Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 5
Dominique SoulĂšs

Post-exotisme, mode d’emploi

Lionel Ruffel, Antoine Volodine post-exotique, Nantes, Cécile Defaut, 2007.

1En 2003 Lionel Ruffel faisait figure de pionnier puisqu’il soutenait la premiĂšre thĂšse française consacrĂ©e Ă  l’Ɠuvre d’Antoine Volodinei. En 2005 avec Le DĂ©nouementii, il en donnait Ă  lire la premiĂšre partie qui, certes Ă©voquait Antoine Volodine, mais ne le citait que parmi d’autres : ValĂšre Novarina ou Pierre Guyotat par exemple. En 2007, Volodine post-exotique livre la fin de cette thĂšse, actualisĂ©e puisque augmentĂ©e ici ou lĂ  de rĂ©flexions portant aussi sur les Ɠuvres volodiniennes les plus rĂ©centesiii. VoilĂ  pour les curieux des coulisses ou les amateurs de gĂ©nĂ©tique textuelle : Volodine post-exotique vient de lĂ  (bas) et prend place dans nos bibliothĂšques approximativement un an aprĂšs Écritures Contemporaines 8 : Antoine Volodine. Fictions du politiqueiv, rĂ©veillant ainsi des souvenirs de lecture mais surtout relançant le questionnement autour du post-exotisme.

2« L’Ɠuvre d’Antoine Volodine jouit d’un privilĂšge rare : elle est inactuelle et pour une part infrĂ©quentable » (p. 7) ; mĂȘme si ces premiers mots de Lionel Ruffel rĂ©sonnent comme une mise en garde, il a choisi d’affronter ces textes, accompagnĂ© en cela par une correspondance importante avec l’auteur dont on trouve d’intĂ©ressantes traces dans ces quelque trois cents pages qui nous proposent en quelque sorte son « post-exotisme mode d’emploi », et ce en quatre temps.

3DĂšs « Fables du siĂšcle », partie initiale, le ton de cette littĂ©rature est donnĂ© puisque la premiĂšre figure qui en est prĂ©sentĂ©e et qui sans cesse revient dans l’édifice post-exotique, est celle de « l’écrivain en habits de terroriste, de dissident » (p. 19). PrĂ©occupĂ© par l’Histoire, plus exactement irrĂ©mĂ©diablement marquĂ© par elle car pris dans son tourbillon infernal, il en refuse la version officielle, ses oublis volontaires et ses travestissements odieux mais en rĂ©ponse, paradoxalement, il pratique lui aussi le mensonge. À cette diffĂ©rence prĂšs qu’il est littĂ©raire et consiste en de multiples fables qui Ă  la fois dĂ©noncent les omissions, les zones d’ombre, voire les points d’aveuglement des discours du pouvoir, mais Ă  la fois en jouent - avec une dĂ©lectation telle que la parole est dĂ©lĂ©guĂ©e Ă  ceux que l’on n’écoute pas spĂ©cialement volontiers mais qui abondent au fil des Ɠuvres : les fous, les exclus, les animaux, les hommes en bout de course et Ă  bout de souffle aprĂšs procĂšs et interrogatoires, rĂ©pĂ©tĂ©s dans les Ɠuvres mais aussi empruntĂ©s Ă  la littĂ©rature et avec elle Ă  l’Histoire. Telles sont donc les « scĂšnes primitives » du post-exotisme mais la littĂ©rature et l’Histoire bien que constamment prĂ©sentes, Ă©chappent pourtant Ă  l’emprise du lecteur-inquisiteur car toutes deux sont puissamment travaillĂ©es par « la fabulation qu’on doit diffĂ©rencier de la fable ou de la simple fiction et comprendre comme une fiction Ă  effet de fiction » (p. 48). DĂšs lors tous les indices de rĂ©fĂ©rentialitĂ© subissent un traitement et des agencements tels qu’ils en deviennent unheimlich : ni tout Ă  fait familiers, ni radicalement Ă©trangers. Ainsi de l’onomastique pour laquelle on pourra se reporter avantageusement Ă  la liste des 49 anges mineurs ou Ă  celle des dissidents dĂ©cĂ©dĂ©s du Post-exotisme en dix leçons, leçon onze ; ainsi Ă©galement de la topographie : pour ne citer qu’un exemple, rappelons qu’une ville nommĂ©e Petrograd est envahie par une vĂ©gĂ©tation amazonienne dans Un navire de nulle part ; ainsi enfin de la chronologie : « Cinq ou six heures Ă  l’aiguille de six heures, dis-je » lit-on dans Nuit blanche en Balkhyrie. Mais si, Ă  la maniĂšre d’échos et des dĂ©formations qui leur sont propres, ces indices renvoient Ă  notre rĂ©alitĂ©, ils renvoient tout autant, voire avant tout, Ă  une « bibliothĂšque dĂ©formĂ©e » (p. 58) ; elle est considĂ©rable et, elle aussi, hante l’édifice post-exotique. « Les quatre lectures les plus importantes sont connues : il s’agit de la littĂ©rature soviĂ©tique des annĂ©es vingt, du surrĂ©alisme français, du Bardo Thödol et des Mille et une nuits » (p. 61) ; mais Ă  cela il faut ajouter que l’univers post-exotique pratique Ă©galement l’intertextualitĂ© interne, renvoyant Ă  ses propres Ɠuvres, qu’elles soient publiĂ©es ou non... Si le siĂšcle imprĂšgne indĂ©niablement cet Ă©difice romanesque Ă©trange, la transformation littĂ©raire qu’il a subie et les histoires qui Ă  son propos sont racontĂ©es sont telles que Lionel Ruffel parle d’une « poĂ©tique de la dĂ©rive » (p. 48) alors que l’auteur lui-mĂȘme emploie volontiers cette expression qu’il a forgĂ©e : « le rĂ©alisme socialiste magique » (p. 71), substitut possible pour le nĂ©ologisme post-exotisme.

4Dans « Une Ɠuvre-monde », la partie suivante, Lionel Ruffel montre comment cette construction romanesque toujours en cours se veut concurrentielle du monde au point d’en proposer une alternative : « l’expression mĂȘme de « monde littĂ©raire » [
] suggĂšre aussi des raisons profondĂ©ment politiques qui, lisant dans le monde ses expressions saillantes, ses expressions les plus dĂ©sastreuses, transforme la visĂ©e totalisante en visĂ©e totalitaire et fonde une contre utopie » (p. 82). Et pour exister comme telle, celle-ci a tissĂ© des rĂ©cits particuliers, des fictions dont le brouillage et l’inventivitĂ© textuels, gĂ©nĂ©riques et auctoriaux sont savamment organisĂ©s : la crĂ©ation de surnarrateurs et les jeux avec les zones pĂ©ritextuelles en sont les indices les plus visibles. Pour exister comme telle, elle a ourdi des formes spĂ©cifiques : celles connues de l’anthologie, de la bibliothĂšque, de l’archive mais repensĂ©es et réécrites sous emprise post-exotique. Pour exister comme telle, elle a finalement mis en jeu ce que Bakhtine entendait par polyphonie et l’a donnĂ© Ă  lire avec une exemplaritĂ© foisonnante et une dimension politique rarement aussi insistantes d’Ɠuvre en Ɠuvre. « Forme close mais en expansion, elle est constituĂ©e d’un jeu ininterrompu de forces, d’une diffraction et d’une multiplications discursives, qui crĂ©ent un espace agonistique, radicalisant les virtualitĂ©s politiques que Bakhtine a attribuĂ©es au propre du roman. » (p. 134).

5On n’en prend cependant la pleine mesure qu’avec la troisiĂšme partie de Volodine post-exotique. Centrale, elle est Ă©galement la plus dĂ©veloppĂ©e ; elle plonge au cƓur de l’Ɠuvre et s’intĂ©resse aux « scĂšnes fictionnelles qui permettent de l’envisager comme dispositif » (p. 134). Avant d’aborder ces « Dispositifs » qui convoquent « esthĂ©tique et politique », Lionel Ruffel met en Ă©vidence un Ă©lĂ©ment essentiel des rĂ©cits volodiniens : l’omniprĂ©sence en eux de la théùtralitĂ© et de l’iconicitĂ©. La premiĂšre prĂ©sente un double versant, thĂ©matique et narratif, possiblement illustrĂ© pour l’un par Dondog Ă©voquant rĂ©guliĂšrement les monologues qu’il tente d’écrire, pour l’autre par l’agencement mĂȘme de Nuit blanche en Balkhyrie. Et du théùtre Ă  la scĂšne il n’y a qu’un pas ; pas davantage de la scĂšne Ă  l’iconicitĂ© qui ne fait que rĂ©vĂ©ler son cĂŽtĂ© visuel car elle est « une unitĂ© nette, relevant du rĂ©gime mimĂ©tique direct, sans hiatus temporel, un moment fort du rĂ©cit qui trouve Ă  se ranger sous quelque appellation ou label assurĂ© qui le voue Ă  l’anthologie »v (p. 148). Nombreuses sont en effet les scĂšnes constitutives des rĂ©cits post-exotiques, qu’elles soient uniquesvi ou qu’elles entrent dans un jeu de reprises avec variations.

6Cela posĂ©, quatre dispositifs sont ensuite expliquĂ©s dont le premier « spectacle / Ă©cran » (p. 163), insiste sur l’ambiguĂŻtĂ© de spectacles imposĂ©s aux personnages qui, Ă©crivains, auront Ă  rendre compte de tortures, massacres, violences et le feront par le biais de rĂ©cits Ă©crans Ă  la source desquels se trouve cette injonction : « parlons d’autre chose »vii- vĂ©ritable appel Ă  la fiction. Et Volodine lui-mĂȘme de respecter Ă  la lettre cette rĂšgle d’écriture... La « camera obscura » (p. 177), deuxiĂšme dispositif rĂ©vĂ©lĂ©, insiste sur l’obscuritĂ© rĂ©currente. FrĂ©quemment liĂ©e Ă  l’enfermementviii, elle envahit presque l’édifice romanesque, mais parce qu’elle en est quelque sorte une condition sine qua non, elle permet l’éclosion d’un rĂ©cit ; quelle que soit par ailleurs la forme littĂ©raire qu’il adoptera, la diffusion possible ou non qu’il aura et la rĂ©ception Ă©ventuelle qui sera la sienne. Ces scĂšnes renouvelĂ©es d’immersion fictionnelle, elles-mĂȘmes Ă©lĂ©ments de la fiction premiĂšre, peuvent ĂȘtre conçues comme un geste d’accompagnement de l’auteur, soucieux de son lecteur, mais ce noir, symboliquement, pourrait Ă©galement faire Ă©cho Ă  l’incipit du Nom des singes : « La rĂ©volution Ă©tait morte une fois de plus et mĂȘme trĂšs morte » ; et la situation politique en rĂ©sultant est sombre, trĂšs sombre... Plus hautes en couleur peut-ĂȘtre ou du moins plus rĂ©jouissantes sont les scĂšnes de « magie/chamanisme » (p. 191) qui constituent le troisiĂšme dispositif auquel s’intĂ©resse Lionel Ruffel. Point de prosĂ©lytisme religieux cependant de la part d’Antoine Volodine lorsque, Ă  rĂ©pĂ©tition, il propose des figures de chamanes ou de magicien(ne)s dĂ©voyĂ©es mais enchanteresses, ou lorsque rĂ©guliĂšrement il cite et dĂ©tourne joyeusement le Bardo Thödol, le livre des morts tibĂ©tain : ces emprunts revendiquĂ©six sont de puissants catalyseurs de fictions qui ouvrent (Ă ) des univers hybrides dans lesquels s’entremĂȘlent sans exclusivitĂ© ni choc douloureux rĂ©alitĂ© et fables, raison et dĂ©raisonx, formes fixes et structures fluctuantes. Enfin c’est l’« interrogatoire » (p. 217) qui clĂŽt cet inventaire minimalxi des dispositifs : omniprĂ©sent dans l’Ɠuvre sous des formes multiples, il (r)appelle sans Ă©quivoque certaines exactions historiques et certaines Ɠuvres littĂ©raires mais surtout, au-delĂ  des dĂ©nonciations ou des hommages, Ă  l’intĂ©rieur de l’édifice post-exotique, il crĂ©e une fois de plus des conditions favorables Ă  l’émergence de rĂ©cits et de fictions. Car, conclut Lionel Ruffel, le point commun de ces quatre dispositifs, vĂ©ritables rouages d’une dynamique romanesque prolifĂ©rante, est de relever Ă  la fois de la conflictualitĂ© et de l’hyperfictivitĂ© telles que les dĂ©finit Mireille Calle-GrĂŒberxii.

7Enfin, dans la derniĂšre partie de sa monographie, reprenant l’assertion de Gilles Deleuze qui fait coĂŻncider fabulation et crĂ©ation d’un peuple qui manquexiii, le jeune universitaire s’intĂ©resse au « peuple post-exotique » et Ă  l’« originalitĂ© de la fiction volodinienne de l’individu et du collectif, des singularitĂ©s et de la communauté » (p. 249). Il montre que « le monde post-exotique est partagĂ© en deux : d’un cĂŽtĂ© les reprĂ©sentants du pouvoir, de l’autre les Ă©crivains-prisonniers » (p. 254), qu’il est « du cĂŽtĂ© des non-humains et que les fictions dĂ©veloppent rĂ©guliĂšrement une sorte de dĂ©goĂ»t pour l’humanitĂ© accomplie » (p. 255) ; d’oĂč la prĂ©sence gĂ©nĂ©ralisĂ©e d’animaux et de crĂ©atures mi-hommes, mi-bĂȘtes ; les oiseaux au sens post-exotique du termexiv en Ă©tant l’exemple le plus frappant. Mais c’est l’exclusion comme critĂšre distinctif qui signe avant tout l’appartenance au peuple post-exotique, quitte Ă  ce qu’il s’agisse de n’ĂȘtre que restes d’(une) humanitĂ© dĂ©finie par soustraction et de se rĂ©duire Ă  quelques dĂ©liquescentes reliques biologiques : la derniĂšre marge des Untermenschen. Et s’ils Ă©crivent et constituent d’une certaine façon une communautĂ© littĂ©raire, sa production se perpĂ©tue et se propage de sursaut en survie, de murmure en dernier soupir, lorsque, ou puisque, il ne reste plus rien que les mots, dans leurs agencements multiples. C’est alors, au sens oĂč l’entendent Gilles Deleuze et FĂ©lix Guattari, une littĂ©rature mineure qui prend place.

8Que post-exotique rime avec politique et esthĂ©tique, chacun peut l’entendre. Qu’au-delĂ  de la coĂŻncidence sonore, post-exotique rime effectivement avec politique et esthĂ©tique, chacun peut le vĂ©rifier, voire l’éprouver, dĂšs la premiĂšre lecture d’une Ɠuvre volodinienne. Chacun enfin pourra comprendre plus prĂ©cisĂ©ment l’art et la maniĂšre de ce tressage, ses enjeux et ses perspectives grĂące Ă  la monographie de Lionel Ruffel. En cela elle est prĂ©cieuse et la place importante laissĂ©e aux philosophes dans la bibliographiexv permet de poser un cadre de rĂ©fĂ©rences thĂ©oriques difficilement contournables pour aborder Volodine. Mais l’ouvrage de Lionel Ruffel, puisque pionnier, appelle naturellement une rĂ©ponse. Car, n’en doutons pas, « puisque chaque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres »xvi, il reste Ă  dire, et largement pour plusieurs, sur les Ɠuvres post-exotiques subtilement piperessesxvii dont la frĂ©quentation s’impose.