« Et ils seront deux dans une seule chair »
« Et ils seront deux dans une seule chair » (GenÚse, II, 24).
1Lâouvrage de Lise Wajeman est placĂ© sous le signe du binaire : masculin et fĂ©minin, corps et parole sont opposĂ©s par le titre mĂȘme. Mais le corpus choisi, dâordre comparatiste, est lui aussi marquĂ© par la dualitĂ©. Ce sont en effet des textes et des reprĂ©sentations iconographiques, du Nord et du Sud de lâEurope qui sont envisagĂ©s. Le champ temporel dĂ©limitĂ©, celui de la Renaissance, voit sâexprimer, sur le plan thĂ©ologique les positions duelles de la RĂ©forme et de la Contre-RĂ©forme notamment autour des rĂ©flexions sur la vĂ©ritĂ© et le mensonge, le bien et le mal, le sacrĂ© et le profane que ne manquent pas de susciter chez les commentateurs et les artistes la question de la premiĂšre faute.
2Le point de dĂ©part de lâauteur rĂ©side dans lâintĂ©rĂȘt manifestĂ© en Italie, en Allemagne et en France durant la Renaissance par les thĂ©ologiens, les Ă©crivains et, surtout, les peintres pour les figures de lâorigine. Plus quâun simple sujet, Adam et Ăve constituent aux yeux de Lise Wajeman â à la suite de J.-L. Schefer, dont elle reprend la formule â un « dispositif dâinterprĂ©tation ».1 Comment lâincarnation dâAdam et dâĂve sâopĂšre-t-elle ? Comment les Ćuvres font-elles de ces figures de lâorigine des personnages dotĂ©s dâun corps et dâune voix qui leur sont propres ? Tel est le champ de rĂ©flexion proposĂ© au lecteur. Plus prĂ©cisĂ©ment, saisir les premiers parents au moment du pĂ©chĂ© originel câest interroger la maniĂšre dont lâintrusion de la chair modifie ces incarnations premiĂšres et dont cette mutation des corps exerce une influence sur la formation des voix. Certes, « [âŠ] la voix dâAdam est troublĂ©e par le corps dâĂve »2 mais, selon le domaine artistique envisagĂ©, quâil relĂšve de la pensĂ©e religieuse, de la littĂ©rature ou des beaux-arts, ce trouble, on le conçoit, sâexprime de façon diffĂ©rente.
3Pour traiter de ces questions, Lise Wajeman adopte la dĂ©marche consistant à « partir du trĂšs petit (lâĆil de lâobservateur Ă©tant ici la figure des premiers parents) pour aller vers le trĂšs grand câest-Ă -dire le paysage artistique et intellectuel europĂ©en de la Renaissance ».3
4Dans un premier chapitre, « La faute : Nature », lâauteur examine la façon dont se renouvelle le rapport fondamental de la Renaissance Ă lâorigine (I). LâĂ©poque, en effet, octroie Ă Adam et Ăve un statut particulier et une place plus dĂ©veloppĂ©e quâauparavant. Si PĂ©trarque, par exemple, Ă©voque le premier homme dans La Vie des hommes illustres, ce nâest que rapidement, avec une sorte de gĂȘne dans la mesure oĂč il occupe une place antĂ©historique et que le texte sacrĂ© est considĂ©rĂ© comme une parole dĂ©finitive quâil est inutile de rĂ©pĂ©ter. Au lieu dâ« alimenter lâĂ©criture », le personnage dâAdam « lâĂ©puise, lâarrĂȘte ».4 Mais Ă la Renaissance le travail philologique touche aussi la Bible et câest sans doute partiellement Ă cette transformation culturelle fondamentale quâil convient dâattribuer la mutation du rapport des Ă©crivains aux premiers parents. Pour la peinture et la gravure, câest Ă©galement au XVIĂšme siĂšcle que ces personnages deviennent vĂ©ritablement des sujets. Dans la premiĂšre moitiĂ© du siĂšcle, la reprĂ©sentation du pĂ©chĂ© est gĂ©nĂ©ralement couplĂ©e Ă celle de lâexpulsion du paradis terrestre. Cependant une iconographie qui reprĂ©sente la scĂšne de façon isolĂ©e se dĂ©veloppe rapidement : lâautonomisation de lâĂ©pisode va de pair avec sa prolifĂ©ration. Or, dans le travail de lâĂ©criture, câest le processus inverse qui peut ĂȘtre observĂ©, lâĂ©pisode du pĂ©chĂ© prenant place dans un rĂ©cit plus large, comme une simple Ă©tape. Ătape nĂ©anmoins obsĂ©dante dans la mesure oĂč nombre de textes jouent de la copia, multipliant en leur sein le nombre des tentations. La prolifĂ©ration ouvre alors la voie Ă la digression.
5Sâil est un point en revanche oĂč textes et beaux-arts peuvent partiellement se rejoindre, câest bien celui de la question de la poreuse frontiĂšre entre sacrĂ© et profane. DĂšs le Moyen Ăge, la posture consistant Ă donner des mythes paĂŻens une interprĂ©tation chrĂ©tienne a dĂ©jĂ cours mais les hommes de la Renaissance vont parfois plus loin, allant jusquâĂ intĂ©grer des figures antiques aux réécritures bibliques, au risque dâĂȘtre mis Ă lâIndex par Rome ou dâĂȘtre condamnĂ©s par les calvinistes les plus rigoureux. En peinture, câest au travers de la question du nu que se pose le problĂšme. Ces corps exhibĂ©s font craindre que ne surgissent le profane â et la concupiscence â au sein du sacrĂ©. De fait, les plaisirs de lâĆil et de lâĂ©rotisme entrent en ligne de compte autant ou parfois plus que la dimension religieuse du sujet dans certains tableaux destinĂ©s aux cours dâEurope.
6Pour ce qui concerne au sens strict la question de la nature de la premiĂšre faute, frĂ©quemment commentĂ©e car elle interroge le problĂšme du mal qui constitue lâun des enjeux thĂ©ologiques majeurs de lâĂ©poque, Lise Wajeman souligne sa fonciĂšre opacitĂ©. Si lâon sâen tient au chapitre III de la GenĂšse, elle peut se rĂ©sumer Ă un interdit, sa transgression et sa punition. Mais les thĂ©ologiens chrĂ©tiens, les auteurs de réécritures et les peintres nây voient en gĂ©nĂ©ral pas que cela dans la mesure oĂč cette faute condamne la totalitĂ© du genre humain. La dĂ©finition spĂ©cifique du pĂ©chĂ© originel est elle-mĂȘme assez vague et gĂ©nĂ©rale, lâĂ©pisode Ă©tant dâabord considĂ©rĂ© du point de vue de ses effets. Il semble in fine que la faute originelle soit en rĂ©alitĂ© composĂ©e de multiples pĂ©chĂ©s pour les thĂ©ologiens de la Renaissance. Selon les calvinistes, câest la rupture de lâaccord entre lâhomme et Dieu qui cause la Chute. Les commentateurs catholiques insistent davantage sur un dĂ©saccord de lâhomme avec lui-mĂȘme. Cependant la nature du pĂ©chĂ© est gĂ©nĂ©ralement prudemment Ă©vacuĂ©e, y compris Ă lâoccasion du concile de Trente, et ne constitue pas, de ce fait, un lieu stratĂ©gique dâaffrontement entre catholiques et rĂ©formĂ©s. Ce qui se manifeste dans les Ă©crits thĂ©ologiques est Ă©galement vrai dans le théùtre. Protestants comme catholiques, Ă©voquent la faute, la commentent mais, finalement, ne la racontent jamais : « lâhistoire de la tentation, tout en Ă©chappant constamment Ă la narration, irrigue le rĂ©cit ».5 Sur le plan des images sâexprime le mĂȘme flou. Ainsi peuvent sâexpliquer les variations concernant la nature du fruit dĂ©fendu. Si la pomme sâest imposĂ©e au fil des siĂšcles de façon univoque, il nâen va pas encore ainsi dans lâiconographie de la Renaissance. Citronniers, vignes, figuiers voire bananiers figurent alternativement lâarbre de la connaissance. DĂŒrer, au dĂ©but du siĂšcle, propose mĂȘme une gravure sur laquelle on reconnaĂźt un figuier qui porte des pommes. Il arrive enfin que le spectateur ne puisse identifier ni lâarbre ni le fruit. Câest une façon, prĂ©cise Lise Wajeman, de montrer le geste coupable des premiers parents sans sâappesantir sur sa nature prĂ©cise. Les choix de composition des Ćuvres iconographiques peuvent Ă©galement dĂ©tourner le spectateur de la question de la nature de la faute pour insister davantage sur les consĂ©quences du pĂ©chĂ©. Lâarbre de la tentation est ainsi parfois nouĂ©, creusĂ© dâanfractuositĂ©s, voire dĂ©jĂ mort. A lâhorizon de ces reprĂ©sentations se trouve dĂ©jĂ , par anticipation et superposition des signifiĂ©s lâirruption de la brutale finitude dans lâhumanitĂ©. DĂšs lors, la faute nâest plus considĂ©rĂ©e en tant que telle, mais comme prolepse de lâhistoire dâAbel et de CaĂŻn.
7Dans les textes comme dans les images, des tendances diffĂ©rentes sâexpriment toutefois selon que les auteurs sont catholiques ou protestants. Pour les RĂ©formĂ©s se dĂ©veloppe une tradition plus sombre qui tend Ă dramatiser la reprĂ©sentation de lâĂ©pisode biblique, tandis que les catholiques, envisageant plus volontiers le pĂ©chĂ© originel comme une annonce de la gloire du Sauveur, mettent en place des reprĂ©sentations plus lumineuses. Câest que, dâun point de vue thĂ©ologique, les premiers considĂšrent que la faute originelle reste actuelle, tandis que pour les seconds le Christ est venu rĂ©dimer le premier pĂ©chĂ©.
8Dans un second temps de la rĂ©flexion, Lise Wajeman sâattache Ă mettre au jour les fonctions du pĂ©chĂ© originel (II). Ă cet Ă©gard, lâopacitĂ© des corps constitue un fil directeur essentiel pour lâanalyse. La reprĂ©sentation de lâĂ©pisode biblique est lâoccasion dâopposer, lĂ encore de façon binaire, le corps parfait dâavant la faute, aux dĂ©formations et aux souffrances physiques qui dĂ©coulent de la consommation du pĂ©chĂ©.
9La femme est traditionnellement considĂ©rĂ©e comme la responsable de ce passage de lâintĂ©gritĂ© Ă lâincomplĂ©tude, du pur Ă lâimpur, du beau au laid. Câest quâĂve, qui a pris une cĂŽte Ă Adam, lui a donnĂ© en retour quelque chose de trop, le fruit dĂ©fendu : « si le masculin naĂźt avec la crĂ©ation dâAdam, le fĂ©minin naĂźt avec la faute, et les reprĂ©sentations du XVIĂšme siĂšcle donnent Ă voir cette seconde naissance de la femme ».6 De fait, la Renaissance rĂ©gĂ©nĂšre, par le biais du nĂ©o-platonisme, la tradition juive qui envisage lâhomme créé dans le premier chapitre de la GenĂšse comme hermaphrodite. Le pĂ©chĂ©, dans cette perspective, est ce qui de un fait deux. Il faut toutefois prĂ©ciser que si lâidĂ©e de la responsabilitĂ© fĂ©minine de la faute domine dans les images comme dans les commentaires bibliques, câest aussi Ă la Renaissance quâapparaĂźt une nouvelle iconographie qui inverse les torts ou tout au moins les partage. Il faut sans doute mettre en relation ces modifications sâopĂ©rant dans le champ artistique avec la Querelle des femmes qui a suscitĂ© controverses et dĂ©bats depuis la fin du Moyen Ăge et reste vive dans la premiĂšre moitiĂ© du XVIĂšme siĂšcle.
10Par ailleurs, le pĂ©chĂ© originel explique la lepra libidinis, cette maladie du dĂ©sir qui sâest emparĂ©e du monde exclu de lâEden. Sans la faute, lâacte charnel pourrait ĂȘtre dĂ©pourvu de concupiscence et dâimpudeur, aux yeux de certains thĂ©ologiens tout au moins. Mais lâacte sexuel, aprĂšs la Chute, est une trace du premier pĂ©chĂ©. Dans les images, depuis le Moyen Ăge, ce fait est par exemple marquĂ© par la reprĂ©sentation de singes, animaux considĂ©rĂ©s comme particuliĂšrement impudiques. Ainsi, Lise Wajeman souligne-t-elle que « lâacte sexuel est Ă la fois ce qui participe absolument de notre humanitĂ© et nous dĂ©shumanise. Câest un moyen de se saisir comme mortel [âŠ], câest ce qui nous rapproche de la bĂȘte brute. Autrement dit, la sexualitĂ© a valeur dâindice, de trace pour notre condition ».7 La leçon, valable pour le corpus de la Renaissance Ă©tudiĂ©, conserve, notamment sur le plan psychanalytique, une parfaite actualitĂ© qui dĂ©passe assurĂ©ment la dimension thĂ©ologique de lâĂ©pisode et de ses gloses pour acquĂ©rir une vĂ©ritable valeur ontologique.
11NĂ©anmoins, Ă la pĂ©riode Ă©tudiĂ©e dans lâouvrage, lâacte de chair pose question en tant quâil pourrait avoir jouĂ© un rĂŽle dans la faute: la sexualitĂ© fait-elle partie du pĂ©chĂ© originel comme le pensent, contre la glose chrĂ©tienne dominante, Agrippa ou Paracelse ? Ce serait considĂ©rer, dans la lignĂ©e dâune tradition mĂ©diĂ©vale retravaillĂ©e Ă la lumiĂšre des conceptions nĂ©o-platoniciennes et hermĂ©tiques modernes, quâavant la Chute lâimmortalitĂ© Ă©tait associĂ©e Ă la virginitĂ© et le mariage des premiers parents consommĂ© seulement par la parole et lâesprit. Les textes qui assimilent faute et acte de chair se fondent bien souvent sur une lecture par mĂ©taphore de la lettre biblique. Les images, quant Ă elle, lorsquâelles ne reprĂ©sentent pas crĂ»ment cette dimension sexuelle, comme dans ce dessin de Baldung oĂč Adam pĂ©nĂštre de ses doigts le sexe dâune Ăve regardant avec effronterie le spectateur, jouent davantage de la mĂ©tonymie : lâarbre ou le serpent figurent un sexe masculin, le fruit dĂ©fendu le sein dâĂve. Câest notamment au travers du corps fĂ©minin, qui suscite le dĂ©sir en mĂȘme temps que le trouble et une interrogation profonde sur ce que sont et ce que veulent les femmes, que se fait sentir, dans les reprĂ©sentations comme dans les réécritures du pĂ©chĂ©, la fonciĂšre opacitĂ© des corps.
12Or cette opacitĂ© physique entraĂźne une opacitĂ© de la langue aprĂšs le pĂ©chĂ© qui fait lâobjet du troisiĂšme temps de la rĂ©flexion « De la perte au dĂ©sir et retour » (III). De fait, la naissance de lâĂ©rotisme paraĂźt indissociable de lâapparition de la polysĂ©mie de la rhĂ©torique : « câest dans le corps fĂ©minin que sâaccomplit le mensonge, câest en passant par ce corps que la langue devient opaque ».8 Ainsi, sur les deux plans du corps et de la parole, la faute annihile la transparence du monde : la nuditĂ© tout comme la clartĂ© du langage sont Ă jamais perdus. Ăve la premiĂšre sâest laissĂ©e abusĂ©e par la parole trompeuse du serpent qui initie le vacillement dâun monde jusque-lĂ rĂ©gi par le verbe divin. DĂšs lors, la parole peut et va devenir fausse. Le monde court le risque de lâinintelligibilitĂ© et les hommes celui de lâincomprĂ©hension. La vĂ©ritĂ©, et notamment celle de lâacte sexuel, peut sâavilir en obscĂ©nitĂ©. Sur le plan de lâiconographie, la signification du nu qui bascule Ă la Renaissance, en particulier en Italie, participe de cette mĂȘme dĂ©gradation : signe de lâinnocence des premiers parents, la nuditĂ© peut aussi ĂȘtre simplement impudique. Cependant, davantage que leur sexe, il conviendrait quâAdam et Ăve cachent ce par quoi ils ont effectivement pĂ©chĂ©, câest-Ă -dire lâĆil et lâoreille. Et, de fait, la faute semble les avoir rendu et aveugles et sourds. Certes ils voient, mais avec concupiscence, tandis que les yeux de lâesprit se sont irrĂ©mĂ©diablement fermĂ©s. Certes ils entendent, mais mal puisque la rectitude de la parole divine nâest plus Ă leur portĂ©e. Câest bien Ă la premiĂšre faute que remonte lâaltĂ©ration de la langue. DissociĂ©e de la raison, la parole donne dĂ©sormais libre cours au dĂ©sordre de la folie. Ainsi, le pĂ©chĂ© entraĂźne le monde dans la dĂ©raison : il nâest plus possible de distinguer sans erreur le vrai du faux. Le serpent, par ses propos, a introduit de lâambiguĂŻtĂ© dans la langue et ouvert lâĂšre du brouillage sophistique. Il est intĂ©ressant dĂšs lors de considĂ©rer la maniĂšre dont les réécritures bibliques, qui emploient nĂ©cessairement cette langue frappĂ©e de soupçon, rendent compte de la parole diabolique. Dans une analyse de dispositifs dramaturgiques, lâauteur montre que la figure du serpent est parfois dĂ©positaire dâune part de la vĂ©ritĂ© divine. Ce jeu sur lâambiguĂŻtĂ© participe de la sĂ©duction de son discours et permet de comprendre le dĂ©sir suscitĂ© par le fauteur de trouble : « la langue du serpent, puis celle des premiers parents, se soucie moins de sa vĂ©ritĂ© Ă©thique que de sa vĂ©ritĂ© pathĂ©tique ».9 LâĂ©vidence du vrai Ă©tant perdue, il faut alors argumenter â ce qui Ă©tait, avant la Chute, hors de propos. Cette argumentation est certes de lâordre du discours, mais aussi de celui du corps. Ăve rĂ©pond ainsi aux paroles dâAdam non par des mots mais par la prĂ©sentation de la pomme. Elle invente une rhĂ©torique du corps, toute de gestes et de regards sensuels. Le discours peut lui aussi ĂȘtre non seulement troublĂ© mais troublant. Et câest dâailleurs dans cette mesure que le dire peut devenir un art : dans la transparence divine, il nây avait pas de place pour la sĂ©duction, pour lâartifice. Câest bien le pĂ©chĂ© qui ouvre la porte Ă lâimitation. Si la Chute a rendu le monde illisible, elle a permis quâexiste un espace pour lâinterprĂ©tation. Ces conceptions sont bien antĂ©rieures Ă la Renaissance, mais prennent une acuitĂ© nouvelle dans la perspective des conflits religieux qui secouent le siĂšcle.
13De fait, le pĂ©chĂ© dont Adam sâest rendu coupable est bien celui de la libido sciendi. Il y a lĂ une impossibilitĂ© dâassouvissement qui fascine aussi bien la poĂ©sie rĂ©formĂ©e que les réécritures dâinspiration nĂ©o-platoniciennes. Mais si lâhomme est marquĂ© par le dĂ©sir, câest bien parce quâil a perdu lâoriginel absolu de connaissance. Ainsi le trajet fait effectivement boucle : le dĂ©sir entraĂźne la perte, qui elle-mĂȘme ouvre le champ dâun dĂ©sir. Dans son impossible assouvissement, celui-ci rĂ©itĂšre Ă lâinfini le sentiment de perte.
14La double opacitĂ© du corps et de la langue conduit Lise Wajeman Ă Ă©tudier dans un ultime moment, « Troubles Ă venir », les stratĂ©gies de garanties ou dâabandon du sens dĂ©ployĂ©es par les artistes (IV). La possibilitĂ© de dire la vĂ©ritĂ© et lâimpuissance Ă laquelle lâhomme est sur ce point confrontĂ© est Ă©videmment davantage mise en question dans les textes que dans les images. Les auteurs, indique Lise Wajeman, sont pris dans une « triple nasse dâimpossibilitĂ©s ».10 Ils sâattachent Ă raconter une histoire dont ils ne peuvent Ă©clairer les points obscurs dans la mesure oĂč la transparence du savoir adamique a disparu. Leur propre inspiration de poĂštes est elle-mĂȘme entachĂ©e par la faute. Il est impossible que leur langue puisse rivaliser avec celle de Dieu. Aussi, dans la plupart des réécritures, les Ă©crivains se rangent-ils rĂ©solument du cĂŽtĂ© de lâartificialitĂ©. Celle-ci, cependant, peut sâexprimer de deux façons parfaitement opposĂ©es. Certains prĂŽnent une rhĂ©torique naturelle et naĂŻve, qui tend Ă imiter la parole divine dĂ©pourvue dâornements. La pauvretĂ© du style se veut alors le signe dâune sagesse supĂ©rieure, dâun « au-delĂ de lâĂ©loquence ».11 Dâautres adoptent une rhĂ©torique qui assume lâincontournable artefact que constitue la prise de parole aprĂšs la Chute. Des poĂštes, comme ScĂšve, recourent mĂȘme Ă lâinvention pour combler les blancs du texte biblique. Câest nĂ©cessairement se placer du cĂŽtĂ© du faux mais le propre mĂȘme de lâart poĂ©tique ne consiste-t-il pas à « [âŠ] bien dĂ©guiser la vĂ©ritĂ© des choses / Dâun fabuleux manteau dont elles sont encloses » ?12 NĂ©anmoins, mĂȘme si des libertĂ©s certaines sont prises avec lâĂcriture, elles restent plus limitĂ©es Ă la Renaissance quâaux siĂšcles suivants.
15Ă la question de la posture adoptĂ©e par les auteurs correspond, en regard, celle de la rĂ©ception. La forte prĂ©sence de la deuxiĂšme personne dans les réécritures indique Ă quel point le lecteur est sollicitĂ© dans ces textes : le partage entre le vrai et le faux est confiĂ© Ă sa sagacitĂ©. Mais il faut avoir un cĆur chrĂ©tien pour bien lire et cela ne va pas sans difficultĂ© en ce siĂšcle marquĂ© par les divergences confessionnelles. Certes, il nây a quâun seul sens recevable et il peut ĂȘtre saisi si lâon parvient Ă dĂ©jouer la polysĂ©mie des lectures. Toutefois, une lecture perverse ne saurait ĂȘtre exclue. AprĂšs la sĂ©duction diabolique, il est en effet impossible de rĂ©tablir lâunivocitĂ© de la parole et dâassurer cette fixitĂ© du sens qui constitue lâhorizon inatteignable des textes.
16Sur le plan iconographique, ce problĂšme se pose avec une Ă©gale insistance. Les traitĂ©s sur la peinture en font un passage quasi obligĂ©. Le tableau doit tenter de guider le spectateur vers la vĂ©ritĂ© mais la reprĂ©sentation de la nuditĂ© reprĂ©sente un Ă©cueil redoutable. Quoique conforme Ă la lettre biblique, elle peut facilement exercer une sĂ©duction qui dĂ©tourne le chrĂ©tien du vrai. Ce problĂšme de la sĂ©duction suscite la mĂȘme scission dans les images que dans les textes : on opte ou pour la sobre transparence ou pour la sĂ©duction insistante, comme si rejouer le pĂ©chĂ© Ă©tait une façon de le dĂ©jouer. Dans ce cas en effet lâĂ©rotisme place le spectateur en situation dâĂȘtre lui aussi sĂ©duit. Bon chrĂ©tien, il est alors susceptible dâĂ©prouver en lui-mĂȘme le poids de la Chute qui a fait de son regard un regard concupiscent. Le plaisir nâest attisĂ© que pour ĂȘtre condamnĂ©. Mais on conçoit le pĂ©ril moral dâun tel pari. Dâun point de vue thĂ©ologique, la diffĂ©rence dâattitude renvoie aussi au clivage entre catholiques et protestants : les premiers contournent en gĂ©nĂ©ral la question du plaisir, tandis que les seconds, admettant le pouvoir Ă©rotique de lâimage, en refusent lâusage Ă des fins religieuses.
17Lâartiste se trouve donc face Ă lâĂ©pineuse question de savoir comment sĂ©duire sans mettre en pĂ©ril la lisibilitĂ© de lâĆuvre. LittĂ©rature et peinture apportent des rĂ©ponses divergentes. Les images invitent majoritairement Ă la jouissance, alors que les textes optent plutĂŽt pour une mise Ă distance de la sĂ©duction. Pour un problĂšme posĂ© en des termes fort proches, « le spectateur nâoccupe pas la mĂȘme place que le lecteur ».13 Si les axes de la rĂ©ponse se dĂ©placent, câest finalement parce que les deux personnages de la faute ne sont pas saisis de la mĂȘme façon. Les textes font souvent dâAdam une figure identificatoire pour le lecteur et sâengagent dans la voie de lâeffroi et de la dĂ©ploration. Les images, en revanche, redoublant la sĂ©duction, se placent plutĂŽt du cĂŽtĂ© dâĂve, dans une adresse provocante au spectateur.
18Lise Wajeman explique notamment cette divergence par la diffĂ©rence de nature des moyens dâexpression choisis. Comme lâa montrĂ© Lessing, si la peinture est un art de lâespace, la poĂ©sie est un art du temps. Or cette opposition est centrale au XVIĂšme siĂšcle et innerve la maniĂšre de reprĂ©senter les premiers parents. Lâimage se prĂȘte plus aisĂ©ment au trouble interprĂ©tatif car elle doit exprimer ensemble et le dĂ©sir et la faute, alors que le texte peut Ă©voquer successivement â et donc plus aisĂ©ment distinguer â lâun puis lâautre. La vue Ă©tant Ă la Renaissance le sens privilĂ©giĂ© de lâĂ©rotisme, on comprend que cette Ă©poque se soit tout particuliĂšrement prĂȘtĂ©e Ă une iconographie sĂ©duisante et sĂ©ductrice de lâĂ©pisode biblique. Le motif du pĂ©chĂ© originel est en ce sens un indice du bouleversement du regard qui sâopĂšre au cours de ce siĂšcle. Ce nâest quâau suivant que les textes, Ă leur tour, sâempareront de la question du dĂ©sir, au moment prĂ©cis oĂč les images seront en passe de lâabandonner.
19Ainsi la tension du plaisir condamnĂ© articule la dualitĂ© dynamique qui structure lâouvrage de Lise Wajeman. A partir de ce nĆud central, les couples notionnels se multiplient, tantĂŽt croisant tantĂŽt sĂ©parant leurs chemins. IrrĂ©ductiblement duels mais animĂ©s par un Ă©lan vers lâunitĂ© perdue, ils font apparaĂźtre une opacitĂ© qui est le lot de lâhumanitĂ© et que le dĂ©sir de transparence ne suffit pas Ă dĂ©passer. Câest dâailleurs sans doute dans ce trouble qui rĂ©siste Ă toute tentative dâĂ©claircissement en mĂȘme temps quâelle en suscite le dĂ©sir que rĂ©sident le champ de lâart et celui de la pensĂ©e.

