Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 3
Morgane Leray

Faut-il sauver Paul Bourget des limbes de l’oubli ? L’écrivain et l’essayiste face au temps.

Avez-vous lu Paul Bourget ? Textes rĂ©unis par Marie-Ange FougĂšre et Daniel Sangsue, Dijon, EUD, coll. « Écritures », 2007.

1Il est des auteurs et des penseurs qui ont marquĂ© leur temps mais que le temps a oubliĂ©. Il est des personnalitĂ©s dont on ne voudrait se rappeler que certains traits. Bourget en fait partie. On ne retient volontiers de celui-ci que le thĂ©oricien de la dĂ©cadence et son Essai de psychologie contemporaine, prĂ©cieux outil pour ceux qui s’intĂ©ressent Ă  l’entre-deux siĂšcle, mais ses accointances avec le courant Ă©mergeant de l’Action Française dĂ©rangent et l’écrivain qu’il fut laisse sceptique : « Le lecteur est souvent indisposĂ© par le contenu rĂ©actionnaire de ses textes, qui n’est pas compensĂ© par les plaisirs esthĂ©tiques que procurent, dans le mĂȘme registre, ceux d’un Bloy ou d’un BarrĂšs : le ton dĂ©monstratif et l’absence de recherche formelle de l’écriture de Bourget [
] sont donc un autre facteur d’éloignement pour le lecteur contemporain  », soulignent les Ă©diteurs scientifiques. Devait-on pour autant occulter ces deux aspects et nous priver d’un maillon utile Ă  notre connaissance de l’époque ? Tel est le projet des textes rĂ©unis par Marie-Ange FougĂšre et Daniel Sangsue : non pas rĂ©habiliter Bourget, mais reconsidĂ©rer sa place en tant qu’intellectuel et artiste. S’éclairent alors des linĂ©aments, des perspectives jusqu’alors perdues dans le purgatoire de la mĂ©moire universitaire. C’est ainsi un portrait dĂ©complexĂ©, libĂ©rĂ© de tout tabou, parfois d’un irrespect jubilatoire mais toujours juste, que ces articles nous livrent.

2Trois grandes perspectives d’étude structurent en filigrane le recueil : l’idĂ©ologie bourgĂ©tienne,  ses amitiĂ©s littĂ©raires et sa place dans la production de l’époque.

3Jean Borie propose ainsi l’ « Esquisse d’une Ă©tude littĂ©raire et idĂ©ologique du Disciple », dans laquelle il met au jour les influences qui ont pĂ©tri l’écriture et la pensĂ©e de Bourget. Il Ă©voque ainsi un incipit pastichant Balzac, des rĂ©sonances stendhaliennes, une perspective dĂ©terministe Ă  la Zola, auquel il emprunte par ailleurs l’application de la psychologie expĂ©rimentale aux personnages romanesques, quoique de maniĂšre moins heureuse, sacrifiant l’art de conter au profit de la dĂ©monstration. Le Disciple se fait en outre l’écho de dĂ©bats idĂ©ologiques, tels que les dangers de la « science sans conscience », de la « rivalitĂ© du mĂ©decin et du prĂȘtre comme candidats Ă  un magister social [qui] illustre un des grands combats idĂ©ologiques du siĂšcle », ou encore de la question de l’anti-intellectualisme, Greslou abandonnant son maĂźtre Ă  penser, Adrien Sixte, pour un cavalier, Jussat, suggĂ©rant par la mĂȘme occasion la connotation homosexuelle des rapports du protagoniste avec ses mentors, thĂšme frĂ©quent Ă  la fin du siĂšcle, ainsi que l’arriĂšre-plan boulangiste qui informe les deux pĂŽles masculins entre lesquels hĂ©site Robert de Greslou.

4BĂ©atrice Laville s’intĂ©resse quant Ă  elle Ă  L’Etape, en tant que roman Ă  thĂšse. Elle en dĂ©monte ainsi les ressorts manichĂ©ens, les illustrations grossiĂšrement ficelĂ©es des postulats dĂ©fendus et l’univocitĂ© du roman qui tend Ă  imposer son unique point de vue. L’auteur formule ainsi une heureuse dĂ©finition du roman Ă  thĂšse tel que pratiquĂ© par Bourget :

Au-delĂ  de ce que l’on nomma la littĂ©rature d’idĂ©es, le roman Ă  thĂšse dans les linĂ©aments de sa composition croise la mise en scĂšne et la mise en discours d’une thĂšse ainsi que la dĂ©monstration de son irrĂ©futable validitĂ©. La thĂšse opĂšre un retour incessant dans une sorte de soliloque du narrateur relayĂ© par quelques personnages autorisĂ©s, jusqu’à ce que les deux lignes de force discursive et fictionnelle se rejoignent et se fondent dĂ©finitivement dans le jaillissement Ă©piphanique d’une vĂ©ritĂ© Ă  la fois dite, vĂ©cue, et reconnue par les protagonistes du roman.

5Au handicap d’un style aride et cousu de fil blanc, Bourget cumule ainsi un goĂ»t peu plaisant pour les vĂ©ritĂ©s rĂ©vĂ©lĂ©es ; BĂ©atrice Laville montre d’ailleurs le rĂŽle jouĂ© par les composantes Ă©rudites et scientifiques, qui tendent Ă  asseoir l’autoritĂ© du narrateur, arguments d’autoritĂ© en somme, qui Ă  nouveau font violence Ă  l’intelligence du lecteur, Ă  qui il assĂšne, comme Ă  un esprit mineur, une vĂ©ritĂ© censĂ©e faire mouche.

6Dans une Ă©tude comparative sur le roman d’analyse chez Bourget et Maupassant, qu’elle annonce d’emblĂ©e problĂ©matique, Laure Helms met en lumiĂšre les rapports entre les deux hommes et entre deux de leurs Ɠuvres, Un cƓur de femme et Notre cƓur, Ă©clairant leur maniĂšre propre de traiter un mĂȘme sujet, « cette ‘maladie moderne’ qu’est l’incapacitĂ© d’aimer ». La diffĂ©rence fondamentale entre les deux Ă©crivains rĂ©side sans doute dans la part de mystĂšre que Maupassant laisse Ă  ses personnages, et qui s’accompagne d’une Ă©conomie de moyens dans la narration, tandis que Bourget s’ingĂ©nie Ă  analyser, Ă  dĂ©cortiquer consciencieusement et didactiquement les mĂ©andres psychologiques des siens, dĂ©rivant dans des digressions qui freinent considĂ©rablement le rythme de l’action. L’auteur conclut enfin sur l’ambiguĂŻtĂ© bourgĂ©tienne ; si Bourget est certes plus psychologue que romancier, Ă  l’inverse de Maupassant, sa dĂ©marche est toutefois critiquable en raison, Ă  nouveau, d’une propension Ă  l’univocitĂ©.

7S’intĂ©ressant davantage Ă  l’influence du contexte socio-culturel sur l’Ɠuvre de Bourget, Daniel Sangsue propose une rĂ©flexion sur les sciences occultes. AprĂšs d’éclairantes considĂ©rations sur le spiritisme dans la seconde partie du XIXe siĂšcle, l’auteur montre l’ambiguĂŻtĂ© de Bourget, fascinĂ© par « l’extranaturel » mais tombant dans le travers qui lui est sans doute le plus caractĂ©ristique : l’ariditĂ© de l’esprit d’analyse. S’il l’on attend d’un essai une mĂ©thode d’analyse rigoureuse et la plus objective possible, le rĂ©cit de fiction pĂątit en revanche de cette neutralitĂ© ou de ce positivisme insipide dans une nouvelle Ă  visĂ©e fantastique. Daniel Sangsue montre ainsi le caractĂšre dĂ©ceptif du rĂ©cit intitulĂ© « Le FantĂŽme », qui Ă©voque du Maupassant et mĂȘme du Poe, mais qui pĂȘche par un excĂšs de vraisemblance et de didactisme : « la psychologie l’emporte largement sur la mĂ©tapsychique, car l’explication du fantĂŽme est clairement psychologique ». A nouveau, le talent d’analyste gĂąte l’art du romancier.

8Sophie Spandonis s’attache pareillement Ă  comprendre l’influence du milieu intellectuel sur Bourget ; elle met ainsi en lumiĂšre la maniĂšre dont les personnages de Bourget incarnent la thĂ©orie dĂ©terministe ou se rĂ©vĂšlent un contre-exemple Ă  la thĂ©orie de l’inconnaissable. LĂ  encore est indexĂ© le didactisme maladroit de l’intellectuel, qui ne coule pas ses thĂšses dans le rythme de l’intrigue, mais se sert de celle-ci comme d’un simple prĂ©texte.

9Silvia Disegni propose quant Ă  elle de s’intĂ©resser au rĂŽle jouĂ© par Primoli dans l’écriture de Cosmopolis ; l’auteur Ă©voque ainsi les liens Ă©pistolaires qui unirent les deux hommes, les conseils du maĂźtre du VĂ©risme Ă  Bourget et la maniĂšre dont le dilettante italien a influencĂ© le hĂ©ros bourgĂ©tien. Est soulignĂ©e Ă©galement la prĂ©sence des thĂ©ories raciales, imbriquĂ©es dans une rĂ©flexion sur l’identitĂ©, sur l’aspiration Ă  la beautĂ©, sur les motifs et les risques du cosmopolitisme, maniĂšre de noyer un ennui pathologique.

10Le genre de la chronique littĂ©raire est abordĂ© par AndrĂ© Guyaux, illustrant l’acuitĂ© de Bourget dans l’apprĂ©hension de son Ă©poque, ainsi que ses talents de thĂ©oricien littĂ©raire. L’auteur met ainsi en lumiĂšre l’évolution de la pensĂ©e bourgĂ©tienne, somme toute homogĂšne, des chroniques du Parlement jusqu’aux Essais de pscychologie contemporaine.

11Denis Pernot envisage quant Ă  lui les rapports entre l’Ɠuvre de Bourget et la jeunesse de l’époque ; il montre ainsi comment Bourget glisse de la « mĂ©tamorphose physique du quartier Latin » Ă  sa « mĂ©tamorphose morale », Ă©largissant sa rĂ©flexion Ă  une analogie entre la jeunesse française et la jeunesse anglaise victimes d’un mĂȘme pessimisme, thĂšme rĂ©current dans l’Ɠuvre bourgĂ©tienne et qui permit au thĂ©oricien de la psychologie contemporaine de trouver un Ă©cho particulier chez les Ă©tudiants d’alors.

12La notion d’ « esprit » est au cƓur de l’article de Marie-Ange FougĂšre. L’auteur rattache l’intĂ©rĂȘt que porte Bourget Ă  l’humour spirituel Ă  ses thĂ©ories sur la race ; celui-ci distingue en effet l’humour français de celui des Italiens et des Anglo-saxons, distinction ressortissant Ă  l’idĂ©e de gĂ©nie des peuples. Il s’intĂ©resse par ailleurs Ă  la dĂ©gĂ©nĂ©rescence du rire français, devenu grimace ; rĂ©apparaĂźssent alors ses thĂ©ories sur le pessimisme et sur la dĂ©cadence. Si, comme le souligne M.-A. FougĂšre, l’idĂ©e n’est pas nouvelle, puisque dĂ©veloppĂ©e notamment par les Goncourt et Maupassant, le traitement est, lui, typiquement bourgĂ©tien : nous retrouvons la « maniĂšre quasi scientifique » d’étudier l’esprit français, qu’il aborde « sous le mĂȘme angle de vue que les Ă©tats d’ñme qu’il aime Ă  analyser, ‘à la maniĂšre d’un naturaliste qui considĂšre les mƓurs d’une espĂšce animale ou le dĂ©veloppement d’une fleur’ ».

13Laurent Dubreuil aborde sous un autre angle l’esprit analytique de l’essayiste, via une rĂ©flexion sur l’essor de la critique, notamment littĂ©raire, liĂ©e Ă  « la propagation d’un mal mondain ». L’auteur montre ainsi le souci de Bourget de ne pas tomber dans un esprit analytique stĂ©rile, dont il dĂ©nonce les dangers dans sa thĂ©orie sur la dĂ©cadence. ApparaĂźt conjointement Ă  celle-ci une analyse bourgĂ©tienne de la contemporanĂ©itĂ© qui se rattache de plus en plus prĂ©cisĂ©ment avec le temps aux postures de Gobineau et de Maurras sur la race.

14C’est Ă  Bourget critique d’art que s’intĂ©resse Michela Tonti, soulignant l’importance  pour Bourget de la maniĂšre de sentir de l’artiste. Le lexique de la sensation revient en effet de maniĂšre rĂ©currente sous la plume du critique, aussi bien Ă  l’égard des PrĂ©raphaĂ©lites que des IndĂ©pendants ; la sensation de la couleur est dĂ©terminante dans l’analyse, novatrice, de Bourget, qui trouve un Ă©tai scientifique dans les rĂ©centes thĂ©ories sur la physiologie et la psychophysique de la sensation, mais Ă©tablit un rapport nouveau entre l’acuitĂ© de la sensation et le systĂšme nerveux. En filigrane, nous voyons se profiler un rapprochement entre nervosisme et talent artistique, qui, poussĂ© Ă  l’extrĂȘme, alimentera les thĂ©ories sur le dĂ©rĂšglement, voire l’aliĂ©nation de l’artiste, ainsi que des linĂ©aments entre la tache de couleur et la dĂ©composition de la phrase, pierre angulaire de la dĂ©cadence stylistique chez Bourget.

15ValĂ©rie Michelet prend pour sa part le contre-pied des perspectives prĂ©cĂ©dentes dans une stimulante Ă©tude sur la rĂ©ception de l’Ɠuvre bourgĂ©tienne par ses contemporains et notamment « La contestation de la ‘ThĂ©orie de la dĂ©cadence’ par les romanciers du symbolisme ». Ceux-ci remettent en question le dĂ©terminisme bourgĂ©tien en revendiquant un « art d’extrĂȘme conscience, l’art de gens qui savent terriblement ce qu’ils pensent, ce qu’ils veulent, ce qu’ils font », contraire au sensualisme et Ă  la procrastination des dĂ©cadents, diffĂ©rences de style qui ressortissent Ă  un rapport au monde opposĂ©.

16Jacques Poirier, enfin, clĂŽt ce recueil d’articles en s’interrogeant sur les vicissitudes de la fortune bourgĂ©tienne. L’auteur analyse ainsi les alĂ©as des romans Ă  thĂšse et partant des relectures et des purgatoires de Bourget, ainsi que les interprĂ©tations de son oeuvre au cours des derniĂšres dĂ©cennies, en particulier par Sartre et Jacques Laurent.

17Se dessine de ce recueil d’articles un portrait dĂ©complexĂ© de Bourget : pas de regard thurifĂ©raire ou accablant, mais une perception critique, Ă©valuative et objective (qu’attendre d’autre dans une Ă©tude consacrĂ©e au maĂźtre de l’analyse ?) d’un homme de son siĂšcle, qui marqua son temps mais que le temps ternit. On retrouve les qualitĂ©s et les dĂ©fauts caractĂ©ristiques de l’essayiste : l’acuitĂ© de l’analyse et le dĂ©sir de comprendre ses contemporains d’aprĂšs une grille de lecture scientiste, alors de rigueur, l’échec de l’analyste lorsqu’il se fait romancier, les positions raciales qui annoncent le XXe siĂšcle. Or ce sont sans doute ses dĂ©fauts — le caractĂšre datĂ© de sa pensĂ©e et de son Ɠuvre — qui peuvent susciter l’envie de (re)lire Bourget, en ce qu’il Ă©claire une Ă©poque charniĂšre, Ă  la fois datĂ©e et en mĂȘme temps porteuse des germes du siĂšcle nouveau, significative de cette dĂ©cadence que thĂ©orisa Bourget, si complexe, si ambivalente, signe simultanĂ© de fin et de renouveau, « passeur vers le siĂšcle qui s’ouvre » selon l’heureuse formule de ValĂ©rie Michelet.