Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 3
Valérie Dusaillant-Fernandes

Le statut de la famille contemporaine en France : littérature, culture, théorie

Affaires de famille. The Family in Contemporary French Culture and Theory. ÉditĂ© par Marie-Claire Barnet et Edward Welch, Amsterdam - New York, Rodopi, 2007, 347 p., ISBN -13: 978-90-420-2170-9.

1Issu d’un colloque international tenu Ă  l’universitĂ© de Durham en 2004, le recueil Affaires de famille. The Family in Contemporary French Culture and Theory rassemble une collection d’essais, en anglais et en français, visant Ă  explorer le statut de la famille dans les arts et les sciences sociales de la France d’aujourd’hui. Ce collectif, dirigĂ© par Marie-Claire Barnet et Edward Welch, s’organise autour de six volets dont le fil conducteur est de rĂ©pondre Ă  la question suivante: « Qu’est-ce qui constitue, rĂ©unit, sĂ©pare (autour de quelles tables?), dĂ©construit, ou recompose aujourd’hui une famille en France? » (p. 11).

2Le prĂ©sent volume s’ouvre sur une introduction de Marie-Claire Barnet qui esquisse quelques pistes de rĂ©flexion sur le devenir de la famille. En s’appuyant notamment sur le tableau « historique, politique et juridique, psychanalytique et socioculturel » de la famille dressĂ© par Élisabeth Roudinesco dans La Famille en dĂ©sordre (2002), Barnet souligne le caractĂšre mouvant du statut familial. Autrement dit, aprĂšs l’ùre de « Dieu le pĂšre » et « la puissance des mĂšres », il existe maintenant la pĂ©riode des « tribus » postmodernes. Elle revient sur l’analyse de Roudinesco qui dĂ©crit une famille « en profond dĂ©sordre, Ă©clatĂ©e [
], dĂ©sarticulĂ©e et dans tous ses Ă©tats » mais qui se voit nĂ©anmoins rĂ©inventĂ©e par l’apparition de l’homoparentalitĂ©, la monoparentalitĂ©, la coparentalitĂ© ou les familles recomposĂ©es (p. 13). Tout n’est pas si nĂ©gatif qu’on pourrait le croire affirme alors Barnet (p. 13). Les diffĂ©rentes contributions s’interrogent d’ailleurs sur ces nouvelles familles : « que reste-t-il de l’hĂ©ritage du nom-du-pĂšre, est-ce que les valeurs (scolaires/sociales) transmises aux nouvelles gĂ©nĂ©rations reflĂštent les glissements mentionnĂ©s ci-dessus quant Ă  la famille Ă©clatĂ©e, et comment les reprĂ©sentations littĂ©raires et artistiques rejouent ou dĂ©jouent-elles ces scĂ©narios trop connus? » (p. 19).

3Dans le premier volet, « Les femmes d’abord », Michael Sheringham Ă©tudie la mixitĂ© raciale et les phĂ©nomĂšnes d’inclusion et d’exclusion dans la piĂšce de théùtre Papa doit manger et le roman En famille de Marie Ndiaye. Sheringham montre que la race n’est pas le facteur dĂ©terminant dans la dynamique du pouvoir qui s’exerce au sein d’une famille. Au contraire, il prĂ©cise que c’est plutĂŽt sa structure et sa configuration (verticale ou horizontale) qui dĂ©terminent la dominance de certains de ses membres. Quant Ă  Shirley-Ann Jordan, elle s’intĂ©resse aussi Ă  Marie Ndiaye mais Ă©tend sa rĂ©flexion sur d’autres auteures contemporaines, Ă  savoir Marie Darrieussecq et Lorette NobĂ©court. Pour Jordan, il ne fait aucun doute que ces trois auteures placent la famille au centre de leurs prĂ©occupations scripturales. Elle s’attache Ă  le dĂ©montrer par une Ă©tude de la structure et de la forme des textes qui rĂ©vĂšle non seulement la dĂ©sintĂ©gration du rĂ©seau familial mais aussi une vision maternelle qui s’attarde sur les petits dĂ©tails de la vie quotidienne familiale. Dans la mĂȘme veine, Nathalie Morello approfondit l’analyse textuelle de l’Ɠuvre de Lorette NobĂ©court en se concentrant sur quatre de ses romans. Elle y dĂ©couvre que livre aprĂšs livre, NobĂ©court expose son projet : « dire la vĂ©ritĂ©, toute la vĂ©ritĂ©, rien que la vĂ©ritĂ© sur ce passĂ© encombrant, et c’est sur ce mode accusateur que s’écrit la vie de famille » (p. 60). Toutefois, il ne s’agit pas « d’une complainte personnelle » sur la haine de la famille ajoute Morello, mais d’une « écriture des souvenirs [qui] sert de motif Ă  partir duquel se construit une problĂ©matique plus ambitieuse centrĂ©e sur le questionnement de la langue » (p. 62-63).

4La premiĂšre Ă©tude du second volet intitulĂ© « Contes familiaux » porte sur le roman Dans la pente du toit d’Anne-Marie Garat. Catherine Rodgers y analyse Ă  la fois comment l’histoire familiale est Ă©laborĂ©e comme un conte par la mĂšre, et comment la fille « construit et dĂ©construit » ce conte de maniĂšre Ă  rĂ©pĂ©ter ou transformer la figure maternelle (p. 85). De son cĂŽtĂ©, Owen Heathcote se tourne vers trois textes traitant des relations entre de jeunes homosexuels et leur famille : Jeunesse de Julien Green (1974), Mes Parents d’HervĂ© Guibert (1986) et L’Infamille de Christophe HonorĂ© (1997). Ces rĂ©cits ont en commun d’exposer les rĂ©actions des membres d’une famille Ă  l’annonce au grand jour d’une homosexualitĂ© dĂ©jĂ  soupçonnĂ©e. En effet, ces textes soulĂšvent les questions du processus du « coming out »i : Qui sort de quoi? Est-ce que le jeune homme annonce son homosexualitĂ© Ă  sa famille, au lecteur ou Ă  lui-mĂȘme? Que ressentait-il quand il Ă©tait jeune? Quel est le rĂŽle de la mĂ©moire et de la reconstruction textuelle dans ces textes? (p. 108). Pour finir, dans « Ordinary Shameful Families : Annie Ernaux’s narratives of affiliation and (mis)alliance », Loraine Day met en Ă©vidence l’interaction entre la honte et l’intĂ©rĂȘt dans l’ascension sociale d’Annie Ernaux.

5Le troisiĂšme volet, « Histoires d’art » s’éloigne quelque peu de la littĂ©rature pour se tourner vers d’autres arts visuels et techniques comme la photographie, le dessin, la vidĂ©o ou encore les monuments publics. Ainsi, Anne Richard examine comment Sophie Calle, dans son livre Douleur exquise (2003) et dans son installation photographique exposĂ©e au Centre Pompidou Ă  Paris en 2004, explore « la dimension familiale du langage » en juxtaposant ou superposant textes et photos (p. 141). Quatre travauxii de Pascal Convert reliĂ©s tous au thĂšme de la famille font l’objet d’une Ă©tude de Nigel Saint. Ce dernier remarque que, dans le travail artistique de Convert, la famille est perçue comme une source potentielle d’opposition tout en Ă©tant vulnĂ©rable face Ă  un monde en perpĂ©tuel conflit (p. 166).

6Robert Silhol dĂ©bute le quatriĂšme volet « Les Enfants en plus » avec un article intitulĂ© « Le Nom du pĂšre : la mĂ©taphore paternelle chez Lacan » dans lequel, reprenant les pensĂ©es freudienne et lacanienne, il compare « la ‘place’ de l’enfant dans le dĂ©sir parental » (p. 178). Continuant le thĂšme de l’enfance de ce volet, Philippe Met s’étonne, dĂšs le dĂ©but de son article, que « la figure de l’enfant dans le cinĂ©ma fantastique ou d’épouvante – ses fonctions, ses reprĂ©sentations, ses avatars – demeure un objet d’étude curieusement nĂ©gligé » (p. 181). Met choisit alors de prĂȘter attention « aux configurations cinĂ©matographiques » de l’enfance et du noyau familial dans ComĂ©die de l’innocence de Raoul Ruiz (2000) et Un jeu d’enfants de Laurent Tuel (2001). Au fur et Ă  mesure de son Ă©tude, Met Ă©tablit des liens entre les deux films : premiĂšrement, tous deux sont « un alliage de comĂ©die de mƓurs et de fantastique », deuxiĂšmement, ils proposent un glissement du quotidien vers l’étrange et troisiĂšmement, ils prĂ©sentent une scĂšne commune de baigneur. Dans un tout autre domaine, Jane Walling examine le phĂ©nomĂšne grandissant de l’école Ă  domicile ou de l’école alternative en France (Montessori, Steiner, Anen). Pour ce faire, elle se propose, avant de discuter des problĂšmes qui ont Ă©mergĂ© depuis les derniĂšres annĂ©es, de faire un bref rĂ©capitulatif des diffĂ©rents choix scolaires qui s’offrent aux parents.

7Le titre du cinquiĂšme volet « La Famille au cinĂ©ma » annonce le thĂšme des trois prochaines Ă©tudes. Une enquĂȘte systĂ©matique des films français, depuis les annĂ©es 1990, permet Ă  Carrie Tarr de comparer la reprĂ©sentation de la famille maghrĂ©bine dans des films de rĂ©alisateurs blancs et beurs. Elle arrive Ă  la conclusion que les films de rĂ©alisateurs blancs « tendent Ă  Ă©vacuer ou marginaliser la famille immigrante maghrĂ©bine, ou de la reprĂ©senter par des stĂ©rĂ©otypes nĂ©gatifs » (p. 211, nous traduisons). Au contraire, chez les rĂ©alisateurs beurs, mĂȘme si elle est un lieu de conflit intergĂ©nĂ©rationnel, les parents sont prĂ©sentĂ©s comme des individus capables de s’habituer aux changements, valeurs et comportements de leur contexte. Pour sa part, Fiona Handyside soumet Ă  l’analyse deux films français contemporains (À ma sƓur de Breillat, 2001 et Swimming pool d’Ozon, 2003), qui rĂ©inventent le concept du triangle familial. Selon Handyside, les deux rĂ©alisateurs critiquent et remettent en question l’organisation patriarcale de la famille en exposant une relation triangulaire entre deux sƓurs et une mĂšre. Poursuivant cette rĂ©flexion sur la place de la femme au sein de la famille, Georgiana Colville Ă©tudie « l’irruption du fĂ©minin » dans le film Chaos (2001) de Coline Serreau. Dans son article, elle examine comment la rĂ©alisatrice rĂ©pond cinĂ©matographiquement Ă  la question d’Elisabeth Badinter : « Entre la femme-enfant (la victime sans dĂ©fense) et la femme-mĂšre (pour les besoins de la paritĂ©), quelle place reste-t-il Ă  l’idĂ©al de la femme libre dont on a tant rĂȘvĂ©? » (Fausse route 187)iii.

8Dans le dernier volet, « Ordre et dĂ©sordre familiaux », Kathryn Robson aborde les thĂšmes du clonage humain et de l’inceste dans À ton image (1998) de Louise Lambrichs, et le jeu des rĂ©pĂ©titions et des ressemblances dans Le Jeu du roman (1995) du mĂȘme auteur. Elle argumente que, dans À ton image, le narrateur, Jean – tout comme George dans Le Jeu du roman – dĂ©voile les secrets et les crimes du passĂ© familial pour tout d’abord se protĂ©ger, mais aussi se construire une identitĂ©. Robson dĂ©couvre Ă©galement que l’histoire des deux narrateurs est façonnĂ©e par celle de leurs ancĂȘtres, c’est-Ă -dire qu’ils sont prĂ©destinĂ©s Ă  rĂ©pĂ©ter les dĂ©lits et les tragĂ©dies des gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes. Cela Ă©tant, ils sont incapables d’agir sur leur propre vie de façon autonome. Restant dans le domaine du tragique, Gill Rye se penche sur trois autobiographies et une nouvelle dans lesquelles un parent relate la perte de son enfant mort en bas Ăąge des suites de la naissance ou d’une maladie. Rye se rend compte que pour ces parents-Ă©crivains la souffrance vĂ©cue se rapproche d’une condamnation Ă  vie. De plus, ces textes prouvent aux lecteurs que l’identitĂ© parentale ne disparaĂźt pas Ă  la mort d’un enfant; au contraire, Ă  travers l’écriture, elle continue d’exister. De la littĂ©rature nous passons au cinĂ©ma avec l’étude conduite par Phil Powrie. Ce dernier rĂ©vĂšle que le cinĂ©ma reflĂšte les phĂ©nomĂšnes de dĂ©sintĂ©gration et de dĂ©stabilisation de la famille qu’Élisabeth Roudinesco observe dĂ©jĂ  son approche pluridisciplinaire sur cette institution sociale. À travers divers exemples cinĂ©matographiques rĂ©cents, Powrie laisse entendre au fond que les films français s’évertuent Ă  dĂ©peindre une famille dĂ©faillante, mais aussi sacrifiĂ©e, pour permettre au spectateur, en tant qu’individu, d’exister (p. 304). Marie-Claire Barnet clĂŽt la rĂ©flexion sur cette famille « en dĂ©sordre » en abordant des « scĂšnes de (remue-)mĂ©nage » dans trois textes de ValĂ©rie MrĂ©jen : Mon Grand-pĂšre (1999), L’Agrume (2001) et Eau sauvage (2004). La contribution de Barnet explore les amours ratĂ©es et les relations intergĂ©nĂ©rationnelles conflictuelles en examinant les diverses stratĂ©gies narratives et discursives des rĂ©cits. Ce faisant, elle note que MrĂ©jen semble non seulement intĂ©ressĂ©e par « les sujets Ă©pineux », comme les « papas poules vieillissants » ou encore « les vieux pĂ©pĂ©s salaces et incestueux » mais aussi par les figures maternelles qui subvertissent de l’intĂ©rieur « la domination des hommes de la famille » (p 313). Par ailleurs, si ‘les familles’ de MrĂ©jen sont des lieux de « rĂšglements de compte, de rancƓurs, de sombres secrets, d’oppression subie, ou de haine dĂ©passĂ©e », ce sont aussi des « lieux de paroles, d’échanges qui se passent peu, mal ou de travers » (p. 315).

9Ce collectif offre certes un panorama des diverses formes et reprĂ©sentations de la famille contemporaine en France. Toutefois, au lieu de s’organiser autour de disciplines (thĂ©orie, sociologie, littĂ©rature et art), il s’agence par thĂšmes (la famille vues par les Ă©crivaines contemporaines, la place de l’enfant dans la famille, ainsi de suite), choix que les Ă©diteurs n’ont pas expliquĂ©. De plus, certains liens entre les articles restent vagues ou sans rĂ©ponses: quel est le rapport entre le volet « Les Femmes d’abord » et le volet « Histoires d’art », par exemple? De mĂȘme, entre l’article sur les configurations cinĂ©matographiques de l’enfant dans le cinĂ©ma et celui sur l’école Ă  la maison? Il aurait Ă©tĂ© pertinent de faire le point sur ces diffĂ©rentes contributions en fin d’ouvrage. Signalons aussi quelques erreurs laissĂ©es ici et là : « À l’opposite » (p. 186), « denying her her autonomy » (p. 212), « ‘fĂ©ministion’ » (p. 240), « matrice d’origyne » (p. 246), « en finale » au lieu de ‘au final’ (p. 246). Ceci dit, les interventions, variĂ©es dans le ton et dans la forme, crĂ©ent un ensemble enrichissant qui ouvre sur d’autres « remises en question, rebondissements ou changement de perspectives » sur la famille.