Faut-il sauver Paul Bourget des limbes de lâoubli ? LâĂ©crivain et lâessayiste face au temps.
1Il est des auteurs et des penseurs qui ont marquĂ© leur temps mais que le temps a oubliĂ©. Il est des personnalitĂ©s dont on ne voudrait se rappeler que certains traits. Bourget en fait partie. On ne retient volontiers de celui-ci que le thĂ©oricien de la dĂ©cadence et son Essai de psychologie contemporaine, prĂ©cieux outil pour ceux qui sâintĂ©ressent Ă lâentre-deux siĂšcle, mais ses accointances avec le courant Ă©mergeant de lâAction Française dĂ©rangent et lâĂ©crivain quâil fut laisse sceptique : « Le lecteur est souvent indisposĂ© par le contenu rĂ©actionnaire de ses textes, qui nâest pas compensĂ© par les plaisirs esthĂ©tiques que procurent, dans le mĂȘme registre, ceux dâun Bloy ou dâun BarrĂšs : le ton dĂ©monstratif et lâabsence de recherche formelle de lâĂ©criture de Bourget [âŠ] sont donc un autre facteur dâĂ©loignement pour le lecteur contemporainâŠÂ », soulignent les Ă©diteurs scientifiques. Devait-on pour autant occulter ces deux aspects et nous priver dâun maillon utile Ă notre connaissance de lâĂ©poque ? Tel est le projet des textes rĂ©unis par Marie-Ange FougĂšre et Daniel Sangsue : non pas rĂ©habiliter Bourget, mais reconsidĂ©rer sa place en tant quâintellectuel et artiste. SâĂ©clairent alors des linĂ©aments, des perspectives jusquâalors perdues dans le purgatoire de la mĂ©moire universitaire. Câest ainsi un portrait dĂ©complexĂ©, libĂ©rĂ© de tout tabou, parfois dâun irrespect jubilatoire mais toujours juste, que ces articles nous livrent.
2Trois grandes perspectives dâĂ©tude structurent en filigrane le recueil : lâidĂ©ologie bourgĂ©tienne,  ses amitiĂ©s littĂ©raires et sa place dans la production de lâĂ©poque.
3Jean Borie propose ainsi lâ « Esquisse dâune Ă©tude littĂ©raire et idĂ©ologique du Disciple », dans laquelle il met au jour les influences qui ont pĂ©tri lâĂ©criture et la pensĂ©e de Bourget. Il Ă©voque ainsi un incipit pastichant Balzac, des rĂ©sonances stendhaliennes, une perspective dĂ©terministe Ă la Zola, auquel il emprunte par ailleurs lâapplication de la psychologie expĂ©rimentale aux personnages romanesques, quoique de maniĂšre moins heureuse, sacrifiant lâart de conter au profit de la dĂ©monstration. Le Disciple se fait en outre lâĂ©cho de dĂ©bats idĂ©ologiques, tels que les dangers de la « science sans conscience », de la « rivalitĂ© du mĂ©decin et du prĂȘtre comme candidats Ă un magister social [qui] illustre un des grands combats idĂ©ologiques du siĂšcle », ou encore de la question de lâanti-intellectualisme, Greslou abandonnant son maĂźtre Ă penser, Adrien Sixte, pour un cavalier, Jussat, suggĂ©rant par la mĂȘme occasion la connotation homosexuelle des rapports du protagoniste avec ses mentors, thĂšme frĂ©quent Ă la fin du siĂšcle, ainsi que lâarriĂšre-plan boulangiste qui informe les deux pĂŽles masculins entre lesquels hĂ©site Robert de Greslou.
4BĂ©atrice Laville sâintĂ©resse quant Ă elle Ă LâEtape, en tant que roman Ă thĂšse. Elle en dĂ©monte ainsi les ressorts manichĂ©ens, les illustrations grossiĂšrement ficelĂ©es des postulats dĂ©fendus et lâunivocitĂ© du roman qui tend Ă imposer son unique point de vue. Lâauteur formule ainsi une heureuse dĂ©finition du roman Ă thĂšse tel que pratiquĂ© par Bourget :
Au-delĂ de ce que lâon nomma la littĂ©rature dâidĂ©es, le roman Ă thĂšse dans les linĂ©aments de sa composition croise la mise en scĂšne et la mise en discours dâune thĂšse ainsi que la dĂ©monstration de son irrĂ©futable validitĂ©. La thĂšse opĂšre un retour incessant dans une sorte de soliloque du narrateur relayĂ© par quelques personnages autorisĂ©s, jusquâĂ ce que les deux lignes de force discursive et fictionnelle se rejoignent et se fondent dĂ©finitivement dans le jaillissement Ă©piphanique dâune vĂ©ritĂ© Ă la fois dite, vĂ©cue, et reconnue par les protagonistes du roman.
5Au handicap dâun style aride et cousu de fil blanc, Bourget cumule ainsi un goĂ»t peu plaisant pour les vĂ©ritĂ©s rĂ©vĂ©lĂ©es ; BĂ©atrice Laville montre dâailleurs le rĂŽle jouĂ© par les composantes Ă©rudites et scientifiques, qui tendent Ă asseoir lâautoritĂ© du narrateur, arguments dâautoritĂ© en somme, qui Ă nouveau font violence Ă lâintelligence du lecteur, Ă qui il assĂšne, comme Ă un esprit mineur, une vĂ©ritĂ© censĂ©e faire mouche.
6Dans une Ă©tude comparative sur le roman dâanalyse chez Bourget et Maupassant, quâelle annonce dâemblĂ©e problĂ©matique, Laure Helms met en lumiĂšre les rapports entre les deux hommes et entre deux de leurs Ćuvres, Un cĆur de femme et Notre cĆur, Ă©clairant leur maniĂšre propre de traiter un mĂȘme sujet, « cette âmaladie moderneâ quâest lâincapacitĂ© dâaimer ». La diffĂ©rence fondamentale entre les deux Ă©crivains rĂ©side sans doute dans la part de mystĂšre que Maupassant laisse Ă ses personnages, et qui sâaccompagne dâune Ă©conomie de moyens dans la narration, tandis que Bourget sâingĂ©nie Ă analyser, Ă dĂ©cortiquer consciencieusement et didactiquement les mĂ©andres psychologiques des siens, dĂ©rivant dans des digressions qui freinent considĂ©rablement le rythme de lâaction. Lâauteur conclut enfin sur lâambiguĂŻtĂ© bourgĂ©tienne ; si Bourget est certes plus psychologue que romancier, Ă lâinverse de Maupassant, sa dĂ©marche est toutefois critiquable en raison, Ă nouveau, dâune propension Ă lâunivocitĂ©.
7SâintĂ©ressant davantage Ă lâinfluence du contexte socio-culturel sur lâĆuvre de Bourget, Daniel Sangsue propose une rĂ©flexion sur les sciences occultes. AprĂšs dâĂ©clairantes considĂ©rations sur le spiritisme dans la seconde partie du XIXe siĂšcle, lâauteur montre lâambiguĂŻtĂ© de Bourget, fascinĂ© par « lâextranaturel » mais tombant dans le travers qui lui est sans doute le plus caractĂ©ristique : lâariditĂ© de lâesprit dâanalyse. Sâil lâon attend dâun essai une mĂ©thode dâanalyse rigoureuse et la plus objective possible, le rĂ©cit de fiction pĂątit en revanche de cette neutralitĂ© ou de ce positivisme insipide dans une nouvelle Ă visĂ©e fantastique. Daniel Sangsue montre ainsi le caractĂšre dĂ©ceptif du rĂ©cit intitulĂ© « Le FantĂŽme », qui Ă©voque du Maupassant et mĂȘme du Poe, mais qui pĂȘche par un excĂšs de vraisemblance et de didactisme : « la psychologie lâemporte largement sur la mĂ©tapsychique, car lâexplication du fantĂŽme est clairement psychologique ». A nouveau, le talent dâanalyste gĂąte lâart du romancier.
8Sophie Spandonis sâattache pareillement Ă comprendre lâinfluence du milieu intellectuel sur Bourget ; elle met ainsi en lumiĂšre la maniĂšre dont les personnages de Bourget incarnent la thĂ©orie dĂ©terministe ou se rĂ©vĂšlent un contre-exemple Ă la thĂ©orie de lâinconnaissable. LĂ encore est indexĂ© le didactisme maladroit de lâintellectuel, qui ne coule pas ses thĂšses dans le rythme de lâintrigue, mais se sert de celle-ci comme dâun simple prĂ©texte.
9Silvia Disegni propose quant Ă elle de sâintĂ©resser au rĂŽle jouĂ© par Primoli dans lâĂ©criture de Cosmopolis ; lâauteur Ă©voque ainsi les liens Ă©pistolaires qui unirent les deux hommes, les conseils du maĂźtre du VĂ©risme Ă Bourget et la maniĂšre dont le dilettante italien a influencĂ© le hĂ©ros bourgĂ©tien. Est soulignĂ©e Ă©galement la prĂ©sence des thĂ©ories raciales, imbriquĂ©es dans une rĂ©flexion sur lâidentitĂ©, sur lâaspiration Ă la beautĂ©, sur les motifs et les risques du cosmopolitisme, maniĂšre de noyer un ennui pathologique.
10Le genre de la chronique littĂ©raire est abordĂ© par AndrĂ© Guyaux, illustrant lâacuitĂ© de Bourget dans lâapprĂ©hension de son Ă©poque, ainsi que ses talents de thĂ©oricien littĂ©raire. Lâauteur met ainsi en lumiĂšre lâĂ©volution de la pensĂ©e bourgĂ©tienne, somme toute homogĂšne, des chroniques du Parlement jusquâaux Essais de pscychologie contemporaine.
11Denis Pernot envisage quant Ă lui les rapports entre lâĆuvre de Bourget et la jeunesse de lâĂ©poque ; il montre ainsi comment Bourget glisse de la « mĂ©tamorphose physique du quartier Latin » Ă sa « mĂ©tamorphose morale », Ă©largissant sa rĂ©flexion Ă une analogie entre la jeunesse française et la jeunesse anglaise victimes dâun mĂȘme pessimisme, thĂšme rĂ©current dans lâĆuvre bourgĂ©tienne et qui permit au thĂ©oricien de la psychologie contemporaine de trouver un Ă©cho particulier chez les Ă©tudiants dâalors.
12La notion dâ « esprit » est au cĆur de lâarticle de Marie-Ange FougĂšre. Lâauteur rattache lâintĂ©rĂȘt que porte Bourget Ă lâhumour spirituel Ă ses thĂ©ories sur la race ; celui-ci distingue en effet lâhumour français de celui des Italiens et des Anglo-saxons, distinction ressortissant Ă lâidĂ©e de gĂ©nie des peuples. Il sâintĂ©resse par ailleurs Ă la dĂ©gĂ©nĂ©rescence du rire français, devenu grimace ; rĂ©apparaĂźssent alors ses thĂ©ories sur le pessimisme et sur la dĂ©cadence. Si, comme le souligne M.-A. FougĂšre, lâidĂ©e nâest pas nouvelle, puisque dĂ©veloppĂ©e notamment par les Goncourt et Maupassant, le traitement est, lui, typiquement bourgĂ©tien : nous retrouvons la « maniĂšre quasi scientifique » dâĂ©tudier lâesprit français, quâil aborde « sous le mĂȘme angle de vue que les Ă©tats dâĂąme quâil aime Ă analyser, âĂ la maniĂšre dâun naturaliste qui considĂšre les mĆurs dâune espĂšce animale ou le dĂ©veloppement dâune fleurâ ».
13Laurent Dubreuil aborde sous un autre angle lâesprit analytique de lâessayiste, via une rĂ©flexion sur lâessor de la critique, notamment littĂ©raire, liĂ©e à « la propagation dâun mal mondain ». Lâauteur montre ainsi le souci de Bourget de ne pas tomber dans un esprit analytique stĂ©rile, dont il dĂ©nonce les dangers dans sa thĂ©orie sur la dĂ©cadence. ApparaĂźt conjointement Ă celle-ci une analyse bourgĂ©tienne de la contemporanĂ©itĂ© qui se rattache de plus en plus prĂ©cisĂ©ment avec le temps aux postures de Gobineau et de Maurras sur la race.
14Câest Ă Bourget critique dâart que sâintĂ©resse Michela Tonti, soulignant lâimportance  pour Bourget de la maniĂšre de sentir de lâartiste. Le lexique de la sensation revient en effet de maniĂšre rĂ©currente sous la plume du critique, aussi bien Ă lâĂ©gard des PrĂ©raphaĂ©lites que des IndĂ©pendants ; la sensation de la couleur est dĂ©terminante dans lâanalyse, novatrice, de Bourget, qui trouve un Ă©tai scientifique dans les rĂ©centes thĂ©ories sur la physiologie et la psychophysique de la sensation, mais Ă©tablit un rapport nouveau entre lâacuitĂ© de la sensation et le systĂšme nerveux. En filigrane, nous voyons se profiler un rapprochement entre nervosisme et talent artistique, qui, poussĂ© Ă lâextrĂȘme, alimentera les thĂ©ories sur le dĂ©rĂšglement, voire lâaliĂ©nation de lâartiste, ainsi que des linĂ©aments entre la tache de couleur et la dĂ©composition de la phrase, pierre angulaire de la dĂ©cadence stylistique chez Bourget.
15ValĂ©rie Michelet prend pour sa part le contre-pied des perspectives prĂ©cĂ©dentes dans une stimulante Ă©tude sur la rĂ©ception de lâĆuvre bourgĂ©tienne par ses contemporains et notamment « La contestation de la âThĂ©orie de la dĂ©cadenceâ par les romanciers du symbolisme ». Ceux-ci remettent en question le dĂ©terminisme bourgĂ©tien en revendiquant un « art dâextrĂȘme conscience, lâart de gens qui savent terriblement ce quâils pensent, ce quâils veulent, ce quâils font », contraire au sensualisme et Ă la procrastination des dĂ©cadents, diffĂ©rences de style qui ressortissent Ă un rapport au monde opposĂ©.
16Jacques Poirier, enfin, clĂŽt ce recueil dâarticles en sâinterrogeant sur les vicissitudes de la fortune bourgĂ©tienne. Lâauteur analyse ainsi les alĂ©as des romans Ă thĂšse et partant des relectures et des purgatoires de Bourget, ainsi que les interprĂ©tations de son oeuvre au cours des derniĂšres dĂ©cennies, en particulier par Sartre et Jacques Laurent.
17Se dessine de ce recueil dâarticles un portrait dĂ©complexĂ© de Bourget : pas de regard thurifĂ©raire ou accablant, mais une perception critique, Ă©valuative et objective (quâattendre dâautre dans une Ă©tude consacrĂ©e au maĂźtre de lâanalyse ?) dâun homme de son siĂšcle, qui marqua son temps mais que le temps ternit. On retrouve les qualitĂ©s et les dĂ©fauts caractĂ©ristiques de lâessayiste : lâacuitĂ© de lâanalyse et le dĂ©sir de comprendre ses contemporains dâaprĂšs une grille de lecture scientiste, alors de rigueur, lâĂ©chec de lâanalyste lorsquâil se fait romancier, les positions raciales qui annoncent le XXe siĂšcle. Or ce sont sans doute ses dĂ©fauts â le caractĂšre datĂ© de sa pensĂ©e et de son Ćuvre â qui peuvent susciter lâenvie de (re)lire Bourget, en ce quâil Ă©claire une Ă©poque charniĂšre, Ă la fois datĂ©e et en mĂȘme temps porteuse des germes du siĂšcle nouveau, significative de cette dĂ©cadence que thĂ©orisa Bourget, si complexe, si ambivalente, signe simultanĂ© de fin et de renouveau, « passeur vers le siĂšcle qui sâouvre » selon lâheureuse formule de ValĂ©rie Michelet.

