La « romantisation » de Corneille
1Ce recueil, composĂ© de seize articles, est le fruit des communications prĂ©sentĂ©es lors du colloque international organisĂ© Ă Rouen les 13 et 14 dĂ©cembre 2004 par le Centre dâĂtudes et de Recherche Ăditer-InterprĂ©ter (CĂRĂdI) de lâuniversitĂ© de Rouen et par le Mouvement Corneille-Centre International Pierre Corneille, sous la direction scientifique de Claire Carlin, Myriam Dufour-MaĂźtre, Florence Naugrette et Guy Rosa.
2Lâensemble propose dâexaminer prĂ©cisĂ©ment puis dâinterroger « la lecture quâont faite les romantiques de lâĆuvre de Corneille » ainsi que « la façon dont ils ont nourri de cette lecture leur propre poĂ©tique, au-delĂ parfois de la seule crĂ©ation dramatique » (p. 8). Lâouvrage est en quatre parties : la premiĂšre est consacrĂ©e Ă la lecture de Corneille par les Romantiques, la deuxiĂšme examine la transformation de lâauteur du Cid en « hĂ©ros de théùtre romantique ». Dans la troisiĂšme, les critiques sâintĂ©ressent aux « fortunes de Corneille sur la scĂšne romantique ». Enfin la derniĂšre sâinterroge sur la rĂ©ception de Corneille dans les ouvrages critiques du XIXe siĂšcle. Autant dâoccasions de sâinterroger sur « La Romantisation de Corneille »1.
3Notons aussi que ces articles sont accompagnĂ©s dâune sĂ©rie dâillustrations qui viennent appuyer les dĂ©monstrations des contributeurs2.
4Le jeune Dumas avait bien senti que, derriĂšre le dramaturge classique, câĂ©tait toute lâimage de lâartiste persĂ©cutĂ© par le pouvoir qui se dĂ©ployait. Barbara T. Cooper, lâauteur de ce premier article, rĂ©vĂšle comment lâauteur romantique prit Corneille non pas pour « une simple victime du pouvoir absolu ou dâune critique obtuse » (p. 23), mais pour un exemple, un maĂźtre, car Dumas cherchait toujours Ă sâassocier aux gĂ©ants du patrimoine théùtral. Bien plus, il aurait « souhait[Ă©] [âŠ] moderniser la tragĂ©die en sâarrogeant les libertĂ©s dont Corneille avait parlĂ© dans ses trois âDiscoursâ » (p. 30). Imite-t-il ou rĂ©invente-t-il Corneille ? Ă lâexamen de la piĂšce Caligula, Barbara T. Cooper Ă©value prĂ©cisĂ©ment ce que Dumas doit Ă lâesthĂ©tique classique, en particulier au théùtre cornĂ©lien.
5Françoise Court-PĂ©rez, quant Ă elle, sâintĂ©resse Ă la lecture critique des Ćuvres de Corneille par ThĂ©ophile Gautier. MĂȘme si lâauteur de Mademoiselle Maupin considĂšre Corneille comme « une rĂ©fĂ©rence obligĂ©e », il souhaite « montrer que les modernes, câest-Ă -dire [âŠ] les romantiques, valent bien les classiques et que, sur le plan de lâart dramatique, ceux-ci empĂȘchent ceux-lĂ dâexister. » (p. 34). Cependant, Françoise Court-PĂ©rez Ă©tablit que Gautier nuance sa critique â à partir de 1852 â et fait de lâauteur classique « un poĂšte rĂ©sistant proche des romantiques », surtout Ă cĂŽtĂ© de Victor Hugo. Gautier ne verra plus Corneille comme un classique, mais plutĂŽt comme un gĂ©nie « qui transcende [son] temps », ne sâinscrivant pas dans « un moule ». Aussi est-il rapprochĂ© de Shakespeare par Gautier ou de Lope de Vega, et doit-il ĂȘtre mis au rang de modĂšle et de gĂ©nie.
6ModĂšle, Corneille lâest aussi pour Musset. Sylvain Ledda, Ă©tablit les influences de Corneille sur lâĂ©criture théùtrale de Musset. Il montre que, par le jeu et les interprĂ©tations de Rachel, lâauteur dâUn souper chez Rachel redĂ©couvrit le rĂ©pertoire cornĂ©lien, surtout par le truchement des piĂšces Cinna et Horace. Musset leur rendit alors hommage conjointement dans un article reconnu, « De la tragĂ©die », dans lequel il loua et lâactrice et le dramaturge classique. Spectateur averti, Musset Ă©bauchera alors des tragĂ©dies dans lesquelles on trouvera des « rĂ©miniscences cornĂ©liennes ».
7Vigny, quant Ă lui, affectionne particuliĂšrement Corneille et ose lâexprimer ouvertement. Lise Sabourin analyse minutieusement les allusions Ă Corneille, devenu personnage romanesque dans Cinq-Mars (1826). Ces Ă©vocations du dramaturge lui permettent ainsi de rĂ©unir dans un mĂȘme mouvement sa poĂ©sie (celle de la maturitĂ©) et ses rĂ©flexions sur lâidĂ©al associĂ©es Ă lâhistoire antique, qui a investi avec vigueur lâimaginaire des deux Ă©crivains. Câest Ă une quĂȘte que nous convie le critique, une quĂȘte vignyenne de modernitĂ© qui sâincarnerait dans et par Corneille, cet individu « debout face Ă son destin ».
8On arrive alors Ă parler de « Corneille du Boulevard ». Mais qui est-il donc ? Câest RenĂ©-Charles Guilbert de PixerĂ©court qui, par moquerie, a Ă©tĂ© ainsi surnommĂ©. Mais, ce sont les propos dâOlivier Bara, cette antonomase nâest pas si dĂ©nudĂ©e de sens et ne relĂšve par uniquement de lâanecdote. En effet, derriĂšre lâironie se cache lâĂ©mergence dâun genre créé par lâauteur de Guerre au mĂ©lodrame, Ă savoir le mĂ©lodrame lui-mĂȘme ! Le critique nous introduit ipso facto dans les coulisses dâun genre en construction et en recherche de lĂ©gitimation. Câest dans les piĂšces tragi-comiques (celles dâavant Le Cid) que PixerĂ©court aurait trouvĂ© la meilleure reconnaissance dâun genre en plein devenir.
9Yvan Leclerc nous prĂ©sente dans le dernier article de la premiĂšre partie un des textes les moins connus de Flaubert, Ăloge de Corneille3, rĂ©digĂ© Ă lâĂąge de dix ans par lâauteur de Madame Bovary. Le critique montre dâemblĂ©e que lâĂ©loge suit parfaitement les rĂšgles imposĂ©es par la rhĂ©torique. Ă partir dâune analyse efficace et rigoureuse, il Ă©tablit la maniĂšre dont Flaubert parvient in fine Ă faire de cet Ă©loge un « contre-Ă©loge », autrement appelĂ© « éloge paradoxal ». Mieux encore : il « mine le genre de lâĂ©loge en Ă©cornant au passage le buste de Corneille » (p. 99). Pour Flaubert, Corneille nâest quâun buste, Ă la prĂ©sence et aux signes « vides de sens » (p. 103). Yvan Leclerc conclut non sans humour :
Nous aussi, aprĂšs avoir notĂ© que pour Gustave comme pour Flaubert, buste ou statue, Corneille Ă Rouen nâest que pierre (p. 104).
10La deuxiĂšme partie de recueil sâintitule « Corneille, hĂ©ros de théùtre romantique ».Elle rĂ©unit trois articles autour de ce thĂšme fĂ©dĂ©rateur. Le premier, proposĂ© par Georges Zaragoza, est lâĂ©tude des rapports entre Corneille et Hugo (dâavant Cromwell). Celui-ci avait en effet nommĂ© Corneille une de ses piĂšces (restĂ©e Ă lâĂ©tat dâĂ©bauche), dans laquelle lâauteur dâHernani rendait hommage au dramaturge pris dans les affres des consĂ©quences malheureuses du Cid. Ainsi le critique met-il en exergue les liens existants entre le politique et le poĂšte.
11Suivant cette logique, Jean-Marie Thomasseau sâarrĂȘte un instant sur le « banal » hommage prononcĂ© par Romieu et MonniĂšres (pseudonyme dâAbel Hugo) le 6 juin 1823, date importante puisquâelle correspond au jour anniversaire de la naissance de Pierre Corneille. Cet « à -propos intitulĂ© Pierre et Thomas Corneille » nâest, selon le critique, quâune réécriture Ă visĂ©e politique de quelques vers de la cĂ©lĂšbre piĂšce cornĂ©lienne Sertorius, pour cĂ©lĂ©brer lâartiste romantique et les acteurs de théùtre. Enfin, dans un dernier temps, Jean-Marie Thomasseau Ă©tudie les formes du pastiche et de la parodie pour mettre en avant lâimportance de ces deux modes dâĂ©criture dans le théùtre romantique.
12Roxanne Martin se penche sur la rĂ©ception de la figure de Corneille dans le théùtre du XIXe siĂšcle, plus prĂ©cisĂ©ment entre 1804 et 1887. Dans ces portraits, lâauteur classique est plutĂŽt peint comme un Ă©crivain travailleur et libre. La querelle du Cid est elle aussi omniprĂ©sente dans ces piĂšces. Ainsi le critique en vient-il Ă conclure que la figure de Corneille demeure « immuable » : elle forme Ă elle seule un modĂšle certain des dramaturges romantiques, incarnĂ©s par Victor Hugo. Corneille rĂ©pond-(rait) alors au mythe romantique du gĂ©nie dĂ©calĂ© dans son Ă©poque.
13Que devient Corneille sur la scĂšne théùtrale ? Câest Ă cette question que tente de rĂ©pondre la troisiĂšme de cette Ă©tude intitulĂ©e « Fortunes de Corneille sur la scĂšne romantique », sous la forme de trois articles.
14Anne Ubersfeld sâintĂ©resse Ă la rĂ©ception de Corneille au tout dĂ©but du XIXe siĂšcle. En effet, la RĂ©volution Française gĂ©nĂšre une redĂ©couverte du rĂ©pertoire cornĂ©lien. On exhume alors certaines piĂšces, NapolĂ©on lui-mĂȘme se passionne pour lâĆuvre de Corneille, prĂ©cisĂ©ment pour Cinna. Câest finalement tout le monde du théùtre (dramaturges, acteurs, metteurs en scĂšneâŠ) qui sâapproprie de nouveau le rĂ©pertoire cornĂ©lien.
15Mais quâen est-il rĂ©ellement de la mise en scĂšne de Corneille par les Romantiques ? En suivant le fil de cette interrogation, JoĂ«l Huthwohl se propose de rĂ©flĂ©chir aux « interprĂštes de Corneille Ă la ComĂ©die-Française » de 1826 Ă 1842. Ainsi, Ă la gĂ©nĂ©ration de Talma et de Rachel, le critique en associe une autre, plus « lyrique et fougueuse », autrement dit : une gĂ©nĂ©ration dâacteurs romantiques, marquĂ©s par lâinterprĂ©tation des drames de Hugo, Dumas et Vigny. Cet article est un Ă©clairage certain des premiers textes de ce recueil.
16Câest un nom qui revient souvent quand on parle des actrices du rĂ©pertoire cornĂ©lien. Il sâagit bien sĂ»r de Rachel, « premiĂšre star (sic) de lâhistoire du spectacle » (p. 183). Qui Ă©tait-elle ? Quâapportait-elle aux piĂšces de Corneille ? Ă ces interrogations, Julia Gros de Gasquet donne un point de vue trĂšs clair : « Les romantiques voient en Rachel la personnification de la nouveautĂ© par son physique et du gĂ©nie par son jeu » (p. 185). En effet, Rachel « refus[ait] de souligner de façon redondante la poĂ©sie du texte » (p. 186), elle avait « lâart de la dĂ©clamation » qui « reposait sur des passages Ă des notes extrĂȘmes, soit dans le grave, soit dans lâaigu » (p. 187). Ă tout cela, « sâajoute un autre travail, celui des nuances, piano, forte, crescendo » (Ibid.) Le jeu de Rachel est in fine, et câest la conclusion du critique, « marquĂ© par une interprĂ©tation moins dâun rĂŽle que des grands moments dâune rĂŽle, sans souci de la cohĂ©sion de la piĂšce et de la troupe de comĂ©diens qui lâaccompagne » (p. 195).
17Enfin, la derniĂšre partie de cet excellent recueil dâarticles, est consacrĂ©e aux « lectures critiques » qui permettront, sans doute, de se prononcer : « Corneille classique ou romantique ? ».
18Ralph Albanese se propose dâĂ©tudier, Ă partir dâun corpus important de critiques littĂ©raires du XIXe siĂšcle (de Geoffroy Ă Lafon), la maniĂšre dont est cĂ©lĂ©brĂ© lâauteur du Cid. Au travers de cette exaltation, le critique souhaite montrer combien les romantiques sont redevables au théùtre de Corneille, au « cornĂ©lianisme », câest-Ă -dire Ă une crĂ©ation « de nouveaux modes de sensibilité » (p. 211). Aussi examine-t-il, avec mĂ©thode, tous les Ă©crits de ces critiques littĂ©raires qui voient en Corneille un Ă©crivain influent â en politique, en morale, mais aussi pour la sociĂ©tĂ© française (p. 213).
19Une autre voix se fait entendre pour montrer la difficultĂ© de trancher entre un Corneille « classique » et un « Corneille [âŠ] essentiellement poĂšte romantique » (Ămile Faguet4), câest celle de Martine Jey qui, dans son article, pointe du doigt ces institutions qui classent et rĂ©duisent les auteurs (et Corneille en particulier) Ă de simples modĂšles qui reprĂ©senteraient des mouvements littĂ©raires. En effet, « Corneille fait lâobjet de commentaires ambivalents » (p. 216) et ces commentaires ont soulevĂ© en leur temps bien dâautres commentaires (par exemple la querelle qui opposait BrunetiĂšre et Ămile Deschanel, qui « dĂ©fendait lâidĂ©e suivante : âest classique un romantique qui a rĂ©ussiâ) (p. 225). Aussi laisse-t-elle le mot de conclusion Ă BrunetiĂšre :
Je serais tenté de dire, en effet, que Corneille est classique pour ses qualités et romantique pour ses défauts (p. 227).
20La transition est toute trouvĂ©e pour prĂ©senter lâarticle de Sylvaine Guyot. En effet, elle montre combien les propos peuvent ĂȘtre ambivalents : le dĂ©faut des uns est en fait la qualitĂ© principale des autres. Trop de sensibilitĂ©, crient certains discours sur Corneille ! Fi de cette critique ! Pour les Romantiques, cette imperfection est fondatrice. Bien plus, elle est la condition mĂȘme du sublime, compris « comme esthĂ©tique du contraste », « comme gĂ©nie crĂ©ateur » (p. 232). Et cette « question de la rĂ©ception du sublime cornĂ©lien au XIXe siĂšcle apparaĂźt aujourdâhui encore comme un champs quasi vierge » (p. 231). Finalement, mĂȘme si les discours palabrent, câest bel et bien la figure de Corneille qui est glorifiĂ©e par lâhistoire littĂ©raire car il forme, pour le critique, « un hapax historique » (p. 240).
21Enfin, Sandrine Berregard conclut cette derniĂšre partie par une ultime rĂ©flexion sur le statut de Corneille. Est-il classique ou romantique ? Analysant les discours dĂ©jĂ parus, elle sâintĂ©resse aux lieux communs attachĂ©s Ă la « romantisation » de Corneille et constate que ce mĂ©canisme « ne peut assurĂ©ment se faire sans une sĂ©lection prĂ©cise » (p. 247). Ăcoutons ce que dit BrunetiĂšre Ă ce sujet sous la forme dâune recette qui semble des plus simple :
Intercalez seulement un acte de Scarron dans la Rodogune de Corneille, un acte du Menteur ou de LâIllusion comique ; â et vous aurez Ruy Blas5 (p. 251).
22Mais câest Le Cid qui attire toutes les attentions car la piĂšce serait le point de rencontre entre les tenants dâun « Corneille romantique » et ceux dâun « Corneille classique ». Elle poursuit alors en montrant quâin fine câest Ă la valeur esthĂ©tique des piĂšces, et non plus Ă la chronologie (p. 256), que la critique sâintĂ©resse pour faire Ă©merger lâidĂ©e que la tragi-comĂ©die cornĂ©lienne est la prĂ©figuration du drame romantique. Ces jugements critiques se fondent alors sur une transhistoricitĂ© pour dĂ©finir et le classicisme et le romantisme, « dâoĂč lâidĂ©e, assez curieuse, que le dramaturge appartient Ă un temps qui nâest pas vĂ©ritablement le sien » (p. 255). Dans un dernier temps fort de cette Ă©tude passionnante, Sandrine Berregard dĂ©termine le rĂŽle quâa pu jouer Hugo dans la construction de cette image du « Shakespeare français », de ce « Corneille des Romantiques ».
23On lâaura compris, ce recueil dâarticles est dâune trĂšs grande qualitĂ© Ă plus dâun titre : il prolonge les rĂ©flexions sur le statut particulier de Corneille dans notre littĂ©rature nationale, mais il permet aussi aux « Amateurs de littĂ©rature-s » de dĂ©couvrir, par des dĂ©monstrations simples, efficaces et parfaitement illustrĂ©es, la richesse conjointes des XVIIe et XIXe siĂšcles.

