Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 3
Lénia Marques

Entre fables & tableaux : du pictural au scriptural au XXe siÚcle

Florence Godeau (dir.), Et in fabula pictor. Peintres-Ă©crivains au XXe siĂšcle : des fables en marge des tableaux, Paris, Éditions KimĂ©, 2006, 336 p.

1Fruit d’un colloque international Ă  l’UniversitĂ© Jean Moulin (Lyon-III) en dĂ©cembre 2005, cet ouvrage prĂ©sente un vaste ensemble d’articles dont dĂ©coulent diffĂ©rentes perspectives, attitudes et mises en dialogue Ă  travers les Ɠuvres d’un grand nombre de peintres-Ă©crivains qui ont, chacun Ă  sa façon, marquĂ© le xxe siĂšcle. Ce livre se prĂ©sente comme Ă©tant « consacrĂ© Ă  des rĂ©cits Ă©crits en marge de l’Ɠuvre plastique (ou en regard de celle-ci) et inscrits dans le champ europĂ©en contemporain » (p. 8). Mais cette remarque et le titre peuvent en eux-mĂȘmes soulever des questions qui sont amplement dĂ©battues Ă  plusieurs reprises.

2Comme l’annonce l’Avant-propos, les articles rĂ©unis dans ce volume prĂ©tendent approfondir des questions concernant les liens (in)existants entre l’Ɠuvre picturale et l’Ɠuvre scripturale de certaines figures du xxe siĂšcle. Ce questionnement, fruit d’une approche transversale, vise non seulement le rapport qui s’établit entre l’image et le texte dans l’Ɠuvre d’un peintre-Ă©crivain, mais il s’attache aussi Ă  questionner la terminologie la plus appropriĂ©e pour parler de l’individu qui Ă©crit : peintre, photographe, Ă©crivain, romancier, etc. Le critique rencontre des difficultĂ©s du mĂȘme ordre lorsqu’il est question de traiter du texte, qui peut ne pas ĂȘtre un rĂ©cit, ou mĂȘme, difficultĂ© accrue, peut se situer dans les zones troubles des frontiĂšres de plusieurs genres, touchant le catalogue, le rĂ©cit, la description, le roman, l’autobiographie
 C’est aussi dans les espaces de frontiĂšres, toujours difficiles Ă  saisir, que se manifeste l’auto-ironie créée Ă  partir d’une distance de soi Ă  soi de la part de celui qui peint, Ă©crit ou photographie.

3Tout au long de ces pages, l’on dĂ©couvre des fables, mais Ă©galement des histoires de vie, des histoires de crĂ©ation d’une Ɠuvre qui ne se limite pas Ă  une seule forme d’expression. En effet, la rĂ©fĂ©rence Ă  l’hybridation comme trait caractĂ©ristique est rĂ©current : mĂ©lange de genres dans l’écrit comme dans le pictural, mĂ©lange des expressions artistiques, recherche des frontiĂšres et des questionnements imposĂ©s par le voyage aux limites. Il n’est pas rare de rencontrer des noms liĂ©s, Ă  l’origine, au monde pictural, qui se tournent du cĂŽtĂ© de l’écriture lorsque des instabilitĂ©s d’ordre psychologique, en des moments de grand bouleversement, s’installent et constituent une sorte de blocage Ă  la crĂ©ativitĂ©. À ce moment-lĂ , l’écriture surgit comme la seule voie possible pour l’artiste de rĂ©flĂ©chir, de crĂ©er et de sortir ainsi d’une impasse critique dans sa production. D’une part, le tĂ©moignage Ă©crit est une pause, mais il est souvent plus que cela dans la mesure oĂč il laisse des traces qui apportent une nouvelle allure Ă  l’Ɠuvre de l’artiste et de nouvelles donnĂ©es aux yeux du critique. Ce panorama expliquerait aussi, du moins en partie, la raison pour laquelle un si grand nombre des Ă©crits abordĂ©s dans ce volume rĂ©vĂšlent un penchant, une tendance Ă  intĂ©grer des donnĂ©es autobiographiques, voire Ă  s’assumer en tant qu’un parcours personnel.

4Si d’aucuns se rĂ©clament une liaison indissociable, presque une fusion, entre le pictural et le scriptural, d’autres le nient de toutes forces et sĂ©parent chaque domaine artistique. DĂšs lors la question se pose : comment identifier cet artiste, est-il peintre ou Ă©crivain ? De plus, mĂȘme pour ceux qui plaident pour la sĂ©paration de leurs manifestations dans diffĂ©rents arts, leurs pratiques fonctionnent-elles vraiment de façon indĂ©pendante ?

5Des rĂ©ponses, ou plus prĂ©cisĂ©ment des pistes pour des rĂ©ponses et pour de nouvelles questions, surgissent tout au long du volume, qu’inaugure une Ă©tude thĂ©orique de Fabienne BoissiĂ©ras. Elle envisage nombre d’élĂ©ments d’analyse stylistique de l’Ɠuvre littĂ©raire et plastique et, aprĂšs avoir revisitĂ© un certain nombre de caractĂ©ristiques des deux pratiques (littĂ©raire et plastique), en vient Ă  proposer de lire l’Ɠuvre multiforme de façon « trans-sĂ©miotique ».

6À la suite de cette rĂ©flexion gĂ©nĂ©rale, le lecteur est invitĂ© Ă  se pencher sur diffĂ©rentes figures. Bernard Dieterle propose une approche de l’univers d’Alfred Kubin, peintre-Ă©crivain, ou, autre façon de le prĂ©senter, peintre-dessinateur, qui a explorĂ© le paysage scriptural Ă  un moment trĂšs prĂ©cis de son parcours. Son unique roman, L’Autre CĂŽtĂ©, comprend aussi des illustrations. Mots et images fonctionnent de façon complĂ©mentaire et se rĂ©unissent dans un mĂȘme objet pour former un ensemble cohĂ©rent. Dans un univers de rĂȘve angoissant, auteur, narrateur et protagoniste (un dessinateur) surgissent comme un seul, et le roman constitue un parcours intĂ©rieur dont l’image fait partie intĂ©grante.

7Peter Henninger Ă©crit, lui, sur le peintre-Ă©crivain Ludwig Meidner, qui se caractĂ©rise tant en peinture qu’en Ă©criture par un univers chaotique. Les rapports entre image et parole sont aussi trĂšs riches Ă  un autre niveau, surtout entre 1910-1920, Ă©poque oĂč l’univers pictural de Meidner est fortement influencĂ© par des poĂštes qu’il a rencontrĂ©s, notamment Georg Heym. Ainsi, plus que dans son Ɠuvre mĂȘme, c’est Ă  travers les dialogues et les influences d’autres peintres et Ă©crivains que la richesse des mots et des images apparaĂźt chez Meidner.

8Quant Ă  l’Ɠuvre Ă©crite de Picasso, Martine Courtois s’est penchĂ©e essentiellement sur Le dĂ©sir attrapĂ© par la queue, piĂšce Ă©crite pendant une pĂ©riode de crise crĂ©atrice. AprĂšs un regard trĂšs attentif sur la piĂšce, oĂč est soulignĂ© le fait que « la figure de style est prise au pied de la lettre » (p. 61), Martine Courtois s’attache Ă  faire le pont entre les Écrits de Picasso et son tableau La Pisseuse.

9ÉvanghĂ©lia Stead se concentre sur la figure d’Ulysse chez les deux frĂšres Giorgio de Chirico et Alberto Savinio pendant les annĂ©es 1920. Cet article est constituĂ© de deux grands volets : un premier vouĂ© au tableau Autoritratto in veste di Odisseo, de De Chirico ; un autre centrĂ© sur la piĂšce riche et complexe de Savinio, Capitano Ulisse, Ă©tudiĂ©e dans ses rĂ©fĂ©rences Ă  la figure mythique. Si Ulysse est vu Ă  certains moments sous trois regards (Böcklin surgit comme une influence essentielle), il est vrai aussi que cet article accentue fortement les ponts entre l’art des deux frĂšres. Nicolas Surlapierre apporte une autre lecture de l’Ɠuvre du frĂšre Alberto Savinio, en adoptant une perspective cavaliĂšre. L’auteur insiste sur le fait que Savinio est indissociablement peintre, musicien et Ă©crivain. S’attachant essentiellement Ă  la production du peintre-musicien-Ă©crivain des annĂ©es 1930, Nicolas Surlapierre se consacre Ă  l’Ɠuvre Ă©crite de Savinio, en se penchant d’abord sur la prĂ©sence et l’apparition d’entitĂ©s fantomatiques, puis en mettant en Ă©vidence la puissance de l’image, qui se rĂ©vĂšle Ă  deux niveaux : d’une part, l’image construite par l’écriture sert de contrepoids Ă  une vision installĂ©e ; d’autre part, les images surgissent comme des entitĂ©s vivantes qui s’expriment par le langage (lui aussi vivant et exigeant, aboutissant Ă  la MaliarĂ  [p.99], la langue de la peinture).

10Ensuite, François Quet et Julien DieudonnĂ© analysent l’Ɠuvre de Jean Dubuffet. Le premier propose une analyse de BĂątons rompus, ouvrage dont la naissance a Ă©tĂ© difficile, oĂč les tensions sont exprimĂ©es sur le mode d’un entretien Ă  tendances polyphoniques et qui semble refuser perpĂ©tuellement la continuitĂ©. L’ouvrage, dont l’écriture se montre « voisine [
] de la pratique plastique de l’artiste » (p. 104), apparaĂźt comme un « assemblage », un « montage » de fragments. En ce sens, BĂątons rompus illustre la difficultĂ© du geste d’écriture chez Dubuffet, finement Ă©tudiĂ© par Julien DieudonnĂ©. Selon lui, pour Dubuffet, l’écriture est vivante et l’acte d’écrire est au cƓur de multiples tensions qui ont Ă  voir avec le besoin de reconnaissance et de notoriĂ©tĂ©, et avec l’urgence de briser les limites traditionnelles imposĂ©es. Ainsi, la conception et la « praxis du langage et de l’écriture [sont] Ă©laborĂ©e[s] rĂ©solument contre la littĂ©rature » (p. 120). Entre le sentiment d’appartenance et la subversion, en Ă©criture comme en peinture, mais surtout dans son rapport Ă  l’écrit, l’Ɠuvre de Dubuffet laisse encore la place au doute.

11Nella Arambasin fait le parallĂšle entre les contes de deux artistes, Gaston Chaissac et Leonora Carrington. Tous deux questionnent et, dans une certaine mesure, cherchent leur « appartenance au monde » (p. 139), en mĂȘme temps qu’ils procĂšdent Ă  la « recherche de lĂ©gitimité » artistique (p. 139). Il est certes des traits qui les distinguent. Dans leurs contes, l’on remarque surtout leurs positions d’(anti-)christianisme et l’opposition de la « cordialitĂ© bucolique » (p. 144) de Chaissac Ă  la violence et la cruautĂ© manifestĂ©es par Carrington. Quoi qu’il en soit, les deux font le pont entre diffĂ©rents mondes : Chaissac oscille entre le ton savant et l’oralité ; Carrington adopte, elle, le bilinguisme comme une sorte d’« écriture en miroir » (p. 146). Dans leur univers scriptural, ce sont les rapports humains qui sont visĂ©s, c’est la « place du sujet dans l’existence » (p. 148) qui est questionnĂ©e ; enfin, chez les deux auteurs, la vie et la mort sont moyennĂ©es par le rĂ©cit lui-mĂȘme.

12Jean-Pierre Longre propose au lecteur de faire un tour dans l’univers narratif du peintre surrĂ©aliste RenĂ© Magritte. Difficiles Ă  classer et souvent inachevĂ©s, ses Ă©crits fictionnels posent, tout comme ses toiles, la question du sens. Il y apparaĂźt comme un grand peintre plus qu’un grand Ă©crivain. Les textes de RenĂ© Magritte, redevables de la pratique de la parodie et d’une ironie aigue, renforcent sa recherche du « rĂ©el caché » (p. 163), dont la dĂ©couverte aboutirait au changement du monde, voire de l’au-delĂ .

13Myriam Wathee-Delmotte s’attache Ă  l’étude de l’espace littĂ©raire d’une autre figure marquante du surrĂ©alisme, Salvador DalĂ­. Comme chez Magritte, une taxonomie des textes est difficile Ă  Ă©tablir. Par son comportement « dĂ©viant » (p. 168), DalĂ­ cherchait Ă  se faire « étranger Ă  l’institution culturelle » (p. 168). Son Ă©criture mĂȘme, du « fouillis graphologique » (p. 169) Ă  la forte prĂ©sence de l’oralitĂ© (que ses Ă©diteurs ont toujours cherchĂ© Ă  refouler), montre que son rapport Ă  l’écrit est celui d’un plasticien. Chez DalĂ­, le rapport entre le scriptural et le pictural est rĂ©ciproque, bien que sa pensĂ©e soit davantage iconique que verbale. C’est ainsi que se vĂ©rifie la spatialisation du texte et, par ailleurs, ses difficultĂ©s Ă  enchaĂźner temporellement les Ă©vĂ©nements. Son projet de roman est avant tout un rĂ©cit qui se prĂ©sente comme une « fresque romanesque » (p. 177).

14Dans un article Ă  deux voix, Charlyne Audin et Laurence Brogniez s’occupent de l’Ɠuvre d’Édouard LevĂ©. Proche de l’art conceptuel, en photographie comme en Ă©criture, l’Ɠuvre d’Édouard LevĂ© Ă©voque un questionnement et une rĂ©flexion profonde sur la double figuration de l’artiste-Ă©crivain, oĂč la « dĂ©cision gĂ©nĂ©rique » (p. 191) revient au lecteur. À cette difficultĂ© gĂ©nĂ©rique n’est pas Ă©trangĂšre la modalitĂ© littĂ©raire du fragment, souvent adoptĂ©e par les « artistes au double talent » (p. 196).

15Jean-Claude Seguin entre dans l’univers du peintre boxeur, Eduardo Arroyo. Dans cet article, l’auteur nous invite Ă  parcourir une Ɠuvre qui est traversĂ©e par le monde de la boxe, aussi bien au niveau scriptural qu’au niveau pictural. Dans son ouvrage Dans des cimetiĂšres sans gloire (2003) ou dans Un dĂ­a y otro tambiĂ©n (2004), sorte de journal intime aux tableaux, la co-prĂ©sence des deux formes d’expression tĂ©moigne de l’hybridation cultivĂ©e par Arroyo. Ses rĂ©cits fonctionnent souvent comme des tableaux qui font penser Ă  de vĂ©ritables dĂ©cors de l’espace théùtral. L’Ɠuvre d’Eduardo Arroyo pose l’écrivain, le peintre, l’artiste tout court, dans une ligne d’intervention sociale ; jamais l’artiste ne peut ĂȘtre hors de la sociĂ©tĂ©, il doit mĂȘme en devenir un des moteurs.

16Dans l’Ɠuvre d’Abidine, comme l’affirme Alain Mascarou, l’on assiste Ă  l’hyperbolisation de l’incomplĂ©tude chez le sujet, que ce soit par la co-existence de deux langues (le français et le turc), ou par la tension entre l’univers de l’écrit et les rĂ©fĂ©rences picturales qui, dans une « carnavalisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e » (p. 221), provoque des effets d’étrangetĂ©. L’Ɠuvre d’Abidine, comme il l’a lui-mĂȘme affirmĂ©, se situe dans cet « indĂ©fini, en pleine mouvance » (p. 227). Tout son parcours se rĂ©vĂšle la quĂȘte d’un point d’équilibre « entre [l’]amour du monde et [l]‘appel de rien » (p. 227).

17Virginie Pouzet-Duzet s’interroge ensuite sur le catalogue d’expositions surrĂ©alistes, en le prĂ©sentant comme un « hybride » (p. 230), au cƓur duquel le lecteur est poussĂ© Ă  construire des rapports au fil des pages.

18FrĂšre du peintre Balthus, Pierre Klossowski, Ă  qui Patrick Amstutz consacre son propos, s’affirme pĂ©remptoirement le dĂ©fenseur de l’indĂ©pendance totale de ces deux pratiques, la peinture et l’écriture. C’est pour cette raison qu’il refusait l’appellation de « peintre-Ă©crivain » (ce qu’il Ă©tait effectivement). À partir de l’analyse des deux Ă©ditions du Bain de Diane, Patrick Amstutz conclue que, chez Klossowski, les deux pratiques se concrĂ©tisent « en marge » (p. 237) et que l’on peut remarquer une hĂ©sitation constante entre parole et image ; hĂ©sitation qui a Ă©galement des consĂ©quences sur la position de Klossowski par rapport Ă  l’art, oscillant entre le silence et la parole.

19Jean-Pierre Mourey regarde de prĂšs la prĂ©sence de l’écrit dans l’Ɠuvre d’Henri Cueco et de Paul-Armand Gette. En prenant la notion de parergon dans l’acception de Derrida, l’auteur cherche Ă  dĂ©crire le rapport entre texte et image (dessin, peinture ou photographie) chez les artistes en question. Si tous deux ressentent un « besoin [
] de doubler d’écrits leur Ɠuvre » (p. 246), ils n’utilisent pas moins des pratiques bien diffĂ©rentes. Contrairement Ă  Cueco, chez qui l’écrit et l’image jouissent d’un certain degrĂ© d’autonomie mĂȘme s’ils se complĂštent (cf. les rĂ©fĂ©rences Ă  la pomme de terre, et notamment le Journal d’une pomme de terre), Gette, lui, fait accompagner son Ɠuvre (prise ici au sens purement pictural) de l’écrit. De fait, l’écrit se situe toujours dans l’espace intĂ©rieur de l’Ɠuvre et sa fonction n’est autre que de multiplier les sens et d’ouvrir de nouveaux chantiers, de permettre de nouvelles perspectives.

20Pour ce qui est de Jean Le Gac, L’homme vigile, Fabienne Durant-Bogaert souligne une dĂ©marche Ă  l’opposĂ© de celle qui semble guider d’autres peintres-Ă©crivains. PlutĂŽt que de tenter de construire une Ɠuvre Ă  double talent, chez Le Gac, la question principale est de dĂ©celer l’Ɠuvre qui ne se donne pas Ă  voir au spectateur/lecteur mais qui est toutefois sous-jacente. Dans une Ɠuvre marquĂ©e par son caractĂšre hĂ©tĂ©roclite, dont le dispositif « photos-peintures-objets-textes » (p. 258-259) est l’une des manifestations les plus claires, tout est fait de maniĂšre Ă  imposer Ă  l’observateur l’éternel « manquant ». « Acteur [
] spectateur et [
] commentateur de lui-mĂȘme » (p. 263), Le Gac est un peintre du rĂȘve qui donne Ă  percevoir l’existence, mĂȘme si le sens s’enfuie constamment de son Ɠuvre en mĂȘme temps qu’il tente de le (dĂ©)construire. L’on comprend mieux alors comment s’articulent les trois signifiants transversaux Ă  son Ɠuvre : il s’assume comme un « peintre du dimanche », la peinture n’est pour lui qu’un « passe-temps », et l’« histoire de l’art » s’affiche comme un moyen de remettre en cause l’institutionnalisation de l’art.

21Jean-Bernard Vray prend comme principal objet d’étude Mummy, mummies d’Alain Fleischer. AttirĂ© par les espaces de frontiĂšre des domaines artistiques, Fleischer construit un ensemble dans lequel l’image (la photographie), l’écriture en fragments et l’autobiographie se mĂ©langent. En crĂ©ant des zones d’intersection entre le rĂ©flexif et le fictionnel, faisant penser Ă  l’univers fantastique du xixe siĂšcle, Fleischer est, selon Jean-Bernard Vray, un archĂ©ologue, vu que son Ɠuvre est caractĂ©risĂ©e par l’invisibilitĂ© d’un plan d’ensemble. Fruit de l’entre-deux, ou mieux, de l’entre-plusieurs, aux frontiĂšres hybrides de l’essai, de la nouvelle, du rĂ©cit autobiographique et de la photographie, Mummy, mummies (2002) prĂ©sente les momies de Palerme comme des photographies encore non-fixĂ©es, perpĂ©tuellement en bain d’arrĂȘt, en train de se noircir, de se dĂ©grader. Ainsi, Fleischer photographie des « photos » et les prĂ©sente dans une composition qui commence par une « petite Ă©tude », une nouvelle suivie de photographies, et clĂŽt l’ensemble par des fragments autobiographiques numĂ©rotĂ©s.

22ChloĂ© Conant s’occupe des fictions hybrides de Martine AballĂ©a, Sophie Calle, Nan Goldin et Cindy Sherman. Ces quatre artistes dĂ©veloppent en parallĂšle, voire en fusion, des pratiques issues de l’univers de l’image ou de l’art plastique et de celui de l’écrit. ChloĂ© Conant met en dialogue les pratiques et les conceptions de ces quatre artistes-femmes qui exploitent, dans leur Ɠuvre, la dimension narrative de la photographie, tout en s’interrogeant sur leur statut de femme – certaines plus que d’autres. Dans ce questionnement, le rapport texte-image va lui aussi permettre de (s’)interroger sur l’identitĂ©, souvent d’une façon subversive et ironique.

23Pour terminer le tour des Ă©tudes critiques sur les « peintres-Ă©crivains » du xxe siĂšcle, Pierre Hyppolite propose au lecteur d’accorder un moment d’attention aux rĂ©cits de Jacques Monory, en particulier Diamondback et AngĂšle. La peinture de Monory Ă©veille une « inquiĂ©tante Ă©trangeté », elle est comme un « polar » auquel manquerait le texte fictionnel. L’écriture de Monory a elle-mĂȘme des contours iconiques. Le texte est trĂšs visuel et, contrairement Ă  d’autres exemples Ă©tudiĂ©s dans ce recueil, chez Monory il y a une forte « connivence entre peinture et Ă©criture » (p. 304). Texte et image se nourrissent mutuellement (AngĂšle en est l’exemple parfait), et le lien qui s’établit entre peinture et rĂ©cit est d’ordre mĂ©tonymique. Les mots tout autant que les images servent la transposition fictionnelle, dans une Ɠuvre marquĂ©e par les « jeux intertexuels [
] et interesthĂ©tiques » (p. 312), une Ɠuvre oĂč la « mise en fiction de soi » (p. 314) est une pratique courante.

24Pour fermer le pĂ©riple que le recueil Et in fabula pictor prĂ©sente au lecteur, FrĂ©dĂ©rique Lowery cherche Ă  tracer le portrait de la langue. Cet auteur part de la langue physique, de la « racine organique, sensuelle, charnelle de la langue » (p. 323), illustrĂ©e picturalement, et tisse des considĂ©rations sur les liens entre la langue picturale et la langue parlĂ©e/Ă©crite, en prenant les exploits de DalĂ­ ou d’Artaud comme exemple d’une « langue » travaillĂ©e par catachrĂšse. En ce sens, la langue et la peinture se nourrissent mutuellement et contribuent Ă  la construction d’un autoportrait. Pour mieux comprendre ce rapport, reprenons les mots qui achĂšvent le volume et qui illustrent si bien les rapports et les enjeux simultanĂ©ment riches et complexes des diffĂ©rentes formes d’art, scripturales et picturales : « Les peintres trouvent dans la langue natale de quoi engendrer leurs auto-portraits autant que la langue trouve chez les peintres de quoi alimenter sa vocation d’auto-figuration » (p. 328).

25Cet ouvrage constitue un important instrument pour tous ceux qui s’intĂ©ressent aux manifestations artistiques, littĂ©rature comprise, du xxe siĂšcle, dans ce qu’elles comportent de transversalitĂ©, de dialogue et d’hybridation. Les catĂ©gories sont difficilement applicables ; l’écriture devient de plus en plus fragmentĂ©e, manquante ; l’ellipse est davantage un trait caractĂ©ristique ; l’exploitation des frontiĂšres entre les arts, i.e. de l’espace « inter-arts », se rĂ©vĂšle un moyen privilĂ©giĂ© pour le questionnement de l’existence, de l’identitĂ© et des conceptions de l’art et de l’artiste.