Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 3
Guillaume Pinson

Lecteurs, écoutez le peuple!

Corinne Grenouillet et ÉlĂ©onore Reverzy (dir.), Les Voix du peuple dans la littĂ©rature des XIXe et XXe siĂšcles, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2006, 399p.

1Voici les actes d’un colloque qui s’est tenu Ă  Strasbourg en mai 2005, un fort volume de quatre cents pages qui regroupe pas moins de vingt-huit contributions. Les Voix du peuple entend explorer deux siĂšcles de littĂ©rature en se donnant le mandat de rĂ©flĂ©chir plus prĂ©cisĂ©ment aux phĂ©nomĂšnes d’oralitĂ© populaire dans la littĂ©rature. D’emblĂ©e, on imagine la variĂ©tĂ© et la complexitĂ© des phĂ©nomĂšnes linguistiques et littĂ©raires que les confĂ©renciers avaient Ă  affronter : les voix du peuple, ce sont non seulement les paroles qui Ă©manent du peuple, mais aussi celles qui lui sont prĂȘtĂ©es, qui lui sont dĂ©robĂ©es, qui lui sont imposĂ©es ou encore qui sont passĂ©es sous silence – ce terrible silence du peuple que Michelet dĂ©plorait dans son Ɠuvre, Ă  la fin de sa vie, comme le rappellent Grenouillet et Reverzy en introduction (« Liminaire », p. 9).

2PhĂ©nomĂšne complexe s’il en est, la question du peuple se pose depuis 1789 de maniĂšre aiguĂ« et paradoxale : l’acte de naissance historique du peuple survient au moment mĂȘme oĂč s’invente l’individu moderne, cela tout autant qu’apparaĂźt dans le champ littĂ©raire et artistique la course Ă  la singularitĂ©, qui rendra le rapport de l’art avec les « masses » toujours problĂ©matique. C’est pourquoi la perspective historique de longue durĂ©e qu’adoptent Les Voix du peuple devait permettre d’analyser les transformations poĂ©tiques en terme de ruptures ou d’évolutions. D’une part, certains Ă©vĂ©nements historiques contribuent Ă  dĂ©limiter la place que le peuple peut occuper dans l’imaginaire : les rĂ©volutions (1789, 1848), certains moments charniĂšres dans la vie politique et sociale (la Commune, le Front populaire), les grandes dĂ©flagrations telle que les deux Guerres mondiales, ou encore les nouvelles exigences dĂ©mocratiques qui apparaissent au XIXe siĂšclei. D’autre part, la littĂ©rature dont il est ici question, et qu’on ne peut qualifier de simplement populaire, car l’ouvrage excĂšde largement cette catĂ©gorie, connaĂźt et fonde sa propre histoire, elle retravaille des espaces dĂ©frichĂ©es ailleurs ou par ses prĂ©curseurs : ainsi par exemple des romanciers du peuple au XIXe siĂšcle – Sand, VallĂšs, Zola
 – dont les Ɠuvres sont en intertexutalitĂ© permanente avec ce genre populaire par excellence qu’est le journal; ainsi plus tard de Ramuz, CĂ©line ou Giono ouvrant la voie(x) Ă  la narration oralisĂ©e, ce fameux « roman parlant » dont a traitĂ© J. Meizozii, en rupture avec la littĂ©rature rĂ©aliste du XIXe siĂšcle au style normĂ© englobant (et donc en dĂ©calage avec) la parole populaire. L’ouvrage de Grenouillet et Reverzy permet-il de saisir toute la complexitĂ© des Ă©volutions que suppose la saisie de deux cents annĂ©es de littĂ©rature? Certes non, car comme toute publication d’actes de colloque, il souffre parfois d’un Ă©miettement du propos. Mais Les Voix du peuple sont l’occasion de la rĂ©union d’un chƓur de collaborateurs qui offre la riche perspective panoramique d’un sujet inĂ©puisable.

3Les directrices ont opĂ©rĂ© un dĂ©coupage du volume en cinq parties : 1. Voix rĂ©volutionnaires et voix romantiques; 2. Polyphonies romanesques; 3. Voix et chants; 4. LĂ©gitimitĂ© d’une parole populaire; 5. Voix d’en bas. Ce choix pourrait certes ĂȘtre remis en question compte tenu de l’équilibre prĂ©caire sur lequel il se fonde : la courte 3e partie (composĂ©e de trois contributions) apparaĂźt un peu en dĂ©calage avec le reste de l’ouvrage, certains articles auraient pu figurer dans l’une ou l’autre partie, tandis que l’on voit mal Ă  quoi renvoie l’expression des « Voix d’en bas » (5e partie), sinon pour faire Ă©cho Ă  la trĂšs mĂ©diatisĂ©e « France d’en bas » qui connaĂźt son heure de gloire dans le discours social depuis quelques annĂ©es.

4En fait, divers parcours sont bien sĂ»r envisageables au travers d’un ouvrage aussi dense, Ă  commencer par l’incontournable problĂšme du rĂ©alisme qui se pose Ă  la prise en charge de la parole et du lexique populaires. Le rĂ©alisme, c’est avant tout une question de rapport que le texte entretient, ou nĂ©gocie, avec ce qui est tenu pour « rĂ©el ». Ce rapport, Nelly Wolf (« L’oral et l’écrit. Autour de La Fille Élisa d’Edmond de Goncourt ») montre qu’il est prĂ©cisĂ©ment un objet essentiel de « l’intrigue linguistique » (p. 135) de La Fille Élisa : le discours lettrĂ© de l’écrivain lĂ©gitime, friand de nĂ©ologisme et d’une « agrammaticalitĂ© lettrĂ©e », rencontre la rĂ©alitĂ© de l’écrit du peuple et son « agrammaticalitĂ© sans lettres » (p. 139), au travers du personnage populaire de Tanchon. Le roman fait donc « dialoguer deux infractions » (p. 140) qui ont le pouvoir de rappeler les postures de l’écrivain face Ă  la dĂ©mocratisation du langage Ă©crit. Pour sa part, Sandrine Berthelot (« Les ScĂšnes de la vie de bohĂšme ou "l’enfer de la rhĂ©torique et le paradis du nĂ©ologisme" ») explore une autre forme de relation et propose de voir chez Murger le renouveau d’un romantisme qui va Ă  la rencontre du peuple, du rĂ©el, car « les bohĂšmes appliquent littĂ©ralement l’art au rĂ©el » (p. 96).

5Au travers de plusieurs contributions, le recueil propose une rĂ©flexion intĂ©ressante sur le rapport entre l’esthĂ©tique rĂ©aliste et une poĂ©tique historique des formes de l’expression populaire. La contribution d’Alain Vaillant (« Portrait du romancier en reporter-interviewer du peuple ») donne Ă  saisir l’une des grandes mutations du roman rĂ©aliste Ă  partir du XIXe siĂšcle, qui n’est pas sans consĂ©quence sur les reprĂ©sentations de la parole populaire, celle de l’avĂšnement d’une « littĂ©rature-texte » chargĂ© de « reprĂ©senter le rĂ©el » (p. 104), au contraire d’une « littĂ©rature-discours » qui dominait sous l’Ancien RĂ©gime, soumise aux contraintes rhĂ©toriques. Dans le rĂ©gime moderne de la reprĂ©sentation, le roman entre alors en interaction avec la « polyphonie journalistique » (p. 108), cela de maniĂšre tout Ă  fait Ă©vidente chez Zola comme le montre Vaillant. On retrouvera une hypothĂšse Ă©galement mĂ©diatique dans le texte de Marie-Ève ThĂ©renty (« Voix, causes et cris du peuple : le laboratoire journalistique des Ă©crivains »), qui propose de considĂ©rer les journaux populaires d’écrivains comme les lieux d’une libre expĂ©rimentation littĂ©raire. InsĂ©rant la fiction dans le journal – c’est le cas de Lamartine et de Sand – ou au contraire attentif Ă  « écouter la rue et crĂ©er des voix du peuple grĂące au reportage naissant » (p. 116) – avec Hugo et VallĂšs –, l’écrivain trouve dans le journal une mĂ©diation fascinante. À plus d’un siĂšcle de distance, certaines expĂ©riences esthĂ©tiques paraissent s’employer Ă  poursuivre le fĂ©cond dialogue entre la fiction et des modes de reprĂ©sentation inspirĂ©s du champ mĂ©diatique, comme l’enquĂȘte ou le reportage. On pourrait y inclure les oeuvres de Jean-Paul Goux et de François Bon, dont traite AndrĂ© Chauvin (« Voix ouvriĂšres dans MĂ©moires de l’enclave (Jean-Paul Goux) et Daewoo (François Bon) »). EnquĂȘte de terrain, collecte d’informations, entretiens : un intense travail prĂ©paratif propre au documentaire constitue la source d’une « hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© gĂ©nĂ©rique » (p. 362), laquelle donne tout leur impact Ă  des oeuvres Ă©minemment hybrides et polyphoniques.

6Le lexique populaire fascine l’écrivain et, pour ce qui est du XIXe siĂšcle, Alfred Delveau, avec son Dictionnaire de la langue verte (1866), pourrait ĂȘtre perçu comme une rĂ©fĂ©rence exemplaire. Mais Jules VallĂšs, comme le montre Marie-François Melmoux-Montaubin (« L’Oeuvre romanesque de Jules VallĂšs : comment concilier "passion littĂ©raire" et "passion sociale"? ») ne cĂšde pas au mirage rĂ©aliste du lexique populaire : VallĂšs ne veut par « faire peuple », il accepte plutĂŽt de fonder sa littĂ©rature sur une « tension » : « Seule une Ă©criture personnelle peut porter la voix du peuple; mais seul celui qui a dĂ©pouillĂ© la part du peuple en lui peut se faire porte-voix du Peuple tout entier » (p. 250). Au XXe siĂšcle, la question du lexique se pose autrement. Comme le rappelle la contribution de Philippe Baudorre (« "Les gros mots" : Le Feu d’Henri Barbusse »), Barbusse ouvre la voix du « roman parlant », notamment dans le fameux 13e chapitre du Feu consacrĂ© aux « gros mots » des poilus. Ces mots s’imposent au personnage-narrateur comme les signes d’un juste tĂ©moignage de « la voix populaire [qui] revendique sa place, veut envahir l’espace romanesque » (p. 179). Le mĂȘme souci du lexique se pose Ă  Poulaille, comme le rapportent AndrĂ© Not et Catherine Rouayrenc (« La parole du peuple dans le roman est-elle possible? La voix de "la" Radigonde (Poulaille, Le Pain quotidien) »), en mĂȘme temps que s’élaborent des « stratĂ©gies narratives » (p. 160) qui mettent en relation un langage et des attitudes. Poulaille est aussi le sujet de la contribution de CĂ©line Pobel (« La reprĂ©sentation du peuple Ă  travers ses prises de parole : du sociotype d’Émile Zola au contresociotype d’Henry Pouilaille (Le Pain quotidien) »), laquelle s’interroge sur la nature d’une voix populaire chez un Ă©crivain comme Poulaille qui, au contraire de Zola, est issu du peuple. L’appartenance aux classes populaires et les « postures » (Meizoz) qu’elle suppose chez l’écrivain est aussi en effet abordĂ© par Les Voix du peuple. On ne s’attend gĂ©nĂ©ralement pas Ă  entendre les voix du peuples chez Gide, mais Sandra Travers de Faultrier, dans « NuditĂ© de la voix sans voix : Gide (Souvenirs de la Cour d’assise) », montre que l’épilogue de ce texte offre une riche association entre le corps et la voix populaire.

7Les Voix du peuple montrent bien comment toute une sĂ©rie d’oeuvres, sur deux siĂšcles, sont fascinĂ©es par l’esthĂ©tique populaire; elles cherchent Ă  retrouver la beautĂ© simple et naĂŻve qui s’en dĂ©gage, projet qui a rencontrĂ© un large Ă©cho on le sait chez les romantiques. La contribution de Michel Brix sur les chansons (« Une renaissance romantique : les chansons populaires ») rejoint celle de Barbara Dimopoulou sur les reprĂ©sentations d’HomĂšre au XIXe siĂšcle (« Voix et inspiration de l’aĂšde romantique, ou quelques reprĂ©sentations d’HomĂšre »); toutes deux relĂšvent l’intĂ©rĂȘt des romantiques pour les traditions populaire en se rĂ©fĂ©rant notamment Ă  Nerval, Nodier, MĂ©rimĂ©e et Sand. Elisabeth Pillet (« Les paysans au cafĂ©-concert : stĂ©rĂ©otypes et voix divergentes ») montre pour sa part tout ce que les reprĂ©sentations de paysans au cafĂ©-concert, essentiellement sous le Second Empire, doivent aux traditions littĂ©raires, entre la satire et l’idĂ©alisation. Dans cette quĂȘte romantique populaire, Stendhal apparaĂźt nĂ©anmoins en dĂ©calage. Pierre-Louis Rey (« Le peuple chez Stendhal : le choeur et les solistes ») rappelle que l’auteur de la Chartreuse a la curieuse particularitĂ© d’accorder peu d’attention au peuple, et mĂȘme de le mĂ©priser, si ce n’est lorsque certaines voix se donnent Ă  saisir par les mĂ©diations de l’art, en l’occurrence Ă  l’opĂ©ra et au théùtre. Au contraire, on peut affirmer que L’Assommoir prolonge la fascination romantique pour le gĂ©nie populaire. Zola, comme le montre BĂ©atrice Laville (« "Ces voix qui se sont tues" : Zola »), compose-lĂ  le roman des Rougon-Macquart le plus attentif Ă  l’esthĂ©tique de l’oralitĂ©; les oeuvres ultĂ©rieures « sont finalement plus conventionnelles, plus "normĂ©es" : les segments discursifs attribuĂ©s au peuple sont particuliĂšrement encadrĂ©s par le discours d’autoritĂ© du narrateur, l’indistinction recherchĂ©e dans L’Assommoire n’est plus de mise » (p. 133). Ce roman serait donc l’un des prĂ©curseurs du « roman parlant » comme le pratiquera Ramuz au siĂšcle suivant. Dans son texte (« Ramuz et les voix du peuple »), JĂ©rĂŽme Meizoz aborde la fidĂ©litĂ© de l’auteur suisse Ă  ses origines populaires et sa volontĂ© de traduire cette fidĂ©litĂ© dans une esthĂ©tique, qui est aussi une forme de revendication poĂ©tique. Ramuz, dans une lettre Ă  Benard Grasset en 1929, oppose ainsi le français normĂ© parisien aux voix de la Suisse romande, ou, selon son heureuse forumule, « le "français de conserve" (Ă©crit, scolaire, centralisĂ©) au "français de plein air" (oral, quotidien, dĂ©centralisĂ©) » (p. 305).

8Outre le rĂ©alisme et les recherches esthĂ©tiques, la politique est un aspect central du recueil. Forme de « fiction politique », le peuple est au centre d’un « malaise dans la dĂ©mocratieiii » et, comme l’indique Grenouillet et Reverzy en introduction, « seul l’art [
] et la littĂ©rature font entendre la voix du peuple [et] sont [pour lui] l’unique espace de reprĂ©sentation » (p. 11). Pour certains Ă©crivains, et sur le constat de cette absence du peuple, voire son silence comme en convenait Michelet, il s’agit de redonner au peuple une dignitĂ©, une grandeur dans laquelle l’épique rejoint le politique. La contribution de Florence Lotterie (« De la cacophonie rĂ©volutionnaire Ă  l’unisson rĂ©publicain : le peuple et ses voix dans le Nouveau Paris (1799) de Louis-SĂ©bastien Mercier ») laisse entendre au fond qu’à l’origine de la modernitĂ© politique, il y a eu le bruit du peuple (non loin du « cri » de VallĂšs) et sa fureur vocifĂ©rante, comme on peut l’entendre chez Mercier. Mais celui-ci dĂ©cĂšle subtilement une « crise de la rhĂ©torique [...] indissociable d’une crise morale et politique » (p. 25) qui accompagne la dĂ©magogie de la Terreur. Plus tard, un autre traumatisme, celui de la Commune, aura ses effets dans l’imaginaire du peuple et sa relation au politique. Annie Camenisch (« Voix du peuple dans Francia (1871) de George Sand ») dĂ©cĂšle dans Francia un tĂ©lescopage temporel entre une fiction situĂ©e en 1814 et l’allusion Ă  l’actualitĂ© de l’annĂ©e 1871 : Sans fait dialoguer deux invasions, russe naguĂšre, prussienne au moment de la rĂ©daction du roman, ainsi que deux visions du peuple parisien, trahi autrefois, hĂ©roĂŻque et mature en 1871. Tout autre est la reprĂ©sentation du peuple chez Barbey d’Aurevilly, ses finalitĂ©s sont diffĂ©rentes, notamment dans une oeuvre comme L’EnsorcelĂ©e qu’explore GisĂšle SĂ©ginger (« Les voix du peuple au service de la contre-rĂ©volution : L’EnsorcelĂ©e de Barbey d’Aurevilly »). Barbey met les voix populaires au service de son « combat contre le matĂ©rialisme et l’égalisation bourgeoise, contre le monologisme liĂ© Ă  une conception universaliste et rationaliste du langage, contre enfin une certaine conception de l’Histoire » (p. 145); il sait user pour cela de la force suggestive de la polyphonie des voix populaires. Pour sa part, couvrant une pĂ©riode plus tardive, ThimothĂ©e Picard montre bien (« Donner voix au peuple Ă  l’opĂ©ra : utopies et mystifications ») comment la relation entre l’opĂ©ra et le peuple pose la question fantasmatique des origines de l’opĂ©ra, tout particuliĂšrement vers la fin du XIXe siĂšcle dans l’Europe qui voit se constituer les Nations modernes. Couvrant la mĂȘme pĂ©riode, Charles Grivel aborde pour sa part le cas d’un Ă©crivain oubliĂ©, celui de Dubut de Laforest (« Dubut de Laforest : les voix de la dĂ©nonciation »), auteur d’obĂ©dience naturaliste qui dĂ©viera vers la revendication sociale en faisant le pari du succĂšs populaire.  Enfin, au XXe siĂšcle, on retrouve chez Aragon et le cycle du Monde rĂ©el une attention diversifiĂ©e au peuple et Ă  sa polyphonie, et s’il y a bien une « corrĂ©lation entre l’engagement politique d’Aragon et sa reprĂ©sentation des personnages populaires », l’écrivain sait aussi la dĂ©passer pour proposer ce que Corinne Grenouillet et Patricia Pincipalli (« Le parler du peuple dans les romans d’Aragon : entre "morale du langage" et carrefour dĂ©mocratique ») identifient comme un « carrefour dĂ©mocratique » (p. 182). Ces voix dĂ©passent tout programme politique, elles excĂšdent la « morale du langage » dans laquelle certains personnages militants se reconnaissent.

9Certains textes du recueil abordent plus indirectement la politique, en posant plutĂŽt le problĂšme de la parole populaire sous l’angle du rapport Ă  un centre, la mise en scĂšne de la voix du peuple apparaissant comme une forme de jeu sur le dĂ©centrement. Pour Michel Crouzet (« Paul-Louis Courier, la voix du peuple et le massacre de l’idylle »), Courier propose l’idylle comme une forme de rĂ©sistance politique au dĂ©racinement imposĂ© par l’État moderne. Autre cas, celui de Henri Calet, Ă©crivain subtil qui sait cultiver dans ses textes « le dĂ©tournement des lieux communs sans dĂ©truire le monde commun sans lequel le projet littĂ©raire de l’auteur perdrait tout son sens » (Reynald Lahanque, « Henri Calet, ce peu de voix », p. 322). Autre cas encore, celui de Malaquais, oĂč la curieuse expĂ©rience linguistique populaire des « javanais » est le fondement d’une communautĂ© d’exilĂ©s qui sont rĂ©unis en Provence, dans les annĂ©es 1830, comme le montre Anne Deffarges (« Jean Malaquais : l’oralitĂ© dans Les Javanais »). On pourrait Ă©galement inclure ici l’ouvrage de Marguerite Duras, La Pluie d’étĂ©, paru en 1990; Constanze Baethge (« Parole atopique et sagesse infuse dans La Pluie d’étĂ© de Marguerite Duras ») en rappelle la gestation, qui remonte au dĂ©but des annĂ©es 1970 et qui, avant de devenir roman, a Ă©tĂ© successivement un conte (Ah Ernesto) et un film (Les Enfants, 1984). La parole populaire s’y donne Ă  entendre au travers de la voix d’un jeune Ă©colier Ă©migrĂ© de banlieue qui refuse d’aller Ă  l’école et qui remet en question la culture lĂ©gitime. Une certaine forme de dĂ©centrement par le populaire se donne Ă  lire aussi chez Annie Ernaux, hĂ©ritiĂšre d’un milieu populaire mais « transfuge social » (p. 339), ainsi que l’explique Roselyne Waller (« "C’est plutĂŽt la leur de langue que j’ai perdue" : Annie Ernaux et la langue populaire »). Le dĂ©centrement est ici vĂ©cu de l’intĂ©rieur, tandis que le centre « perdu » est bien le monde populaire des origines.

10Soulignons pour conclure l’intĂ©ressante contribution de Jacques Dubois dans un registre oĂč on a moins l’habitude de le lire, et qui porte sur un dramaturge wallon, Jean Louvet (« Conversation en Wallonie de Jean Louvet. Aphasie ouvriĂšre et pouvoir du verbe »). Dubois montre notamment combien le monde ouvrier de Louvet est une « expĂ©rience de vie » (p. 355) et que la fiction a le pouvoir d’exprimer un habitus difficile autrement Ă  mettre en mots, en paroles : « elle dĂ©busque par des moyens Ă  la fois concrets et Ă©conomiques un Ă©cheveau de relations et mĂ©canismes que la sociologie ne met au jour qu’au prix de procĂ©dures beaucoup plus lourdes et moins suggestives » (p. 356).

11Au fond, le recueil des Voix du peuple est lĂ  pour dire cette force de la fiction Ă  exprimer ce qui est habituellement confinĂ© au silence, ou difficilement accessible aux outils « objectifs » des sciences humaines. Au-delĂ  de sa cacophonie, le gros recueil dirigĂ© par Grenouillet et Reverzy laisse entendre que par leurs expĂ©riences esthĂ©tiques diverses, leurs polyphonies, leur mise en question du politique, l’art et la fiction des deux derniers siĂšcles ont rachetĂ© l’échec de Michelet.