Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 8, numéro 6
Abdoulaye Diouf

Les Diagonales du temps

Les Diagonales du temps. Marguerite Yourcenar Ă  Cerisy, sous la direction de Bruno Blanckeman, Presses universitaires de Rennes, 2007, 368 pages.

1En prenant pour titre une thĂ©orie qui a fascinĂ© Marguerite Yourcenar1, cet ouvrage explore la posture paratopique de l’auteur, celle qui fait qu’elle est Ă  la fois contemporaine et distante de son temps, pour montrer la part de modernitĂ© dans son Ɠuvre. ProblĂ©matique dĂ©jĂ  perceptible Ă  travers le choix combien symbolique du lieu qui a abritĂ© le colloque dont il constitue les actes, Cerisy-la-Salle, eu Ă©gard au rĂŽle avant-gardiste qu’il a jouĂ© au XXe siĂšcle dans le renouvellement des Lettres et des idĂ©es. La prĂ©face de Bruno Blanckeman qui l’introduit, en mĂȘme temps qu’elle trace cette ligne problĂ©matique, expose aussi l’articulation logique fondĂ©e sur deux axes majeurs qui vertĂšbrent les quatre parties du volume : l’intellectuelle face Ă  son temps et l’écrivain face au temps (temps mythique, temps historique, temps diariste et temps gĂ©nĂ©alogique). Ce qui lui confĂšre, au-delĂ  du travail de prĂ©sentation, une fonction hermĂ©neutique qui en fait un vĂ©ritable texte critique.

2La premiĂšre partie intitulĂ©e Le temps d’un siĂšcle : l’écrivain en situation montre le dialogue de Marguerite Yourcenar avec son temps ; dialogue qui se donne Ă  voir sous plusieurs modes : ambivalent (Colette Gaudin), explicitement critique (Laura Brignoli) ou manifestement poreux (BĂ©rengĂšre Deprez, Vicente Torres Mariƈo, AgnĂšs Fayet, Pierre-Louis Fort) oĂč Yourcenar se montre rĂ©ceptive Ă  certaines idĂ©es de son temps.

3Colette Gaudin, aprĂšs un survol historique Ă  travers lequel elle prĂ©sente la dĂ©cadence comme topos chez beaucoup d’intellectuels des annĂ©es 1920, rĂ©vĂšle, dans son article (« Contre la dĂ©cadence, le rĂ©enchantement du monde »), la position de Marguerite Yourcenar sur la question. Position qui bascule du parti-pris pessimiste spenglerien (« Aujourd’hui la raison europĂ©enne est menacĂ©e de mort » nous dit Yourcenar) Ă  une attitude ambivalente en quĂȘte finalement d’un Ă©quilibre funambulesque qui reconsidĂšre, dans un mouvement savamment dialectique, la dĂ©cadence comme « l’inĂ©luctable de la condition humaine, impossible de sortir de la temporalitĂ© historique ». Mais par son engagement, nous dit-elle, l’art yourcenarien transcende les « mauvais quarts d’heure de l’histoire » pour rĂ©enchanter le passĂ© par l’écriture. Si Ă  travers cet invariant thĂ©matique qui a marquĂ© son temps Marguerite Yourcenar laisse voir une certaine ambiguĂŻtĂ©, il n’en demeure pas moins qu’elle est explicitement critique Ă  l’endroit de certains systĂšmes de pensĂ©e et modes d’écriture dont l’engagement sartrien et « le rĂ©alisme lyrique ». C’est du moins la problĂ©matique que Laura Brignoli dĂ©veloppe dans son article « Ce que peut l’écriture : M.Yourcenar face Ă  son temps » Elle y montre comment Yourcenar rĂ©cuse la politique et donc le modĂšle de l’engagement sartrien auquel elle oppose « l’engagement spirituel » selon le mot de Laura Brignoli, s’éloigne de toutes les formes de littĂ©ratures du moi et de tout individualisme qui expliquent sa nĂ©gation de la paternitĂ© littĂ©raire. Autant d’élĂ©ments qui peuvent induire Ă  penser que Yourcenar s’identifie au postulat immanentiste du structuralisme de son Ă©poque, mais l’avertissement de Laura Brignoli sonne clairement Ă  ce propos : « La position de Marguerite Yourcenar [
] reste aussi trĂšs Ă©loignĂ©e de ces prĂ©tentions structuralistes, surtout lorsqu’on examine les prĂ©faces de ses livres et le dernier mot qu’elle a toujours prĂ©tendu avoir quant Ă  l’interprĂ©tation de ses romans ». (p.44) L’écriture yourcenarienne se caractĂ©rise donc par « un Ă©lan vers la rĂ©alité » en dehors de tout systĂšme organisé ; ce qui contribue Ă  creuser son insularitĂ© dans son Ă©poque qui s’éprend de plus en plus de l’individualisme.

4Sous un autre mode, BĂ©rengĂšre Deprez (dans « Ce plaisir un peu plus secret qu’un autre») et Vicente Torres Mariƈo (dans « De la difficultĂ© d’ĂȘtre (homosexuel)» situent Marguerite Yourcenar dans la continuitĂ© de Gide et de Proust Ă  partir du thĂšme de l’homosexualitĂ© dans Alexis ou le traitĂ© du vain combat. La premiĂšre relit le texte Ă  la lumiĂšre de l’homosexualitĂ© antique dont Yourcenar renverse le modĂšle (chez elle le jeune meurt plus tĂŽt que l’homme mĂ»r) et le second montre le processus de libĂ©ration d’Alexis par la comprĂ©hension de son homosexualitĂ© qui passe par trois Ă©tapes (l’impossibilitĂ© du discours, l’affranchissement du joug religieux et le rĂŽle thĂ©rapeutique de l’art). Chez l’une comme chez l’autre, l’analyse fait apparaĂźtre le voile de circonspection qui entoure l’évocation de ce sujet en raison, respectivement, d’une exigence morale de biensĂ©ance et d’une obĂ©issance d’Alexis Ă  la pastorale chretienne.

5Les deux derniers articles de cette premiĂšre partie ferment ce dialogue yourcenarien avec son temps sur le thĂšme de la « non violence ». De quoi dire sur l’humanisme de Marguerite Yourcenar contemporaine, dans l’article d’AgnĂšs Fayet (« M. Yourcenar et la non-violence : un combat littĂ©raire d’avant-garde »), d’auteurs qui ont portĂ© en eux l’idĂ©al de la non-violence (Gandhi, Luther King et Lanza Del Vasto) et auxquels les personnages d’Hadrien, de ZĂ©non et de NathanaĂ«l s’identifient Ă  bon droit. Mais lĂ  oĂč Yourcenar se montre rĂ©solument avant-gardiste, nous dit AgnĂšs Fayet, c’est en ce qu’elle a soulevĂ©, avant que cela ne soit thĂ©orisĂ© par Nicholas Georgescu-Roegen, la notion de bioĂ©conomie (nĂ©cessitĂ© d’une dĂ©croissance Ă©conomique associĂ©e Ă  une dĂ©croissance dĂ©mographique) comme seul gage de prĂ©vention des conflits et donc de la non-violence. Humanisme yourcenarien qui se complĂšte, dans l’article de Pierre-Louis Fort (« Sans distinction d’espĂšce » : le temps des animaux), par un engagement sans faille en faveur de la cause animale. En somme, cette premiĂšre partie, riche par l’éventail du temps qu’il explore (« Le temps d’un siĂšcle »), permet de saisir la ou les positions de Marguerite Yourcenar dans l’effervescence intellectuelle de son Ă©poque. Autant dire qu’elle s’est formĂ©e le projet de rĂ©vĂ©ler la modernitĂ© thĂ©matique d’un auteur qui n’est pas aussi Ă©loignĂ©e des idĂ©es de son temps que le pensent ceux qui interprĂštent son insularitĂ© (avec son long sĂ©jour dans l’üle des Monts-DĂ©serts aux Etats-Unis) comme une marque de rupture. Ce serait, contre toute sa volontĂ©, causer du malheur Ă  son siĂšcle car « qui n’a pas l’esprit de son siĂšcle, son siĂšcle a du malheur » nous dit Boileau.

6La deuxiĂšme partie, Le temps des arts : l’écriture et ses modĂšles, dĂ©place la perspective plus vers l’intĂ©rieur du texte pour voir, Ă  travers les modĂšles artistiques d’inspiration de l’écriture yourcenarienne, un autre rapport de l’auteur au temps. Deux formes d’art, la peinture et la sculpture, permettent Ă  Philippe Berthier dans son article « Regarder les images jusqu’à les faire bouger » de montrer comment l’écriture de Marguerite Yourcenar constitue un immense palimpseste (avec les tableaux de Breughel, Bosch, Michel-Ange, Rembrandt, etc. lisibles dans ses textes) qui participe d’une esthĂ©tique de la superposition et de la confusion. Si la peinture permet la cristallisation et la sĂ©dimentation des choses vues pour lĂ©guer une image Ă  la postĂ©ritĂ©, la sculpture, elle, constitue pour Yourcenar un moyen d’assouvir son penchant naturel du poli et du lisse, nous dit Philippe Berthier. Un autre auteur, un autre type d’art. AndrĂ© Maindron, dans son article « Yourcenar, le temps d’un beau chĂąteau », s’intĂ©resse mĂ©tonymiquement Ă  l’architecture (le chĂąteau de Chenonceaux) non pas au contenant en tant que tel mais Ă  son contenu : les diffĂ©rentes chĂątelaines qui s’y sont succĂ©dĂ© (Diane de Poitiers, Catherine de Medicis, Louise de Lorraine, Mme Dupin). C’est dire que ce qui le prĂ©occupe, ce sont plutĂŽt les raisons pour lesquelles Yourcenar a Ă©voquĂ© le temps de ce beau chĂąteau. La plus importante sans doute est que ces maĂźtresses , toutes veuves, ont symbolisĂ© ou l’une ou l’autre des deux bornes d’une sociĂ©té : l’apogĂ©e, le dĂ©clin.

7Avec les articles de Françoise Bonali Fiquet (« Du temps mythique au temps historique dans Electre ou la chute des masques ») et de Catherine Douzou (« Les rĂ©cits dans le théùtre de M. Yourcenar ») sur l’écriture théùtrale yourcenarienne, on s’aperçoit davantage de la modernitĂ© composite de l’auteur Ă  travers, d’une part, le recours Ă  la mythologie antique (Bonali Fiquet) pour dĂ©signer le temps historique de l’angoisse (passivitĂ© du gouvernement de Vichy pendant l’occupation allemande que Gide, Cocteau, Giraudoux, Sartre ont entre autres dĂ©noncĂ©e), et d’autre part, l’hybridation du narratif et du dramatique qui dynamite la traditionnelle Ă©tanchĂ©itĂ© gĂ©nĂ©rique entre mimesis et diegesis sans pour autant compromettre la conception dialogale du théùtre (Catherine Douzou). Cette derniĂšre semble nous dire ici qu’il n’y a pas chez Marguerite Yourcenar cette rĂ©pugnance genettienne de la narrativitĂ© du dramatique dont parle Annie Kuyumcuyan. Bien au contraire, la prĂ©sence du rĂ©cit dans le théùtre yourcenarien montre l’importance de l’invisible que sont les Ă©vĂ©nements, conclut-t-elle.

8En tentant une sorte d’isomorphisme entre l’espace-temps rĂ©el et l’espace-temps fictif qui aboutit finalement  à l’impossibilitĂ© d’une correspondance terme Ă  terme complĂšte, l’analyse de Carminella Biondi dans « RĂ©alitĂ© et fiction spatio-temporelle dans Le Coup de grĂące » nous montre comment l’imaginaire yourcenarien retravaille son modĂšle pour faire apparaĂźtre l’écriture comme « ce compromis entre une libertĂ© et un souvenir2 » selon le mot de Rolland Barthes. Les modĂšles d’inspiration de la peinture, de la sculpture, de l’architecture, de l’AntiquitĂ© grecque et de son trĂ©sor mythologique, de la gĂ©ographie rĂ©elle de la Courlande des annĂ©es de lutte anti-bolchĂ©vique permettent donc, Ă  cette seconde partie, de montrer le rapport de Yourcenar avec d’autres temps. De ce point de vue, elle s’inserre harmonieusement dans la problĂ©matique globale du colloque.

9C’est la troisiĂšme partie, Le temps de soi : archives gĂ©nĂ©alogiques et documents privĂ©s, qui semble par son titre nous rapprocher du moi de Marguerite Yourcenar qui nous en Ă©loigne le plus, car l’écriture autobiographique qu’elle explore repose fondamentalement sur le dĂ©centrement du moi et le dĂ©ni de la subjectivitĂ© de l’auteur. En rapprochant Yourcenar du courant anti-subjectiviste d’inspiration nietzschĂ©enne et de l’objectivitĂ© cartĂ©sienne dans « Le dĂ©centrement yourcenarien du moi : autobiographie, gĂ©nĂ©alogie et philosophie », May Chehab montre la propension de son Ă©criture Ă  dĂ©nigrer la littĂ©rature du moi jugĂ©e illusoire, Ă  concevoir l’intĂ©rioritĂ© sous une forme dĂ©multipliĂ©e (corps/Ăąme, corps/esprit/Ăąme) et Ă  recourir Ă  de nouveaux cadres (mathĂ©matique, gĂ©nĂ©alogie, philologie, biologie et gĂ©ologie) qui dynamitent le subjectivisme romantique. MĂȘme si le dĂ©centrement du sujet yourcenarien se prĂȘte aussi Ă  la subjectivitĂ© en s’intĂ©riorisant, il n’en demeure pas moins que Yourcenar reste « anti-Ă©piphanique », c’est-Ă -dire sans rĂ©vĂ©lation de son moi. C’est la conclusion Ă  laquelle aboutit aussi l’analyse de Laurent Demanze dans « M. Yourcenar : une gĂ©ologie de soi » oĂč il Ă©voque le discours gĂ©ologique de l’auteur qui tourne le dos Ă  l’humain dans la recherche de l’originel. La raison de cette empathie yourcenarienne envers le non-humain procĂšde, en terme heideggerien, de « l’oubli de l’ĂȘtre » dont parle Milan Kundera dans L’art du roman et que les Temps modernes ont consacrĂ©. Il y a donc un sentiment de dĂ©construction de l’histoire personnelle et gĂ©nĂ©alogique qui laisse place Ă  une conception transpersonnelle et transhistorique de l’écriture de soi qui s’apparente Ă  la notion d’éternitĂ© dont Anne-Yvonne Julien cherche Ă  voir les diffĂ©rentes significations qu’elle peut revĂȘtir dans le dernier volume de la trilogie familiale, Quoi ?L’éternitĂ©. En allant d’une conception de l’éternitĂ© comme temps extensif et comme temps intensif, Ă  une conception de l’éternitĂ© Ă  l’heure de Rimbaud  en passant par celle de l’allĂ©gorie du voyage et du pĂšlerinage, Anne-Yvonne Julien renforce la dĂ©fiance de Yourcenar, dans ses MĂ©moires, Ă  l’endroit de la littĂ©rature de l’effusion lyrique. Cette attitude face au « temps de soi » se donne Ă  voir, dans l’article de Sjef Houppermans, « Le temps et ses intermittences chez Yourcenar », dans la dialectique de la lutte avec et contre le temps car, en mĂȘme temps qu’elle cherche Ă  conserver le temps passĂ©, l’écriture des MĂ©moires lutte aussi contre le temps rongeur.

10MĂȘme dans les correspondances, lieu gĂ©nĂ©ralement reconnu de la sĂ©dimentation de l’intimitĂ©, Yourcenar se montre encore hostile Ă  l’épanchement dĂ©bordant de son moi. Les articles de Jean-Pierre Castellani (« ReprĂ©sentation et Ă©criture de l’intime dans la correspondance de M.Yourcenar »), de RĂ©my Poignault (« L’antiquitĂ© dans la correspondance de M.Yourcenar (1951-1962) dans le sillage de MĂ©moires d’Hadrien ») et de Bruno Blanckeman (« M.Yourcenar boute-en-plume ? L’humour dans la correspondance ») en donnent cette mĂȘme lecture sur des modes variables. Pour le premier, M. Yourcenar protĂšge son intimitĂ© dans la continuitĂ© de son dĂ©ni de l’autobiographie et ses lettres ne sont finalement que des journaux de bord et de crĂ©ation Ă  part de rares cas d’épanchement. Constat que RĂ©my Poignault a trĂšs certainement fait au point qu’il s’est plutĂŽt intĂ©ressĂ©, dans son article, Ă  voir comment « La note », « Les carnets de notes de MĂ©moires d’Hadrien », les « PoĂšmes grecs » et l’essai sur L’Histoire auguste ont connu leur mise en forme et leur publication Ă  travers la correspondance, c’est-Ă -dire comment les lettres constituaient le brouillon de ces textes. MĂȘme si pour Bruno Blanckeman analysant l’ambiguĂŻtĂ© de l’humour yourcenarien (entre dĂ©rision et polĂ©mique), ses diffĂ©rentes fonctions (communicative Ă  des fins de modĂ©ration et euphĂ©mistique pour ne pas froisser l’orgueil du destinataire) et ses modes d’expression stylistiques (la comparaison, le jeu des mots, etc.) il peut rĂ©vĂ©ler obliquement certains traits de sa personnalitĂ©, il n’en demeure pas moins que la condamnation de toute littĂ©rature Ă©gotique reste une constante chez elle. Donc dans les MĂ©moires comme dans la correspondance, M. Yourcenar « s’insurge contre la primautĂ© du moi » pour reprendre le mot de Bruno Blanckeman dans sa prĂ©face.

11La quatriĂšme et derniĂšre partie elle, Le temps des lettres : positions, genĂšse, rĂ©ception de l’Ɠuvre, se tourne vers la postĂ©ritĂ© pour voir la maniĂšre dont elle accueille l’Ɠuvre de M.Yourcenar. Dans son Ă©tude « Marguerite et Raymond », Pierre Bazantay tente un rapprochement funambulesque entre M.Yourcenar et Raymond Roussel en raison d’une certaine mitoyennetĂ© thĂ©matique qu’ils prĂ©sentent : mĂȘme fascination pour les noirs, pour Hugo, traitement du mĂȘme motif de l’alchimie dans L’ƒuvre au noir et Locus solus. Mais nonobstant cet intertexte qui dĂ©termine un « interlecte » (orientation vers le lecteur), son analyse conclut Ă  l’impossibilitĂ© d’un Ă©change.

12Partie du Labyrinthe du monde de M.Yourcenar qui a opĂ©rĂ© un renouvellement de l’écriture autobiographique par son esthĂ©tique du dĂ©centrement, AurĂ©lie Adler montre dans « Devenir du modĂšle autobiographique yourcenarien » comment Pierre Michon dans Vies minuscules et Pierre Bergounioux dans La Toussaint ont d’abord perpĂ©tuĂ© puis reproblĂ©matisĂ© le modĂšle yourcenarien en l’adaptant aux pratiques d’écriture contemporaines marquĂ©es par « l’ùre du soupçon ». Mais le « paradoxe terminal » que relĂšve Adler, pour parler comme Kundera, c’est que le dĂ©centrement du sujet yourcenarien ne rĂ©cuse pas littĂ©ralement l’entreprise autobiographique mais l’autorise par le dĂ©tour de l’autre (la famille, le milieu culturel et intellectuel). C’est ce qu’elle appelle « l’heuristique de soi sur l’axe vertical du temps des ascendants ». Sous forme de cĂ©lĂ©bration de figures comme Descartes, Hegel,  par le narrateur de Bergounioux, elle se prĂ©sente Ă  l’envers, chez Michon, par la profanation de Rimbaud. Au plan Ă©nonciatif, si Yourcenar exerce une certaine autoritĂ© sur le lecteur, Bergounioux et Michon avancent par hypothĂšse et dĂ©duction qui produisent une narration striĂ©e.

13S’intĂ©ressant au personnage de ZĂ©non, StĂ©phane MacĂ© tire, Ă  dĂ©faut de notations descriptives explicites dans le texte, des traits de sa personnalitĂ© Ă  partir d’élĂ©ments syntaxiques, stylistiques. Le titre de son article, « Les calculs de ZĂ©non », rĂ©vĂšle dĂ©jĂ  un personnage enclin au monde de la raison (il calcule, pĂšse, mesure). Mais comme Yourcenar donne une Ă©paisseur Ă  son personnage, elle le dote aussi, affirme-t-elle, d’une sensation corporelle pour mieux interprĂ©ter le monde ; subjectivitĂ© que les adjectifs antĂ©posĂ©s et l’usage de l’attribut rĂ©vĂšlent.

14A travers une Ă©tude gĂ©nĂ©tique, Elyane Dezon-Jones, montre une pratique courante chez Yourcenar qui prĂ©cĂšde la version dĂ©finitive de ses textes : le « texticide » ou l’immolation de l’Ɠuvre par le feu. Les trois vagues de destruction que MĂ©moires d’Hadrien a connues (en 1920, 1934-1937, 1947) en sont la preuve et les raisons sont les suivantes : l’insatisfaction d’une esthĂ©tique qui tend vers un idĂ©al, la recherche fuyante d’une forme et le crible de l’autocensure.

15L’article de Sabine Loucif, « M.Yourcenar face Ă  la postĂ©rité : Ă©tude de rĂ©ception transculturelle », clĂŽt le volume sur une note de rĂ©ception singuliĂšre de l’Ɠuvre de Yourcenar en raison, estime-t-elle, de la difficultĂ© de loger Yourcenar dans les critĂšres de dĂ©finition du genre : fonctionnement des institutions en rapport avec la politique culturelle en vigueur. ComplexitĂ© donc d’un auteur qui, loin de l’étiquette classique attachĂ©e Ă  son nom, se situe dans une modernitĂ© pĂ©riphĂ©rique qui prĂ©fĂšre, comme le dit Bruno Blanckeman dans sa prĂ©face, l’image de « l’écrivain-passeur » Ă  celle de « l’écrivain-casseur ». VoilĂ  pourquoi ce colloque vient Ă  point nommĂ© montrer, et il faut en saluer l’idĂ©e et l’audace, les multiples rapports de Yourcenar avec son temps, et convaincre, qu’à rebours d’une rĂ©putation solidement ancrĂ©e en France, Marguerite Yourcenar pour ĂȘtre acadĂ©micienne est tout sauf acadĂ©mique. Par lĂ  mĂȘme il aide Ă  penser de façon plus nuancĂ©e, moins monolithique, la notion de modernitĂ© elle-mĂȘme.