Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 5
Laurent Angard

La « romantisation » de Corneille

Myriam Dufour-Maßtre et Florence Naugrette, Corneille des Romantiques, Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2006, 318 p.

1Ce recueil, composĂ© de seize articles, est le fruit des communications prĂ©sentĂ©es lors du colloque international organisĂ© Ă  Rouen les 13 et 14 dĂ©cembre 2004 par le Centre d’Études et de Recherche Éditer-InterprĂ©ter (CÉRÉdI) de l’universitĂ© de Rouen et par le Mouvement Corneille-Centre International Pierre Corneille, sous la direction scientifique de Claire Carlin, Myriam Dufour-MaĂźtre, Florence Naugrette et Guy Rosa.

2L’ensemble propose d’examiner prĂ©cisĂ©ment puis d’interroger « la lecture qu’ont faite les romantiques de l’Ɠuvre de Corneille » ainsi que « la façon dont ils ont nourri de cette lecture leur propre poĂ©tique, au-delĂ  parfois de la seule crĂ©ation dramatique » (p. 8). L’ouvrage est en quatre parties : la premiĂšre est consacrĂ©e Ă  la lecture de Corneille par les Romantiques, la deuxiĂšme examine la transformation de l’auteur du Cid en « hĂ©ros de théùtre romantique ». Dans la troisiĂšme, les critiques s’intĂ©ressent aux « fortunes de Corneille sur la scĂšne romantique ». Enfin la derniĂšre s’interroge sur la rĂ©ception de Corneille dans les ouvrages critiques du XIXe siĂšcle. Autant d’occasions de s’interroger sur « La Romantisation de Corneille »1.

3Notons aussi que ces articles sont accompagnĂ©s d’une sĂ©rie d’illustrations qui viennent appuyer les dĂ©monstrations des contributeurs2.

4Le jeune Dumas avait bien senti que, derriĂšre le dramaturge classique, c’était toute l’image de l’artiste persĂ©cutĂ© par le pouvoir qui se dĂ©ployait. Barbara T. Cooper, l’auteur de ce premier article, rĂ©vĂšle comment l’auteur romantique prit Corneille non pas pour « une simple victime du pouvoir absolu ou d’une critique obtuse » (p. 23), mais pour un exemple, un maĂźtre, car Dumas cherchait toujours Ă  s’associer aux gĂ©ants du patrimoine théùtral. Bien plus, il aurait « souhait[Ă©] [
] moderniser la tragĂ©die en s’arrogeant les libertĂ©s dont Corneille avait parlĂ© dans ses trois ‘Discours’ » (p. 30). Imite-t-il ou rĂ©invente-t-il Corneille ? À l’examen de la piĂšce Caligula, Barbara T. Cooper Ă©value prĂ©cisĂ©ment ce que Dumas doit Ă  l’esthĂ©tique classique, en particulier au théùtre cornĂ©lien.

5Françoise Court-PĂ©rez, quant Ă  elle, s’intĂ©resse Ă  la lecture critique des Ɠuvres de Corneille par ThĂ©ophile Gautier. MĂȘme si l’auteur de Mademoiselle Maupin considĂšre Corneille comme « une rĂ©fĂ©rence obligĂ©e », il souhaite « montrer que les modernes, c’est-Ă -dire [
] les romantiques, valent bien les classiques et que, sur le plan de l’art dramatique, ceux-ci empĂȘchent ceux-lĂ  d’exister. » (p. 34). Cependant, Françoise Court-PĂ©rez Ă©tablit que Gautier nuance sa critique — à partir de 1852 — et fait de l’auteur classique « un poĂšte rĂ©sistant proche des romantiques », surtout Ă  cĂŽtĂ© de Victor Hugo. Gautier ne verra plus Corneille comme un classique, mais plutĂŽt comme un gĂ©nie « qui transcende [son] temps », ne s’inscrivant pas dans « un moule ». Aussi est-il rapprochĂ© de Shakespeare par Gautier ou de Lope de Vega, et doit-il ĂȘtre mis au rang de modĂšle et de gĂ©nie.

6ModĂšle, Corneille l’est aussi pour Musset. Sylvain Ledda, Ă©tablit les influences de Corneille sur l’écriture théùtrale de Musset. Il montre que, par le jeu et les interprĂ©tations de Rachel, l’auteur d’Un souper chez Rachel redĂ©couvrit le rĂ©pertoire cornĂ©lien, surtout par le truchement des piĂšces Cinna et Horace. Musset leur rendit alors hommage conjointement dans un article reconnu, « De la tragĂ©die », dans lequel il loua et l’actrice et le dramaturge classique. Spectateur averti, Musset Ă©bauchera alors des tragĂ©dies dans lesquelles on trouvera des « rĂ©miniscences cornĂ©liennes ».

7Vigny, quant Ă  lui, affectionne particuliĂšrement Corneille et ose l’exprimer ouvertement. Lise Sabourin analyse minutieusement les allusions Ă  Corneille, devenu personnage romanesque dans Cinq-Mars (1826). Ces Ă©vocations du dramaturge lui permettent ainsi de rĂ©unir dans un mĂȘme mouvement sa poĂ©sie (celle de la maturitĂ©) et ses rĂ©flexions sur l’idĂ©al associĂ©es Ă  l’histoire antique, qui a investi avec vigueur l’imaginaire des deux Ă©crivains. C’est Ă  une quĂȘte que nous convie le critique, une quĂȘte vignyenne de modernitĂ© qui s’incarnerait dans et par Corneille, cet individu « debout face Ă  son destin ».

8On arrive alors Ă  parler de « Corneille du Boulevard ». Mais qui est-il donc ? C’est RenĂ©-Charles Guilbert de PixerĂ©court qui, par moquerie, a Ă©tĂ© ainsi surnommĂ©. Mais, ce sont les propos d’Olivier Bara, cette antonomase n’est pas si dĂ©nudĂ©e de sens et ne relĂšve par uniquement de l’anecdote. En effet, derriĂšre l’ironie se cache l’émergence d’un genre créé par l’auteur de Guerre au mĂ©lodrame, Ă  savoir le mĂ©lodrame lui-mĂȘme ! Le critique nous introduit ipso facto dans les coulisses d’un genre en construction et en recherche de lĂ©gitimation. C’est dans les piĂšces tragi-comiques (celles d’avant Le Cid) que PixerĂ©court aurait trouvĂ© la meilleure reconnaissance d’un genre en plein devenir.

9Yvan Leclerc nous prĂ©sente dans le dernier article de la premiĂšre partie un des textes les moins connus de Flaubert, Éloge de Corneille3, rĂ©digĂ© Ă  l’ñge de dix ans par l’auteur de Madame Bovary. Le critique montre d’emblĂ©e que l’éloge suit parfaitement les rĂšgles imposĂ©es par la rhĂ©torique. À partir d’une analyse efficace et rigoureuse, il Ă©tablit la maniĂšre dont Flaubert parvient in fine Ă  faire de cet Ă©loge un « contre-Ă©loge », autrement appelĂ© « éloge paradoxal ». Mieux encore : il « mine le genre de l’éloge en Ă©cornant au passage le buste de Corneille » (p. 99). Pour Flaubert, Corneille n’est qu’un buste, Ă  la prĂ©sence et aux signes « vides de sens » (p. 103). Yvan Leclerc conclut non sans humour :

Nous aussi, aprĂšs avoir notĂ© que pour Gustave comme pour Flaubert, buste ou statue, Corneille Ă  Rouen n’est que pierre (p. 104).

10La deuxiĂšme partie de recueil s’intitule « Corneille, hĂ©ros de théùtre romantique ».Elle rĂ©unit trois articles autour de ce thĂšme fĂ©dĂ©rateur. Le premier, proposĂ© par Georges Zaragoza, est l’étude des rapports entre Corneille et Hugo (d’avant Cromwell). Celui-ci avait en effet nommĂ© Corneille une de ses piĂšces (restĂ©e Ă  l’état d’ébauche), dans laquelle l’auteur d’Hernani rendait hommage au dramaturge pris dans les affres des consĂ©quences malheureuses du Cid. Ainsi le critique met-il en exergue les liens existants entre le politique et le poĂšte.

11Suivant cette logique, Jean-Marie Thomasseau s’arrĂȘte un instant sur le « banal » hommage prononcĂ© par Romieu et MonniĂšres (pseudonyme d’Abel Hugo) le 6 juin 1823, date importante puisqu’elle correspond au jour anniversaire de la naissance de Pierre Corneille. Cet « à-propos intitulĂ© Pierre et Thomas Corneille » n’est, selon le critique, qu’une réécriture Ă  visĂ©e politique de quelques vers de la cĂ©lĂšbre piĂšce cornĂ©lienne Sertorius, pour cĂ©lĂ©brer l’artiste romantique et les acteurs de théùtre. Enfin, dans un dernier temps, Jean-Marie Thomasseau Ă©tudie les formes du pastiche et de la parodie pour mettre en avant l’importance de ces deux modes d’écriture dans le théùtre romantique.

12Roxanne Martin se penche sur la rĂ©ception de la figure de Corneille dans le théùtre du XIXe siĂšcle, plus prĂ©cisĂ©ment entre 1804 et 1887. Dans ces portraits, l’auteur classique est plutĂŽt peint comme un Ă©crivain travailleur et libre. La querelle du Cid est elle aussi omniprĂ©sente dans ces piĂšces. Ainsi le critique en vient-il Ă  conclure que la figure de Corneille demeure « immuable » : elle forme Ă  elle seule un modĂšle certain des dramaturges romantiques, incarnĂ©s par Victor Hugo. Corneille rĂ©pond-(rait) alors au mythe romantique du gĂ©nie dĂ©calĂ© dans son Ă©poque.

13Que devient Corneille sur la scĂšne théùtrale ? C’est Ă  cette question que tente de rĂ©pondre la troisiĂšme de cette Ă©tude intitulĂ©e « Fortunes de Corneille sur la scĂšne romantique », sous la forme de trois articles.

14Anne Ubersfeld s’intĂ©resse Ă  la rĂ©ception de Corneille au tout dĂ©but du XIXe siĂšcle. En effet, la RĂ©volution Française gĂ©nĂšre une redĂ©couverte du rĂ©pertoire cornĂ©lien. On exhume alors certaines piĂšces, NapolĂ©on lui-mĂȘme se passionne pour l’ƒuvre de Corneille, prĂ©cisĂ©ment pour Cinna. C’est finalement tout le monde du théùtre (dramaturges, acteurs, metteurs en scĂšne
) qui s’approprie de nouveau le rĂ©pertoire cornĂ©lien.

15Mais qu’en est-il rĂ©ellement de la mise en scĂšne de Corneille par les Romantiques ? En suivant le fil de cette interrogation, JoĂ«l Huthwohl se propose de rĂ©flĂ©chir aux « interprĂštes de Corneille Ă  la ComĂ©die-Française » de 1826 Ă  1842. Ainsi, Ă  la gĂ©nĂ©ration de Talma et de Rachel, le critique en associe une autre, plus « lyrique et fougueuse », autrement dit : une gĂ©nĂ©ration d’acteurs romantiques, marquĂ©s par l’interprĂ©tation des drames de Hugo, Dumas et Vigny. Cet article est un Ă©clairage certain des premiers textes de ce recueil.

16C’est un nom qui revient souvent quand on parle des actrices du rĂ©pertoire cornĂ©lien. Il s’agit bien sĂ»r de Rachel, « premiĂšre star (sic) de l’histoire du spectacle » (p. 183). Qui Ă©tait-elle ? Qu’apportait-elle aux piĂšces de Corneille ? À ces interrogations, Julia Gros de Gasquet donne un point de vue trĂšs clair : « Les romantiques voient en Rachel la personnification de la nouveautĂ© par son physique et du gĂ©nie par son jeu » (p. 185). En effet, Rachel « refus[ait] de souligner de façon redondante la poĂ©sie du texte » (p. 186), elle avait « l’art de la dĂ©clamation » qui « reposait sur des passages Ă  des notes extrĂȘmes, soit dans le grave, soit dans l’aigu » (p. 187). À tout cela, « s’ajoute un autre travail, celui des nuances, piano, forte, crescendo » (Ibid.) Le jeu de Rachel est in fine, et c’est la conclusion du critique, « marquĂ© par une interprĂ©tation moins d’un rĂŽle que des grands moments d’une rĂŽle, sans souci de la cohĂ©sion de la piĂšce et de la troupe de comĂ©diens qui l’accompagne » (p. 195).

17Enfin, la derniĂšre partie de cet excellent recueil d’articles, est consacrĂ©e aux « lectures critiques » qui permettront, sans doute, de se prononcer : « Corneille classique ou romantique ? ».

18Ralph Albanese se propose d’étudier, Ă  partir d’un corpus important de critiques littĂ©raires du XIXe siĂšcle (de Geoffroy Ă  Lafon), la maniĂšre dont est cĂ©lĂ©brĂ© l’auteur du Cid. Au travers de cette exaltation, le critique souhaite montrer combien les romantiques sont redevables au théùtre de Corneille, au « cornĂ©lianisme », c’est-Ă -dire Ă  une crĂ©ation « de nouveaux modes de sensibilité » (p. 211). Aussi examine-t-il, avec mĂ©thode, tous les Ă©crits de ces critiques littĂ©raires qui voient en Corneille un Ă©crivain influent – en politique, en morale, mais aussi pour la sociĂ©tĂ© française (p. 213).

19Une autre voix se fait entendre pour montrer la difficultĂ© de trancher entre un Corneille « classique » et un « Corneille [
] essentiellement poĂšte romantique » (Émile Faguet4), c’est celle de Martine Jey qui, dans son article, pointe du doigt ces institutions qui classent et rĂ©duisent les auteurs (et Corneille en particulier) Ă  de simples modĂšles qui reprĂ©senteraient des mouvements littĂ©raires. En effet, « Corneille fait l’objet de commentaires ambivalents » (p. 216) et ces commentaires ont soulevĂ© en leur temps bien d’autres commentaires (par exemple la querelle qui opposait BrunetiĂšre et Émile Deschanel, qui « dĂ©fendait l’idĂ©e suivante : ‘est classique un romantique qui a rĂ©ussi’) (p. 225). Aussi laisse-t-elle le mot de conclusion Ă  BrunetiĂšre :

Je serais tenté de dire, en effet, que Corneille est classique pour ses qualités et romantique pour ses défauts (p. 227).

20La transition est toute trouvĂ©e pour prĂ©senter l’article de Sylvaine Guyot. En effet, elle montre combien les propos peuvent ĂȘtre ambivalents : le dĂ©faut des uns est en fait la qualitĂ© principale des autres. Trop de sensibilitĂ©, crient certains discours sur Corneille ! Fi de cette critique ! Pour les Romantiques, cette imperfection est fondatrice. Bien plus, elle est la condition mĂȘme du sublime, compris « comme esthĂ©tique du contraste », « comme gĂ©nie crĂ©ateur » (p. 232). Et cette « question de la rĂ©ception du sublime cornĂ©lien au XIXe siĂšcle apparaĂźt aujourd’hui encore comme un champs quasi vierge » (p. 231). Finalement, mĂȘme si les discours palabrent, c’est bel et bien la figure de Corneille qui est glorifiĂ©e par l’histoire littĂ©raire car il forme, pour le critique, « un hapax historique » (p. 240).

21Enfin, Sandrine Berregard conclut cette derniĂšre partie par une ultime rĂ©flexion sur le statut de Corneille. Est-il classique ou romantique ? Analysant les discours dĂ©jĂ  parus, elle s’intĂ©resse aux lieux communs attachĂ©s Ă  la « romantisation » de Corneille et constate que ce mĂ©canisme « ne peut assurĂ©ment se faire sans une sĂ©lection prĂ©cise » (p. 247). Écoutons ce que dit BrunetiĂšre Ă  ce sujet sous la forme d’une recette qui semble des plus simple :

Intercalez seulement un acte de Scarron dans la Rodogune de Corneille, un acte du Menteur ou de L’Illusion comique ; – et vous aurez Ruy Blas5 (p. 251).

22Mais c’est Le Cid qui attire toutes les attentions car la piĂšce serait le point de rencontre entre les tenants d’un « Corneille romantique » et ceux d’un « Corneille classique ». Elle poursuit alors en montrant qu’in fine c’est Ă  la valeur esthĂ©tique des piĂšces, et non plus Ă  la chronologie (p. 256), que la critique s’intĂ©resse pour faire Ă©merger l’idĂ©e que la tragi-comĂ©die cornĂ©lienne est la prĂ©figuration du drame romantique. Ces jugements critiques se fondent alors sur une transhistoricitĂ© pour dĂ©finir et le classicisme et le romantisme, « d’oĂč l’idĂ©e, assez curieuse, que le dramaturge appartient Ă  un temps qui n’est pas vĂ©ritablement le sien » (p. 255). Dans un dernier temps fort de cette Ă©tude passionnante, Sandrine Berregard dĂ©termine le rĂŽle qu’a pu jouer Hugo dans la construction de cette image du « Shakespeare français », de ce « Corneille des Romantiques ».

23On l’aura compris, ce recueil d’articles est d’une trĂšs grande qualitĂ© Ă  plus d’un titre : il prolonge les rĂ©flexions sur le statut particulier de Corneille dans notre littĂ©rature nationale, mais il permet aussi aux « Amateurs de littĂ©rature-s » de dĂ©couvrir, par des dĂ©monstrations simples, efficaces et parfaitement illustrĂ©es, la richesse conjointes des XVIIe et XIXe siĂšcles.