Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 3
Robert Rakocevic

L’espace et le rĂ©cit aux temps classiques

Marie-Christine Pioffet (avec la collaboration de Sara Cotelli pour le chapitre IV), Espaces lointains, espaces rĂȘvĂ©s dans la fiction romanesque du Grand SiĂšcle, Paris, Presses de l’UniversitĂ© Paris-Sorbonne, collection « Imago Mundi », 2007, 285 p.

1DotĂ© d’un titre fort poĂ©tique, l’ouvrage Espaces lointains, espaces rĂȘvĂ©s dans la fiction romanesque du Grand SiĂšcle1 est une Ă©tude universitaire ayant pour sujet les multiples aspects de l’écriture de l’espace dans le roman français classique. Le livre s’inscrit donc pleinement dans le programme formulĂ© par François Moreau, directeur de l’élĂ©gante collection « Imago Mundi » des Presses de l’UniversitĂ© Paris-Sorbonne : interroger le sens de l’espace et de l’altĂ©ritĂ© en usant de mĂ©thodes « au confluent de la littĂ©rature pure, de l’anthropologie et de l’histoire des mentalitĂ©s2 ». L’argument de fond de l’ouvrage consiste en effet Ă  mettre en Ă©vidence la double nature du roman de l’époque de Louis XIII et Louis XIV : d’un cĂŽtĂ© l’influence incontestable des nombreuses dĂ©couvertes contemporaines dans le domaine de l’espace (gĂ©ographie, cartographe, sciences, rĂ©cits de voyage) et de l’autre la constance des a priori poĂ©tiques et rhĂ©toriques traditionnels, de la mythologie (y compris les grands mythes de la courtoisie chevaleresque) et de l’imaginaire utopique, auxquels le roman demeure fortement attachĂ©.

2Ce minutieux travail d’analyse fait preuve, Ă  plus d’un Ă©gard, d’un esprit acadĂ©mique ; la rigueur de composition et le caractĂšre novateur du propos sont susceptibles de susciter l’intĂ©rĂȘt d’un lectorat variĂ©. L’Avant-discours et l’Épilogue mis Ă  part, l’ouvrage se compose d’un ensemble de sept Ă©tudes, qui sont autant de tentatives de topo-analyse3, selon les diffĂ©rentes rĂ©gions du monde dĂ©crites dans ces fictions – Ă  savoir l’AmĂ©rique, l’Afrique, la Turquie, la Perse, la Chine, les pays scandinaves et les Iles FortunĂ©es.

3Exception faite de la quatriĂšme, toutes les Ă©tudes ont Ă©tĂ© menĂ©es par Marie-Christine Pioffet, professeur Ă  l’UniversitĂ© York de Toronto, spĂ©cialiste de la littĂ©rature française du Grand SiĂšcle et des Ă©critures viatiques en particulier. Le quatriĂšme chapitre, intitulĂ© « La Perse scudĂ©rienne, ou L’art de sĂ©duire » (ELR, p. 125-158), reprend un mĂ©moire de maĂźtrise prĂ©sentĂ© en 2004, au sein du mĂȘme Ă©tablissement canadien, par Sara Cotelli. Les thĂšses dĂ©veloppĂ©es dans les textes de Madame Pioffet ayant pour thĂšme l’imagerie du sĂ©rail dans la littĂ©rature galante (Chapitre III), la reprĂ©sentation de la Chine dans le roman du Grand SiĂšcle (Chapitre V) et la poĂ©tique de l’insularitĂ© Ă  la mĂȘme Ă©poque (Chapitre VII), avaient auparavant fait l’objet de diverses interventions (publications et participations Ă  des colloques)4.

4Il convient enfin d’ajouter, pour complĂ©ter le relevĂ© factuel, que le livre comporte Ă©galement une riche Bibliographie (mentionnant aussi bien des sources de l’AntiquitĂ©, que des exemples d’exĂ©gĂšse de l’Ancien rĂ©gime et des ouvrages critiques rĂ©cents), un Index Nominum, un Index Locorum et plusieurs reproductions cartographiques.

5Laissant volontairement de cĂŽtĂ© une analyse linĂ©aire de l’ouvrage, notre argumentaire sera composĂ© de deux mouvements distincts. Nous prendrons tout d’abord appui sur la thĂšse principale de l’auteur, pour la dĂ©passer dans un second temps en explicitant le caractĂšre Ă©tonnamment moderne des romans classiques.

6D’entrĂ©e de jeu, l’auteur constate un double processus Ă  prendre en compte dans l’évolution du roman au Grand SiĂšcle. La vitalitĂ© considĂ©rable de la « veine romanesque » de l’époque s’accompagne en effet du remarquable intĂ©rĂȘt manifestĂ© par la critique littĂ©raire Ă  l’égard de la fiction romanesque. Toutefois, si l’on a parlĂ© beaucoup du roman5 Ă  l’époque de Louis XIV, ce n’est pas toujours pour en faire l’apologie. Toutes sortes de rĂ©quisitoires sont au contraire Ă  l’ordre du jour : le caractĂšre corrupteur et la frivolitĂ© du genre (ELR, p. 15), sa gratuitĂ© (Antoine FuretiĂšre6), son idĂ©alisme et son invraisemblance (Nicolas Boileau7), ou encore l’exubĂ©rance de ses aventures extraordinaires (RenĂ© du Chastelet des Boys8).

7Il n’est alors pas rare que les Ă©crivains prĂ©fĂšrent garder l’anonymat (François Dorval-Langlois9). Les critiques favorables, moins nombreuses, concernent presque exclusivement le roman hĂ©roĂŻque et se fondent sur la valeur didactique et le principe mimĂ©tique propres au roman (Madeleine de ScudĂ©ry10). Étant donnĂ© le conformisme du goĂ»t de l’époque, on peut Ă  juste titre s’attendre Ă  ce que les critiques envers la littĂ©rature romanesque soient plus sĂ©vĂšres Ă  mesure que celle-ci s’éloigne de la grandeur de l’épopĂ©e. Il n’en reste pas moins vrai que le genre est foisonnant et tend Ă  se vulgariser (la rĂ©duction considĂ©rable du volume des ouvrages et l’apparition, vers la fin du siĂšcle, de nouvelles brĂšves, participent peut-ĂȘtre de la mĂȘme Ă©volution).

8Pour ce qui concerne les thĂšmes abordĂ©s par les Ă©crivains et les principes fondamentaux de l’écriture, plusieurs choses doivent ĂȘtre signalĂ©es. Tout d’abord, le motif viatique tĂ©moigne d’une grande vigueur dans la fiction et ce tout au long du siĂšcle (la littĂ©rature regorge d’histoires persanes, turques, tartares, Ă©gyptiennes, etc. : ELR, p. 17). Ensuite, le rĂ©cit viatique classique, dont les codes essentiels ont traversĂ© les Ă©poques sans subir d’altĂ©ration, cĂšde devant la fictionnalitĂ© du voyage de plus en plus gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Ce nouvel attrait du lointain, qui n’implique plus nĂ©cessairement un dĂ©placement physique de l’auteur, a sans doute partie liĂ©e avec une nouvelle apprĂ©hension de l’espace gĂ©nĂ©rĂ©e par diffĂ©rents domaines du savoir : les travaux des chroniqueurs et des topographes ne cessent d’augmenter tandis que les frĂ©quentes expĂ©ditions en outre-mer provoquent un essor de la gĂ©ographie (ELR, p. 23-32).

9Il se produit par consĂ©quent un Ă©largissement considĂ©rable de l’écoumĂšne romanesque. Une rapide comparaison avec les rĂ©cits de l’AntiquitĂ© suffit pour s’en convaincre. Le monde avait Ă  l’époque pour limite le bassin mĂ©diterranĂ©en, le Moyen Orient et quelques Ăźles issues de l’imagination. DĂ©sormais, une nouvelle imago mundi (ELR, p. 26) intĂšgre pour la premiĂšre fois les cinq ocĂ©ans. Or, Ă  mesure que l’écoumĂšne grandit, le monde devient parfois, paradoxalement, plus petit. DĂ©possĂ©dĂ© de sa part de mystĂšre, il est souvent davantage propice au rassemblement qu’à la dispersion et qu’au dĂ©paysement absolu (ELR, p. 19).

10Ainsi, les rapports qui se nouent entre les romans, les acquis scientifiques et les rĂ©cits de voyage, demeurent assez complexes. Et cette complexitĂ© se retrouve Ă©galement au sein de l’espace romanesque. Les analyses de Madame Pioffet et Madame Cotelli ont dĂšs lors pour principal avantage d’échapper Ă  toute conclusion hĂątive et linĂ©aire, comme nous allons le montrer.

11En ce sens, les rĂ©cits d’explorateurs sur l’AmĂ©rique, quoique contenant des Ă©lĂ©ments merveilleux, peuvent dans la plupart des cas se caractĂ©riser par une « vellĂ©itĂ© rĂ©fĂ©rentielle » (ELR, p. 42), tandis que les « vrais » romans, comme Polexandre11 de Marin Le Roy de Gomberville, restent plus allusifs Ă  l’égard de la topographie. Autrement dit, l’espace dans le roman paraĂźt souvent peu en phase avec les connaissances accumulĂ©es dans d’autres domaines, et cela mĂȘme chez de grands Ă©crivains Ă  l’instar de François de Salignac de La Mothe-FĂ©nelon12, Jean-Ogier de Gombauld13, et Madeleine14 et Georges15 de ScudĂ©ry, outre Gomberville, avec son Polexandre dĂ©jĂ  citĂ©.

12Les mĂȘmes exemples montrent cependant que le rĂ©cit viatique privilĂ©gie quelquefois la dĂ©mesure (dans la reprĂ©sentation de la flore et de la faune, de la sociĂ©tĂ© humaine, du territoire), contrairement Ă  une certaine retenue des romanciers. La dĂ©mesure Ă©tant certes plus frĂ©quemment liĂ©e au milieu urbain, il ne faut en dĂ©duire pour autant que le roman cherche obligatoirement Ă  perpĂ©tuer la vieille tradition pastorale. Force est mĂȘme de constater que la ville devient au fil du temps l’espace dominant des romans.

13La question de la mimesis dans le rĂ©cit classique n’est d’ailleurs pas moins Ă©quivoque. Tout en diversifiant la reprĂ©sentation de l’« ailleurs », les Ă©crivains ne produisent pas de romans « rĂ©alistes ». D’aucuns semblent mĂȘme vouloir rĂ©cuser une « tyrannie de la vraisemblance » (ELR, p. 106), ce qui est Ă©vident chez SĂ©bastien BrĂ©mond16 et Sieur de NorsĂšgue17. La notion de mimĂ©tisme, au premier sens du terme, recule devant une volontĂ© d’accĂ©der Ă  l’altĂ©ritĂ© sociale et culturelle sans recourir systĂ©matiquement Ă  l’exactitude rĂ©fĂ©rentielle d’un pont de vue topographique. L’altĂ©ritĂ© spatiale est dĂšs lors marquĂ©e par une Ă©conomie de moyens considĂ©rable. Ainsi, l’impression d’exotisme n’est pas due Ă  l’authenticitĂ© gĂ©ographique, Ă  la couleur locale – l’espace figurĂ© est « oxymorique » (ELR, p. 34) grĂące Ă  un jeu avec les codes littĂ©raires. Ce dernier point nous conduit Ă  nous interroger sur le statut de la topique conventionnelle dans la fiction romanesque au XVIIe siĂšcle.

14Car, mĂȘme si l’esthĂ©tique littĂ©raire oscille entre l’exactitude et l’imagination, entre la vĂ©racitĂ© et le mythe, un phĂ©nomĂšne rĂ©siste mieux au renouvellement – les lieux communs, issus de la rhĂ©torique ancienne et de la scholastique. Dans le domaine de la topique spatiale, il est possible de distinguer deux principaux groupes de topoi, Ă  savoir le locus amoenus et le locus terribilis (ou horribilis). Ceux-ci sont en Ă©troite relation avec le discours Ă©pidictique (dĂ©monstratif), sĂ©parant l’aimable (le louable) et le vil (le blĂąmable), tant dans la littĂ©rature que dans les genres non littĂ©raires. Comme nous l’explique Ernst Robert Curtius18, le locus amoenus est ce « lieu de plaisance », que l’on trouve pour la premiĂšre fois dans le roman de PĂ©trone : une tranche de nature « belle et ombragĂ©e », dont le dĂ©cor se compose de quelques arbres, d’une prairie, d’un ruisseau (ou d’une source). Au cours de l’ùre chrĂ©tienne, ce paysage idĂ©alisĂ©, oĂč l’on entend la brise et le chant d’oiseau, devient l’image du paradis terrestre. Le locus horribilis, quant Ă  lui, est ce lieu d’«effroi, dĂ©sert de sable et montagne escarpĂ©e » (ELR, p. 132).       

15Si l’on admet que la densitĂ©, relativement importante, de loci communes dans les textes anciens est inversement proportionnelle Ă  la diversitĂ©, relativement restreinte, de l’espace reprĂ©sentĂ©, on est en droit de s’attendre Ă  ce que les rĂ©cits classiques, dont l’étendue et les structures spatiales s’élargissent et se diversifient, soient moins pourvus en topoi. Or, comme le montrent les Ă©tudes de Marie-Christine Pioffet, il n’en est rien. Bien au contraire, le paysage garde toujours les caractĂ©ristiques idĂ©alisĂ©es d’un espace rhĂ©torique (principe du « lieu de plaisance ») et le lointain a encore partie liĂ©e avec le monstrueux (principe du locus horribilis). C’est la raison pour laquelle on parle parfois des anachronismes et anatopismes (ELR, p. 19) romanesques : la stĂ©rĂ©otypie topographique va mĂȘme jusqu’à doter chaque rĂ©gion de virtualitĂ©s narratives qui lui sont propres (ELR, p. 39). Le roman de RenĂ© Du Chastelet des Boys19 est un exemple Ă©difiant de ce type de procĂ©dĂ©.

16Tout comme un certain nombre d’élĂ©ments citĂ©s prĂ©cĂ©demment, les lieux communs posent un problĂšme d’interprĂ©tation, qui tient Ă  leur double statut dans les fictions du Grand SiĂšcle. S’ils sont indiscutablement prĂ©sents dans ces fictions, parfois mĂȘme en grand nombre, il n’est en effet pas question d’y voir une simple reprise de la topique grĂ©co-latine ou mĂ©diĂ©vale. À cela existe au moins une raison. Bien que le rĂ©alisme du rĂ©cit classique demeure tout Ă  fait relatif, comme Madame Pioffet le montre Ă  plusieurs occasions, le regard que les Ă©crivains portent sur l’espace change inĂ©luctablement Ă  une Ă©poque oĂč, objet d’interrogations scientifiques, il devient dans le mĂȘme temps mieux connu et plus concret qu’avant. Il y a fort Ă  parier qu’il contraste alors avec les lieux purement rhĂ©toriques prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©s, de telle sorte que l’on peut se demander si la thĂšse, soutenue par Madame Pioffet, du caractĂšre « unifié » et non « morcelé » de l’espace, est susceptible d’ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e.

17De fait, peut-ĂȘtre que le locus horribilis, au sein du roman de Gomberville par exemple, s’inscrit dans une stratĂ©gie plus large. Etant donnĂ© que l’Afrique dont il est question « ne constitue un territoire homogĂšne » (ELR, p. 94), mais s’écrit Ă  travers un jeu de contraires (ravissement/horreur, nature luxuriante/zones inhospitaliĂšres), le topos du lieu d’effroi ne joue-t-il pas justement le rĂŽle d’élĂ©ment perturbateur, qui traduit en lui seul cette hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© et tend Ă  dĂ©sagrĂ©ger l’espace ? Il en va semblablement du rapport entre le vĂ©ridique et le fabuleux dans un Ă©pisode de L’Heureux Esclave de BrĂ©mond : « alors que le merveilleux Ă©tait jusque-lĂ  absent, on assiste Ă  une explosion du rĂ©cit qui s’affranchit complĂštement des normes de la vraisemblance » (ELR, p. 108).    

18Seulement, si tel Ă©tait le cas, nos grands « classiques » du XVIIe siĂšcle paraĂźtraient, pour ainsi dire, plus « modernes » qu’on n’a l’habitude de l’admettre. C’est pourquoi nous voulons suggĂ©rer quelques pistes de lectures allant dans ce sens, en rĂ©examinant les affirmations les plus importantes antĂ©rieurement Ă©noncĂ©es. Madame Pioffet, prĂ©cisons-le, ne dĂ©veloppe pas ce point. Il semblerait mĂȘme qu’elle s’éloigne prudemment de la question pour Ă©viter de trancher. NĂ©anmoins, quelques repĂšres structurels dans son Ă©tude, de mĂȘme que le contexte global dans lequel celle-ci se situe, sont susceptibles de nous mettre sur la voie.  

19Il convient tout d’abord de s’intĂ©resser au contexte. Comme nous l’avons dĂ©jĂ  expliquĂ©, le dĂ©but du livre rend compte de la vivacitĂ© des dĂ©bats menĂ©s au XVIIe siĂšcle au sujet du genre romanesque, gĂ©nĂ©ralement mal compris et souvent accueilli avec suspicion, crainte ou regret. Nombre de livres publiĂ©s en France ont dĂ©jĂ  traitĂ© de ce problĂšme, comme Madame Pioffet ne manque pas de rappeler20. Il est peut-ĂȘtre pertinent d’ajouter Ă  cette liste deux ouvrages plus rĂ©cents – l’anthologie de textes Ă©tablie et commentĂ©e par Camille Esmein-Sarrazin, intitulĂ©e PoĂ©tiques du roman – ScudĂ©ry, Huet, Du Plaisir et autres textes thĂ©oriques et critiques du XVIIe siĂšcle sur le genre romanesque21, ainsi que l’analyse de Michel Fournier, GĂ©nĂ©alogie du roman. Émergence d’une formation culturelle au XVIIe siĂšcle en France22. Les deux auteurs mettent tous deux clairement en avant que c’est grĂące Ă  une large prise en charge thĂ©orique et critique du genre que naĂźt la notion moderne de roman au XVIIe siĂšcle. Cependant, l’idĂ©e selon laquelle le roman moderne apparaĂźt vĂ©ritablement au moment oĂč il commence Ă  raisonner massivement sur son statut, ses techniques et son sens, bref Ă  se penser en tant que genre problĂ©matique, genre sans genre, n’a bien entendu rien d’inĂ©dit. L’originalitĂ© des thĂšses de Fournier et Esmein-Sarrazin, parmi d’autres, consiste en ce qu’elles tentent de dĂ©placer en amont les jalons de la modernitĂ© romanesque (c'est-Ă -dire, des discours fondateurs sur le roman et sur l’esthĂ©tique littĂ©raire moderne en gĂ©nĂ©ral), qui ont jusqu’à prĂ©sent Ă©tĂ© attribuĂ©s systĂ©matiquement au romantisme allemand.

20Si le livre de Madame Pioffet rĂ©pond dans une certaine mesure Ă  ce nouvel intĂ©rĂȘt des chercheurs, ce n’est pas par simple contingence des sujets abordĂ©s. L’incipit, on l’a dit, fait Ă©tat des vives polĂ©miques autour du genre, soulevĂ©es dĂšs la premiĂšre partie du Grand SiĂšcle. À travers les analyses effectuĂ©es Ă  partir d’un vaste corpus romanesque, Marie-Christine Pioffet et Sara Cotelli s’accordent souvent Ă  dire que l’écriture (celle de l’espace, en particulier) se caractĂ©rise par un penchant pour l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©, la dislocation, l’indĂ©termination. L’excipit enfin se clĂŽt sur une note similaire. Car, mĂȘme s’il est notifiĂ© que le projet de la cosmologie gombervillienne Ă©tait de « refaire "l’unitĂ© du monde" » (ELR, p. 224), une motivation diffĂ©rente semble ĂȘtre partagĂ©e par les hĂ©ros : « ce rĂȘve des grands espaces met au jour un dĂ©sir de rompre la monotonie et de combler le vide existentiel d’une grande partie du public confinĂ©e dans le confort douillet de sa demeure » (ELR, p. 225).

21Les mots dont on use ici (caractĂšre « polĂ©mique » du genre, « dislocation », « indĂ©termination », ou encore « monotonie » et « vide existentiel ») appartiennent d’ordinaire Ă  un vocabulaire rĂ©servĂ© Ă  la littĂ©rature moderne. En se gardant scrupuleusement d’aller au bout de l’argument, les auteurs veulent peut-ĂȘtre nous faire comprendre que c’est bien d’une modernitĂ© prĂ©coce qu’il s’agit ici.

22L’Ɠuvre Espaces lointains, espaces rĂȘvĂ©s porte, dans sa majeure partie, sur la « fiction romanesque », comme le suggĂšre son sous-titre. Bien que des rĂ©cits de voyage soient commentĂ©s ci et lĂ , les rapports entre le genre viatique et le roman ne participent pas de l’argumentation principale du livre23. Pourtant, on pourrait juger nĂ©cessaire d’approfondir le sujet. Et ce de prime abord parce que la totalitĂ© des romans Ă©tudiĂ©s dĂ©veloppent une thĂ©matique viatique, mais aussi parce que la recrudescence du thĂšme, Ă  l’heure oĂč s’invente l’esthĂ©tique romanesque moderne24, peut ĂȘtre tenue pour significative. À l’instar de Roland Le Huenen, on pourrait ĂȘtre tentĂ© de voir dans le glissement massif du rĂ©cit de voyage Ă  la fiction narrative (en passant par le rĂ©cit d’aventures) le signe d’une crise, qui au dix-septiĂšme siĂšcle secoue non seulement la fiction, mais l’ordre du savoir en gĂ©nĂ©ral25 (on songe Ă  la lassitude Ă  l’égard du roman hĂ©roĂŻco-galant, mais Ă©galement Ă  l’avĂšnement du rationalisme cartĂ©sien).

23Il est dĂšs lors aisĂ©ment comprĂ©hensible que la premiĂšre tendance de cette Ă©volution constitue une certaine libĂ©ration de l’écriture, avant tout par rapport aux lois gĂ©nĂ©riques. Car, une des rares « loi » mimĂ©tiques rĂ©gissant ce qu’on a appelĂ© « genre sans loi26 » renvoyait, d’une part, Ă  un « dĂ©placement rĂ©el dans l’espace, au long d’une certaine durĂ©e, et qui est d’emblĂ©e posĂ© comme prĂ©alable au rĂ©cit mĂȘme », et d’autre part, prescrivait l’existence d’un « topos de transparence du discours27 », censĂ© certifier l’authenticitĂ© de ce dĂ©placement. L’instabilitĂ© dĂ©jĂ  inhĂ©rente au genre viatique s’amplifie donc dans les vrais romans, dĂšs lors que cette double convention structurelle commence Ă  s’effacer. Par consĂ©quent, dans le « genre » romanesque nouveau, il n’y a, Ă  proprement parler, ni transparence du discours ni pacte d’authenticitĂ©. Il faut y voir une des raisons du dĂ©sarroi dans lequel se trouve la critique bien-pensante de l’époque. Madame Pioffet, on l’aura bien compris, ne le dit pas explicitement.

24Pas plus, d’ailleurs, qu’elle ne tire de conclusion du fait que le savoir gĂ©ographique, c'est-Ă -dire la maĂźtrise libre et rationnelle de l’espace, suscite la mĂ©fiance du cĂŽtĂ© du pouvoir. L’auteur, il est vrai, prend le soin d’évoquer, aprĂšs AndrĂ© Weisrock28, la dĂ©cision de Louis XIII d’instaurer le titre de « gĂ©ographe du Roi » (ELR, p. 23). Ne faut-il pas pourtant y discerner une volontĂ©, de la part de l’autoritĂ©, de s’approprier un savoir-faire potentiellement contestataire Ă  l’égard d’un ordre institutionnel Ă©tabli, qui contrĂŽle l’attribution du savoir ?

25C’est encore, selon Madame Pioffet, grĂące Ă  l’esprit critique et la philosophie cartĂ©sienne, que les contemporains de Louis XIV et de Richelieu doutent des spĂ©culations coutumiĂšres concernant l’existence des espaces merveilleux (ceux des Ăźlots mythiques au milieu des ocĂ©ans, entre autres, ELR, p. 27). Cet exemple cache la thĂšse bien connue de Marie-Christine Pioffet : au moment oĂč les expĂ©ditions scientifiques et les connaissances gĂ©ographiques s’apprĂȘtent Ă  dissoudre les derniers rĂ©sidus de la conscience mystique et mythopoĂŻĂ©tique, la fiction narrative prend du retard — puisque le regard qu’elle porte sur l’étranger et sur l’ailleurs est toujours en partie ancrĂ© dans le mythe et rĂ©pond aux conventions de la rhĂ©torique. Il est donc possible Ă  nouveau d’apporter un complĂ©ment Ă  la lecture de Madame Pioffet. N’est-ce pas en effet Ă  la fiction d’offrir un espace oĂč une libertĂ© spĂ©culative sera opposĂ©e au savoir officiel, sous forme de droit Ă  la nĂ©gociation des limites non seulement entre territoires gĂ©ographiques, mais aussi entre diffĂ©rentes maniĂšres d’en rendre compte dans la littĂ©rature, alternant topographie authentique et Ă©criture du merveilleux, rĂ©cit, description et crĂ©ation de lieux proprement rhĂ©toriques ? L’esprit critique ne serait-il pas alors Ă  chercher dans le savoir romanesque lui-mĂȘme, Ă  l’encontre de ce que Madame Pioffet qualifie d’« a priori idĂ©ologiques » (discutĂ©s dans ELR, p. 28-32), sous-jacents Ă  la quasi-totalitĂ© de la gĂ©ographie (royale et ecclĂ©siastique) ?  

26Selon le mĂȘme argument, le resserrement de la sphĂšre terrestre dans la fiction du dix-septiĂšme siĂšcle, s’accompagnant d’un Ă©largissement de l’écoumĂšne (qui a inspirĂ© quelques passages dans le livre de Madame Pioffet), peut se lire non comme une incapacitĂ© de rendre compte de l’altĂ©ritĂ© culturelle et spatiale, mais comme une volontĂ© de crĂ©er un espace auquel le lecteur puisse s’identifier. Mais, en mĂȘme temps, une nouvelle compĂ©tence est attendue du lecteur dĂšs lors qu’il devient possible de lire un territoire gĂ©ographique comme un espace commun. Une lecture au deuxiĂšme degrĂ© s’amorce alors, invitant Ă  abandonner les lois de la forma mentis et les mappemondes morales29 au profit d’une insĂ©curitĂ© naissante quant aux formes et aux significations de la reprĂ©sentation des espaces. Bien entendu, il ne faut se tromper ni de dĂ©bat ni d’enjeux : l’abandon des anciens codes littĂ©raires est ici tout Ă  fait relatif et encore Ă  son commencement. Par consĂ©quent, il n’est pas tant question de nouvelles poĂ©tiques que d’une indĂ©cision grandissante Ă  l’égard de la poĂ©tique.

27Cette indĂ©cision se traduit Ă©galement dans la structure du livre de Madame Pioffet : au lieu d’organiser son ouvrage autour des diffĂ©rentes tendances dans la reprĂ©sentation de l’espace, l’auteur opte, on l’a dit, pour un plan dont chacune des parties traite d’un pays prĂ©cis. Une grande diversitĂ© des Ă©critures, remarquable chez des Ă©crivains presque contemporains, est pourtant indĂ©niable. À titre d’exemple, il est possible d’observer Ă  la fois un souci de l’authentique et du factuel, chez des Ă©crivains comme Georges de ScudĂ©ry30 et François le MĂ©tel de Boisrobert31 (« les prĂ©tentions documentaires s’aiguisent Ă  proportion que se fait plus incisive la mise en accusation du roman » : ELR, p. 22), un minimalisme ethnographique frĂ©quent chez Gomberville32, et enfin, une « parodie du rĂ©cit hĂ©roĂŻque » (ELR, p. 101) que l’on doit Ă  RenĂ© Du Chastelet des Boys33 et qui se construit Ă  travers une accumulation d’épithĂštes topographiques convenus.

28Il convient de relever un point important dans les exemples prĂ©cĂ©dents : la diversitĂ© spatiale (autrement dit, le rapport d’altĂ©ritĂ© entre les espaces, mais aussi entre les cultures) n’appartient plus — ou plus seulement — au monde fictionnel, mais devient un Ă©lĂ©ment de l’écriture elle-mĂȘme. On ne reprĂ©sente plus les diffĂ©rents espaces en appliquant simplement la couleur locale et la vĂ©racitĂ© ethnographique, mĂȘme s’il est vrai que le roman tend globalement Ă  devenir plus reconnaissable, plus concret. Ce qui compte dĂ©sormais, c’est que la chorographie romanesque se complexifie — qu’elle englobe de nombreuses façons de dĂ©crire l’espace — ce qui signifie peu Ă  peu le refus de la prĂ©dominance de quelques principes poĂ©tiques et rhĂ©toriques conventionnels, toutefois assortis du respect de l’alliance du docere et delectare.

29Ces mutations dans l’esthĂ©tique concernent Ă©galement les lieux communs. Par exemple, le locus amoenus que pratique Gomberville pour dĂ©crire le continent amĂ©ricain possĂšde Ă  la fois un ancrage dans la rhĂ©torique et un nouveau sens politique. La description de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine relĂšve en partie de la tradition de l’utopie sociale, dans la veine de Montaigne. La distance gĂ©ographique et le relatif exotisme de ce « lieu de plaisance » oĂč rĂšgne l’égalitĂ© entre hommes, introduisent un Ă©cart stratĂ©gique par rapport Ă  la sociĂ©tĂ© française de l’époque. D’autres Ă©crivains misent sur d’autres lieux communs et leur possible « politisation ». Le sĂ©rail, en tant qu’espace essentiellement hĂ©tĂ©rogĂšne (Ă  la fois « interdit et fantasmĂ© ou alternant des scĂšnes de bĂ©atitude amoureuse et de morts tragiques [
] rĂ©sultant le plus souvent d’un troublant mariage entre Eros et Thanatos », ELR, p. 111), est alors particuliĂšrement intĂ©ressant. La polysĂ©mie du morphĂšme turco-persan serĂąi renvoie Ă  son flottement symbolique : tantĂŽt il incarne la distance entre des ĂȘtres qui s’aiment, comme au temps des prĂ©cieux, tantĂŽt l’espace de l’enfermement, qui en principe empĂȘche toute sociabilitĂ©, mais se voit cependant promu en lieu de rencontre (Marie-Christine Pioffet analyse ce paradoxe Ă  partir de Jean de PrĂ©chac34, ELR. p, 115).

30Soulignons que les exemples de la topique du « mouvement et de la fuite » (ELR, p. 121) au XVIIe siĂšcle sont nombreux. Ainsi, la Chine de Gomberville est chargĂ©e de « zones limitrophes » et d’« espaces hybrides » (ELR, p. 166), tandis que l’espace septentrional dans les rĂ©cits de Gomberville et d’Eustache Le Noble35 s’avĂšre propice Ă  la poĂ©tique de l’indĂ©termination. Finalement, en tant que lieux sans contours prĂ©cis par excellence, ce sont les diffĂ©rents espaces Ăźliens qui semblent les mieux Ă  mĂȘme de « dĂ©fier toute sorte de localisation » (ELR, p. 196). De fait, le substantif « insularité », largement exploitĂ© par la critique, prĂ©tend traduire ce caractĂšre problĂ©matique propre au territoire insulaire, « mi-terrestre mi-aquatique », porteur « d’ambiguĂŻtĂ©s, voire de paradoxes » (ELR, p. 208).  

31Il a Ă©tĂ© dit Ă  maintes reprises et par bien des critiques que le geste fondateur du roman moderne consiste avant tout dans le bouleversement des rĂšgles traditionnelles de l’écriture, notamment celles qui nous viennent de la poĂ©tique aristotĂ©licienne. À la suite d’autres Ă©tudes rĂ©centes, celle de Madame Pioffet et Madame Cotelli, quoique d’une maniĂšre indirecte, permet de mettre en exergue les signes prĂ©curseurs de cette modernitĂ© lĂ  oĂč on n’a pas l’habitude de les voir — dans un dix-septiĂšme siĂšcle français, trop souvent considĂ©rĂ© comme lieu d’une poĂ©tique conventionnelle et d’une Ă©criture conformiste.

32Il semblerait mĂȘme qu’une double Ă©mancipation s’amorce dans le roman « classique » par rapport aux normes prescrites dans La PoĂ©tique d’Aristote, longtemps considĂ©rĂ©es comme insĂ©parables du bon exercice du mĂ©tier d’écrivain. Au principe mimĂ©tique, qui est Ă  l’origine de la figuration d’un espace-temps spĂ©cifique oĂč la fiction « se donne et s’apprĂ©cie comme telle36 » Ă  l’aune de sa convenance Ă©thique et rhĂ©torique, la fiction du dix-septiĂšme siĂšcle semble vouloir opposer un nouvel Ă©thos spatial. Dislocation et hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© font dĂ©sormais partie de l’espace romanesque de façon de plus en plus concertĂ©e. En outre, le passage des Belles Lettres Ă  la littĂ©rature, qui s’annonce au Grand SiĂšcle, permet au genre du roman de prendre de l’autonomie Ă  l’égard non seulement de la hiĂ©rarchie aristotĂ©licienne des genres, mais aussi de la mimesis des actions. Car, la pratique littĂ©raire devient manifestement « insĂ©parable de sa dĂ©finition37 » : une « glose commentative » (ELR, p. 108) envahit progressivement les fictions et la rĂ©flexion critique fait de plus en plus unitĂ© avec l’écriture de romans. DĂ©sormais, les normes ne vont plus de soi — le roman est un genre Ă  rĂ©inventer constamment, ce qui lui garantit Ă©galement une longĂ©vitĂ©.

33Le nouveau regard portĂ© au XVIIe siĂšcle sur le monde et sa gĂ©ographie, qui transparaĂźt dans les diffĂ©rentes maniĂšres de reprĂ©senter l’espace dans la fiction romanesques, permet de souligner que la volontĂ© classique d’« instruire » le lecteur est impossible Ă  rĂ©duire Ă  une simple didactique autoritaire. Peut-ĂȘtre devons-nous mĂȘme ajouter Ă  la suite d’AndrĂ© Tardieu, que

[
] c’est au siĂšcle de Louis XIV que s’est formĂ© l’esprit rĂ©volutionnaire ?... Je parle du rationalisme de Descartes, auquel le siĂšcle suivant n’a ajoutĂ© que bien peu38.