Entre fables & tableaux : du pictural au scriptural au XXe siÚcle
1Fruit dâun colloque international Ă lâUniversitĂ© Jean Moulin (Lyon-III) en dĂ©cembre 2005, cet ouvrage prĂ©sente un vaste ensemble dâarticles dont dĂ©coulent diffĂ©rentes perspectives, attitudes et mises en dialogue Ă travers les Ćuvres dâun grand nombre de peintres-Ă©crivains qui ont, chacun Ă sa façon, marquĂ© le xxe siĂšcle. Ce livre se prĂ©sente comme Ă©tant « consacrĂ© Ă des rĂ©cits Ă©crits en marge de lâĆuvre plastique (ou en regard de celle-ci) et inscrits dans le champ europĂ©en contemporain » (p. 8). Mais cette remarque et le titre peuvent en eux-mĂȘmes soulever des questions qui sont amplement dĂ©battues Ă plusieurs reprises.
2Comme lâannonce lâAvant-propos, les articles rĂ©unis dans ce volume prĂ©tendent approfondir des questions concernant les liens (in)existants entre lâĆuvre picturale et lâĆuvre scripturale de certaines figures du xxe siĂšcle. Ce questionnement, fruit dâune approche transversale, vise non seulement le rapport qui sâĂ©tablit entre lâimage et le texte dans lâĆuvre dâun peintre-Ă©crivain, mais il sâattache aussi Ă questionner la terminologie la plus appropriĂ©e pour parler de lâindividu qui Ă©crit : peintre, photographe, Ă©crivain, romancier, etc. Le critique rencontre des difficultĂ©s du mĂȘme ordre lorsquâil est question de traiter du texte, qui peut ne pas ĂȘtre un rĂ©cit, ou mĂȘme, difficultĂ© accrue, peut se situer dans les zones troubles des frontiĂšres de plusieurs genres, touchant le catalogue, le rĂ©cit, la description, le roman, lâautobiographie⊠Câest aussi dans les espaces de frontiĂšres, toujours difficiles Ă saisir, que se manifeste lâauto-ironie créée Ă partir dâune distance de soi Ă soi de la part de celui qui peint, Ă©crit ou photographie.
3Tout au long de ces pages, lâon dĂ©couvre des fables, mais Ă©galement des histoires de vie, des histoires de crĂ©ation dâune Ćuvre qui ne se limite pas Ă une seule forme dâexpression. En effet, la rĂ©fĂ©rence Ă lâhybridation comme trait caractĂ©ristique est rĂ©current : mĂ©lange de genres dans lâĂ©crit comme dans le pictural, mĂ©lange des expressions artistiques, recherche des frontiĂšres et des questionnements imposĂ©s par le voyage aux limites. Il nâest pas rare de rencontrer des noms liĂ©s, Ă lâorigine, au monde pictural, qui se tournent du cĂŽtĂ© de lâĂ©criture lorsque des instabilitĂ©s dâordre psychologique, en des moments de grand bouleversement, sâinstallent et constituent une sorte de blocage Ă la crĂ©ativitĂ©. Ă ce moment-lĂ , lâĂ©criture surgit comme la seule voie possible pour lâartiste de rĂ©flĂ©chir, de crĂ©er et de sortir ainsi dâune impasse critique dans sa production. Dâune part, le tĂ©moignage Ă©crit est une pause, mais il est souvent plus que cela dans la mesure oĂč il laisse des traces qui apportent une nouvelle allure Ă lâĆuvre de lâartiste et de nouvelles donnĂ©es aux yeux du critique. Ce panorama expliquerait aussi, du moins en partie, la raison pour laquelle un si grand nombre des Ă©crits abordĂ©s dans ce volume rĂ©vĂšlent un penchant, une tendance Ă intĂ©grer des donnĂ©es autobiographiques, voire Ă sâassumer en tant quâun parcours personnel.
4Si dâaucuns se rĂ©clament une liaison indissociable, presque une fusion, entre le pictural et le scriptural, dâautres le nient de toutes forces et sĂ©parent chaque domaine artistique. DĂšs lors la question se pose : comment identifier cet artiste, est-il peintre ou Ă©crivain ? De plus, mĂȘme pour ceux qui plaident pour la sĂ©paration de leurs manifestations dans diffĂ©rents arts, leurs pratiques fonctionnent-elles vraiment de façon indĂ©pendante ?
5Des rĂ©ponses, ou plus prĂ©cisĂ©ment des pistes pour des rĂ©ponses et pour de nouvelles questions, surgissent tout au long du volume, quâinaugure une Ă©tude thĂ©orique de Fabienne BoissiĂ©ras. Elle envisage nombre dâĂ©lĂ©ments dâanalyse stylistique de lâĆuvre littĂ©raire et plastique et, aprĂšs avoir revisitĂ© un certain nombre de caractĂ©ristiques des deux pratiques (littĂ©raire et plastique), en vient Ă proposer de lire lâĆuvre multiforme de façon « trans-sĂ©miotique ».
6Ă la suite de cette rĂ©flexion gĂ©nĂ©rale, le lecteur est invitĂ© Ă se pencher sur diffĂ©rentes figures. Bernard Dieterle propose une approche de lâunivers dâAlfred Kubin, peintre-Ă©crivain, ou, autre façon de le prĂ©senter, peintre-dessinateur, qui a explorĂ© le paysage scriptural Ă un moment trĂšs prĂ©cis de son parcours. Son unique roman, LâAutre CĂŽtĂ©, comprend aussi des illustrations. Mots et images fonctionnent de façon complĂ©mentaire et se rĂ©unissent dans un mĂȘme objet pour former un ensemble cohĂ©rent. Dans un univers de rĂȘve angoissant, auteur, narrateur et protagoniste (un dessinateur) surgissent comme un seul, et le roman constitue un parcours intĂ©rieur dont lâimage fait partie intĂ©grante.
7Peter Henninger Ă©crit, lui, sur le peintre-Ă©crivain Ludwig Meidner, qui se caractĂ©rise tant en peinture quâen Ă©criture par un univers chaotique. Les rapports entre image et parole sont aussi trĂšs riches Ă un autre niveau, surtout entre 1910-1920, Ă©poque oĂč lâunivers pictural de Meidner est fortement influencĂ© par des poĂštes quâil a rencontrĂ©s, notamment Georg Heym. Ainsi, plus que dans son Ćuvre mĂȘme, câest Ă travers les dialogues et les influences dâautres peintres et Ă©crivains que la richesse des mots et des images apparaĂźt chez Meidner.
8Quant Ă lâĆuvre Ă©crite de Picasso, Martine Courtois sâest penchĂ©e essentiellement sur Le dĂ©sir attrapĂ© par la queue, piĂšce Ă©crite pendant une pĂ©riode de crise crĂ©atrice. AprĂšs un regard trĂšs attentif sur la piĂšce, oĂč est soulignĂ© le fait que « la figure de style est prise au pied de la lettre » (p. 61), Martine Courtois sâattache Ă faire le pont entre les Ăcrits de Picasso et son tableau La Pisseuse.
9ĂvanghĂ©lia Stead se concentre sur la figure dâUlysse chez les deux frĂšres Giorgio de Chirico et Alberto Savinio pendant les annĂ©es 1920. Cet article est constituĂ© de deux grands volets : un premier vouĂ© au tableau Autoritratto in veste di Odisseo, de De Chirico ; un autre centrĂ© sur la piĂšce riche et complexe de Savinio, Capitano Ulisse, Ă©tudiĂ©e dans ses rĂ©fĂ©rences Ă la figure mythique. Si Ulysse est vu Ă certains moments sous trois regards (Böcklin surgit comme une influence essentielle), il est vrai aussi que cet article accentue fortement les ponts entre lâart des deux frĂšres. Nicolas Surlapierre apporte une autre lecture de lâĆuvre du frĂšre Alberto Savinio, en adoptant une perspective cavaliĂšre. Lâauteur insiste sur le fait que Savinio est indissociablement peintre, musicien et Ă©crivain. Sâattachant essentiellement Ă la production du peintre-musicien-Ă©crivain des annĂ©es 1930, Nicolas Surlapierre se consacre Ă lâĆuvre Ă©crite de Savinio, en se penchant dâabord sur la prĂ©sence et lâapparition dâentitĂ©s fantomatiques, puis en mettant en Ă©vidence la puissance de lâimage, qui se rĂ©vĂšle Ă deux niveaux : dâune part, lâimage construite par lâĂ©criture sert de contrepoids Ă une vision installĂ©e ; dâautre part, les images surgissent comme des entitĂ©s vivantes qui sâexpriment par le langage (lui aussi vivant et exigeant, aboutissant Ă la MaliarĂ [p.99], la langue de la peinture).
10Ensuite, François Quet et Julien DieudonnĂ© analysent lâĆuvre de Jean Dubuffet. Le premier propose une analyse de BĂątons rompus, ouvrage dont la naissance a Ă©tĂ© difficile, oĂč les tensions sont exprimĂ©es sur le mode dâun entretien Ă tendances polyphoniques et qui semble refuser perpĂ©tuellement la continuitĂ©. Lâouvrage, dont lâĂ©criture se montre « voisine [âŠ] de la pratique plastique de lâartiste » (p. 104), apparaĂźt comme un « assemblage », un « montage » de fragments. En ce sens, BĂątons rompus illustre la difficultĂ© du geste dâĂ©criture chez Dubuffet, finement Ă©tudiĂ© par Julien DieudonnĂ©. Selon lui, pour Dubuffet, lâĂ©criture est vivante et lâacte dâĂ©crire est au cĆur de multiples tensions qui ont Ă voir avec le besoin de reconnaissance et de notoriĂ©tĂ©, et avec lâurgence de briser les limites traditionnelles imposĂ©es. Ainsi, la conception et la « praxis du langage et de lâĂ©criture [sont] Ă©laborĂ©e[s] rĂ©solument contre la littĂ©rature » (p. 120). Entre le sentiment dâappartenance et la subversion, en Ă©criture comme en peinture, mais surtout dans son rapport Ă lâĂ©crit, lâĆuvre de Dubuffet laisse encore la place au doute.
11Nella Arambasin fait le parallĂšle entre les contes de deux artistes, Gaston Chaissac et Leonora Carrington. Tous deux questionnent et, dans une certaine mesure, cherchent leur « appartenance au monde » (p. 139), en mĂȘme temps quâils procĂšdent Ă la « recherche de lĂ©gitimité » artistique (p. 139). Il est certes des traits qui les distinguent. Dans leurs contes, lâon remarque surtout leurs positions dâ(anti-)christianisme et lâopposition de la « cordialitĂ© bucolique » (p. 144) de Chaissac Ă la violence et la cruautĂ© manifestĂ©es par Carrington. Quoi quâil en soit, les deux font le pont entre diffĂ©rents mondes : Chaissac oscille entre le ton savant et lâoralité ; Carrington adopte, elle, le bilinguisme comme une sorte dâ« écriture en miroir » (p. 146). Dans leur univers scriptural, ce sont les rapports humains qui sont visĂ©s, câest la « place du sujet dans lâexistence » (p. 148) qui est questionnĂ©e ; enfin, chez les deux auteurs, la vie et la mort sont moyennĂ©es par le rĂ©cit lui-mĂȘme.
12Jean-Pierre Longre propose au lecteur de faire un tour dans lâunivers narratif du peintre surrĂ©aliste RenĂ© Magritte. Difficiles Ă classer et souvent inachevĂ©s, ses Ă©crits fictionnels posent, tout comme ses toiles, la question du sens. Il y apparaĂźt comme un grand peintre plus quâun grand Ă©crivain. Les textes de RenĂ© Magritte, redevables de la pratique de la parodie et dâune ironie aigue, renforcent sa recherche du « rĂ©el caché » (p. 163), dont la dĂ©couverte aboutirait au changement du monde, voire de lâau-delĂ .
13Myriam Wathee-Delmotte sâattache Ă lâĂ©tude de lâespace littĂ©raire dâune autre figure marquante du surrĂ©alisme, Salvador DalĂ. Comme chez Magritte, une taxonomie des textes est difficile Ă Ă©tablir. Par son comportement « dĂ©viant » (p. 168), DalĂ cherchait Ă se faire « étranger Ă lâinstitution culturelle » (p. 168). Son Ă©criture mĂȘme, du « fouillis graphologique » (p. 169) Ă la forte prĂ©sence de lâoralitĂ© (que ses Ă©diteurs ont toujours cherchĂ© Ă refouler), montre que son rapport Ă lâĂ©crit est celui dâun plasticien. Chez DalĂ, le rapport entre le scriptural et le pictural est rĂ©ciproque, bien que sa pensĂ©e soit davantage iconique que verbale. Câest ainsi que se vĂ©rifie la spatialisation du texte et, par ailleurs, ses difficultĂ©s Ă enchaĂźner temporellement les Ă©vĂ©nements. Son projet de roman est avant tout un rĂ©cit qui se prĂ©sente comme une « fresque romanesque » (p. 177).
14Dans un article Ă deux voix, Charlyne Audin et Laurence Brogniez sâoccupent de lâĆuvre dâĂdouard LevĂ©. Proche de lâart conceptuel, en photographie comme en Ă©criture, lâĆuvre dâĂdouard LevĂ© Ă©voque un questionnement et une rĂ©flexion profonde sur la double figuration de lâartiste-Ă©crivain, oĂč la « dĂ©cision gĂ©nĂ©rique » (p. 191) revient au lecteur. Ă cette difficultĂ© gĂ©nĂ©rique nâest pas Ă©trangĂšre la modalitĂ© littĂ©raire du fragment, souvent adoptĂ©e par les « artistes au double talent » (p. 196).
15Jean-Claude Seguin entre dans lâunivers du peintre boxeur, Eduardo Arroyo. Dans cet article, lâauteur nous invite Ă parcourir une Ćuvre qui est traversĂ©e par le monde de la boxe, aussi bien au niveau scriptural quâau niveau pictural. Dans son ouvrage Dans des cimetiĂšres sans gloire (2003) ou dans Un dĂa y otro tambiĂ©n (2004), sorte de journal intime aux tableaux, la co-prĂ©sence des deux formes dâexpression tĂ©moigne de lâhybridation cultivĂ©e par Arroyo. Ses rĂ©cits fonctionnent souvent comme des tableaux qui font penser Ă de vĂ©ritables dĂ©cors de lâespace théùtral. LâĆuvre dâEduardo Arroyo pose lâĂ©crivain, le peintre, lâartiste tout court, dans une ligne dâintervention sociale ; jamais lâartiste ne peut ĂȘtre hors de la sociĂ©tĂ©, il doit mĂȘme en devenir un des moteurs.
16Dans lâĆuvre dâAbidine, comme lâaffirme Alain Mascarou, lâon assiste Ă lâhyperbolisation de lâincomplĂ©tude chez le sujet, que ce soit par la co-existence de deux langues (le français et le turc), ou par la tension entre lâunivers de lâĂ©crit et les rĂ©fĂ©rences picturales qui, dans une « carnavalisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e » (p. 221), provoque des effets dâĂ©trangetĂ©. LâĆuvre dâAbidine, comme il lâa lui-mĂȘme affirmĂ©, se situe dans cet « indĂ©fini, en pleine mouvance » (p. 227). Tout son parcours se rĂ©vĂšle la quĂȘte dâun point dâĂ©quilibre « entre [lâ]amour du monde et [l]âappel de rien » (p. 227).
17Virginie Pouzet-Duzet sâinterroge ensuite sur le catalogue dâexpositions surrĂ©alistes, en le prĂ©sentant comme un « hybride » (p. 230), au cĆur duquel le lecteur est poussĂ© Ă construire des rapports au fil des pages.
18FrĂšre du peintre Balthus, Pierre Klossowski, Ă qui Patrick Amstutz consacre son propos, sâaffirme pĂ©remptoirement le dĂ©fenseur de lâindĂ©pendance totale de ces deux pratiques, la peinture et lâĂ©criture. Câest pour cette raison quâil refusait lâappellation de « peintre-Ă©crivain » (ce quâil Ă©tait effectivement). Ă partir de lâanalyse des deux Ă©ditions du Bain de Diane, Patrick Amstutz conclue que, chez Klossowski, les deux pratiques se concrĂ©tisent « en marge » (p. 237) et que lâon peut remarquer une hĂ©sitation constante entre parole et image ; hĂ©sitation qui a Ă©galement des consĂ©quences sur la position de Klossowski par rapport Ă lâart, oscillant entre le silence et la parole.
19Jean-Pierre Mourey regarde de prĂšs la prĂ©sence de lâĂ©crit dans lâĆuvre dâHenri Cueco et de Paul-Armand Gette. En prenant la notion de parergon dans lâacception de Derrida, lâauteur cherche Ă dĂ©crire le rapport entre texte et image (dessin, peinture ou photographie) chez les artistes en question. Si tous deux ressentent un « besoin [âŠ] de doubler dâĂ©crits leur Ćuvre » (p. 246), ils nâutilisent pas moins des pratiques bien diffĂ©rentes. Contrairement Ă Cueco, chez qui lâĂ©crit et lâimage jouissent dâun certain degrĂ© dâautonomie mĂȘme sâils se complĂštent (cf. les rĂ©fĂ©rences Ă la pomme de terre, et notamment le Journal dâune pomme de terre), Gette, lui, fait accompagner son Ćuvre (prise ici au sens purement pictural) de lâĂ©crit. De fait, lâĂ©crit se situe toujours dans lâespace intĂ©rieur de lâĆuvre et sa fonction nâest autre que de multiplier les sens et dâouvrir de nouveaux chantiers, de permettre de nouvelles perspectives.
20Pour ce qui est de Jean Le Gac, Lâhomme vigile, Fabienne Durant-Bogaert souligne une dĂ©marche Ă lâopposĂ© de celle qui semble guider dâautres peintres-Ă©crivains. PlutĂŽt que de tenter de construire une Ćuvre Ă double talent, chez Le Gac, la question principale est de dĂ©celer lâĆuvre qui ne se donne pas Ă voir au spectateur/lecteur mais qui est toutefois sous-jacente. Dans une Ćuvre marquĂ©e par son caractĂšre hĂ©tĂ©roclite, dont le dispositif « photos-peintures-objets-textes » (p. 258-259) est lâune des manifestations les plus claires, tout est fait de maniĂšre Ă imposer Ă lâobservateur lâĂ©ternel « manquant ». « Acteur [âŠ] spectateur et [âŠ] commentateur de lui-mĂȘme » (p. 263), Le Gac est un peintre du rĂȘve qui donne Ă percevoir lâexistence, mĂȘme si le sens sâenfuie constamment de son Ćuvre en mĂȘme temps quâil tente de le (dĂ©)construire. Lâon comprend mieux alors comment sâarticulent les trois signifiants transversaux Ă son Ćuvre : il sâassume comme un « peintre du dimanche », la peinture nâest pour lui quâun « passe-temps », et lâ« histoire de lâart » sâaffiche comme un moyen de remettre en cause lâinstitutionnalisation de lâart.
21Jean-Bernard Vray prend comme principal objet dâĂ©tude Mummy, mummies dâAlain Fleischer. AttirĂ© par les espaces de frontiĂšre des domaines artistiques, Fleischer construit un ensemble dans lequel lâimage (la photographie), lâĂ©criture en fragments et lâautobiographie se mĂ©langent. En crĂ©ant des zones dâintersection entre le rĂ©flexif et le fictionnel, faisant penser Ă lâunivers fantastique du xixe siĂšcle, Fleischer est, selon Jean-Bernard Vray, un archĂ©ologue, vu que son Ćuvre est caractĂ©risĂ©e par lâinvisibilitĂ© dâun plan dâensemble. Fruit de lâentre-deux, ou mieux, de lâentre-plusieurs, aux frontiĂšres hybrides de lâessai, de la nouvelle, du rĂ©cit autobiographique et de la photographie, Mummy, mummies (2002) prĂ©sente les momies de Palerme comme des photographies encore non-fixĂ©es, perpĂ©tuellement en bain dâarrĂȘt, en train de se noircir, de se dĂ©grader. Ainsi, Fleischer photographie des « photos » et les prĂ©sente dans une composition qui commence par une « petite Ă©tude », une nouvelle suivie de photographies, et clĂŽt lâensemble par des fragments autobiographiques numĂ©rotĂ©s.
22ChloĂ© Conant sâoccupe des fictions hybrides de Martine AballĂ©a, Sophie Calle, Nan Goldin et Cindy Sherman. Ces quatre artistes dĂ©veloppent en parallĂšle, voire en fusion, des pratiques issues de lâunivers de lâimage ou de lâart plastique et de celui de lâĂ©crit. ChloĂ© Conant met en dialogue les pratiques et les conceptions de ces quatre artistes-femmes qui exploitent, dans leur Ćuvre, la dimension narrative de la photographie, tout en sâinterrogeant sur leur statut de femme â certaines plus que dâautres. Dans ce questionnement, le rapport texte-image va lui aussi permettre de (sâ)interroger sur lâidentitĂ©, souvent dâune façon subversive et ironique.
23Pour terminer le tour des Ă©tudes critiques sur les « peintres-Ă©crivains » du xxe siĂšcle, Pierre Hyppolite propose au lecteur dâaccorder un moment dâattention aux rĂ©cits de Jacques Monory, en particulier Diamondback et AngĂšle. La peinture de Monory Ă©veille une « inquiĂ©tante Ă©trangeté », elle est comme un « polar » auquel manquerait le texte fictionnel. LâĂ©criture de Monory a elle-mĂȘme des contours iconiques. Le texte est trĂšs visuel et, contrairement Ă dâautres exemples Ă©tudiĂ©s dans ce recueil, chez Monory il y a une forte « connivence entre peinture et Ă©criture » (p. 304). Texte et image se nourrissent mutuellement (AngĂšle en est lâexemple parfait), et le lien qui sâĂ©tablit entre peinture et rĂ©cit est dâordre mĂ©tonymique. Les mots tout autant que les images servent la transposition fictionnelle, dans une Ćuvre marquĂ©e par les « jeux intertexuels [âŠ] et interesthĂ©tiques » (p. 312), une Ćuvre oĂč la « mise en fiction de soi » (p. 314) est une pratique courante.
24Pour fermer le pĂ©riple que le recueil Et in fabula pictor prĂ©sente au lecteur, FrĂ©dĂ©rique Lowery cherche Ă tracer le portrait de la langue. Cet auteur part de la langue physique, de la « racine organique, sensuelle, charnelle de la langue » (p. 323), illustrĂ©e picturalement, et tisse des considĂ©rations sur les liens entre la langue picturale et la langue parlĂ©e/Ă©crite, en prenant les exploits de DalĂ ou dâArtaud comme exemple dâune « langue » travaillĂ©e par catachrĂšse. En ce sens, la langue et la peinture se nourrissent mutuellement et contribuent Ă la construction dâun autoportrait. Pour mieux comprendre ce rapport, reprenons les mots qui achĂšvent le volume et qui illustrent si bien les rapports et les enjeux simultanĂ©ment riches et complexes des diffĂ©rentes formes dâart, scripturales et picturales : « Les peintres trouvent dans la langue natale de quoi engendrer leurs auto-portraits autant que la langue trouve chez les peintres de quoi alimenter sa vocation dâauto-figuration » (p. 328).
25Cet ouvrage constitue un important instrument pour tous ceux qui sâintĂ©ressent aux manifestations artistiques, littĂ©rature comprise, du xxe siĂšcle, dans ce quâelles comportent de transversalitĂ©, de dialogue et dâhybridation. Les catĂ©gories sont difficilement applicables ; lâĂ©criture devient de plus en plus fragmentĂ©e, manquante ; lâellipse est davantage un trait caractĂ©ristique ; lâexploitation des frontiĂšres entre les arts, i.e. de lâespace « inter-arts », se rĂ©vĂšle un moyen privilĂ©giĂ© pour le questionnement de lâexistence, de lâidentitĂ© et des conceptions de lâart et de lâartiste.

