Lecteurs, écoutez le peuple!
1Voici les actes dâun colloque qui sâest tenu Ă Strasbourg en mai 2005, un fort volume de quatre cents pages qui regroupe pas moins de vingt-huit contributions. Les Voix du peuple entend explorer deux siĂšcles de littĂ©rature en se donnant le mandat de rĂ©flĂ©chir plus prĂ©cisĂ©ment aux phĂ©nomĂšnes dâoralitĂ© populaire dans la littĂ©rature. DâemblĂ©e, on imagine la variĂ©tĂ© et la complexitĂ© des phĂ©nomĂšnes linguistiques et littĂ©raires que les confĂ©renciers avaient Ă affronter : les voix du peuple, ce sont non seulement les paroles qui Ă©manent du peuple, mais aussi celles qui lui sont prĂȘtĂ©es, qui lui sont dĂ©robĂ©es, qui lui sont imposĂ©es ou encore qui sont passĂ©es sous silence â ce terrible silence du peuple que Michelet dĂ©plorait dans son Ćuvre, Ă la fin de sa vie, comme le rappellent Grenouillet et Reverzy en introduction (« Liminaire », p. 9).
2PhĂ©nomĂšne complexe sâil en est, la question du peuple se pose depuis 1789 de maniĂšre aiguĂ« et paradoxale : lâacte de naissance historique du peuple survient au moment mĂȘme oĂč sâinvente lâindividu moderne, cela tout autant quâapparaĂźt dans le champ littĂ©raire et artistique la course Ă la singularitĂ©, qui rendra le rapport de lâart avec les « masses » toujours problĂ©matique. Câest pourquoi la perspective historique de longue durĂ©e quâadoptent Les Voix du peuple devait permettre dâanalyser les transformations poĂ©tiques en terme de ruptures ou dâĂ©volutions. Dâune part, certains Ă©vĂ©nements historiques contribuent Ă dĂ©limiter la place que le peuple peut occuper dans lâimaginaire : les rĂ©volutions (1789, 1848), certains moments charniĂšres dans la vie politique et sociale (la Commune, le Front populaire), les grandes dĂ©flagrations telle que les deux Guerres mondiales, ou encore les nouvelles exigences dĂ©mocratiques qui apparaissent au XIXe siĂšclei. Dâautre part, la littĂ©rature dont il est ici question, et quâon ne peut qualifier de simplement populaire, car lâouvrage excĂšde largement cette catĂ©gorie, connaĂźt et fonde sa propre histoire, elle retravaille des espaces dĂ©frichĂ©es ailleurs ou par ses prĂ©curseurs : ainsi par exemple des romanciers du peuple au XIXe siĂšcle â Sand, VallĂšs, Zola⊠â dont les Ćuvres sont en intertexutalitĂ© permanente avec ce genre populaire par excellence quâest le journal; ainsi plus tard de Ramuz, CĂ©line ou Giono ouvrant la voie(x) Ă la narration oralisĂ©e, ce fameux « roman parlant » dont a traitĂ© J. Meizozii, en rupture avec la littĂ©rature rĂ©aliste du XIXe siĂšcle au style normĂ© englobant (et donc en dĂ©calage avec) la parole populaire. Lâouvrage de Grenouillet et Reverzy permet-il de saisir toute la complexitĂ© des Ă©volutions que suppose la saisie de deux cents annĂ©es de littĂ©rature? Certes non, car comme toute publication dâactes de colloque, il souffre parfois dâun Ă©miettement du propos. Mais Les Voix du peuple sont lâoccasion de la rĂ©union dâun chĆur de collaborateurs qui offre la riche perspective panoramique dâun sujet inĂ©puisable.
3Les directrices ont opĂ©rĂ© un dĂ©coupage du volume en cinq parties : 1. Voix rĂ©volutionnaires et voix romantiques; 2. Polyphonies romanesques; 3. Voix et chants; 4. LĂ©gitimitĂ© dâune parole populaire; 5. Voix dâen bas. Ce choix pourrait certes ĂȘtre remis en question compte tenu de lâĂ©quilibre prĂ©caire sur lequel il se fonde : la courte 3e partie (composĂ©e de trois contributions) apparaĂźt un peu en dĂ©calage avec le reste de lâouvrage, certains articles auraient pu figurer dans lâune ou lâautre partie, tandis que lâon voit mal Ă quoi renvoie lâexpression des « Voix dâen bas » (5e partie), sinon pour faire Ă©cho Ă la trĂšs mĂ©diatisĂ©e « France dâen bas » qui connaĂźt son heure de gloire dans le discours social depuis quelques annĂ©es.
4En fait, divers parcours sont bien sĂ»r envisageables au travers dâun ouvrage aussi dense, Ă commencer par lâincontournable problĂšme du rĂ©alisme qui se pose Ă la prise en charge de la parole et du lexique populaires. Le rĂ©alisme, câest avant tout une question de rapport que le texte entretient, ou nĂ©gocie, avec ce qui est tenu pour « rĂ©el ». Ce rapport, Nelly Wolf (« Lâoral et lâĂ©crit. Autour de La Fille Ălisa dâEdmond de Goncourt ») montre quâil est prĂ©cisĂ©ment un objet essentiel de « lâintrigue linguistique » (p. 135) de La Fille Ălisa : le discours lettrĂ© de lâĂ©crivain lĂ©gitime, friand de nĂ©ologisme et dâune « agrammaticalitĂ© lettrĂ©e », rencontre la rĂ©alitĂ© de lâĂ©crit du peuple et son « agrammaticalitĂ© sans lettres » (p. 139), au travers du personnage populaire de Tanchon. Le roman fait donc « dialoguer deux infractions » (p. 140) qui ont le pouvoir de rappeler les postures de lâĂ©crivain face Ă la dĂ©mocratisation du langage Ă©crit. Pour sa part, Sandrine Berthelot (« Les ScĂšnes de la vie de bohĂšme ou "lâenfer de la rhĂ©torique et le paradis du nĂ©ologisme" ») explore une autre forme de relation et propose de voir chez Murger le renouveau dâun romantisme qui va Ă la rencontre du peuple, du rĂ©el, car « les bohĂšmes appliquent littĂ©ralement lâart au rĂ©el » (p. 96).
5Au travers de plusieurs contributions, le recueil propose une rĂ©flexion intĂ©ressante sur le rapport entre lâesthĂ©tique rĂ©aliste et une poĂ©tique historique des formes de lâexpression populaire. La contribution dâAlain Vaillant (« Portrait du romancier en reporter-interviewer du peuple ») donne Ă saisir lâune des grandes mutations du roman rĂ©aliste Ă partir du XIXe siĂšcle, qui nâest pas sans consĂ©quence sur les reprĂ©sentations de la parole populaire, celle de lâavĂšnement dâune « littĂ©rature-texte » chargĂ© de « reprĂ©senter le rĂ©el » (p. 104), au contraire dâune « littĂ©rature-discours » qui dominait sous lâAncien RĂ©gime, soumise aux contraintes rhĂ©toriques. Dans le rĂ©gime moderne de la reprĂ©sentation, le roman entre alors en interaction avec la « polyphonie journalistique » (p. 108), cela de maniĂšre tout Ă fait Ă©vidente chez Zola comme le montre Vaillant. On retrouvera une hypothĂšse Ă©galement mĂ©diatique dans le texte de Marie-Ăve ThĂ©renty (« Voix, causes et cris du peuple : le laboratoire journalistique des Ă©crivains »), qui propose de considĂ©rer les journaux populaires dâĂ©crivains comme les lieux dâune libre expĂ©rimentation littĂ©raire. InsĂ©rant la fiction dans le journal â câest le cas de Lamartine et de Sand â ou au contraire attentif à « écouter la rue et crĂ©er des voix du peuple grĂące au reportage naissant » (p. 116) â avec Hugo et VallĂšs â, lâĂ©crivain trouve dans le journal une mĂ©diation fascinante. Ă plus dâun siĂšcle de distance, certaines expĂ©riences esthĂ©tiques paraissent sâemployer Ă poursuivre le fĂ©cond dialogue entre la fiction et des modes de reprĂ©sentation inspirĂ©s du champ mĂ©diatique, comme lâenquĂȘte ou le reportage. On pourrait y inclure les oeuvres de Jean-Paul Goux et de François Bon, dont traite AndrĂ© Chauvin (« Voix ouvriĂšres dans MĂ©moires de lâenclave (Jean-Paul Goux) et Daewoo (François Bon) »). EnquĂȘte de terrain, collecte dâinformations, entretiens : un intense travail prĂ©paratif propre au documentaire constitue la source dâune « hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© gĂ©nĂ©rique » (p. 362), laquelle donne tout leur impact Ă des oeuvres Ă©minemment hybrides et polyphoniques.
6Le lexique populaire fascine lâĂ©crivain et, pour ce qui est du XIXe siĂšcle, Alfred Delveau, avec son Dictionnaire de la langue verte (1866), pourrait ĂȘtre perçu comme une rĂ©fĂ©rence exemplaire. Mais Jules VallĂšs, comme le montre Marie-François Melmoux-Montaubin (« LâOeuvre romanesque de Jules VallĂšs : comment concilier "passion littĂ©raire" et "passion sociale"? ») ne cĂšde pas au mirage rĂ©aliste du lexique populaire : VallĂšs ne veut par « faire peuple », il accepte plutĂŽt de fonder sa littĂ©rature sur une « tension » : « Seule une Ă©criture personnelle peut porter la voix du peuple; mais seul celui qui a dĂ©pouillĂ© la part du peuple en lui peut se faire porte-voix du Peuple tout entier » (p. 250). Au XXe siĂšcle, la question du lexique se pose autrement. Comme le rappelle la contribution de Philippe Baudorre (« "Les gros mots" : Le Feu dâHenri Barbusse »), Barbusse ouvre la voix du « roman parlant », notamment dans le fameux 13e chapitre du Feu consacrĂ© aux « gros mots » des poilus. Ces mots sâimposent au personnage-narrateur comme les signes dâun juste tĂ©moignage de « la voix populaire [qui] revendique sa place, veut envahir lâespace romanesque » (p. 179). Le mĂȘme souci du lexique se pose Ă Poulaille, comme le rapportent AndrĂ© Not et Catherine Rouayrenc (« La parole du peuple dans le roman est-elle possible? La voix de "la" Radigonde (Poulaille, Le Pain quotidien) »), en mĂȘme temps que sâĂ©laborent des « stratĂ©gies narratives » (p. 160) qui mettent en relation un langage et des attitudes. Poulaille est aussi le sujet de la contribution de CĂ©line Pobel (« La reprĂ©sentation du peuple Ă travers ses prises de parole : du sociotype dâĂmile Zola au contresociotype dâHenry Pouilaille (Le Pain quotidien) »), laquelle sâinterroge sur la nature dâune voix populaire chez un Ă©crivain comme Poulaille qui, au contraire de Zola, est issu du peuple. Lâappartenance aux classes populaires et les « postures » (Meizoz) quâelle suppose chez lâĂ©crivain est aussi en effet abordĂ© par Les Voix du peuple. On ne sâattend gĂ©nĂ©ralement pas Ă entendre les voix du peuples chez Gide, mais Sandra Travers de Faultrier, dans « NuditĂ© de la voix sans voix : Gide (Souvenirs de la Cour dâassise) », montre que lâĂ©pilogue de ce texte offre une riche association entre le corps et la voix populaire.
7Les Voix du peuple montrent bien comment toute une sĂ©rie dâoeuvres, sur deux siĂšcles, sont fascinĂ©es par lâesthĂ©tique populaire; elles cherchent Ă retrouver la beautĂ© simple et naĂŻve qui sâen dĂ©gage, projet qui a rencontrĂ© un large Ă©cho on le sait chez les romantiques. La contribution de Michel Brix sur les chansons (« Une renaissance romantique : les chansons populaires ») rejoint celle de Barbara Dimopoulou sur les reprĂ©sentations dâHomĂšre au XIXe siĂšcle (« Voix et inspiration de lâaĂšde romantique, ou quelques reprĂ©sentations dâHomĂšre »); toutes deux relĂšvent lâintĂ©rĂȘt des romantiques pour les traditions populaire en se rĂ©fĂ©rant notamment Ă Nerval, Nodier, MĂ©rimĂ©e et Sand. Elisabeth Pillet (« Les paysans au cafĂ©-concert : stĂ©rĂ©otypes et voix divergentes ») montre pour sa part tout ce que les reprĂ©sentations de paysans au cafĂ©-concert, essentiellement sous le Second Empire, doivent aux traditions littĂ©raires, entre la satire et lâidĂ©alisation. Dans cette quĂȘte romantique populaire, Stendhal apparaĂźt nĂ©anmoins en dĂ©calage. Pierre-Louis Rey (« Le peuple chez Stendhal : le choeur et les solistes ») rappelle que lâauteur de la Chartreuse a la curieuse particularitĂ© dâaccorder peu dâattention au peuple, et mĂȘme de le mĂ©priser, si ce nâest lorsque certaines voix se donnent Ă saisir par les mĂ©diations de lâart, en lâoccurrence Ă lâopĂ©ra et au théùtre. Au contraire, on peut affirmer que LâAssommoir prolonge la fascination romantique pour le gĂ©nie populaire. Zola, comme le montre BĂ©atrice Laville (« "Ces voix qui se sont tues" : Zola »), compose-lĂ le roman des Rougon-Macquart le plus attentif Ă lâesthĂ©tique de lâoralitĂ©; les oeuvres ultĂ©rieures « sont finalement plus conventionnelles, plus "normĂ©es" : les segments discursifs attribuĂ©s au peuple sont particuliĂšrement encadrĂ©s par le discours dâautoritĂ© du narrateur, lâindistinction recherchĂ©e dans LâAssommoire nâest plus de mise » (p. 133). Ce roman serait donc lâun des prĂ©curseurs du « roman parlant » comme le pratiquera Ramuz au siĂšcle suivant. Dans son texte (« Ramuz et les voix du peuple »), JĂ©rĂŽme Meizoz aborde la fidĂ©litĂ© de lâauteur suisse Ă ses origines populaires et sa volontĂ© de traduire cette fidĂ©litĂ© dans une esthĂ©tique, qui est aussi une forme de revendication poĂ©tique. Ramuz, dans une lettre Ă Benard Grasset en 1929, oppose ainsi le français normĂ© parisien aux voix de la Suisse romande, ou, selon son heureuse forumule, « le "français de conserve" (Ă©crit, scolaire, centralisĂ©) au "français de plein air" (oral, quotidien, dĂ©centralisĂ©) » (p. 305).
8Outre le rĂ©alisme et les recherches esthĂ©tiques, la politique est un aspect central du recueil. Forme de « fiction politique », le peuple est au centre dâun « malaise dans la dĂ©mocratieiii » et, comme lâindique Grenouillet et Reverzy en introduction, « seul lâart [âŠ] et la littĂ©rature font entendre la voix du peuple [et] sont [pour lui] lâunique espace de reprĂ©sentation » (p. 11). Pour certains Ă©crivains, et sur le constat de cette absence du peuple, voire son silence comme en convenait Michelet, il sâagit de redonner au peuple une dignitĂ©, une grandeur dans laquelle lâĂ©pique rejoint le politique. La contribution de Florence Lotterie (« De la cacophonie rĂ©volutionnaire Ă lâunisson rĂ©publicain : le peuple et ses voix dans le Nouveau Paris (1799) de Louis-SĂ©bastien Mercier ») laisse entendre au fond quâĂ lâorigine de la modernitĂ© politique, il y a eu le bruit du peuple (non loin du « cri » de VallĂšs) et sa fureur vocifĂ©rante, comme on peut lâentendre chez Mercier. Mais celui-ci dĂ©cĂšle subtilement une « crise de la rhĂ©torique [...] indissociable dâune crise morale et politique » (p. 25) qui accompagne la dĂ©magogie de la Terreur. Plus tard, un autre traumatisme, celui de la Commune, aura ses effets dans lâimaginaire du peuple et sa relation au politique. Annie Camenisch (« Voix du peuple dans Francia (1871) de George Sand ») dĂ©cĂšle dans Francia un tĂ©lescopage temporel entre une fiction situĂ©e en 1814 et lâallusion Ă lâactualitĂ© de lâannĂ©e 1871 : Sans fait dialoguer deux invasions, russe naguĂšre, prussienne au moment de la rĂ©daction du roman, ainsi que deux visions du peuple parisien, trahi autrefois, hĂ©roĂŻque et mature en 1871. Tout autre est la reprĂ©sentation du peuple chez Barbey dâAurevilly, ses finalitĂ©s sont diffĂ©rentes, notamment dans une oeuvre comme LâEnsorcelĂ©e quâexplore GisĂšle SĂ©ginger (« Les voix du peuple au service de la contre-rĂ©volution : LâEnsorcelĂ©e de Barbey dâAurevilly »). Barbey met les voix populaires au service de son « combat contre le matĂ©rialisme et lâĂ©galisation bourgeoise, contre le monologisme liĂ© Ă une conception universaliste et rationaliste du langage, contre enfin une certaine conception de lâHistoire » (p. 145); il sait user pour cela de la force suggestive de la polyphonie des voix populaires. Pour sa part, couvrant une pĂ©riode plus tardive, ThimothĂ©e Picard montre bien (« Donner voix au peuple Ă lâopĂ©ra : utopies et mystifications ») comment la relation entre lâopĂ©ra et le peuple pose la question fantasmatique des origines de lâopĂ©ra, tout particuliĂšrement vers la fin du XIXe siĂšcle dans lâEurope qui voit se constituer les Nations modernes. Couvrant la mĂȘme pĂ©riode, Charles Grivel aborde pour sa part le cas dâun Ă©crivain oubliĂ©, celui de Dubut de Laforest (« Dubut de Laforest : les voix de la dĂ©nonciation »), auteur dâobĂ©dience naturaliste qui dĂ©viera vers la revendication sociale en faisant le pari du succĂšs populaire.  Enfin, au XXe siĂšcle, on retrouve chez Aragon et le cycle du Monde rĂ©el une attention diversifiĂ©e au peuple et Ă sa polyphonie, et sâil y a bien une « corrĂ©lation entre lâengagement politique dâAragon et sa reprĂ©sentation des personnages populaires », lâĂ©crivain sait aussi la dĂ©passer pour proposer ce que Corinne Grenouillet et Patricia Pincipalli (« Le parler du peuple dans les romans dâAragon : entre "morale du langage" et carrefour dĂ©mocratique ») identifient comme un « carrefour dĂ©mocratique » (p. 182). Ces voix dĂ©passent tout programme politique, elles excĂšdent la « morale du langage » dans laquelle certains personnages militants se reconnaissent.
9Certains textes du recueil abordent plus indirectement la politique, en posant plutĂŽt le problĂšme de la parole populaire sous lâangle du rapport Ă un centre, la mise en scĂšne de la voix du peuple apparaissant comme une forme de jeu sur le dĂ©centrement. Pour Michel Crouzet (« Paul-Louis Courier, la voix du peuple et le massacre de lâidylle »), Courier propose lâidylle comme une forme de rĂ©sistance politique au dĂ©racinement imposĂ© par lâĂtat moderne. Autre cas, celui de Henri Calet, Ă©crivain subtil qui sait cultiver dans ses textes « le dĂ©tournement des lieux communs sans dĂ©truire le monde commun sans lequel le projet littĂ©raire de lâauteur perdrait tout son sens » (Reynald Lahanque, « Henri Calet, ce peu de voix », p. 322). Autre cas encore, celui de Malaquais, oĂč la curieuse expĂ©rience linguistique populaire des « javanais » est le fondement dâune communautĂ© dâexilĂ©s qui sont rĂ©unis en Provence, dans les annĂ©es 1830, comme le montre Anne Deffarges (« Jean Malaquais : lâoralitĂ© dans Les Javanais »). On pourrait Ă©galement inclure ici lâouvrage de Marguerite Duras, La Pluie dâĂ©tĂ©, paru en 1990; Constanze Baethge (« Parole atopique et sagesse infuse dans La Pluie dâĂ©tĂ© de Marguerite Duras ») en rappelle la gestation, qui remonte au dĂ©but des annĂ©es 1970 et qui, avant de devenir roman, a Ă©tĂ© successivement un conte (Ah Ernesto) et un film (Les Enfants, 1984). La parole populaire sây donne Ă entendre au travers de la voix dâun jeune Ă©colier Ă©migrĂ© de banlieue qui refuse dâaller Ă lâĂ©cole et qui remet en question la culture lĂ©gitime. Une certaine forme de dĂ©centrement par le populaire se donne Ă lire aussi chez Annie Ernaux, hĂ©ritiĂšre dâun milieu populaire mais « transfuge social » (p. 339), ainsi que lâexplique Roselyne Waller (« "Câest plutĂŽt la leur de langue que jâai perdue" : Annie Ernaux et la langue populaire »). Le dĂ©centrement est ici vĂ©cu de lâintĂ©rieur, tandis que le centre « perdu » est bien le monde populaire des origines.
10Soulignons pour conclure lâintĂ©ressante contribution de Jacques Dubois dans un registre oĂč on a moins lâhabitude de le lire, et qui porte sur un dramaturge wallon, Jean Louvet (« Conversation en Wallonie de Jean Louvet. Aphasie ouvriĂšre et pouvoir du verbe »). Dubois montre notamment combien le monde ouvrier de Louvet est une « expĂ©rience de vie » (p. 355) et que la fiction a le pouvoir dâexprimer un habitus difficile autrement Ă mettre en mots, en paroles : « elle dĂ©busque par des moyens Ă la fois concrets et Ă©conomiques un Ă©cheveau de relations et mĂ©canismes que la sociologie ne met au jour quâau prix de procĂ©dures beaucoup plus lourdes et moins suggestives » (p. 356).
11Au fond, le recueil des Voix du peuple est lĂ pour dire cette force de la fiction Ă exprimer ce qui est habituellement confinĂ© au silence, ou difficilement accessible aux outils « objectifs » des sciences humaines. Au-delĂ de sa cacophonie, le gros recueil dirigĂ© par Grenouillet et Reverzy laisse entendre que par leurs expĂ©riences esthĂ©tiques diverses, leurs polyphonies, leur mise en question du politique, lâart et la fiction des deux derniers siĂšcles ont rachetĂ© lâĂ©chec de Michelet.

