Éclairs sur la poésie
1« Ceci, seulement : c’est tout juste si elle peut, la poĂ©sie, ĂŞtre », Ă©crit Christian Prigent, revenant sur son « improbable possibilité ». Supposons un instant que, par extraordinaire, la poĂ©sie existe, comme expĂ©rience, comme corpus et mĂŞme comme institution. Hugues Marchal, dans son anthologie La PoĂ©sie, parue dans la collection « GF-Corpus » aux Ă©ditions Flammarion, en relève les traces et rassemble sur cette fugitive des tĂ©moignages contradictoires. Elle s’est dotĂ©e d’un ensemble de règles, ne serait-ce que pour y contrevenir ; elle dĂ©cline indĂ©finiment sa propre identitĂ©. Car son spectre est si large qu’on ne peut que s’y perdre, nous avertit H. Marchal au dĂ©but de son introduction très dense : on y perd la dĂ©finition de la poĂ©sie. En effet, que transmettre sous ce nom ? si elle rĂ©siste, si elle fuit ? si les points de vue divergent Ă son sujet jusqu’aux conflits ? Au moment prĂ©cis oĂą la poĂ©sie tend Ă se constituer comme objet, par consĂ©quent Ă faire l’objet d’un savoir, elle se dĂ©robe, renvoyant le lecteur Ă l’ignorance fondamentale de ce qu’elle est. Soulèvement de la parole dans la langue, elle se produit, comme on dit d’un Ă©vĂ©nement ou d’un phĂ©nomène naturel. Â
2Posons que si la poĂ©sie revient Ă un système de conventions qui fonctionne en vase clos, elle n’est pas une langue vivante mais se sclĂ©rose aussitĂ´t qu’écrite. Pour en sauver l’authenticitĂ©, pour la rejouer avec son risque et toutes ses nuances, mieux vaut dès lors en passer par un autre discours que le bilan compact ou le dĂ©roulement linĂ©aire de l’histoire littĂ©raire, dans sa version la plus traditionnelle. C’est pourquoi ce recueil de textes est bien diffĂ©rent des anthologies classiques qui inondent le marchĂ©. D’abord ce n’est pas un recueil de poĂ©sies mais, dans l’ensemble, un recueil de textes sur la poĂ©sie. Nombreux sont ici les poètes qui expriment en conscience, « meurtris » comme dit MallarmĂ© par ce que reprĂ©sente un tel coup de force, ce que signifie pour eux la poĂ©sie. Poursuivant son enquĂŞte sur ce qu’elle peut ĂŞtre et tout autant sur ce qu’elle peut, ce livre convoque, outre la voix des poètes, le regard du philosophe (Hegel, Kant) ou du linguiste (Jakobson). Puisque les angles d’approche sont variĂ©s, les matĂ©riaux sont divers eux aussi. Il s’agit tantĂ´t de textes critiques, tantĂ´t de poèmes qui parlent du poème, tantĂ´t d’une poĂ©sie qui fait entendre une musicalitĂ© dĂ©prise de toute thĂ©orie, comme « Promenade sentimentale » de Verlaine. Â
3« Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance ». La formule de Saint-John Perse qui conclut l’introduction pourrait s’appliquer à cette anthologie, en ce qu’elle ne se plie pas à l’ordre qu’observent la plupart des autres anthologies consacrées à la poésie. Car H. Marchal fait délibérément le choix d’attenter à l’ordre chronologique qui régit d’habitude l’ordre d’apparition des auteurs cités : c’est pourquoi Lucrèce succède ici à Lamartine. De même on trouvera Marbœuf après Jakobson, Rimbaud après Tzara. Il est inévitable qu’une telle juxtaposition, étant donné l’espace matériel d’un livre, crée des rapprochements qui peuvent surprendre, au moins au premier abord, et donne lieu à d’improbables dialogues court-circuitant les siècles. C’est postuler avant tout que la poésie n’est pas, ou pas seulement, la résultante d’une histoire orientée (on remarquera qu’une telle présentation gomme ou affaiblit beaucoup, par la force des choses, les débats d’école, les points de friction, le poids des héritages traduits en termes d’obédience ou de refus, la réaction qui préside souvent à la création du nouveau). Et c’est inviter sans nul doute le lecteur à se rendre plus vigilant. C’est l’inciter à adopter une dynamique de lecture beaucoup moins linéaire que sa pratique traditionnelle. Toute anthologie reposant sur des choix, celle-ci ne se veut pas de tout repos.
4Ce volume se constitue donc en poétique, expertise menée dans le laboratoire du poète, voire même en « poétologie ». Il offre différentes entrées — et il s’agit bien d’entrées plutôt que de parties, puisque dans ce livre il est possible d’entrer de plain-pied par chaque texte : I. Plaisirs et puissances du verbe. II. Du vers au divers. III. Le propre du poème. IV. Détours et déroutes du sens. V. Travail et trouvaille. Ces grandes sections sont volontairement vastes et relativement autonomes, explorant diverses facettes de cette même réalité insituable qu’est la poésie. L’anthologie procède, par pièces détachées, à sa reconstitution patiente, par ruptures et reprises. Et c’est son mérite de donner des éclairages multiples sur la poésie, sans la figer, sous la forme d’extraits toujours judicieusement choisis et d’éclairs réflexifs, bref de fragments qui font entendre la parole des auteurs dans leur polyphonie irréductible. Notons que chaque texte est clairement présenté dans son contexte et ses principales lignes de force.
5La dimension temporelle n’en est pas moins omniprĂ©sente, redĂ©ployant une pĂ©riodisation large, de l’AntiquitĂ© Ă Eduardo Kac. Un extrait de sa toute rĂ©cente « Biopoetry » (Cybertext Book, 2002-2003), donnĂ© Ă lire dans la traduction d’H. Marchal, bouscule les compartimentages traditionnels entre poĂ©sie et science et, se fondant sur l’analogie entre les structures gĂ©nĂ©tiques et verbales, propose d’innover en pratiquant la poĂ©sie in vivo, par exemple des « mots molĂ©culaires » dont la culture produira une nouvelle « grammatologie » des fleurs. Outre cette fonction de dĂ©couverte, il s’agit bien de poser des jalons, de faire entendre des moments incontournables oĂą la poĂ©sie se reprend elle-mĂŞme sur un ton polĂ©mique, quand elle Ă©largit formidablement le lexique poĂ©tique (Hugo dans sa « RĂ©ponse Ă un acte d’accusation », texte XVI) ou qu’elle perçoit l’usure du « vieux moule poĂ©tique » (MallarmĂ© enregistrant sa fameuse « Crise de vers », texte XXI). Et le lecteur a besoin de ces ressaisissements hors de la forme ancienne oĂą la poĂ©sie excède ses contours et s’invente en mĂŞme temps que sa libertĂ©, mettant Ă mal son mode d’existence prĂ©cĂ©dent : il s’agit alors de « reprendre la place d’Adam », suivant une expression de Novarina qu’H. Marchal cite Ă l’appui d’un texte de Michaux qui « force la langue ». Quant au texte de Primo Levi (VII), il dĂ©fend la valeur Ă©thique de la poĂ©sie, quand il situe une lecture de Dante dans l’enfer d’Auschwitz.  Â
6Ajoutons que ce livre offre simultanĂ©ment, dans introduction particulièrement concise et forte, un lieu de synthèse qui retisse ensemble les diffĂ©rentes problĂ©matiques : la « forme-durĂ©e » qui fait de la poĂ©sie un art de la mĂ©moire, l’aventure de la parole, Ă©mois et moi, la fabrique des chimères, vers et prose, l’extase des sens, un discours densifiĂ©, altĂ©ration et identitĂ© du langage. Dans « émois et moi », H. Marchal remet en perspective dans son histoire la notion, sĂ©mantiquement labile, de lyrisme. La question importante de la sincĂ©ritĂ© lui permet ensuite de dĂ©partager la poĂ©sie comme consentement Ă la fiction de la rhĂ©torique comme manipulation du vrai. Il en vient Ă poser la question : la poĂ©sie se laisse-t-elle assigner Ă ce marqueur formel qu’est le vers ? La « fuite hors du vers » dans la prose, qui « s’intensifie avec le romantisme », permet une saisie plus fine de ce qu’est le poème, entre densitĂ© accrue, cyclicitĂ© de l’expression et primat donnĂ© au signifiant. La « logique cumulative » des images fait de la poĂ©sie non pas tant un « accès au sens », selon Jean-Luc Nancy, qu’un « accès de sens ». Une telle rĂ©flexion rigoureuse et nuancĂ©e sur la poĂ©sie sera donc immĂ©diatement utile Ă un public d’étudiants. Elle lui servira de guide averti dans le labyrinthe thĂ©orique qui suit. De mĂŞme le vade-mecum qui clĂ´t le volume rĂ©unit, de « circonstance » à « versification », sous la forme facilement consultable d’un lexique, des dĂ©finitions Ă©clairantes. Un lĂ©ger regret : que ne figure pas d’index des auteurs citĂ©s, afin de les retrouver aussitĂ´t dans ce puzzle.  Â
7Ce parti pris de l’éclatement des discours sur la poésie opte, à l’opposé du didactisme qui pourrait sévir en « poétologie », pour sa « définition plurielle », laquelle ne signifie pas pour autant, souligne H. Marchal, un « abandon conceptuel ». Ce livre qui se conclut sur des remerciements en forme de sonnet reste un livre ouvert.

