Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 6
Laure Depretto

Écriture du voyage et pratiques Ă©pistolaires

La Lettre de voyage, dir. Pierre-Jean Dufief, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2007

« Est-ce que je voyage, moi ? disait un chef de gare »

Correspondance de Degas

1Plusieurs possibilitĂ©s s’offrent au voyageur soucieux de faire partager son expĂ©rience : la lettre aux proches, le carnet de voyage, le reportage journalistique
 Les actes du colloque de Brest qui s’est tenu en novembre 2004, rĂ©unis par Pierre-Jean Dufief dans La Lettre de voyage rendent compte de ces diverses pratiques et de la porositĂ© entre les genres factuels liĂ©s Ă  l’écriture du voyage. L’accent est mis sur le genre Ă©pistolaire, vouĂ© par nature Ă  voyager, comme le rappelle Pierre-Jean Dufief dans sa prĂ©sentation. Quand le voyageur se trouve par la mĂȘme occasion ĂȘtre un Ă©crivain, un artiste ou plus gĂ©nĂ©ralement un homme public, sa correspondance et ses Ă©crits de voyage ont toutes les chances d’accĂ©der Ă  la publication, posthume ou non, et de fait Ă  la postĂ©ritĂ©. L’intĂ©rĂȘt documentaire portĂ© aux tĂ©moignages sur les conditions matĂ©rielles du voyage Ă  des Ă©poques donnĂ©es, sur les pays visitĂ©s cĂšde alors la place Ă  l’étude des rapports entre l’écriture du voyage et le reste de l’Ɠuvre d’un Ă©crivain (d’un historien, d’un peintre
), la lettre faisant office de sĂ©same ouvrant la porte Ă  la comprĂ©hension des autres productions du voyageur. « L’épistolier serait ainsi le fameux chaĂźnon manquant entre l’homme et l’Ɠuvre, quelque chose comme le yĂ©ti de la littĂ©rature », comme l’écrit Vincent Kaufmann dans L’Équivoque Ă©pistolaire, modifiant de façon plaisante un lieu commun de la critique littĂ©raire, formulĂ© en son temps par Lamartine dans son Cours familier de littĂ©rature et citĂ© dans l’article de Louis Le Guillou : « On ne sait rien d’un homme tant qu’on n’a pas lu sa correspondance. L’homme extĂ©rieur se peint dans ses Ɠuvres, l’homme intĂ©rieur se peint dans ses lettres ».

2L’ensemble des articles rĂ©unis dans ce volume porte la trace de cette tension propre Ă  la pratique Ă©pistolaire d’auteurs dont la correspondance n’est qu’une partie de leur oeuvre: doit-on lire les lettres pour elles-mĂȘmes comme des textes Ă  part entiĂšre et/ou les intĂ©grer dans la gĂ©nĂ©alogie d’autres Ă©crits dont elles seraient les Ă©bauches, les premiers balbutiements, les matrices ? La lettre est ainsi apprĂ©hendĂ©e tantĂŽt comme un rite de passage nĂ©cessaire Ă  l’écriture, comme un quasi-brouillon tantĂŽt comme une pratique d’écriture Ă  valeur littĂ©raire.

3Les diffĂ©rentes Ă©tudes tĂ©moignent des tensions que la lettre de voyage partage avec le rĂ©cit de voyage notamment : s’agit-il pour le voyageur de dĂ©crire des choses vues ou d’exprimer ses impressions ? Quelle place accorder Ă  la description, Ă  la rĂ©flexion mĂ©tatextuelle ? Voyage-t-on dans le monde rĂ©el ou toujours dans celui de la bibliothĂšque1 ? Le  destinataire a-t-il une chance de voyager par lettre ou doit-il constater avec le voyageur l’impuissance de la lettre Ă  tout communiquer, les limites du medium ?

4Ces questions sont tour Ă  tour abordĂ©es dans le recueil et testĂ©es sur des corpus trĂšs divers : des auteurs connus pour ĂȘtre des voyageurs (PĂ©trarque, Segalen, Gautier
) y cĂŽtoient des sĂ©dentaires (Huysmans, LĂ©on Bloy) ; des voyages cĂ©lĂšbres, celui de Sand Ă  Venise avec Musset ou de Segalen en Chine, des voyages traditionnels comme le voyage en Italie pour les peintres  partagent la vedette avec des sĂ©jours plus discrets, celui de Renan en Italie envoyĂ© en mission par le ministre Falloux, celui de SĂ©nac de Meilhan en Russie, de Nodier en Belgique


5Mais la majoritĂ© des articles portent sur des lettres de voyage du XIXe siĂšcle, siĂšcle de l’essor des moyens de transport, au premier rang desquels le chemin de fer et siĂšcle du dĂ©veloppement de la presse Ă  grand tirage et de la vogue du reportage sous forme de lettre. À l’exception de celui de Françoise Maurel sur la correspondance ordinaire de Gallois Ă©migrĂ©s en Patagonie, tous les articles concernent des voyageurs dont la correspondance n’est pas le seul Ă©crit ni la seule production culturelle.

6Le recueil se divise en cinq sections : la premiÚre porte sur les choses vues et les impressions de voyage, la deuxiÚme sur les rapports entre voyage et engagement, la troisiÚme sur les liens entre le voyage et la bibliothÚque, la quatriÚme sur le voyage intérieur et la cinquiÚme sur les échanges divers entre les différents genres de la littérature de voyage.

7C’est PĂ©trarque qui ouvre logiquement ce recueil. Pierre Laurens montre que sa correspondance porte la trace d’une tension permanente entre goĂ»t du voyage, de la dĂ©couverte et condamnation de l’homo viator, incapable de rester en place et coupable du pĂ©chĂ© de curiositas. Cette tension a pour consĂ©quence un va-et-vient permanent entre rĂ©cit de voyage sous la forme de la « promenade archĂ©ologique » et rĂ©flexion mĂ©tatextuelle sur le bien fondĂ© (ou non) du voyage.

8GeneviĂšve Haroche-Bouzinac Ă©tudie la correspondance de deux frĂšres, Pietro et Alessandro Veri dont le second fut le compagnon du juriste Beccaria lors d’un sĂ©jour Ă  Paris en 1766. Le correspondant-voyageur tantĂŽt raconte au frĂšre restĂ© en Italie les mƓurs des Parisiens, tantĂŽt renforce la complicitĂ© fraternelle, notamment par ses plaintes quant au comportement de son compagnon de route, plus cĂ©lĂ©brĂ© que lui dans les salons.

9Louis Le Guillou compare deux voyages de la mĂȘme pĂ©riode, celui de Montalembert en Irlande en 1830 et celui de Michelet en Angleterre en 1834 et offre de larges extraits de chacune des correspondances. Autre comparaison pour un mĂȘme auteur cette fois dans l’article d’AgnĂšs Kettler sur George Sand qui s’attache Ă  montrer les diffĂ©rences de tonalitĂ© entre le voyage enthousiaste Ă  Venise avec Musset et le sĂ©jour avec Chopin Ă  Majorque, destination qui est la cible de toutes les foudres de l’épistoliĂšre. Enfin, le dernier article de la premiĂšre partie, Ă©crit par Pierre-Jean Dufief revient sur les multiples tensions Ă  l’Ɠuvre dans la correspondance de Segalen lors de son voyage en Chine en 1909-1910. C’est Ă  cette occasion que Segalen Ă©labore une philosophie du voyage fondĂ©e sur le refus de l’exotisme, la dissociation entre l’homme d’affaires et l’épistolier, le gommage des descriptions et marques d’énonciation personnelle. ThĂ©orie qui prend notamment pour cible le pittoresque Ă  la Loti et rejette la « littĂ©rature d’escales » au profit d’une « écriture au long cours ».

10La deuxiĂšme partie, plus brĂšve, s’intĂ©ressent Ă  trois voyages qui tendent Ă  promouvoir, par le biais de la lettre, les destinations choisies. Alexandre Stroev Ă©voque les relations que Voltaire, Charles Joseph de Ligne et Senac de Meilhan ont entretenues avec la Russie du XVIIIe siĂšcle et la construction, par le recours Ă  des modĂšles antiques (la GrĂšce, Rome et la Scythie), de mythes nationaux. Les lettres allemandes de Quinet Ă©tudiĂ©es par Laurence Richet tĂ©moignent d’un enthousiasme de l’épistolier, notamment pour le modĂšle universitaire qu’il dĂ©couvre Ă  Heidelberg. Enfin, Françoise Maurel montre comment une correspondance ordinaire d’émigrĂ©s gallois en Patagonie fut utilisĂ©e par les journaux et les pasteurs au sein de leur communautĂ© pour promouvoir l’entreprise coloniale et encourager au dĂ©part.

11La troisiĂšme partie s’attache aux voyages culturels de quatre Ă©crivains du XIXe siĂšcle. Jacques-RĂ©mi Dahan Ă©voque les Ă©changes culturels nouĂ©s par Nodier avec des Ă©rudits belges (bibliothĂ©caires, archivistes
). Maurice Gasnier raconte la mission scientifique de Renan en Italie, commandĂ©e par le ministre Falloux et montre l’influence des lettres de voyage sur les Ă©crits Ă  venir de l’auteur (Patrice, L’Avenir de la science). AndrĂ© Guyaux pour sa part s’intĂ©resse au voyage Ă  Rome et Ă  Naples de Sainte-Beuve, pĂ©riple chargĂ© de souvenirs littĂ©raires (le laurier de PĂ©trarque, le golfe de Baia de Lamartine
) ainsi qu’au double discours de l’épistolier tantĂŽt romantique enthousiaste tantĂŽt critique lucide. Enfin, Jean-Marc Hovasse reconstitue la genĂšse du Rhin de Victor Hugo, Ă  partie de ses premiĂšres lettres de voyage.

12La quatriĂšme partie s’intĂ©resse au « voyage intĂ©rieur » des Ă©pistoliers. Catherine Boschian-Campaner suit l’évolution de la relation entre AndrĂ© Gide et Henri GhĂ©on, critique au Mercure de France lors de leur voyage en AlgĂ©rie en 1900, Ă  travers la correspondance de ce dernier avec son mentor, le poĂšte Francis ViĂ©lĂ©-Griffin, considĂ©rĂ© comme l’un des premiers vers-libristes. Les lettres tĂ©moignent du passage progressif du ravissement au malaise, de la complicitĂ© au dĂ©goĂ»t pour le compagnon de route et montrent le long chemin spirituel qui mena le poĂšte Ă  la conversion et Ă  la rupture dĂ©finitive avec Gide quelques annĂ©es plus tard.

13Philippe Barascud et GaĂ«lle Guyot-Rouge s’attaquent Ă  deux Ă©crivains connus pour leur haine du voyage et leur goĂ»t pour l’épistolaire : Huysmans et LĂ©on Bloy qui comparait sa « rage d’écrire des lettres » Ă  celle de saint JĂ©rĂŽme. Huysmans publia par la suite des chroniques de ses voyages dans « les villes froides du Nord » et ses lettres ont pu servir de brouillons Ă  ses ouvrages tels que À Hambourg, LĂŒbeck, L’Aquarium de Berlin, Trois primitifs. Bloy s’exila deux fois au Danemark pour suivre son Ă©pouse dans son pays natal et la correspondance de ce « tenant de l’immobilité » rĂ©vĂšle un repli sur l’univers familier et une forte prĂ©sence de la vie culturelle parisienne que Bloy a laissĂ©e avec regret derriĂšre lui.

14Odile Hamot Ă©voque les voyages en train de Saint-Pol Roux et montre comment une lettre d’octobre 1890 Ă©crite Ă  son ami Gabriel Randon refait surface dans l’écriture de « L’Ɠil goinfre », un des poĂšmes du recueil La Rose et les Ă©pines du chemin, publiĂ© en 1901. Ce dernier article opĂšre donc une transition toute naturelle vers la cinquiĂšme partie consacrĂ©e aux passages d’un genre de l’écriture de voyage Ă  l’autre.

15Les transferts de la correspondance familiĂšre Ă  l’Ɠuvre publique, dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©s dans les prĂ©cĂ©dents articles, sont ici au cƓur de l’analyse. Trois cas de passage de la lettre familiĂšre Ă  l’article de journal sont rassemblĂ©s ici : celui de Nerval par Corinne Bayle, de ThĂ©ophile Gautier par Catherine Thomas, de Jean Lorrain par Jean de Palacio. Deux autres articles s’intĂ©ressent aux correspondances de deux peintres Gustave Moreau (Marie-France de Palacio) et Degas (Françoise Alexandre). Cette partie montre diffĂ©rents exemples des possibilitĂ©s offertes au voyageur souhaitant Ă©crire, certains en ayant expĂ©rimentĂ© plusieurs tour Ă  tour. En 1838, Alexandre Dumas et son nĂšgre du moment, Nerval font un voyage en Allemagne. Chacun ramĂšne des rĂ©cits de voyage mais pour Nerval, la concurrence est rude aprĂšs la parution du Rhin de Victor Hugo et des Excursions au bord du Rhin de Dumas. Son recueil Lorely, souvenirs d’Allemagne paraĂźt pourtant en 1852, inspirĂ© par les Voyages de Sterne et les Reisebilder de Heine notamment. Corinne Bayle montre d’une part le parcours d’écriture d’un voyage : d’abord lettre puis chronique journalistique puis piĂšce d’un recueil, d’autre part l’instauration d’un partage des tĂąches entre les diffĂ©rents Ă©crits : pas de description dans les lettres familiĂšres pour conserver toute la matiĂšre pour les articles de journaux. Ces deux aspects se retrouvent dans le cas de Gautier qui rĂ©serve les descriptions pittoresques attendues pour les articles de journaux et revendique explicitement la distinction entre lettre et rĂ©cit de voyage. Catherine Thomas montre encore les Ă©changes entre les deux pratiques : la lettre renvoie Ă  l’article pour ce qui manque, l’article emprunte le style dĂ©sinvolte et familier de la lettre. Jean de Palacio prend l’exemple prĂ©cis d’une lettre Ă©crite lors d’un voyage dans le Sud-Ouest de la France, Ă  l’étĂ© 1894 que Jean Lorrain remania pour la publier en une chronique signĂ©e Raitif de la Bretonne dans L’Écho de Paris.

16Marie-France de Palacio Ă©voque « le voyage intĂ©rieur » de Moreau en Italie de 1857 Ă  1859 - cet article, comme celui sur Degas, aurait aussi bien pu figurer dans la partie prĂ©cĂ©dente comme celui d’Odile Hamot sur Saint-Pol Roux apparaĂźtre dans celle-ci. Sa correspondance Ă  usage privĂ© seulement est avant tout marquĂ©e par la dĂ©ception puisque l’épistolier, peintre avant toute chose, ne cesse d’exprimer son incapacitĂ© Ă  dĂ©crire par Ă©crit. Quant Ă  Degas, selon Françoise Alexandre, c’est la matiĂšre mĂȘme qui manque Ă  l’appel puisque le peintre revendique le droit d’écrire sans avoir rien Ă  dire, de peindre sans voir, de voyager sans quitter son atelier, dĂ©clarant le vrai voyage inutile : « Il y a des voyageurs plus heureux que moi. ‘Est-ce que je voyage, moi’, disait un chef de gare ? » (Lettre Ă  BartholomĂ©, de Veyrier, prĂšs de GenĂšve, le 9 septembre 1882).

17Ce recueil propose donc un large Ă©ventail de correspondances qui permet d’apprĂ©hender la diversitĂ© des pratiques Ă©pistolaires de voyageur. Cette variĂ©tĂ© conduit cependant parfois Ă  un inconfort de lecture devant l’effacement d’une ligne thĂ©orique plus fermement tenue. On pourra aussi regretter le choix de la rĂ©partition des articles au sein des cinq sous-sections : si certains ont une place justifiĂ©e au sein d’une partie, d’autres auraient pu voyager dans le recueil et les motivations de tels choix manquent parfois Ă  l’appel.

18Quoi qu’il en soit, ces actes de colloque ont le mĂ©rite de faire dĂ©couvrir des correspondances peu accessibles au lecteur et d’offrir un riche panorama de la recherche en cours sur la lettre de voyage, Ă  la fois sous-genre de l’écriture Ă©pistolaire et sous-genre de l’écriture du voyage. Un tel hybride gĂ©nĂ©rique a de quoi susciter la curiositĂ© du chercheur : c’est ce que montre en tout cas ce recueil d’articles.