Diderot, vie dâun philosophe
1Ce fin connaisseur des Ă©crits de Rousseau et de Diderot quâest Raymond Trousson1 propose ici, sur un ton engageant et dans un style dĂ©tendu, un condensĂ© de la vie de Diderot, exposant les principaux Ă©vĂ©nements, victoires ou contretemps qui lâont marquĂ©e ainsi que les Ćuvres qui ont jalonnĂ© son parcours intellectuel. Le rythme est entraĂźnant et invite Ă lire la biographie âcomme un romanâ. Cette biographie a en outre lâavantage de prĂ©senter un rĂ©sumĂ© fort utile de toutes les Ćuvres de Diderot, placĂ©es dans leur ordre chronologique et trouĂ©s des Ă©vĂ©nements de sa vie privĂ©e dont on sent parfois les rĂ©percussions dans la pensĂ©e du philosophe.
2On regrettera lâabsence dâune prĂ©face ou dâune page introduisant le personnage et montrant tout son intĂ©rĂȘt non seulement pour le XVIIIe siĂšcle mais encore toute son actualitĂ©, puisque ce livre, certes largement diffusĂ© et facile dâaccĂšs, nâoffre que sa quatriĂšme de couverture pour susciter lâintĂ©rĂȘt de la lecture. Diderot, il est vrai, bĂ©nĂ©ficie dâun regain dâintĂ©rĂȘt depuis quelques annĂ©es, aprĂšs avoir Ă©tĂ© pendant longtemps le privilĂšge des chercheurs seulement ou des spĂ©cialistes. Peut-ĂȘtre les publications Ă succĂšs dâEric-Emmanuel Schmitt (et notamment ses piĂšces Le Libertin, La Tectonique des Sentiments ou son essai Diderot ou la philosophie de la sĂ©duction) y sont-elles pour quelque chose. LâĆuvre de cet inĂ©puisable « pantophile », en effet, forme une ressource de thĂšmes et de valeurs kalĂ©idoscopiques qui restent dâactualité : philosophie, thĂ©ologie, mathĂ©matiques, littĂ©rature, politique, esthĂ©tique⊠toutes les questions sont abordĂ©es par Diderot dans une Ćuvre diverse, rendue dans tous les genres et dont la forme privilĂ©giĂ©e reste toutefois le dialogue â pour le bonheur du lecteur.
3Le plus grand mĂ©rite de la biographie de Diderot par R. Trousson tient dans la judicieuse organisation interne des principales pĂ©riodes de la vie et de lâĆuvre de Diderot, et de lâexhaustivitĂ© avec laquelle elles sont abordĂ©es. Les premiers chapitres (« Chercher sa voie » ; « Philosopher⊠à ses risques et pĂ©rils » ; « En prison ») retracent la jeunesse et lâintĂ©rĂȘt naissant du philosophe pour les questions parfois peu conformes Ă lâĂ©poque ; il sâattelle Ă la traduction dâune Ćuvre de Shaftesbury (Principes de la philosophie morale ou Essai de M. S.*** sur le mĂ©rite et la vertu, 1745), compose des PensĂ©es philosophiques (1746) en Ă©cho Ă Pascal et Voltaire, Ă©crit en quelques jours un roman libertin : Les Bijoux indiscrets (1748), fait paraĂźtre, sous lâanonymat, une Lettre sur les aveugles Ă lâusage de ceux qui voient (1749) qui lui vaudra dâĂȘtre emprisonnĂ© Ă Vincennes. Câest aussi Ă cette date que Diderot fait la connaissance de Grimm. En 1750 le Prospectus de lâEncyclopĂ©die est lancĂ© (le premier volume paraĂźt en 1751 prĂ©cĂ©dĂ© dâun gigantesque Discours prĂ©liminaire). Les affres et traverses de ce grand projet de la vie de Diderot sont rĂ©sumĂ©s dans les chapitres « lâEncyclopĂ©die » et « Traverses ». Les difficultĂ©s de lâentreprise nâempĂȘchent pas Diderot de se consacrer Ă divers autres Ă©crits : la Lettre sur les sourds et muets (1751), De lâInterprĂ©tation de la nature (1753), la prĂ©paration de sa piĂšce Le Fils naturel ou les Epreuves de la vertu qui sera publiĂ©e en fĂ©vrier 1757 accompagnĂ©e des trois Entretiens sur le Fils naturel.
4Vient ensuite une pĂ©riode mouvementĂ©e dans la vie personnelle de Diderot, avec la fin de son amitiĂ© pour Rousseau et le dĂ©but de sa passion amoureuse et Ă©pistoliĂšre pour Sophie Volland, Ă©vĂ©nements retracĂ©s dans le chapitre « DĂ©but dâun amour et fin dâune amitié ». Au mĂȘme moment Diderot travaille Ă sa piĂšce Le PĂšre de famille quâil accompagne dâun discours De la poĂ©sie dramatique (1758).
5Le chapitre « De la critique dâart Ă la critique des couvents » retrace ensuite son itinĂ©raire en tant de critique dâart pour la Correspondance littĂ©raire de Grimm (les fameux Salons de Diderot, Ă©crits entre 1759 et 1781, qui en comprennent neuf au total) ; en 1760 Diderot Ă©crit son roman philosophique La Religieuse, qui fit scandale.
6Entre-temps, divers autres Ă©crits occupent Diderot (Le RĂȘve de dâAlembert, lâEloge de Richardson, Le Neveu de Rameau) tandis quâil continue Ă se dĂ©vouer sans relĂąche pour lâEncyclopĂ©die (« Au jour le jour », « Le grand et maudit ouvrage est fini »). Dâautres Ă©vĂ©nements lâont marquĂ©. En 1765, Diderot vend sa bibliothĂšque personnelle Ă Catherine II de Russie tout en en gardant la jouissance. Ses contacts avec la Russie vont sâintensifier, tandis quâil se voue aux Salons et quâil entretient une correspondance avec Falconet (« DĂ©vouement, amour et philosophie »). En 1770 Diderot Ă©crit les Deux Amis de Bourbonne, se lance dans les Pages contre un tyran et met en route une premiĂšre version de sa piĂšce Est-il bon ? Est-il mĂ©chant ? (« Amour déçu, contes et mariages »). Vient ensuite lâĂ©pisode « Chez âCatherine le Grandâ », et la derniĂšre pĂ©riode de sa vie (« Rentrer chez soi », « Vers la fin »), oĂč Diderot se consacre entre autres aux PensĂ©es dĂ©tachĂ©es sur la peinture, la sculpture, lâarchitecture et la poĂ©sie pour servir de suite aux Salons (1777), Ă Jacques le Fataliste, Ă lâEssai sur la vie de SĂ©nĂšque (1778) qui deviendra lâEssai sur les rĂšgnes de Claude et de NĂ©ron et sur les mĆurs et les Ă©crits de SĂ©nĂšque.
7De toutes ces Ćuvres, Raymond Trousson retrace le propos majeur Ă©ventuellement illustrĂ© par quelque extrait, tout en les plaçant dans leur contexte biographique, ce qui augmente encore lâutilitĂ© de ce petit livre. Bien sĂ»r, on ne saurait attendre de cette approche synthĂ©tique de la vie et de lâĆuvre de Diderot quâelle donne accĂšs Ă toutes les particularitĂ©s de la pensĂ©e du philosophe, Ă savoir le caractĂšre personnel de ses Ă©crits, « la causerie, intime et amicale, le ton familier et proche, et, parfois, la communication de ce qui constitue notre ĂȘtre intime et notre individualité »2.
8Quelques mises en garde sâimposent en effet Ă la lecture de ces belles pages. Diderot nâa publiĂ© que peu dâĂ©crits de son vivant â et la raison en serait, selon H. Dieckmann, non seulement la crainte de la censure, mais peut-ĂȘtre surtout que Diderot vise une Ă©poque future, en forgeant lâidĂ©e dâun public abstrait qui âprĂ©pare lâavenirâ. En outre â et câest une deuxiĂšme idĂ©e Ă garder en tĂȘte si lâon veut pleinement apprĂ©cier cette approche chronologique â il faut savoir que Diderot, Ă la diffĂ©rence de Rousseau, nâa jamais manifestĂ© lâintention de « systĂ©matiser » sa pensĂ©e, celle-ci Ă©tant non pas un aboutissement mais une recherche constante. La constitution dâune biographie de Diderot relĂšve dâun geste quelque peu paradoxal, puisque lâon cherche Ă encercler la vie et lâĆuvre dâun homme qui nâa cessĂ© de vouloir Ă©chapper au fini et au figĂ©, pour ne vouloir livrer que des Ă©bauches, « jeter des germes », pour, en un mot, rester vivant3.

