
Quâest-ce que le prĂ©romantisme ?
1Quâest-ce que le prĂ©romantisme ? Depuis le colloque de Clermont-Ferrand dirigĂ© par Paul Viallaneix en 1975 et intitulĂ© Le PrĂ©romantisme â HypothĂšse ou hypothĂšque ?, ce dernier nâa cessĂ© dâĂȘtre interrogĂ© dans le souci de valider ou non la pertinence de son appellation pour dĂ©signer une pĂ©riode de lâhistoire littĂ©raire souvent perçue comme hĂ©tĂ©rogĂšne, en transition entre la philosophie des LumiĂšres, le roman sensible et lâavĂšnement du romantisme.
2Cependant, depuis 1975, il manquait un ouvrage qui puisse rendre compte de lâavancĂ©e des rĂ©flexions universitaires dans le domaine. Câest dĂ©sormais chose faite avec lâensemble dâĂ©tudes dirigĂ©es par Eric Francalanza et intitulĂ© Le PrĂ©romantisme. Une esthĂ©tique du dĂ©calage. Lâapproche utilisĂ©e pour aborder cette pĂ©riode de lâhistoire littĂ©raire est novatrice : en rĂ©flĂ©chissant autour de la notion de dĂ©calage, soigneusement distinguĂ©e de celle dâĂ©cart, il sâagit de sâinterroger initialement sur la validitĂ© mĂȘme de lâappellation « prĂ©romantisme » : est-elle opĂ©ratoire ? Faisant le bilan historiographique de la rĂ©flexion critique en la matiĂšre, Eric Francalanza envisage le prĂ©romantisme comme « la reprĂ©sentation dâun espace-temps particulier » qui outrepasse la simple idĂ©e dâun « jeu entre norme et Ă©cart ». Tensions et forces contraires coexistent au sein de ce mouvement : dĂ©calage, mutation et continuitĂ© sont les maĂźtre-mots pour le dĂ©finir. Pour approcher cette mouvance dâidĂ©es, il faut donc se livrer Ă lâexamen de la fluctuance et de lâambivalence des Ćuvres Ă©chelonnĂ©es des annĂ©es 1760 Ă 1820. Le « dĂ©calage » rendrait alors Ă la fois compte « mĂ©thodiquement » de la « poĂ©tique des Ćuvres » comme de leur « rapport dĂ©liĂ© Ă lâHistoire », en perpĂ©tuelle projection poĂ©tique et historique.
3Edouard Guitton (« Entre deux siĂšcles : une Ă©trange traversĂ©e ») commence par sâinterroger sur les rapports entre nĂ©oclassicisme et prĂ©romantisme. Analysant les mutations psychosociologiques et historiques de cette pĂ©riode, il met en Ă©vidence deux impulsions fondamentales - lâune « centrifuge », lâautre « centripĂšte » - dessinant une « unitĂ© indĂ©finissable » par une « trajectoire de lâextravagance » dont Chateaubriand est un des meilleurs reprĂ©sentants. Extravagance et rigorisme, rĂ©volution et conversion, « amalgame du vieux et du neuf », le prĂ©romantisme se constitue dans « lâhybridation littĂ©raire Ă la croisĂ©e des influences ».
4Les morts nâannoncent donc que des renaissances, comme celle du catholicisme post-thermidorien analysĂ©e par Nicolas Brucker dans les Annales religieuses, politiques et littĂ©raires de Jauffret et Sicard (1796-1797). Revenant sur la « fonction apologĂ©tique » du journal, il dĂ©nonce les adversaires des catholiques comme il loue « les Ă©pisodes hĂ©roĂŻques de la geste chrĂ©tienne ». Il sâagit de la « dĂ©fendre » et de lâ« illustrer » mais aussi dâinformer les lecteurs de lâĂ©tat de la religion catholique, tout en cherchant Ă prĂ©server son unitĂ©. Mais les « anecdotes » retracĂ©es ont aussi pour but de maintenir le lectorat « en alerte ». RĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e par elle-mĂȘme, la religion trouve ainsi dans ce journal un tĂ©moignage de « lâĂ©volution des mentalitĂ©s » la concernant autant que la sociĂ©tĂ© de maniĂšre plus large, dans une « vision moderne â et catholique â du monde ».
5La spiritualitĂ© a donc Ă©voluĂ© en cette Ă©poque charniĂšre et des groupes se sont aussi formĂ©s, comme le cĂ©lĂšbre groupe de Coppet prĂ©sentĂ© par François Rosset comme « un lieu, un temps et des vies du prĂ©romantisme ». Ce groupe, qui nâa « rien dâun ensemble constituĂ© autour dâun programme ou dâune doctrine clairement affichĂ©s », se constitue dâabord contre la doxa anti-rousseauĂŻste mais surtout fait sienne la volontĂ© du « dĂ©calage », de la « distance », celle dâun « penser autrement ». Le lieu de rĂ©union du groupe est symbolique : carrefour, lieu dâĂ©change et de confrontation, il est un centre paradoxal, situĂ© « dans une pĂ©riphĂ©rie » qui illustre la tension entre lâattrait pour la France et lâinterdit de lâexil. Les ouvrages thĂ©oriques du groupe sont Ă lâimage du lieu : ils forment « une invitation Ă la curiositĂ© et Ă lâaudace » pour sortir de lâimmobilisme sclĂ©rosant des lettres françaises. Le Nord devient lâexemple Ă suivre face Ă la langue appauvrie rejetĂ©e par un romantisme fertile en images : mais au-delĂ du constat de la crise et du vide, il sâagit de dĂ©fendre la « perfectibilité » staĂ«lienne par la foi dans « la rĂ©gĂ©nĂ©ration » et le « progrĂšs ». « Conjonction (plutĂŽt fortuite) dâindividus exceptionnels », le groupe de Coppet manifeste donc une dialectique entre lâintĂ©rioritĂ© souffrante et lâengagement dans le monde extĂ©rieur propre à « donner corps Ă ce concept, creux par lui-mĂȘme, du « prĂ©romantisme » - et dâen justifier ainsi lâusage ».
6Le prĂ©romantisme se fonderait donc sur un dĂ©calage constant entre deux pĂŽles qui peuvent aller jusquâĂ sâinscrire dans la matiĂšre mĂȘme de la langue, comme le dĂ©montre Nicolas PĂ©rot (« le prĂ©romantisme, entre style classique et style romantique »). Dans cette pĂ©riode de confusion marquĂ©e par le souci de « brouiller les cartes du classique et du romantique », il sâagit de dĂ©terminer « quels critĂšres gouvernent alors lâunivers des lettres ». Le sentiment de la « convenance » et lâimportance de la « justesse » reposent cependant sur un « faux idĂ©al classique : celui dâune clartĂ© au service du sens » qui sĂ©pare le fond et la forme. Dans la perspective de « faire passer les ressources de la poĂ©sie dans la prose », celle de Chateaubriand et du GĂ©nie est louĂ©e pour son naturel et la convenance entre la langue et le sujet. Sâopposent « deux modĂšles dâĂ©criture » - le « dĂ©veloppement rhĂ©torique » et la « condensation poĂ©tique » - mais si les romantiques favorisent volontiers lâellipse et la clartĂ©, comme Senancour ou Chateaubriand, ils rĂ©pondent au second modĂšle alors que Victor Hugo rejoint le premier. Le prĂ©romantisme serait ainsi Ă dĂ©finir « comme lâhĂ©sitation entre ces deux Ă©tats : hĂ©sitation Ă franchir le seuil dâune nouvelle Ă©loquence », mais aussi « hĂ©sitation Ă repousser les limites de lâimaginaire ».
7Lâambivalence est une des clĂ©s dâinterprĂ©tations majeures du prĂ©romantisme et elle se signale jusque dans la Correspondance littĂ©raire de Grimm (1753-1773) Ă©tudiĂ©e par ValĂ©rie Van Crugten-AndrĂ© comme donnant une reprĂ©sentation de Voltaire dramaturge « entre innovation et restauration ». Cette « feuille bimensuelle manuscrite et clandestine » accueille Voltaire comme un de ses « collaborateurs » : ainsi, sâil ne partage pas lâ « ironie » et la « lĂ©gĂšretĂ© railleuse » de « son aĂźné » sur certains sujets, Grimm reconnaĂźt tout de mĂȘme en lui « le chantre de lâhumanité ». Observateur de ses contemporains, il ne croit pourtant pas en la validitĂ© du genre tragique et Ă son avenir, alors que Voltaire au contraire veut « moderniser la tragĂ©die » et croit en sa postĂ©ritĂ© de dramaturge. « DĂ©fenseur acharnĂ© de la doctrine classique », il se rĂ©vĂšle malgrĂ© tout incapable de concision et entend rĂ©habiliter « les monuments » de la tragĂ©die antique : Grimm le condamne comme renouvelant les dĂ©fauts de Corneille. Assouplissant les rĂšgles classiques, Voltaire dramaturge est surtout critiquĂ© par Grimm sur le plan du talent, traitant la rĂ©alisation de ses piĂšces avec « dĂ©sinvolture » : mais câest la tragĂ©die qui est condamnĂ©e plus que le « patriarche » et son Ćuvre, sacrifiĂ© comme tragĂ©dien sur lâautel dâune aversion pour les « nouvelles formes au théùtre ».
8La rupture est donc aussi un signe qui prĂ©figure lâavancĂ©e vers une nouvelle conception de la littĂ©rature et de lâhistoire : en Ă©tudiant « la prĂ©sence de lâhistoire dans Barnevelt de Lemierre » comme une possible « âaptitudeâ au romantisme », France Marchal-Ninosque met lâaccent sur la nouvelle « conscience du temps » qui apparaĂźt dans le drame prĂ©romantique. Un goĂ»t pour lâhistoire nationale fait le lien entre les LumiĂšres et les romantiques, en particulier dans les piĂšces de Lemierre, qui choisit de mettre en scĂšne « des personnages vrais, tirĂ©s de lâHistoire » en associant cette derniĂšre au « mythe hĂ©roĂŻque ». LâHistoire et la recherche de la vĂ©ritĂ© sont utilisĂ©es en lieu et place de la vraisemblance classique et font de ses piĂšces des prĂ©figurations des drames romantiques.
9Si le renouveau touche lâhistoire, il emprunte aussi les dĂ©tours de la gĂ©ographie, et plus particuliĂšrement de la poĂ©sie descriptive, comme le montre Eric Francalanza Ă©tudiant « le pittoresque chez lâAbbĂ© Delille, des Jardins (1782) Ă lâHomme des Champs (1800) ». Le rapport instaurĂ© chez cet auteur entre rĂ©ception et dĂ©calage sur le plan du pittoresque permet de rĂ©vĂ©ler combien une « nouvelle conception » dans ce domaine, assimilable Ă la « reprĂ©sentation du moi lyrique », nâest pas perçue par lâauteur de lâHomme des champs. Alors que le terme de pittoresque nâest pas une « notion stable », Delille lâassocie Ă la poĂ©sie descriptive : « il sert une reprĂ©sentation de la nature » mais rĂ©side aussi dans « la mise en forme dâun art de peindre », fruit dâune réécriture. A la croisĂ©e dâun regard intĂ©rieur et extĂ©rieur, le pittoresque a recours à « lâharmonie imitative » qui se traduit chez lâAbbĂ© Delille par un mĂ©lange de « pittoresque » et de « variĂ©té » mais son insistance sur lâart de peindre lâĂ©carte du « mouvement de renouvellement du lyrisme au dĂ©but du XIXe siĂšcle ». Ainsi, ses « tableaux qui finissent en leçons » ouvrent la voie « dâune poĂ©sie sans lendemain ».
10Cet Ă©cueil traduit bien le mouvement dâambivalence qui gagne aussi le domaine de la sensibilitĂ© dans les « voies romanesques au seuil du XIXe siĂšcle » : Huguette Krief expose les deux aspects opposĂ©s de la sensibilitĂ© de la fin du XVIIIe au dĂ©but du XIXe siĂšcle, Ă savoir une « sensibilitĂ© expansive » et « lâĂ©mergence dâun esprit de refus ». Le sentiment prend tout dâabord le pas sur la rĂ©flexion, donnant naissance Ă des « scĂšnes de la vie champĂȘtre » oĂč lâĂȘtre se dĂ©veloppe selon « sa propre nature » ce que Rousseau associe à « lâhomme sensuel ». Mais une « sensibilitĂ© angoissĂ©e » est son pendant inverse et postrĂ©volutionnaire : le « deuil » et lâ« inquiĂ©tude » deviennent des motifs rĂ©currents, tout comme la mĂ©lancolie ou les « dĂ©sespoirs dâamour ». Ainsi sont prĂ©figurĂ©s le « spleen » tout comme la « sensibilité » et « lâĂ©nergie expansive » reprises Ă lâĂąge romantique, montrant que la sensibilitĂ© est un des Ă©lĂ©ments « les plus novateurs au seuil du XIXe siĂšcle ».
11Peu Ă peu se dessine un lien entre lâhomme et le mouvement de lâHistoire dans les ambivalences propres Ă cette pĂ©riode, aussi Luc Fraisse couple-t-il la question du prĂ©romantisme de Jean Potocki avec celle de son identitĂ© dâĂ©crivain tant lâun ne semble pas aller sans lâautre : « se demander si Potocki est ou non prĂ©romantique, câest mettre en balance dans un quitte ou double le statut de Potocki Ă©crivain. ». Par petites touches, il sâagit de cerner un « inflĂ©chissement » du romancier Potocki « vers la gĂ©nĂ©ration nouvelle » : regard sur « le monde sensible » qui Ă©volue au grĂ© de lâexpĂ©rience de la montagne et du voyageur (qui annonce en bien des points le romantisme), « renouvellement du pacte dâalliance avec la nature », image du « vide » dâun roman saisissant « le dĂ©clin des anciennes croyances », « rĂȘve de rapprocher les diffĂ©rentes religions » dans un « culte universel » opposant « empirisme » et « esprit de systĂšme », tout cela se conjugue Ă une « expĂ©rience du moi » par le hĂ©ros du Manuscrit, Alphonse van Worden. Mais cela se rĂ©vĂšle ĂȘtre une « expĂ©rience des contradictions » entre vie active et mĂ©ditation, qui nâocculte pas la place de la passion, « placĂ©e trĂšs haut dans le roman ». Entre amours et « nĂ©vrose protectrice », la « figure du gĂ©nie » potockien « concentre cette expĂ©rience novatrice et inquiĂšte du moi » qui sera celle des romantiques. Cependant, aucun personnage nâest rĂ©ellement une image stable de lâauteur car « lâĂ©nigme de Potocki, peut-ĂȘtre Ă©crivain, accentue sous nos yeux lâĂ©nigme mĂȘme du prĂ©romantisme ».
12DĂšs lors, cette instabilitĂ© ne peut que rendre compte dâun roman non moins essentiel dans cette pĂ©riode prĂ©romantique, Ă savoir Corinne, que GĂ©rard Gengembre interroge sous lâangle dâune alternative : « transition ou invention ? ». La « nouvelle donne de lâenthousiasme » prĂŽnĂ© par Mme de StaĂ«l par lâidĂ©e de « perfectibilité » se rĂ©alise dans son roman le plus cĂ©lĂšbre oĂč « lâenthousiasme prouve la perfectibilitĂ©, que ne remet pas en cause le tragique de la destinĂ©e. ». Elle associe ainsi lâhĂ©ritage des « LumiĂšres » et les « contradictions dynamiques de la fiction ». La « dimension historique et idĂ©ologique du roman », traitant en filigranes de la RĂ©volution et de lâEmpire, rejoint les idĂ©es du groupe de Coppet sur la « fĂ©conditĂ© des Ă©changes » comme fondement de la « culture nationale » et justifie « le choix mĂȘme de lâhĂ©roĂŻne », femme indĂ©pendante en dĂ©calage avec la « conception napolĂ©onienne » de la littĂ©rature. Ce que le roman a de plus novateur demeure donc « la nation qui devient le centre moteur, la notion essentielle » de lâĆuvre.
13Lâ«esthĂ©tique du dĂ©calage » illustrĂ©e dans cet ensemble dâĂ©tudes trĂšs Ă©clairantes permet une approche renouvelĂ©e du prĂ©romantisme selon une dynamique fertile qui fait de lâambivalence et de la tension novatrice le fil conducteur dâun grand nombre dâĆuvres et dâauteurs trop souvent assimilĂ©s Ă une pĂ©riode de transition mal affirmĂ©e. Ainsi, considĂ©rĂ©s non plus comme en rupture avec leur temps mais selon leurs perceptions et leurs conceptions originales, ils se situent dĂ©sormais en « dĂ©calage », aux avant-postes des idĂ©es littĂ©raires, politiques et historiques des LumiĂšres finissantes, Ă lâorĂ©e du romantisme.

