absolu (ELR, p. 19).
10Ainsi, les rapports qui se nouent entre les romans, les acquis scientifiques et les rĂ©cits de voyage, demeurent assez complexes. Et cette complexitĂ© se retrouve Ă©galement au sein de lâespace romanesque. Les analyses de Madame Pioffet et Madame Cotelli ont dĂšs lors pour principal avantage dâĂ©chapper Ă toute conclusion hĂątive et linĂ©aire, comme nous allons le montrer.
11En ce sens, les rĂ©cits dâexplorateurs sur lâAmĂ©rique, quoique contenant des Ă©lĂ©ments merveilleux, peuvent dans la plupart des cas se caractĂ©riser par une « vellĂ©itĂ© rĂ©fĂ©rentielle » (ELR, p. 42), tandis que les « vrais » romans, comme Polexandre11 de Marin Le Roy de Gomberville, restent plus allusifs Ă lâĂ©gard de la topographie. Autrement dit, lâespace dans le roman paraĂźt souvent peu en phase avec les connaissances accumulĂ©es dans dâautres domaines, et cela mĂȘme chez de grands Ă©crivains Ă lâinstar de François de Salignac de La Mothe-FĂ©nelon12, Jean-Ogier de Gombauld13, et Madeleine14 et Georges15 de ScudĂ©ry, outre Gomberville, avec son Polexandre dĂ©jĂ citĂ©.
12Les mĂȘmes exemples montrent cependant que le rĂ©cit viatique privilĂ©gie quelquefois la dĂ©mesure (dans la reprĂ©sentation de la flore et de la faune, de la sociĂ©tĂ© humaine, du territoire), contrairement Ă une certaine retenue des romanciers. La dĂ©mesure Ă©tant certes plus frĂ©quemment liĂ©e au milieu urbain, il ne faut en dĂ©duire pour autant que le roman cherche obligatoirement Ă perpĂ©tuer la vieille tradition pastorale. Force est mĂȘme de constater que la ville devient au fil du temps lâespace dominant des romans.
13La question de la mimesis dans le rĂ©cit classique nâest dâailleurs pas moins Ă©quivoque. Tout en diversifiant la reprĂ©sentation de lâ« ailleurs », les Ă©crivains ne produisent pas de romans « rĂ©alistes ». Dâaucuns semblent mĂȘme vouloir rĂ©cuser une « tyrannie de la vraisemblance » (ELR, p. 106), ce qui est Ă©vident chez SĂ©bastien BrĂ©mond16 et Sieur de NorsĂšgue17. La notion de mimĂ©tisme, au premier sens du terme, recule devant une volontĂ© dâaccĂ©der Ă lâaltĂ©ritĂ© sociale et culturelle sans recourir systĂ©matiquement Ă lâexactitude rĂ©fĂ©rentielle dâun pont de vue topographique. LâaltĂ©ritĂ© spatiale est dĂšs lors marquĂ©e par une Ă©conomie de moyens considĂ©rable. Ainsi, lâimpression dâexotisme nâest pas due Ă lâauthenticitĂ© gĂ©ographique, Ă la couleur locale â lâespace figurĂ© est « oxymorique » (ELR, p. 34) grĂące Ă un jeu avec les codes littĂ©raires. Ce dernier point nous conduit Ă nous interroger sur le statut de la topique conventionnelle dans la fiction romanesque au XVIIe siĂšcle.
14Car, mĂȘme si lâesthĂ©tique littĂ©raire oscille entre lâexactitude et lâimagination, entre la vĂ©racitĂ© et le mythe, un phĂ©nomĂšne rĂ©siste mieux au renouvellement â les lieux communs, issus de la rhĂ©torique ancienne et de la scholastique. Dans le domaine de la topique spatiale, il est possible de distinguer deux principaux groupes de topoi, Ă savoir le locus amoenus et le locus terribilis (ou horribilis). Ceux-ci sont en Ă©troite relation avec le discours Ă©pidictique (dĂ©monstratif), sĂ©parant lâaimable (le louable) et le vil (le blĂąmable), tant dans la littĂ©rature que dans les genres non littĂ©raires. Comme nous lâexplique Ernst Robert Curtius18, le locus amoenus est ce « lieu de plaisance », que lâon trouve pour la premiĂšre fois dans le roman de PĂ©trone : une tranche de nature « belle et ombragĂ©e », dont le dĂ©cor se compose de quelques arbres, dâune prairie, dâun ruisseau (ou dâune source). Au cours de lâĂšre chrĂ©tienne, ce paysage idĂ©alisĂ©, oĂč lâon entend la brise et le chant dâoiseau, devient lâimage du paradis terrestre. Le locus horribilis, quant Ă lui, est ce lieu dâ«effroi, dĂ©sert de sable et montagne escarpĂ©e » (ELR, p. 132).      Â
15Si lâon admet que la densitĂ©, relativement importante, de loci communes dans les textes anciens est inversement proportionnelle Ă la diversitĂ©, relativement restreinte, de lâespace reprĂ©sentĂ©, on est en droit de sâattendre Ă ce que les rĂ©cits classiques, dont lâĂ©tendue et les structures spatiales sâĂ©largissent et se diversifient, soient moins pourvus en topoi. Or, comme le montrent les Ă©tudes de Marie-Christine Pioffet, il nâen est rien. Bien au contraire, le paysage garde toujours les caractĂ©ristiques idĂ©alisĂ©es dâun espace rhĂ©torique (principe du « lieu de plaisance ») et le lointain a encore partie liĂ©e avec le monstrueux (principe du locus horribilis). Câest la raison pour laquelle on parle parfois des anachronismes et anatopismes (ELR, p. 19) romanesques : la stĂ©rĂ©otypie topographique va mĂȘme jusquâĂ doter chaque rĂ©gion de virtualitĂ©s narratives qui lui sont propres (ELR, p. 39). Le roman de RenĂ© Du Chastelet des Boys19 est un exemple Ă©difiant de ce type de procĂ©dĂ©.
16Tout comme un certain nombre dâĂ©lĂ©ments citĂ©s prĂ©cĂ©demment, les lieux communs posent un problĂšme dâinterprĂ©tation, qui tient Ă leur double statut dans les fictions du Grand SiĂšcle. Sâils sont indiscutablement prĂ©sents dans ces fictions, parfois mĂȘme en grand nombre, il nâest en effet pas question dây voir une simple reprise de la topique grĂ©co-latine ou mĂ©diĂ©vale. Ă cela existe au moins une raison. Bien que le rĂ©alisme du rĂ©cit classique demeure tout Ă fait relatif, comme Madame Pioffet le montre Ă plusieurs occasions, le regard que les Ă©crivains portent sur lâespace change inĂ©luctablement Ă une Ă©poque oĂč, objet dâinterrogations scientifiques, il devient dans le mĂȘme temps mieux connu et plus concret quâavant. Il y a fort Ă parier quâil contraste alors avec les lieux purement rhĂ©toriques prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©s, de telle sorte que lâon peut se demander si la thĂšse, soutenue par Madame Pioffet, du caractĂšre « unifié » et non « morcelé » de lâespace, est susceptible dâĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e.
17De fait, peut-ĂȘtre que le locus horribilis, au sein du roman de Gomberville par exemple, sâinscrit dans une stratĂ©gie plus large. Etant donnĂ© que lâAfrique dont il est question « ne constitue un territoire homogĂšne » (ELR, p. 94), mais sâĂ©crit Ă travers un jeu de contraires (ravissement/horreur, nature luxuriante/zones inhospitaliĂšres), le topos du lieu dâeffroi ne joue-t-il pas justement le rĂŽle dâĂ©lĂ©ment perturbateur, qui traduit en lui seul cette hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© et tend Ă dĂ©sagrĂ©ger lâespace ? Il en va semblablement du rapport entre le vĂ©ridique et le fabuleux dans un Ă©pisode de LâHeureux Esclave de BrĂ©mond : « alors que le merveilleux Ă©tait jusque-lĂ absent, on assiste Ă une explosion du rĂ©cit qui sâaffranchit complĂštement des normes de la vraisemblance » (ELR, p. 108).   Â
18Seulement, si tel Ă©tait le cas, nos grands « classiques » du XVIIe siĂšcle paraĂźtraient, pour ainsi dire, plus « modernes » quâon nâa lâhabitude de lâadmettre. Câest pourquoi nous voulons suggĂ©rer quelques pistes de lectures allant dans ce sens, en rĂ©examinant les affirmations les plus importantes antĂ©rieurement Ă©noncĂ©es. Madame Pioffet, prĂ©cisons-le, ne dĂ©veloppe pas ce point. Il semblerait mĂȘme quâelle sâĂ©loigne prudemment de la question pour Ă©viter de trancher. NĂ©anmoins, quelques repĂšres structurels dans son Ă©tude, de mĂȘme que le contexte global dans lequel celle-ci se situe, sont susceptibles de nous mettre sur la voie. Â
19Il convient tout dâabord de sâintĂ©resser au contexte. Comme nous lâavons dĂ©jĂ expliquĂ©, le dĂ©but du livre rend compte de la vivacitĂ© des dĂ©bats menĂ©s au XVIIe siĂšcle au sujet du genre romanesque, gĂ©nĂ©ralement mal compris et souvent accueilli avec suspicion, crainte ou regret. Nombre de livres publiĂ©s en France ont dĂ©jĂ traitĂ© de ce problĂšme, comme Madame Pioffet ne manque pas de rappeler20. Il est peut-ĂȘtre pertinent dâajouter Ă cette liste deux ouvrages plus rĂ©cents â lâanthologie de textes Ă©tablie et commentĂ©e par Camille Esmein-Sarrazin, intitulĂ©e PoĂ©tiques du roman â ScudĂ©ry, Huet, Du Plaisir et autres textes thĂ©oriques et critiques du XVIIe siĂšcle sur le genre romanesque21, ainsi que lâanalyse de Michel Fournier, GĂ©nĂ©alogie du roman. Ămergence dâune formation culturelle au XVIIe siĂšcle en France22. Les deux auteurs mettent tous deux clairement en avant que câest grĂące Ă une large prise en charge thĂ©orique et critique du genre que naĂźt la notion moderne de roman au XVIIe siĂšcle. Cependant, lâidĂ©e selon laquelle le roman moderne apparaĂźt vĂ©ritablement au moment oĂč il commence Ă raisonner massivement sur son statut, ses techniques et son sens, bref Ă se penser en tant que genre problĂ©matique, genre sans genre, nâa bien entendu rien dâinĂ©dit. LâoriginalitĂ© des thĂšses de Fournier et Esmein-Sarrazin, parmi dâautres, consiste en ce quâelles tentent de dĂ©placer en amont les jalons de la modernitĂ© romanesque (c'est-Ă -dire, des discours fondateurs sur le roman et sur lâesthĂ©tique littĂ©raire moderne en gĂ©nĂ©ral), qui ont jusquâĂ prĂ©sent Ă©tĂ© attribuĂ©s systĂ©matiquement au romantisme allemand.
20Si le livre de Madame Pioffet rĂ©pond dans une certaine mesure Ă ce nouvel intĂ©rĂȘt des chercheurs, ce nâest pas par simple contingence des sujets abordĂ©s. Lâincipit, on lâa dit, fait Ă©tat des vives polĂ©miques autour du genre, soulevĂ©es dĂšs la premiĂšre partie du Grand SiĂšcle. Ă travers les analyses effectuĂ©es Ă partir dâun vaste corpus romanesque, Marie-Christine Pioffet et Sara Cotelli sâaccordent souvent Ă dire que lâĂ©criture (celle de lâespace, en particulier) se caractĂ©rise par un penchant pour lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©, la dislocation, lâindĂ©termination. Lâexcipit enfin se clĂŽt sur une note similaire. Car, mĂȘme sâil est notifiĂ© que le projet de la cosmologie gombervillienne Ă©tait de « refaire "lâunitĂ© du monde" » (ELR, p. 224), une motivation diffĂ©rente semble ĂȘtre partagĂ©e par les hĂ©ros : « ce rĂȘve des grands espaces met au jour un dĂ©sir de rompre la monotonie et de combler le vide existentiel dâune grande partie du public confinĂ©e dans le confort douillet de sa demeure » (ELR, p. 225).
21Les mots dont on use ici (caractĂšre « polĂ©mique » du genre, « dislocation », « indĂ©termination », ou encore « monotonie » et « vide existentiel ») appartiennent dâordinaire Ă un vocabulaire rĂ©servĂ© Ă la littĂ©rature moderne. En se gardant scrupuleusement dâaller au bout de lâargument, les auteurs veulent peut-ĂȘtre nous faire comprendre que câest bien dâune modernitĂ© prĂ©coce quâil sâagit ici.
22LâĆuvre Espaces lointains, espaces rĂȘvĂ©s porte, dans sa majeure partie, sur la « fiction romanesque », comme le suggĂšre son sous-titre. Bien que des rĂ©cits de voyage soient commentĂ©s ci et lĂ , les rapports entre le genre viatique et le roman ne participent pas de lâargumentation principale du livre23. Pourtant, on pourrait juger nĂ©cessaire dâapprofondir le sujet. Et ce de prime abord parce que la totalitĂ© des romans Ă©tudiĂ©s dĂ©veloppent une thĂ©matique viatique, mais aussi parce que la recrudescence du thĂšme, Ă lâheure oĂč sâinvente lâesthĂ©tique romanesque moderne24, peut ĂȘtre tenue pour significative. Ă lâinstar de Roland Le Huenen, on pourrait ĂȘtre tentĂ© de voir dans le glissement massif du rĂ©cit de voyage Ă la fiction narrative (en passant par le rĂ©cit dâaventures) le signe dâune crise, qui au dix-septiĂšme siĂšcle secoue non seulement la fiction, mais lâordre du savoir en gĂ©nĂ©ral25 (on songe Ă la lassitude Ă lâĂ©gard du roman hĂ©roĂŻco-galant, mais Ă©galement Ă lâavĂšnement du rationalisme cartĂ©sien).
23Il est dĂšs lors aisĂ©ment comprĂ©hensible que la premiĂšre tendance de cette Ă©volution constitue une certaine libĂ©ration de lâĂ©criture, avant tout par rapport aux lois gĂ©nĂ©riques. Car, une des rares « loi » mimĂ©tiques rĂ©gissant ce quâon a appelĂ© « genre sans loi26 » renvoyait, dâune part, Ă un « dĂ©placement rĂ©el dans lâespace, au long dâune certaine durĂ©e, et qui est dâemblĂ©e posĂ© comme prĂ©alable au rĂ©cit mĂȘme », et dâautre part, prescrivait lâexistence dâun « topos de transparence du discours27 », censĂ© certifier lâauthenticitĂ© de ce dĂ©placement. LâinstabilitĂ© dĂ©jĂ inhĂ©rente au genre viatique sâamplifie donc dans les vrais romans, dĂšs lors que cette double convention structurelle commence Ă sâeffacer. Par consĂ©quent, dans le « genre » romanesque nouveau, il nây a, Ă proprement parler, ni transparence du discours ni pacte dâauthenticitĂ©. Il faut y voir une des raisons du dĂ©sarroi dans lequel se trouve la critique bien-pensante de lâĂ©poque. Madame Pioffet, on lâaura bien compris, ne le dit pas explicitement.
24Pas plus, dâailleurs, quâelle ne tire de conclusion du fait que le savoir gĂ©ographique, c'est-Ă -dire la maĂźtrise libre et rationnelle de lâespace, suscite la mĂ©fiance du cĂŽtĂ© du pouvoir. Lâauteur, il est vrai, prend le soin dâĂ©voquer, aprĂšs AndrĂ© Weisrock28, la dĂ©cision de Louis XIII dâinstaurer le titre de « gĂ©ographe du Roi » (ELR, p. 23). Ne faut-il pas pourtant y discerner une volontĂ©, de la part de lâautoritĂ©, de sâapproprier un savoir-faire potentiellement contestataire Ă lâĂ©gard dâun ordre institutionnel Ă©tabli, qui contrĂŽle lâattribution du savoir ?
25Câest encore, selon Madame Pioffet, grĂące Ă lâesprit critique et la philosophie cartĂ©sienne, que les contemporains de Louis XIV et de Richelieu doutent des spĂ©culations coutumiĂšres concernant lâexistence des espaces merveilleux (ceux des Ăźlots mythiques au milieu des ocĂ©ans, entre autres, ELR, p. 27). Cet exemple cache la thĂšse bien connue de Marie-Christine Pioffet : au moment oĂč les expĂ©ditions scientifiques et les connaissances gĂ©ographiques sâapprĂȘtent Ă dissoudre les derniers rĂ©sidus de la conscience mystique et mythopoĂŻĂ©tique, la fiction narrative prend du retard â puisque le regard quâelle porte sur lâĂ©tranger et sur lâailleurs est toujours en partie ancrĂ© dans le mythe et rĂ©pond aux conventions de la rhĂ©torique. Il est donc possible Ă nouveau dâapporter un complĂ©ment Ă la lecture de Madame Pioffet. Nâest-ce pas en effet Ă la fiction dâoffrir un espace oĂč une libertĂ© spĂ©culative sera opposĂ©e au savoir officiel, sous forme de droit Ă la nĂ©gociation des limites non seulement entre territoires gĂ©ographiques, mais aussi entre diffĂ©rentes maniĂšres dâen rendre compte dans la littĂ©rature, alternant topographie authentique et Ă©criture du merveilleux, rĂ©cit, description et crĂ©ation de lieux proprement rhĂ©toriques ? Lâesprit critique ne serait-il pas alors Ă chercher dans le savoir romanesque lui-mĂȘme, Ă lâencontre de ce que Madame Pioffet qualifie dâ« a priori idĂ©ologiques » (discutĂ©s dans ELR, p. 28-32), sous-jacents Ă la quasi-totalitĂ© de la gĂ©ographie (royale et ecclĂ©siastique) ? Â
26Selon le mĂȘme argument, le resserrement de la sphĂšre terrestre dans la fiction du dix-septiĂšme siĂšcle, sâaccompagnant dâun Ă©largissement de lâĂ©coumĂšne (qui a inspirĂ© quelques passages dans le livre de Madame Pioffet), peut se lire non comme une incapacitĂ© de rendre compte de lâaltĂ©ritĂ© culturelle et spatiale, mais comme une volontĂ© de crĂ©er un espace auquel le lecteur puisse sâidentifier. Mais, en mĂȘme temps, une nouvelle compĂ©tence est attendue du lecteur dĂšs lors quâil devient possible de lire un territoire gĂ©ographique comme un espace commun. Une lecture au deuxiĂšme degrĂ© sâamorce alors, invitant Ă abandonner les lois de la forma mentis et les mappemondes morales29 au profit dâune insĂ©curitĂ© naissante quant aux formes et aux significations de la reprĂ©sentation des espaces. Bien entendu, il ne faut se tromper ni de dĂ©bat ni dâenjeux : lâabandon des anciens codes littĂ©raires est ici tout Ă fait relatif et encore Ă son commencement. Par consĂ©quent, il nâest pas tant question de nouvelles poĂ©tiques que dâune indĂ©cision grandissante Ă lâĂ©gard de la poĂ©tique.
27Cette indĂ©cision se traduit Ă©galement dans la structure du livre de Madame Pioffet : au lieu dâorganiser son ouvrage autour des diffĂ©rentes tendances dans la reprĂ©sentation de lâespace, lâauteur opte, on lâa dit, pour un plan dont chacune des parties traite dâun pays prĂ©cis. Une grande diversitĂ© des Ă©critures, remarquable chez des Ă©crivains presque contemporains, est pourtant indĂ©niable. Ă titre dâexemple, il est possible dâobserver Ă la fois un souci de lâauthentique et du factuel, chez des Ă©crivains comme Georges de ScudĂ©ry30 et François le MĂ©tel de Boisrobert31 (« les prĂ©tentions documentaires sâaiguisent Ă proportion que se fait plus incisive la mise en accusation du roman » : ELR, p. 22), un minimalisme ethnographique frĂ©quent chez Gomberville32, et enfin, une « parodie du rĂ©cit hĂ©roĂŻque » (ELR, p. 101) que lâon doit Ă RenĂ© Du Chastelet des Boys33 et qui se construit Ă travers une accumulation dâĂ©pithĂštes topographiques convenus.
28Il convient de relever un point important dans les exemples prĂ©cĂ©dents : la diversitĂ© spatiale (autrement dit, le rapport dâaltĂ©ritĂ© entre les espaces, mais aussi entre les cultures) nâappartient plus â ou plus seulement â au monde fictionnel, mais devient un Ă©lĂ©ment de lâĂ©criture elle-mĂȘme. On ne reprĂ©sente plus les diffĂ©rents espaces en appliquant simplement la couleur locale et la vĂ©racitĂ© ethnographique, mĂȘme sâil est vrai que le roman tend globalement Ă devenir plus reconnaissable, plus concret. Ce qui compte dĂ©sormais, câest que la chorographie romanesque se complexifie â quâelle englobe de nombreuses façons de dĂ©crire lâespace â ce qui signifie peu Ă peu le refus de la prĂ©dominance de quelques principes poĂ©tiques et rhĂ©toriques conventionnels, toutefois assortis du respect de lâalliance du docere et delectare.
29Ces mutations dans lâesthĂ©tique concernent Ă©galement les lieux communs. Par exemple, le locus amoenus que pratique Gomberville pour dĂ©crire le continent amĂ©ricain possĂšde Ă la fois un ancrage dans la rhĂ©torique et un nouveau sens politique. La description de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine relĂšve en partie de la tradition de lâutopie sociale, dans la veine de Montaigne. La distance gĂ©ographique et le relatif exotisme de ce « lieu de plaisance » oĂč rĂšgne lâĂ©galitĂ© entre hommes, introduisent un Ă©cart stratĂ©gique par rapport Ă la sociĂ©tĂ© française de lâĂ©poque. Dâautres Ă©crivains misent sur dâautres lieux communs et leur possible « politisation ». Le sĂ©rail, en tant quâespace essentiellement hĂ©tĂ©rogĂšne (Ă la fois « interdit et fantasmĂ© ou alternant des scĂšnes de bĂ©atitude amoureuse et de morts tragiques [âŠ] rĂ©sultant le plus souvent dâun troublant mariage entre Eros et Thanatos », ELR, p. 111), est alors particuliĂšrement intĂ©ressant. La polysĂ©mie du morphĂšme turco-persan serĂąi renvoie Ă son flottement symbolique : tantĂŽt il incarne la distance entre des ĂȘtres qui sâaiment, comme au temps des prĂ©cieux, tantĂŽt lâespace de lâenfermement, qui en principe empĂȘche toute sociabilitĂ©, mais se voit cependant promu en lieu de rencontre (Marie-Christine Pioffet analyse ce paradoxe Ă partir de Jean de PrĂ©chac34, ELR. p, 115).
30Soulignons que les exemples de la topique du « mouvement et de la fuite » (ELR, p. 121) au XVIIe siĂšcle sont nombreux. Ainsi, la Chine de Gomberville est chargĂ©e de « zones limitrophes » et dâ« espaces hybrides » (ELR, p. 166), tandis que lâespace septentrional dans les rĂ©cits de Gomberville et dâEustache Le Noble35 sâavĂšre propice Ă la poĂ©tique de lâindĂ©termination. Finalement, en tant que lieux sans contours prĂ©cis par excellence, ce sont les diffĂ©rents espaces Ăźliens qui semblent les mieux Ă mĂȘme de « dĂ©fier toute sorte de localisation » (ELR, p. 196). De fait, le substantif « insularité », largement exploitĂ© par la critique, prĂ©tend traduire ce caractĂšre problĂ©matique propre au territoire insulaire, « mi-terrestre mi-aquatique », porteur « dâambiguĂŻtĂ©s, voire de paradoxes » (ELR, p. 208). Â
31Il a Ă©tĂ© dit Ă maintes reprises et par bien des critiques que le geste fondateur du roman moderne consiste avant tout dans le bouleversement des rĂšgles traditionnelles de lâĂ©criture, notamment celles qui nous viennent de la poĂ©tique aristotĂ©licienne. Ă la suite dâautres Ă©tudes rĂ©centes, celle de Madame Pioffet et Madame Cotelli, quoique dâune maniĂšre indirecte, permet de mettre en exergue les signes prĂ©curseurs de cette modernitĂ© lĂ oĂč on nâa pas lâhabitude de les voir â dans un dix-septiĂšme siĂšcle français, trop souvent considĂ©rĂ© comme lieu dâune poĂ©tique conventionnelle et dâune Ă©criture conformiste.
32Il semblerait mĂȘme quâune double Ă©mancipation sâamorce dans le roman « classique » par rapport aux normes prescrites dans La PoĂ©tique dâAristote, longtemps considĂ©rĂ©es comme insĂ©parables du bon exercice du mĂ©tier dâĂ©crivain. Au principe mimĂ©tique, qui est Ă lâorigine de la figuration dâun espace-temps spĂ©cifique oĂč la fiction « se donne et sâapprĂ©cie comme telle36 » Ă lâaune de sa convenance Ă©thique et rhĂ©torique, la fiction du dix-septiĂšme siĂšcle semble vouloir opposer un nouvel Ă©thos spatial. Dislocation et hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© font dĂ©sormais partie de lâespace romanesque de façon de plus en plus concertĂ©e. En outre, le passage des Belles Lettres Ă la littĂ©rature, qui sâannonce au Grand SiĂšcle, permet au genre du roman de prendre de lâautonomie Ă lâĂ©gard non seulement de la hiĂ©rarchie aristotĂ©licienne des genres, mais aussi de la mimesis des actions. Car, la pratique littĂ©raire devient manifestement « insĂ©parable de sa dĂ©finition37 » : une « glose commentative » (ELR, p. 108) envahit progressivement les fictions et la rĂ©flexion critique fait de plus en plus unitĂ© avec lâĂ©criture de romans. DĂ©sormais, les normes ne vont plus de soi â le roman est un genre Ă rĂ©inventer constamment, ce qui lui garantit Ă©galement une longĂ©vitĂ©.
33Le nouveau regard portĂ© au XVIIe siĂšcle sur le monde et sa gĂ©ographie, qui transparaĂźt dans les diffĂ©rentes maniĂšres de reprĂ©senter lâespace dans la fiction romanesques, permet de souligner que la volontĂ© classique dâ« instruire » le lecteur est impossible Ă rĂ©duire Ă une simple didactique autoritaire. Peut-ĂȘtre devons-nous mĂȘme ajouter Ă la suite dâAndrĂ© Tardieu, que
[âŠ] câest au siĂšcle de Louis XIV que sâest formĂ© lâesprit rĂ©volutionnaire ?... Je parle du rationalisme de Descartes, auquel le siĂšcle suivant nâa ajoutĂ© que bien peu38.

