Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 6
Lucile Gaudin-Bordes

Le littéraire, entre langue(s) et discours

Françoise Berlan (dir.), Langue littéraire et changements linguistiques, Paris, PUPS, 2006, (546 p).

1L’ouvrage rassemble trente-neuf contributions prĂ©sentĂ©es lors du colloque du GEHLF de dĂ©cembre 2003. La prĂ©face d’Olivier Soutet rappelle les enjeux scientifiques de l’approche choisie : associer « histoire externe et histoire interne de la langue, littĂ©rature et grammaire », s’inscrire dans une « tradition [qui] s’exerce au croisement et par la collaboration Ă©clairĂ©e de la philologie, de l’analyse linguistique et de la stylistique des textes anciens, modernes et contemporains » (p. 7).

2L’introduction, trĂšs stimulante aussi bien par le souci d’asseoir la rĂ©flexion prĂ©sente sur les questionnements et publications antĂ©rieurs du GEHLF que par la prĂ©sentation dialectique des contributions, rĂ©affirme ce souci de « dialogue entre littĂ©raires et grammairiens » (p. 13). Françoise Berlan et Gilles Siouffi y interrogent la notion de « langue littĂ©raire » et invitent Ă  tirer parti de l’instabilitĂ© de cette derniĂšre pour examiner frontalement le statut du littĂ©raire et son « opĂ©rativité » en histoire de la langue. Est ainsi motivĂ©e l’organisation de l’ouvrage, qui aprĂšs un premier chapitre visant Ă  circonscrire la langue littĂ©raire (« Que peut-on appeler ‘langue littĂ©raire’ ? »), examine quatre zones de tension, et donc d’échange, entre « langue littĂ©raire » et « langue commune » (p. 16) : le chapitre 2 (« L’imaginaire de la langue ») met en regard la langue et l’idĂ©e qu’on s’en fait, le chapitre 3 (« Traductions, intertextualitĂ©s, réécritures ») analyse les « phĂ©nomĂšnes de transfert [qui] ont vĂ©ritablement jouĂ© un rĂŽle de laboratoire linguistique Ă  une certaine Ă©poque de notre histoire » (p. 15),  le chapitre 4 (« Variations lexicales et syntaxiques ») examine le jeu entre marqueurs linguistiques, le chapitre 5 (« Les Ă©crivains entre langue et littĂ©rarité ») propose une rĂ©flexion sur la concurrence entre variĂ©tĂ©s de langue mises Ă  la disposition de l’écrivain. Chaque chapitre fait l’objet d’une prĂ©sentation qui articule les articles de façon tout Ă  fait convaincante, au point de rendre le travail de compte rendu Ă  peu prĂšs inutile. Aussi, devant le nombre consĂ©quent de contributions, et rĂ©pondant en cela Ă  l’invitation faite au lecteur de « redistribuer ses lectures en fonction de ses centres d’intĂ©rĂȘt » (p. 14), avons-nous pris le parti de ne parler que des articles qui ont plus particuliĂšrement retenu notre attention.

3Le premier chapitre s’appuie sur deux types de corpus, lexicographique et critique, pour cerner la notion de langue littĂ©raire. Par delĂ  les diffĂ©rences affichĂ©es entre lexicographes « modestes », enregistrant les usages (J. DĂŒrrenmatt, p. 42), et critiques « acharnĂ©s » dĂ©fendant le mythe de la clartĂ© de la langue, les cinq contributions pointent le rapport problĂ©matique Ă  l’usage (J.-P. Seguin, p. 73), et font Ă©merger un ethos de « remarqueur ». La distribution de l’adjectif « littĂ©raire » dans le TLF (D. Bouverot), le devenir de l’adjectif « poĂ©tique » dans divers dictionnaires du 17Ăšme au 19Ăšme siĂšcle (J. DĂŒrrenmatt), la condamnation du style substantif par Desfontaines (J.-P. Seguin) et du « galimatias » cornĂ©lien par Voltaire (Ph. Oualid), comme la question du style dans le Dictionnaire François de Richelet (G. Petrequin), montrent Ă  quel point l’usage et ses marques sont le lieu de nĂ©gociations entre ce que la langue doit/devrait ĂȘtre et ce qu’elle est.

4Le chapitre 2, consacrĂ© Ă  « l’imaginaire de la langue », est donc particuliĂšrement bienvenu. L’article de G. Siouffi prolonge la rĂ©flexion sur l’usage et ses rapports parfois conflictuels Ă  l’idĂ©e de la langue au 17Ăšme siĂšcle en montrant que la mĂ©taphore est pour Bouhours « davantage lue comme un fait de langue que comme un fait de discours » (p. 111), ce qui revient Ă  nier Ă  la fois l’individualitĂ© de l’énonciateur et les potentialitĂ©s de la langue. En choisissant d’étudier l’écriture artiste et la « syntaxe impressionniste » qui la caractĂ©rise, G. Philippe pose lui aussi la question de la « permĂ©abilité » des formes linguistiques, et en l’occurrence syntaxiques, aux influences discursives (p. 164). Il met en lumiĂšre la dimension idĂ©ologique d’une telle question, et conclut sur son caractĂšre incontournable : « on constate, d’une part, qu’il n’est pas possible de juger l’influence d’une pratique de discours particuliĂšre sur l’évolution de l’usage standard sans avoir auparavant rĂ©glĂ© la question d’un drift rĂ©gissant ou non l’évolution de la langue [
] ; d’autre part, et plus largement encore, que l’évaluation du rĂŽle Ă©ventuel de la parlure littĂ©raire dans l’évolution globale de l’idiome est nĂ©cessairement conditionnĂ©e par une idĂ©ologie de la langue et de la littĂ©rature qui prĂ©cĂšde toute analyse [
] » (p. 171).

5De fait il apparaĂźt clairement, au fil des contributions, que penser la langue implique de penser les rapports entre langue et discours, mais aussi entre langue et idĂ©ologie de la langue. On lira en ce sens l’article de M. Murat analysant les relations qu’entretiennent les avant-gardes littĂ©raires du 20Ăšme siĂšcle Ă  la doxa de la poĂ©sie et l’écriture « d’aprĂšs les livres » (p. 178), ou encore celui de C. Reggiani mettant en perspective le recours Ă  « l’interprĂ©tant pictural » chez Lanson, dont L’Art de la prose « élabore[rait] le grand rĂ©cit de la littĂ©rature moderne, qui Ă©chapperait, par la peinture, Ă  la rhĂ©torique » (p. 147).

6Du troisiĂšme chapitre, de loin le plus fourni, nous retiendrons d’abord l’article de Ph. Caron, qui prolonge la rĂ©flexion sur l’imaginaire linguistique par l’examen de la traduction du Quinte-Curce par Vaugelas. Partant du constat de l’existence d’un « imaginaire social au 17Ăšme siĂšcle qui pose l’influence de textes de prestige sur l’amĂ©lioration de la diction gĂ©nĂ©rale » (p. 213), textes dĂ©signĂ©s on le sait par la lexie Belles-Lettres créée Ă  cet effet, Ph. Caron montre comment la pratique classique de traduction des auteurs latins permet de façonner une langue littĂ©raire. Le texte de Vaugelas est de ce point de vue exemplaire, car il donne lieu Ă  l’élaboration collective, au sein de l’AcadĂ©mie française, d’un « vĂ©ritable Ă©talon du texte narratif en prose » (p. 220). On conçoit qu’à l’aune de cet « imaginaire ascĂ©tique [
] de la langue parfaite » illustrĂ© et dĂ©fendu par Vaugelas (p. 222) le « parler Balzac » suscite quelques inquiĂ©tudes et vĂ©hicule des reprĂ©sentations dont M. Bombart montre qu’elles renseignent Ă  la fois sur l’idĂ©e classique du style et sur « la question de l’usage d’une Ɠuvre littĂ©raire en tant que modĂšle linguistique » (p. 305).

7Dans ce chapitre consacrĂ© aux transpositions textuelles, d’une langue Ă  l’autre, d’une Ă©dition Ă  l’autre, d’un genre Ă  l’autre, deux contributions prennent pour objet d’étude l’alexandrin dramatique et interrogent par ce biais le rapport entre langue poĂ©tique (versifiĂ©e) et langue quotidienne, mais aussi entre pratiques Ă©crites et orales. F. Berlan, travaillant sur « l’avĂšnement du nom abstrait dans les traductions en vers de l’EnĂ©ide », explique le « triomphe d’un alexandrin prosaĂŻque » (p. 234) par la rencontre fructueuse entre une pratique poĂ©tique du rythme mĂ©nageant l’articulation des groupes syntaxiques et la cohĂ©rence de l’énoncĂ© d’une part et l’évolution des formes linguistiques vers un ordre des mots non marquĂ© SVO en rapport avec la distribution des accents du français d’autre part. Si la fixation progressive de l’ordre des constituants phrastiques constitue l’arriĂšre-plan linguistique de son propos, N. Fournier se dĂ©marque en insistant sur « la libertĂ© qu’offre la structure mĂ©trique relativement Ă  l’ordre des mots dans l’énoncé » (p. 332) et en motivant l’agencement syntaxique Ă  l’intĂ©rieur du vers par le facteur communicationnel. Elle met ainsi en lumiĂšre le fait que « la langue littĂ©raire, et notamment la poĂ©sie, permet de conserver et d’exploiter des structures non canoniques, qui sont des structures de l’oral ou des structures de l’ancienne langue » (p. 333).

8Dans la continuitĂ© de l’article de N. Fournier s’appuyant sur l’observation linguistique de la place des constituants dans l’énoncĂ©, les contributions du quatriĂšme chapitre choisissent d’interprĂ©ter les relations entre langue littĂ©raire et changements linguistiques par le truchement de marqueurs prĂ©cis, ainsi des faits de cataphore qui signalent pour B. Combettes l’évolution du statut textuel de la phrase et une distribution rĂ©visĂ©e des opĂ©rations cognitives de rĂ©fĂ©renciation, de l’imparfait « pittoresque » dont O. Soutet montre, Ă  l’aide de la psychomĂ©canique, « la profondeur historique » (p. 400), revisitant au passage son statut de « phĂ©nomĂšne discursif littĂ©raire » Ă  la lumiĂšre de sa structure en langue (p. 397), ou de la « dĂ©rĂ©glementation syntaxique » observĂ©e par A. Jaubert dans deux morceaux de monologue intĂ©rieur de Belle du Seigneur, « fait de langue littĂ©raire » (p. 434) qui, permettant de « traduire linguistiquement une saisie prĂ©coce dans le temps opĂ©ratif de la pensĂ©e », propose « une autre vision de la langue » (p. 440-441).

9Le dernier chapitre, Ă  travers un corpus de textes modernes et contemporains, propose, comme l’écrit F. Calas Ă  propos de V. Novarina, de « rĂ©flĂ©chir Ă  la relation singuliĂšre qui se tisse entre la langue française, la langue littĂ©raire et la langue personnelle d’un Ă©crivain » (p. 529). S. PĂ©tillon, analysant l’écriture de S. Doubrouvsky, isole ainsi trĂšs bien les lieux de rĂ©sistance de la langue que sont l’accord et l’anaphore, mais aussi le point, facteur de « collisions syntaxiques » plutĂŽt que de rĂ©elles perturbations dans l’ordre des constituants. Ces collisions, en « épaississant » le linĂ©aire (p. 514), offrent leur « duplicité » Ă  une langue littĂ©raire qui fait se rencontrer « le dĂ©sir de l’auteur et celui du lecteur » sur la base des « reconstitutions multiples et toujours amovibles de ce qui fut autrefois l’édifice rassurant de la phrase française » (p. 515). Ce dynamisme de la reconstitution, de la perturbation, ou de la rĂ©novation est Ă©galement Ă  l’Ɠuvre dans la littĂ©rature francophone, qui ouvre la langue Ă  d’autres identitĂ©s (D. Ranaivoson, A.-L. Tessonneau).

10Au total, on apprĂ©ciera l’esprit d’ouverture et la curiositĂ© dont tĂ©moigne l’ouvrage, ouvrant de nombreuses pistes d’étude et assumant une belle diversitĂ© de corpus.