Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 4
Claire Bottineau

« Et ils seront deux dans une seule chair »

Lise Wajeman, La Parole d’Adam et le Corps d’Ève. Le pĂ©chĂ© originel au XVIĂšme siĂšcle, Droz, coll. « Les seuils de la modernité », vol. 11, 2007. 280 p. ISBN 978-2-600-01104-4.

« Et ils seront deux dans une seule chair » (GenÚse, II, 24).

1L’ouvrage de Lise Wajeman est placĂ© sous le signe du binaire : masculin et fĂ©minin, corps et parole sont opposĂ©s par le titre mĂȘme. Mais le corpus choisi, d’ordre comparatiste, est lui aussi marquĂ© par la dualitĂ©. Ce sont en effet des textes et des reprĂ©sentations iconographiques, du Nord et du Sud de l’Europe qui sont envisagĂ©s. Le champ temporel dĂ©limitĂ©, celui de la Renaissance, voit s’exprimer, sur le plan thĂ©ologique les positions duelles de la RĂ©forme et de la Contre-RĂ©forme notamment autour des rĂ©flexions sur la vĂ©ritĂ© et le mensonge, le bien et le mal, le sacrĂ© et le profane que ne manquent pas de susciter chez les commentateurs et les artistes la question de la premiĂšre faute.

2Le point de dĂ©part de l’auteur rĂ©side dans l’intĂ©rĂȘt manifestĂ© en Italie, en Allemagne et en France durant la Renaissance par les thĂ©ologiens, les Ă©crivains et, surtout, les peintres pour les figures de l’origine. Plus qu’un simple sujet, Adam et Ève constituent aux yeux de Lise Wajeman — à la suite de J.-L. Schefer, dont elle reprend la formule – un « dispositif d’interprĂ©tation ».1 Comment l’incarnation d’Adam et d’Ève s’opĂšre-t-elle ? Comment les Ɠuvres font-elles de ces figures de l’origine des personnages dotĂ©s d’un corps et d’une voix qui leur sont propres ? Tel est le champ de rĂ©flexion proposĂ© au lecteur. Plus prĂ©cisĂ©ment, saisir les premiers parents au moment du pĂ©chĂ© originel c’est interroger la maniĂšre dont l’intrusion de la chair modifie ces incarnations premiĂšres et dont cette mutation des corps exerce une influence sur la formation des voix. Certes, « [
] la voix d’Adam est troublĂ©e par le corps d’Ève »2 mais, selon le domaine artistique envisagĂ©, qu’il relĂšve de la pensĂ©e religieuse, de la littĂ©rature ou des beaux-arts, ce trouble, on le conçoit, s’exprime de façon diffĂ©rente.

3Pour traiter de ces questions, Lise Wajeman adopte la dĂ©marche consistant Ă  « partir du trĂšs petit (l’Ɠil de l’observateur Ă©tant ici la figure des premiers parents) pour aller vers le trĂšs grand c’est-Ă -dire le paysage artistique et intellectuel europĂ©en de la Renaissance ».3

4Dans un premier chapitre, « La faute : Nature », l’auteur examine la façon dont se renouvelle le rapport fondamental de la Renaissance Ă  l’origine (I). L’époque, en effet, octroie Ă  Adam et Ève un statut particulier et une place plus dĂ©veloppĂ©e qu’auparavant. Si PĂ©trarque, par exemple, Ă©voque le premier homme dans La Vie des hommes illustres, ce n’est que rapidement, avec une sorte de gĂȘne dans la mesure oĂč il occupe une place antĂ©historique et que le texte sacrĂ© est considĂ©rĂ© comme une parole dĂ©finitive qu’il est inutile de rĂ©pĂ©ter. Au lieu d’« alimenter l’écriture », le personnage d’Adam « l’épuise, l’arrĂȘte ».4 Mais Ă  la Renaissance le travail philologique touche aussi la Bible et c’est sans doute partiellement Ă  cette transformation culturelle fondamentale qu’il convient d’attribuer la mutation du rapport des Ă©crivains aux premiers parents. Pour la peinture et la gravure, c’est Ă©galement au XVIĂšme siĂšcle que ces personnages deviennent vĂ©ritablement des sujets. Dans la premiĂšre moitiĂ© du siĂšcle, la reprĂ©sentation du pĂ©chĂ© est gĂ©nĂ©ralement couplĂ©e Ă  celle de l’expulsion du paradis terrestre. Cependant une iconographie qui reprĂ©sente la scĂšne de façon isolĂ©e se dĂ©veloppe rapidement : l’autonomisation de l’épisode va de pair avec sa prolifĂ©ration. Or, dans le travail de l’écriture, c’est le processus inverse qui peut ĂȘtre observĂ©, l’épisode du pĂ©chĂ© prenant place dans un rĂ©cit plus large, comme une simple Ă©tape. Étape nĂ©anmoins obsĂ©dante dans la mesure oĂč nombre de textes jouent de la copia, multipliant en leur sein le nombre des tentations. La prolifĂ©ration ouvre alors la voie Ă  la digression.

5S’il est un point en revanche oĂč textes et beaux-arts peuvent partiellement se rejoindre, c’est bien celui de la question de la poreuse frontiĂšre entre sacrĂ© et profane. DĂšs le Moyen Âge, la posture consistant Ă  donner des mythes paĂŻens une interprĂ©tation chrĂ©tienne a dĂ©jĂ  cours mais les hommes de la Renaissance vont parfois plus loin, allant jusqu’à intĂ©grer des figures antiques aux réécritures bibliques, au risque d’ĂȘtre mis Ă  l’Index par Rome ou d’ĂȘtre condamnĂ©s par les calvinistes les plus rigoureux. En peinture, c’est au travers de la question du nu que se pose le problĂšme. Ces corps exhibĂ©s font craindre que ne surgissent le profane – et la concupiscence – au sein du sacrĂ©. De fait, les plaisirs de l’Ɠil et de l’érotisme entrent en ligne de compte autant ou parfois plus que la dimension religieuse du sujet dans certains tableaux destinĂ©s aux cours d’Europe.

6Pour ce qui concerne au sens strict la question de la nature de la premiĂšre faute, frĂ©quemment commentĂ©e car elle interroge le problĂšme du mal qui constitue l’un des enjeux thĂ©ologiques majeurs de l’époque, Lise Wajeman souligne sa fonciĂšre opacitĂ©. Si l’on s’en tient au chapitre III de la GenĂšse, elle peut se rĂ©sumer Ă  un interdit, sa transgression et sa punition. Mais les thĂ©ologiens chrĂ©tiens, les auteurs de réécritures et les peintres n’y voient en gĂ©nĂ©ral pas que cela dans la mesure oĂč cette faute condamne la totalitĂ© du genre humain. La dĂ©finition spĂ©cifique du pĂ©chĂ© originel est elle-mĂȘme assez vague et gĂ©nĂ©rale, l’épisode Ă©tant d’abord considĂ©rĂ© du point de vue de ses effets. Il semble in fine que la faute originelle soit en rĂ©alitĂ© composĂ©e de multiples pĂ©chĂ©s pour les thĂ©ologiens de la Renaissance. Selon les calvinistes, c’est la rupture de l’accord entre l’homme et Dieu qui cause la Chute. Les commentateurs catholiques insistent davantage sur un dĂ©saccord de l’homme avec lui-mĂȘme. Cependant la nature du pĂ©chĂ© est gĂ©nĂ©ralement prudemment Ă©vacuĂ©e, y compris Ă  l’occasion du concile de Trente, et ne constitue pas, de ce fait, un lieu stratĂ©gique d’affrontement entre catholiques et rĂ©formĂ©s. Ce qui se manifeste dans les Ă©crits thĂ©ologiques est Ă©galement vrai dans le théùtre. Protestants comme catholiques, Ă©voquent la faute, la commentent mais, finalement, ne la racontent jamais : « l’histoire de la tentation, tout en Ă©chappant constamment Ă  la narration, irrigue le rĂ©cit ».5 Sur le plan des images s’exprime le mĂȘme flou. Ainsi peuvent s’expliquer les variations concernant la nature du fruit dĂ©fendu. Si la pomme s’est imposĂ©e au fil des siĂšcles de façon univoque, il n’en va pas encore ainsi dans l’iconographie de la Renaissance. Citronniers, vignes, figuiers voire bananiers figurent alternativement l’arbre de la connaissance. DĂŒrer, au dĂ©but du siĂšcle, propose mĂȘme une gravure sur laquelle on reconnaĂźt un figuier qui porte des pommes. Il arrive enfin que le spectateur ne puisse identifier ni l’arbre ni le fruit. C’est une façon, prĂ©cise Lise Wajeman, de montrer le geste coupable des premiers parents sans s’appesantir sur sa nature prĂ©cise. Les choix de composition des Ɠuvres iconographiques peuvent Ă©galement dĂ©tourner le spectateur de la question de la nature de la faute pour insister davantage sur les consĂ©quences du pĂ©chĂ©. L’arbre de la tentation est ainsi parfois nouĂ©, creusĂ© d’anfractuositĂ©s, voire dĂ©jĂ  mort. A l’horizon de ces reprĂ©sentations se trouve dĂ©jĂ , par anticipation et superposition des signifiĂ©s l’irruption de la brutale finitude dans l’humanitĂ©. DĂšs lors, la faute n’est plus considĂ©rĂ©e en tant que telle, mais comme prolepse de l’histoire d’Abel et de CaĂŻn.

7Dans les textes comme dans les images, des tendances diffĂ©rentes s’expriment toutefois selon que les auteurs sont catholiques ou protestants. Pour les RĂ©formĂ©s se dĂ©veloppe une tradition plus sombre qui tend Ă  dramatiser la reprĂ©sentation de l’épisode biblique, tandis que les catholiques, envisageant plus volontiers le pĂ©chĂ© originel comme une annonce de la gloire du Sauveur, mettent en place des reprĂ©sentations plus lumineuses. C’est que, d’un point de vue thĂ©ologique, les premiers considĂšrent que la faute originelle reste actuelle, tandis que pour les seconds le Christ est venu rĂ©dimer le premier pĂ©chĂ©.

8Dans un second temps de la rĂ©flexion, Lise Wajeman s’attache Ă  mettre au jour les fonctions du pĂ©chĂ© originel (II). À cet Ă©gard, l’opacitĂ© des corps constitue un fil directeur essentiel pour l’analyse. La reprĂ©sentation de l’épisode biblique est l’occasion d’opposer, lĂ  encore de façon binaire, le corps parfait d’avant la faute, aux dĂ©formations et aux souffrances physiques qui dĂ©coulent de la consommation du pĂ©chĂ©.

9La femme est traditionnellement considĂ©rĂ©e comme la responsable de ce passage de l’intĂ©gritĂ© Ă  l’incomplĂ©tude, du pur Ă  l’impur, du beau au laid. C’est qu’Ève, qui a pris une cĂŽte Ă  Adam, lui a donnĂ© en retour quelque chose de trop, le fruit dĂ©fendu : « si le masculin naĂźt avec la crĂ©ation d’Adam, le fĂ©minin naĂźt avec la faute, et les reprĂ©sentations du XVIĂšme siĂšcle donnent Ă  voir cette seconde naissance de la femme ».6 De fait, la Renaissance rĂ©gĂ©nĂšre, par le biais du nĂ©o-platonisme, la tradition juive qui envisage l’homme créé dans le premier chapitre de la GenĂšse comme hermaphrodite. Le pĂ©chĂ©, dans cette perspective, est ce qui de un fait deux. Il faut toutefois prĂ©ciser que si l’idĂ©e de la responsabilitĂ© fĂ©minine de la faute domine dans les images comme dans les commentaires bibliques, c’est aussi Ă  la Renaissance qu’apparaĂźt une nouvelle iconographie qui inverse les torts ou tout au moins les partage. Il faut sans doute mettre en relation ces modifications s’opĂ©rant dans le champ artistique avec la Querelle des femmes qui a suscitĂ© controverses et dĂ©bats depuis la fin du Moyen Âge et reste vive dans la premiĂšre moitiĂ© du XVIĂšme siĂšcle.

10Par ailleurs, le pĂ©chĂ© originel explique la lepra libidinis, cette maladie du dĂ©sir qui s’est emparĂ©e du monde exclu de l’Eden. Sans la faute, l’acte charnel pourrait ĂȘtre dĂ©pourvu de concupiscence et d’impudeur, aux yeux de certains thĂ©ologiens tout au moins. Mais l’acte sexuel, aprĂšs la Chute, est une trace du premier pĂ©chĂ©. Dans les images, depuis le Moyen Âge, ce fait est par exemple marquĂ© par la reprĂ©sentation de singes, animaux considĂ©rĂ©s comme particuliĂšrement impudiques. Ainsi, Lise Wajeman souligne-t-elle que « l’acte sexuel est Ă  la fois ce qui participe absolument de notre humanitĂ© et nous dĂ©shumanise. C’est un moyen de se saisir comme mortel [
], c’est ce qui nous rapproche de la bĂȘte brute. Autrement dit, la sexualitĂ© a valeur d’indice, de trace pour notre condition ».7 La leçon, valable pour le corpus de la Renaissance Ă©tudiĂ©, conserve, notamment sur le plan psychanalytique, une parfaite actualitĂ© qui dĂ©passe assurĂ©ment la dimension thĂ©ologique de l’épisode et de ses gloses pour acquĂ©rir une vĂ©ritable valeur ontologique.

11NĂ©anmoins, Ă  la pĂ©riode Ă©tudiĂ©e dans l’ouvrage, l’acte de chair pose question en tant qu’il pourrait avoir jouĂ© un rĂŽle dans la faute: la sexualitĂ© fait-elle partie du pĂ©chĂ© originel comme le pensent, contre la glose chrĂ©tienne dominante, Agrippa ou Paracelse ? Ce serait considĂ©rer, dans la lignĂ©e d’une tradition mĂ©diĂ©vale retravaillĂ©e Ă  la lumiĂšre des conceptions nĂ©o-platoniciennes et hermĂ©tiques modernes, qu’avant la Chute l’immortalitĂ© Ă©tait associĂ©e Ă  la virginitĂ© et le mariage des premiers parents consommĂ© seulement par la parole et l’esprit. Les textes qui assimilent faute et acte de chair se fondent bien souvent sur une lecture par mĂ©taphore de la lettre biblique. Les images, quant Ă  elle, lorsqu’elles ne reprĂ©sentent pas crĂ»ment cette dimension sexuelle, comme dans ce dessin de Baldung oĂč Adam pĂ©nĂštre de ses doigts le sexe d’une Ève regardant avec effronterie le spectateur, jouent davantage de la mĂ©tonymie : l’arbre ou le serpent figurent un sexe masculin, le fruit dĂ©fendu le sein d’Ève. C’est notamment au travers du corps fĂ©minin, qui suscite le dĂ©sir en mĂȘme temps que le trouble et une interrogation profonde sur ce que sont et ce que veulent les femmes, que se fait sentir, dans les reprĂ©sentations comme dans les réécritures du pĂ©chĂ©, la fonciĂšre opacitĂ© des corps.

12Or cette opacitĂ© physique entraĂźne une opacitĂ© de la langue aprĂšs le pĂ©chĂ© qui fait l’objet du troisiĂšme temps de la rĂ©flexion « De la perte au dĂ©sir et retour » (III). De fait, la naissance de l’érotisme paraĂźt indissociable de l’apparition de la polysĂ©mie de la rhĂ©torique : « c’est dans le corps fĂ©minin que s’accomplit le mensonge, c’est en passant par ce corps que la langue devient opaque ».8 Ainsi, sur les deux plans du corps et de la parole, la faute annihile la transparence du monde : la nuditĂ© tout comme la clartĂ© du langage sont Ă  jamais perdus. Ève la premiĂšre s’est laissĂ©e abusĂ©e par la parole trompeuse du serpent qui initie le vacillement d’un monde jusque-lĂ  rĂ©gi par le verbe divin. DĂšs lors, la parole peut et va devenir fausse. Le monde court le risque de l’inintelligibilitĂ© et les hommes celui de l’incomprĂ©hension. La vĂ©ritĂ©, et notamment celle de l’acte sexuel, peut s’avilir en obscĂ©nitĂ©. Sur le plan de l’iconographie, la signification du nu qui bascule Ă  la Renaissance, en particulier en Italie, participe de cette mĂȘme dĂ©gradation : signe de l’innocence des premiers parents, la nuditĂ© peut aussi ĂȘtre simplement impudique. Cependant, davantage que leur sexe, il conviendrait qu’Adam et Ève cachent ce par quoi ils ont effectivement pĂ©chĂ©, c’est-Ă -dire l’Ɠil et l’oreille. Et, de fait, la faute semble les avoir rendu et aveugles et sourds. Certes ils voient, mais avec concupiscence, tandis que les yeux de l’esprit se sont irrĂ©mĂ©diablement fermĂ©s. Certes ils entendent, mais mal puisque la rectitude de la parole divine n’est plus Ă  leur portĂ©e. C’est bien Ă  la premiĂšre faute que remonte l’altĂ©ration de la langue. DissociĂ©e de la raison, la parole donne dĂ©sormais libre cours au dĂ©sordre de la folie. Ainsi, le pĂ©chĂ© entraĂźne le monde dans la dĂ©raison : il n’est plus possible de distinguer sans erreur le vrai du faux. Le serpent, par ses propos, a introduit de l’ambiguĂŻtĂ© dans la langue et ouvert l’ùre du brouillage sophistique. Il est intĂ©ressant dĂšs lors de considĂ©rer la maniĂšre dont les réécritures bibliques, qui emploient nĂ©cessairement cette langue frappĂ©e de soupçon, rendent compte de la parole diabolique. Dans une analyse de dispositifs dramaturgiques, l’auteur montre que la figure du serpent est parfois dĂ©positaire d’une part de la vĂ©ritĂ© divine. Ce jeu sur l’ambiguĂŻtĂ© participe de la sĂ©duction de son discours et permet de comprendre le dĂ©sir suscitĂ© par le fauteur de trouble : « la langue du serpent, puis celle des premiers parents, se soucie moins de sa vĂ©ritĂ© Ă©thique que de sa vĂ©ritĂ© pathĂ©tique ».9 L’évidence du vrai Ă©tant perdue, il faut alors argumenter – ce qui Ă©tait, avant la Chute, hors de propos. Cette argumentation est certes de l’ordre du discours, mais aussi de celui du corps. Ève rĂ©pond ainsi aux paroles d’Adam non par des mots mais par la prĂ©sentation de la pomme. Elle invente une rhĂ©torique du corps, toute de gestes et de regards sensuels. Le discours peut lui aussi ĂȘtre non seulement troublĂ© mais troublant. Et c’est d’ailleurs dans cette mesure que le dire peut devenir un art : dans la transparence divine, il n’y avait pas de place pour la sĂ©duction, pour l’artifice. C’est bien le pĂ©chĂ© qui ouvre la porte Ă  l’imitation. Si la Chute a rendu le monde illisible, elle a permis qu’existe un espace pour l’interprĂ©tation. Ces conceptions sont bien antĂ©rieures Ă  la Renaissance, mais prennent une acuitĂ© nouvelle dans la perspective des conflits religieux qui secouent le siĂšcle.

13De fait, le pĂ©chĂ© dont Adam s’est rendu coupable est bien celui de la libido sciendi. Il y a lĂ  une impossibilitĂ© d’assouvissement qui fascine aussi bien la poĂ©sie rĂ©formĂ©e que les réécritures d’inspiration nĂ©o-platoniciennes. Mais si l’homme est marquĂ© par le dĂ©sir, c’est bien parce qu’il a perdu l’originel absolu de connaissance. Ainsi le trajet fait effectivement boucle : le dĂ©sir entraĂźne la perte, qui elle-mĂȘme ouvre le champ d’un dĂ©sir. Dans son impossible assouvissement, celui-ci rĂ©itĂšre Ă  l’infini le sentiment de perte.

14La double opacitĂ© du corps et de la langue conduit Lise Wajeman Ă  Ă©tudier dans un ultime moment, « Troubles Ă  venir », les stratĂ©gies de garanties ou d’abandon du sens dĂ©ployĂ©es par les artistes (IV). La possibilitĂ© de dire la vĂ©ritĂ© et l’impuissance Ă  laquelle l’homme est sur ce point confrontĂ© est Ă©videmment davantage mise en question dans les textes que dans les images. Les auteurs, indique Lise Wajeman, sont pris dans une « triple nasse d’impossibilitĂ©s ».10 Ils s’attachent Ă  raconter une histoire dont ils ne peuvent Ă©clairer les points obscurs dans la mesure oĂč la transparence du savoir adamique a disparu. Leur propre inspiration de poĂštes est elle-mĂȘme entachĂ©e par la faute. Il est impossible que leur langue puisse rivaliser avec celle de Dieu. Aussi, dans la plupart des réécritures, les Ă©crivains se rangent-ils rĂ©solument du cĂŽtĂ© de l’artificialitĂ©. Celle-ci, cependant, peut s’exprimer de deux façons parfaitement opposĂ©es. Certains prĂŽnent une rhĂ©torique naturelle et naĂŻve, qui tend Ă  imiter la parole divine dĂ©pourvue d’ornements. La pauvretĂ© du style se veut alors le signe d’une sagesse supĂ©rieure, d’un « au-delĂ  de l’éloquence ».11 D’autres adoptent une rhĂ©torique qui assume l’incontournable artefact que constitue la prise de parole aprĂšs la Chute. Des poĂštes, comme ScĂšve, recourent mĂȘme Ă  l’invention pour combler les blancs du texte biblique. C’est nĂ©cessairement se placer du cĂŽtĂ© du faux mais le propre mĂȘme de l’art poĂ©tique ne consiste-t-il pas Ă  « [
] bien dĂ©guiser la vĂ©ritĂ© des choses / D’un fabuleux manteau dont elles sont encloses » ?12 NĂ©anmoins, mĂȘme si des libertĂ©s certaines sont prises avec l’Écriture, elles restent plus limitĂ©es Ă  la Renaissance qu’aux siĂšcles suivants.

15À la question de la posture adoptĂ©e par les auteurs correspond, en regard, celle de la rĂ©ception. La forte prĂ©sence de la deuxiĂšme personne dans les réécritures indique Ă  quel point le lecteur est sollicitĂ© dans ces textes : le partage entre le vrai et le faux est confiĂ© Ă  sa sagacitĂ©. Mais il faut avoir un cƓur chrĂ©tien pour bien lire et cela ne va pas sans difficultĂ© en ce siĂšcle marquĂ© par les divergences confessionnelles. Certes, il n’y a qu’un seul sens recevable et il peut ĂȘtre saisi si l’on parvient Ă  dĂ©jouer la polysĂ©mie des lectures. Toutefois, une lecture perverse ne saurait ĂȘtre exclue. AprĂšs la sĂ©duction diabolique, il est en effet impossible de rĂ©tablir l’univocitĂ© de la parole et d’assurer cette fixitĂ© du sens qui constitue l’horizon inatteignable des textes.

16Sur le plan iconographique, ce problĂšme se pose avec une Ă©gale insistance. Les traitĂ©s sur la peinture en font un passage quasi obligĂ©. Le tableau doit tenter de guider le spectateur vers la vĂ©ritĂ© mais la reprĂ©sentation de la nuditĂ© reprĂ©sente un Ă©cueil redoutable. Quoique conforme Ă  la lettre biblique, elle peut facilement exercer une sĂ©duction qui dĂ©tourne le chrĂ©tien du vrai. Ce problĂšme de la sĂ©duction suscite la mĂȘme scission dans les images que dans les textes : on opte ou pour la sobre transparence ou pour la sĂ©duction insistante, comme si rejouer le pĂ©chĂ© Ă©tait une façon de le dĂ©jouer. Dans ce cas en effet l’érotisme place le spectateur en situation d’ĂȘtre lui aussi sĂ©duit. Bon chrĂ©tien, il est alors susceptible d’éprouver en lui-mĂȘme le poids de la Chute qui a fait de son regard un regard concupiscent. Le plaisir n’est attisĂ© que pour ĂȘtre condamnĂ©. Mais on conçoit le pĂ©ril moral d’un tel pari. D’un point de vue thĂ©ologique, la diffĂ©rence d’attitude renvoie aussi au clivage entre catholiques et protestants : les premiers contournent en gĂ©nĂ©ral la question du plaisir, tandis que les seconds, admettant le pouvoir Ă©rotique de l’image, en refusent l’usage Ă  des fins religieuses.

17L’artiste se trouve donc face Ă  l’épineuse question de savoir comment sĂ©duire sans mettre en pĂ©ril la lisibilitĂ© de l’Ɠuvre. LittĂ©rature et peinture apportent des rĂ©ponses divergentes. Les images invitent majoritairement Ă  la jouissance, alors que les textes optent plutĂŽt pour une mise Ă  distance de la sĂ©duction. Pour un problĂšme posĂ© en des termes fort proches, « le spectateur n’occupe pas la mĂȘme place que le lecteur ».13 Si les axes de la rĂ©ponse se dĂ©placent, c’est finalement parce que les deux personnages de la faute ne sont pas saisis de la mĂȘme façon. Les textes font souvent d’Adam une figure identificatoire pour le lecteur et s’engagent dans la voie de l’effroi et de la dĂ©ploration. Les images, en revanche, redoublant la sĂ©duction, se placent plutĂŽt du cĂŽtĂ© d’Ève, dans une adresse provocante au spectateur.

18Lise Wajeman explique notamment cette divergence par la diffĂ©rence de nature des moyens d’expression choisis. Comme l’a montrĂ© Lessing, si la peinture est un art de l’espace, la poĂ©sie est un art du temps. Or cette opposition est centrale au XVIĂšme siĂšcle et innerve la maniĂšre de reprĂ©senter les premiers parents. L’image se prĂȘte plus aisĂ©ment au trouble interprĂ©tatif car elle doit exprimer ensemble et le dĂ©sir et la faute, alors que le texte peut Ă©voquer successivement – et donc plus aisĂ©ment distinguer – l’un puis l’autre. La vue Ă©tant Ă  la Renaissance le sens privilĂ©giĂ© de l’érotisme, on comprend que cette Ă©poque se soit tout particuliĂšrement prĂȘtĂ©e Ă  une iconographie sĂ©duisante et sĂ©ductrice de l’épisode biblique. Le motif du pĂ©chĂ© originel est en ce sens un indice du bouleversement du regard qui s’opĂšre au cours de ce siĂšcle. Ce n’est qu’au suivant que les textes, Ă  leur tour, s’empareront de la question du dĂ©sir, au moment prĂ©cis oĂč les images seront en passe de l’abandonner.

19Ainsi la tension du plaisir condamnĂ© articule la dualitĂ© dynamique qui structure l’ouvrage de Lise Wajeman. A partir de ce nƓud central, les couples notionnels se multiplient, tantĂŽt croisant tantĂŽt sĂ©parant leurs chemins. IrrĂ©ductiblement duels mais animĂ©s par un Ă©lan vers l’unitĂ© perdue, ils font apparaĂźtre une opacitĂ© qui est le lot de l’humanitĂ© et que le dĂ©sir de transparence ne suffit pas Ă  dĂ©passer. C’est d’ailleurs sans doute dans ce trouble qui rĂ©siste Ă  toute tentative d’éclaircissement en mĂȘme temps qu’elle en suscite le dĂ©sir que rĂ©sident le champ de l’art et celui de la pensĂ©e.