Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 5
Dominique SoulĂšs

Fictions du politique : Volodine

Écritures Contemporaines 8 : Antoine Volodine. Fictions du politique, Roche Anne (Ă©d.), Caen, Lettres Modernes Minard, 2006.

1« Qui n’a pas lu Dondog n’est pas digne d’ĂȘtre un chien ». On se souvient de cette adresse au lecteur quelque peu rugueuse, de cette exhortation publicitaire surprenante qui, en son temps, annonçait la parution du treiziĂšme roman d’Antoine Volodine... Difficile aprĂšs une telle apostrophe d’appeler Ă  la lecture d’un ouvrage et d’un ouvrage entiĂšrement consacrĂ© aux fictions d’Antoine Volodine lui-mĂȘme. Pourtant on ne saurait passer sous silence la huitiĂšme livraison de la revue Écritures Contemporaines car elle constitue un indispensable viatique littĂ©raire : s’en dispenser pourrait conduire Ă  errer sans fin dans les enfers fabuleux du « post-exotisme i», une Ɠuvre aux mĂ©andres infinis, aux innombrables tours, dĂ©tours et retournements narratifs.

2Écritures Contemporaines 8 est en effet prĂ©cieux Ă  plus d’un titre. Cet opuscule gĂ©nĂ©reux de plus de trois cents pages, donne non seulement Ă  lire les actes du premier colloque sur Antoine Volodineii, mais il y ajoute Ă©galement les interventions d’autres chercheurs et surtout il fournit en version française, c’est Ă  dire en version originale, le trĂšs long entretien de l’auteur avec Jean-Didier Wagneur - entretien jusqu’ici assez difficile d’accĂšs car disponible uniquement dans la revue amĂ©ricaine SubStance, en version anglaiseiii. De Biographie comparĂ©e de Jorian Murgrave Ă  Bardo or not Bardo, faisant halte sur chaque Ɠuvre, Antoine Volodine y commente abondamment son parcours littĂ©raire « post-exotique » ainsi que ses choix thĂ©matiques ou oniriques, ses techniques narratives ou encore quelques sombres Ă©pisodes de notre Histoire. Enfin dans un complĂ©ment inĂ©dit de quelques pages, est abordĂ© ce recueil Ă  la poĂ©tique Ă©trange et violente : Slogans de Maria SoudaĂŻeva, traduit du Russe par Antoine Volodine d’une maniĂšre qu’il explique dans les premiĂšres pages de l’Ɠuvre et qu’il prĂ©cise ici.

3Outre ce long dialogue, l’ensemble, composĂ© de douze interventions, permet de parcourir l’Ɠuvre volodinienne en tout sens, Ă  des vitesses variables et avec des focales diffĂ©rentes comme pour illustrer ce propos de Jean Starobinsky : « la critique complĂšte n’est peut-ĂȘtre ni celle qui vise Ă  la totalitĂ© (comme le fait le regard surplombant), ni celle qui vise Ă  l’intimitĂ© (comme le fait l’intuition identifiante) ; c’est un regard qui sait exiger tour Ă  tour le surplomb et l’intimitĂ©, sachant par avance que la vĂ©ritĂ© n’est ni dans l’une ni dans l’autre tentative, mais dans le mouvement qui va inlassablement de l’une Ă  l’autre.iv » Se cĂŽtoient donc â€˜Ă©tudes panoramiques’ s’appuyant sur l’unitĂ© du « post-exotisme » comme ensemble cohĂ©rent et perspectives moins vastes prĂ©fĂ©rant s’attarder plus prĂ©cisĂ©ment sur tel ou tel opus, ‘textes d’initiation’ pour qui ferait ses premiers pas dans « le post-exotisme » et ‘textes pour initiĂ©s’ dont la lecture suppose quelque connaissance plus prĂ©cise de l’édifice romanesque. Cette diversitĂ© fĂ©conde rĂ©pond Ă  l’enjeu d’Écritures Contemporaines 8 annoncĂ© par Anne Roche dĂšs les premiĂšres lignes de son avant-propos : « l’Ɠuvre d’Antoine Volodine est toutefois loin d’avoir encore le retentissement qu’elle mĂ©rite et c’est Ă  cela que ce volume voudrait contribuer » (p.3).

4On conseillerait volontiers au lecteur de commencer par l’article de Dominique Viart, prĂ©cieux pour « situer Volodine » dans son siĂšcle littĂ©raire et comprendre ce qui fait de ses rĂ©cits non seulement des textes « post-apocalyptiques » qui de ce fait « s’originent dans un aprĂšs de la catastrophe, mettent en scĂšne un monde dĂ©truit, survivant mal (...) » (p.38), mais aussi des « fictions du politique », tressant indissociablement « fiction pure, imaginaire libre, exercice de la mĂ©moire et vĂ©ritĂ© historique » (p.46). L’universitaire clĂŽt sa contribution en proposant l’idĂ©e d’un rapprochement possible entre « le post-exotisme » volodinien et le courant anthropologique de la Writing Culture qui se baptisa du mĂȘme nomv ; ce faisant, il nous donne un aperçu de la complexitĂ© foisonnante de cette Ɠuvre. Une fois connaissance prise de cette riche introduction, l’ordre de lecture importe peu et les lignes suivantes se veulent simplement points de repĂšre ou regroupements possibles.

5Parmi les contributions qui parcourent l’Ɠuvre Ă  grandes enjambĂ©es en choisissant toutefois une voie d’accĂšs spĂ©cifique, celle de Charif Majadalani insiste sur un aspect essentiel de la littĂ©rature « post-exotique » : son intranquillitĂ© fondamentale qui s’échafaude sur des troubles multiples et rĂ©currents. Sont ainsi systĂ©matiquement perturbĂ©s les repĂšres spatio-temporels, les voix narratives, la ligne de partage entre fiction et rĂ©alitĂ©, la question de l’identitĂ© (qu’il s’agisse des personnages, des narrateurs ou de l’auteur). Jean-Louis Hippolyte quant Ă  lui, met en lumiĂšre l’utilisation mathĂ©matiquement discrĂšte de la contrainte au sein de cet Ă©difice littĂ©raire singulier, que celle-ci soit gĂ©nĂ©rique, numĂ©rique ou linguistique. DĂ©passant cependant le jeu oulipien presque cartĂ©sien, elle ne constitue pas un Ă©lĂ©ment stable auquel pourrait se raccrocher le lecteur car ne sont installĂ©es dans le texte qu’« incertitudes des figures » et « fluiditĂ© de la configuration » (p.128). On ne s’étonnera donc pas que FrĂ©dĂ©rik Detue choisisse l’adjectif baroque pour qualifier cette Ɠuvre envisagĂ©e par lui comme un contre monument. « Baroque », prĂ©cise-t-il, est Ă  prendre au sens borgĂ©sien du terme quand il est question d’un « style qui Ă©puise dĂ©libĂ©rĂ©ment (ou tente d’épuiser) toutes ses possibilitĂ©s, et qui frĂŽle sa propre caricature », mettant en Ɠuvre « l’étape finale de tout art lorsqu’il exhibe et dilapide ses moyens » (p.142) et que la mort aux visages multiples indĂ©fectiblement le hante. Hantise Ă©galement d’un certain nombre de scĂšnes qui dans l’Ɠuvre, comme le montre Lionel Ruffel, « produisent des images rĂ©manentes qui nous hantent sans doute plus longtemps que la conduite narrative » (p.113). OmniprĂ©sence de la théùtralitĂ© et de l’iconicitĂ© sont ainsi dĂ©voilĂ©es  et ceci souligne non seulement ces nombreux moments littĂ©raires presque paradoxaux oĂč la logique iconique l’emporte sur la logique discursive, mais met Ă©galement en Ă©vidence que le « post-exotisme » a indĂ©niablement et fondamentalement Ă  voir avec l’image.

6À noter Ă©galement deux articles complĂ©mentaires s’intĂ©ressant aux figures en regard qui encadrent toute Ɠuvre : celle de l’auteur, en amont ; en aval, celle du lecteur. TrĂšs rĂ©guliĂšrement, un peu comme des personnages de prĂ©dilection, elles surgissent dans les textes volodiniens. Anne Roche montre que l’écrivain, qu’il s’agisse d’Antoine Volodine ou de crĂ©atures fictionnelles, opĂšre en chiffonnier : version moderne du rhapsode antique, au XXĂš siĂšcle il ne se contente plus de coudre mais recolle les morceaux, bricole les dĂ©chets, rĂ©ajuste les restes. Avec brio, il pratique l’art du dĂ©tournement et de la reconversion - ceux de l’Histoire et de la LittĂ©rature. Et parce que la rĂ©ception de l’Ɠuvre occupe une place de choix dans les textes volodiniens, Frank Wagner, lui, brosse le portrait du lecteur « post-exotique » : portrait antithĂ©tique, complexe et inquiet (au sens Ă©tymologique du terme) qui oblige ledit lecteur Ă  faire retour sur sa pratique et Ă  en interroger les prĂ©supposĂ©s. Et l’universitaire de conclure : « sur le plan esthĂ©tique, la grande force de cette crĂ©ation est de proposer une expĂ©rience de lecture non seulement inĂ©dite mais complĂšte » (p.98). À la suite de l’étude de Wagner, on peut lire celle de Wagneur, Jean-Didier, qui s’interroge notamment sur une critique adaptĂ©e au « post-exotisme » et se laisserait volontiers tenter par les propositions fictionnellement thĂ©oriques de la septiĂšme leçon du Post-exotisme en dix leçons, leçon onze intitulĂ©e « vocables spĂ©cifiques ». Parmi ceux-ci « la voix muette », « la respiration ornementale », « le faseyage narratif » ou encore « le paysage spirale »vi : de quoi laisser la critique songeuse...

7Ensuite, fort de ces diffĂ©rentes armes littĂ©raires, on peut sans imposture se considĂ©rer comme initiĂ© et aborder sans crainte la fin d’Écritures Contemporaines 8, qui propose des plongĂ©es spĂ©cifiques. JoĂ«lle Gleize, empruntant un titre Ă  ceux qui abondent dans Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze met en garde contre cette Ɠuvre faussement limpide dont l’un des principes fondateurs serait celui-ci : « Pour une meilleure transparence de la dĂ©sinformation »vii. S’y mĂȘlent en effet vrais pastiches, fausses leçons, fictions authentiques, humour douteux etc laissant le lecteur rĂ©jouit et perplexe voire exaltĂ© et sidĂ©rĂ©. Thierry Saint Arnoult pour sa part s’intĂ©resse plus particuliĂšrement aux Anges mineurs, bakhtiniens dans leur polyphonie, et nous dĂ©porte du cĂŽtĂ© de la littĂ©rature et de la rĂ©volution russes, montrant que l’Ɠuvre, qui offre la parole Ă  qui ne l’a plus, est partagĂ©e « entre la douleur de la perte et la fidĂ©litĂ© de la mĂ©moire » (p.179). Et c’est prĂ©cisĂ©ment cette double question qui agite Dondog dont la quĂȘte errante, qui ne saurait ĂȘtre rĂ©duite Ă  un simple rĂšglement de comptes, n’est qu’un(e) geste banal(e) si humain(e). En effet « la violence vengeresse consiste seulement Ă  rĂ©partir Ă©galement entre soi et l’autre, entre les amis et les ennemis, entre les bourreaux et les victimes la dose fatale de mortalitĂ© qui est en chacun comme dans l’HumanitĂ© elle-mĂȘme » (p.200) : tel est le propos de Pierre Ouellet dans un article particuliĂšrement rĂ©jouissant et magnifiquement intitulĂ© « le vindicatif prĂ©sent ». Enfin changement de ton et d’univers avec la derniĂšre contribution, celle de Bruno Blanckeman, tout d’allĂ©gresse et de jubilation, mais surtout avec Bardo or not Bardo lui-mĂȘme dans lequel exulte un humour plus ravageur que jamais, abondamment nourri de restes (et ils sont beaux) culturels et historiques. Mais comme l’indique le titre volodinien, c’est le Bardo Thödol qui est l’invitĂ© d’honneur et auquel est rendu un hommage dans une forme qui « signe d’entrĂ©e de jeu un pacte de sĂ©cession romanesque » dans un opus qui se dĂ©ploie « par fractures narratives et radiations de sens » (p.210). 

8L’une des rĂ©ussites d’Écritures Contemporaines 8, et non la moindre, est donc de confirmer la place indĂ©niable de l’Ɠuvre volodinienne dans la littĂ©rature française contemporaine et surtout de l’inscrire visiblement dans le champ de la recherche universitaire. Cet opus fait donc Ɠuvre de pionnier salutaire grĂące aux premiers jalons qu’il pose et aux perspectives inaugurales qu’il ouvre. Mis en appĂ©tit et en joie par sa lecture, on attend avec impatience la parution, annoncĂ©e pour 2008, de la ‘suite canadienne’viii. Mais pour patienter, on peut d’ores et dĂ©jĂ  se plonger dans le cahier Volodine que la revue Europe donne Ă  lire dans le numĂ©ro d’aoĂ»t-septembre 2007ix ou dans le tout rĂ©cent livre de Lionel Ruffel, Volodine post-exotique (Verdier 2007)x.