Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 6
Marieke Dubbelboer

Des machines qui crĂ©ent pour dĂ©truire : les romans d’Octave Mirbeau

Robert Ziegler, The Nothing Machine. The Fiction of Octave Mirbeau. Amsterdam/New York, Rodopi, 2007, 250 p.

1Pour son analyse des romans d’Octave Mirbeau, Robert Ziegler se sert de l’image de la machine. Partant d’une approche psychanalytique, la fiction de Mirbeau est conçue comme une machine Ă  rien (Nothing Machine) qui, en se libĂ©rant de l’esthĂ©tique conservatrice des dĂ©cadents, dirigĂ©e vers le passĂ©, crĂ©e une nouvelle Ă©criture fragmentaire et dynamique, dirigĂ©e vers le futur.

2Cette Ă©tude vise non seulement Ă  mettre en Ă©vidence les qualitĂ©s innovatrices de l’Ɠuvre de Mirbeau. L’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral de ce livre est de voir dans les romans de Mirbeau une rupture avec l’esthĂ©tique dĂ©cadente et l’annonce d’une littĂ©rature ‘moderne’, et mĂȘme ‘postmoderne’ ; une littĂ©rature de recyclage et de dĂ©construction. En plus l’engagement politique de Mirbeau est mis en rapport avec la libĂ©ration des conventions du roman. Son anarchisme se rĂ©vĂšle alors comme ‘l’opĂ©ration politique de la machine Ă  rien de Mirbeau’ (19), tandis que les romans constituent l’opĂ©ration esthĂ©tique de cette machine. L’évolution de l’Ɠuvre de Mirbeau vers cette machine Ă  rien est divisĂ©e en trois Ă©tapes.

3Dans la premiĂšre partie du livre Ziegler a rangĂ© les trois premiers romans autobiographiques de Mirbeau sous le titre la statue.  Introduite dans Le Calvaire la statue est conçue comme symbole du protagoniste, transformant sa propre victimisation en art afin de devenir indiffĂ©rent, mais aussi symbole de l’auteur, qui se libĂšre de son environnement. La lecture psychanalytique de Ziegler permet une analyse sur deux plans ; une analyse dĂ©taillĂ©e des actions des personnages et la mise en rapport de cette analyse avec l’écriture et de l’auteur.  Dans L’abbĂ© Jules et SĂ©bastien Roch les idĂ©es anti institutionnelles, iconoclastes et anarchistes de Mirbeau sont ainsi liĂ©es au personnage contradictoire de Jules. Ses idĂ©es divergentes reflĂštent les contradictions sous-conscientes de l’auteur lui-mĂȘme.  Dans SĂ©bastien Roch le viol du garçon par son instituteur symbolise non seulement ‘meurtre de l’ñme de l’enfant’, mais constitue aussi l’étape finale de l’iconoclasme de l’auteur Mirbeau, la mort parfaite, nĂ©cessaire pour la dĂ©construction et la reconstruction du roman.

4La deuxiĂšme partie de ce livre est consacrĂ©e Ă  quatre romans : Dans le ciel  et Un gentilhomme, publiĂ©s posthume, et Le Jardin des Supplices et Journal d’une femme de chambre, les chefs d’Ɠuvre de Mirbeau.  Tandis que le premier groupe de romans symbolisait ‘l’abandonnement d’un soi monumental, indiffĂ©rent Ă  la souffrance’(77) ce deuxiĂšme groupe constitue dĂ©jĂ  l’étape prĂ©liminaire vers la machine Ă  rien. Ces romans ont Ă©tĂ© caractĂ©risĂ© par Pierre Michel, biographe et Ă©diteur des l’Ɠuvre Mirbeau, comme la ‘dĂ©construction du roman’. Ils sont regroupĂ©s par Ziegler autour du terme ambivalent la matrice ; l’Ɠuvre n’est plus symĂ©trique ni parfait, mais devient un site de transformation oĂč le matĂ©riel est recyclĂ©. Il s’agit des romans de transition, en route vers une ‘idĂ©e de l’expression artistique comme un idĂ©al impossible.’(79) L’art Ă©tait incapable d’engendrer l’idĂ©al, selon Mirbeau, et cette idĂ©e menait Ă  une violence (littĂ©raire) hygiĂ©nique. Cette idĂ©e trouve son expression dans Le Jardin des Supplices. D’une part la torture y symbolise la purification violente, anarchiste d’une sociĂ©tĂ© pourrie. D’autre part la torture est non seulement symbole de l’écriture mais aussi de l’auteur,  meurtrier de lui-mĂȘme. La fiction devient ainsi un ‘instrument symbolique Ă  torture qui ne produit rien que de l’énergie violente pour une Ɠuvre qui ne sera jamais finie’. (131). Journal d’une femme de chambre est le roman par excellence de la dĂ©mystification de toutes les institutions Ă©tablies ; la famille, la bourgeoisie ; la morale. La thĂ©matique de la subversion sexuelle dans ce roman se traduit dans une subversion sĂ©miotique et politique. L’Ɠuvre de Mirbeau se dĂ©veloppe ainsi de plus en plus vers une fiction qui n’offre ni sens ni rĂ©solution.

5Autour de 1900 commence une pĂ©riode de succĂšs pour Mirbeau, qui voyait sa piĂšce Les Affaires sont les Affaires montĂ© dans le bastion culturel de Paris, la ComĂ©die Française. En mĂȘme temps il cherchait dans ses romans une rupture avec les conventions d’une intrigue unifiĂ©e et la remplace par une ‘narration cinĂ©tique’ (152). Les 21 jours d’un neurasthĂ©nique, la mise en fiction d’un sĂ©jour de Mirbeau au spa de Luchon et satire des romans dĂ©cadents, ce roman fragmentaire moque les prĂ©occupations de ses contemporains esthĂštes. Avec La 628-E8 le roman mĂȘme devient machine. Dans ce rĂ©cit de voyage en automobile Ă  travers l’Allemagne, la Belgique et la Hollande, la crĂ©ation littĂ©raire est, comme la voiture, devenue Ă©nergique et dynamique. En plus l’automobile, symbole de l’ouverture, de tolĂ©rance et de l’internationalisme est opposĂ© au nationalisme et esprit cloisonnĂ© de la sociĂ©tĂ© française. Le dernier roman, Dingo, est vu par Ziegler comme un narratif non-humain. L’opĂ©ration de la Machine Ă  Rien s’étend aussi au concept de l’auteur dans ce livre. La santĂ© dĂ©clinante de Mirbeau l’avait forcĂ© de laisser une partie de la rĂ©daction de ce roman aux autres. Cela se traduit dans le roman, selon Ziegler, car le narrateur est en train de disparaĂźtre complĂštement.

6Tandis que l’argument central, l’innovation littĂ©raire de Mirbeau, est absolument convaincant, l’abondance de terminologie psychanalytique brouille souvent cet argument au lie de le clarifier ou de l’illustrer. Il est alors dommage que les concepts importants (statue, matrice et machine Ă  rien) ne soient pas clairement dĂ©finis dĂšs le dĂ©but. En plus on a parfois besoin de savoir qui sont exactement ‘les dĂ©cadents’ contre lesquels ce livre oppose Mirbeau. On pourrait se demander si le champ littĂ©raire fin de siĂšcle n’était pas plus complexe? Une situation plus claire de ses romans parmi la littĂ©rature de ses contemporains serait encore une bonne addition Ă  cette lecture des romans.

7Pourtant, cette lecture psychanalytique, parfois trĂšs captivante, rĂ©vĂšle certains processus innovateurs dans les romans-machines de Mirbeau, qui semblent annoncer une pĂ©riode de transformation et du renouvellement littĂ©raire. Et les romans de Mirbeau sont les machines mettant en marche ce procĂšs de transformation ; machines Ă  rien ou machines Ă  dĂ©truire, peut-ĂȘtre, mais finalement des machines Ă  crĂ©er, annonçant cette nouvelle esthĂ©tique.