Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 6
Pascale Fautrier

Qui a peur d’Emma Bovary ?

Jacques RanciÚre, Politique de la Littérature, Paris : Galilée, coll. "La philosophie en effet", 2007, 231 p., EAN 9782718607351.

1 « Comment organise-t-on la perception de son monde dans un espace donnĂ©, comment relie-t-on une expĂ©rience sensible Ă  des modes d’interprĂ©tation intelligibles » : voilĂ  comment Jacques RanciĂšre formule la problĂ©matique centrale de son Ɠuvre, celle du partage du sensible1.

2Il prĂ©cise que ses recherches ont dĂ©bouchĂ© sur une double « thĂ©orisation de la politique en termes de conflits entre des mondes perceptibles, et de l’esthĂ©tique en termes de rupture sensible : c’est-Ă -dire de dĂ©finition d’un champ d’expĂ©rience en rupture avec les autres champs d’expĂ©rience ».

3Dans son dernier livre, Politique de la littĂ©rature, le philosophe propose de penser la distance entre la « scĂšne politique dĂ©mocratique » et la « littĂ©rature » comme « rĂ©gime nouveau d’identification de l’art d’écrire » nĂ© en France vers 1802 avec le texte inaugural de Mme de StaĂ«l : De la littĂ©rature (1802). 

4Issue de la RĂ©volution française, la littĂ©rature relĂšverait d’un autre « partage du sensible » que la « parole dĂ©mocratique » inventĂ©e par les orateurs rĂ©volutionnaires. Elle aurait sa politique propre telle qu’elle n’a pas cours sur la scĂšne dĂ©mocratique.

5Nous verrons que c’est dans son rapport Ă  la vĂ©ritĂ© et Ă  la connaissance — au sujet de la connaissance — que la littĂ©rature Ă  la fois se noue Ă  et se disjoint du politique.

6Mais avant de dĂ©finir avec RanciĂšre ce qu’est cette politique de la littĂ©rature, il faut prĂ©ciser ce que le philosophe entend par politique et par littĂ©rature.

7Dans La Haine de la dĂ©mocratie, paru en 2005, le philosophe montrait que le « principe dĂ©mocratique » se dĂ©finit par l’absence de titre Ă  gouverner : la dĂ©mocratie est par essence le gouvernement de « n’importe qui ». La politique elle-mĂȘme naĂźt lorsque la question de la gouvernance se pose de maniĂšre autonome par rapport Ă  la sphĂšre sociale et ses hiĂ©rarchies instituĂ©es2. Elle est donc liĂ©e intrinsĂšquement, comme mode d’intelligibilitĂ© du monde et rĂ©gime de signification, Ă  la « dĂ©mocratie » et Ă  sa nĂ©gociation par la prise de « parole » sur le forum.

8RanciĂšre reprend la formule aristotĂ©licienne selon laquelle les hommes sont des ĂȘtres politiques parce qu’ils possĂšdent la parole qui permet de discuter du juste et de l’injuste – alors que les animaux possĂšdent seulement le cri qui exprime le plaisir ou la peine. L’enjeu de la parole dĂ©mocratique est pour les individus de prendre le temps de prouver qu’ils sont des ĂȘtres parlants participant Ă  un monde commun et non des animaux furieux, souffrants ou jouissants.

9L’acte dĂ©mocratique majeur pour RanciĂšre est l’invention des mots par lesquels ceux qui ne comptent pas parviennent Ă  se faire compter. La scĂšne inaugurale en est la rĂ©ponse de Blanqui Ă  la question du juge qui lui demande sa fonction dans la sociĂ©té : « prolĂ©taire ». Ce nom est le signe mĂȘme du « dissensus politique » propre Ă  la sociĂ©tĂ© censitaire du Second Empire.

10La parole dĂ©mocratique est donc un processus de subjectivation instituant des collectifs nouveaux oĂč « n’importe qui » doit trouver la possibilitĂ© de se faire entendre, nommer. L’enjeu de la mĂ©sentente politique propre Ă  la dĂ©mocratie est la reconfiguration du champ des objets et des acteurs politiques. La sphĂšre publique (mĂ©diatique si l’on veut) tend Ă  conforter les hiĂ©rarchies sociales instituĂ©es : l’activitĂ© politique dĂ©mocratique consiste donc Ă  contester aux mieux nĂ©s, aux plus riches, aux mieux instruits le monopole de la parole publique et la capacitĂ© Ă  gouverner.

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12La rhĂ©torique propre Ă  la parole dĂ©mocratique perpĂ©tue nĂ©cessairement certains traits de la rhĂ©torique ancienne liĂ©e par essence Ă  l’activitĂ© politique : le privilĂšge accordĂ© Ă  la parole vivante sur l’écriture, la liaison nĂ©cessaire entre signification et volontĂ© de signifier, la valorisation de la fonction pragmatique du langage (son pouvoir, ce que le langage fait) dans une relation d’adresse de volontĂ© Ă  volontĂ©. La parole politique est action (dĂ©cision, jugement), elle est l’apanage de ceux qui ne veulent pas ĂȘtre confinĂ©s Ă  la seule reproduction de la vie.

13De mĂȘme, si chez Aristote la poĂ©tique se dĂ©finit par la fiction (soit une « imitation d’hommes qui agissent »), c’est que l’empiricitĂ© de la vie est rĂ©putĂ©e inracontable, hasardeuse, sans nĂ©cessitĂ© organique. Le chapitre 9 de la PoĂ©tique d’Aristote dessine les contours d’un savoir rationnel implicite Ă  l’enchaĂźnement des « actions » hĂ©roĂŻques qui fait la supĂ©rioritĂ© du « poĂšme » sur l’ « histoire » (le simple rĂ©cit de la succession des faits).

14L’ordre reprĂ©sentatif classique propre aux Belles-Lettres jusqu’à la RĂ©volution française institue donc une hiĂ©rarchie politique des sujets (hiĂ©rarchie des genres) et des actants dont les capacitĂ©s oratoires sont immĂ©diatement liĂ©es aux capacitĂ©s d’action. Le raffinement rhĂ©torique « noble » tranche sur le langage trivial et la vie « prosaĂŻque » du vulgaire, censĂ© vivre dans une immĂ©diatetĂ© qui Ă©chappe Ă  la rationalitĂ©.

15Cette politique des Belles-Lettres est celle de la rhĂ©torique politique de la RĂ©publique platonicienne : elles prĂ©supposent toutes deux une supĂ©rioritĂ© essentielle du monde de l’action sur la vie. Sa poĂ©tique est l’art de transformer la vie-zoĂ© en vie-bios, hĂ©roĂŻque chez Aristote ou exemplaire chez Plutarque. Or la capacitĂ© Ă  gouverner dans le modĂšle rĂ©publicain requiert prĂ©cisĂ©ment pour les acteurs politiques de constituer en rĂ©cit exemplaire les faits et gestes de leur vie.

16La RĂ©publique depuis Platon, explique RanciĂšre dans La Haine de la dĂ©mocratie, est le nom d’un modĂšle d’institutions, de lois et de mƓurs qui vise Ă  approprier les savoirs aux rangs et aux fonctions sociales des individus et en consĂ©quence prioritairement Ă  dĂ©finir, contrairement au principe dĂ©mocratique, un titre Ă  gouverner, dont le rĂ©cit de vie « hĂ©roĂŻque » est le garant3.

17C’est donc avec cette politique rĂ©publicaine des Belles-Lettres que rompt aussi bien la parole dĂ©mocratique des orateurs rĂ©volutionnaires que la littĂ©rature post-rĂ©volutionnaire.

18La rhĂ©torique proprement dĂ©mocratique a en effet pour fonction de dĂ©tourner la capacitĂ© oratoire et rhĂ©torique, le pouvoir de la parole – la parole-action – au profit de « n’importe qui » : RanciĂšre explique que les orateurs de la rĂ©volution française ont soustrait le pouvoir pragmatique de la parole aux hiĂ©rarchies instituĂ©es par l’Ancien RĂ©gime et l’ont dĂ©tournĂ©e Ă  leur propre profit.

19William Marx se demandait dans son excellent compte-rendu pour Le Monde si l’historicitĂ© de ce « partage du sensible » dĂ©fini par RanciĂšre sous le nom de littĂ©rature n’était pas dĂ©sormais caduque.

20Je crois plutĂŽt que RanciĂšre a l’ambition de saisir l’enjeu trans-historique de ce qui lie littĂ©rature et politique : Ă  savoir le statut du langage.

21Le philosophe rĂ©cuse le paradigme qu’il appelle moderniste, selon lequel l’écriture propre Ă  la littĂ©rature rendrait le langage Ă  la puretĂ© de la matĂ©rialitĂ© signifiante : il refuse de dĂ©finir la modernitĂ© littĂ©raire par la mise en Ɠuvre d’un usage intransitif du langage opposĂ© Ă  son usage communicatif vulgaire ou prosaĂŻque.

22Le paradigme moderniste a pu permettre d’opposer drastiquement politique et littĂ©rature en ce que le premier relĂšverait d’un usage communicatif du langage : les deux sphĂšres du politique et du littĂ©raire se trouvant ainsi complĂštement disjointes, et toute intrusion du politique dans le domaine littĂ©raire Ă©tant interprĂ©tĂ©e comme une instrumentalisation.

23Il a pu tout aussi bien, dans d’autres courants (par exemple celui que l’on peut rattacher Ă  la revue Tel Quel) affirmer plus ou moins « autoritairement » une solidaritĂ© entre intransitivitĂ© littĂ©raire et matĂ©rialisme dialectique, l’affirmation du primat matĂ©rialiste du signifiant Ă©tant censĂ©e relever de la mĂȘme rationalitĂ© matĂ©rialiste que la pratique rĂ©volutionnaire.4

24Le concept de littĂ©raritĂ© permet Ă  RanciĂšre de passer aux oubliette de l’Histoire ces deux aberrations idĂ©ologiques, apolitisme forcenĂ© des tenants de la LittĂ©rature pure ou bien assimilation non moins forcenĂ©e de la pratique littĂ©raire Ă  la praxis — c’est Ă  nos yeux l’un des plus grands mĂ©rites de ce livre que d’en finir avec la double impasse de ces deux terrorismes.

25Le philosophe cherche au contraire à définir comme littérarité la condition de possibilité aussi bien de la littérature post-révolutionnaire que de la parole démocratique.

26La littĂ©raritĂ© se dĂ©finit selon lui par le fait qu’elle est le « rĂšgne de l’impropriĂ©tĂ© du langage » (pas de langage propre ni appropriĂ©) et par son rapport Ă  la vĂ©ritĂ© diffĂ©rent de celui des Belles-Lettres et de la poĂ©tique ancienne.

27La littĂ©raritĂ©, ça consiste Ă  parler de n’importe quoi, de n’importe qui, par n’importe quels moyens linguistiques : cette « radicale dĂ©mocratie de la lettre » est seulement soumise Ă  la « capacitĂ© d’appropriation » du lecteur, de l’écrivain, du locuteur quelconque.

28Sur le plan littĂ©raire, cela induit une absence de frontiĂšre entre langage de l’art et langage de la vie quelconque, entre l’écrivain, son personnage et son lecteur.

29Sur le plan politique, la littĂ©raritĂ© est prĂ©cisĂ©ment ce qui permet la promotion politique des ĂȘtres quelconques vouĂ©s Ă  la rĂ©pĂ©tition de la vie, et donc au « n’importe qui » Ă©galitariste et interchangeable.

30Cependant la littĂ©rature entendu comme nouveau rĂ©gime de l’art d’écrire remet en cause le privilĂšge accordĂ© Ă  la parole depuis Platon et essentiel Ă  l’activitĂ© politique dĂ©mocratique : elle se veut absolument « écriture » ou plutĂŽt mĂ©taĂ©criture dĂ©ployant et dĂ©chiffrant des « signes Ă©crits Ă  mĂȘme les choses », faisant parler la langue au-delĂ  de ce qu’elle « veut dire » - au-delĂ  et en deçà donc de toute expression subjective. C’est par lĂ  qu’elle rompt avec la fonction essentiellement subjectivante de la parole dĂ©mocratique.

31L’écrivain devient le gĂ©ologue, l’archĂ©ologue ou le philologue qui fait parler les tĂ©moins muets de l’histoire commune. Tel est le principe du roman rĂ©aliste, explique RanciĂšre : « faire apparaĂźtre l’univers de la rĂ©alitĂ© prosaĂŻque comme un immense tissu de signes, de ruines et de fossiles qui porte Ă©crite l’histoire d’un temps, d’une civilisation, d’une sociĂ©tĂ©. » Cette machine Ă  « faire parler la vie » se veut Ă  la fois « plus muette et plus parlante » que la parole dĂ©mocratique.

32Comme on sait, la logique des actions dans la poĂ©tique ancienne (celle qui est Ă©noncĂ©e au chapitre 9 de la PoĂ©tique d’Aristote) ne relĂšve pas d’un jugement de vĂ©rité : la « vraisemblance » de la fiction n’est pas susceptible d’ĂȘtre vĂ©rifiable sur le plan des faits, sa valeur se situe sur le plan exemplaire de la subjectivation morale dont les hĂ©ros dessinent les limites socialement acceptables.

33RanciĂšre montre que la rĂ©volution littĂ©raire (la littĂ©raritĂ©), en dĂ©sajustant les corps (et les volontĂ©s) des significations et en inventant de nouvelles « rĂšgles d’adĂ©quation entre la signifiance des mots et la visibilitĂ© des choses », obĂ©it Ă  une contrainte heuristique et hermĂ©neutique qui fait d’elle la condition de possibilitĂ© de l’histoire savante, de l’histoire des mentalitĂ©s, de la sociologie, de la science marxiste, de la science freudienne, de la linguistique.

34Il s’agit de lire les lois d’un monde Ă  mĂȘme le corps des choses banales et des mots sans importance par-delĂ  tout impĂ©ratif moral et tout objectif pragmatique, c’est-Ă -dire de chercher Ă  interprĂ©ter le monde en faisant abstraction des apparences illusoires subjectives du dĂ©sir et des intĂ©rĂȘts individuels. Une certaine idĂ©e des sciences sociales s’est fondĂ©e là : la science dĂ©mystificatrice dĂ©voile la tromperie sociale en montrant l’interaction complexe des intĂ©rĂȘts individuels.

35L’histoire des ĂȘtres de fiction et des individus rĂ©els relĂšve dĂ©sormais du mĂȘme principe d’intelligibilitĂ© et de la mĂȘme exigence Ă©pistĂ©mologique : la connaissance des perceptions, des fantaisies et des Ă©tats communs Ă  tous. L’ancien systĂšme de correspondances entre traits d’expression et sentiments, entre actions et qualitĂ©s de l’actant (qualitĂ©s ou titres Ă  gouverner par exemple) ne fonctionne plus. La littĂ©raritĂ© suspend Ă  la fois l’impĂ©ratif moral de l’exemplaritĂ© et l’impĂ©ratif politique monarchiste ou rĂ©publicain de l’exceptionnalitĂ©.

36La littĂ©rature post-rĂ©volutionnaire, quant Ă  elle, supprime, comme la parole dĂ©mocratique, toute hiĂ©rarchie a priori entre actants (et sujets) nobles et vulgaires : « ce qui fait la texture de l’Ɠuvre littĂ©raire ce n’est pas son « sujet » c’est le « style », cette « maniĂšre absolue de voir les choses », Ă©crit Flaubert.

37La LittĂ©rature selon RanciĂšre est un rĂ©gime d’identification historique de l’art d’écrire qui s’oppose aux Belles-Lettres aussi bien qu’à la parole dĂ©mocratique parce que s’y trouve ruinĂ©e la supĂ©rioritĂ© de l’action sur la vie, le privilĂšge accordĂ© Ă  la parole vivante sur l’écriture, la liaison nĂ©cessaire entre signification et volontĂ© de signifier, la valorisation de la fonction pragmatique du langage (son pouvoir, ce que le langage fait) dans une relation d’adresse de volontĂ© Ă  volontĂ©

38Il y a donc une politique de la littĂ©rature distincte de la politique inhĂ©rente Ă  la parole dĂ©mocratique aussi bien que de l’ancienne politique rĂ©publicaine.

39La littĂ©rature valorise la vie nue en tant que telle, sans chercher, comme la rhĂ©torique dĂ©mocratique Ă  transformer la vie-zoĂ© en vie-bios, la vie nue en discours performatif : son objet n’est pas la subjectivation politique d’acteurs nouveaux comme c’est le cas du discours politique dĂ©mocratique.

40La vĂ©ritĂ© littĂ©raire c’est que n’importe quoi arrive Ă  n’importe qui : la littĂ©raritĂ© en finit avec toute hiĂ©rarchie des Ă©vĂšnements, des caractĂšres et des vies.

41Ce nouveau régime de la vérité est ce qui rend possible aussi bien le régime démocratique de la subjectivation politique ouverte à tous que la littérature nouvelle et la science : nous allons voir à présent ce qui distingue par exemple la vérité littéraire, de la vérité historique ou de la vérité freudienne.

42Dans son article « L’historien, la littĂ©rature et le genre biographique », RanciĂšre montre que le principe mĂȘme du discours historique moderne est en effet la gĂ©nĂ©ralisation d’un vĂ©cu « historique » Ă  partir de traces de vies quelconques, observĂ©es comme telles, par-delĂ  tout jugement moral ou toute exigence d’exceptionnalité : la biographie, genre hybride entre la littĂ©rature et l’histoire, est donc le discours nouveau qui permet de constituer l’histoire comme une science.

43Cependant la biographie littĂ©raire se distingue de la biographie historique par le fait que pour l’histoire savante, le micro-Ă©vĂšnement ou le fait de vie biographique renvoie encore Ă  une exemplaritĂ© non plus morale certes mais scientifique : dans l’évĂšnement se lisent des conditions gĂ©nĂ©rales d’existence, d’organisation sociale ou des faits de mentalitĂ© collective. Si l’Histoire savante renonce dans la foulĂ©e de la LittĂ©rature Ă  la sĂ©paration vie/action et Ă  la hiĂ©rarchie inhĂ©rente entre les hommes d’action et les hommes vouĂ©s Ă  la reproduction de la vie et si elle rompt en consĂ©quence avec l’histoire Ă©vĂšnementielle des Chroniques de la vie des « Grands » Ă©chappant ainsi Ă  la tradition poĂ©tique des actions mĂ©morables, elle se doit de chercher, contrairement Ă  la littĂ©rature, les « lois de l’histoire » - qui sont d’ailleurs en fait, remarque RanciĂšre, les mĂȘmes que celles des sciences sociales voisines, la sociologie ou l’économie.

44Deux voies s’ouvrent Ă  l’historien : soit reconstruire un « vĂ©cu » exemplaire Ă  partir de donnĂ©es objectives (actes d’état-civil etc.) dont le but est de donner Ă  voir un « paysage de vie », comme le fait Alain Corbin dans Le monde retrouvĂ© de Louis-François Pinagot ; soit comme le Foucault de la « Vie des hommes infĂąmes » publiant les rĂ©cits de vie du parricide Pierre RiviĂšre ou de l’hermaphrodite Herculine Barbin, opposer aux biographies recomposĂ©es Ă  partir de « traits de vĂ©cu » des « vies-poĂšmes » qui ne se laissent lire que par la trace d’écriture qu’elles nous ont laissĂ©e.

45Le risque de la premiĂšre dĂ©marche est selon RanciĂšre de prĂ©supposer un « vĂ©cu » et un « discours » propre Ă  tel type de situation sociale et historique, en faisant l’économie d’analyser la spĂ©cificitĂ© subjective des trajets individuels.

46En ce qui concerne Foucault, rappelons que les rĂ©cits personnels qu’il publie relĂšvent selon le philosophe de « dispositifs d’écriture » qui assurent au « bio-pouvoir » un contrĂŽle sur les vies quelconques prĂ©cisĂ©ment en les poussant Ă  se raconter, et en dĂ©chiffrant dans la singularitĂ© de ces discours les symptĂŽmes de l’anormalitĂ©, la preuve de la nĂ©cessitĂ© de l’exclusion.

47RanciĂšre objecte Ă  l’interprĂ©tation foucaldienne que ces rencontres brutes vie/Ă©criture ne sont pas le simple effet des institutions d’écriture mais qu’elles tĂ©moignent d’un conflit entre deux maniĂšres de parler, la maniĂšre qui convient Ă  la vie vouĂ©e Ă  la production et la vie vouĂ©e Ă  la reproduction. Ce sont ces traces de la conflictualitĂ© entre expĂ©rience et mise en rĂ©cit de l’expĂ©rience qu’il analysait quant Ă  lui dans sa Nuit des prolĂ©taires.

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49Quelle que soit la voie choisie par l’historien, RanciĂšre en appelle Ă  une « critique de la raison biographique » qui interroge les conditions de la subjectivation des donnĂ©es objectives comme de l’objectivation du vĂ©cu subjectif. Le constat doit ĂȘtre fait d’un nĂ©cessaire entrelacement entre le rĂ©el et le fictif dans le discours historique savant : « dire que l’histoire ne fait pas de littĂ©rature c’est simplement dire qu’elle ne veut pas savoir qu’elle en fait ». Certes le discours historique est, comme la littĂ©rature et Ă  son exemple, un discours sur la vie censĂ© s’affranchir de l’exemplaritĂ© morale ou politique, mais la nĂ©cessitĂ© scientifique de faire signifier sur un plan universel renvoie cependant Ă  l’ancienne poĂ©tique des actions, c’est-Ă -dire Ă  un travail de rationalisation de l’expĂ©rience personnelle – c’est-Ă -dire de vraisemblabilisation.

50Le biographique et l’autobiographique se trouvent donc en fait Ă  la charniĂšre de deux poĂ©tiques oĂč le petit fait vrai est toujours menacĂ© sur le plan rhĂ©torique de n’ĂȘtre qu’un « effet de rĂ©el » propre Ă  justifier les violences les plus flagrantes faites Ă  la rĂ©alitĂ© pour satisfaire l’hypothĂšse d’un quelconque « vĂ©cu » gĂ©nĂ©ralisable.

51La littĂ©rature telle que RanciĂšre l’entend, Ă©chappe en revanche aux hypothĂšses fictionnelles et/ou scientifiques d’une logique du vĂ©cu ou des actions, et partant aux procĂ©dures de contrĂŽle morales, sociales, politiques qui leur sont inhĂ©rentes, prĂ©cisĂ©ment parce qu’elle n’a pas pour fonction essentielle la mise en commun et la rationalisation de l’expĂ©rience personnelle. Sa spĂ©cificitĂ© est le travail analytique de dĂ©liaison des perceptions et de la volontĂ©, des affects et de leur cristallisation en sentiments ou en actions.

52Or ce travail de dĂ©liaison est prĂ©cisĂ©ment ce que les contempteurs de la « littĂ©rature » au nom de l’ancien ordre des Belles-Lettres nommĂšrent au XIXe siĂšcle le « mal dĂ©mocratique5 ». A. de Pontmartin Ă©crit par exemple Ă  propos du roman de Flaubert, son contemporain : « Madame Bovary, c’est l’exaltation maladive des sens et de l’imagination dans la dĂ©mocratie mĂ©contente. »

53Le mal dont souffrent les individus du mĂ©contentement dĂ©mocratique, d’autres contemporains de Flaubert lui donnent le nom d’ « hystĂ©rie ». Le terme dĂ©signe dans sa plus grande gĂ©nĂ©ralitĂ© « la façon dont les corps souffrent d’une maladie qui n’a pas de cause organique mais qui est provoquĂ©e par un excĂšs de pensĂ©e et de dĂ©sirs.

54L’écrivain, explique RanciĂšre, se fait soit le « chantre Ă©pique de cette maladie et donc son complice » (Balzac), soit le mĂ©decin lui-mĂȘme atteint du mal qu’il veut soigner (Zola). À moins que, comme Flaubert ou Proust, il pense la littĂ©rature comme le traitement spĂ©cifique de cette maladie.

55La littĂ©rature aurait donc pour prĂ©occupation spĂ©cifique une certaine maladie de la pensĂ©e propre Ă  l’ñge dĂ©mocratique : la possibilitĂ© thĂ©orique, proprement dĂ©mocratique, d’un accĂšs de tous au mĂȘme Ă©ventail proprement humain (et non plus rĂ©servĂ© aux individus « nobles » vouĂ©s Ă  la dĂ©cision et Ă  l’action) de passions, affolerait les individus qui n’ont pas les moyens sociaux de rĂ©alisation de leurs dĂ©sirs.

56De plus, en tant qu’elle est elle-mĂȘme un travail de dĂ©chiffrement des signes cachĂ©s derriĂšre la parade sociale, la pratique littĂ©raire participerait de cette « toute-puissance de la pensĂ©e » qui est le fond du mal « hystĂ©rique » en mĂȘme temps que le principe mĂȘme de la « littĂ©rarité ».

57La stratĂ©gie « thĂ©rapeutique » de Flaubert, de Proust ou de MallarmĂ©, serait alors de combattre le mal par le mal, et d’aller au bout de la disjonction entre signes et volontĂ©, la volontĂ© Ă©tant en quelque sorte « vaincue par son excĂšs », la « parole essentielle » entendue au bout de ce chemin de prolifĂ©ration des signes ne « voulant rien dire ». RanciĂšre suggĂšre que Flaubert et ses dĂ©tracteurs partagent en fait le mĂȘme diagnostic Ă  propos d’Emma Bovary : elle est le symptĂŽme et la victime d’une sociĂ©tĂ© de l’ « excitation » (le mot est de Taine) devenue un tumulte incessant de pensĂ©es et de dĂ©sirs.

58De ce voyage au bout de la volontĂ© hermĂ©neutique et heuristique, « hystĂ©rique », ne subsisteraient, diamants purs, que l’absoluitĂ© du « style » et la sensation ou la singularitĂ© extatique du micro-Ă©vĂšnement.

59Pour Flaubert, inauguralement et exemplairement, « tout parle Ă©galement, aucune chose ne parle plus qu’une autre » et les signes sont « pĂ©trifiĂ©s » en Ă©tats de choses Ă  dĂ©crire en tant que tels comme pures « heccĂ©itĂ©s ». Ainsi, si la fixation du regard sur l’éclat d’un ongle ou une goutte de neige fondue sur la moire d’une ombrelle sont encore liĂ©s pour Emma Bovary Ă  l’évĂšnement que l’on nomme amour, ces micro-Ă©vĂšnements ou heccĂ©itĂ©s ne se prĂȘtent plus pour Flaubert, et idĂ©alement pour son lecteur, Ă  aucun dĂ©chiffrement moral : « La littĂ©rature est la vraie vie qui nous guĂ©rit des malentendus de la fiction amoureuse comme de la fiction politique ».

60Ainsi la « vĂ©ritĂ© littĂ©raire » ne serait celle du « fait vrai » que dans la mesure oĂč elle ne se cristalliserait plus en qualitĂ©s de sujets ou d’objets de dĂ©sir Ă  possĂ©der – dans la mesure oĂč elle renoncerait Ă  toute subjectivation psychologique ou politique, se confondant avec la pure « beautĂ© fluide, collective, mobile » (Proust), impersonnelle.

61RanciĂšre va jusqu’à parler de « bonne schizophrĂ©nie » pour qualifier cette thĂ©rapeutique de l’hystĂ©rie propre Ă  la littĂ©rature analytique, « bonne » seulement dans la mesure oĂč l’écrivain est encore en mesure pour son propre compte de « rĂ©-enchaĂźner les Ă©lĂ©ments dĂ©liĂ©s » (Proust, Flaubert) et de ne pas perdre de vue sa propre subjectivation : construire un livre. 

62Le personnage de Rhoda, dans Les Vagues de Virginia Woolf, qui « veut rompre avec l’insanitĂ© de l’existence personnelle », et se trouve happĂ© par la dissociation, mourant sans avoir pu devenir Ă©crivain, s’en trouve ĂȘtre la figure-limite : RanciĂšre affirme qu’avec Virginia Woolf « La mort du personnage [en l’occurrence Rhoda] peut encore sauver le narrateur [Bernard dans Les Vagues], elle ne peut plus sauver l’écrivain ».

63Il y aurait donc une historicitĂ© de cette thĂ©rapeutique littĂ©raire analytique qui serait par ailleurs, explique RanciĂšre, la condition de possibilitĂ© de la pensĂ©e freudienne : la « vĂ©ritĂ© freudienne », explique-t-il, Ă  savoir la vĂ©ritĂ© du symptĂŽme, ne se lit comme vĂ©ritĂ© que dans la mesure oĂč la littĂ©rature a dĂ©jĂ  imposĂ© une nouvelle forme de vĂ©ritĂ© des histoires, capable de dĂ©chiffrer les contradictions insurmontables entre dĂ©sir et action, les chemins tortueux qui permettent de remonter des actions Ă©nigmatiques aux dĂ©sirs contrariĂ©s.

64La « vĂ©ritĂ© des histoires » que se racontent les individus et que mettent au jour aussi bien la littĂ©rature que la psychanalyse n’est pas une vĂ©ritĂ© factuelle : elle est la maniĂšre dont disposent Emma Bovary ou l’hystĂ©rique freudienne pour rĂ©-enchaĂźner, faire signifier de maniĂšre acceptable (biensĂ©ante, vraisemblable) les pulsions innommables.

65La thérapie freudienne consiste à dénouer les éléments liés dans les « histoires », à les réenchaßner autrement, pour découvrir finalement la pulsion sexuelle déliée de ses alibis fantaisistes et accepter la défaite de la volonté qui renonce à ses fantaisies.

66Le roman, comme la cure psychanalytique, lorsqu’il s’écrit du point de vue du patient, est le « roman de la volontĂ© dĂ©faite » et du renoncement. S’il s’écrit du point de vue du thĂ©rapeute – il reconduit la volontĂ© « hystĂ©rique » de toute-puissance de la pensĂ©e cherchant Ă  Ă©crire la fable mythique de cette « nouvelle vĂ©rité » que sont
 les romans policiers (ou les rĂ©cits de cure).

67Insistons sur le fait que l’analyse de RanciĂšre vise Ă  interprĂ©ter l’hystĂ©rie d’Emma Bovary comme un mal d’origine politique : l’impossibilitĂ© de combler l’écart entre un certain Ă©tat de la sociĂ©tĂ© et la promesse dĂ©mocratique de l’égalitĂ© et de la souverainetĂ© des « n’importe qui », pouvant thĂ©oriquement accĂ©der au « pouvoir » (c’est-Ă -dire Ă  la possibilitĂ© de confĂ©rer sens et nĂ©cessitĂ© Ă  ses passions et Ă  ses actions).

68En consĂ©quence donc, si on suit bien le philosophe, la vĂ©ritĂ© freudienne aussi bien que les diffĂ©rentes thĂ©rapeutiques littĂ©raires ne seraient que le cache-sexe d’une vĂ©ritĂ© plus profonde : la difficultĂ© Ă  assumer en tant que tel le « mal dĂ©mocratique ».

69Pourtant la littĂ©raritĂ© post-rĂ©volutionnaire se fonde dans la promesse politique dĂ©mocratique d’une souverainetĂ© absolue de la vie, de toute vie. Car telle est au bout du compte la « politique de la littĂ©rature », par-delĂ  les difficultĂ©s de tel ou tel Ă©crivain Ă  assumer le « mal dĂ©mocratique » : faire signifier d’une maniĂšre absolue la vie pure sans viser ni l’exemplaritĂ© morale ni l’exceptionnalitĂ© hĂ©roĂŻque ni mĂȘme la subjectivation politique.

70Ce que RanciĂšre appelle le malentendu littĂ©raire est une forme de dissensus qui rend possible le dissensus dite par RanciĂšre mĂ©sentente politique : elle consiste Ă  crĂ©er des formes d’individualitĂ© nouvelles qui suspendent les formes d’individualitĂ© ou de subjectivation anciennes ou dĂ©jĂ  connues par lesquelles la logique consensuelle noue les corps aux significations. Cependant elle dissout les sujets d’énonciation dans le tissu des percepts et affects de la vie anonyme et cette dĂ©personnalisation tend Ă  invalider les repĂšres de la subjectivation politique, quels qu’ils soient.

71On pourrait rĂ©sumer en disant que la dissidence littĂ©raire n’est pas politiquement rĂ©cupĂ©rable, voire qu’elle s’oppose en tant que telle Ă  la visĂ©e subjectivante de la parole dĂ©mocratique.

72D’oĂč son ambiguĂŻtĂ© et les embarras pour la juger politiquement : elle est jugĂ©e tantĂŽt « rĂ©actionnaire » (Sartre jugeant Flaubert et sa thĂ©rapie du « mal dĂ©mocratique »), tantĂŽt complice du « mal dĂ©mocratique » (Flaubert jugĂ© par ses contemporains qui l’accusent a contrario de complaisance envers les langueurs d’Emma), tantĂŽt rĂ©volutionnaire (les contemporains « modernistes » de RanciĂšre, Badiou par exemple).

73En fait la politique de la littĂ©rature est une mĂ©tapolitique : d’un cĂŽtĂ© elle interprĂšte les signes Ă©crits sur n’importe quel corps selon une logique « dĂ©mocratique » qui induit une Ă©galitĂ© de principe entre n’importe qui et n’importe quoi, de l’autre, elle « dĂ©lie les corps de toutes les significations qu’on veut leur faire endosser », y compris donc politiques.

74La littĂ©rature se noue au politique comme la promesse d’une dĂ©mocratie littĂ©rale qui ne se confondra jamais avec aucun rĂ©gime politique.

75Elle se disjoint du politique par l’analyse qu’elle pratique de toutes les formes de subjectivation – y compris donc la subjectivation politique (mais aussi amoureuse ou glorieuse) : la mĂ©tapolitique de la littĂ©rature consiste prĂ©cisĂ©ment en un travail analytique de dĂ©liaison qui permet au lecteur de se dĂ©faire de toutes les identifications « hystĂ©riques » aux fictions politiques et amoureuses (Ă©piques ou lyriques) proposĂ©es par la tradition des Belles-Lettres.

76Ce qu’on croit entendre, dans cette façon de reposer la question du rapport entre littĂ©rature et politique, c’est que la « parole dĂ©mocratique » ne peut l’ĂȘtre vĂ©ritablement qu’à se confronter avec la dĂ©construction analytique opĂ©rĂ©e par la littĂ©raritĂ© dĂ©mocratique : de nouveaux « sujets » politiques ne peuvent apparaĂźtre que dans la mesure oĂč les anciennes hiĂ©rarchies du noble et de l’ignoble, du visible et de l’invisible sont bouleversĂ©es par la littĂ©rature.

77En revanche l’objet de la littĂ©rature, si elle est fidĂšle Ă  la dĂ©mocratie de la lettre, n’aura jamais Ă©tĂ© de glorifier une communautĂ© nouvelle ni les hĂ©ros de l’émancipation dĂ©mocratique.

78En lisant ci-dessous le rĂ©sumĂ© de quelques « politiques » d’écrivains selon RanciĂšre (MallarmĂ©, Proust, Woolf, Rimbaud, Dos Passos, Brecht, TolstoĂŻ), on pourra se demander si ne se profile pas Ă  l’horizon de ce tableau de la « littĂ©rature » et de son existence historique, le dĂ©sir d’une « littĂ©rature » nouvelle (garderait-elle ce nom) qui, sans renoncer Ă  l’exigence analytique de tout dire Ă  neuf, saurait renouer le lien perdu entre le dĂ©sir de subjectivation et la pure jouissance esthĂ©tique des « heccĂ©itĂ©s » et de l’agencement des micro-Ă©vĂšnements sensibles.

79L’un des problĂšmes d’Emma Bovary est, on s’en souvient, de vouloir vivre comme dans les livres : on remarquera qu’en cela elle est bien l’hĂ©ritiĂšre des orateurs de la RĂ©volution française qui se prenaient volontiers pour le Brutus de Shakespeare ou de Voltaire. Il y a chez Emma Bovary une aspiration proprement politique et dĂ©mocratique Ă  ne pas se contenter de son sort, qui est d’ĂȘtre cantonnĂ©e Ă  la pure reproduction de la vie. Elle aspire Ă  une certaine forme d’action, Ă  se forger un destin, ce dont suicide mĂȘme atteste.

80Mais Flaubert devait-il absolument tuer Madame Bovary ?

81Oui, répond RanciÚre : pour que la littérature ne se confondßt pas avec la politique.

82Le crime absolu est moins aux yeux de Flaubert le mal dĂ©mocratique dont Emma est atteinte (il Ă©crit pour l’en guĂ©rir) que son « refus de sĂ©parer la jouissance matĂ©rielle des biens et la jouissance spirituelle de la littĂ©rature, de l’art, des grands idĂ©aux », et de brouiller ainsi la frontiĂšre entre la littĂ©rature et la vie, entre la littĂ©rature et la politique.

83Ce dont Flaubert se dĂ©fend en tuant Bovary, ce n’est pas de partager son idĂ©al dĂ©mocratique, ni mĂȘme ses rĂȘves petits-bourgeois de possĂ©der les divans en plumes de colibris, des tapis en peau de cygne, les fauteuils d’ébĂšne, les parquets d’écaille des classes supĂ©rieures que l’écrivain confesse, dans un lettre Ă  Louise Collet convoiter. Ce dont il se dĂ©fend, c’est de confondre la « LittĂ©rature » avec les rĂȘveries d’une petite-bourgeoise.

84« Flaubert, Ă©crit RanciĂšre, peut faire de l’art avec la vie d’une fille de paysan pour autant que la fille de paysan peut elle-mĂȘme transformer sa vie en art et l’invention de l’écrivain en maniĂšre de vivre », et c’est bien le problĂšme. Flaubert ne suicide pas Madame Bovary, comme le pensait Sartre, pour se faire complice de la « stratĂ©gie nihiliste » de la bourgeoisie cherchant Ă  endiguer les forces dĂ©mocratiques qu’elle a dĂ©chaĂźnĂ©es ; la « pĂ©trification » littĂ©raire de la vie d’Emma changĂ©e en destin a pour unique fonction de distinguer la bonne maniĂšre (celle de l’écrivain) et la mauvaise maniĂšre de traiter cette indistinction de l’art et de la vie propre Ă  la littĂ©rature.

85À la « maniĂšre absolue de voir les choses » propre Ă  l’écrivain lorsqu’il accĂšde Ă  ce niveau d’impersonnalisation universelle de l’art, la pauvre Bovary se contente de poursuivre ses buts individuels et prend ses dĂ©sirs pour l’art : c’est que, autre faute impardonnable, sa « poĂ©tique » est l’ancienne poĂ©tique des actions et de la grandeur. L’erreur fondamentale d’Emma s’appelle « esthĂ©tisation de la vie » ; on l’appellera plus tard le kitsch. Madame Bovary, premier manifeste anti-kitsch, avant Adorno ou Kundera, condamne son hĂ©roĂŻne Ă  mort pour « crime contre la littĂ©rature ».

86Doublement ringarde pour avoir confondu l’art et la vie, les Belles-Lettres et la littĂ©rature, inapte Ă  transformer ses aspirations en subjectivation politique, poĂ©tiquement rĂ©actionnaire, Emma continue platement, bĂȘtement, Ă  « écrire ses scĂ©narios propres de l’expĂ©rience personnelle dans la toile impersonnelle des micro-Ă©vĂšnements », et s’obstine Ă  « les lier dans la figure d’un sujet de dĂ©sir ».

87Ce qui est en cause, c’est bien le trait dĂ©finitoire de la nouvelle poĂ©tique : l’impersonnalitĂ©. On peut juger comme Sartre que cette dĂ©subjectivation est antipolitique (et qu’elle fait le jeu de la politique rĂ©actionnaire du Second Empire). On peut la juger, comme le fait RanciĂšre, mĂ©tapolitique, puisqu’elle puise au bout du compte aux mĂȘmes sources (la dĂ©mocratie de la lettre) que la politique dĂ©mocratique.

88La littĂ©rature de Flaubert montre l’invivable contradiction qu’il y a Ă  s’affirmer comme sujet nouveau en adoptant les dĂ©sirs des classes dirigeantes et en imitant l’ancienne geste hĂ©roĂŻque des Belles-Lettres (le Pouvoir, la Passion). En forçant un peu le trait, on pourrait dire qu’Emma Bovary selon RanciĂšre, c’est la politique mise Ă  nu (Ă  mort) par son Ă©crivain mĂȘme6.

89RanciĂšre inscrit Proust dans la lignĂ©e de Flaubert et d’une thĂ©rapeutique du « mal » dĂ©mocratique, mais montre qu’il le radicalise en « identifiant l’intrigue fictionnelle Ă  l’intrigue littĂ©raire » : le narrateur est sommĂ© de choisir entre les deux voies qui Ă©taient celles de lÂ â€˜Ă©crivain et du personnage chez Flaubert, Ă  savoir la cristallisation en figures individuelles des sensations isolĂ©es ou bien l’écriture dont l’objet est de rendre la « beautĂ© fluide, collective, mobile ».

90D’autre part, « Proust plus gĂ©nĂ©reux que Flaubert ou plus dialecticien », explique RanciĂšre, offre une voie moyenne entre le refus de l’esthĂ©tisation de la vie et la « maniĂšre absolue de voir les choses » propre Ă  l’écrivain flaubertien : la littĂ©rature est la seule vraie vie, vraiment vĂ©cue et devenue claire pour elle-mĂȘme. Le personnage-narrateur peut ainsi se muer en Ă©crivain (imagine-t-on Emma devenir Ă©crivain ?), et c’est l’objet d’amour qui est sacrifié dans la Recherche : il doit mourir pour que l’illusion sur la vie, pour que l’illusion de l’individualitĂ© soit dĂ©truite.

91USA est pour RanciĂšre « l’Ɠuvre la plus reprĂ©sentative de la littĂ©rature politique du XXiĂšme siĂšcle » : elle tente de recueillir les messages standardisĂ©s du monde pour mieux en produire une critique accusatrice ; en mĂȘme temps, Dos Passos refuse l’hĂ©roĂŻsation et le sentimentalisme. Il aboutit Ă  ce paradoxe qui est une des impasses du rapport entre la littĂ©rature et la politique qu’on ne peut bĂ©nĂ©ficier en mĂȘme temps de la force dĂ©nonciatrice du sens et de la description analytique impersonnelle des faits qui fait ressortir leur non-sens : l’objectivitĂ© analytique efface la diffĂ©rence critique, la critique politique devient indiscernable, remarque RanciĂšre, dans la mesure mĂȘme oĂč toute subjectivation est refusĂ©e aux personnages.

92Rimbaud « excĂšde la dĂ©mocratie de la lettre », juge RanciĂšre, en cherchant Ă  constituer une « nouvelle Ă©criture adĂ©quate Ă  la puissance nouvelle des corps » qui soit « la langue nouvelle du corps collectif », « une poĂ©sie en avant de l’action, un langage accessible Ă  tous les sens chantant les harmonies du nouvel amour et du nouveau corps collectif ». La poĂ©sie de l’ñge littĂ©raire selon Rimbaud, ce serait « la littĂ©rature devenue une puissante machine d’auto-interprĂ©tation et de repoĂ©tisation de la vie, capable de convertir tous les rebuts de la vie ordinaire en corps poĂ©tiques et en signes d’histoire » ; « au temps du futurisme le projet rimbaldien a pu s’accorder au rĂȘve d’une vie nouvelle oĂč art et vie ne seraient plus sĂ©parĂ©s » ; au temps du surrĂ©alisme, Aragon, dans Le Paysan de Paris a conçu une poĂ©tique du magasin-grotte d’Ali Baba qui sera thĂ©orisĂ©e par Benjamin en pensĂ©e du Messie Ă  venir.

93On voit bien le malentendu qu’il y aurait (qu’il y a eu) Ă  identifier cette communautĂ© Ă  venir des corps nouveaux Ă  une quelconque communautĂ© politique nouvelle – peut-ĂȘtre est-ce un sens possible du renoncement de Rimbaud Ă  l’écriture et la raison de l’errance rimbaldienne.

94 

95RanciĂšre reprend ici le mĂȘme type de raisonnement qu’il avait appliquĂ© Ă  Flaubert, et de mĂȘme conteste les analyses sartriennes rĂ©duisant la poĂ©sie mallarmĂ©enne Ă  un partage « aristocratique » entre l’état brut de la parole traitĂ©e par la foule comme un « numĂ©raire facile et reprĂ©sentatif » et l’état essentiel du langage, d’oĂč surgit l’apparaĂźtre mĂȘme des choses.

96L’état essentiel du langage n’est pas pour MallarmĂ© la langue rĂ©servĂ©e de l’élite, objecte RanciĂšre, mais plutĂŽt le Verbe originaire, celui du divin et du prophĂ©tique qui n’a jamais Ă©tĂ© un instrument de communication. C’est ce verbe originaire qu’il s’agit d’arracher au religieux pour « instituer un rĂ©gime nouveau de la communauté ». D’autre part, l’exhumation du langage essentiel va de pair avec le souci du poĂšte de disjoindre les Ă©changes symboliques des Ă©changes purement « économiques » ou sociaux.

97Il y aurait donc, selon RanciĂšre, dans la volontĂ© de dissocier les deux ordres Ă©conomiques du symbolique et du social, quelque chose de grec, et donc de purement politique – et en consĂ©quence, si l’on suit les analyses de RanciĂšre sur le principe dĂ©mocratique comme condition de possibilitĂ© du politique (voir La Haine de la dĂ©mocratie), une exigence proprement dĂ©mocratique.

98À l’appui de cela, RanciĂšre analyse le poĂšme en prose « Conflit » (OC, plĂ©iade Gallimard, p. 355) : le poĂšte ne pouvant « enjamber » la « jonchĂ©e du flĂ©au » de « prolĂ©taires » ivres endormis s’écrit : « Tristesse que ma production reste, Ă  ceux-ci, par essence, [
] vaine » (OC 358).

99MallarmĂ© lit, selon RanciĂšre, dans l’ivresse prolĂ©taire suicidaire une volontĂ© de rupture avec l’ordre Ă©conomique de la reproduction auxquels les ouvriers sont socialement vouĂ©s, et par quoi ils mimeraient l’Ɠuvre du poĂšte.

100Pourtant chacun reste Ă  sa place, le poĂšte en haut qui regarde, l’ouvrier en bas qui dort, et c’est le poĂšte bien sĂ»r qui est en charge d’énoncer le « mystĂšre » de la rĂ©volte prolĂ©taire qui s’ignore. Le poĂšme tient le peuple Ă  distance de lui-mĂȘme, mais c’est prĂ©cisĂ©ment en cela qu’il est proprement littĂ©raire : « ce qui tient le peuple Ă  distance du poĂšme tient le poĂšme Ă  distance de lui-mĂȘme », Ă©crit RanciĂšre (112). Le poĂšme de l’ñge littĂ©raire ne peut chanter la nĂ©gativitĂ© de la rupture symbolique qu’à condition de ne pas la repositiver en Ă©popĂ©e (politique, subjective).

101Ainsi le langage essentiel n’a pas pour fonction, comme le pensait Sartre, de sanctuariser l’art Ă  fin d’édifier une noblesse fantĂŽme gardienne d’un ordre de l’incommunicable destructeur de la parole vivante (politique) qui signifie, tĂ©moigne et engage.

102Le poĂšme mallarmĂ©en serait au contraire la promesse d’un « poĂšme du genre humain » (August Schlegel) sans cesse diffĂ©rĂ©, Ă  distance de lui-mĂȘme, mais pour cela mĂȘme, « condition de possibilité » d’une parole politique vivante Ă  venir, ouverte Ă  tous sujets, « dĂ©mocratique », jamais pĂ©trifiĂ©e en monument littĂ©raire (c’est-Ă -dire en nouvel ordre politique immanquablement autoritaire).

103« Le monde est fait pour aboutir Ă  un beau livre », Ă©crivait MallarmĂ©, Ă  condition que quelqu’un le fasse « parler », pourrait ajouter RanciĂšre. C’est toute la force mais aussi peut-ĂȘtre la faiblesse de son analyse, qui cherche par force Ă  sauver quelque chose de cette « rĂ©volution » du langage poĂ©tique dans quoi sa gĂ©nĂ©ration a cherchĂ© Ă  enrĂŽler un MallarmĂ© qui n’en peut mais.

104On pourrait s’étonner que RanicĂšre rattache TolstoĂŻ et son monument « classique », Guerre et paix, Ă  la littĂ©rature telle qu’il l’entend. Ce serait ne pas avoir compris ses analyses du paradigme moderniste.

105La littĂ©rature naĂźt de la volontĂ© de faire signifier la « vie » et d’en raconter les « histoires » tissĂ©es de la multitude des gestes obscurs des anonymes - par opposition aux anciennes fictions historiographiques des Belles-Lettres retraçant les actions et les passions des puissants.

106Le gĂ©nĂ©ral Koutouzov, cĂ©lĂšbre pour sa stratĂ©gie de la terre brĂ»lĂ©e fatale Ă  l’avancĂ©e des troupes napolĂ©oniennes, fictionnalisĂ© par Tolstoï dans Guerre et paix, apparaĂźt en effet comme le hĂ©ros paradoxal de cette dĂ©faite de l’action : parce qu’il comprend que seule la grande inertie collective des masses dĂ©cide de l’issue de la guerre et non pas les ordres de l’état-major. Son non-vouloir ou son non-agir dĂ©cide pourtant de la victoire russe.

107D’oĂč l’ambiguĂŻtĂ© politique de la littĂ©rature tolstoĂŻenne pointĂ©e par RanciĂšre : d’un cĂŽtĂ© elle prend acte de la rupture dĂ©mocratique dĂ©trĂŽnant l’action des puissants au profit de la multitude obscure des micro-Ă©vĂšnements dont l’Histoire se fait. Aussi anticipe-t-elle la nouvelle histoire scientifique des masses et des cycles longs de la vie matĂ©rielle d’un Marc Bloch et d’un Lucien Febvre, note RanciĂšre.

108D’un autre cĂŽtĂ©, on voit bien comment un Staline a pu « rĂ©cupĂ©rer », matĂ©rialisme historique Ă  l’appui, un tel « hĂ©roĂŻsme » Ă  l’envers : « le pouvoir qui s’exerce au nom de la science de l’histoire et des masses vit nĂ©cessairement de la rĂ©union des puissances que la littĂ©rature s’emploie Ă  disjoindre », Ă©crit RanciĂšre.

109On voit mieux aussi quelle fonction la « politique de la littĂ©rature » peut avoir dans l’économie morale personnelle de Jacques RanciĂšre, qui n’en finit pas de se guĂ©rir de ce qu’il appelle la « croyance marxiste du XXe siĂšcle ».

110RanciĂšre prend Brecht au sĂ©rieux, parce que comme lui-mĂȘme dans le passĂ©, le dramaturge allemand a pris le marxisme et son « cƓur hĂ©gelien » au sĂ©rieux et qu’il a « quelque chose Ă  nous apprendre » sur la « croyance marxiste du XXe siĂšcle ».

111Ce qui intĂ©resse RanciĂšre c’est que l’orthodoxie brechtienne lui semble ĂȘtre toujours tombĂ©e Ă  cĂŽtĂ© tant de ses propres buts que des intĂ©rĂȘts du mouvement qu’il prĂ©tendait servir et que ce malentendu a Ă  voir avec ce qu’il appelle le « malentendu littĂ©raire ».

112Prenons Ă  la racine ce malentendu, par exemple Ă  partir du maĂźtre mot de l’orthodoxie marxiste brechtienne : « production » ; il y a, explique RanciĂšre, deux pensĂ©es de la production issues du marxisme :

113Une pensĂ©e de l’utilitĂ© qui dĂ©finit les moyens optimaux de production de la richesse nĂ©cessaire Ă  la transformation sociale.

114Une pensĂ©e (une Ă©thique) du travail qui considĂ©re la production du point de vue de la perte ou de la reconnaissance du sujet dans son produit ; l’aliĂ©nation signifie chez Marx la perversion fondamentale de la production dans l’échange. Une des politiques issues du marxisme partirait de l’idĂ©e d’une rĂ©appropriation du travail (la praxis) et serait en fait philosophiquement une mĂ©taphysique de la reconnaissance.

115Or c’est bien la pensĂ©e, qu’on peut qualifier de « stalinienne », du productivisme industriel et de la « grande production » (dont on peut retrouver l’équivalent dans le nazisme ou dans le fascisme mussolinien) qui a sĂ©duit les avant-gardes esthĂ©tiques libertaires ou modernistes des annĂ©es 207.

116Ainsi chez Brecht, explique RanciĂšre, on retrouve cet abandon de la mĂ©taphysique de la reconnaissance dans son concept-clĂ© de « distanciation » (Verfremdung), oĂč l’étrangetĂ©, signe d’aliĂ©nation chez Marx, de perte de l’humain dans son produit, se trouve connotĂ© positivement.

117Qu’est-ce que sera un théùtre de la production Ă  l’heure de cet utopisme technocratique rivalisant avec le taylorisme ? Il imposera le primat de la raison et de l’exposition des ressorts sociaux (la description des conditions) sur l’émotion et la reconnaissance (la fameuse « distanciation ») ; il critiquera les illusions de la bontĂ©, du bon sens et de la morale courante, pour mettre en Ă©vidence le point nodal : la transformation des rapports de production, qui a pour condition la politique classe contre classe et l’inflexible discipline collective de parti.

118Or Brecht selon RanciĂšre se rend compte que la pĂ©dagogie analytique des conditions est un dĂ©terminisme et qu’elle exclut toute possibilitĂ© de transformation des individus : RanciĂšre trouve que dans les piĂšces de l’exil Brecht substitue Ă  science de la connaissance des conditions qui jadis opposait la prise de conscience politique aux piĂšges de la morale, une morale nouvelle prenant en compte la dignitĂ© des individus plutĂŽt que les circonstances sociales qui les font : ainsi Ă  l’attitude Ă©quivoque de MĂšre Courage qui tenait Ă  une pensĂ©e-excuse des circonstances, succĂšde la valorisation d’une certaine piĂ©tĂ© fĂ©minine (la Groucha du Cercle de Craie caucasien) parce qu’elle prĂ©sente dans son aveuglement mĂȘme une virtualitĂ© de rĂ©sistance plus grande que celle de la « conscience politique ».

119Brecht dĂ©couvre la valorisation d’un vouloir-vivre plĂ©bĂ©ien comme contrepoids nĂ©cessaire aux nouvelles morales de l’état, fĂ»t-ce de l’État prolĂ©tarien, surtout dans l’ultime pĂ©riode est-allemande. Au fonctionnalisme militant il oppose dĂ©sormais la fonction dialectique du dĂ©sordre, du parasitisme et de la corruption, et l’égoĂŻsme radical (pourtant essence mĂȘme du monde bourgeois) du plĂ©bĂ©ien ou de l’artiste.

120A la « base objective du socialisme » et Ă  la vĂ©nĂ©ration du productivisme industriel, il tente d’opposer dĂ©sormais une Ă©thique nouvelle de l’usage (intĂ©rĂȘt pour l’humanitĂ© des choses : critique de l’identification du socialisme au Grand Ordre) et de la production, au sens second (il Ă©crit dans son journal de travail, mars 1941 : « la lutte vise Ă  libĂ©rer de tous les liens la productivitĂ© de tous les hommes ») : culture artisanale, art, jeu, maquillage, gestus, sont maintenant les Ă©lĂ©ments dominants de l’idĂ©al producteur, production de l’artisan, du paysan, de l’artiste, du joueur, de la femme.

121L’intuition la plus convaincante de cet article de RanciĂšre est cette idĂ©e d’une alliance suicidaire8 entre la premiĂšre « politique littĂ©raire » de Brecht (celle des avant-gardes modernistes en gĂ©nĂ©ral) avec la politique de la « grande production » stalinienne. Ce qu’expĂ©rimenterait Brecht dans ses multiples retournements, c’est d’une part l’impasse d’une certaine pensĂ©e stalinienne de la production « collectiviste », mais c’est d’autre part – et cela nous intĂ©resse davantage ici – de pointer la difficultĂ© de la poĂ©tique littĂ©raire elle-mĂȘme, parce qu’elle a rompu avec la poĂ©tique de l’action et de la subjectivation (ce que RanciĂšre appelle la mĂ©taphysique de la reconnaissance), Ă  se constituer en modĂšle d’une nouvelle Ă©thique de l’usage, de la production et de la transformation individuelle.

122La littĂ©rature ne peut que montrer la diversitĂ© et la rĂ©versibilitĂ© des situations – qui requiĂšrent des morales et des politiques diverses, jamais Une : c’est ce que RanciĂšre appelle l’impuissance du vrai.

123La mĂ©tapolitique de la littĂ©rature est un scepticisme politique radical : il n’y a pas de sociĂ©tĂ© qui puisse rĂ©soudre les contradictions inhĂ©rentes aux rapports de production.

124De ce scepticisme RanciÚre ne conclut pas à un apolitisme : la littérature ouvre cependant aussi la possibilité de penser la signification proprement politique de la dissidence plus ou moins accidentelle des actions individuelles : les individus parviennent toujours à subvertir les ordres les plus implacables.

125RanciĂšre ouvre alors peut-ĂȘtre, Ă  travers cette analyse du dernier Brecht, une voie possible au-delĂ  de la littĂ©rature analytique impersonnelle dans la lignĂ©e de Flaubert et de Proust : une littĂ©rature qui, dĂ©livrĂ©e de la croyance brechtienne en une sociĂ©tĂ© meilleure, sache mettre en scĂšne les parcours erratiques des subjectivations libres dans leurs dĂ©mĂȘlĂ©s avec les pouvoirs collectifs, sans que ces parcours puissent s’identifier Ă  une quelconque politique nationale ou collective, sans renoncer non plus Ă  leur force de dissidence politique.

126Dans l’article qu’il lui consacre, RanciĂšre dĂ©crit la position paradoxale de Borges, un pied dans la littĂ©rature, un pied dans les Belles-Lettres.

127D’une part l’écrivain refuse une certaine rupture avec la tradition littĂ©raire opĂ©rĂ©e selon lui par les « cĂ©nacles parisiens ». Sa critique rejoint la critique des contemporains de Balzac, Hugo, Zola ou d’autres, en ce qu’elle fustige dans la prose « littĂ©raire » française l’excĂšs de choses et l’excĂšs de mots. Borges s’inscrit dans la tradition des Belles-Lettres pour rappeler deux de ses principes que sont la sĂ©lection de la matiĂšre fictionnelle qui doit dĂ©gager de la prolifĂ©ration anarchique et insignifiante de la vie une intrigue bien construite selon un schĂ©ma de causalitĂ© logique et surprenant ; l’expression enfin doit ĂȘtre adĂ©quate Ă  l’intelligence du rĂ©cit et Ă  la communication du sentiment.

128Mais d’autre part, Borges oppose Ă  la « superstition du style » la puissance singuliĂšre du conte tout entiĂšre contenue dans la perfection de son argument.

129C’est dans ce deuxiĂšme aspect de sa critique qu’il rompt avec la tradition des Belles-Lettres et appartient de droit au paradigme littĂ©raire dont il propose une variante.

130D’un cĂŽtĂ© la matiĂšre fictionnelle du conte doit ĂȘtre dĂ©jĂ  donnĂ©e, impersonnelle et immĂ©moriale : le pouvoir de combinaison et de pure crĂ©ation que manifeste le conte est le rĂ©sultat d’une volontĂ© calculatrice transpersonnelle, universelle ; nous retrouvons lĂ  ce dĂ©passement des illusions subjectives lyriques que doit ĂȘtre la littĂ©rature selon Flaubert par exemple.

131D’un autre cĂŽtĂ©, le « conte » borgĂ©sien entend renouer avec l’épopĂ©e : l’un des buts essentiels de la littĂ©rature est de « sauver l’épopĂ©e », Ă©crit Borges.

132En cela il rompt avec le diagnostic flaubertien sur le rapport de la modernitĂ© romanesque Ă  la tradition de l’épopĂ©e – laquelle selon Flaubert « n’est pas un art, mais la constitution radicale de la vie d’un peuple ». RanciĂšre dĂ©finit la « littĂ©rature » comme un rĂ©gime de l’écriture qui rompt cette unitĂ© de la vie et de l’art tout en en cultivant la nostalgie.

133Or Borges, pour Ă©chapper Ă  ce constat de la rupture avec l’unitĂ© perdue et de la nostalgie qui en est consubstantielle, tente une « torsion » particuliĂšre.

134Celle-ci consiste Ă  affirmer qu’il n’y a pas de choses, qu’il n’y a que des Ă©tats, qui ne sont que des rĂȘves, des imaginations : le conteur ou le rĂȘveur est donc lui-mĂȘme rĂȘvĂ© par son rĂȘve ; aucune « vie vĂ©ritablement vĂ©cue» ne serait rĂ©vĂ©lĂ©e par la littĂ©rature, seulement cette chaĂźne infinie de rĂȘveurs rĂȘvĂ©s que sont lecteurs et Ă©crivains.

135On sent le philosophe sĂ©duit par cette humilitĂ© Ă©pique de l’écrivain aveugle qui tente de se faire l’organe par lequel Dieu se prouve Ă  lui-mĂȘme qu’il rĂȘve le monde : Ă  ce prix, qui est peut-ĂȘtre une forme radicale d’athĂ©isme littĂ©raire, Emma Bovary elle-mĂȘme appartient Ă  la grande chaĂźne de rĂȘves rĂȘvĂ©s qu’est le monde humain selon Borges, et dont Flaubert tenait Ă  l’exclure

136La poursuite de l’écriture du monde (fĂ»t-ce un rĂȘve), de l’écriture comme monde vrai ou du monde comme Ă©criture vraie, telle est en tout cas la condition de la littĂ©rature, conclut RanciĂšre et Borges n’y Ă©chappe pas.

137Je finis ici par Virginia Woolf, parce que mĂȘme si RanciĂšre ne lui consacre pas de chapitre, il voit en elle l’ultime borne de la littĂ©rature aprĂšs quoi, peut-ĂȘtre, se fait jour la nĂ©cessitĂ© d’une autre politique, ou d’une autre mĂ©decine, c’est-Ă -dire d’un autre rĂ©gime d’écriture.

138Virginia Woolf est cet Ă©crivain qui Ă©crit Les Vagues et dĂ©lĂšgue Ă  l’un de ses personnages, Rhoda, le rĂŽle de l’écrivain schizophrĂšne qui veut « rompre avec l’insanitĂ© de l’existence personnelle », s’étendre en cercles de plus en plus larges de comprĂ©hension, capables Ă  la fin d’embrasser le monde entier. Briser les barriĂšres de la subjectivitĂ© individuelle et adhĂ©rer aux heccĂ©itĂ©s de la vie prĂ©-individuelle : c’est ce que veut Rhoda comme Flaubert.

139Seulement voilĂ , Rhoda est incapable de surmonter son goĂ»t de la dissociation pour s’atteler Ă  ce travail de liaison qu’est malgrĂ© tout l’écriture : elle meurt. Et c’est Bernard, l’une des six voix narratrices du roman, incapable au contraire de ne pas fixer des identitĂ©s, poursuivant inlassablement quoiqu’un peu bĂȘtement peut-ĂȘtre, le travail de lien et de sens, qui a le dernier mot.

140Avec le rĂ©cit de la vie souffrante de Rhoda s’évanouit, Ă©crit RanciĂšre, la figure de l’écrivain comme schizophrĂšne en bonne santé : « La mort du personnage peut encore sauver le narrateur, elle ne peut plus sauver l’écrivain ».

141On peut regretter le recul historique ou gĂ©nĂ©alogique que prend RanciĂšre par rapport Ă  la posture « littĂ©raire » et Ă  sa revendication d’autonomie vis-Ă -vis du politique. Elle ne permet peut-ĂȘtre pas de porter le fer d’une maniĂšre suffisamment efficace contre une certaine doxa (universitaire aussi bien que journalistique), devenue trĂšs molle, tendant Ă  prĂ©server la « LittĂ©rature » de toutes les atteintes impures du Sens, de l’Histoire et de la Politique – il n’y a guĂšre que Sa MajestĂ© le Sujet Ă  avoir pu crever cette gangue de prĂ©ciositĂ© hypocrite (pour le meilleur du reste et pour le pire).

142La subtilité RanciÚre consiste à prendre son temps pour ne pas froisser la « littérarité » susceptible. Et il a raison : rabattre la question littéraire sur le « tout est politique » des grandes époques marxistes nous ramÚnerait évidemment au degré zéro de la réflexion.

143On peut cependant lĂ©gitiment se demander avec William Marx9, mais d’un autre point de vue, si la « distance oĂč l’on tient aujourd’hui la littĂ©rature issue de la rĂ©volution romantique » n’autorise pas Ă  tenir ces analyses de la « politique de la littĂ©rature » comme relevant d’un monde rĂ©volu.

144Ces « noces lĂ©gendaires du langage et de la dĂ©mocratie » (William Marx) qui sont tout autant, on l’a vu, une force dirimant inlassablement les sphĂšres du littĂ©raire et du politique dans une proximitĂ© autorisant tous les malentendus, nous font entrevoir cependant, c’est en tout cas l’hypothĂšse que je risquerai ici, un autre rapport possible entre littĂ©rature et politique, une autre thĂ©rapeutique littĂ©raire possible, qui aurait retenu la leçon de l’éthique dissensuelle ou dissidente, sans renoncer Ă  se faire « le livre de vie des peuples ».

145Non pas un retour Ă  l’épopĂ©e, mais une Ă©criture qui tente de renouer (comme chez le Simon de La Route des Flandres par exemple) avec une oralitĂ© active, proprement « dĂ©mocratique » (la « mise en circulation d’ĂȘtres parlants en excĂ©dent par rapport Ă  tout compte fonctionnel — économique — des corps » comme l’écrit RanciĂšre). Sans prĂŽner ni Volksgeist ni Zeitgeist, sans souci d’écrire Le Livre. Simplement des voix, parmi d’autres voix – surprenantes comme des contes borgesiens et se rĂȘvant l’une l’autre, sans prĂ©tention Ă  la vĂ©ritĂ© – seulement Ă  
 mot terrible, qu’on ose Ă  peine Ă©crire, si peu « littĂ©raire »  Ă  l’expression d’expĂ©riences singuliĂšres (mais Nathalie Sarraute elle-mĂȘme a-t-elle jamais dit rien d’autre).

146« La littĂ©rature comme telle est nĂ©e avec le renversement poĂ©tique qui a mis l’interprĂ©tation de la vie Ă  la place de la logique des actions. », Ă©crit RanciĂšre : il est peut-ĂȘtre temps (c’est peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  fait, cela a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© fait) d’opposer Ă  cette opposition caduque entre vie et action, une logique des « voix », une pragmatique polyphonique.