Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 6
Viviane Asselin

L’intĂ©rĂȘt du rĂ©cit

Raphaël Baroni, La Tension narrative. Suspense, curiosité et surprise, Paris : Editions du Seuil, coll. « Poétique », 2007, 437 p., EAN 9782020906777..

1Alors que se fait entendre un certain consensus sur un « retour au rĂ©cit » en littĂ©rature contemporaine, force est d’avouer que, dans le champ thĂ©orique, le rĂ©cit n’a pas connu de vĂ©ritables vacances desquelles il pourrait revenir. De fait, cette structure discursive profite d’une prĂ©occupation soutenue : rĂ©cupĂ©rĂ© par diverses communautĂ©s de pensĂ©e, abordĂ© et prĂ©sentĂ© sous autant d’angles et de formes, le rĂ©cit invariablement intrigue. Tel un phĂ©nix, il semble dotĂ© de la facultĂ© de renaĂźtre de ses propres cendres. Lorsqu’il ne rĂ©invente pas son exercice d’une façon ou d’une autre, il dĂ©voile un aspect jusqu’alors insoupçonnĂ© de sa personnalitĂ©, avec comme rĂ©sultat analogue une thĂ©orie narrative sans relĂąche interrogĂ©e.

2Or, celle-ci tend Ă  souffrir du poids de la tradition de recherche, laquelle maintient le rĂ©cit – de mĂȘme qu’elle-mĂȘme – dans des formules figĂ©es qui rendent souvent peu justice Ă  la pratique rĂ©elle. Au fil des contributions scientifiques s’est imposĂ©e une certaine conception des composantes du rĂ©cit qui, en Ă©tant rarement remise en question dans ses fondements, n’est pas mĂȘme nĂ©cessairement consciente de ses limites, de ses dĂ©fauts et de ses Ă©cueils. D’oĂč, sans doute, que les chercheurs qui s’aventurent hors des sentiers battus rĂ©vĂšlent des modalitĂ©s narratives sinon inconnues, Ă  tout le moins nĂ©gligĂ©es par les modĂšles Ă©tablis.

3C’est aussi lĂ  le constat que pose RaphaĂ«l Baroni dans La tension narrative, lequel signe l’aboutissement des Ă©tudes et recherches doctorales de l’auteur. Il remet Ă  l’agenda des questions qui, jusqu’à tout rĂ©cemment, avaient Ă©tĂ© refoulĂ©es par les thĂ©oriciens du rĂ©cit. Pourtant, si l’on en croit Jean-Marie Schaeffer dans l’avant-propos, Baroni s’attelle Ă  « la question centrale Ă  laquelle toute thĂ©orie du rĂ©cit digne de ce nom doit ĂȘtre Ă  mĂȘme d’apporter une rĂ©ponse convaincante » (p. 12) : celle de l’intĂ©rĂȘt et du plaisir pris Ă  la lecture, Ă  l’écoute ou au visionnement d’un rĂ©cit1 — et donc celle, corollaire, de la pertinence de celui-ci. La rĂ©ponse qu’il entend dĂ©fendre se situe dans un trait fondamental de la narrativité : la tension narrative, ce

phĂ©nomĂšne qui survient lorsque l’interprĂšte d’un rĂ©cit est encouragĂ© Ă  attendre un dĂ©nouement, cette attente Ă©tant caractĂ©risĂ©e par une anticipation teintĂ©e d’incertitude qui confĂšre des traits passionnels Ă  l’acte de rĂ©ception. La tension narrative sera ainsi considĂ©rĂ©e comme un effet poĂ©tique qui structure le rĂ©cit et l’on reconnaĂźtra en elle l’aspect dynamique ou la "force" de ce que l’on a coutume d’appeler une intrigue (p. 18).

4Sous-estimĂ©e si ce n’est boudĂ©e par les modĂšles structuralistes et narratologiques qui se prĂ©occupent davantage de la forme que de la « force » du rĂ©cit, la tension qui pousse la narration vers sa fin constituerait le « cƓur vivant de la narrativité » (p. 17), le sens, mĂȘme, du rĂ©cit (p. 35), prĂ©cisĂ©ment parce qu’elle active et soutient la fĂ©brilitĂ© et l’intĂ©rĂȘt du destinataire, et, par lĂ  mĂȘme, attache celui-ci au rĂ©cit.

5Aussi est-ce Ă  une exploration de la dynamique des passions dans le rĂ©cit que se livre de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale le chercheur. Il met de l’avant les fonctions thymiques du discours narratif (suspense, curiositĂ©, surprise), en prĂ©cisant toutefois que l’affect ne saurait ĂȘtre dissociable de la cognition : les rĂ©actions Ă©motionnelles dĂ©pendent, avant tout, d’une saisie cognitive des faits. Cette prĂ©cision est en fait motivĂ©e par la posture de la narratologie structuraliste classique, construite exclusivement sur une conception cognitive de la configuration des Ă©vĂ©nements rapportĂ©s. Le mĂ©rite de Baroni tient notamment Ă  cette capacitĂ© Ă  gĂ©rer les acquis et les limites des diffĂ©rentes thĂ©ories du rĂ©cit. Cela est d’autant plus essentiel qu’il ne s’agit pas ici de proposer un « nouveau » modĂšle de rĂ©cit sur la base de transformations narratives observĂ©es, mais plutĂŽt d’en revisiter les modes de fonctionnement canoniques en rĂ©habilitant la dimension Ă©motionnelle. S’il s’inscrit ainsi dans un certain effet de mode, participant de la rĂ©orientation de la sĂ©miotique greimassienne vers une « sĂ©miotique des passions », il s’en distingue par le parti pris mĂ©thodologique adopté : il s’occupe moins de l’émotion exprimĂ©e par le texte (ou l’auteur) que de l’expĂ©rience de la narrativitĂ© que l’interprĂšte est susceptible de connaĂźtre. Cela dit, misant sur une approche « interactionniste » et pragmatique, c’est-Ă -dire sur la relation interlocutive qui s’établit entre le texte et son public, il analyse nĂ©cessairement les dispositifs textuels susceptibles de susciter des affects.

6À ce titre, parce que les rĂ©actions Ă©motionnelles varient alĂ©atoirement en fonction de l’interprĂšte et de son bagage, Baroni en appelle au concept de « rĂ©ception modĂšle » d’Umberto Eco. Il s’aventure Ă  rendre compte de « la maniĂšre dont le texte vise Ă  ĂȘtre actualisé » (p. 28), prenant parti pour une activitĂ© interprĂ©tative « coopĂ©rative » qui rĂ©pondrait aux prĂ©visions stratĂ©giques du texte. S’il s’agit lĂ  d’une sage dĂ©cision qui lui permet d’éviter les Ă©cueils que pose l’étude de la rĂ©ception effective — et donc, personnelle — d’un texte, il nous apparaĂźt toutefois qu’il perpĂ©tue une vision incomplĂšte et imparfaite de l’acte d’intellection, voire qu’il trahit une posture plus textuelle que lecturale2. Le processus interprĂ©tatif tel que l’entend Eco, Baroni et une majoritĂ© de thĂ©oriciens tĂ©moigne d’une conception abstraite et simplifiĂ©e de l’exercice et du rĂŽle du destinataire, qui est perçu comme toujours compĂ©tent Ă  comprendre exactement ce que le texte lui prĂ©sente et Ă  rĂ©agir selon les effets visĂ©s par celui-ci3. Or, non seulement est-ce concĂ©der une trop grande importance au texte en considĂ©rant les mĂ©canismes de rĂ©ception comme de simples dĂ©calques textuels mais, plus fondamentalement, c’est ne pas rĂ©aliser que l’identification des « effets visĂ©s par le texte » relĂšve des hypothĂšses de l’interprĂšte, qui tout au plus peut supposer qu’il s’agit de la façon dont le texte programme son actualisation. Ainsi, nous ne remettons pas tant en question la justesse des observations de Baroni qui, dans l’ensemble, tĂ©moignent des gestes les plus probables du destinataire face Ă  certains agencements du texte, que l’ambiguĂŻtĂ© de sa position lecturale. On pourra se demander quelle importance, au final, est rĂ©ellement accordĂ©e Ă  la lecture : La tension narrative produit-il une analyse textuelle en l’affublant des atours du lecteur, ou propose-t-il un modĂšle cognitif idĂ©al qui, par lĂ  mĂȘme, a peu Ă  voir avec la rĂ©ception effective ? Que le chercheur refuse de s’occuper de celle-ci, prĂ©textant — Ă  raison — la difficultĂ© qu’une telle entreprise reprĂ©sente, soit, mais une plus grande rigueur dans l’affirmation de ses ambitions lecturales serait souhaitable.

7Il ne faut toutefois pas s’en Ă©tonner outre mesure, car Baroni milite pour une conception forte et resserrĂ©e du rĂ©cit, selon un principe de structuration qui assure au texte une autoritĂ© certaine. En ouverture de son Ă©tude, l’auteur se prĂȘte ainsi Ă  une relecture du concept de « mise en intrigue » dĂ©veloppĂ© par Paul RicƓur Ă  partir de la PoĂ©tique d’Aristote. Il en reprend les principales caractĂ©ristiques : chronologie, vectorialisation et tĂ©lĂ©ologie du discours narratif, avec ceci de nouveau qu’il montre que la configuration des Ă©vĂ©nements dans un ensemble discursif cohĂ©rent est gouvernĂ©e par l’action d’une dynamique tensive interne qui s’articule pour l’essentiel autour du couple compositionnel nƓud-dĂ©nouement. Si RicƓur rĂ©duit l’importance de ce couple en lui prĂ©fĂ©rant les notions gĂ©nĂ©rales de « commencement », de « milieu » et de « fin », Baroni en revendique la prĂ©sence nĂ©cessaire, dans une dĂ©finition plus Ă©troite de l’intrigue qui met de l’avant un principe d’incertitude et d’incomplĂ©tude. Le processus de mise en intrigue reposerait donc Ă  la base sur un discours rĂ©ticent qui s’ingĂ©nie Ă  retarder la communication d’une information que l’interprĂšte souhaiterait connaĂźtre d’emblĂ©e — tout en se complaisant dans cette attente calculĂ©e.

8Cette information qui, parce qu’elle est temporairement dissimulĂ©e, permet de nouer une intrigue, porte tantĂŽt sur le devenir incertain de l’action (« que va-t-il arriver ? »), tantĂŽt sur une reprĂ©sentation incomplĂšte de certains faits (« que se passe-t-il ? »). Selon que l’indĂ©termination concerne le dĂ©roulement ultĂ©rieur des Ă©vĂ©nements ou un Ă©lĂ©ment passĂ© ou actuel — un mode et l’autre alternant souvent au sein d’un mĂȘme rĂ©cit —, elle use de stratĂ©gies discursives diffĂ©rentes qui maintiennent l’interlocuteur dans l’attente plus ou moins active de la rĂ©vĂ©lation. Dans le premier cas, qui relĂšve du suspense, la narration s’élĂšve sur « la sĂ©lection d’évĂ©nements instables appelant une rĂ©solution pressante, et traitĂ©s avec une certaine clartĂ©, et dans le respect global de leur chronologie » (p. 88). L’interprĂšte, en rĂ©ponse Ă  cette incertitude inconfortable mais imposĂ©e, s’emploie Ă  Ă©mettre un pronostic sur le dĂ©veloppement futur de la « fabula », Ă  partir des prĂ©misses dĂ©jĂ  portĂ©es Ă  sa connaissance. Dans le deuxiĂšme cas, « un obscurcissement volontaire et provisoire de la reprĂ©sentation (par des distorsions entre l’ordre de la fable et celui du sujet et/ou par un rĂ©seau complexe d’énigmes et de secrets) produi[t] de la curiosité » (id.). Les indices dissĂ©minĂ©s dans le rĂ©cit encouragent le destinataire Ă  formuler un diagnostic afin d’éclairer une situation dont la comprĂ©hension lui Ă©chappe momentanĂ©ment. La phase du dĂ©nouement se voit chargĂ©e de confirmer ou d’infirmer les prĂ©visions de l’interprĂšte — l’infirmation amenant un effet de surprise, que Baroni traite comme un cas Ă  part et sur lequel, donc, nous reviendrons —, et d’ainsi rĂ©duire la tension.

9Cela dit, la tension entre ces moments charniĂšres de l’intrigue (nƓud – retard – dĂ©nouement) n’opĂšre que si l’interlocuteur prĂ©suppose et anticipe la prĂ©sence de ces articulations tensives. Il doit donc en possĂ©der la connaissance et l’expĂ©rience, et son processus interprĂ©tatif implique nĂ©cessairement diverses compĂ©tences encyclopĂ©diques. Celles-ci sont liĂ©es notamment aux schĂ©mas de l’action et Ă  des rĂ©gularitĂ©s architextuelles4, dont Baroni rend compte en deuxiĂšme partie de son analyse :

[L]e suspense dĂ©pend fondamentalement de la transgression d’une routine (exprimĂ©e sous forme de script) et de l’anticipation, teintĂ©e d’incertitude, que rend possible la maĂźtrise de sĂ©quences actionnelles sous-dĂ©terminĂ©es (plan-acte, conflit, matrices, etc.) ; la surprise s’appuie quant Ă  elle sur le dĂ©tournement d’un intertexte ou de rĂ©gularitĂ©s gĂ©nĂ©riques ou actionnelles ; enfin la curiositĂ© rĂ©sulte d’une reprĂ©sentation incomplĂšte du rĂ©seau conceptuel de l’action (p. 165).

10Pour que l’interprĂšte remarque qu’il y a transgression, dĂ©tournement ou incomplĂ©tude, il lui faut ĂȘtre familier avec la forme prototypique des rĂ©cits Ă  intrigue et, mĂȘme, anticiper cette forme prototypique. À ce titre, l’outillage paratextuel orientera d’emblĂ©e l’interprĂ©tation, en permettant au lecteur, notamment par les indications gĂ©nĂ©riques, de prĂ©voir la nature de la tension attendue. De mĂȘme, la reconnaissance d’un intertexte ou d’un hypertexte sera susceptible de dĂ©terminer des attentes relativement prĂ©cises concernant le dĂ©veloppement d’une partie ou de la totalitĂ© de la narration. Toute rupture d’une rĂ©gularitĂ© supposĂ©e par l’interprĂšte, toute dĂ©rogation au cours prĂ©vu des Ă©vĂ©nements, sera cause de surprise.

11La troisiĂšme partie de l’ouvrage est justement consacrĂ©e Ă  l’élaboration d’une taxinomie des fonctions thymiques qui sont susceptibles de connoter l’actualisation d’un rĂ©cit. L’enjeu est alors « d’éviter le rĂ©ductionnisme d’une approche qui ne tiendrait compte que des effets rhĂ©toriques liĂ©s Ă  un "mode d’exposition" spĂ©cifique du texte ou dĂ©coulant simplement de l’actualisation de certains schĂšmes sous-codĂ©s de l’action » (p. 253). Aussi, refusant de livrer une vision trop simpliste de la tension narrative, Baroni s’attache Ă  nuancer les types d’émotions prĂ©alablement prĂ©sentĂ©s. Aux modalitĂ©s principales que sont la curiositĂ© et le suspense s’ajoute le « rappel », qui donne lieu pour l’essentiel Ă  deux rĂ©actions. Celui qui, tout en connaissant le cours des Ă©vĂ©nements narrĂ©s, ne dĂ©sire pas moins une issue alternative, fera l’expĂ©rience d’un « suspense paradoxal », fondĂ© sur une contradiction entre son vouloir et son savoir. Il peut Ă©galement connaĂźtre l’attente enthousiaste d’un Ă©lĂ©ment dĂ©jĂ  connu. Cela dit, la possibilitĂ© d’une surprise devient alors nulle, celle-ci Ă©tant liĂ©e Ă  l’infirmation d’une anticipation teintĂ©e d’une « vĂ©ritable » incertitude. Baroni justifie le traitement Ă  part de la surprise du fait que,

comparativement au suspense ou Ă  la curiositĂ©, [elle] est une Ă©motion Ă©phĂ©mĂšre, qui se dĂ©finit essentiellement par le moment de son surgissement et non par sa durĂ©e ; par consĂ©quent, cette Ă©motion n’est pas en mesure de configurer une intrigue, mais plutĂŽt de connoter ses "moments forts" qui correspondent souvent au surgissement du "noeud" et du "dĂ©nouement" (p. 296).

12Sur ces considĂ©rations thĂ©oriques, lesquelles achĂšvent de prĂ©ciser le modĂšle proposĂ© par La tension narrative, Baroni s’emploie finalement Ă  mettre son modĂšle Ă  l’épreuve. Revendiquant le caractĂšre transgĂ©nĂ©rique de son approche, il analyse des systĂšmes sĂ©miotiques variĂ©s : affiche publicitaire, bande dessinĂ©e, cinĂ©ma, conte et nouvelle littĂ©raire. C’est lĂ  montrer, indirectement, notre intĂ©rĂȘt, voire notre fascination indĂ©fectible pour le rĂ©cit :

En dehors de tout calcul rhĂ©torique concernant les effets que peut produire la mise en intrigue, au-delĂ  de toute stratĂ©gie communicationnelle ou commerciale, l’intĂ©rĂȘt commun que partagent le narrateur et son auditoire envers ce qui "fait Ă©vĂ©nement" dans la vie, ce qui se manifeste par l’éclat ou la saillance d’un survenir imprĂ©visible ou mystĂ©rieux, nous paraĂźt ĂȘtre une garantie suffisante pour remplir les conditions de succĂšs de la narrativité : cet intĂ©rĂȘt partagĂ© Ă  l’intĂ©rieur de la relation interlocutive dĂ©finit un a priori de la narrativitĂ© dans lequel sa configuration prototypique se trouve pour ainsi dire prĂ©formĂ©e (p. 406-407).

13En somme, la tension narrative assurerait la « survie » du rĂ©cit parce qu’elle stimule l’intĂ©rĂȘt pour une intrigue qui rompt avec la routine et le connu du quotidien.

14Or, si la tension narrative agit comme gage de l’unitĂ© du rĂ©cit, on peut se demander de quelle façon, autrement que par la nĂ©gative, l’auteur qualifierait les rĂ©cits contemporains oĂč cette tension structurante est globalement absente. Certes, elle fait partie de l’horizon d’attente de l’interprĂšte qui, parce qu’il l’anticipera et, mĂȘme, la traquera, en Ă©prouvera l’action diffuse. Cependant, il nous semble que cela n’explique pas pour autant selon quel(s) autre(s) paramĂštre(s) les rĂ©cits du quotidien, par exemple, s’organisent. Quel suspense, quelle curiositĂ©, quelle surprise, quelle incertitude peut Ă©prouver l’interprĂšte d’un rĂ©cit oĂč il n’y a pas de vĂ©ritable nƓud Ă  dĂ©nouer, oĂč il n’y a pas de zones indĂ©terminĂ©es ou obscures qui encouragent les anticipations ? Aussi gĂ©nĂ©ral que se veut le modĂšle proposĂ© par Baroni, il reste qu’il tend Ă  accuser un certain dĂ©calage avec la pratique actuelle – ou, du moins, une partie de celle-ci. Il rĂ©affirme une conception forte et resserrĂ©e du rĂ©cit au moment mĂȘme oĂč celui-ci multiplie les remises en question, use de stratĂ©gies qui freinent le parcours vectoriel et empĂȘchent la rĂ©alisation de son unitĂ©, cherche Ă  Ă©branler ses fondements qui font autoritĂ© ; au moment, bref, oĂč le rĂ©cit aura si peu Ă©tĂ© rĂ©cit selon les critĂšres reconnus, c’est-Ă -dire un discours qui s’élabore sur des principes structurants de vectorialisation, de tĂ©lĂ©ologie et de complĂ©tude.

15La richesse et la clartĂ© de la rĂ©flexion de Baroni ne sont pas remises en cause ; elle contribue Ă  actualiser les thĂ©ories du rĂ©cit en rĂ©habilitant des traits nĂ©gligĂ©s par les modĂšles antĂ©rieurs. Cela dit, elle ne semble pas adaptĂ©e aux enjeux actuels, sinon sur un mode nĂ©gatif. En ce sens, l’étude de Johanne Villeneuve, dont les ambitions, dans Le sens de l’intrigue5, croisent celles de Baroni, nous apparaĂźt plus Ă©clairante. À la question que Schaeffer jugeait fondamentale pour toute thĂ©orie du rĂ©cit, celle de l’intĂ©rĂȘt et du plaisir pris Ă  la lecture d’un rĂ©cit, Villeneuve pose Ă©galement l’hypothĂšse d’une dynamique tensive, mais en en refusant l’action conciliatrice. Sans nier la fonction de concordance, elle concĂšde aux discordances un pouvoir d’attraction qui aurait valeur de mise en intrigue, c’est-Ă -dire que tout dĂ©sir de narrer (et de lire) reposerait sur les dĂ©sordres du rĂ©cit :

Ce que la mise en intrigue met en commun, elle s’acharne aussi Ă  en exacerber l’incompatible prĂ©sence ; ce qui est ‘‘mis ensemble’’ peut produire du conflictuel, du dĂ©chirement encore plus grand. En quoi les indices du divers et du dĂ©sordre, bien qu’absorbĂ©s dans l’effort de concordance, ne seraient-ils pas, de par la menace qu’ils font peser sur la concordance elle-mĂȘme, l’indice d’un tout autre triomphe ? En vertu de quel dĂ©sir narratif faudrait-il recommencer inlassablement le rĂ©cit des concordances ?6.

16Villeneuve avance que, ce qui intrigue dans les intrigues, ce qui stimule le dĂ©sir narratif, l’imagination et la sensibilitĂ© du lecteur, ce sont davantage les conflits, les mĂ©prises, les doutes, les obsessions, les peurs, les erreurs ; bref, tout ce qui est paradoxe, aporie et impasse, tout ce par quoi « les alliances s’effondrent, les abĂźmes se creusent et les existences se brisent7 ». C’est Ă  cette condition d’impuretĂ© que le rĂ©cit offre la possibilitĂ© de tant de recommencements dans son geste de raconter. On s’interrogera, dĂšs lors, sur les raisons qui motivent Baroni et d’autres chercheurs Ă  « recommencer inlassablement le rĂ©cit des concordances ».