Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 6
titre article
Sébastien Baudoin

Qu’est-ce que le prĂ©romantisme ?

Le PrĂ©romantisme. Une esthĂ©tique du dĂ©calage, Ă©tudes rĂ©unies par Éric Francalanza, Paris : EurĂ©dit, 2006, 270 p., EAN 9782848300672.

1Qu’est-ce que le prĂ©romantisme ? Depuis le colloque de Clermont-Ferrand dirigĂ© par Paul Viallaneix en 1975 et intitulĂ© Le PrĂ©romantisme – HypothĂšse ou hypothĂšque ?, ce dernier n’a cessĂ© d’ĂȘtre interrogĂ© dans le souci de valider ou non la pertinence de son appellation pour dĂ©signer une pĂ©riode de l’histoire littĂ©raire souvent perçue comme hĂ©tĂ©rogĂšne, en transition entre la philosophie des LumiĂšres, le roman sensible et l’avĂšnement du romantisme.

2Cependant, depuis 1975, il manquait un ouvrage qui puisse rendre compte de l’avancĂ©e des rĂ©flexions universitaires dans le domaine. C’est dĂ©sormais chose faite avec l’ensemble d’études dirigĂ©es par Eric Francalanza et intitulĂ© Le PrĂ©romantisme. Une esthĂ©tique du dĂ©calage. L’approche utilisĂ©e pour aborder cette pĂ©riode de l’histoire littĂ©raire est novatrice : en rĂ©flĂ©chissant autour de la notion de dĂ©calage, soigneusement distinguĂ©e de celle d’écart, il s’agit de s’interroger initialement sur la validitĂ© mĂȘme de l’appellation « prĂ©romantisme » : est-elle opĂ©ratoire ? Faisant le bilan historiographique de la rĂ©flexion critique en la matiĂšre, Eric Francalanza envisage le prĂ©romantisme comme « la reprĂ©sentation d’un espace-temps particulier » qui outrepasse la simple idĂ©e d’un « jeu entre norme et Ă©cart ». Tensions et forces contraires coexistent au sein de ce mouvement : dĂ©calage, mutation et continuitĂ© sont les maĂźtre-mots pour le dĂ©finir. Pour approcher cette mouvance d’idĂ©es, il faut donc se livrer Ă  l’examen de la fluctuance et de l’ambivalence des Ɠuvres Ă©chelonnĂ©es des annĂ©es 1760 Ă  1820. Le « dĂ©calage » rendrait alors Ă  la fois compte « mĂ©thodiquement » de la « poĂ©tique des Ɠuvres » comme de leur « rapport dĂ©liĂ© Ă  l’Histoire », en perpĂ©tuelle projection poĂ©tique et historique.

3Edouard Guitton (« Entre deux siĂšcles : une Ă©trange traversĂ©e ») commence par s’interroger sur les rapports entre nĂ©oclassicisme et prĂ©romantisme. Analysant les mutations psychosociologiques et historiques de cette pĂ©riode, il met en Ă©vidence deux impulsions fondamentales - l’une « centrifuge », l’autre « centripĂšte » - dessinant une « unitĂ© indĂ©finissable » par une « trajectoire de l’extravagance » dont Chateaubriand est un des meilleurs reprĂ©sentants. Extravagance et rigorisme, rĂ©volution et conversion, « amalgame du vieux et du neuf », le prĂ©romantisme se constitue dans « l’hybridation littĂ©raire Ă  la croisĂ©e des influences ».

4Les morts n’annoncent donc que des renaissances, comme celle du catholicisme post-thermidorien analysĂ©e par Nicolas Brucker dans les Annales religieuses, politiques et littĂ©raires de Jauffret et Sicard (1796-1797). Revenant sur la « fonction apologĂ©tique » du journal, il dĂ©nonce les adversaires des catholiques comme il loue « les Ă©pisodes hĂ©roĂŻques de la geste chrĂ©tienne ». Il s’agit de la « dĂ©fendre » et de l’« illustrer » mais aussi d’informer les lecteurs de l’état de la religion catholique, tout en cherchant Ă  prĂ©server son unitĂ©. Mais les « anecdotes » retracĂ©es ont aussi pour but de maintenir le lectorat « en alerte ». RĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e par elle-mĂȘme, la religion trouve ainsi dans ce journal un tĂ©moignage de « l’évolution des mentalitĂ©s » la concernant autant que la sociĂ©tĂ© de maniĂšre plus large, dans une « vision moderne – et catholique – du monde ».

5La spiritualitĂ© a donc Ă©voluĂ© en cette Ă©poque charniĂšre et des groupes se sont aussi formĂ©s, comme le cĂ©lĂšbre groupe de Coppet prĂ©sentĂ© par François Rosset comme « un lieu, un temps et des vies du prĂ©romantisme ». Ce groupe, qui n’a « rien d’un ensemble constituĂ© autour d’un programme ou d’une doctrine clairement affichĂ©s », se constitue d’abord contre la doxa anti-rousseauĂŻste mais surtout fait sienne la volontĂ© du « dĂ©calage », de la « distance », celle d’un « penser autrement ». Le lieu de rĂ©union du groupe est symbolique : carrefour, lieu d’échange et de confrontation, il est un centre paradoxal, situĂ© « dans une pĂ©riphĂ©rie » qui illustre la tension entre l’attrait pour la France et l’interdit de l’exil. Les ouvrages thĂ©oriques du groupe sont Ă  l’image du lieu : ils forment « une invitation Ă  la curiositĂ© et Ă  l’audace » pour sortir de l’immobilisme sclĂ©rosant des lettres françaises. Le Nord devient l’exemple Ă  suivre face Ă  la langue appauvrie rejetĂ©e par un romantisme fertile en images : mais au-delĂ  du constat de la crise et du vide, il s’agit de dĂ©fendre la « perfectibilité » staĂ«lienne par la foi dans « la rĂ©gĂ©nĂ©ration » et le « progrĂšs ». « Conjonction (plutĂŽt fortuite) d’individus exceptionnels », le groupe de Coppet manifeste donc une dialectique entre l’intĂ©rioritĂ© souffrante et l’engagement dans le monde extĂ©rieur propre Ă  « donner corps Ă  ce concept, creux par lui-mĂȘme, du « prĂ©romantisme » - et d’en justifier ainsi l’usage ».

6Le prĂ©romantisme se fonderait donc sur un dĂ©calage constant entre deux pĂŽles qui peuvent aller jusqu’à s’inscrire dans la matiĂšre mĂȘme de la langue, comme le dĂ©montre Nicolas PĂ©rot (« le prĂ©romantisme, entre style classique et style romantique »). Dans cette pĂ©riode de confusion marquĂ©e par le souci de « brouiller les cartes du classique et du romantique », il s’agit de dĂ©terminer « quels critĂšres gouvernent alors l’univers des lettres ». Le sentiment de la « convenance » et l’importance de la « justesse » reposent cependant sur un « faux idĂ©al classique : celui d’une clartĂ© au service du sens » qui sĂ©pare le fond et la forme. Dans la perspective de « faire passer les ressources de la poĂ©sie dans la prose », celle de Chateaubriand et du GĂ©nie est louĂ©e pour son naturel et la convenance entre la langue et le sujet. S’opposent « deux modĂšles d’écriture » - le « dĂ©veloppement rhĂ©torique » et la « condensation poĂ©tique » - mais si les romantiques favorisent volontiers l’ellipse et la clartĂ©, comme Senancour ou Chateaubriand, ils rĂ©pondent au second modĂšle alors que Victor Hugo rejoint le premier. Le prĂ©romantisme serait ainsi Ă  dĂ©finir « comme l’hĂ©sitation entre ces deux Ă©tats : hĂ©sitation Ă  franchir le seuil d’une nouvelle Ă©loquence », mais aussi « hĂ©sitation Ă  repousser les limites de l’imaginaire ».

7L’ambivalence est une des clĂ©s d’interprĂ©tations majeures du prĂ©romantisme et elle se signale jusque dans la Correspondance littĂ©raire de Grimm (1753-1773) Ă©tudiĂ©e par ValĂ©rie Van Crugten-AndrĂ© comme donnant une reprĂ©sentation de Voltaire dramaturge « entre innovation et restauration ». Cette « feuille bimensuelle manuscrite et clandestine » accueille Voltaire comme un de ses « collaborateurs » : ainsi, s’il ne partage pas l’ « ironie » et la « lĂ©gĂšretĂ© railleuse » de « son aĂźné » sur certains sujets, Grimm reconnaĂźt tout de mĂȘme en lui « le chantre de l’humanité ». Observateur de ses contemporains, il ne croit pourtant pas en la validitĂ© du genre tragique et Ă  son avenir, alors que Voltaire au contraire veut « moderniser la tragĂ©die » et croit en sa postĂ©ritĂ© de dramaturge. « DĂ©fenseur acharnĂ© de la doctrine classique », il se rĂ©vĂšle malgrĂ© tout incapable de concision et entend rĂ©habiliter « les monuments » de la tragĂ©die antique : Grimm le condamne comme renouvelant les dĂ©fauts de Corneille. Assouplissant les rĂšgles classiques, Voltaire dramaturge est surtout critiquĂ© par Grimm sur le plan du talent, traitant la rĂ©alisation de ses piĂšces avec « dĂ©sinvolture » : mais c’est la tragĂ©die qui est condamnĂ©e plus que le « patriarche » et son Ɠuvre, sacrifiĂ© comme tragĂ©dien sur l’autel d’une aversion pour les « nouvelles formes au théùtre ».

8La rupture est donc aussi un signe qui prĂ©figure l’avancĂ©e vers une nouvelle conception de la littĂ©rature et de l’histoire : en Ă©tudiant « la prĂ©sence de l’histoire dans Barnevelt de Lemierre » comme une possible « ‘aptitude’ au romantisme », France Marchal-Ninosque met l’accent sur la nouvelle « conscience du temps » qui apparaĂźt dans le drame prĂ©romantique. Un goĂ»t pour l’histoire nationale fait le lien entre les LumiĂšres et les romantiques, en particulier dans les piĂšces de Lemierre, qui choisit de mettre en scĂšne « des personnages vrais, tirĂ©s de l’Histoire » en associant cette derniĂšre au « mythe hĂ©roĂŻque ». L’Histoire et la recherche de la vĂ©ritĂ© sont utilisĂ©es en lieu et place de la vraisemblance classique et font de ses piĂšces des prĂ©figurations des drames romantiques.

9Si le renouveau touche l’histoire, il emprunte aussi les dĂ©tours de la gĂ©ographie, et plus particuliĂšrement de la poĂ©sie descriptive, comme le montre Eric Francalanza Ă©tudiant « le pittoresque chez l’AbbĂ© Delille, des Jardins (1782) Ă  l’Homme des Champs (1800) ». Le rapport instaurĂ© chez cet auteur entre rĂ©ception et dĂ©calage sur le plan du pittoresque permet de rĂ©vĂ©ler combien une « nouvelle conception » dans ce domaine, assimilable Ă  la « reprĂ©sentation du moi lyrique », n’est pas perçue par l’auteur de l’Homme des champs. Alors que le terme de pittoresque n’est pas une « notion stable », Delille l’associe Ă  la poĂ©sie descriptive : « il sert une reprĂ©sentation de la nature » mais rĂ©side aussi dans « la mise en forme d’un art de peindre », fruit d’une réécriture. A la croisĂ©e d’un regard intĂ©rieur et extĂ©rieur, le pittoresque a recours Ă  « l’harmonie imitative » qui se traduit chez l’AbbĂ© Delille par un mĂ©lange de « pittoresque » et de « variĂ©té » mais son insistance sur l’art de peindre l’écarte du « mouvement de renouvellement du lyrisme au dĂ©but du XIXe siĂšcle ». Ainsi, ses « tableaux qui finissent en leçons » ouvrent la voie « d’une poĂ©sie sans lendemain ».

10Cet Ă©cueil traduit bien le mouvement d’ambivalence qui gagne aussi le domaine de la sensibilitĂ© dans les « voies romanesques au seuil du XIXe siĂšcle » : Huguette Krief expose les deux aspects opposĂ©s de la sensibilitĂ© de la fin du XVIIIe au dĂ©but du XIXe siĂšcle, Ă  savoir une « sensibilitĂ© expansive » et « l’émergence d’un esprit de refus ». Le sentiment prend tout d’abord le pas sur la rĂ©flexion, donnant naissance Ă  des « scĂšnes de la vie champĂȘtre » oĂč l’ĂȘtre se dĂ©veloppe selon « sa propre nature » ce que Rousseau associe Ă  « l’homme sensuel ». Mais une « sensibilitĂ© angoissĂ©e » est son pendant inverse et postrĂ©volutionnaire : le « deuil » et l’« inquiĂ©tude » deviennent des motifs rĂ©currents, tout comme la mĂ©lancolie ou les « dĂ©sespoirs d’amour ». Ainsi sont prĂ©figurĂ©s le « spleen » tout comme la « sensibilité » et « l’énergie expansive » reprises Ă  l’ñge romantique, montrant que la sensibilitĂ© est un des Ă©lĂ©ments « les plus novateurs au seuil du XIXe siĂšcle ».

11Peu Ă  peu se dessine un lien entre l’homme et le mouvement de l’Histoire dans les ambivalences propres Ă  cette pĂ©riode, aussi Luc Fraisse couple-t-il la question du prĂ©romantisme de Jean Potocki avec celle de son identitĂ© d’écrivain tant l’un ne semble pas aller sans l’autre : « se demander si Potocki est ou non prĂ©romantique, c’est mettre en balance dans un quitte ou double le statut de Potocki Ă©crivain. ». Par petites touches, il s’agit de cerner un « inflĂ©chissement » du romancier Potocki « vers la gĂ©nĂ©ration nouvelle » : regard sur « le monde sensible » qui Ă©volue au grĂ© de l’expĂ©rience de la montagne et du voyageur (qui annonce en bien des points le romantisme), « renouvellement du pacte d’alliance avec la nature », image du « vide » d’un roman saisissant « le dĂ©clin des anciennes croyances », « rĂȘve de rapprocher les diffĂ©rentes religions » dans un « culte universel » opposant « empirisme » et « esprit de systĂšme », tout cela se conjugue Ă  une « expĂ©rience du moi » par le hĂ©ros du Manuscrit, Alphonse van Worden. Mais cela se rĂ©vĂšle ĂȘtre une « expĂ©rience des contradictions » entre vie active et mĂ©ditation, qui n’occulte pas la place de la passion, « placĂ©e trĂšs haut dans le roman ». Entre amours et « nĂ©vrose protectrice », la « figure du gĂ©nie » potockien « concentre cette expĂ©rience novatrice et inquiĂšte du moi » qui sera celle des romantiques. Cependant, aucun personnage n’est rĂ©ellement une image stable de l’auteur car « l’énigme de Potocki, peut-ĂȘtre Ă©crivain, accentue sous nos yeux l’énigme mĂȘme du prĂ©romantisme ».

12DĂšs lors, cette instabilitĂ© ne peut que rendre compte d’un roman non moins essentiel dans cette pĂ©riode prĂ©romantique, Ă  savoir Corinne, que GĂ©rard Gengembre interroge sous l’angle d’une alternative : « transition ou invention ? ». La « nouvelle donne de l’enthousiasme » prĂŽnĂ© par Mme de StaĂ«l par l’idĂ©e de « perfectibilité » se rĂ©alise dans son roman le plus cĂ©lĂšbre oĂč « l’enthousiasme prouve la perfectibilitĂ©, que ne remet pas en cause le tragique de la destinĂ©e. ». Elle associe ainsi l’hĂ©ritage des « LumiĂšres » et les « contradictions dynamiques de la fiction ». La « dimension historique et idĂ©ologique du roman », traitant en filigranes de la RĂ©volution et de l’Empire, rejoint les idĂ©es du groupe de Coppet sur la « fĂ©conditĂ© des Ă©changes » comme fondement de la « culture nationale » et justifie « le choix mĂȘme de l’hĂ©roĂŻne », femme indĂ©pendante en dĂ©calage avec la « conception napolĂ©onienne » de la littĂ©rature. Ce que le roman a de plus novateur demeure donc « la nation qui devient le centre moteur, la notion essentielle » de l’Ɠuvre.

13L’«esthĂ©tique du dĂ©calage » illustrĂ©e dans cet ensemble d’études trĂšs Ă©clairantes permet une approche renouvelĂ©e du prĂ©romantisme selon une dynamique fertile qui fait de l’ambivalence et de la tension novatrice le fil conducteur d’un grand nombre d’Ɠuvres et d’auteurs trop souvent assimilĂ©s Ă  une pĂ©riode de transition mal affirmĂ©e. Ainsi, considĂ©rĂ©s non plus comme en rupture avec leur temps mais selon leurs perceptions et leurs conceptions originales, ils se situent dĂ©sormais en « dĂ©calage », aux avant-postes des idĂ©es littĂ©raires, politiques et historiques des LumiĂšres finissantes, Ă  l’orĂ©e du romantisme.