Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 3
Jan Baetens

La littérature numérique : entre « hyper » et « cyber »

Alexandra Saemmer, MatiĂšres textuelles sur support numĂ©rique, Publications de l’UniversitĂ© de Saint-Etienne, CIEREC, Travaux 132 – coll. « Arts », 162 p., ISBN 978-2-86272-448-5.

1Les Ă©tudes en français sur la littĂ©rature numĂ©rique ne sont certes plus rares, mais le retard pris par rapport aux publications amĂ©ricaines ne cesse de se creuser. Le livre d’Alexandra Saemmer est donc plus que le bienvenu et comme il tĂ©moigne d’une solide connaissance de ce qui s’est fait en français — tant du cĂŽtĂ© de la rĂ©flexion thĂ©orique que de celui de la crĂ©ation littĂ©raire —, MatiĂšres textuelles sur support numĂ©rique peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un parfait tremplin pour lire, relire et Ă©valuer certains des apports majeurs de thĂ©oriciens tels que Jean-Pierre Balpe (qui a jouĂ© un rĂŽle clĂ© dans lÂ â€˜Ă©laboration des gĂ©nĂ©rateurs de textes), Philippe Bootz (auteur d’une thĂšse importante sur les littĂ©ratures Ă©lectroniques, d’un point de vue sĂ©miotique), de Serge Bouchardon (qui a dirigĂ© l’an dernier un numĂ©ro important de Formules, la revue des littĂ©ratures Ă  contraintes, sur le thĂšme du numĂ©rique) ou encore de Jean ClĂ©ment (responsable du laboratoire multimĂ©dia de Paris VII), d’une part, et des groupes d’auteurs rassemblĂ©s autour de l’ALAMO (la branche « digitale » de l’OULIPO) ou ALIRE (premiĂšre revue Ă©lectronique d’Europe, animĂ©e par Philippe Bootz) ; d’autre part, Alexandra Saemmer offre une trĂšs belle synthĂšse de tous ces travaux, qu’elle approfondit et remet en perspective de maniĂšre Ă  la fois didactique, critique et pratique.

2Didactique, d’abord, puisque l’auteur parvient Ă  offrir un cadre global pour la description et l’analyse des textes littĂ©ratures Ă©lectroniques. Ce cadre est d’une grande clartĂ© au niveau de ses articulations internes et de sa structure d’ensemble. Alexandra Saemmer analyse d’abord ce qui se passe lorsqu’un lecteur lit — ou cherche Ă  lire — de tels textes et elle examine cette lecture en insistant sur les « actes » matĂ©riels et cognitifs effectuĂ©s par celui ou celle qui dĂ©couvrent progressivement l’objet textuel. Elle envisage ensuite ce s’offre au regard, proposant une division des textes numĂ©riques en trois grandes catĂ©gories : les textes hyperliĂ©s, les textes animĂ©s, les textes programmĂ©s. Mais tant au moment d’analyser les « actes » de lecture qu’au moment de scruter les « objets » de lecture, Saemmer souligne toujours avec grand soin la dialectique liant l’objet et l’acte et c’est Ă  travers la description minutieuse des divers aspects de cette dialectique qu’elle prĂ©cise petit Ă  petit la spĂ©cificitĂ© formelle aussi bien que sĂ©mantique de la littĂ©rature numĂ©rique.

3Critique, ensuite, car Alexandra Saemmer cherche –et trouve gĂ©nĂ©ralement–, un bon Ă©quilibre entre le minimum de foi et d’enthousiasme qui sont de rigueur quand on se penche sur les littĂ©ratures numĂ©riques (souvent un peu « bĂȘtes » ou « simplistes » du point de vue des lettrĂ©s traditionnels) et la mĂ©fiance qui non moins s’impose face Ă  certains aprioris techno-optimistes ou Ă  certaines pĂ©titions de principe un rien naĂŻves (que la rĂ©alitĂ© des textes Ă©lectroniques ou, plus encore, l’expĂ©rience parfois pĂ©nible de leur lecture dĂ©truisent insidieusement). Notons toutefois que l’auteur se montre ici plus vigilant Ă  l’égard des Grandes ThĂ©ories qu’à l’égard des Ɠuvres de temps Ă  temps peu excitantes qu’elle soumet Ă  son analyse –mais c’est un pĂ©chĂ© mineur. Il est en tout cas rĂ©jouissant de voir que bien des spĂ©culations hasardeuses, par exemple sur la quatriĂšme dimension (qu’on croyait oubliĂ©e de la thĂ©orie littĂ©raire depuis l’ñge cubiste ou futuriste, mais qui fait un retour en force par synopsis de McLuhan interposĂ©e), sont reçues ici avec le minimum de circonspection qu’il convient de ne jamais abandonner. Le danger du « new age » n’est jamais loin, du moins chez certains prophĂštes du numĂ©rique mais dont Saemmer ne fait heureusement nullement partie.

4Pratique, enfin, dans la mesure oĂč l’auteur s’efforce Ă  chaque fois d’étayer son argumentation par de nombreux exemples et surtout par des analyses d’exemples. Cette dimension de travail a souvent quelque chose de frustrant pour le lecteur de MatiĂšres textuelles sur support numĂ©rique, tellement les exemples en question, discutĂ©s trĂšs (parfois trop) en dĂ©tail, peuvent paraĂźtre dĂ©cevants d’un point de vue littĂ©raire (ce que l’auteur a le bon sens d’admettre rĂ©guliĂšrement, mais seulement au bout de l’analyse). La mise en page ingrate du livre, qui serait Ă  elle seule un argument en faveur de la publication numĂ©rique des travaux universitaires, accroĂźt encore cet agacement passager. Toutefois, l’utilitĂ© rĂ©elle du livre d’Alexandra Saemmer tient aussi Ă  ce qu’il montre si bien l’écart entre thĂ©orie et pratique, entre programme et rĂ©alisation ou encore, pour parler en vieux français, entre les choses comme on voudrait qu’elles soient et les choses telles qu’elles sont. Et comme la presque-totalitĂ© de ceux qui Ă©crivent sur la littĂ©rature numĂ©rique sont aussi des praticiens et vice versa, le problĂšme de cette tension est loin d’ĂȘtre insignifiant.

5Comme signalĂ© plus haut, l’approche d’Alexandra Saemmer est « francophone ». Cette qualification concerne toutefois moins les sources utilisĂ©es — les exemples sont majoritairement français, ce qui est tout Ă  fait louable ; les auteurs thĂ©oriques citĂ©s sont Ă©galement anglo-saxons, ce qui est Ă©videmment une nĂ©cessité — que la mĂ©thodologie mĂȘme, qui est davantage du cĂŽtĂ© de l’« hypertexte » que ce que les AmĂ©ricains appelleraient le « cybertexte ». Le premier terme renvoie Ă  l’analyse formelle, littĂ©raire, sĂ©miotique, le second, Ă  l’analyse contextuelle, historique, sociologique des faits numĂ©riques. La dĂ©cision de s’en tenir avant tout Ă  l’hypertexte et de laisser de cĂŽtĂ© le cybertexte, est sans aucun doute lĂ©gitime et explique la rĂ©ussite pĂ©dagogique de l’ouvrage de Saemmer. En mĂȘme temps, elle fait courir le risque que l’analyse des littĂ©ratures Ă©lectroniques se trouve coupĂ©e du champ social (les Ă©tudes « cyber » sont plus proches des « cultural studies » que des Ă©tudes littĂ©raires) et partant que l’analyse du numĂ©rique soit enfermĂ©e dans le champ du littĂ©raire (oĂč les Ă©tudes « hyper » ont peut-ĂȘtre plus Ă  perdre qu’à gagner, vu les limites littĂ©raires des productions hypertextuelles). On doit donc regretter un peu que MatiĂšres textuelles sur support numĂ©rique ne soit pas accompagnĂ© tout de suite d’un volume bis sur la cyberculture, qui devrait bien ĂȘtre l’horizon de toute recherche hypertextuelle. Mais il serait injuste de reprocher Ă  Alexandra Saemmer d’avoir commencĂ© par le dĂ©but. AprĂšs tout, l’analyse de la cybertextualitĂ© doit s’appuyer sur celle de l’hypertextualitĂ© et ne peut au fond en faire l’économie. Il n’empĂȘche que l’hĂ©ritage littĂ©raire reste trĂšs lourd ici et d’un poids difficile Ă  porter. Pratiquement d’abord, car Ă  force de convoquer des concepts littĂ©raires, Alexandra Saemmer laisse entendre que les littĂ©ratures numĂ©riques sont encore loin d’avoir atteint le stade oĂč elles pourront satisfaire le lecteur Ă  la recherche de l’« Ɠuvre ouvert » (Eco), du « texte scriptible » (Barthes) ou encore d’une « intertextualitĂ© Ă©largie » (Kristeva). De mĂȘme, en insistant sur la continuitĂ© entre la littĂ©rature « combinatoire » (dont la tradition remonte Ă  plusieurs millĂ©naires), les notions de « contrainte » et de « potentialité » (qui passent de l’Oulipo Ă  l’Alamo) ou les rĂȘves cratyliens (que les textes numĂ©riques semblent — mais semblent seulement — sur le point de rĂ©aliser), Alexandra Saemmer limite un peu l’impact de ses efforts pour dĂ©terminer la spĂ©cificitĂ© mĂ©diologique des Ă©critures numĂ©riques.

6Corollairement — et cette orientation provient sans doute aussi de la mise Ă  l’écart des faits cybertextuels —, Alexandra Saemmer propose une vue un trop homogĂšne de son corpus. Elle distingue certes entre plusieurs catĂ©gories, mais sans aborder leur historicitĂ© (car tout n’est pas possible en mĂȘme temps, comme l’ont bien montrĂ© diverses Ă©tudes de Jean ClĂ©ment sur l’apparition progressive des catĂ©gories hypertextuelles), ni leur articulation avec d’autres domaines de l’art et de la vie sociale (dont on peut trouver une belle illustration dans le livre de Jean-Paul Fourmentraux, Art et Internet, Ă©d. du CNRS 2005), ni enfin l’inscription de l’hypertextualitĂ© et de la cybertextualitĂ© dans la culture en gĂ©nĂ©ral (les travaux de Katherine N. Hayles restent ici la rĂ©fĂ©rence incontournable). La parole littĂ©raire risque ainsi de fonctionner en vase close, alors que les rĂ©alitĂ©s de son usage la poussent sans cette en de tout autres directions. Ce repli sur le seul texte n’est pas seulement dĂ» Ă  la frilositĂ© thĂ©orique d’Alexandra Saemmer ou Ă  son manque d’autocritique (au contraire mĂȘme, car elle cite longuement, et en les prenant trĂšs aux sĂ©rieux, des voix plutĂŽt sceptiques comme celles de Bernard Gervais et de Nicolas Xanthos ou encore celle de Jacques Fontanille), mais Ă  un certain formalisme qui reste propre aux Ă©tudes littĂ©raires francophones, hostiles aux cultural studies comme aux analyses des rapports entre art et technologie, trop vite abandonnĂ©es aux non-littĂ©raires alors que l’objet mĂȘme des Ă©tudes numĂ©riques exige violemment une approche pluridisciplinaire. Alexandra Samer essaie de relier le champ littĂ©raire et le champ social, notamment Ă  travers son intĂ©rĂȘt pour les Ă©tudes d’usage, mais celles-ci restent sous-exploitĂ©es ou, plus exactement, trop centrĂ©es sur des questions relativement marginales. À titre d’exemple : s’il est intĂ©ressant de voir si les structures de l’hypertexte respectent, ignorent, brisent ou transforment les lois du rĂ©cit, il est plus intĂ©ressant encore de voir pourquoi les structures du rĂ©cit, traditionnel ou non, sont en train de donner lieu Ă  quelque chose de totalement nouveau et diffĂ©rent, Ă  savoir les jeux vidĂ©o. Ou pour citer un second exemple : l’analyse de la rencontre entre textuaire et visualisĂ© est certes capitale mais passe Ă  cĂŽtĂ© de l’essentiel si elle ne met en avant que des gadgets numĂ©riques (tels les calligrammes animĂ©s) sans rattacher les mutations du texte Ă  une rĂ©flexion plus large sur la culture visuelle et les nouvelles conceptions de l’image, elles aussi de plus en plus conceptualisĂ©es en termes d’usage, et non plus en termes d’objets ou d’essences.

7MatiĂšres textuelles sur support numĂ©rique est un livre deux fois utile. Avec d’une part ses idĂ©es claires et distinctes sur l’objet numĂ©rique et les maniĂšres de le lire, avec sa bonne connaissance du corpus, avec son dĂ©sir de ne pas sĂ©parer thĂ©orie et pratique, le livre reprĂ©sente une contribution de taille Ă  un champ encore mal dĂ©frichĂ©. Avec d’autre part les questions qu’il suscite ou laisse entrevoir, il dĂ©montre aussi l’urgence de passer Ă  une analyse toute diffĂ©rente, moins focalisĂ©e sur le seul objet hypertextuel et plus ouverte sur la dynamique sociale, cybertextuelle qui se l’approprie.